Testament anthropologique rebelle de Madagascar

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Cet ouvrage, qui tente de synthétiser un ensemble de connaissances sur Madagascar, est structuré en trois parties : anthropologique, cinématographique, et socio-historique. Etudes de terrain, carnets d'observation participante, patrimoine audiovisuel, conférences, articles, documents statistiques... Une approche atypique de la pensée mythique et du social malgaches, que l'auteur met en forme avec brio, réalisant une analyse rebelle d'une société complexe.
Publié le : mercredi 15 juin 2016
Lecture(s) : 8
EAN13 : 9782140013164
Nombre de pages : 518
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Testament Didier Mauro
anthropologique
rebelle de Madagascar
Cet ouvrage est structuré en trois parties. La première, Anthropologiques,
rassemble des carnets d’ethnographie rédigés lors d’études de terrain réalisées Testament
sur la « grande île » de 1989 à 2008, notamment lors de recherches menées
au sein du Laboratoire d’ethnologie générale et de sociologie comparative
(CNRS/université de Paris-X) et du Laboratoire d’ethnoscénologie (université anthropologique
de Paris-VIII). Étudiés selon la méthode de l’observation participante, les
cultes de possession tromba, les rituels d’invocation thérapeutique des grands
ancêtres vazimba, la relation entre l’art funéraire sacré, l’amour et la mort rebelle de Madagascar
fgurent parmi les principaux champs de recherches explorés. Ces études font
suite aux longues recherches menées par Didier Mauro sur l’opéra Hira Gasy.
La deuxième partie, Cinématographiques, aborde notamment la question
stratégique de l’héritage de la mémoire audiovisuelle de ce pays. Une troisième
partie rassemble des conférences, des articles et des documents ancrés dans
vingt années de l’histoire de l’île.
Ce livre propose une approche atypique de la pensée mythique et du social
emalgaches dont les signes infuencent tous les actes de la vie sociale du siècle,
ainsi qu‘une analyse rebelle sur le social de ce pays.

Didier Mauro est docteur de l’université de Paris-Sorbonne, qualifé maître
de conférences des universités, élu à l’Académie des sciences d’outre-mer de la
République française en 2000. De mars 1989 à mars 2009, à Madagascar, il a mené
des recherches de socio-anthropologie, mis en place des actions de développement
dans les domaines de l’éducation et de la culture, écrit des livres, et tourné des flms
documentaires de création.
Photographies de couverture : D. Mauro
ISBN : 978-2-343-03038-8
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Testament
Didier Mauro
anthropologique
rebelle de Madagascar

















Testament
anthropologique
rebelle de Madagascar

















Didier MAURO






















Testament
anthropologique
rebelle de Madagascar



























































































































Du même auteur

MAURO D., Praxis du cinéma documentaire : Une théorie et une pratique, Paris, Éditions
Publibook, 2013.
MAURO D., Du cinéma documentaire : étude sociologique d’un art entre rébellions et
aliénation, thèse de doctorat, Paris, Université de Paris III - Sorbonne nouvelle, 710 p., 2003.
MAURO D., Le Documentaire, cinéma et télévision, Paris, Éditions Dixit, 350 p., 2003 (réédition :
mars 2005). [http www.dixit.fr]
MAURO D., « L’œuvre documentaire : entre créations rebelles du champ cinématographique et
dominations symboliques du champ journalistique » in CHEVALIER S. & THEVENIN O. (eds),
Frontières, Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté, p. 77-86, Besançon, Presses
universitaires de Franche-Comté, premier trimestre, 2003.
MAURO D., Afriques secrètes, éléments d’une anthropologie rebelle, Paris, Éditions Anako,
230 p., 2001.
MAURO D., Madagascar, l’opéra du peuple, anthropologie d’un « fait social total » : l’art Hira
Gasy entre tradition et rébellion, Paris, Éditions Karthala, 490 p., 2001.
MAURO D., « Images filmiques des cultes malgaches : le Famadihana », in Journal des
anthropologues, n° 84, p. 239-250, 2001.
MAURO D. & RAHOLIARISOA E., Madagascar, parole d’ancêtre. Amour et rébellion en
Imerina, Paris, Éditions Anako, 224 p., 2000.
MAURO D., Madagascar l’opéra du peuple, thèse de doctorat, Paris, Université de Paris III -
Sorbonne nouvelle, 512 p., 2000 .
MAURO D. & RAHOLIARISOA E., Madagascar l’île essentielle, étude d’anthropologie
culturelle, Paris, Éditions Anako, 336 p., 2000.
MAURO D. (ed.), L’Encyclopédie du Voyage - Guide Gallimard de Madagascar, Paris, Éditions
Gallimard., 312 p., 1999 (réédition : mars 2000 et mars 2005).
MAURO D. & RAHOLIARISOA E., Madagascar l’île mère, Paris, Éditions Anako, 120 p., 1999.
BIACHE R., CHESNEAUX J., CHOMBARD DE LAUWE P-H., FAYOLLE R., GRESH A.,
HESSEL S., JULIEN C., MASSIAH G., MAURO D., PISANI E. & RUELLAN A., Avec l’Afrique.
Les relations entre la France et l’Afrique subsaharienne francophone. Paris, Cercle Condorcet,
65 p., 1992.
MAURO D., « Le pouvoir du documentaire : entretien avec Thierry GARREL », Paris, La Revue
Documentaire, 1991.
MAURO D. & BATTET M-J. (ed.), Un vent du Sud-Terres d’Espoir, Paris, Éditions l’Harmattan,
320 p., 1991.
MAURO D., Cinéma & politique, thèse de doctorat, Paris, Université de Paris III - Sorbonne
nouvelle, 526 p., 1979.


Un livre solidaire : l’intégralité des droits d’auteur sont reversés à l’association
SOLIDARITÉ MADAGASCAR, partenaire du Secours populaire Français,
afin de contribuer au financement de ses actions.










© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03038-8
EAN : 9782343030388









Ce livre est dédié à

Emeline RAHOLIARISOA - MAURO

*

« Nombreux sont les arbres
Mais c’est la canne à sucre qui est douce.
Nombreuses sont les sauterelles
Mais c’est l’ambolo qui a les belles couleurs.
Nombreux sont les êtres
Mais c’est en Toique mon esprit se repose.
Si le roi règne, c’est par son peuple.
Si la rivière chante, c’est grâce aux pierres.
Si la poule est grosse, c’est dû aux plumes.
Les troncs du palmier sont les pieds de l’eau.
Les vents sont les pieds du feu.
Tu es la racine de ma vie.
Je suis le riz, et tu es l’eau.
On ne se quitte pas dans les champs
On ne se sépare pas dans le village
Et à chaque fois que nous nous retrouvons
C’est entre nous un amour nouveau. ».

*

Extrait de poésie Hain Teny recueilli par Jean Paulhan






TESTAMENT MALGACHE


"De mes coutumes, je n’ai aucune honte, ni aucune crainte. Toute sagesse et toute
connaissance pouvant faire le bien de ce pays, je les accepte. Mais toucher aux coutumes de
mes ancêtres serait vain car je m’y opposerais".
èreRanavalona 1
Reine de Madagascar
e(XIX siècle)

TESTAMENT Anthropologique Rebelle de MADAGASCAR rassemble
d’abord des carnets d’ethnographie rédigés lors d’études de terrain réalisées
sur la "grande île" depuis 1989, notamment lors de recherches menées dans
le cadre du Laboratoire d’ethnologie générale & de sociologie
comparativeCNRS/Université de Paris X et du Laboratoire d’ethno-scénologie de
l’Université de Paris VIII). Etudiés selon la méthode de l’ « observation
participante » (cf. Marcel Mauss), les cultes de possession tromba, les rituels
d’invocation thérapeutique des grands-ancêtres vazimba, la relation entre
l’art funéraire sacré, l’amour et la mort sont les trois principaux champs de
recherches explorés. Ces études font suite aux longues recherches menées
sur l’opéra Hira Gasy. Les textes publiés dans ce livre ne cachent pas les
influences des travaux de Georges Balandier, de Pierre Bourdieu, de Claude
Lévy-Strauss, et d’Herbert Marcuse. Ce livre propose notamment une
approche atypique de la pensée mythique malgache dont les signes
einfluencent tous les actes de la vie sociale du XXI siècle.
Puis le livre propose une approche de Madagascar via l’anthropologie
visuelle. Enfin il intègre des textes portant sur le développement de
l’éducation, sur le Professeur Ratsimamanga, sur le Rock ‘n’ roll à
Madagascar. La lecture fait apparaître qu’une notion conceptuelle traverse
les textes et revient avec récurrence, celle de culture de corruption. Nous
l’avons élaborée et définie en immersion dans le social malgache, et nous
invitons celles et ceux qui la trouvent pertinente à en faire usage et à la
développer théoriquement depuis cette sinistre réalité criminelle qui
représente un véritable sida pour le développement. Tous les textes
procèdent d’une praxis (cf. Karl Marx) : les éléments théoriques ont été
pensés en parallèle à des actions qui ont été réalisées. Puis la théorie a de
nouveau été repensée au regard des éléments critiques constatés.
TESTAMENT Anthropologique Rebelle de MADAGASCAR est destiné à
toutes celles et à tous ceux que Madagascar, sa civilisation, et sa vie sociale
intéressent. Les citoyen(ne)s malgaches, d’abord, à qui ce patrimoine de
savoir qui leur appartient est restitué via ce livre. Aux étudiant(e)s
malgracieux (ses) ensuite, ainsi qu’aux chercheurs, qui y trouveront des
pistes d’investigation et quelques élaborations théoriques à débattre.

Les voyageuses et voyageurs désireux de comprendre des bribes d’un
pays complexe et fascinant y trouveront (avant d’y partir ou en revenant
d’un séjour) des éléments de compréhension du social. Enfin cet ouvrage
s’adresse à toutes celles et ceux qu’Anthropos questionne.
Ce livre contient des textes achevés, mais aussi des esquisses, des
ébauches, des bribes et des fragments. Les travaux en cours d’élaboration
sont proposés à la lectrice, au lecteur, en leur état premier. Nous n’y
reviendrons plus. C’est d’un testament dont il s’agit. Les recherches
commencées au fil de deux décennies focalisées sur le social malgache, nous
avons décidé de les stopper en mars 2009. Tous ces textes et carnets sont
publiés afin de mutualiser le produit d’une recherche. Nous laissons à
d’autres le soin de continuer les investigations (ou pas, pour reprendre une
formule chère au créateur libre Michel Mompontet).

– 1989-2009 : vingt années de recherches, de créations, et d’actions
solidaires

– Première venue en 1989. Fragments.

Je suis arrivé à Madagascar pour la première fois en mars 2009 afin d’y
réaliser un film (intitulé Madagascar l’île-femme) questionnant le rôle des
femmes dans le développement. Nous formions une équipe de quatre :
Danièle Sené (co-auteur et directrice de la photographie), Frédéric Pfohl
(ingénieur du son), Pierre Goetschell (chargé de production) et moi. Nos
principaux partenaires étaient le Programme des Nations Unies pour le
Développement, la Coopération française, et plusieurs O.N.G. malgaches
liées à des associations françaises.

