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Technoromantisme

De
254 pages
"A notre époque de technologie galopante, le livre de Stéphan Barron a le mérite de poser la question capitale de la lecture du progrès à travers une vision planétaire qui débouche sur un engagement écologique radical. Cet art planétaire s'inscrit naturellement sur "l'autre face de l'art" de notre siècle, dans une perspective qui va de Marcel Duchamp à Yves Klein pour déboucher sur les arts technologiques et le "netart". Le technoromantisme thématise l'alliance de l'imaginaire artistique et des utopies écologiques dans le contexte technoscientifique. P. Restany"
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TECHNOROMANTISME

à Lucie-Charlotte

Du même auteur: CédéromArt Planétaire, Ed. Rien de Spécial, Secqueville-enBessin, 2000
Le site web de Stéphan Barron et du Technoromantisme http://www.technoromanticism.com :

Le site d'enseignement de Stéphan Barron: http://stephan.barron. free.fr

Le terme de Technoromantisme a été développé par Stéphan Barron dès 1995 pour sa thèse Art Planétaire et Romantisme Techno-écologique. Le terme Technoromanticism été employé ensuite par Richard Coyne en 2000 dans une acception plus restreinte voire différente, pour décrire des formes narratives dans la création informatique.

Stéphan BARRON

TECHNOROMANTISME

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Esthétiques dirigée par Jean-Louis Déotte et Jacques Rancière

Comité de lecture: Pierre Durieu, Véronique Fabbri, Pierre-Damien Huyghe, Jean Lauxerois, Daniel Payot, André Rouillé, Peter Szendy Correspondants: Humbertus von Amelunxen (All.), Martine DéotteLefeuvre (Afrique), Jean-Louis Flecniakoska (Université Marc Bloch), Anne Gossot (Japon) Carsten Juhl (Scandinavie), François Perrodin (Pratiques), Germain Roesz (Ars), Georges Teyssot (USA), René Vinçon (Italie)

L'ambition de la collection « Esthétiques» est d'abord de prendre part aux initiatives qui aujourd'hui tendent à redonner vie et sens aussi bien aux pratiques qu'aux débats artistiques. Dans cette collection consacrée indifféremment à l'esthétique, à l'histoire de l'art et à la théorie de la culture, loin des querelles faussement disciplinaires destinées à cacher les vrais conflits idéologiques, l'idée est de présenter un ensemble de textes (documents, essais, études, français ou étrangers, actuels ou historiques) qui soient aussi bien un ensemble de prises de position susceptibles d'éclairer quant aux enjeux réels critiques et politiques de toute réflexion sur la culture.

Dernières parutions
Alain BROSSAT et Jean-Louis DÉOTTE (sous la direction de), L'époque de la disparition, 2000. Gad SOUSSANA, Alexis NOUSS, Jacques DERRIDA, Dire l'événement est-ce possible ?, 2001. Diane WATTEAU, Conversation avec Watteau, 2001. Jean-Louis DÉOTTE, L'époque de l'appareil perspectif, 2001. Éric VALETTE, La perspective à l'ordre du jour, 2001. Aldo TRIONE, (trad. Isabelle LAVERGNE), Penser la poésie, 2001. Claude Arney, Tadeusz Kantor- Theatrum litteralis, 2002. Adolf HILDEBRAND, Le problème de la forme dans les arts plastiques, 2002. Michel PORCHET, La production industrielle de l'image: critique de l'image de synthèse, 2002. Sylvie ROLLET,Voyage à Cythère - La poétique de la mémoire d'Angelopoulos, 2003.

«Culture, culture, disent-ils, mais ce n'est rien qu'une fabrication mentale sophistiquée. De nos j ours, ils disent: progrès, progrès, mais qu'est-ce qui progresse? Des imbéciles qui manipulent des ordinateurs, des traînards qui s'assoient dans des avions à réaction, des fous qui ont le pouvoir d'appuyer sur le bouton qui lancera les missiles. Époque intéressante! L'agressivité, l'envie et le mensonge sont strictement des caractéristiques humaines. Ils prétendent être si intelligents, mais sont en fait tellement idiots. Et c'est cela I'homme pour vous? Le monde de la fabrication humaine change tout le temps et la culture est une des formes développée de cette fabrication-là. Aussi la culture est une tragédie. La science avance rapidement parce qu'elle peut emprunter aux autres. Mais notre qualité humaine ne peut être empruntée à personne, et c'est pourquoi nous n'évoluons pas. Et ceci crée la situation des enfants innocents qui jouent avec des armes mortelles ».
Kodo Sawaki Moine Zen

