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Stratégies identitaires de conservation et de valorisation du patrimoine

145 pages
Les stratégies de conservation et de valorisation du patrimoine passent par la mobilisation des ressources et des richesses d'un territoire. Il peut s'agir de ressources géologiques, de paysages, d'un climat particulier, mais aussi d'institutions, d'infrastructures, de réseaux, ou encore d'un patrimoine historique, de valeurs, de populations... Comment s'opère cette construction identitaire aux différents niveaux territoriaux : le continent, la nation, la région, la commune ?
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Stratégies identitaires de conservation et de valorisation du patrimoine

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-04300-8 EAN : 9782296043008

Sous la direction de Jean-Claude NEMERY, Michel RAUTENBERG et Fabrice THURIOT

Stratégies identitaires de conservation et de valorisation du patrimoine

L'HARMATTAN

Collection Administration et Aménagement du territoire
dirigée par Jean-Claude Némery Professeur à l'Université de Reims Champagne-Ardenne Directeur du Centre de Recherche sur la Décentralisation Territoriale GIS GRALE CNRS Administrer, aménager le territoire constitue une des missions fondamentales des Etats modernes. Gérer les espaces de quotidienneté et de proximité dans le cadre de la décentralisation et de la démocratie locale, assurer le contrôle administratif et financier de l'action publique, anticiper l'avenir pour assurer un meilleur développement grâce à la prospective sont les objectifs essentiels des pouvoirs publics. Cette collection Administration et Aménagement du territoire doit répondre aux besoins de réflexions scientifiques et de débats sur cet ensemble de sujets. Déjà parus Sylvie DIART-BOUCHER, La réglementation vitivinicole champenoise,2007. Martin Paul ZE, La politisation des fonctionnaires au Cameroun. 2007. Jean-Claude NEMERY (sous la dir.), Quel avenir européen pour la Meuse et le territoire mosan? 2007. Philip BOOTH, Michèle BREUIILARD, Charles FRASER, Didier PARIS (sous la dir.), Aménagement et urbanisme en France et en Grande-Bretagne, Etude comparative, 2007. Jean-Claude NEMERY (sous la dir.), Les pôles des compétitivité dans le système français et européen. Approches sur les partenariats institutionnels, 2007. Fabrice DHUME-SONZOGNI, La coopération dans les politiques publiques,2006. Carole EVRARD, Les agences de l'eau: Entre recentralisation et décentralisation, 2006. Marc LEROY, Eric PORTAL, (sous la dir.) Contrats, finances, territoires, 2006. Bernard GUESNIER et Christian LEMAIGNAN, Connaissance, solidarité, création. Le cercle d'or des territoires, 2006. Guy LOINGER, (sous la dir.), Développement des territoires et prospective stratégique, 2006

LES AUTEURS
Isabelle FLOUR Doctorante en histoire de l'art Chargée de cours en histoire des musées et du patrimoine Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Marie-Christine FOURNY Maître de conférences en géographie, HDR, Laboratoire PACTETerritoires, UMR 5194, Université Joseph Fourier de Grenoble
Marie-Claude GENET -DELACROIX Professeur en histoire de l'art et patrimoine Université de Reims Champagne-Ardenne

François de GRANDPRE Professeur d'économie, Université du Québec à Trois-Rivières Département d'études en loisir, culture et tourisme
Anne-Peggy HELLEQUIN Maître de Conférences en géographie, Institut des Mers du Nord Université du Littoral Côte d'Opale

Elodie LACROIX DI MEO Doctorante en histoire de l'art, chargée de cours Université Michel de Montaigne Bordeaux III Sophie MAS SOT Doctorante en science politique Institut d'Etudes Politiques de Paris
Jean-Claude NEMERY Professeur de droit public, Directeur de la collection et du Centre de recherche sur la décentralisation territoriale (CRDT - GIS GRALE CNRS) à la Faculté de Droit et de Science Politique de l'Université de Reims Champagne-Ardenne