Première impression troublante : policiers et douanes de l’aéroport
nageaient dans la corruption : des passagers glissaient des billets de banque
dans leur passeport, des « policiers » avec badge vous abordaient sans
discrétion pour vous proposer de « passer plus vite » en échange d’un
« cadeau », les douaniers demandaient ouvertement des bakchichs. C’était
très beau. L’émissaire malgache de l’ONU (arrivé en retard comme il se doit
à Madagascar) chargé de nous accueillir abrégea notre contemplation de ce
tableau remarquable en faisant tamponner nos passeports avec une rapidité
éclair, puis éclipser nos bagages par une porte dérobée. Nous pensâmes que
10 l’ONU devait avoir un « abonnement » avec la charmante équipe policière et
douanière pour que les choses se passent ainsi, mais notre interlocuteur
(l’émissaire malgache de l’ONU) nous répondit par cette phrase « les
Malgaches sont très pauvres, vous savez ». Je devais ensuite entendre cette
phrase aussi stupide qu’inacceptable partout dans l’île et en de multiples
contextes pendant 20 ans. Inacceptable car la pauvreté ne justifie pas la
corruption, ne l’excuse pas.
La corruption est un crime impardonnable, relevant du droit, qui doit
être jugé et sanctionné par la loi.
Telle est ma conviction !
Mars 2009, toujours. Sortant de l’aéroport, nos regards se portèrent sur la
population des quartiers de la capitale que nous traversions. Nous
connaissions le monde : des missions avaient porté nos pas en Afrique, en
Amérique latine, en Asie, dans le Maghreb, etc. Or une couleur dominait
malgré la lumière orangée du soleil et le bleu pastel du ciel. Cette couleur
était le gris. Gris des tenues vestimentaires, car n’étaient-ce leurs sourires,
femmes, enfants et hommes étaient vêtus de haillons dont les couleurs
étaient indéfinissables vu leur état. Les routes étaient défoncées, et les
goudrons du centre-ville étaient parsemés de nids de poule. Le pays semblait
sortir d’une catastrophe ou bien d’une guerre.
Dans les semaines qui suivirent, notre itinéraire nous porta dans les
hautes terres centrales, puis au Sud-Est, dans la région de Manakara. Ensuite
nous traversâmes l’île en direction de Tuléar, puis de l’extrême cap du
SudOuest. Puis, nous remontâmes vers la capitale et Toamasina et la région Est
avant de revenir à Antananarivo. Ce premier parcours de 5 semaines de
« terrain » nous donna une vision d’ensemble assez dense, même si nous
n’avions parcouru qu’une infime partie de cette « île-continent ». Dans les
régions et surtout en milieu rural (où vit 85% de la population), la population
semblait vivre moins mal que dans la capitale et (ce qui est important sur le
plan psychosociologique), leurs vêtements, (souvent limités à un paréo dit
lambaoany pour les femmes) étaient de couleurs vives (rouge, or, vert, noir)
toujours complémentaires et harmonieuses, qui rayonnaient dans le soleil. Or
la pauvreté se dissimule mieux dans la couleur et dans la lumière. Nous
filmâmes les cultivatrices du riz, des litchis, du café et du girofle, les
groupements villageois abandonnant les cultures sur brûlis pour reboiser, et
aussi des femmes-pêcheuses et des femmes-éleveuses de zébus.
A Betioky (pays mahafaly, au Sud-Ouest), Mbola, une magnifique
institutrice rebelle, aussi jolie que pauvre, nous déclara dans sa classe d’une
école publique laïque dépourvue de tout : « J’ai participé aux actions
d’alphabétisation de masse, aux manifestations, aux réunions du pouvoir
populaire, la Révolution est ma vie ». Derrière elle était affiché le portrait du
président Didier Ratsiraka, jeune et beau dans un uniforme d’amiral. Propos
étonnants que ceux de la belle Mbola en 1989. Car une révolution socialiste
avait bien eu lieu à Madagascar de 1972 à 1978. Des actions radicales
11 avaient été menées, certes : nationalisations des entreprises étrangères,
affirmation de l’indépendance nationale (sortie de la Zone Franc, fin des
accords militaires avec l’ancienne puissance coloniale, diplomatie « tous
azimuts », etc.), création de coopératives, alphabétisation massive, retour au
malgache comme langue d’enseignement (cette langue millénaire est parlée
par toute la population, dont moins de 12% pratique une autre langue) et
malgachisation, etc.
Mais en 1989, selon toutes les informations recueillies, les choses avaient
changé.
La révolution avait été abandonnée par les élites au pouvoir.
Le président, lui, était égocentrique et influencé par ses amis
nordcoréens. Une nouvelle classe dirigeante (cf. Milovan Djilas Nouvelle
Classe : Une analyse du système communiste, (Harcourt Publishers
commercial, 1982) s’était créée. Finalement la révolution avait été trahie,
abandonnée. Certes, le pays s’appelait toujours République Démocratique
Malgache, mais elle n’avait de démocratique que le nom. Certes le mot
peuple était affiché partout et des slogans concernant le socialisme étaient
encore visibles (quoique très délavés - signe des temps et des abandons) sur
les murs. Tout portait à croire que cette nouvelle classe dirigeante avait
abandonné l’éthique, les idées, et les projets de 1972 pour s’adonner
exclusivement à la concussion, à la corruption, et à l’enrichissement
personnel.
En revenant à Antananarivo, Jean-Aimé, un étudiant famélique rencontré
au Centre Culturel Albert Camus, très intéressé par les agréables formes de
Danièle Sené, et ayant des motivations tout autres que culturelles, nous
proposa de nous faire découvrir (je cite) « l’âme de la culture malgache ».
Très intrigués, nous acceptâmes. Il héla une Renault 4L hors d’âge, sans
vitres, aux portières accrochées par des bouts de ficelle, aux amortisseurs
fantomatiques, et dont le réservoir principal était une bouteille d’eau
reconvertie pour exercer cette fonction. Après une âpre négociation du prix
de la course (nous étions 3 blancs plus une métisse - Danièle - donc le prix
frôlaient la puissance mille du tarif normal), Jean-Aimé annonça notre
destination : Isotry. A ce nom, le taxi démarra sans nous, malgré le tarif plus
que satisfaisant convenu, tout en nous conseillant de ne pas aller dans un
quartier aussi dangereux. Nous ne tînmes pas compte de ses
recommandations bienveillantes et désintéressées. Au terme de trois
tentatives aboutissant toujours au même résultat, nous finîmes par embarquer
moyennant un supplément financier confortable, une prime de risque en
quelque sorte ; mais le chauffeur du taxi ne cessa pas de maugréer : il fallait
payer au départ, car il nous posait et repartait très vite de ce quartier (je cite)
« infréquentable », « dangereux », où il était « impensable d’emmener des
Blancs » et dans lequel « aucun malgache censé ne mettait les pieds ». Cela
devenait de plus en plus intéressant. Il nous déposa rapidement, en effet, et
repartit en trombe vers Analakely. Isotry. Partout des maisons délabrées.
12 Une foule en haillons. Des rues défoncées. Des égouts à ciel ouvert. Des
ruelles boueuses et inondées. Partout des déchets de toutes sortes. Un canal
bouché, gorgé d’excréments. Une puanteur à l’échelle de ces merveilles.
Et là, à deux pas du canal et d’un énorme tas d’ordures en putréfaction
dont le fumet pénétrait à l’intérieur, une salle de spectacle circulaire faite de
briques rouges et avec un toit de tôles grises, un théâtre, surmonté d’une
banderole mentionnant Kianka Mitafo Isotry.

Une salle comble, un public concentré et silencieux, en cercle, autour
d’une scène centrale au cœur du public. Au cœur de la scène, une troupe
formant un troisième cercle, et tournant lentement en une rotation vers la
gauche, l’ensemble formant une sorte mandala aux tonalités singulières.
Un groupe d’une dizaine de chanteuses et danseuses revêtues de robes de
satin rouge de style victorien évoluait autour d’une armée d’une vingtaine de
musiciens, danseurs et chanteurs habillés en uniforme de l’armée britannique
e du début du XIX siècle. Violons, tambours et trompettes étaient les
instruments.
Stupéfiante vision dans cet espace social. Nous filmâmes après avoir
sollicité l’accord du chef de troupe, M. Ramilison (dit Dadamily ou
Besigara) lequel (autre stupéfaction) ne nous demanda rien en retour (c’était
la première fois depuis notre arrivée sur l’île quatre semaines plus tôt qu’une
personne ne nous sollicitait pas financièrement pour accepter d’être filmée).
L’enchantement (cf. Max Weber) et le mystère de la situation effaça
l’environnement infect. Sous le charme de ce qui se passait en ce lieu,
évoluant au milieu d’un public d’habitants du quartier, tous pauvres, sales, et
en haillons, nous ne sentions plus le fumet des infections exquises émanant
de l’extérieur. Quant au public, personne ne nous agressa, personne ne nous
demanda d’argent, personne ne tenta de nous faire les poches (chose qui
nous arriva maintes fois ailleurs dans la ville). Nous étions interpellés « salut
vazaha ! » (Salut le Blanc ! ) dans des éclats de rire, et c’est tout.
eNous rencontrions l’opéra Hira Gasy, un art sacré remontant au XV
siècle. Puis, après le spectacle, nous parlâmes longuement avec M.
Ramilison et sa fille aînée, Mme Perline Razafiarisoa (responsable des
chorégraphies, et codirectrice de la troupe), et ils nous expliquèrent l’histoire
de cet art, ses pratiques, son public : les artistes sont des paysans, pauvres,
qui pratiquent l’opéra pendant l’hiver austral. Le public est pour l’essentiel
composé des travailleurs des campagnes et des villes, et la centaine de
troupes rassemble près d’un million de spectateurs par an. Ma fascination
pour cet art fut telle que je revins étudier les troupes, les accompagner en
tournées, partager leur vécu. Au terme de onze années de recherches, je
rédigeai une monographie, et soutins une thèse de doctorat ès arts du
spectacle à l’université de Paris - Sorbonne (Madagascar l’opéra du peuple,
Thèse de doctorat, Paris, Université de Paris III - Sorbonne nouvelle, 512
pages, 2000), et réalisai des films, rédigeai des livres et des articles, tout en
13 multipliant les actions de développement social à Madagascar. Et puis,
j’épousai une artiste de la troupe, la fille cadette de M. Ramilison.
Précisions : je suis revenu un nombre incalculable de fois, seul, souvent à
pied ou en bus à Isotry, durant ces vingt dernières années. Je n’y ai rencontré
aucun problème (par contre, ailleurs, j’ai été attaqué, agressé, etc.). Pourquoi
ce quartier fait-il peur ? Y habitent des ouvriers des zones franches, des
artistes-paysans, des portefaix, des prostituées, des travailleuses de
l’économie informelle. Des personnes paisibles et honorables.
Et aussi quelques voyous, trafiquants de drogue, etc. - moins
recommandables, mais qui respectent la sérénité et les habitants de leur
quartier.
La peur vient d’ailleurs : les dominants craignent socialement les pauvres.
C’est d’une peur de classe qu’il s’agit.
Quelques jours après cette surprenante journée, près du Palais de la Reine
(ravagé ensuite lors d’un incendie criminel lié à une affaire de corruption en
1995), nous rencontrâmes Mme Gisèle Rabesahala, alors Ministre de la
culture et de l’art révolutionnaire. Elle évoqua ses tentatives pour (avec des
moyens financiers anémiques) tenter de faire accéder la population à la
Culture et pour conserver et restaurer le patrimoine. Lorsque nous
évoquâmes l’opéra Hira Gasy, elle nous confirma que cet art était un
élément essentiel du patrimoine malgache et unique au monde, qu’il devrait
être médiatisé, et répertorié par l’UNESCO, mais que malheureusement,
malgré ses efforts, rien ne se faisait, et que les centaines d’artistes restaient
pauvres et célèbres ! Et lorsque nous en vînmes à parler de la révolution, elle
s’en tint à une phrase « certaines choses ne devraient pas être ce qu’elles
sont », puis changea de sujet. Précisons qu’elle ne nous fit aucune requête
financière. Bien des années plus tard, en 2006, j’étais Coordinateur des
actions de Solidarité Laïque sur le terrain en qualité de Volontaire de la
Solidarité Internationale. Je menais l’action Rentrée solidaire à l’échelle des
écoles primaires publiques des 22 régions, tout en faisant campagne contre la
ecorruption (avec le Bureau Indépendant Anti-Corruption fondé par M Eva
Joly). Mme Gisèle Rabesahala et le Comité de Solidarité de Madagascar
(Fifanampiana Malagasy) qu’elle présidait. Elles furent des partenaires
exemplaires, assurant la mise en place de matériel scolaire dans des écoles
publiques de secteurs défavorisés. Dans une transparence rare.

– De 1989 à mars 2009. Fragments.

Puis, de 1989 à mars 2009, je revins. Souvent. Très souvent. Coordonner
des soutiens, des actions de développement social et culturel, tourner des
films, écrire des livres, et mener des recherches de terrain en
socioanthropologie. Je résidai longuement dans les villages (que je préférai aux
villes), et parcourus toute l’île en ses 22 régions. A pied, en taxi-brousse
(pour l’essentiel), en bateau, en avion. A Madagascar le sacré est partout.
14 J’en étudiai certains éléments : les possessions tromba, les funérailles
famadihana, les cultes de kalanoro et de vazimba, etc. Peu à peu,
j’appréhendai les réels de cette île dans les mers, avec sa civilisation unique.
Et en lisant des textes au fil de ces recherches, je rencontrai le personnage
fascinant de Ranavalona I, reine de Madagascar conspuée par toute
l’historiographie coloniale et les journalistes et clients de la France-Afrique.
L’histoire malgache est ponctuée de livres, de lettres, de récits. Un exemple :
un jour, la reine de Madagascar, dans une lettre à la reine d’Angleterre
Victoria, lui écrivit ceci : « Mon pays ne fait pas partie de l’Europe, ni de
l’Asie, ni de l’Afrique. C’est une île dans les mers, et si on le laisse en paix il
continuera à progresser dans le commerce et la civilisation ».
Ces quelques mots, en un ensemble de textes brefs, définissent la
différence, l’altérité de Madagascar : par de nombreux aspects, cette île dans
les mers est singulière. Et en effet, Gasikara fait oeuvre par sa composition
humaine métisse, son unité linguistique, l’unité de sa religion ancestrale dans
la pluralité des cérémoniels tromba, sa richesse culturelle, faite de la
diversité des expressions régionales et de l’unicité d’une pensée malgache
structurée par l’harmonie, le fihavanana. Les quelques lignes adressées par
la reine malgache à son homologue britannique sont remarquables dans ce
qu’elles reflètent de la conscience que cette femme d’Etat avait de l’identité
malgache. Le reste de la phrase « si on le laisse en paix il continuera à
progresser dans le commerce et la civilisation » relève aussi d’une fine
analyse : le Japon, laissé en paix et jamais colonisé, est devenu une
puissance économique majeure… Madagascar, colonisé puis soumis depuis
l’indépendance aux appétits des nouvelles classes dirigeantes, n’a guère été
« laissé en paix ».
1989 - 2009 : deux décennies. Vingt ans. Les régimes se sont succédé
ainsi que cinq présidents et trois républiques. En 2002, une sorte de guerre
civile mit le pays au bord de conséquences des plus graves, durant sept mois.
Aujourd’hui, que dire de la vie politique malgache ? Qu’il n’y a plus de
politique, au sens étymologique du mot à Madagascar (politique vient du
grec politikè qui signifie : science des affaires de la Cité. La politique est
donc l’organisation de l’État). Aucune science de ce genre à Madagascar
aujourd’hui. Quant à l’« organisation de l’Etat », c’est plutôt d’une
désorganisation totale et d’un abandon des biens publics pillés par des
intérêts très, très privés qu’il s’agit ! Madagascar est un pays pluraliste.
Bonheur, des dizaines de partis se créent, disparaissent, et poussent comme
des champignons. Mais chaque parti défend un clan et une ambition
d’enrichissement de ses membres, chaque candidat n’a pas d’autre
motivation que sa fortune personnelle et les possibilités de ponctions
délicates qu’il pourra opérer sur les flux financiers de la manne qu’est l’aide
internationale s’il accède à un espace de pouvoir. Libéralisme ? Écologie ?
Sociale-démocratie ? Communisme ? Ces notions sont inexistantes et bien
des so-called hommes politiques malgaches seraient incapables de les
15 définir. Il n’y a aucun débat d’idées. Les formules creuses prédominent. Le
vide de la pensée est abyssal. Une seule réalité, une seule certitude : la classe
dite « politique » (les guillemets s’imposent) malgache est focalisée sur
l’objectif de son enrichissement personnel, elle nage « dans les eaux glacées
du calcul égoïste » (cf. K.Marx & F.Engels).
Madagascar aujourd’hui, comme le titrait le périodique local La Gazette
le 17 août 2013 : « Enseignement, santé : démission de l’Etat », les services
publics sont à l’abandon.
L’école de la République est en ruines depuis 2009 (avec pour
conséquences la « mercantilisation » de l’éducation, la déscolarisation des
enfants et le développement de l’analphabétisme), le système de santé
publique est en lambeaux (avec pour conséquences une mortalité maternelle,
infantile, et générale élevée).
Il y a un contraste immense entre le courage des paysans, des éleveurs,
des pêcheurs, des agents de l’économie informelle, des portefaix, des
travailleurs des zones franches des villes… et la rapacité de la classe
dirigeante. Partout, pendant ces vingt années, la population nous a exprimé
sa demande d’Etat. Et cependant, malheureusement, venue des élites
dirigeantes, une véritable culture de corruption, quasi-virale, a contaminé
toute la société, toutes les classes sociales. Conséquence première : il est
extrêmement difficile de trouver des interlocuteurs éthiques, fiables,
honnêtes.
Dans ce contexte, quels aléas guettent les personnes qui s’aventurent dans
l’utopie du développement social ou les joies de la recherche ? Voici
quelques exemples vécus sur le terrain :
- être roué de coups par des personnes voulant vous faire les poches,
- recevoir des pierres lancées par des hooligans criant « sale Blanc ! »
parce qu’éconduits lors d’une demande musclée de financement de leurs
achats de substances narcotiques,
- être escroqué dans des dimensions inimaginables sous le regard de
personnes passives supposées être de toute confiance,
- voir son équipe de 50 paysans étiques se faire assaillir par 200 hooligans
politico-mafieux alors qu’ils déposaient deux conteneurs de matériel
scolaire pour les enfants des écoles publiques les plus démunies du pays,
dans l’enceinte même du Ministère de l’Enseignement ; la chef d’équipe
malgache se retrouvant à l’hôpital, blessée,
- recevoir un grand coup de poing dans la tempe pour se faire arracher un
cartable des mains (ne contenant que des documents sans valeur
monnayable),
- Voir le pôle de stockage du matériel scolaire (cf. supra) incendié
nuitamment au cocktail Molotov par un efficace commando
militaromafieux.
- Etc...
16 Certes, j’avais été mis en garde. Un éminent psychiatre malgache
membre de l’Association des Psychiatres de l’océan Indien m’avait abordé
après une de mes conférences, pour me dire : « Dr Mauro, vos propos sont
positifs, enthousiastes. Restez comme vous êtes. Mais n’oubliez jamais que
mon pays est celui du double langage et de la trahison ». Je n’avais su que
faire de cette recommandation.
Mon ami Elie Rajaonarison (décédé en 2010), anthropologue, enseignant,
chercheur, m’avait dit en 1995 : « Nous, les malgaches, sommes décalés par
rapport à vous, les européens. Tu l’oublies trop souvent, Didier. Et puis, ici
le oui égale souvent un non.
Tu devrais en tenir compte, Didier ». J’ai enregistré ce conseil, mais pas
davantage je n’en ai fait usage. Le plus étonnant, c’est que quelques mois
avant de vivre certaines des situations les pires de ma vie, j’avais aussi lu cet
étrange conseil dans un livre (Adieu Gary Cooper, édité chez
FolioGallimard) de mon auteur préféré, Romain Gary. J’avais lu ceci, en
imaginant que le pronom « il » concernant « Lenny » me représentait : « il
allait avoir de la chance, (…/…) à condition de ne pas aller à Madagascar.
Madagascar, c’était un truc à éviter à tout prix. Bug était incapable de dire
quel était le piège qui attendait Lenny là-bas, mais il était sûr que c’était
quelque chose de tout à fait dégueulasse ». Là encore je n’ai pas tenu compte
du conseil, et la réalité fut fidèle aux descriptions faites par Bug.