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4151-7

Technoromantisme
I - Romantismes
1 -Romantisme (Introduction par Vilèm Flusser) p. Il p. 15 2 - Sens 3 - Situation
4 - Les artistes vers le Technoromantisme 5 - Technologiques et technoromantiques

p. 37 p. 49 p. 77

II - Culture du Technoromantisme
1 - De la Terre à la terre 2 - De la terre à la Terre

p. 168 p. 193 p.207 p.215 p.223 p.231 p.243

3 - Liés 4 - Gêne éthique 5 - Jardiniers du temps 6 - Enseigner 7 - Poétique des sens

III - Technoromantisme

p.245

1 - Romantisme

(Introduction

par Vilèm Flusser).

Le terme «romantique» désigne, à l'origine, toute articulation barbare, qui ne se soumet pas aux règles de la latinité classique. Ainsi « parler romans» signifie, dans Gallia Transalpina du Xe siècle, à peu près ce que signifie «tuitisch sprechen» dans Germania, c'est-à-dire: parler un latin mauvais. C'est la raison pour laquelle le style romanesque et gothique signifie les deux, un style vulgaire et barbare. Or, Young et Gray ont repris ce terme au commencement du XVIIIe, pour donner un nom à leur révolte contre le formalisme classiciste et rigide de l'Enlightenment (des Lumières). Très vite, toute une tendance littéraire, artistique, philosophique, politique et religieuse s'est formée autour de cette étiquette (à peu près comme c'était le cas de la tendance « verte» et « hippie» autour du terme « alternatifs»), et cette tendance a pris comme porte-parole Rousseau, (comme c'était le cas avec Marcuse au XXe). On peut distinguer, grosso modo, trois phases dans ce mouvement romantique, lesquelles sont interrompues par deux retours vers la pensée classique.
1) Le premier Romantisme (1750 - 1790).

2) Le deuxième Romantisme, le Romantisme « ironique» (1820 - 1850). 3) Le Néo-Romantisme, l'Expressionnisme (1880 - 1900). Si on a ~nvie, on peut ajouter une quatrième phase: 4) Le Romantisme surréaliste, le fascisme, le nazisme, le
léninisme (1920 - 1945). 1) C'est le refus de la clarté « stérile» et la glorification du mystère. Le refus de la forme, et la glorification du processus, du glissement, du « devenir». Le refus des codes, et la glorification du sentiment « libre». L expression poétique de tout cela est Byron, Keats, Shelley, (for truth is beauty, beauty truth, that's all we know, and all we need to know). Les expressions musicales les plus accomplies sont les dernières sonates de Beethoven, et les Lieder de Schubert. L expression philosophique, ce sont les idéalistes allemands (Schleiermacher, Fichte, Schelling). En politique, le choc entre ce type de

Romantisme et la pensée classique donne les Révolutions Américaines, (surtout Hamilton), et Française, (surtout Rousseau). Napoléon est l'aboutissement et le renversement de cette première phase. 2) C'est le refus de l'industrialisation, et la glorification de la vie simple. Le refus de la civilisation, et la glorification du primitif, (le populaire, le médiéval, le sauvage, le violent). Le refus de l'ordre, et la glorification du chaos et de la mort. Les expressions poétiques sont Novalis, Lenau, Wackenroder, Puchki, Lermontov. C expression musicale la plus accomplie est Schumann. La folie et l'inspiration sont glorifiées même dans la philosophie: Schopenhauer. La science est envahie par cette mentalité, et le résultat en est Darwin. En politique, les premiers signes de la barbarie fasciste et léniniste se manifestent: la « droite» et la «gauche» des révolutions de 1848. Marx est l'aboutissement et le renversement de cette deuxième phase. 3) C'est le refus de la domination de la science et du criticisme, mais aussi de la grisaille de l'impérialisme économique et politique. Le refus de la technique, et la glorification de l'art. Le refus de la photo, et la glorification de l'expression «libre ». C'est Van Gogh, Gauguin, Munch. C'est Gaudi et l'Art nouveau. En musique, c'est Wagner et Tchaïkovsky, Dvorak, et la plus haute expression en est Mahler. En philosophie, cela donne Dilthey, la re-découverte des présocratiques et la «philosophie vitale» qui se réclame, (par erreur), de Nietzsche. En politique, cela donne les premières manifestations véritables du fascisme, (Dreyfus, l'anarchisme, la révolution de 1905 en Russie). Caboutissement et le renversement de cette troisième phase est Freud. 4) C'est le refus de la réalité et la glorification du rêve. Le refus de l'intellect «calculateur» et la glorification d'une science « qualitative». Le refus du positivisme et de « l' américanisme », et la glorification de la masse. C expression poétique est Apollinaire, Pound, Rilke, Maïakovski. r.;expression picturale est Le Chevalier bleu et Picasso. (Mais aussi les constructivistes russes et les «métaphysiques » italiens). Le film est le grand médium de cette tendance, (surtout en 12

