Vers une redéfinition du musée ?

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Patrimoine immatériel, musées virtuels, alibis touristiques, marchandisation du patrimoine... au seuil du XXIè siècle, les musées connaissent des bouleversements dont il est difficile de percevoir les conséquences. Peut-on encore parler de "musées" pour décrire certains de ces nouveaux espaces ? A l'heure où le Conseil international des musées (ICOM) se penche sur la question de la définition du musée, son comité propose à travers cette série d'essais, quelques jalons permettant de baliser les enjeux actuels auxquels les musées sont confrontés et d'en définir de nouveaux contours.
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782336262758
Nombre de pages : 226
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Vers une redéfinition du musée?

Traduction de l'anglais: Mathilde Bellaigue Traduction de l'espagnol: Nelly Decarolis Relecture: Patricia Doignie, Jean-Marc Berchem

MARIEMONT
Cet ouvrage a été réalisé grâce au soutien du Musée royal de Mariemont (Morlanwelz, Belgique)

@ L'Harmattan, 2007 5.7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03293-4 EAN : 9782296032934

François

Sous la direction de Mairesse et André Desvallées

Vers une redéfinition

du musée?

Avant-propos

de Michel Van Praët

L' Harm.attan

Muséologies Directeur Michel Van Praët

Les musées se sont affirmés comme un phénomène culturel majeur des sociétés occidentales; cela a conduit une variété de disciplines à étudier ces institutions et leurs évolutions conduisant à une multiplicité de regards, plus qu'à la création d'une nouvelle discipline, en dépit du travail de pionniers comme Georges Henri Rivière en France ou la création d'un comité «pour la muséologie» au sein de l'International Council of Museums. De la multiplicité des disciplines et de leurs approches sont issues des études qui vont de l'étude des phénomènes de patrimonalisation - indissociables du développement de la culture occidentale depuis le XVIe siècle - aujourd'hui questionnés par la prise en compte des patrimoines immatériels, à l'étude de la réception des arts, des sciences et des enjeux techniques dans le cadre du média exposition, réduisant parfois les musées à leurs espaces publics. La collection «Muséologies» vise à offrir un champ d'expression commun à la diversité des regards philosophiques, historiques, sociologiques... sur les musées, mais aussi à la diversité des points de vue des professionnels du patrimoine sur leurs pratiques et l'évolution de leurs métiers. Domaines: Histoire. Philosophie. Sciences de l'éducation. Sociologies. Sciences de l'Information et de la communication. Arts et esthétiques. Sciences et techniques. Vie culturelle. Patrimoines. Collections.
Déjà parus

Mariannick JADE, Patrimoine immatériel: d'interprétation du concept de patrimoine, 2006.

perspectives

A la mémoire d'Ivo Maroevié (1937-2007)

Sommaire

Avant-propos

Le paradoxedu Goéland(MichelVanPraët)
Introduction
Vers une nouvelle défmition du musée (François Mairesse,

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AndréDesvallées) Le dialoguedu musée(AndréGob) Définirle musée(GaryEdson) À proposde la défmitiondu musée(AndréDesvallées)
Commentaires sur la Déclaration de Calgary.

13 21 37 49

La définitiondu musée(JenniferHarris) Sm le Musée(LynnMaranda) Définitiondu musée(AnitaB. Shah) Réflexionssur la notionde musées(OlgaNazor) Définitiondu musée(BernardDeloche) Qu'est-cequ'un musée? (MartinR. Scharer) La définitiondu musée: étendueet motifs(TomislavSola)
Un musée, qu'est-ce que c'est?

61 69 79 85 93 l 03 113 121 127 137
147 167

Quelquesréflexionspersonnelles(MarcMaure)
Considérations pour une « alétheia » du phénomène musée

(AndrésSansoni) Vers la nouvelledéfinitiond'un musée(IvoMaroevic)
Musée et muséologie - définitions en cours (Tereza Scheiner) Musée/Thésaurus (François Mairesse)

