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VERS UNE ESTHETIQUE DU METISSAGE ?

De
202 pages
" Métissage ", " hybridation ", deux termes qui, au regard du champ artistique, renvoient au croisement des arts, à leur interaction, aux rencontres, aux dialogues, aux emprunts, aux connexions dans une tentative de renouveler les pratiques, d'élargir les horizons, d'élaborer des sens nouveaux. Dans cette effervescence, s'expriment des pratiques parmi les plus insolites, voire les plus insolentes vis-à-vis des codes artistiques. Témoignage sur le métissage artistique, sur une esthétique du métissage qui ne va pas toujours de soi.
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Vers une esthétique du métissage ? Collection Les Arts d'ailleurs
Dirigée par Dominique Berthet, Dominique Chateau,
Giovanni Joppolo, Bruno Péquignot
Cette collection s'adresse à tous ceux qu'intéressent les formes d'art qui
ont pu émerger ou émergent encore à l'écart du champ artistique
dominant. Non seulement les arts dits premiers (africains, océaniens,
etc.), mais toute manifestation d'art contemporain où une culture « non
occidentale » s'exprime — art de la Caraïbe, d'Amérique du sud,
d'Afrique, d'Asie... et d'ailleurs. Les livres de la collection,
monographies ou traités, développent une approche ethnoesthétique,
historique, philosophique ou critique.
Michèle TOBIA-CHADEISSON, Le fétiche africain. Chronique d'un
« malentendu », 2000.
Marlène-Michèle BITON, L'Art des bas-reliefs d'Abomey. Bénin / ex-
Dahomey, 2000.
Dominique BERTHET (sous la dir.), Les traces et l'art en question, 2000.
Jacques PIBOT, Les peintures murales des femmes Kasséna du Burkina
Faso, 2001. Sous la direction de
Dominique BERTHET
Vers une esthétique du métissage ?
L'Harmattan Italia L'Harmattan L'Harmattan Hongrie
Via Bava, 37 5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3
10214 Torino 75005 Paris 1026 Budapest
ITALIE France HONGRIE
Les auteurs :
Hervé BACQUET, Dominique BERTHET,
Christian BRACY, Lise BROSSARD,
Dominique CHATEAU, Sophie D 'INGIANNI,
Hugues HENRI, Marc JIMENEZ,
Suzanne LAMPLA, Lambert-Félix PRUDENT,
Michèle-Baj STROBEL, Roger TOUMSON.
Vers une esthétique du métissage est publié avec le concours de
L'IUFM des Antilles et de la Guyane
du C.E.R.E.A.P. Cet ouvrage entre dans le cadre des travaux
(Centre d'Etudes et de Recherches en Esthétique et Arts Plastiques)
L'Harmattan, 2002
ISBN : 2-7475-1917-1 Avant-propos
Dominique Berthet
Hybridation », « métissage », deux termes qui, au regard du
champ artistique, renvoient au croisement des arts, à leur
interaction, aux rencontres, aux dialogues, aux emprunts, aux
connexions dans une tentative de renouveler les pratiques, d'élargir
les horizons, d'élaborer des sens nouveaux. Entre peinture,
sculpture, photographie, vidéo, musique, architecture, théâtre,
danse, cirque par exemple, les combinaisons sont multiples, les
passages nombreux. Dans ce foisonnement des réalisations hybrides
et métissées qu'offre l'art actuel, il est aussi parfois fait appel à des
domaines a priori extra artistiques comme l'écologie, la chirurgie,
la robotique, la technologie, la science, etc. Dans cette efferves-
cence s'expriment des pratiques parmi les plus insolites, voire les
plus insolentes vis-à-vis des codes artistiques.
L'hétérogénéité artistique est un phénomène intéressant à bien
des égards. Elle est peut-être à considérer comme une nouvelle
manifestation de résistance, dans la mesure où elle est rebelle à
toute « ligne », à tout système esthétique totalisant, à toute tentative
de classification. A observer la diversité des pratiques, la
7 combinaison des médiums, le croisement des arts et des domaines,
il semble bien que ce qui se construit, bouillonne et se développe,
entend échapper aux normes et aux conformismes ambiants. C'est
dans la transgression des limites entre les genres et les catégories,
dans l'exploration des hors limites, dans les transversalités, les
hybridations que l'art manifeste aujourd'hui sa vitalité et sa
résistance.