– Echecs et réussites des actions de développement

Depuis 1989, dans l’accompagnement des actions de développement, il y
eut des réussites et des échecs. Par quoi commencer? Bad news fit? Good
news fit? Let’s say could news fit, indeed!

– Des réussites

Dans cette rubrique des réussites, citons en exemples non exhaustifs
(chronologiquement) :

- L’ONG laïque Gasy Mirindra, fondée par les artistes-paysans mpihira
gasy (et longtemps présidée par le dynamique et incorruptible leader
paysan M. Ramilison dit Besigara ou Dadamily) dans le quartier d’Isotry.
(cf. supra) et que j’ai accompagné (en aidant à rédiger les statuts, en
mobilisant partenaires et financements, etc.), à diversifier ses activités
(tourisme solidaire, formation de paysans, reboisement, construction
d’école, etc.), multiplier ses partenaires (Secours populaire français,
Solidarité Laïque, Solidarité Madagascar, Jacaranda de Madagascar, etc.).
Même si beaucoup reste à faire dans l’approche collective du travail et
dans la bonne gestion.

17 - Deux tournées d’artistes - paysans mpihira gasy de la compagnie Tarika
Ramilison Fenoarivo furent organisées en Europe deux années de suite
(en partenariat avec la Ligue française de l’enseignement, la Cimade, le
CCFD, et le Collectif Orchidées), la première avec 2 artistes, la seconde
avec 4 artistes. Cette action a généré notoriété (la Cité de la Musique
invita ensuite toute la troupe, en 2001) et ressources financières pour la
troupe, et permis une action d’éducation au développement en Europe.

- 23 films dédiés au social malgache ont été produits, réalisés, et diffusés,
tous, conçus selon les méthodes du Cinéma direct et de l’anthropologie
visuelle, tous en contestation et à contre-courant de l’image de
Madagascar donnée par les médias dominants aliénants et
unidimensionnels (l’enfer de la misère/le paradis touristique étant les
deux clichés récurrents diffusés à longueur de chaînes et à longueur
d’année). Ces films ont engendré réflexivité (cf. Pierre Bourdieu) et
débats. Ils ont été vus par des dizaines de millions de spectateurs.

- 8 livres dédiés au social malgache ont été édités, écrits, et distribués.
Tous en contestation et à contre-courant de l’image de Madagascar
donnée par les médias dominants aliénants et unidimensionnels (l’enfer
de la misère/le paradis touristique étant les deux clichés récurrents
diffusés à longueur de chaînes et à longueur d’année). Ces livres ont
engendré réflexivité (cf. Pierre Bourdieu) et débats. Ils ont été lus par des
milliers de lecteurs.

- L’Encyclopédie du Voyage – Guide Gallimard de Madagascar (que j‘ai
conçue, dirigée et éditée pour les éditions Gallimard) a été financée
contre toute attente. Puis elle a été rédigée, pour l’essentiel, par des
universitaires malgaches de toutes les régions du pays (souvent édités
pour la première fois) et rétribués au tarif européen pour ce faire. Lorsque
nous organisâmes, M. Antoine Gallimard et moi (avec d’autres membres
de l’équipe éditoriale) le lancement international de cet ouvrage, à
Madagascar, les représentants de la Commission de Madagascar auprès
de l’Unesco exprimèrent le point de vue que cet ouvrage est « une
référence essentielle parmi les livres encyclopédiques généralistes sur ce
pays ».

- Chaque fois que les tournages des films (cf. supra les 23 films) le
permettent, je demande aux producteurs de dégager un « capital de
financement pour le développement social ». Celui-ci est affecté aux
partenaires locaux afin de mener des actions théoriquement destinées à
améliorer leur quotidien selon des priorités par eux-mêmes définies. Sa
contribution à plusieurs films permit à l’artiste Mpihira Gasy aussi
dynamique et belle qu’incorruptible Mme Perline Razafiarisoa (décédée
18 en 2007) de financer la construction d’une jolie maison faisant aussi
office de gîte rural pour les voyageurs dans le cadre de l’action tourisme
solidaire organisée dans le village de Mandrosoa par l’ONG Gasy
Mirindra.

- La Ligue de Madagascar pour le Développement de l’Enseignement, de
la Culture, et de l’Education populaire a été refondée après des décennies
de disparition (du fait des dissensions sectaires de ses membres qui
étaient imprégnés de la culture de corruption. Elle regroupe maintenant
un réseau d’acteurs sociaux dynamiques et agit en concertation étroite
avec la Ligue française de l’enseignement.

- L’action Rentrée Solidaire, menée à l’initiative de Solidarité laïque, a
permis d’apporter une contribution aux activités pédagogiques du
système éducatif public (qui fut en état de renaissance de 2002 à mars
2009). Plus d’un demi-million d’enfants des écoles primaires les plus
démunies des 22 régions en ont bénéficié.

- Une campagne contre la culture de corruption a été menée à l’échelle
des 22 régions et sur tous les médias du pays en relation avec le Bureau
Indépendant Anti-Corruption (BIANCO) fondé avec le concours de
maître Eva Joly.

- L’association pour la Sauvegarde, la Conservation et la Valorisation des
Archives Audiovisuelles de Madagascar (FL@H), présidée par la
dynamique et incorruptible Monique Juliette Razafy Rahajarizafyet
fondée avec le concours de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel)
poursuit avec efficacité et dans la transparence son travail de
numérisation d’un demi-siècle de mémoire audiovisuelle - remarquable
héritage laissé à l’abandon jusqu’au début de l’action en 2006.

Dans cette rubrique des échecs, citons en exemples non exhaustifs
(chronologiquement) :

- Le financement et la construction d’un pont de bois avec barrières dans
le quartier d’Isotry. Ce pont était destiné à éviter aux habitants de tomber
(choses fréquentes - notamment pour les femmes transportant des seaux
emplis de 20 litres d’eau en équilibre sur la tête) dans le canal infect
bouché empli d’eau des égouts et d’excréments. Jusque-là, une mince
planche vacillante faisait office de passerelle. Bien que construit par les
habitants du quartier (rétribués pour ce faire) mobilisés par l’ONG Gasy
Mirindra en un chantier autogéré par les travailleurs eux-mêmes, aussitôt
achevé le pont disparut entièrement en très peu de temps (beaucoup de
choses disparaissent, se volatilisent très mystérieusement à Madagascar :
19 camion grue géant envoyé par la coopération allemande pour la Jirama,
matériaux, et même maisons…). Le pont avait été démonté, ses planches
volées et revendues. Effet de la culture de corruption ! La population
retrouva donc les joies de la mince planche vacillante faisant office de
passerelle.

- Après les cyclones Daisy et Geralda, le théâtre populaire Kianja Mitafo
Isotry (cf. supra) avait été ravagé par les vents et les pluies alors que le
quartier était submergé par les eaux infectes du canal qui montèrent
jusqu’à un mètre dans les maisons, obligeant les habitants à chercher
refuge dans des écoles et des temples protestants.
Nous mobilisâmes des moyens pour le financement de la reconstruction
des éléments détruits par les éléments déchaînés. Les habitants du
quartier (rétribués pour ce faire) furent mobilisés par l’ONG Gasy
Mirindra en un chantier autogéré par les travailleurs eux-mêmes, pour
réparer la toiture, la scène, créer un système anti-inondation, etc.

L’ONG Madagascar environnement, présidée par Mme Bodo
Bakotosihanaka apporta une contribution. Et (mystère stupéfiant)… le
théâtre tout entier disparut entièrement en quelques mois, laissant place à
un terrain vague inondé. Les briques des murs, les tôles des toits, tout
avait été volé ! Effet de la culture de corruption, encore ! Les habitants
pauvres du quartier perdaient ainsi leur seul lieu de loisir où ils venaient
assister aux spectacles de Hira Gasy (cf. supra) dont ils sont des
spectateurs assidus.

- Répétons-le, chaque fois que les tournages des films (cf. supra les 23
films) le permettent, je demande aux producteurs de dégager un « capital
de financement pour le développement social ». Celui-ci est affecté aux
partenaires locaux afin de mener des actions théoriquement destinées à
améliorer leur quotidien selon des priorités par eux-mêmes définies. En
ce domaine, il y eut des réussites (cf. supra, Perline), mais aussi des
échecs stupéfiants dont voici trois exemples :

- Un film permit de mobiliser un « capital de financement pour le
développement social » de 5.000 Euros (somme phénoménale au regard
de la pauvreté de Madagascar). L’ONG malgache bénéficiaire (dont par
courtoisie nous taisons le nom) décida d’acheter un taxi brousse pour se
livrer au commerce (transports de personnes et de marchandises), une
camionnette Renault Super Goélette. Mais les responsables de l’action se
firent escroquer et vendre une véritable épave sur roues qu’il fallait sans
cesse réparer, et dont le coût de remise en service dépassait les recettes.
L’ONG s’endetta, sollicita constamment l’aide des parents immigrés en
France, etc. Echec de l’action. Disparition du capital.
20 - Un autre film permit de mobiliser un « capital de financement pour le
développement social » de 1.500 Euros (somme encore phénoménale au
regard de la pauvreté de Madagascar). L’ONG malgache bénéficiaire
(dont par courtoisie nous taisons le nom) décida d’acheter un taxi brousse
pour se livrer au commerce (transport de litchis), une camionnette
Peugeot bâchée 404. Mais les responsables de l’action se firent de
nouveau escroquer et vendre une véritable poubelle sur roues qu’il fallait
sans cesse réparer, et dont le coût de remise en service dépassait les
recettes. L’ONG s’endetta, sollicita de nouveau constamment l’aide des
parents immigrés en France, etc. Echec de l’action. Disparition du capital.

- Un troisième film permit de mobiliser un « capital de financement pour
le développement social » de 1.000 Euros (somme toujours phénoménale
au regard de la pauvreté de Madagascar). L’ONG malgache bénéficiaire
(dont par courtoisie nous taisons le nom) décida d’acheter un véhicule
pour se livrer au commerce (transport de touristes), une Peugeot bâchée
504 bleue.

Mais les responsables de l’action se firent encore escroquer et vendre un
véhicule extérieurement reluisant mais mécaniquement dans un état
lamentable qu’il fallait sans cesse réparer, et dont le coût de remise en
service dépassait les recettes, d‘autant que très peu de touristes faisaient
appel à ce service. Le véhicule permettait surtout au responsable de l’action,
prénommé F., de passer son temps à parader en ville avec « sa » grosse
voiture. L’ONG s’endetta, sollicita de nouveau constamment l’aide des
parents immigrés en France, etc. Elle revendit la 504 bleue pour en racheter
une autre, blanche, dans le même état et avec le même résultat (stupéfiant !).
Echec de l’action. Disparition du capital.