Allemagne). En musique, c'est Richard Strauss et le jeune Schonberg. En philosophie, une partie d'Husserl, mais surtout Heidegger et Jaspers. Cette tendance naît avec la révolution d'Octobre, elle passe par Mussolini, Lénine, Hitler et Staline, et elle aboutit à Auschwitz et aux Goulags. Le renversement de cette quatrième phase est Wittgenstein en philosophie, Duchamp dans les arts plastiques, le dernier Schonberg en musique, et le Plan Marshall en politique. Des personnages curieux de ce type de Romantisme sont De Gaulle, Ben Gourion et Gandhi. Il y a des personnes qui dépassent le Romantisme, quoiqu'elles en soient émergées: Hegel, (la première phase), Nietzsche, (deuxième phase), Husserl (troisième phase), et peut être Arendt, (quatrième phase). Probablement nous sommes en train de passer vers une cinquième phase du Romantisme.

Vilèm Flusser Texte pour Abbas Zardoumi

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2 - Sens.
La question est incontournable pour un artiste: quelle lecture faire du progrès? Après avoir cru au progrès, nous nous apercevons de ses limites. La promesse d'un Éden technique a bien des allures de cauchemar. Bien que nous ayons vaincu de nombreux fléaux, atteint la suffisance alimentaire, élaboré des machines qui peuvent travailler à notre place, les problèmes se sont déplacés voire accrus: société duale, violence, racisme, destruction de l'environnement!, pollution... Crise du désir, de l'insatisfaction et de l'angoisse exacerbés par la société de communication. Lyotard nomme ce scepticisme Postmodernisme. Mais que veut dire postmoderne? Nos sens et nos repères vacillent. Dans cette période de redéfinition, le postmoderne signifiet-il une perte de sens, une équivalence des valeurs conduisant à une absence de valeurs? Est-ce la fin des idées, des choix? Dépassons la modernité au lieu de la rejeter en bloc ou de nous enfermer dans une sorte de nihilisme ou de cynisme. La modernité nous a permis de progresser sur le plan matériel. La mécanisation de notre environnement a été simultanément un succès et un échec. Un succès, car nous avons pu dominer certains fléaux naturels comme les maladies. Grâce aux machines, nous avons la possibilité de nous libérer de

1 Environnement: environnement

au sens large, et étymologiquement est ce qui nous entoure. Les chercheurs

notre et économistes

du développement durable s'intéressent de plus en plus aux aspects fonctionnels de l'environnement. L'environnement, plutôt que le milieu de vie physique de l'homme évolutive est alors interprété entre les sociétés comme humaines et des complexes la « résultante de la relation

la nature qui les entoure », comme «la résultante de l'activité organismes qui modifient le milieu par le biais d'interrelations où s'expriment pressions de sélection, de coévolution,

jeux de symbioses,

de concurrence et de boucles de rétroactions complexes dont la plupart ne sont pas encore comprises» (voir aussi Biosphère, Ecosystème, Nature). De plus en plus, les facteurs climatiques et de milieu apparaissent euxmêmes rétroactivement «contrôlés» par le Vivant. Le système «planètepopulations» est une autre manière de définir notre environnement. (Source: Florent Lamiot).