Cela dit, une esthétique du métissage ne va pas de soi.
Comme le montrent certains textes de ce volume, l'émergence de
cette esthétique rencontre même plusieurs obstacles. La post-
modernité et ses avatars en sont un, la pensée libérale du pluralisme
en est un autre. La globalisation — phénomène parallèle à celui de la
mondialisation en marche —, dans sa tentative d'imposition d'un
modèle unique et donc d'homogénéisation, est en effet un obstacle
majeur.
Ces textes sont issus d'un colloque qui s'est tenu en
Martinique en décembre 1999', dans un espace géographique où ces
questions de métissage sont particulièrement sensibles. Cette
rencontre réunissant des esthéticiens, des littéraires, des plasticiens,
des historiens de l'art a permis de questionner ces notions au travers
d'approches et de méthodes différentes, contribuant à des échanges
particulièrement fructueux.
Etaient représentés à cette occasion cinq centres de recherches
des Antilles et de France : le GREDILC 2 (représenté par son
directeur Lambert-Félix Prudent) ; le GRELCA 3
directeur Roger Toumson) ; le Laboratoire d'Esthétique Théorique
(représenté par son directeur Marc Jimenez) ; le CRI S et Appliquée4
(représenté par son directeur Dominique Chateau et par Hervé
Bacquet) ; le CEREAP 6 (représenté par son directeur Dominique
Berthet et par Christian Bracy, Lise Brossard, Sophie D'Ingianni,
Hugues Henri, Suzanne Lampla, Michèle-Baj Strobel). Ce colloque fait suite à une réflexion engagée dans le n° 5 de
Recherches en Esthétique, paru en octobre 1999, sur le la revue
thème « Hybridation, métissage, mélange des arts » 7. Les présentes
contributions sont autant de nouvelles réflexions qui apportent, à
chaquè fois, un éclairage singulier sur ce sujet délicat.
Ce cinquième colloque du CEREAP s'est déroulé au centre Martinique de
l'IUFM des Antilles et de la Guyane.
Groupe de Recherches sur l'Enseignement et la Didactique des Langues dans la 2
Caraibe, IUFM des Antilles et de la Guyane.
Groupe de Recherche et d'Etude des littératures et civilisations de la Caraïbe et
des Amériques noires, Université des Antilles et de la Guyane.
`Université de Paris I.
Centre de Recherche sur l'Image, Université de Paris I.
6 Centre d'Etudes et de Recherches en Esthétique et Arts Plastiques, IUFM des
Antilles et de la Guyane.
n° 5„ « Hybridation, métissage, mélange des arts », ' Recherches en Esthétique,
CEREAP, IUFM Antilles-Guyane, BP 678, 97262 Fort-de-France Cedex.
9 I
Métissage et identité L'esthétique comme résistance
Marc Jimenez
Revenons brièvement sur un mot apparu dans les langues
européennes, il y a tout juste deux siècles et demi ! Un néologisme
incommode, imprécis, construit à partir du grec puis latinisé, conçu
par un philosophe allemand sans grande notoriété. Le terme
puisqu'il s'agit de lui, connaît pourtant une grande esthétique,
fortune. Paradoxalement. Car les philosophes et les penseurs
l'adoptent à contrecoeur, et si néanmoins ils l'incluent dans leur
vocabulaire, comme Hegel, c'est uniquement parce que le terme est
déjà passé dans le langage courant.
Et nous continuons à l'utiliser, dans l'inconfort et l'ambiguïté,
parfois en le faisant figurer dans le titre même des revues
spécialisées, au risque de méprises, quitte, en effet, à voir figurer
ces revues dans les salles d'attente des spécialistes de la chirurgie
plastique ou dans les salons pour soins de beauté.
C'est que ce terme, monstre linguistique, certainement
superflu dans toutes les langues, est une trouvaille géniale et
indispensable sur le plan épistémologique.