« Errare humanum est, sed perseverare diabolicum est » (« L’erreur est
humaine, mais persévérer dans l’erreur est diabolique »). La locution latine
s’applique parfaitement à cette situation. Comment expliquer cette
obstination à acheter successivement quatre véhicules alors qu’avec les
sommes cumulées il eût été possible de mettre en place des activités
rentables, génératrices de revenus, permettant, non seulement d’engendrer
des recettes, mais d’amortir l’investissement et de le retrouver ? Nous nous
sommes demandés si le responsable de l’association qui avait obtenu l’aval
de tout le groupe pour, à quatre reprises, l’achat d’un véhicule inepte n’était
pas profondément stupide.

Comment expliquer ces échecs ? La responsabilité est double. Pour ma
part, j’ai commis une erreur très en vogue dans le monde des ONG. Au nom
du sacro-saint principe de la « non-ingérence », du « respect de l’Autre », de
l’ « autonomie des partenaires », un principe méthodologique à la mode
prévaut parmi les associations de solidarité internationale : les partenaires
21 définissent leurs priorités, les financements leur sont versés, les partenaires
les gèrent et rendent compte. J’ai - comme un nombre incalculable de
responsables d’ONG - appliqué cette méthode. Erreur totale. « Vacciné », en
quelque sorte par ce constat, je considère maintenant que - la co-définition
des actions est nécessaire - (pour éviter les inepties comme l’achat successif
de ces 4 véhicules déliquescents), puis que la cogestion (en contrôle continu
« serré ») des dépenses est indispensable avec autant que faire se peut une
présence sur le terrain au moment de l’engagement des dépenses.
Quant à nos partenaires, comment expliquer leur obstination quatre fois de
suite dans l’erreur (acheter à des escrocs quatre fois de suite des véhicules à
l’état de ruines ambulantes pour des sommes localement hallucinantes et qu’il
est pour eux impensable de réunir) ? Situation d’autant plus étrange qu’aucun
membre du groupe ne s’est enrichi, n’a fait d’achats somptuaires, ne s’est
construit de maison. Tous sont restés, au terme de l’action, aussi pauvres qu’ils
l’étaient au début. Qu’est devenu l’argent des reventes de véhicules après les
échecs ?
Il a disparu dans les limbes de la vie malgache quotidienne : financement
de funérailles famadihana somptueuses, achat de riz, achats de cartes pour
téléphones cellulaires (pour appeler les parents immigrés en France et leur
demander de leur envoyer par Western Union de l’argent pour acheter des
cartes téléphoniques afin de les appeler), et autres.
Mon ami Jean-Aimé Rakotobe que je questionnai à ce sujet pour tenter de
comprendre, me fit cette réponse : « les responsables de l’action sont
inconscients des urgences sociales de leur propre groupe, ont acheté des sortes
de bibelots somptuaires inutiles ; c’est inepte, insensé, irréaliste, et en un mot
stupide ». Un autre ami, l’anthropologue Elie Rajaonarison devait apporter une
analyse plus fine en ces termes : « à Madagascar, une automobile même à l’état
d’épave roulante est un objet de pouvoir. Tes partenaires sont socialement des
personnes relevant d’un champ que Pierre Bourdieu définirait comme des
dominés, et ils sont victimes de ce que - Pierre Bourdieu, encore - appelle des
dominations symboliques. Les personnes ayant décidé de faire ces choix ineptes
sont aliénées socio-culturellement de ce point de vue. D’où leur choix absurde
de faire quatre fois de suite l’achat d’objets représentatifs d’une autre condition
sociale que celle qui est la leur (afin, symboliquement de se distinguer vis à vis
du voisinage, et du social environnant). Après, il y a deux autres vecteurs.
Quand tu te demandes comment des choix aussi stupides ont pu avoir lieu 4 fois
de suite, il convient de questionner les structures de pouvoir au sein du groupe.
Et là, les structures de parenté - là, nous revenons à Lévi Strauss - codifient tout.
Le fils aîné - le dénommé F. que tu citais comme au cœur de ces choix
ahurissants - supplante le père, les frères cadets et surtout les sœurs et le reste de
la parentèle. En bref, il décide et les autres entérinent ses choix. Enfin, ce sont
des pauvres. Lorsqu’ils achètent des véhicules, ils n’ont aucune notion en ce
domaine. Résultat : ils se font escroquer par des personnes sans scrupules,
souvent même de leur famille ou de leurs amis. Là ils ont jeté des milliers
22 d’Euros dans le sable… ils ont fait exactement ce qu’une chanson de Hira Gasy
déconseille de faire : ils ont craché couchés sur le dos ! ». Elie devait avoir
raison, et la relecture de Marcuse apporte là aussi des éclaircissements : « Dans
le développement "normal" l’individu vit sa répression "librement", comme si
elle était sa propre vie : il désire ce qu’il est normal de désirer ; ses satisfactions
sont profitables à lui-même et aux autres et il est raisonnablement heureux, et
souvent même de manière exubérante » (Herbert Marcuse, Eros et civilisation,
Paris, Minuit, 1969), d’où le « désir de posséder » des véhicules (même pourris)
pour y parader « de manière exubérante », cela rendait le responsable de l’action
« raisonnablement heureux ». Tout devient clair ! Et comme l’expose Marcuse
dans l’ouvrage cité précédemment : « Le sujet aliéné est absorbé par son
existence aliénée. »

– Depuis mars 2009. Fragments.

Depuis mars 2009, par solidarité avec le peuple malgache victime d’un
coup d’Etat militaro-mafieux, je me désengageai totalement de toutes mes
actions et recherches dans l’île. Une sorte de grève illimitée. Je pris la
décision de ne plus y revenir et de ne plus rien y faire tant que le peuple
malgache n’aurait pas effectué une révolution démocratique et sociale. Je
me limite à une aide bénévole à l’association Solidarité Madagascar, fondée
par des bénévoles du Secours Populaire Français, et très efficace dans ses
actions. J’ai fait don de tous les droits d’auteur de ce livre à cette association
afin de contribuer, modestement, à son économie solidaire.

– Des textes rassemblés dans ce livre

– L’essence des textes. Fragments.

Les textes rassemblés dans ce livre sont donc le produit d’une longue
recherche de « terrain » menée à l’échelle des 22 régions du pays. La
lectrice, le lecteur, y trouveront principalement : des carnets d’ethnographie,
des conférences, des Master Classes, des articles, des recensions, des textes
de films, des monographies.
Les Malgaches, répétons-le, sont ruraux à 85%. Donc les terrains des
recherches ont été pour l’essentiel des villages et les quartiers populaires des
villes. Quant à la méthode, elle doit beaucoup à l’observation participante
recommandée par Marcel Mauss et à la Ciné-Transe définie par Jean Rouch.
Les thèmes étudiés sont essentiellement focalisés sur les champs les plus
importants qui sous-tendent le social malgache et focalisent le centre de
l’identité psychologique et sociale. Le sacré, d’abord, avec la religion des
ancêtres, les cultes de possession tromba, les multiples funérailles famadihana,
les cérémonies de désenvoûtement, l’art funéraire, etc. La culture, ensuite, avec
l’opéra Hira Gasy, l’héritage audiovisuel, la littérature, etc.
23 – Une anthropologie rebelle. Fragments.

Le sous-titre mentionne une anthropologie rebelle. Qu’est-ce donc ? Il
convient d’expliciter le terme. Historiquement, l’anthropologie ethno-centrée
et évolutionniste était en harmonie avec la supposée « mission civilisatrice »
du fait colonial, elle le justifiait. Depuis, des révolutions théoriques ont eu
lieu, et, grâce aux travaux de Lévi-Strauss, puis Balandier, Copans, Leiris,
Rouch et quelques autres, des approches alternatives sont apparues.
Ceci étant, une rébellion s’impose !

D’abord, en contestation vis à vis de l’élitisme et de l’académisme qui
caractérisent le fonctionnement de la plupart des « laboratoires de recherches ».
En ces lieux, des joutes verbales de bon ton voient des « spécialistes » d’un
terrain donné s’affronter avec pugnacité, aigreur et souvent agressivité durant
des heures (devant une assistance en voie de stupeur et béate de sommeil) sur
des points de détail ou de méthode. Les peuples « objets des recherches ne sont
que des ombres face aux plans de carrières des « chercheurs » à l’ego
hyperdimensionné. Une rébellion s’impose face à la momification de l’anthropologie
par ce mandarinat que Nigel Barley (conservateur au British Muséum)
caricature avec un humour à hurler de rire dans sa série de livre
L’anthropologue, dont chaque opus est fondé sur le vécu, le réel. Et Nigel
Barley de commenter : « la vie universitaire se fonde sur un ensemble de
postulats indéfendables » puis « De remarquables universitaires, dont les noms
figurent dans toutes les revues spécialisées, distillent des cours d’un ennui
mortel, à tel point que les élèves prennent la porte et disparaissent telle la rosée
sous le soleil africain » (in Un anthropologue en déroute). Et puis, les sciences
sociales sont divisées en chapelles qui fonctionnent comme des sectes. Il
convient d’être bourgeoisement, ou pas, lacanien ou pas, sartrien ou pas, etc.
Excommunications, rejets, exclusions si l’on ne rentre ni pas dans le dogme ou
la pensée stricte du maître telle que l’interprètent ses plus serviles adeptes. Or
ayant un mode de pensée décalée par rapport à ces groupes très fermés, je me
situe en rébellion contre ces pratiques. Je revendique des influences plurielles,
et ne m’enferme pas dans une pensée unique. Très concrètement, mes modes
d’analyse sont principalement influencés par les travaux de MM. (par ordre
alphabétique) : Bourdieu, Freud, Lévi-Strauss Marcuse, Marx, Reich.
Rébellion, aussi, au regard du social malgache. Au regard de ce qu’il vit (cf.
paragraphes précédents), le peuple malgache serait bien inspiré de regarder de
l’autre côté des mers, vers la Bolivie, l’Equateur, le Venezuela, où les majorités
sociologiques ont voté, démocratiquement, écarté les élites corrompues, et mis
en œuvre des révolutions sociales radicales impensables en Amérique latine il y
a seulement vingt ans. Quels sont les chantiers prioritaires en ces pays ?
L’éducation pour tous, gratuite et laïque, la santé pour tous, la lutte contre la
pauvreté, etc. Les richesses de ces pays (cf. le pétrole de l’Orénoque, ou le
produit des mines de Potosi) ne sont plus pillées par les élites, mais mobilisées
24 pour le développement social. Le président de la République, en Bolivie, Evo
Morales, est indien, paysan, élu par les boliviens pour mettre en place une
révolution sociale. Un(e) paysan(ne) malgache intègre, incorruptible serait le
symbole idéal pour mobiliser les populations de la grande île.
Quant au programme, c’est simple :
Il suffit de s’inspirer de celui du Venezuela ou encore, de regarder vers
une autre île que je connais bien pour la fréquenter et venir m’y ressourcer
régulièrement depuis 1977, Cuba. Cuba révolutionnaire, où depuis 1959 tous
les enfants sont à l’école publique, gratuite, laïque (aucun ne travaille, ni ne
mendie, ni ne se prostitue), toute la population a accès à un système de santé
public et gratuit qui prend en charge même … les opérations des personnes
désirant changer de sexe. L’une des principales « exportations » de Cuba
dans le monde entier étant ses médecins et ses enseignants, il ne fait aucun
doute que l’île rebelle des Caraïbes accompagnerait de ses experts en
éducation et en santé la renaissance de l’enseignement public et du système
de santé publique malgaches le moment venu.
Des élections bien peu démocratiques (le président élu en 2007 toujours
interdit de séjour sur l’île et en exil en Afrique du Sud étant interdit de
candidature, son épouse - une candidate mal vue du néocolonialisme - Mme
Lalao Ravalomanana - interdite de candidature, etc.) ont eu lieu en 2014.
Puis le président Ravalomanana revint d’exil sans autorisation, fut accueilli
par une foule immense, molesté par les militaires, enlevé, et jeté en prison. A
l’heure où nous écrivons ces lignes, et si d’aventure, un dirigeant
indépendantiste faisait un pas de côté par rapport, alors que le pays est
dévasté par un nouveau cyclone, le Président Ravalomanana est en résidence
surveillée. En scène le même scénario qu’en mars 2009.
Qu’attendent donc étudiants (ils sont partout, dans le monde, le moteur de
bien des soulèvements, les paysans (elles sont, ils sont la majorité
sociologique : plus de 85% des malgaches sont des ruraux), les patriotes (il y
en a) pour déclencher une transformation totale du système. Qu’attendent-ils
pour refaire la révolution (car révolution il y eut, à Madagascar, en 1972,
mais elle fut trahie une dizaine d’années plus tard).
Madagascar attend son Fidel Castro, son Hugo Chavez, son rafale Correa,
son Evo Morales, son Thomas Sankara.
A quand la nouvelle révolution démocratique et sociale radicale à
Madagascar ? Ce jour-là seulement je reviendrai dans l’île et je poursuivrai
ce que j’ai commencé. Malheureusement, ne rêvons pas : ce n’est pas du tout
pour demain, et donc, biologiquement, il est bien possible que mon terme
soit échu (mémento mori !). Ce livre est donc mon testament malgache.

Didier MAURO

Trinidad de Cuba
25 DOCUMENTS

– Concernant Mme Gisèle Rabesahala

– La lecture de ses mémoires est des plus intéressantes :
Gisèle Rabesahala, Que vienne la liberté ! Océan Editions, 2006.

– Extrait de l’article publié le 19 août 2013 dans le quotidien Madagascar -
Tribune lors du décès de Mme Rabesahala.