tâches matérielles pour consacrer notre corps et notre esprit à une démarche spirituelle. Que faire du cerveau qui n'a plus besoin de compter ou de mémoriser des informations, quand les machines peuvent le faire pour lui? Nous n'utilisons pas cette disponibilité nouvelle, et au contraire le progrès technologique est un enfermement radical, une soumission aux machines informationnelles. Nous traitons de plus en plus d'informations, nous produisons de plus en plus d'objets plus ou moins aliénants: mais pourquoi faire? Que faire du corps? Pouvons-nous le laisser devenir un déchet de l'univers technoscientifique? Il est temps de poser un regard critique sur notre environnement technique. Des machines? Pourquoi pas, mais pour plus de liberté et de spiritualité. Sinon, jetons les ordinateurs par la fenêtre. Jeter les machines, s'en détacher, pour construire de nouveaux liens humains et spirituels. Se plonger dans la modernité pour la dépasser, pour soumettre les machines à un projet centré sur l'homme. Soumettre les machines à nos corps, à nos esprits pour en faire des instruments de notre nouvelle renaissance. Le concept postmoderne est ambigu et en cela il est riche: rejet ou dépassement de la modernité; rejet ou dépassement des utopies? Comment créer de nouvelles utopies, quand celles du XIXe siècle ont conduit aux cauchemars fascistes et communistes? Il nous faut comprendre que l'échec des utopies modernistes et marxistes, c'est l'échec d'une pensée matérialiste basée sur la domination de l'autre et de la nature. Nous avons besoin de nouvelles utopies, non pas des utopies idéales et idéologiques, Inais des utopies concrètes, des utopies d'attitude, comportementales, des utopies sensuelles et corporelles. Nous ne voulons plus d'utopies massifiantes et aliénantes, mais des utopies individuelles et conviviales. Changeons le monde? Changeons-nous d'abord... C'est certainement plus modeste mais peut-être plus difficile. Nous avons besoin de convivialité, de relations humaines. Inondés par les mots, ce sont les gestes qui nous sauvent. Bombardés d'informations contradictoires, noyés par un déluge textuel et visuel, nos repères vacillent. Ressaisissons-nous, reprenons 16

pied, non pour réactiver les idéologies mécanistes, mais pour créer de nouvelles valeurs. Tout homme est égal à un autre, cela va-t-il jusqu'à signifier que chaque homme n'a pas de valeur en soi ? ~ égalitarisme c'est la fin de I'humain, c'est l'homme-machine, l'homme compté par les machines; un numéro, une quantité. La qualité, l'unicité, l'identité comme début de l'échange, de la relation, voilà d'autres bases pour résister sereinement à la globalisation. Le postmoderne comme rejet radical de la modernité n'est pas réaliste. Cette écologie profonde, si elle reste tolérante, est néanmoins très respectable et joue sans doute un rôle: celui de conserver en nous et sur la terre des endroits intacts, des lieux de pur primitivisme, de nature. Une source de modèles ancestraux pouvant être recyclés dans les modèles du futur... Une vision positiviste des nouvelles technologies fait référence à l'écologie, en parlant d'une relation écologique à la nature artificielle. Dans ces thèses, la conscience écologique viendra d'elle-même, par l'effet psychosensorieldes technologiesplanétaires: cyberespace (Internet), télévision, téléphone. Les technologies nous donneraient la possibilité de passer à un niveau anthropologique supérieur: la technique serait notre nouvelle conscience, et apporterait la communication universelle. .. Qui peut croire en de telles théories simplistes? L'ordinateur hermétique et tout puissant est devenu une nouvelle divinité. La religion nous unissait à une totalité plus vaste, Internet prolonge et réalise la même utopie. Les informaticiens sont les nouveaux prêtres d'une religion dont les dogmes sont tout aussi indiscutables que ceux des religions traditionnelles. Cette foi en la machine confine à la pensée magIque. Une mystique de la technologie se développe dans laquelle les nouveaux croyants jurent en un monde meilleur libéré par miracle de tous les maux. Sauver le monde par la technique est le nouveau credo des cyberpunks. Le passage de l'an 2000 cristallise tous les fantasmes de la fin du monde réel. Les cyberpunks rêvent d'une cyberassomption et prétendent illusoire toute idée de défendre la nature, le monde et un fonctionnement social décent.
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Certains croyant en la supériorité de la machine sur l'homme, rêvent d'un futur posthumain. Notre esprit, pourrait survivre sans le corps, en étant transféré dans le cyberespace ; ce que Hans Moravec nomme «déchargement ». La méthode de « déchargement» permet à l'intellect, confondu ainsi avec l'âme, d'atteindre l'immortalité promise par toutes les religions. Selon lui, les robots doués d'intelligence humaine seront monnaie courante dans cinquante ans. «Moravec, mécaniste militant, croit comme Marvin Minsky que l'esprit n'est qu'une machine de viande; l'équivalence hommelnachine, par conséquent, n'est qu'une affaire de rapidité dans le traitement de l'information »2.Le progrès technique nous pern1ettra bientôt d'atteindre l'immortalité. Selon eux, les robots du futur laisseront I'homme «derrière eux dans un nuage de poussière et feront passer l'intelligence à une autre échelle, dépassant l'entendement humain ». Ces croyances techno-mystiques rejoignent les mêmes illusions entretenues par le Christianisme puis le communisme. Elles ont une fonction identique: celle de la fuite du présent. Souffrez tout de suite, le bonheur est pour demain! Ces délires technophiles promettant le meilleur des cybermondes, ont déjà un effet. Ils assurent le même rôle de déresponsabilisation individuelle face aux enjeux et aux problèmes individuels et collectifs à résoudre ici et maintenant. Cette attitude technophile, dit Paul Virilio, n'est-elle pas la même que celle des avant-gardes artistiques du début du siècle et des thèses modernistes? « Le même idéalisme qui a provoqué les catastrophes et les dégâts du XXe siècle recommence aujourd'hui. Je ne suis absolument pas contre le progrès, mais nous sommes Îlnpardonnables, après les catas-