Il cristallise, à l'époque, plusieurs aspirations : aspiration à
l'émancipation et à l'autonomie vis-à-vis des pouvoirs, aspiration à
la liberté de juger et à la critique, aspiration à l'universalité.
13 En somme, si le mot esthétique pose des problèmes qui ne
sont toujours pas résolus, il résout nombre de contradictions
auxquelles se heurtaient les époques antérieures.
Qu'en est-il aujourd'hui de la capacité de la réflexion esthéti-
que à affronter les contradictions de l'époque contemporaine ?
Recherches en Esthétique, Dans l'un des numéros de
Dominique Berthet rappelait comment le XXe siècle avait connu
divers courants, mouvements et tendances esthétiques. Tout
d'abord, une esthétique de la rupture, de la révolte, de l'insoumis-
sion, liée au projet moderne, militant jusque dans l'utopie pour une
transformation de la vie et de la société : une esthétique avant-
gardiste, qui prévalut avant et après la Seconde Guerre mondiale,
jusque dans les années 70. Puis, une esthétique postmoderne,
s'appuyant sur la fin proclamée de l'histoire, substituant
l'historicisme et l'éclectisme à l'historisation. Enfin, finirait par se
faire jour une esthétique de l'après postmodernité, une esthétique de
l'interaction, du cosmopolitisme, du métissage et de l'hybridation,
sans que tous ces termes soient évidemment synonymes.
Cette périodisation, bien que schématique, est séduisante, et
l'idée d'émergence d'une esthétique du métissage est assez
attractive. Sa « construction » se heurte toutefois à plusieurs
obstacles.
Une esthétique du métissage, pour laquelle nous sommes
certainement nombreux à militer, c'est-à-dire une esthétique fondée
sur la reconnaissance des identités, des particularismes culturels et
des différences, afin de mieux les fondre en une synthèse originale
et inédite, doit faire face à la postmodernité elle-même et à ses
avatars. Cette postmodernité se réclame de l'éclectisme, de
l'hétérogénéité, du divers, de connexions et d'échanges multiples et
de l'absence de codes. Le concept de postmodernité a évolué depuis
les années 80. Il ne se confond plus avec la trans-avant-garde telle
que pouvait la définir naguère Achille Bonito Oliva. On pourrait
dire que cette postmodernité s'est... modernisée ! Aucun soupçon
de nostalgie ne l'entache désormais, et elle s'accommode fort bien
14 de la contemporanéité, prompte, par exemple, à intégrer les
nouvelles technologies de l'information et de la communication, et
à jouer des fantasmes que celles-ci suscitent. C'est ainsi que
esthétique relationnelle » telle que tente, non sans peine, de la
définir un Nicolas Bourriaud, peut être considérée comme l'un des
avatars actuels de la postmodernité. Le projet d'une telle
esthétique — à supposer qu'on puisse ici réellement parler de projet
et de perspective, n'est pas sans affinité avec la postmodernité
« relookée » façon Lipovetsky, lequel pense que l'art actuel est,
comme la mode, totalement assujetti au principe de la séduction, de
la nouveauté, inclus dans le mécanisme de l'échange, de la
consommation ou plutôt du consumérisme en vigueur dans les pays
dits « nantis ».