Lien Internet :
http://www.madagascar-tribune.com/Desuete-ou-completementd,16084.html

– Citation : « c’est à elle que l’on doit la reconstruction du palais
d’Andafiavaratra. Elle eut l’élégance de n’en tirer aucune vanité personnelle,
se félicitant seulement qu’un tel lieu d’histoire ait été à nouveau ouvert aux
visiteurs malgaches et étrangers. Andafiavaratra, ce fut aussi le lieu du
procès en 1948 des dirigeants et parlementaires du MDRM. Toute jeune fille
de 19 ans, Gisèle Rabesahala fut la seule personne qui accepta d’être la
secrétaire du groupe d’avocats qui assurèrent la défense de ces
parlementaires. L’opération n’était certainement pas sans risques. Un de ces
avocats, Maître Douzon, fut ainsi enlevé par un groupe de colons à
DiegoSuarez et laissé pour mort dans des broussailles. Sauvé de justesse, il en
garda des séquelles toute sa vie. Force est de reconnaître qu’il en aurait fallu
beaucoup pour impressionner une Gisèle Rabesahala, qui peut aujourd’hui
être regardée comme un modèle de patriotisme et de militantisme. Dès
qu’elle eut l’âge de la majorité légale (21 ans) en 1950, elle fut la fondatrice
du Comité de Solidarité de Madagascar (Fifanampiana Malagasy). Il y avait
là pour elle un moyen de maintenir des liens avec les emprisonnés qui
demandaient vêtements, vivres, médicaments et nouvelles de leurs familles.
Gisèle Rabesahala se chargeait à la fois de la correspondance avec les
prisonniers politiques et de l’envoi des colis. Mais au- delà de l’objectif
humanitaire, l’existence du Comité lui servit de moyen pour dénoncer
l’horreur de la répression et des conditions de détention, faire face à
l’iniquité des procès et réaliser l’unité nationale autour du thème de
l’amnistie générale pour les personnes condamnées à la suite de la révolte. Il
n’est pas anodin de rappeler que les condamnations à mort et exécutions
continuèrent jusqu’en 1954, soit 7 ans après le déclenchement des
événements... ».



26 – Concernant la démission de l’Etat

– Une lecture instructive, le n° du 17 août 2013 de La gazette de la grande Île
- Lien Internet : http://www.lagazette-dgi.com

– Citation : « Notre quotidien est une manifestation flagrante de la faillite de
l’Etat, de l’irresponsabilité des autorités, de la démission générale, et ce sur
plusieurs domaines. Au niveau de l’enseignement, les écoles privées
pullulent.
Certes, toutes les écoles privées qui foisonnent ne sont pas toutes des
références, mais toujours est-il que si elles existent et si elles fonctionnent
c’est parce que les parents y envoient leurs enfants, si les parents y envoient
leurs enfants alors même que c’est payant, c’est parce qu’ils font beaucoup
plus confiance à l’enseignement privé qu’à l’enseignement public, s’ils font
plus confiance à l’enseignement privé qu’à l’enseignement public c’est parce
qu’ils n’accordent aucun crédit à l’enseignement public, au service public, à
l’Etat (…/…). L’Etat a également failli au niveau du secteur sanitaire. Quand
on voit le nombre de cliniques privées dans tout Madagascar, il est évident
que les services délivrés dans les hôpitaux publics - aux normes ou pas -
laissent à désirer. Si ces cliniques privées existent c’est sur autorisation du
ministère de tutelle, si le ministère de tutelle donne l’autorisation c’est parce
qu’il a baissé les bras. Une fois de plus, le secteur de la santé n’est pas non
plus le souci premier des dirigeants successifs. Combien de nos dirigeants
ont perdu des proches dans les hôpitaux publics à Madagascar ? ».

– Concernant les livres de Nigel Barley

– Une lecture salutaire, très documentée… et hilarante :

Livres recommandés (tous édités dans la Petite Bibliothèque Payot,
collection Voyageurs) :

– Un anthropologue en déroute
– Le retour de l’anthropologue
– L’anthropologie n’est pas un sport dangereux
– L’anthropologue mène l’enquête



27






I.
ANTHROPOLOGIQUES



1. LA MORT, L’ART, L’AMOUR
A MADAGASCAR

Etude d’anthropologie comparée sur les relations entre l’ancestralité, les
expressions artistiques, et la fécondité, réalisée dans le cadre du laboratoire
d’ethnologie générale et de sociologie comparative (Université de Paris X &
CNRS) puis de l’EHESS.

« Lorsqu’il n’y aura plus d’amants heureux, le ciel perdra sa couleur »
Wilhem REICH

Cette esquisse de recherche n’a pas été développée du fait du décès de
l’informateur principal, Mme Edwige Ramanambelo, d’une maladie qui
aurait pu être soignée (l’hypertension artérielle). Son décès comme celui de
bien d’autres pauvres des pays du Tiers-Monde, est lié à l’état lamentable du
système de santé publique qui est laissé à l’abandon depuis des décennies. Si
Mme Ramanambelo avait vécu à Cuba (où la santé est gratuite pour toute la
population et de qualité), elle serait toujours en vie.
Cette monographie a commencé à être élaborée dans le cadre de la
préparation d’un master en ethnologie générale & sociologie comparative
(dont le mémoire a été soutenu en 2001) dans le cadre du laboratoire
commun à l’Université de Paris X et au CNRS. Puis elle a été étoffée dans le
cadre d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

1. LA PROBLEMATIQUE

« La libre satisfaction des besoins instinctuels de l’homme est incompatible avec la société
civilisée. »
Herbert MARCUSE
Eros et civilisation

Appartenant à la même famille linguistique malayo-polynésienne, les
Malgaches ont élaboré des arts liant Eros et Thanatos, arts dont les formes
varient (architecture, statuaire, fresques, pratiques performatives, littératures
écrites et de l’oralité, et aussi récits du quotidien). En ce qui concerne les
arts, Madagascar est un lieu d’intense création, essentiellement en milieu
rural (plus de 75% de la population vit en milieu rural).
Toutes les régions élaborent, avec des formes variables, des expressions
liées à l’ancestralité, puisque presque tous ces arts sont conçus pour répondre
aux nécessités des rituels. Notre recherche portera sur les trois types d’arts
récurrents dans les relations avec l’ancestralité :
Les arts plastiques liés à l’architecture (statuaire, peintures et fresques
funéraires),
Les pratiques performatives (danses, chants, opéra, théâtre)
Les littératures (littératures écrites et oralité, récits du quotidien).
31 Les artistes étant des ruraux - agriculteurs, éleveurs, ou pêcheurs - et le
public de même. L’ensemble des œuvres assurant une représentation de
l’ordre du monde visible et invisible que ces classes de la société,
sociologiquement majoritaires, se donnent à elles-mêmes. Ces arts créent un
lien entre les vivants et les morts. Agrément pour le vécu des vivants, ils sont
aussi une convenance vis-à-vis des ancêtres, un devoir identitaire.
Cette recherche en sociologie a pour objet l’étude comparative des arts
populaires de Madagascar où sexualité et fécondité sont représentées dans
une relation dialectique avec l’accès au statut d’ancêtre, et à un holisme,
l’ancestralité. Cette recherche sera menée dans le contexte social de
production de ces arts, et en relation avec les rituels auxquels ils sont liés et
avec les luttes sociales. Ce, afin de tenter d’apporter des éléments de
réponses au questionnement : Quelles sont, à Madagascar, les fonctions des
arts dits « érotiques » dans les modes de représentation liés à la relation
entre fécondité et ancestralité, et dans les revendications sociales et
identitaires face à l’acculturation liée à l’héritage du colonialisme et à la
mondialisation ?

a) La problématique centrale

“L’analyse des structures mentales est un instrument de libération : grâce aux instruments de
la sociologie, on peut réaliser une des ambitions éternelles de la philosophie, qui est de
connaître les structures cognitives (…/…) et du même coup, certaines des limites les mieux
cachées de la pensée.”
Pierre BOURDIEU,
Choses dites

Cette recherche est pensée via une ethnographie de la vie quotidienne
d’Edwige Ramanambelo, une paysanne d’Imerina, artiste d’opéra mpihira
gasy, mère de douze enfants, grand-mère de dix-sept petits enfants et dont la
famille s’est étendue, via des alliances matrimoniales et des « fraternités de
sang » rituelles, jusque dans les lointaines régions du Boina, de l’Androy, du
Betsileo. Dans ce cadre, notre recherche se focalise sur un objet délimité : à
l’occasion de l’étude de la vie quotidienne de notre informatrice, nous
faisons porter notre attention sur l’étude comparative des expressions du
quotidien et des arts dits « érotiques » dans les modes de représentation liés à
la relation entre fécondité et ancestralité. La vie de notre informatrice permet
de comprendre le contexte social de ces expressions du quotidien et de ces
arts, ainsi que leur relation avec les rituels auxquels ils sont liés. Un
questionnement central anime cette recherche :
Quelles sont, à Madagascar, les fonctions des expressions du quotidien et
des arts dits « érotiques » dans les modes de représentation liés à la relation
entre fécondité et ancestralité ?
Nous tentons d’y apporter des éléments de réponses.

32 b) Les fondements de la problématique

« Ny ody fitia tsy mihoatra ny vola : Aucun filtre d’amour ne surpasse l’argent ».
Proverbe malgache

Madagascar est le lieu d’expressions artistiques où sexualité et fécondité
sont représentées dans une relation dialectique avec l’accès au statut
d’ancêtre, et à un véritable holisme, l’ancestralité.
Par ce concept (l’ancestralité), nous nous référons aux travaux de Paul
Ottino et tout particulièrement à son livre intitulé Les champs de
l’ancestralité à Madagascar (Ottino : 1998). Cette notion caractérisant de
manière synthétique les multiples formes régionales que revêt ce qui peut
être considéré comme la religion malgache, autochtone, dont les origines
remontent à ce que Maurice Bloch a défini comme les temps malgaches, -
« Malagasy times » : « I suggested that one of the major features of present -
day Merina culture was the way in which it considered the world as being
divided between the past -Malagasy times- and the present - Europen times -.
This distinction takes on special importance in the social life of the modern
Merina who really sees himself acting in two separate systems, the society in
which he lives and the society of his ancestors ». (Bloch : 1971). A ceci près
que cette analyse doit être relativisée du fait de l’impact de la
malgachisation et de la réforme des collectivités territoriales qui ont, lors de
la révolution de 1972-1975, permis ce que l’architecte Henri Ratsimiebo
nous a dit considérer comme une « Renaissance des temps malgaches ». Par
ailleurs, nous avons pu constater, lors de nos terrains dans toutes les régions
du pays que cette perception du temps (et de l’histoire) n’était pas
exclusivement merina, et que l’analyse de Maurice Bloch était également
valable pour les pêcheurs vezo et betsimisaraka, les éleveurs mahafaly, les
agriculteurs antandroy et sakalava chez qui nous avons résidé. Les temps
historiques précoloniaux deviennent un temps mythique et demeurent
souvent une référence, surtout en périodes de crises (économiques, sociales,
ou sanitaires).
Dans ce contexte, l’individu est situé dans une relation particulière au
groupe : entre ascendance et descendance, il est lié à l’ancestralité.
Fécondité et procréation assurent la bénédiction des ancêtres tout en
assurant potentiellement l’assurance de perpétuer les lignages tout autant que
les cultes. Cette conception du monde liant Eros et Thanatos, induit encore
une autre forme de relation particulière au temps, le temps des humains étant
considéré comme temporel tandis que celui des ancêtres relève de l’éternel.
Métraux écrivait à propos de l’art de Polynésie :
« Chaque région de la Polynésie s’est spécialisée dans quelque forme
d’art à laquelle elle a cherché à donner une expression parfaite.
Les Marquisiens ont poussé plus loin que tout autre peuple l’art du
tatouage. Les Maoris se sont consacrés à la sculpture sur bois, au travail du
33 jade et aux tatouages complexes. Si, à la lumière des faits polynésiens, nous
cherchons à expliquer le développement de la statuaire à l’île de Pâques, elle
nous paraît moins exceptionnelle et moins contraire aux traditions des
peuples de cette région linguistique » (Métraux : 1941). Appartenant à la
même famille linguistique malayo-polynésienne, les Malgaches ont élaboré
des arts liant Eros et Thanatos ; arts dont les formes varient (architecture,
statuaire, fresques, pratiques performatives, littératures écrites et de l’oralité,
et aussi récits du quotidien.
En ce qui concerne les arts, Madagascar est un lieu d’intense création,
essentiellement en milieu rural. Toutes les régions élaborent, avec des
formes variables, des expressions liées à l’ancestralité, puisque presque tous
ces arts sont conçus pour répondre aux nécessités des rituels. Les trois types
d’arts récurrents dans les relations avec l’ancestralité sont les arts plastiques
liés à l’architecture (statuaire, peintures et fresques funéraires), les pratiques
performatives (danses, chants, opéra, théâtre), et les littératures (littératures
écrites et oralité). Les artistes étant des ruraux, agriculteurs, éleveurs, ou
pêcheurs et le public de même. L’ensemble des œuvres assurant une
représentation de l’ordre du monde visible et invisible que la société se
donne à elle-même.
Ces arts créent un lien entre les vivants et les morts. Agrément pour le
vécu des vivants, ils sont aussi une convenance vis à vis des ancêtres, un
devoir identitaire que l’on peut définir comme l’a fait Ingela Edkvist en
interprétant la formule fanaon-drazana par la belle formule the way of the
ancestors : « What it means to be malagasy can be understood through the
expression « the way of the ancestors », which here covers tradition and
custom » (Edkvist : 1997). Dans ce contexte, chaque œuvre peut être aussi
considérée comme une requête de bénédiction et un medium de
communication avec les ancêtres.
Nous avons été amenés à étudier l’art funéraire à l’occasion de multiples
missions menées depuis 1989 et tout particulièrement en 1994-1995 lors
d’une expertise des priorités en terme de conservation et de valorisation du
patrimoine, menée pour le Ministère de la Culture et de la Communication
(Ministeran’ny Kolontsaina sy ny Serasera) à la demande du ministre de
l’époque, le cinéaste Tsilavina Ralaindimby.
Nous avons complété cette étude en 1997, lors du tournage du film
d’anthropologie visuelle « Madagascar l’île des ancêtres ».
Concernant les pratiques performatives (en particulier les danses, l’opéra
paysan, le théâtre), depuis le début de la dernière décennie du XXème siècle,
nous avons étudié et filmé les chants et danses pratiqués autour des
tombeaux et lors des veillées liées aux secondes funérailles famadihana,
ainsi que l’opéra paysan Hira Gasy que l’on ne saurait mieux présenter que
ne le fit Ingela Edkvist :
« The Hira Gasy performance is a kind of multi-media show using
speech, song, dance, music and acrobatics. Hira Gasy is entertainment
34 combined with cultural meaning » (Edkvist : 1997). Nous avons également
étudié les genres de danses originaires des six régions, tant dans leurs
villages d’origine que par leur représentation par les troupes d’artistes
vakodrazana qui les interprètent et sont, elles aussi, conviées lors des cérémonies
de famadihana.
Pour ce qui concerne les littératures, nous avons commencé l’étude du
sens social comparatif de textes passés de l’oralité à l’écrit, tels que les
brûlures de mots Hain Teny et cahiers de chants de l’opéra Hira Gasy. Mais
peu à peu, nos informateurs commencent à nous livrer une littérature orale
inédite et d’un ton très libre, extrêmement connotée sexuellement, qui
s’enrichit des rituels et de la relation à l’ancestralité. Or ce domaine des
littératures orales, créations et expressions du quotidien porte un reflet des
réalités sociales contemporaines ; elle n’a pas fait l’objet d’une étude
systématique.
Aussi avons-nous déterminé de centrer notre recherche en sociologie sur
une étude comparative de ces arts, menée dans leur contexte social et en
relation avec les rituels auxquels ils sont liés et avec les luttes sociales, ce,
afin de tenter d’apporter des éléments de réponses au questionnement :
Quelles sont, à Madagascar, les fonctions des arts dits « érotiques » dans les
modes de représentation liés à la relation entre fécondité et ancestralité, et
dans les revendications sociales et identitaires face à l’acculturation liée à
l’héritage du colonialisme et à la mondialisation ?