trophes écologiques et éthiques que nous avons connues aussi bien Auschwitzque Hiroshima- de nous laisserpiéger

2 DERY

Marc,

Vitesse

Virtuelle,

La cyberculture

aujourd'hui,

Ed. Abbeville,

1997, p.312

3 VIRILIO Paul, Cybermonde, la politique du pire, Ed. Textuel, diffusion Seuil, Paris, 1996, p.77

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par l'espèce d'utopie qui laisse croire que la technique apportera enfin le bonheur et une humanité plus grande »3.Comme le souligne Roberto Barbanti, pour l'utopisme techno-cyber, la technique n'est plus le moyen de réaliser l'utopie, elle la remplace4. Nous ne pouvons croire à l'émergence d'un Éden technologique, alors que les technologies nous plongent déjà dans une crise majeure, crise économique, sociale, politique, et surtout une crise du sens. «L'apologie d'une universalité planétaire sans contenu, les enthousiasmes naïfs pour les « mondes virtuels» et le « village global» ont paradoxalement rendu attrayant le repli identitaire, le rejet de l'autre, comme moyens de retrouver de «vraies racines », souligne Philippe Breton5. Quelles seront les conséquences du cyberespace et de la mondialisation? Nul ne le sait. Le matérialisme veut soumettre encore plus la nature, l'homme à la matière. La machine au service de l'argent. La machine pour plus de matérialité. Où se situe notre responsabilité d'intellectuel et d'artiste? L'art conceptualise et exprime des utopies, et paradoxalement l'art est aussi un lieu de résistance. L'artiste a la chance de travailler sur un support à la fois matériel et symbolique et de pouvoir proposer des utopies qui sont des points de mire. r.:artiste propose une pensée en action. L'artiste a aussi la chance de pouvoir s'engager de façon ironique: il a la possibilité paradoxale d'être réaliste, de connaître les méfaits des technologies et de les combattre dans un grand élan d'optimisme. Il peut aussi proposer des œuvres critiques, interrogatives, qui laissent le spectateuracteur (spectacteur ou interacteur) libre de les interpréter selon ses convictions. Une multiplicité des sens ouvre la
conSCIence.

4 BARBANTI Roberto, "La dérive technicienne de J'esprit utopique", L'art au XXe siècle et l'utopie, Ed. L'Harmattan, 2000 5 BRETON Philippe, L'utopie de la communication, Ed. La Découverte, Paris, 1995, p.6