En somme, la postmodemité actuelle est aussi, à sa manière,
une esthétique métisse, hybride, interactive, pour ne pas dire
relationnelle, en phase avec l'évolution du monde actuel, lui-même
largement dominé par le libéralisme capitaliste, description assez
fidèle de ce qui se passe ou se met en place rapidement aux quatre
coins de la planète, à savoir l'interrelation des modèles culturels,
sous l'égide — il faut bien le dire — des Etats-Unis. Et c'est bien
cette postmodernité nouvelle manière qui tend à se substituer à ce
que nous définissions tout à l'heure comme une esthétique du
métissage en dépossédant celle-ci d'une partie de son contenu,
quand bien même ses présupposés et ses objectifs lui sont
totalement antagonistes. Il ne semble pas toutefois impossible de
différencier radicalement ce qu'on appellera, pour aller vite, une
« authentique esthétique du métissage » d'une esthétique
prétendument interculturelle si l'on perçoit bien que la néo-
postmodernité, tout comme l'ancienne, révèle un même
occidentalo-centrisme fondé sur une disqualification des notions
d'« art » et d'« artiste » au bénéfice d'un concept de culture élargi,
« pluriel », englobant la diversité des pratiques culturelles censées
mettre les individus, notamment grâce aux nouvelles technologies,
en situation d'interaction et de communicationalité. Le discours sur
15 l'interculturalité se tient toujours au nom de la culture dominante,
hégémonique, et de façon condescendante lorsqu'il s'adresse à
d'autres cultures considérées injustement comme minoritaires ou
justement menacées. Comme le disait à peu près Walter Benjamin,
l'histoire est écrite par les vainqueurs sur le dos des vaincus. J'en ai
eu la preuve, une fois de plus, en écoutant récemment la conférence
de Gilles Lipovetsky, chantre de la néo-postmodernité, prononcée
devant un public brésilien lors de la Hème biennale du Mercosul à
Porto Alegre. Ce qui est en cause, ici, ce n'est évidemment pas la
conviction de Lipovetsky, ni la pertinence de ses analyses, mais ce
que traduit une conception qui, plus que jamais, trahit son affinité
profonde avec l'idéologie du pluralisme consensuel qui a cours
aujourd'hui dans les démocraties libérales « avancées ». Affinité ou
plutôt collusion entre la conception historiciste de la postmodernité
— diachronisme qui neutralise l'histoire — et la conception
synchronique de ce pluralisme consensuel qui prétend également
neutraliser et uniformiser sur les plans géo-politique et géo-culturel.
Au demeurant, il est banal de constater que le pluralisme
consensuel — tel que le définit Yves Michaud dans son livre sur La
crise de l'art contemporain —, et la postmodernité, visent à instaurer
une parfaite adéquation entre, d'une part, l'art, la culture et, d'autre
part, le système politique, économique en voie de mondialisation
qui prétend gérer cet art et cette culture. C'est, sur le plan du
nouveau paradigme esthétique, ce que Michaud appelle une théorie
esthétique adaptée, c'est-à-dire une théorie qui extirpe de la
réflexion esthétique toute trace d'élément critique à l'encontre du
social, du politique et de l'idéologie.
Dans le domaine de l'« art contemporain », expression
décidément mal commode, cela signifie :
- promouvoir un multiculturalisme, c'est-à-dire, en réalité, un
multiculturalisme de consommation. Mieux vaudrait parler tout
bonnement de consommation multiculturelle !
- appliquer les lois de la logique culturelle : montrer les
oeuvres d'art mais ne pas montrer ce qu'il y a à voir en elle.
16 - rejeter l'esthétique du côté de l'irrationnel, de l'utopie, du
mysticisme, ressusciter ce que Benjamin appelait l'« hydre de
l'esthétique scolastique » avec ses sept têtes : pouvoir créateur,
identification intuitive, intemporalité, recréation de l'oeuvre,
communion existentielle dans l'oeuvre, illusion et jouissance
artistique. La démocratie culturelle s'entend parfaitement à célébrer
ses « stars » !
- considérer l'art et la culture comme de simples symptômes
et l'évolution actuelle, comme des complices du système,
incapables d'assumer le moindre rôle subversif, critique,
dénonciateur ou simplement polémique.
S'il est vrai que les artistes non-occidentaux sont de plus en
plus présents dans les expositions internationales, on sait trop sur
quel mode s'effectue cette présence. C'est rarement dans l'ordre de
l'art sauf à subir la conversion en culturel, à entrer dans ce
processus de culturalisation, censé combler tous les maux de la
déculturation, dont on dit qu'il peut satisfaire toutes les attentes de
l'expérience esthétique, collective ou individuelle. Ce dont on est
assurément en droit de douter.
A la biennale du Mercosul, les artistes latino-américains
exposaient des oeuvres d'une violence expressive considérable,
notamment ceux qui étaient originaires du Paraguay, du Chili, de la
Colombie et de l'Uruguay.