Frédéric POULARD Maître de conférences en sociologie Université de Lille I Dominique POULOT Professeur d'histoire de l'art Université de Paris I Panthéon-Sorbonne Michel RAUTENBERG Professeur d'ethnologie Université Jean Monnet de Saint-Étienne
Diane SAINT-PIERRE Professeure en administration publique Chaire Fernand-Dumont sur la culture Institut national de la recherche scientifique (Québec, Canada)

Fabrice THURIOT, Coordinateur de l'ouvrage Docteur en droit public, HDR, Ingénieur d'études au CRDT, Université de Reims Champagne-Ardenne
Corine VEDRINE Doctorante en ethnologie Université des Sciences et Technologies

de Lille 1.

Autres ouvrages issus du colloque international Identité et espace, Université de Reims Champagne-Ardenne, 22-24 novembre 2006
h.tt12;!!.b.~lim~~1mi.Y~r~.jm~Jr.!!IE.E!JiK~'?~htrq :

Koebel Michel et Walter Emmanuelle (dir), Résister à la disqualification sociale. Espaces et identités. Paris: L'Harmattan, colI. Logiques sociales, 2007. Grandjean Pernette (dir.), Construction identitaire et espace, Paris: L'Harmattan, colI. Géographie et culture, 2008.

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AVANT-PROPOS Jean-Claude Némery et Fabrice Thuriot

Cet ouvrage est le fruit d'un travail de recherche pluridisciplinaire extrait du colloque international «Identité et espace », qui s'est déroulé du 22 au 24 novembre 2006 à l'Université de Reims Champagne-Ardenne. Coordonné par Michel Koebel, maître de conférences, il a réuni l'ensemble des équipes constituant le pôle de recherche Patrimoine, Culture et Institutions, fondé en 1994 pour faire émerger un pôle d'excellence transversal en Sciences humaines et sociales à Reims. Après de nombreux séminaires, conférences, journées d'études, et plusieurs projets de recherche réalisés dans le cadre du contrat de plan EtatRégion, ce colloque est l'expression de cette coopération transdisciplinaire appelée à se développer.
La construction des identités passe notamment par la mobilisation des ressources et des richesses - identifiées alors

comme patrimoine

-

présentes sur un territoire. Ces richesses

matérielles ou symboliques peuvent être inextricablement liées; il peut s'agir de ressources géologiques, de configurations, de paysages, d'un climat particulier; il peut s'agir également d'infrastructures, y compris économiques d'institutions, de réseaux, de phénomènes de polarisation; il peut s'agir enfin d'un patrimoine historique, de valeurs du déroulement dans un espace d'événements importants, d'une réputation en lien avec des caractéristiques économiques ou culturelles, et même de populations... La question centrale est de comprendre comment s'opère cette construction autour de quatre grands thèmes pnncIpaux :

La valorisation des ressources, leur entretien, leur développement dans la construction des identités. - Le rôle des acteurs (politiques, économiques, culturels, médiatiques...) et de leurs représentations dans ces processus de valorisation, d'entretien, de développement. - Les intérêts qui sont en jeu, les profits tirés de cette valeur ajoutée.

Dans un souci de clarté et de bonne compréhension, cet ouvrage a été divisé en trois chapitres regroupant les contributions scientifiques présentées lors du colloque sur « Identité et espace ».