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On peut à la fois constater et s'inquiéter du regard peu critique de l'art technologique. Vart technologique est souvent réduit à une pure manipulation visuelle; un art décoratif, un art pompier qui, sous des allures futuristes, ne propose aucune vision du présent ni du futur. Vartiste technologique souhaitant développer un regard critique est dans une situation paradoxale. Il peut compenser les effets négatifs des technologies, tenter d'en montrer une autre utilisation et agir comme antidote, mais ne sera-t-il pas alors un laudateur de la technologie? S'il souhaite exercer un contre-pouvoir face aux technologies, il peut le faire avec efficacité au sein des technologies. Mais en utilisant une technologie, il en montre son intérêt... l?artiste doit-il s'interdire l'utilisation de certaines technologies? Il peut aussi refuser d'utiliser certaines technologies, mais son travail et sa vie d'artiste sont dans un contexte technologique auquel il ne peut échapper et duquel ses œuvres se réfèrent. Ce ne seraient donc pas tant les outils technologiques ou non, low-tech ou high-tech qu'il utilise, qui importeraient, mais le sens qu'il souhaite donner à son œuvre. l?artiste doit-il préciser sa position par rapport aux technologies qu'il utilise et la signification de son œuvre? La situation est délicate, car les œuvres peuvent signifier pour des spectateurs tout le contraire de ce que l'artiste a voulu dire. .. Cette ambiguïté et cette polysémie de l'art font toute la différence entre l'art et la propagande. Vinconfort de cette situation paradoxale, est encore accru par la difficulté d'accès aux technologies quand on les critique. Il est peut-être plus confortable d'être, soit un artiste fasciné par

les technologies, un artiste thaumaturge - pour reprendre le terme de Virilio6 - soit un artiste qui refuse en bloc la
technologie pour retourner vers les supports traditionnels. Vart technologique officiel est au service d'une idéologie et au service des marchands. l?apologie des manipulations génétiques, l'image du corps comme une machine sont des thèmes fréquemment mis en avant par des artistes qui, sans le

6 Op. Cit. p.54

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comprendre sans doute, préparent et justifient une future exploitation maximale de l'homme et de la nature: l'homme et la nature comme objets, comme marchandises. Vutilisation des technologies pour un art purement visuel et divertissant, présenté comme l'art d'aujourd'hui, n'est-il pas aussi une façon de reprendre la société en main après les avancées libertaires des années 70 ? Toutes les grandes questions éthiques sont évacuées, au profit d'un art qui ne pose plus de questions. Rejeter ou aduler le progrès en bloc sont-elles des attitudes responsables, bien que ce soient des attitudes confortables et qui ont du succès? Nous devons apprendre la complexité, le discernement, la lucidité. Les artistes sont responsables, ils ont une responsabilité éthique d'autant plus grande que l'art est symbolique, qu'il agit au plus profond de nous. Les artistes sont d'autant plus responsables que l'art est libre. Je n'appelle bien sûr pas à l'autocensure, ni à la censure, mais à la prise de conscience à la fois des artistes et du public. Inventons une écologie de la technologie, c'est-à-dire une réaction d'adaptation en vue non seulement de notre survie mais surtout d'une reconquête d'une qualité de vie. Retournons au Néolithique avec nos machines. Réinventons, restaurons la nature, ne travaillons plus, et consacrons nos vies à l'art: voilà des buts pour le XXIe siècle autrement motivants que la «malbouffe », l'esclavage et le contrôle généralisés, la survie dans une nature détruite. Le progrès technologique doit être accompagné par un développement de l'esprit humain. Cette nouvelle étape anthropologique est une adaptation de l'homme à son pouvoir nouveau sur la nature et sur l'autre. À l'augmentation des pouvoirs de la technologie, doit correspondre une augmentation de la conscience. Cette nouvelle étape dans la conscience et l'activité humaine est une forme d'écologie de l'esprit et du corps humain face à un contexte nouveau. Cette réaction d'adaptation prend diverses formes: spirituelles, corporelles, économiques, sociales. .. Vécologie est l'étude des interactions des êtres vivants entre eux et avec leur milieu. Les modèles de cette science modifient notre vision du monde. Ses concepts, dont l'interaction, l'étude des relations dans des systèmes, 21