Au regard des enjeux dont elles sont porteuses, les
préoccupations artistiques et esthétiques occidentales, et a fortiori
hexagonales, apparaissent quelque peu décalées, presque
provinciales. Et l'on est assurément en droit de se demander si l'une
des plus grandes contradictions que doit affronter la réflexion
esthétique actuelle ne réside pas dans le fossé considérable entre la
création contemporaine, la pratique des artistes, leur motivation qui
est presque toujours, en étant présents dans leur temps, de
dénoncer, de critiquer, d'alerter, de se rebeller, et le discours
culturel dominant.
17 La mondialisation, qui prend appui sur les nouvelles
technologies de l'information et de la communication, est sans
doute en mesure de favoriser la multi- et l'interculturalité, et de
réaliser — à sa manière, car la multiculturalité n'est pas le métissage,
mais parfois son contraire — le projet même d'une esthétique du
métissage. Il nous faut donc penser les mutations qui se produisent
aujourd'hui résolument de façon dialectique.
La perspective d'une authentique esthétique de l'hybridation,
d'un métissage qui irait tellement de soi qu'il n'y aurait même plus
besoin de théorie ni de philosophie pour la légitimer, est floue et
lointaine. Un soupçon d'espoir peut seulement trouver refuge dans
la croyance que toute tentative d'homogénéisation, dans quelque
domaine que ce soit, engendre simultanément les conditions d'une
différenciation et l'éclosion des particularismes et des identités.
Dialectique élémentaire. On uniformise, on « mondialise » sur le
plan de l'économie, par exemple, ou sur celui de la communication
— échanges démultipliés par l'extension rhizomique de la « toile » —
et, dans le même temps, on favorise sur un autre plan, l'émergence
des particularismes. Si bien que personne ne sait qui, du principe
d'identité ou du principe de différenciation, finira au bout du
compte par l'emporter !
Je suggérerais volontiers qu'on distingue entre mondialisation
et globalisation. Différenciation apparemment mineure, encore que
les questions terminologiques soient rarement innocentes et
philosophiquement neutres. Et je proposerais donc une distinction
entre la mondialisation, comme expansion irréversible (!) et
planétaire d'un modèle unique, économique politique et culturel, et
la globalisation comme imposition forcée de ce même modèle. A la
différence de la mondialisation, la globalisation n'est pas
irréversible ni inéluctable. La décision du passage de la première à
la seconde relève exclusivement du politique.
C'est dans cet espace entre les deux — marge étroite — que
l'esthétique, la philosophie, la critique et les artistes peuvent encore
jouer.
18 Hormis le fait de servir de faire-valoir à la culture, l'art, dit-
on, n'a pas ou n'a plus de fonctions, en tout cas pas celles que lui
assignait, il n'y a encore pas si longtemps, la modernité.
Peut-être... mais on a envie de dire tant mieux !
C'est précisément ce manque de fonction qui accroît sa
disponibilité, augmente sa capacité de résister au principe
d' instrumentalisation.
Rares parmi les activités que nous sommes contraints
d'effectuer sont celles qui — librement — peuvent se permettre de
détourner, de provoquer, mimer, de fabuler, de parasiter, de
d'infiltrer, d'ironiser, d'exprimer la révolte, de multiplier les
formes et les procédés.
L'intérêt d'un prochain débat sur la création artistique
actuelle — avant qu'elle ne soit totalement sous le joug des
puissances économiques qui gèrent la production des biens culturels
— pourrait bien dépendre de notre capacité à prendre du recul sur ce
qu'il advient présentement de l'art occidental ; à mesurer, du même
coup, l'impact du modèle de développement culturel qu'exporte
l'Occident et qu'il impose de façon hégémonique... quoi qu'il en
coûte pour les importateurs. Dans les pays qu'on appelle
pudiquement « émergeants », c'est-à-dire dépendants, pieds et
poings liés, de la sollicitude intéressée des pays « nantis », les
enjeux artistiques ressortent de façon plus vitale et parfois plus
dramatique qu'aux Etats-Unis ou en Europe, précisément parce
qu'il apparaît clairement que ces enjeux, à travers la création et
grâce à elle, débordent largement la sphère artistique. Le cri des
artistes y résonne différemment et ne sombre pas — du moins pas
encore — dans l'océan de la communication, à la différence de l'art
culturel, du marché occidental contemporain, pris dans la nasse du
de l'art et de la promotion médiatique ou institutionnelle.