Le premier chapitre est consacré aux stratégies identitaires de conservation du patrimoine avec des textes relatifs à trois types d'objets: un musée national contribuant à l'affirmation de la nation; les rapports entre la commune et l'Etat concernant la décision muséale dans une ville de province; la question de l'extension de la reconnaissance d'un genre et d'une période artistiques dans le contexte de la mondialisation. Le second chapitre est centré sur la construction de patrimoines urbains en lien avec la recherche d'identité: celle de Dunkerque retrouvant le sens de son identité urbaine en lien avec son activité portuaire industrielle; celle de Samarkand où la lutte entre Tadj iks et Ouzbeks reflète la construction récente de l'Etat d'Ouzbekistan ; enfin, la transformation d'un symbole identitaire local en un patrimoine publicitaire mondial avec la préservation des pistes d'essai Michelin à Clermont-Ferrand. Le troisième chapitre a trait aux politiques identitaires de valorisation patrimoniale. Il comprend des contributions relatives à l'aménagement du territoire à partir d'une analyse française, aux politiques publiques au Québec et au Canada, ainsi qu'aux composantes de la mise en tourisme d'après une approche québécoise et nord-américaine. Dans les trois cas de figure, l'accent est mis sur la notion d'identité, tant dans ses présupposés que dans sa transformation ou son évolution suite aux actions étudiées.

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INTRODUCTION DU PATRIMOINE COMME ŒUVRE AU PATRIMOINE COMME IMAGE Michel Rautenberg Depuis une vingtaine d'années, le «monument» tel que l'envisageait Riegl dans Der Moderne Denkmalkultu/, mais aussi, encore aujourd'hui, beaucoup de professionnels de la conservation, tend à être substitué par le patrimoine, notion plus abstraite qui a pour elle d'ouvrir les traces du passé vers l'immatériel, le social, le commun. Publié en 1903 à Vienne, traduit en français en 1984 avec une préface de Françoise Choay, le texte de Riegl pose les bases de la compréhension du monument, mais aussi du patrimoine dans le monde moderne. En effet, Riegl fait faire à la compréhension du patrimoine un pas déterminant en posant que le monument (dont il a une définition large puisqu'il intègre aussi bien les édifices, les œuvres d'art et les archives) tient sa valeur du regard que les «modernes» posent sur lui, et non pas d'une quelconque qualité ontologique. Ce regard que nous portons sur le monument, Rieglle lie étroitement à la subjectivité moderne dont il situe les débuts à la fin du XVIIIème siècle, à cette manière nouvelle d'appréhender les expériences du monde à travers leurs effets sur le sujet. Ce qu'il nous dit, c'est que la notion de monument ne peut être comprise sans être replacée dans le contexte idéologique de la construction de l'individu moderne. Même si nous savons aujourd'hui qu'elle est à la fois plus ancienne et plus complexe qu'il ne l'avancez, sa proposition reste globalement féconde pour comprendre la notion de monument et plus généralement les phénomènes patrimoniaux. Selon Françoise Choay3, une rupture importante dans l'histoire du patrimoine intervient dans les années 1960. Depuis, le « culte» du monument décrit par Riegl s'est transformé en industrie
1 Traduit en français sous le titre Le culte moderne des monuments, Le Seuil, 1984. 2 Charles TAYLOR (Les sources du moi. La formation de l'identité moderne, 1998, Seuil) montre en particulier le rôle pionnier que joue Saint Augustin dans la prise de conscience de la conception moderne de la personne, et les balises essentielles que sont Montaigne, Descartes et Locke en passant par la Réforme. 3 L'Allégorie du patrimoine, Le Seuil, 1992.