Avant-propos Le Paradoxe du Goéland Michel Van Praët1

Monsieur de Buffon et le Musée.
Buffon (1707 -1788) dirigea durant un demi-siècle le plus prestigieux musée de son temps et, au motif d'inventaire des collections du Cabinet du Roy, publia de 1749 à la fm de sa vie, un ouvrage en 36 volumes in-4° l'Histoire naturelle. Daubenton, alors Garde du Cabinet, décrit dans le troisième tome les buts des cabinets, de leurs collections et « [...] les moyens qui sont les plus convenables pour exposer et conserver les choses qu'ils contiennent. Rien n'est plus capable de contribuer à l'avancement de l'Histoire naturelle, que la vûe continuelle des objets qu'elle comprend, ils nous frappent avec bien plus de force et de vérité que les descriptions les plus exactes et les figures les plus parfaites »2. Peu après il précise « [...] à chaque coup d'œil non seulement on prend une connaissance réelle de l'objet que l'on considère, mais on y découvre encore les rapports qu'il peut avoir avec ceux qui l'environnent [...] »3, liant la conservation de références matérielles à la compréhension des processus immatériels pouvant être étudiés à travers l'examen des collections. Dans la tradition des encyclopédies et catalogues, qui portent parfois jusqu'à cette époque l'intitulé de Muséum alors que les institutions préfèrent encore celui de cabinet, la description dépasse celle des spécimens en collection et vise à une description de toutes les espèces animales, végétales et minérales alors connues4, mêlant objets collectés et témoignages issus de la bibliographie, descriptions naturalistes et concepts théoriques.

1 Directeur de la collection naturelle à Paris. 2 BUFFON, Histoire naturelle, Roy, Paris, 1749, 1.3, p.2.
3
4

Muséologies, générale

professeur

au Muséum

national

d'Histoire

et particulière,

avec la description

du Cabinet du

Ibid, p.4.
À la mort de Buffon en 1788 ; les volumes abordent
n'y est pas traitée.

la zoologie et la minéralogie,

mais

la botanique

Si l'histoire du Cabinet du Roy, créé par un édit royal de 1635 et rebaptisé Muséum d'Histoire naturel en 1793, est peu mobilisée dans l'histoire des musées ce n'est pas faute de son ancienneté. Il précède d'ailleurs et inspira la création d'établissements aussi importants que l'Ashmolean Museum, le British Museum ou le Louvre. Ce n'est pas plus faute d'être une institution de peu d'enseignements pour la compréhension de la genèse des musées en Europe, d'emblée elle lia collecte, recherche et enseignement dans un projet national qui visait à une compréhension des sociétés humaines et de l'histoire de la Nature. Elle posa y compris la première l'intérêt de ménageries scientifiques, pour mettre en œuvre la définition dynamique que Buffon donne de l'espèces, en opposition à son contemporain Linné (1707-1778). Si l'histoire du Cabinet du Roy est si peu sollicitée c'est pour une part que la muséologie est le fruit des réflexions des historiens, sociologues, philosophes, mais qu'elle prend peu en compte le compagnonnage qui, depuis plusieurs siècles, construit les savoir-faire et la déontologie des professionnels qui, en particulier dans les muséums se sont plus naturellement exprimés dans des ouvrages et périodiques attachés à leurs disciplines de référence que dans le champ de la muséologie. Ainsi, pour poursuivre avec l'Histoire naturelle, elle est du vivant de Buffon, le titre le plus fréquent dans les bibliothèques de l'Ancien Régime, avant les ouvrages de Voltaire ou l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, après la Bible certes, mais elle sera davantage considérée comme un ouvrage d'histoire naturelle qu'un catalogue et un ouvrage de muséographie aux accents pourtant contemporains. Le présent ouvrage, issu d'une diversité de regards, internes et externes, sur les musées au sein du Comité pour la muséologie (ICOFOM)du Conseil international des Musées (ICOM),devraient, sans pallier les déficits d'analyse de l'histoire des origines du Muséum à Paris, du moins enrichir à travers un essai de défmition du Musée, la réflexion sur le sens social de l'institution muséale.