2. APPROCHES DES RECHERCHES ANTERIEURES

« Si nous voulons apprendre comment aimer, nous devons procéder de la même manière que
pour apprendre n’importe quel autre art, à savoir la musique, la peinture, la charpenterie, ou
l’art de la médecine ou de la mécanique. »
Erich FROMM

La littérature concernant Madagascar est relativement abondante et un
grand nombre de livres, de thèses et d’articles ont été consacrés à ce pays.
Au fil de nos recherches bibliographiques nous avons recensé et
commencé à analyser une importante matière antérieure à notre démarche.
Pour ce qui concerne les ouvrages généraux, nous nous référons à l’excellent
Madagascar de Pierre Vérin (Vérin : 2000). Concernant l’étude des rituels
nous nous référons essentiellement aux travaux de Maurice Bloch, et tout
particulièrement à Placing the deads (Bloch : 1971), ainsi qu’à La
conception malgache du monde, du surnaturel et de l’homme en Imerina de
Louis Molet (Molet : 1979).
Nous avons constaté que les formes que revêtent les cultes, les enjeux des
rituels, les variables de l’astrologie ont fait l’objet de diverses études.
La relation des Malgaches à la mort a donné forme à une cosmogonie que
Paul Ottino a étudiée et synthétisée en un concept : l’ancestralité (Ottino :
1998), tant la relation avec les ancêtres, est en cette grande île
35 particulièrement intense puisqu’elle induit un système de pensée et un mode
de vie.

La statuaire et les arts plastiques ont fait l’objet de travaux spécifiques :
L’art funéraire érotique à Madagascar (Marion : 1975) et Les tombeaux
sakalava du Menabe, Interprétation historique, anthropologique et
sémiologique d’un art en mouvement (Goedefroit : 1989) étant les
principaux ouvrages de références. Pour les pratiques performatives nous
nous référons essentiellement à la somme des recherches de Mireille Mialy
Rakotomalala La musique malgache dans l’histoire (Rakotomalala : 2001)
ainsi qu’aux travaux d’Ingela Edkvist (Edkvist : 1997). Concernant la
littérature, Jean Paulhan, durant son séjour à Madagascar, de 1907 à 1910, y
a collecté et classé 2.500 proverbes, et publié en 1913 une sélection de
remarquables Hain Teny merina dont l’étude nous est des plus précieuses,
tandis que Bakoly Domenichini-Ramiaramanana a publié Du Ohabolana au
Hainteny (Domenichini-Ramiaramanana : 1983), somme incontournable.
Enfin, pour ce qui est de la sexualité, de la fécondité, et de la reproduction
les travaux de Bodo Ravololomanga « Etre femme et mère à Madagascar »
(Ravololomanga : 1992) bien qu’étant limités à une région spécifique,
présentent un grand intérêt du fait que nombre de ses analyses peuvent être
confrontées avec d’autres situations régionales, tandis que le petit livre de
Jean Paulhan Le repas et l’amour en Imerina (Paulhan : 1970) est un
intéressant élément de dialogue avec certains de nos informateurs, même si,
eselon ceux-ci, nombre des données datant du début du XX siècle sont
désormais obsolètes.

La statuaire funéraire « érotique » sakalava, les Hain Teny et les
proverbes, certaines pratiques performatives ont donc été en partie étudiés.
Or, si sur certains des arts inclus dans notre projet de recherche des écrits
existent, aucune recherche d’anthropologie comparative n’a été menée à ce
jour et ce, à fortiori, à une échelle inter-régionale sur l’objet de notre
recherche.
Notre contribution tente d’apporter un éclairage nouveau du fait de la
mise en œuvre d’une étude parallèle, dans plusieurs villages de régions
différentes, du sens de reproduction sociale des arts plastiques (statuaire et
fresques), des pratiques performatives (chants, danses, opéras paysans) et
des littératures conçus et réalisés dans le cadre de la relation dialectique liant
Eros et Thanatos dans le cadre du paradigme de l’ancestralité.


36 3. HYPOTHESES DE RECHERCHE

« L’amour, c’est offrir à quelqu’un qui n’en veut pas quelque chose que l’on n’a pas. »
Jacques LACAN

L’étude ethnographique de la vie quotidienne d’Edwige Ramanambelo
met en évidence des expressions du quotidien et des arts dits « érotiques »
dans les modes de représentation liés à la relation entre fécondité et
ancestralité. La vie de notre informatrice permet de comprendre le contexte
social de ces expressions du quotidien et de ces arts, ainsi que leur relation
avec les rituels auxquels ils sont liés.
Nous avons par ailleurs commencé par analyser les expressions
artistiques les plus « tangibles » que sont les fresques, les peintures, et la
statuaire liées à l’architecture funéraire. Puis nous nous sommes focalisés sur
les pratiques performatives, les danses et chants, avant de nous attacher aux
littératures écrites et à celles non écrites. Enfin, nous avons conscience de
l’existence d’un domaine des plus denses : celui des littératures orales,
créations et expressions du quotidien. Qui n’a que trop peu fait l’objet d’une
étude approfondie. L’ensemble étant appréhendé comme une anthropologie
tendant à permettre la compréhension de modes de représentations liés à la
relation dialectique entre Eros et Thanatos. La recherche étant menée en une
diachronie, simultanément, dans les unités de lieux formées par les villages
dans lesquels s’élabore cette ethnographie.
Notre recherche n’est pas exceptionnelle : « nombreux sont les travaux
ethnographiques qui, dans le souci d’envisager la totalité d’une culture, ont
donné un rôle important à la description de l’activité sexuelle des individus »
(Bozon & Leridon : 1993). Par ailleurs, l’interrogation sur le sens et les
fonctions des arts dits « érotiques » sacrés, qu’il s’agisse des arts plastiques,
des pratiques performatives, ou des littératures, s’inscrit dans la continuité
du questionnement énoncé par Oberlé à propos de la statuaire sakalava :
« Pourquoi cette intrusion du sexe sur les tombeaux ? ». Question à laquelle
il apporte des éléments de réponses : « Une double explication peut être
avancée : d’une part la sexualité est liée à l’idée de procréation et les couples
des tombeaux sakalava représentent donc la continuité des générations, la vie
succédant à la mort, rejoignant ainsi l’un des thèmes fondamentaux de la
pensée malgache. D’autre part, les vivants se doivent d’orner les tombes de
leurs parents d’images agréables, afin que leurs mânes soient heureux dans
l’autre monde (…/…). Les Sakalava ont choisi de figurer les joies de
l’existence par les exploits sexuels et l’érotisme » (Oberlé : 1979).
Pour tenter d’apporter des éléments de réponse à la question « quelles
sont, à Madagascar, les fonctions des expressions du quotidien et des arts
dits « érotiques » dans les modes de représentation liés à la relation entre
fécondité et ancestralité ? », nous élaborons plusieurs hypothèses. D’une
part, lorsque Pierre Vérin résume le fondement du sens de l’art funéraire
37 sakalava, il pose une base théorique, un modèle applicable aux autres arts et
à d’autres régions puisqu’il est lié à la conception malgache de la mort :
« Les Sakalava expriment tout simplement une conception de l’ancêtre,
propre au monde malgache d’avant le christianisme. Le défunt ne meurt pas :
il accède à un nouvel état au travers de toutes les péripéties que connaît la
venue des vivants : amour, conception, accouchement » (Vérin : 2000).
A propos de cette même statuaire, Sophie Goedefroit écrit : « Quelques mois
sur le terrain ont suffi à me persuader que la production plastique était une
reproduction sociale » (Goedefroit : 1998). L’analyse que Sophie Goedefroit
fait à propos de la statuaire peut être transposée, elle aussi, aux autres arts
considérés dans notre projet de recherche.
Par ailleurs, certains auteurs ont théorisé sur « le pessimisme merina » ou
sur « le caractère introverti des malgaches ». Ces formules ne sont-elles pas
lapidaires et rapides ? Au-delà de la réserve apparente, s’inscrivent dans les
villages malgaches des espaces de parole formellement en transgression avec
les codes relationnels qui régissent le fonctionnement des groupes.
Malinovski écrivait : « Pas plus que pour nous, la sexualité n’est, pour
l’habitant primitif des îles du Pacifique, une simple affaire physiologique :
elle implique l’amour et les démarches amoureuses ; elle devient le noyau
d’institutions aussi vénérables que le mariage ou la famille ; elle inspire l’art
et constitue la source de ses incantations et magies. Elle domine, en fait,
presque tous les aspects de la culture » (Malinovski : 1970). Les deux
ensemble « Elle inspire l’art » mis en parallèle avec « incantations et
magies » sont des plus pertinents à Madagascar.
L’étude comparative des arts exprimant la sexualité tout en étant liés à
l’ancestralité fait apparaître un décalage entre ceux-ci et les interdits (fady)
du quotidien, les hiérarchies lignagères, les principes éthiques et les
convenances sociales. Comment comprendre et expliquer ce décalage ? Car
les attitudes par rapport à un discours du groupe sur sa reproduction ne sont
pas que de circonstance. En quoi ces discours transposés en métaphores -
statuaires, danses, textes- structurent-ils une conception collective de la
relation à la fécondité ? Notre hypothèse est que les arts faisant l’objet de
notre étude procèdent d’un même paradigme et expriment par des formes
différentes un discours libre et transgressif fondant sa légitimité sur la
relation entre sexualité et ancestralité.
Les rituels apportent souvent un éclairage spécifique et révèlent le sens
des représentations de la sexualité dans les expressions artistiques liées à
l’ancestralité.
Notre troisième hypothèse est que les fonctions des arts dits « érotiques »
dans les modes de représentation liés à la relation entre fécondité et
ancestralité doivent être situées dans le cadre des structures lignagères dans
lesquels ils sont générés, car ne contribuent-ils pas à leurs équilibres ?
Enfin, dans le domaine de l’anthropologie appliquée, nous émettons
l’hypothèse que notre recherche peut apporter des éclaircissements aux
38 opérateurs des programmes portant sur la « maîtrise de la fécondité ». Dans
l’ensemble défini par G. Balandier comme le Tiers – Monde, la « maîtrise de
la fécondité » est le dogme majeur d’analyse des situations tant par ce que P.
Bourdieu définit comme le « sens commun » que par les experts de l’O.N.U.
et des organismes de coopération (le cliché le plus courant étant que : « la
pauvreté est générée par une fécondité non maîtrisée »). Cette question
estelle réellement pertinente et aussi importante dans le contexte malgache où
les générations nées depuis 1975 autogèrent de façon pragmatique un
contrôle des naissances non théorisé mais prenant en compte tout à la fois les
choix personnels, les contextes économiques, et les contraintes liées à
l’ancestralité et aux fady (tabou) ? Dans le lignage de notre informatrice
principale, Mme Ramanambelo, les jeunes femmes veulent en moyenne
avoir trois enfants, car en avoir moins ne serait pas convenable pour ce qui
concerne la relation aux ancêtres, et en avoir trop serait une charge
économique et matérielle excessive en considération de leurs moyens et de la
prise en charge collective des enfants par l’ensemble des femmes du groupe.
Nous tenterons d’apporter des éléments d’analyse en ce domaine.
Afin de tenter de valider ces hypothèses, il nous apparaît nécessaire
d’étudier et de situer, les expressions artistiques dans leur contexte, avec
l’ensemble des dispositifs de représentations. Nous avons donc choisi de
travailler à trois niveaux de méthode comparative :
- en procédant à une ethnographie portant sur l’étude des œuvres et
expressions et en dégageant des modes de classifications entre elles pour
analyser leur sens et les modes de représentations qu’elles induisent,
- en menant en parallèle l’étude des contextes sociaux de la production de
ces œuvres,
- en faisant porter la recherche en des terrains complémentaires, en des
régions distinctes, pour éviter les risques d’une étude trop localisée.