patrimoniale associée à une politique culturelle « œcuménique» et mondialisée conduite par les organismes internationaux. Une date emblématique est celle de la ratification de la Convention de 1972 par la Conférence générale de l'Unesco (p. 160). Parallèlement, et plus particulièrement depuis les années 1980, la réflexion sur le patrimoine s'est enrichie avec la complexification de la notion qui s'est très largement étendue dans le temps en intégrant des éléments de plus en plus contemporains, dans l'espace en se mondialisant, et d'un point de vue que les professionnels qualifieraient de «typologique» en s'étendant aux objets et édifices du quotidien, aux productions immatérielles. Quand les sciences sociales ont commencé à s'intéresser au patrimoine, dans les années 1990, elles ont largement montré l'importance qu'il y avait à comprendre le processus de construction du patrimoine, ce qu'on nomme aujourd'hui la patrimonialisation. Il yale monument, mais il y a aussi du patrimoine sans monument. L'approfondissement de la compréhension de la patrimonialisation nous incite à distinguer entre le monument et le patrimoine. Le monument renvoie à la notion d'œuvre, à la commémoration, à l'exemplarité, alors que le patrimoine relève plutôt de l'identité, de la revendication politique ou de l'appropriation sociale. Le monument sépare, isole, alors que le patrimoine contextualise, relies. En réalité, il y a un usage métonymique du mot patrimoine qui fait prendre l'objet, par exemple le monument, pour le processus, la patrimonialisation. D'autre part, on peut considérer que l'ensemble des objets patrimonialisés constitue « le patrimoine », à condition de bien comprendre que le mot recouvre des objets, matériels et immatériels, dont la variété et l'éclectisme devraient nous inciter à ne pas les confondre dans des analyses trop rapides et globales. Par certains côtés, les objets patrimonialisés, par exemple les monuments (tout comme les bijoux de la couronne britannique, ou des reliques dans une chapelle), peuvent être
4 Voir par exemple notre contribution « L'émergence patrimoniale de J'ethnologie, entre mémoire et politiques publiques », in Poulot D., (éd.), Patrimoine et modernité, L'Harmattan, 1998, p. 279-289. 5 Nous nous rapprochons ici de la démarche de Jean DAVALLON qui distingue la forme sociale de construction du passé, nommée patrimonialisation, des usages sociaux de la patrimonialisation qui peuvent conduire à des pratiques et des représentations contradictoires des objets « de patrimoine» (Le don du patrimoine. Une approche communicationnelle de la patrimonialisaiton, Hermès, Lavoisier, 2006). 10

proches d'objets sacrés auxquels on rend un culte (par l'invention, la conservation, le rituel de visite, l' emphase rhétorique). Mais je comprends mal qu'on puisse prétendre qu'un « culte» soit rendu à un camembert AOC ou à « L'amant de Saint Jean» de Lucienne Delyle. Pourtant l'un et l'autre, le fromage et la chanson,

appartiennent bien à notre patrimoine national collectif

6.

Il y a

peut-être une part de sacré dans certains objets patrimoniaux, mais étendre cette idée à J'ensemble du patrimoine serait absurde. Pour aborder le patrimoine, nous nous appuierons sur le texte fondateur de Riegl parce qu'il insistait sur des dimensions essentielles, plus importantes que l'expression aujourd'hui galvaudée de «culte des monuments », je veux dire la place du regard du public pour définir le monument, et les usages qu'on en fait. Riegl rompait avec une conception plus traditionnelle, d'ailleurs aujourd'hui encore assez vivace dans les milieux érudits et professionnels. Ce faisant, il formalisait une conception patrimoniale et culturelle du monument qu'on pourrait définir, à la suite de Daniel Fabre7, comme plus anthropologique qu'historique, privilégiant son environnement et son interprétation par les acteurs. Nous verrons ensuite que cette conception nécessite de s'intéresser à la façon dont est réalisée la médiation patrimoniale, en particulier par ('image, cette médiation étant elle-même liée à un ensemble de représentations collectives du passé.
La valeur d'ancienneté de Riegl