recoupent parfois ceux de la cybernétique. C'est un paradoxe que l'étude du vivant et l'étude de l'ordinateur développent des croisements, des recoupements conceptuels. «e écologie, au sens premier du terme, est la discipline qui étudie les relations entre les êtres vivants, et entre les organismes et leur substrat non vivant, ainsi que le fonctionnement des populations animales et végétales dans les systèmes qu'elles constituent sur notre planète. Ces systèmes, dans lesquels est incluse l'Humanité, en étroite relation mutuelle et en équilibre dynamique, constituent un «supersystème» unique, la biosphère7, à la fois robuste et sensible. De fait, toute atteinte à la biosphère est une atteinte à l'Homme8 ». La technologie intervient dans la relation de l'homme avec les autres hommes et dans la relation entre l'homme et la nature9. Ainsi l'écologie est plus à même que l'économie de définir les limites que les technosciences et l'industrie ne doivent pas franchir. La technologie devrait être indissociablement mêlée à l'écologie. :Lécologie ne concerne pas seulement la nature « naturelle», mais tous les types d'interactions y compris les interactions de l'homme avec la technique. Cette approche de l'écologie rejoint la réponse faite par les scientifiques préoccupés d'un développement durable à «l'appel d'Heidelberg », appel de scientifiques rassemblés par des industriels à la veille

7 Biosphère: troisième système planétaire interne du système solaire, incluant l'ensemble des êtres vivants, leurs interrelations et leurs conditions d'existence. (On parle aussi d'écosphère, (Source Florent Lamiot). 8 Extrait de la Réponse (L'appel d'Heidelberg ou de symbiosphère)

des écologistes scientifiques, à l'appel d'Heidelberg est une déclaration de scientifiques rassemblés sous du

la houlette d'industriels, publiée à la veille du sommet de Rio). 9 Nature: définition élaborée en février 1993 par le comité de pilotage colloque Quelle gestion pour les milieux naturels? : «Nous entendrons par nature tout espace où quelles que soient, ou quelles

qu'aient été les interventions humaines, la vie sauvage (les espèces normalement présentes sur une aire biogéographique) se manifeste encore spontanément et de manière significative ». Ainsi, un terril ou une friche urbaine peuvent être de la «nature », alors qu'au sens de cette définition un champ traité ou une sylviculture (Source Florent Lamiot). ne le sont pas.

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du sommet de Rio pour s'opposer à la prise de conscience écologique planétaire1o. Quelles formes prend cette écologie, et comment au-delà des idéologies peut-elle prendre corps dans la vie quotidienne? l?écologie joue alors plusieurs rôles. Elle donne la conscience et le discernement indispensables pour utiliser de façon juste la technologie. Elle nous aide à déterminer quelles technologies sont utiles et bénéfiques et lesquelles doivent être combattues et abandonnées. Elle propose et invente des alternatives, et nous donne la force et la sagesse de résister à l'apparente facilité du confort technologique. Elle compense les méfaits des technologies auxquelles on ne peut immédiatement trouver des alternatives, en nous apportant une culture du recentrement. Elle équilibre par un retour à la perception du corps, un retour à la relation avec la nature, les effets dématérialisants des nouvelles technologies. L'ordinateur nous oblige à rester assis. Dansons pour redonner au corps sa présence. Dansons avec ou sans les machines, pour retrouver nos perceptions. L'écologie éclaire notre conscience et affirme notre responsabilité à la mesure du pouvoir que nous confèrent les technologies, dont il est
10 Réponse à l'appel d'Heidelberg écrite par des scientifiques etintellectuels préoccupés d'un développement durable. Appel à la raison pour une solidarité planétaire: Scientifiques et intellectuels impliqués dans la réflexion et l'action pour un développement durable, nous nous élevons tout autant contre les comportements d'extrémisme écologique qui sacrifient l'homme à la nature que contre les comportements d'impérialisme scientifique qui prétendent sauver I'humanité par la science seule. La démarche des scientifiques qui ont publié, à la veille du sommet de Rio, une déclaration connue sous le nom « d'Appel d'Heidelberg », relève de cette seconde approche. Le message est clair: faisons pleine confiance à la science et à l'industrie pour résoudre l'ensemble des problèmes; évitons de les brider. En attaquant « une idéologie irrationnelle qui s'oppose au progrès scientifique et industriel et qui nuit au développement économique et social», les signataires jettent indistinctement la suspicion sur tous ceux qui s'interrogent sur le progrès technique et ses conséquences. Au nom de la raison, nous refusons, autant l'irrationalité écologique qu'ils condamnent que l'intégrisme scientifique qu'ils proposent. Nous affirmons au contraire la nécessité de prendre pleinement en compte l'ensemble des