4. METHODE

« Un amour, une carrière, une révolution : autant d’entreprises que l’on commence en
ignorant leur issue. »
Jean-Paul SARTRE

a) L’étude ethnographique de terrain

– La nécessité d’un long travail de terrain

Dans son beau livre consacré aux Hain Teny, Bakoly
DomenichiniRamiaramanana écrivait :
« A Madagascar, il est absolument indispensable de recourir à l’enquête
sur le terrain si l’on veut atteindre à quelque objectivité et à une part plus
grande de vérité » (Domenichini-Ramiaramanana : 1983). Cela peut sembler
39 une évidence, mais tout dépend de la forme d’enquête de terrain mise en
œuvre et du choix des informateurs.
Bien des chercheurs (par facilité linguistique ou du fait des lobbies
organisés dans la capitale) font appel à des auxiliaires de recherche
malgaches originaires des classes sociales les plus privilégiées du pays,
biaisant irrémédiablement les informations dès lors qu’une acculturation, une
profonde distance de classe et de culture existe entre ceux-ci et les
populations rurales (qui composent près de 80% du pays). Bakoly
Domenichini-Ramiaramanana ironise à ce propos : « Une erreur fréquente
des chercheurs de terrain est de s’imaginer que « les informateurs sont des
« sources » de purs produits de la culture traditionnelle »
(DomenichiniRamiaramanana : 1983). Mais surtout, comme l’analyse Ingela Edkvist,
l’opposition entre monde européen et surtout « monde Blanc » (désignés par
le concept de vazaha) et la « malgachitude » qu’elle traduit par « the way of
the ancestors » (Edkvist : 1997) est profond. Selon Ingela Edkvist, non
seulement la bourgeoisie urbaine malgache est considérée comme vazaha,
mais aussi tout l’ensemble symbolique formé par la capitale : « The capital
of Antananarivo is, for instance, in one sense vazaha » (Edkvist : 1997), or,
comme elle l’écrit plus loin : « one can hardly be both malagasy and
vazaha » (op.cit.). Propos confirmés par nos informateurs, ruraux, dans
plusieurs régions. Nous tenterons d’éviter ces écueils.

– Une monographie réalisée à partir d’une famille paysanne

Notre méthode est la suivante depuis 2009 : partant d’une communauté
rurale, notre informateur principal y est Madame Ramanambelo, une
paysanne native du village rizicole de Mandrosoa (Arivonimamo).
Nous procédons avec elle et son entourage à des entretiens semi-directifs.
Nous l’accompagnons pour étudier les rituels organisés par les membres de
sa famille et pour réaliser l’ethnographie des arts liés à l’ancestralité et
perpétués par cette communauté. Les parcours habituels de Mme
Ramanambelo favorisent l’étude des situations sociales, économiques,
culturelles et rituelles auxquelles elle participe et s’intègre. La recherche
permet l’expression de l’image que le groupe a de lui-même et énonce des
questionnements sur des questions théoriques plus larges suscités par les
réalités et par les expressions artistiques étudiées.
Cette première approche permet également de collecter in situ des récits,
chants, proverbes, d’étudier des danses, des fresques, et d’autres formes
d’arts sacrés liés à l’ancestralité, en situation relationnelle avec notre
informatrice principale.
Puis notre recherche a pour cadre les structures de parenté de son lignage.
A partir des consanguins et affins, l’étude des alliances porte sur les
variations des modes de représentation issus des modalités d’extension du
groupe dans plusieurs régions du pays. Cette recherche met en évidence un
40 réseau qui forme le point de départ de notre recherche comparative
interrégionale. Nous nous rendons ensuite dans cinq villages de l’Androy, du
Betsileo, du Boina et du Menabe sakalava, puis du Sud-Ouest vezo, en
suivant la trame des structures familiales et des « fraternités de sang » liées à
Madame Ramanambelo. L’étude des arts endogènes et la collecte
d’informations sont menés dans chacun de ces villages.

b) La collecte des documents permettant l’étude
comparative des expressions artistiques liées à la fécondité
et à l’ancestralité

1. Méthodes

De fait, de 1989 à fin 2007, nous avons collecté des éléments
d’information à l’échelle des 22 régions du pays, en parcourant les pistes
interminables dans les mêmes taxis-brousse qu’empruntent les paysans
malgaches, et partant d’Est en Ouest, du Nord au Sud, pour arpenter l’île
depuis Antsiranana jusqu’à Taolanaro (sans oublier les passages par les
régions de Mahajunga, Antsirabe, Manakara, Tsiroanomandidy, Toliara,
Betioky, Mananjary, Ejeda, Fianarantsoa, etc).
Durant ces recherches de terrain, nous procédons à l’étude comparative
des expressions artistiques liées à l’ancestralité et à la fécondité. Pour ce
faire, nous avons recours à la collecte des textes, à l’étude des pratiques
performatives, et à l’analyse des arts plastiques. Nous procédons également à
des entretiens semi-directifs avec les villageois de chacun des six sites
(Androy, Betsileo, Imerina, Boina et Menabe Sakalava, Sud-Ouest Vezo),
tout en croisant les sources en un travail extensif de recueil de l’information.
Ainsi nous apparaît-il nécessaire d’entreprendre un « croisement » de
monographies :

Les monographies et les enquêtes élaborées dans chacun des six villages
étant réalisées parallèlement à des études par typologies d’expressions
artistiques (architectures, arts plastiques, pratiques performatives,
littératures). Ce faisant, nous privilégions les entretiens semi - directifs, mais
nous avons aussi recours aux questionnaires, afin de procéder à des
évaluations comparatives menées dans chacun des villages.
Cette collecte étant pratiquée au moyen de carnets de notes
ethnographiques, et d’enregistrements audiovisuels au moyen de
technologies discrètes permettant de respecter l’approche dite de
l’observation participante (cf. Mauss) tout en mettant en œuvre une
anthropologie visuelle.

41 L’anthropologie visuelle se rattache à un genre : le cinéma documentaire.
De fait, dès leurs origines, les techniques cinématographiques ont été
employées par des chercheurs ayant pressenti l’intérêt de la restitution des
e réalités du terrain pour leurs travaux ethnographiques. A la fin du XX siècle,
un courant d’ethnologues, sous le concept d’anthropologie visuelle, a
théorisé un ensemble de méthodes relatives à l’adaptation des techniques
audiovisuelles à l’anthropologie. Colette Piault en définit les bases : « Le
cinéma des ethnologues comporte une spécificité : un film est à la fois
chargé de transmettre une connaissance et de faire partager au spectateur la
découverte d’une autre culture » (Piault : 1992). L’intérêt fondamental d’une
mise en œuvre de techniques audiovisuelles dans le cadre d’une recherche
anthropologique est que celles-ci, si elles sont convenablement employées,
permettent de disposer d’un matériau documentaire souvent exceptionnel du
fait que des fragments du réel peuvent être restitués, analysés, étudiés, et
dénotés de façon plus complète que ne permettent des enregistrements audio
ou des notes écrites.
La qualité de ces matériaux documentaires procède de l’élaboration d’une
méthode de travail spécifique, adaptée à l’utilisation de techniques
audiovisuelles, et au respect de certaines règles liées à l’usage de celles-ci.
L’audiovisuel doit être considéré comme un outil de travail, et libéré de la
symbolique imaginaire que la société de spectacle attache à ce médium. Les
documentaires se rattachant à l’école du réel (Dziga Vertov, Jean Rouch,
Joris Yvens, Chris Marker, Roger Pic, Yves Jeanneau, Jean-Pierre Zirn,
Jean-Michel Carré, etc.), mettent l’accent sur la notion d’écriture
audiovisuelle et parlent de "caméra-stylo", tout en plaçant au centre de leurs
méthodes un postulat : il convient de restituer au plus près possible le réel.
Ainsi, notre caméra est-elle « caméra-stylo » afin de respecter les
principes de restitution intégrale du réel préconisés par Vertov : aucune
scénarisation n’intervient, le mode de mise en œuvre de ces techniques se
référant aux orientations d’anthropologie visuelle théorisées, notamment, par
Marc-Henri Piault dans son cours à l’E.H.E.S.S.

L’étude comparative porte à deux niveaux :

- Inter-régionale, elle tente de dégager les constantes et les singularités
par l’étude des typologies d’arts et d’expressions liées aux entités
culturelles locales,
- Par une mise en parallèle et une étude croisée des expressions
artistiques relevant de typologies distinctes, elle porte sur le sens
anthropologique des arts liés à l’ancestralité.

Nous tentons de mener ces travaux avec un regard réflexif, rendu
nécessaire par la relation dialectique entre le terrain et la problématique
d’origine.
42 Les relations de l’individu avec la religion traditionnelle et la pensée
mythique malgache sont étudiées en trois registres procédant de ce qui a pu
être défini comme le paradigme de l’ancestralité, et relevant d’un même
ensemble identitaire :
- La reproduction,
- La mort et l’accès au statut d’ancêtre,
- La transmission des arts sacralisés.

Enfin, nous avons des notions élémentaires de la langue malgache, notre
niveau actuel nous permettant de tenir une conversation de base, mais pas
encore d’entrer directement dans les subtilités de langage et les sens pluriels
de la pensée malgache.

2. Expressions artistiques liées à la fécondité et à l’ancestralité faisant l’objet
de notre recherche

Notre collecte de matériau ethnographique et nos classifications portent
principalement sur les éléments relevant des typologies suivantes :

– Les arts plastiques
– La statuaire classique,
– La statuaire moderne,
– Les fresques.

– Les pratiques performatives
– Les danses,
– Les transes,
– Les techniques du corps lors des cérémonies.

– Les textes écrits et les littératures de l’oralité

– Textes écrits
– Les Hain Teny,
– Les œuvres du Hira Gasy,
– Les kabary,
– Les chants.

– Littératures orales
– Les récits de la pensée mythique,
– Les proverbes.

– Représentations sociales et expressions du quotidien
– Littérature orale, créations et expressions du quotidien
– Les devinettes,
43 – Les jeux de mots,
– Les comptines.
– Expressions du quotidien
– Les récits de vie et expressions du quotidien,
– Les formules de souhaits,
– Les prières et les textes liés aux rituels et cérémonies.

c) Une recherche documentaire et bibliographique

Cette enquête ethnographique est menée parallèlement à une recherche
documentaire et bibliographique, les principaux lieux de recherche en ce
domaine étant des bibliothèques, archives, musées, et centres de
documentation.

– A Madagascar :
Les lieux que nous fréquentons à Madagascar sont les suivants :
Bibliothèque Nationale, Bibliothèque de l’Académie nationale des Arts, des
Lettres, et des Sciences de Madagascar, Bibliothèque de l’Institut de
Civilisation – Musée d’art et d’Archéologie de l’Université d’Antananarivo,
Bibliothèque de l’université d’Antananarivo. Université de Toliara, Mozea
Akiba de Mahajunga.

– En France :
Nos principaux lieux de recherche bibliographique sont : Bibliothèque
Nationale, Bibliothèque de l’I.N.A.L.C.O., Bibliothèque de l’Académie des
Sciences d’outre-mer, Bibliothèque de l’Ecole des hautes Etudes en Sciences
Sociales, CNRS et IRD.

d) Le recours aux conseils de chercheurs

Nous avons commencé à consulter des chercheurs ayant travaillé sur des
champs de recherches proches du nôtre, et tout particulièrement :

– A Madagascar :
– Mme Lala Raharinjanahary, ethnologue. E.N.S. d’Antananarivo,
Madagascar.
– Mme Mireille Rakotomalala, ethnomusicologue, ancien ministre de la
Culture, Musée d’Art et d’Archéologie (M.A.A.) – Institut de Civilisation,
Antananarivo, Madagascar.
– Mme Suzy Ramamonjisoa, anthropologue. Université d’Antananarivo,
Madagascar.
– M. Paul-Louis Randriamarolaza, anthropologue. Université
d’Antananarivo, Madagascar.
44 – Mme Bodo Ravololomanga ethnologue (et sage-femme). M.A.A.,
Antananarivo, Madagascar.
– M. Solofo Randrianja, Professeur à l’Université de Toamasina,
Madagascar.

– En France :
– M. Jacques Lombard, anthropologue, directeur de recherches à l’I.R.D.
– M. Narivelo Rajaonarimanana, professeur de langue et civilisation
malgache à l’I.N.A.L.C.O., Paris, France.
– M. Pierre Vérin, professeur de langue et civilisation malgache à
l’I.N.A.L.C.O., Paris, France.