Le paradoxe du Goéland, ou comment Buffon nous redonne matière à réflexion sur la définition du Musée.
5 BUFFON. Op. eit., 1.4, p.377. La Ménagerie officiellement créée. devra néanmoins attendre 1794 pour être

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Dans l'article sur l'âne (L'Asne6), Buffon donne une définition de l'espèce basée sur l' interfécondité, la limite entre espèces différentes étant marquée par la stérilité des individus ou de leur descendance: l'Homme peut forcer des ânes et des chevaux à procréer, mais les mulets sont stériles entre eux et avec les espèces âne et cheval. La création de ménageries scientifiques devint dès lors un objectif pour permettre l'étude de la reproduction d'espèces sauvages et répondre à l'entreprise muséale d'inventaire, classification et compréhension des productions de la nature, voire des productions de l'Homme avec la domestication et l'acclimatation. Ce concept d'échange de matériel génétique ne rend plus compte de toute la complexité connue de l'évolution biologique et de la spéciation, après avoir observé le passage naturel de matériel génétique entre espèces végétales, bactéries, virus, puis virus et espèces animales, les biotechnologies contemporaines mobilisent le génie génétique pour transformer certaines espèces, y compris animales, qui nous entourent. Il demeure qu'entre espèces animales sauvages le critère interfécondité/stérilité peut être utilisé... avec des limites comme dans le cas paradoxal du Goéland. Buffon décrivit plusieurs espèces de gOélands6 et il est possible d'observer en Europe le Goéland argenté ainsi que le Goéland brun et de les considérer, selon les principes de Buffon comme deux espèces distinctes, car incapables d'interfécondité. Mais, si vous vous déplacez d'Europe en Asie, puis d'Asie en Amérique du Nord en observant les populations de Goélands, ces oiseaux montrent localement, en dépit d'une variété importante, une capacité à se reproduire ensemble. Cet exemple célèbre de spéciation géographique cité par Mayr7 est expliqué par l'isolement au cours du refroidissement climatique du Pléistocène de populations de Goélands qui après le réchauffement climatique ont pu à nouveau se retrouver sur toute la périphérie de l'arctique, mais... entre les populations situées aux points extrêmes de la migration circum polaire, leurs comportements étaient devenus si différents qu'ils pouvaient coexister mais plus se reproduire ensemble.

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7
8

Ibid, p.377.
BUFFON, Op. cit., t 23, p.408.

MA YR E., Populations,

espèces et évolution,

Paris, Hermann,

1974, p.321.

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Sommes-nous dès lors face à une ou à deux espèces, tel est le paradoxe du Goéland. La migration du modèle européen du Musée à travers le monde est plus récente que celle des goélands, mais l'on peut s'interroger. Sommes-nous face au même type d'institution aujourd'hui qu'hier, comment affiner la défmition, voire est-il nécessaire d'aller vers une redéfinition du Musée, sommes-nous encore face à un concept universel ou face à plusieurs types d'institutions ne partageant plus que l'exposition? Pour filer la métaphore du Goéland, comment identifier celles qui demeurent interfécondes et ne s'excluent pas dans leur diversité?

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Introduction
Vers une nouvelle définition du musée François Mairesse, André Desvallées

Qu'est-ce qu'un musée? Si l'on tente de dépasser le sens commun, la défmition la plus universellement reconnue de ce type d'établissements demeure celle du Conseil international des Musées, établie en 1974 et qui n'a pas fondamentalement été modifiée depuis lors. Cette institution séculaire n'aurait-elle pas connu de modifications importantes au cours des trente dernières années? En 2007, le musée reste toujours défini comme «une institution permanente, sans but lucratif: au service de la société et de son développement, ouverte au public, et qui fait des recherches concernant les témoins matériels de l'homme et de son environnement, acquiert ceux-là, les conserve, les communique et notamment les expose à des fins d'études, d'éducation et de délectation» 1. Les récentes évolutions du monde des musées ont cependant amené en 2003 le Conseil exécutif de l'ICOM à entamer une réflexion afin de modifier radicalement cette définition, demandant à Gary Edson d'animer un débat autour d'une nouvelle définition du musée avec l'ensemble des membres du Conseil international, notamment via Internet, par le biais du forum de discussion ICOM-L. Un bref aperçu de ces discussions a été publié dans un numéro spécial des Nouvelles de l'ICOM-; les propositions de changement de cette défmition devraient être soumises à l'Assemblée générale triennale de l'ICOMà Vienne, en 2007. La question de la défmition du musée constitue, par-delà les aspects pratiques qui lui sont liés (accepter ou refuser de nouveaux membres et avec quel profil), l'une des questions les plus intéressantes d'un point de vue muséologique. Le Comité international pour la Muséologie de l'IcOM (ICOFOM3) pour cette raison initié, en parallèle avec les débats a
1 ICOM, statuts, 1974, article 3. Cette définition n'a pas fait l'objet de changements significatifs depuis cette date, bien que plusieurs révisions successives aient été opérées -la dernière date de 2001. Voir le dernier article de cet ouvrage: Musée/Thésaurus.
2