Et — il me plaît de le répéter — vus de la Caraïbe, du Brésil, du
Venezuela, de la Côte d'ivoire ou du Togo, tous nos prétendus
grands problèmes, y compris artistiques, apparaissent d'une
incommensurable mesquinerie, elle-même expression d'un arrogant
19 et égoïste ethnocentrisme qu'on voudrait cesser de croire
irréductible.
Une preuve de plus, s'il en fallait une, que la question
artistique et esthétique — s'il est bien vrai, comme je le pense, que
l'esthétique est aussi un humanisme —, est fondamentalement et
essentiellement politique.
20 L'indicible et l'invisible :
les apories métisses de la représentation
Roger Toumson
1. « Tertium non datur » : troisième personne, tiers exclu
Hybridation,
Métissage ?
Mélange des arts ?
De quoi pourrait-il s'agir d'autre sinon, pour répondre à la
pièce, les circonstances question posée, d'examiner ici-même, sur
et conditions de possibilité d'un système dit « métis » de la repré-
sentation, autrement dit, d'énoncer les préalables méthodologiques
et théoriques que requiert l'analyse logique des impensés du
métissage. Puisqu'il faut bien, à la fin, que l'on s'y résolve :
domestique ou sauvage, exotique ou civilisée, la question du
métissage a de lourds embarras. Herméneutique ou heuristique,
l'approche en demeure d'une redoutable complexité. Ethique ou
esthétique, la problématique du métissage a en effet constamment
pour horizon de référence, quel que soit le champ de la perspective
ou la visée analytique, le procès historique de la découverte, de la
conquête et de la colonisation des Amériques. Théoriques ou
pratiques les idéologies du métissage sont articulées à la topologie
21 d'une situation conflictuelle où s'affrontent la nature et l'histoire,
où la loi naturelle du mélange des espèces et du mélange des genres
se heurte à la loi sociale, économique ou symbolique de leur
interdit. La géométrie coloniale de cette situation historique de la
prohibition du mélange délimite le biotope d'une expérience vécue
« à la limite », où s'effondrent les classifications européennes de
l'identité. Les sociétés coloniales esclavagistes de plantation et
d'habitation sont, aux Iles d'Amérique, le tombeau des structures
anthropologiques classiques ou romantiques de l'identité sexuelle,
raciale, sociale ou culturelle.
L'espèce coloniale du sujet dominé est celle de « l'homme
invisible » que dépeignait le romancier noir américain, Ralph
Ellison. Dans cet univers régi par les normes d'une paranoïa despo-
tique de la ségrégation raciale surviennent les symptômes d'une
expérience traumatique de « l'ineffable » analogue à celle de
« l'invisible ». Les mêmes interdits y font obstacle au « voir » et au
« dire ». Dans le mot « savoir » il y a le mot « voir ». Or que dire de
« l'invisible » c'est-à-dire de « l'insu » ? Avec quels mots ?
Comment trouver le mot pour le dire quand, resté là, « sur le bout
de la langue », celui-ci demeure introuvable, obstinément muet ?
« Parce que [la vérité] toute la dire, on n'y arrive pas. La dire
toute, c'est impossible, matériellement : les mots y manquent. C'est
même par cet impossible que la vérité tient au réel » I .
En grec le mot « chaos » désigne une bouche ouverte mais
muette, démesurément ouverte dans un masque sans visage. Ce
masque sans visage est le visage d'un mort, du mort, de la mort.
Peau noire, masque blanc : ce traité de Frantz Fanon est pour
l'histoire des idées et des sensibilités, tant du point de vue
épistémologique que du point de vue psychologique, d'une
importance capitale, en cela que, décryptant la symbolique des
fonctions coercitives du « masque blanc » comme du « casque
colonial », il constitue la première tentative théorique de penser les
22