5. ELEMENTS DE RECHERCHE

« La santé psychique dépend de la puissance orgastique, c’est à dire de la capacité de se
donner lors de l’acmé de l’excitation sexuelle, pendant l’acte naturel. Sa base est l’attitude
caractérielle non névrotique de la capacité d’aimer. La maladie mentale est le résultat d’un
désordre dans la capacité naturelle d’aimer. Dans le cas de l’impuissance orgastique dont
souffrent la majorité des humains, l’énergie biologique est inhibée et devient ainsi la source
de toutes sortes de comportements irrationnels. La guérison des troubles psychiques exige en
premier lieu le rétablissement de la capacité naturelle d’aimer. »
Wilhem REICH.
La fonction de l’orgasme

6. PRESENTATION D’UNE SELECTION DE
MATERIAUX ETHNOGRAPHIQUES ET
BIBLIOGRAPHIQUES

Sur notre terrain, nous avons commencé une collecte de documents
permettant l’étude comparative des expressions artistiques liées à la
fécondité et à l’ancestralité, et procédé à une investigation bibliographique
en ce domaine. Ces éléments font apparaître, principalement, une sélection
de l’état actuel de nos recherches bibliographiques et de notre ethnographie
de terrain. Ils sont largement incomplets et ont pour finalité de permettre de
faire partager l’esquisse d’un travail en cours, qui doit être poursuivi, et
approfondi par d‘autres, puisque depuis mars 2009, nous sommes en « grève
totale » et que, solidaire du peuple malgache, nous cessons toutes formes
d’activités à Madagascar jusqu’à ce que ce pays vive une révolution
démocratique et sociale, comme nous l’exposions plus haut dans
l’introduction de ce livre.
Ci-dessous, il s’agit principalement d’une présentation analytique de
documents extraits de nos carnets d’ethnographie, présentant des documents
inédits collectés sur le terrain, mis en parallèle, en vue d’une comparaison,
avec des éléments provenant de nos recherches bibliographiques (auquel cas
les sources sont mentionnées). Ces documents devraient être, par la suite,
45 analysés en profondeur et faire l’objet d’un travail d’anthropologie
comparative inter-typologique et inter-régional. Il convient de préciser que
l’aspect visuel a une importance particulière pour ce qui concerne
notamment les danses et les arts plastiques. Une iconographie conséquente a
été collectée lors de notre recherche : photographies (voir la bibliographie en
fin de cet ouvrage). Documentaires procédant des approches de
l’anthropologie visuelle (voir la filmographie en fin de cet ouvrage).

a) Eléments de pensée mythique malgache : une
cosmogonie transmise par l’oralité

La religion traditionnelle pratiquée à Madagascar se traduit
essentiellement par un culte en l’honneur des ancêtres. Ceux-ci sont déifiés,
tandis qu’un être suprême serait le créateur de toutes choses. L’île abrite de
multiples lieux sacrés : un arbre, un lac, une colline peuvent être des temples
naturels, les espaces de communication avec l’invisible. Pour les Malgaches,
tout le sol de l’île est une terre sainte : Tanindrazana, la terre des ancêtres.
Au Sud de Fianarantsoa s’élève l’Ambondrombe, une montagne où les
habitants des Hautes Terres pensent que résident les esprits des morts. Les
villageois de la région prétendent que personne ne peut accéder au sommet,
et que les ancêtres les plus prestigieux, telle la reine Ranavalona première, y
résident, ce que relatent les livres anciens comme Tantaran’ny Andriana, les
récits des rois. Dans plusieurs régions, la réincarnation des ancêtres en un
animal est conçue comme une certitude, ainsi, au Nord de la grande île, les
crocodiles font l’objet d’un culte lors duquel des poules leur sont offertes,
tandis que dans la région du Boeni, si l’on rencontre un serpent à proximité
d’un doany, un reliquaire sacré, il s’agit certainement d’un ancêtre.
Andriamanitra, le créateur et dieu unique n’est pas représenté. La majorité
des cérémonies et des demandes de bénédictions s’adressent aux ancêtres à
qui l’on sacrifie des zébus, des coqs, ou des moutons. Et partout les
villageois pensent que circulent des esprits, qui peuvent, selon les
circonstances, être positifs ou négatifs. La relation avec les esprits est censée
permettre aux faiseurs de charmes et devins de créer des ody (objets
d’envoûtement) ou des filtres d’amour, tandis que les faiseurs de foudre sont
supposés avoir le pouvoir de déclencher orages et tempêtes ou de les arrêter.
Les esprits peuvent aussi intégrer le corps d’un vivant. Une communication
s’établit ainsi entre le visible et l’invisible en des rituels dont les formes
varient dans toutes les régions du pays. Le terme de Tromba désigne de
façon générale de multiples expressions des cérémonies liées aux transes et
aux possessions. Celles-ci sont principalement liées à des esprits de deux
ordres : négatif, ou positif. L’esprit est censé importuner le possédé ou, au
contraire, le guérir d’un mal.
La cosmogonie malgache honore l’ascendance, tout en valorisant la
descendance, les enfants des ancêtres. Ici tout particulièrement, comme
46 l’écrit Georges Devereux « L’art est une communication qui s’effectue
directement par l’entremise des sens » (Devereux : 1975). Et les travaux de
Georges Devereux, notamment ceux consacrés à la relation entre les mythes
et la psyché, ne sont pas sans intérêt pour l’objet de notre recherche.

b) Ethnographie des expressions artistiques liées à la
féconditéet à l’ancestralité faisant l’objet de notre recherche

Les documents qui suivent font alterner situations sociales, présentation
de rituels, et expressions artistiques liées à ceux-ci, mais, nous le répétons,
ce ne sont que des bribes. Ils restent à compléter par la collecte puis à
analyser en profondeur, en relation avec l’étude des contextes villageois afin
d’en réaliser une véritable anthologie visant à rendre compte de ce qui
apparaît proche de ce que Marcel Mauss définit comme un « fait social
total » en ce sens que la relation entre les expressions artistiques liées à la
fécondité et à l’ancestralité « comprend 1° différentes modalités du social
(juridique, économique, esthétique, religieux, etc.) ; 2° différents moments
d’une histoire individuelle (naissance, enfance, éducation, adolescence,
mariage, etc.) ; 3° différentes formes d’expression ». (Mauss : 1950).
Concernant les documents collectés durant nos recherches de terrains,
ceux-ci ont été retranscrits puis traduits in situ, relus, vérifiés, et précisés par
nos informateurs. Certains textes peuvent apparaître au lecteur très « crus » :
nous avons tenté une approche lexicale et sémantique visant à restituer le
plus précisément possible les expressions, le mode de pensée, et les niveaux
de sens de chacun d’entre eux. Les récits de vie les plus intimes ont été
recueillis avec le concours d’auxiliaires de recherche d’origine rurale.
L’ensemble ne restitue que des fragments d’un ensemble plus complexe,
fragments dont l’objectif est de matérialiser une recherche. A ceci près que
l’analyse selon laquelle « n’importe quel objet d’art peut être compris
indépendamment de la signification qu’il revêt dans la société où il a été
conçu » (Boas : 1927) n’est pas sans nous inviter à certains questionnements,
car si, en effet, la qualité stylistique d’un Hain Teny ou d’une œuvre d’opéra
Hira Gasy, la composition d’une fresque ou la sveltesse d’une statue
relèvent d’une esthétique universelle (et non d’une ethno-esthétique), la
fonction sacrée de ces arts revêt une importance toute particulière en ce qui
concerne notre champ de recherche sur les modes de représentation liés à la
relation dialectique entre ancestralité et fécondité.

– Les arts plastiques, l’art funéraire

La devise des républiques qui se sont succédé depuis l’indépendance a
changé, mais un mot n’a jamais été supprimé : Tanindrazana (terre des
ancêtres). C’est ainsi qu’à Madagascar est conçue la notion de patrie. C’est
une façon de symboliser dans les fondements de l’Etat malgache moderne
47 l’importance des razana, les ancêtres, pour tout le pays. Les demeures
éternelles édifiées sont souvent d’imposants édifices qui contrastent avec les
habitations temporelles très sommaires des familles de paysans qui les font
construire. Leur coût est élevé.
La construction d’un tombeau demande des sacrifices. Les sépultures sont
souvent de véritables maisons où reposent plusieurs générations
d’ascendants et de collatéraux d’un même lignage. Un proverbe malgache
résume leur importance :

" Il vaut mieux être sans habitation pendant la vie que pendant la mort ".

– La construction d’une sépulture : un protocole d’ancestralité

La religion malgache ancestrale s’est dotée d’une architecture funéraire
d’une extrême richesse. Au centre de ce mode de représentation du monde
figure une construction majeure : le tombeau. Car les sépultures de la grande
île sont conçues comme des maisons dotées de portes, de lits, d’objets. En
ces lieux les morts sont vénérés.
Un tombeau est un lieu sacré. L’élaboration d’une sépulture obéit à des
rituels extrêmement codifiés. Un rituel doit avoir lieu au moment de sa
construction. En Imerina, l’astrologue en détermine le jour, l’heure, et le
lieu.

Des libations fomba sont organisées, puis le chantier commence. Mais
lorsque les travaux sont presque achevés, il convient de cesser la
construction. Il n’est pas convenable, il est tabou (fady) d’achever l’ouvrage
avant qu’une cérémonie de famadihana ait lieu. Alors, la famille qui a fait
construire l’édifice organise une fête durant laquelle les corps des grands
ancêtres y sont transférés. Ensuite, les grands ancêtres sont installés dans le
tombeau neuf jusqu’au prochain famadihana. Dès lors, deux possibilités
s’offrent : ou bien leurs corps demeurent dans le nouveau tombeau, ou bien
ils retournent dans leur sépulture d’origine. Il ne faut surtout pas qu’il y ait
de lit vide dans un tombeau, car la croyance veut que laisser une place non
occupée provoquerait la mort de quelqu’un. Aussi installe-t-on sur les
gisants qui ne sont pas occupés par des ancêtres de faux corps, figurés par
des troncs de bananiers. Selon un protocole très précis, chaque personne a sa
place déterminée dans ce qui est considéré comme une maison d’éternité.
Souvent, le paronyme de chacun est inscrit sur un papier glissé dans une
bouteille qui est posée à côté du corps.
Ainsi, depuis les grands-ancêtres gardiens emblématiques du tombeau
jusqu’aux plus récents des morts, un ordre du lignage règne pour que
l’harmonie s’établisse dans l’existence présumée des défunts. Chaque région
perpétue des expressions artistiques spécifiques, ainsi Pierre Vérin rappelle
48 que « les Betsimisaraka du Nord célèbrent par des chansons audacieuses
l’embellissement des sépultures royales » (Vérin : 2000).
Les Malgaches considèrent que ne pas être installé dans le tombeau de
ses ancêtres est un grand malheur, aussi, lorsqu’un parent meurt au loin du
tombeau ancestral, sa famille, si elle le peut, se rend sur le lieu du décès pour
appeler l’esprit du défunt en ces termes : "Reviens !", "Rentre !", "Cesse
d’errer dans le vague et viens dans le tombeau qui t’attend !".

En d’autres cas, par exemple pour les soldats morts au loin ou pour ceux
dont on n’a pas retrouvé les corps, la famille élève une pierre levée en un
lieu emblématique.

– Une architecture ritualisée

Les tombeaux font l’objet d’une attention esthétique particulière, et sont
souvent construits à proximité des villages ou des routes. Ils sont
fréquemment peints, décorés, entretenus et visités. Dans toutes les régions,
les tombeaux des rois et des reines, considérés comme sacrés, sont des lieux
de pèlerinages.
L’édifice est le plus souvent un bâtiment rectangulaire. Les matériaux
varient selon les régions. Les constructions traditionnelles sont faites de
pierres taillées empilées de façon symétrique. Les tombeaux les plus
imposants que nous avons étudiés atteignent trente mètres de long pour deux
mètres cinquante de haut. Des vatolahy (pierres mâles, pierres levées) se
dressent fréquemment au point central de chacune des quatre faces, et aux
angles. Les formes d’arts plastiques lovan’drazana (hérités des ancêtres)
sont présents sur les tombeaux de nombreuses régions, que ceux-ci soient
isolés ou disposés en nécropoles. Les tombeaux sont installés le plus souvent
à proximité des villages, pour des raisons que résume Sophie Goedefroit :
« Il est plaisant pour les habitants d’un village de dire que le partage d’un
lieu de vie s’accompagne du partage d’un lieu de mort ». (Goedefroit :
1998). Les tombeaux procèdent du dispositif d’aménagement du territoire et
de l’espace social et sont intégrés à la vie du groupe. Et ce, dans la plupart
des régions du pays.
Les corps sont généralement disposés la tête tournée vers le point cardinal
sacré dédié aux ancêtres, le Nord-Est. En Imerina, ils sont enroulés dans un
lambamena (un suaire) et reposent sur des gisants superposés selon un ordre
hiérarchique précis établi en fonction de leur éloignement dans l’ascendance.

Lors des inhumations et durant les cérémonies d’exhumation, des zébus
sont sacrifiés en honneur aux ancêtres. Leur chair est partagée entre les
membres de la famille et tous les villageois conviés en ce jour de fête. Les
bucranes sont des ornements réservés aux demeures éternelles. Plus le
nombre de zébus sacrifiés est élevé, plus l’hommage fait aux ancêtres est
49 profond. Dans plusieurs régions, les crânes et cornes de zébus sont ensuite
installés sur les tombeaux en ornementation.

– Spécificités régionales d’une symbolique nationale

Près des maisons construites en ravinala des pêcheurs Betsimisaraka, les
tombeaux sont ouverts face à l’Océan indien. Dans les confins de l’Isalo, les
pasteurs Bara déposent leurs superbes cercueils à roulettes laqués de bleu,
rouge et noir dans des grottes proches des chemins. Près des villages
Sakalava, les sépultures sont ornées de belles statues sculptées - du moins
celles qui ont échappé aux voleurs d’antiquités.
Les longues tombes de pierres fabriquées par les pêcheurs Vezo - dont le
principal lieu de résidence terrestre est une pirogue à balancier - sont ornées
de rames. Les éleveurs Mahafaly sacrifient des dizaines de zébus lors des
funérailles, peignent des fresques, et érigent de longues stèles de bois
sculptés sur les tombeaux de leurs ancêtres. Les paysans Antandroy édifient
les tombeaux en un lieu tandis que des cénotaphes, monuments funéraires
imposants mêlant statues et pyramides de pierre, sont édifiés en des sites
distincts. Les tombeaux isolés, les alignements de sépultures, et les
nécropoles sont aussi installés sur des tertres dominant de magnifiques
paysages, et le long des pistes.
Les tombeaux d’Imerina et du Betsileo sont de taille imposante mais leur
surface ne contraste pas fortement avec l’habitat des villages. Par contre, les
sépultures Mahafaly, Antandroy et Sakalava sont impressionnantes
comparées aux légères demeures villageoises. La disposition cardinale des
édifices est déterminée par les astrologues et les devins.
L’architecture funéraire prend ici une dimension monumentale qui
exprime la vision du monde qu’un proverbe malgache conceptualise en ces
termes : "Mieux vaut être sans maison durant la vie que durant la mort".
La conception monumentale des constructions répond à deux
obligations : il convient d’honorer les ascendants et de leur offrir une
sépulture la plus majestueuse possible, tout en témoignant d’une honorabilité
sociale qui s’accroît de par les dépenses somptuaires que l’on engage. Le
sacré rejoint le profane.
De par son architecture funéraire, Madagascar rejoint dans l’ordre du
symbolique l’Inde du Taj Mahal, le Cambodge d’Angkor, et l’Egypte des
pyramides.

– La statuaire classique

Nombre de tombeaux sont ornés d’aloalo, des piliers de bois sculptés.
Ceux-ci peuvent atteindre deux mètres de haut et sont placés selon une
symétrie rigoureuse. Leur face est toujours tournée vers le Nord-Est. Les
aloalo sont presque toujours ornés de statues. Les sculpteurs sont des
agriculteurs et des éleveurs qui perpétuent cet art de génération en génération
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