Ce qui importe, nous dit Riegl, c'est que nous donnons aux monuments une valeur de remémoration, que celle ci soit ou non « intentionnelle ». C'est la thèse qu'approfondira Françoise Choal pour expliquer la vogue patrimoniale qui s'est développée en Occident une soixante d'années après la mort de Riegl. Cette valeur générale de remémoration va se répartir en trois valeurs spécifiques, bien que souvent associées dans notre approche d'un
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Riegl parlait de « culte », il y a plus d'un siècle, à propos du goÜt de ses

contemporains pour le patrimoine, et le terme a fait f1orès. On peut s'interroger sur le tropisme de bien des essayistes à reprendre ce terme, à donner au patrimoine une dimension religieuse, sacrée, alors qu'il relève me semble-t-il plutôt de fratiques sociales tout à fait communes. « Ancienneté, altérité, autochtonie », in FABRE D. (dir.), Domestiquer l 'histoire. Ethnologie des monuments historique, Editions de la maison des sciences de l'homme, 2000, p. 195-208. 8 Op. cit.
Il

même objet: valeur historique, valeur d'ancienneté, et valeur de remémoration intentionnelle. . 1) Dans le regard que nous portons sur le monument, nous recherchons d'abord à retrouver l'état le plus proche d'un état originel, le monument est pour nous le témoin d'une époque, de l'œuvre d'un homme, d'un événement. C'est ce qu'il nomme la valeur historique, toute tournée vers notre projet de reconstituer l'œuvre «en pensée, en paroles et en images» (p. 44). C'est plutôt la valeur de l'historien, de l'historien d'art qui va vouloir reconstituer les traces du passé pour le comprendre. Mais aussi, très souvent, celle des « experts» des commissions qui procèdent, en France, aux décisions de mesures de protection. . 2) A travers ce qu'il nomme sa « valeur d'ancienneté », le monument rend compte du cycle de la vie et c'est pour cela qu'il nous émeut (p. 46). La valeur du monument « n'est pas attachée à l'œuvre en son état originel, mais à la représentation du temps écoulé depuis sa création, qui se trahit à nos yeux par les marques de son âge» (p. 45). Le monument devient ainsi le «substrat sensible» qui produit sur le spectateur une « impression diffuse» du «cycle du devenir et de la mort» mettant en relief « l'émergence du singulier hors du général, et de son progressif et inéluctable retour au général ». Ce n'est pas ce qu'il nous dit de l'histoire qui importe, mais le sentiment qu'il créé en nous de la valeur du temps qui passe. Cette valeur d'ancienneté est celle qu'on retrouve souvent mobilisée par les visiteurs ou par les associations locales intéressées par la valorisation autant que par la protection. . 3) La troisième valeur, la valeur de remémoration intentionnelle, revendique pour le monument J'immortalité, «la pérennité de l'état originel» (p. 85), Je rejet des traces du temps qui fondent la valeur «d'ancienneté» du monument. Il s'agit là des monuments édifiés pour commémorer un événement, une bataille, afin qu'ils restent éternellement dans les mémoires, mais aussi le monument historique moderne qu'on protégera et qu'on restaurera pour le figer dans un état originel. Dans le cadre des politiques publiques de conservation, les valeurs d'ancienneté et d'histoire ont vocation à se transformer en valeur de remémoration intentionnelle. Dans l'analyse qu'il fait de l'opuscule de Riegl, Daniel Fabre9 insiste sur l'importance de la valeur d'ancienneté pour comprendre
9

Op. cit. 12

pour la question nationale, ou Anne-Marie ThiesseIl pour les
« petites patries».
De l'œuvre au patrimoine à i'heure des médiacuItures

le phénomène moderne de démocratisation du sentiment patrimonial. La «valeur d'ancienneté », que Fabre associe à la notion d'« aura» de Benjamin, est «exaltée par la reconnaissance des foules et la multiplication des images» (p. 204). Il indique que, à l'inverse des deux autres, elle se situe sans ambiguïté du côté de la réception, c'est-à-dire du public, de la foule des visiteurs, du social. On pourrait poursuivre en proposant que la diffusion de ce sentiment est à relier avec les ressorts de la construction moderne des imaginaires collectifs tels que Benedict Andersonlo les a décrits