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parfois difficile de dire si elles sont bonnes ou mauvaises suivant l'usage que l'on en fait. Analysons chaque technologie, faisons un bilan de ce qu'elle nous apporte et de ce qu'elle nous fait perdre. Compensons les pertes par des mesures d'écologie individuelle ou collective. Inventons une culture du discernement dans un monde complexe. Face aux nouvelles technologies, il nous faut réinventer de nouvelles attitudes et réactualiser des prises de position ancestrales du corps et de l'esprit face au monde. C'est par une véritable éducation du corps et de l'esprit, que l'utilisation néfaste et barbare du nucléaire et des manipulations génétiques paraîtra évidente. Construisons des alternatives technologiques et des alternatives de comportement à ces utilisations inhumaines. Prenons conscience des effets des technologies sur le fonctionnement psychologique individuel et collectif. Le nucléaire par exemple, comme le montrent Virilio et Baudrillard est une technologie qui a propagé l'idéologie de la sécurité et de la fausse transparenceII, «dissuadé l'individu »12, t «contaminé le lien social ». e
critères culturels, éthiques, scientifiques et esthétiques pour s'engager solidairement dans la voie d'un développement équitable et durable. La démarche scientifique a largement contribué à la prise de conscience des menaces globales sur l'environnement à laquelle I'humanité se trouve confrontée et à la mise en évidence des indispensables solidarités à développer pour les surmonter. Mais aujourd'hui l'urgence est à l'action; les techniques qui permettraient un développement plus juste et respectueux de l'environnement, à commencer par la réduction des gaspillages d'énergie et de matières premières par le Nord, existent pour la plupart. Il n'est que de les adopter. Ce n'est donc pas tant de percées scientifiques et techniques que l'humanité a le plus urgent besoin mais bien d'une volonté de solidarité planétaire au service de quelques objectifs clairs, faire reculer la pauvreté dans le monde et promouvoir un développement diversifié et durable des sociétés humaines dans le respect de l'environnement. C'est ainsi que le progrès technique, maîtrisé et démocratiquement débattu, trouvera sa juste place pour transformer en chances pour l'humanité la prise de conscience des menaces globales que nous signalent les progrès de la science en cette fin de siècle. Il BAUDRILLARD Jean, Sinlulacres et sinlulations, Paris, Galilée, 1981, p.94. 12 VIRILIO Paul, Op. cit. p.91

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Nous sommes dans une situation paradoxale, devant simultanément résister au changement et accélérer le changement. Préparons les outils de notre nouvelle Renaissance, d'une reconquête de l'humain. Les nouvelles machines par les modifications importantes qu'elles entraînent dans notre environnement rendent urgent de changer les esprits et par conséquent les valeurs de notre société. Nous viendront alors sans doute le désir d'employer différemment nos outils, et l'intelligence d'en inventer d'autres. ~ écologie individuelle, écologie de la conscience, de l'esprit doit être aussi la graine d'une écologie collective et donc politique: de l'organisation de la cité, à celle de la planète. Écologie de l'esprit, écologie pratique et individuelle qui se transforme en écologie partagée dans la cité. Que dire de l'écologie des technologies? Pour certains, une écologie des médias, serait la défense des supports analogiques face à l'émergence des supports numériques. Cette idée serait à mettre en parallèle avec la défense des espèces en voie de disparition. Pour d'autres, l'écologie des médias serait sin1plement de faire de l'art avec de nouveaux médias... Or l'équation Art plus Technologie égale écologie des médias me paraît un raccourci simpliste et inexact. Pour d'autres enfin, l'écologie des médias signifierait le minimalisme dans l'utilisation des technologies. Plus important qu'un discours sur la technique (pour les anciens médias, ou aussi pour les nouveaux), j'apprécie le discours sur le mixage et sur la perturbation tel qu'il est mis en avant par les artistes comme Joël Hubaut. Le mixage des techniques et des expressions artistiques, est devenu évident pour tous les artistes d' avantgarde depuis les années 70. La question du sens, des sens, et ainsi toute la problématique de l'art ne doivent pas disparaître derrière un discours Inineur sur la technique. e art est un problème d'éthique, pas de technique. Une écologie des médias doit-elle intégrer l'urgence écologique face aux menaces que font peser les technologies sur I'humain? L'écologie des médias signifie-t-elle que le message de cet art serait l'écologie? Un art qui prêcherait l'écologie serait sans doute ennuyeux et n'aurait pas d'inci25