Nombre des significations et des qualités du monument qu'identifiait Aloïs Riegl de manière remarquablement moderne dès 1903 s'appliqueraient aujourd'hui plutôt à ce que nous appelons patrimoine. Ainsi, il nous dit que la valeur d'ancienneté nous pousse à « réagir contre la pratique qui consiste à arracher un monument à son contexte quasi organique et à l'enfermer dans un musée» (p. 92), ce qui nous fait immanquablement penser à cette mobilisation associative intense autour du patrimoine qui, très majoritairement, associe les édifices patrimoniaux au territoire autant qu'à l'histoire12. Dans ces édifices, les traces du temps ajoutent souvent à la valeur patrimoniale car elles renforcent d'autant la « valeur d'ancienneté» alors qu'une restauration trop orthodoxe l'effacerait. L'inclusion du monument dans son contexte que promeuvent nombre d'associations mais aussi, pour une part, l'industrie culturelle, la presse magazine, les émissions télévisuelles, correspond à un changement profond de paradigme. Alors que le monument dans sa conception ancienne était considéré comme une œuvre, un témoignage exemplaire sur un homme illustre, sur une époque, sur un genre artistique ou sur un style architectural, le patrimoine fait lui plutôt « système»: ses différents composants se répondent les uns les autres, ils existent généralement à travers une scénographie plus ou moins construite
L'imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, La Découverte, 2002. Il Ils apprenaient la France. L'exaltation des régions dans le discours f..atriotique, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, 1997. 2 Hervé GLEV AREC, Guy SAEZ, Le patrimoine saisi par les associations, La Documentation française, 2002. 10

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que ce soit par le musée, par le paysage environnant, ou plus simplement par le discours qui l'accompagne et qui prétend le contextualiser. Plus encore, le patrimoine devient plus social et objet de transactions entre groupes d'acteurs: entre autochtones et touristes, entre institutions et populations, entre marchands et amateurs. Ce basculement du monument vers le patrimoine répond à une conception plus anthropologique des biens culturels qui perce dans l'ensemble du champ de la production artistique et culturelle: la valeur ne se lit plus dans le caractère intrinsèque des œuvres, mais dans le rapport au monde qu'elles entretiennent. Le mouvement qui va de l'œuvre/monument au patrimoine, inauguré par le «culte moderne» décrit par Aloïs Riegl, est l'équivalent dans la production sociale de la trace (ou de la ruine, du vestige, du patrimoine...) de celui qui touche l'ensemble des productions artistiques à travers la problématique des «mondes de l'art »j qu'elle soit celle des mondes qui légitiment l'artiste chez Danto 1 ou celle des mondes qui concourent à la production de l'art chez Beckerl4. Bien sûr, cette distinction entre le monument et le patrimoine n'est pas historiquement si tranchée. D'une part il y eut bien, dès le « siècle historique» que fut le XIXème siècle, une forte tendance culturelle et patrimoniale qui ne se résumait pas à privilégier la « valeur d'ancienneté» dans le monument: Romantiques et poètes ont largement puisé dans le registre patrimonial pour donner forme aux identités nationales et régionales au moment de « l'éveil des nations ». D'autre part, il existe encore aujourd'hui bien des édifices et des objets qui sont patrimoniaux essentiellement au titre de leur« valeur d'histoire », comme les vestiges archéologiques ou les témoignages de l'architecture moderne qui n'ont pas encore connu les faveurs du public. Cependant, la tendance est lourde à substituer le patrimoine aux monuments: n'est-ce pas dans ce sens que va aujourd'hui l'Unesco? La diffusion de la culture par l'éducation et les médias, sa marchandisation galopante, débouchent sur un phénomène de massification qui donne un sens nouveau à la valeur patrimoniale: alors que le tourisme « culturel» connaît un essor considérable, que les Journées du patrimoine battent chaque année le record de l'année précédente, la valeur patrimoniale se mesure probablement plus à l'aune du succès
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Arthur DANTO, La Transfiguration du banal, Le Seuil, 1989. 14Howard BECKER, Les Mondes de l'art, Flammarion, 1988. 14