3 Ce comité a été créé en 1977 au sein de l'ICOM, à l'initiative de son président Jan Jelinek. Les présidents de ce comité furent successivement Jan Jelinek (1977-1982),

« La définition du musée », Nouvelles de 1'ICOM, 57, 2, 2004.

actuels, une réflexion en profondeur sur la question de la défmition du musée. Pour ce faire, un forum de discussion a été mis en place sur son site et plusieurs sessions autour de la définition ont été organisées lors de la conférence annuelle d'IcOFOM à Calgary (Canada, 30 juin au 6 juillet 2005). Une défmition approuvée par l'ensemble des membres réunis lors de cette conférence a ainsi été élaborée et proposée au Conseil exécutif de l'ICOM. Cette définition, connue sous le nom de Déclaration de Calgary, est la suivante:

« Le Comité international pour la Muséologie, réuni à Calgary (Canada) pour son symposium annuel, du 30 juin au 2 juillet 2005, propose la défmition suivante du musée au Conseil exécutif du Conseil international des Musées, afm qu'elle soit prise en considération en vue des nouveaux statuts de l'ICOM.
Le musée est une institution au service de la société, qui a pour mission d'explorer et de comprendre le monde par la recherche, la préservation et la communication, notamment par l'interprétation et par l'exposition, des témoins matériels et immatériels qui constituent le patrimoine de l'humanité. C'est une institution sans but lucratif.

On entend par institution une organisation formalisée qui développe ses obj ectifs sur le long terme. Au service de la société souligne la mission sociale du musée. Ce concept est au cœur de la Déclaration de Santiago du Chili (1972) d'où est issue la définition de l'ICOM de 1974. La recherche englobe l'étude et la documentation des témoins liés au domaine d'activité du musée, aussi bien que les questions relatives à la collecte. La préservation comprend l'acquisition, la gestion des collections, la conservation et la restauration. La communication comprend l'interprétation, l'exposition et la publication, aussi bien pour les générations actuelles que futures. Les témoins matériels et immatériels recouvrent les objets matériels ou des éléments immatériels. Il peut s'agir d'un site qui comprend du patrimoine immobilier naturel ou culturel, ou
Vinos Sofka (1982-1989), Peter van Mensch (1989-1995), Martin Scharer (1995-1998), Tereza Scheiner (1998-2001) et Hildegard Vieregg (2001-2007).

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de collections mobilières, aussi bien naturelles que culturelles. Ces témoins peuvent être aussi des substituts matériels ou des images numériques. Sans but lucratif signifie que le musée n'a pas un but commercial» .

La question de la défmition du musée constitue l'un des thèmes de réflexion privilégiés d'IcOFOM. C'est dans cette optique qu'a été lancé, en 1993, le projet d'établir un recueil des Idées muséologiques de base, coordonné par André Desvallées, qui reçut l'approbation et le soutien du Président de l'ICOM de l'époque, Saroj Ghose4. C'est dans le cadre de ce projet, actuellement connu sous le nom de Thésaurus de muséologie et qui a pour ambition d'explorer le sens d'une vingtaine de concepts fondamentaux de la muséologie, qu'est publié dans le présent volume l'article consacré au concept de musée, qui vient en quelque sorte clôturer et partiellement synthétiser la réflexion du présent ouvrage. L'élaboration de la déclaration de Calgary a permis à chacun des membres d'IcOFOM de pleinement mesurer la part de compromis inhérente à toute défmition, dès lors que celle-ci est élaborée non seulement au sein d'un groupe, mais en trois langues simultanément. Le résultat laisse apparaître les inélégances syntaxiques ou les apparentes faiblesses de raisonnement, inévitables compromis d'une procédure démocratique de décision. En ce sens, il devenait évident qu'un tel travail demandait à être poursuivi. À la suite de la Déclaration de Calgary, il a donc été proposé à certains des membres les plus actifs d'IcOFOM d'approfondir leurs réflexions concernant cette question si importante pour le musée. Fidèle à sa tradition, le Comité international pour la Muséologie entend constituer une plate-forme permettant de recenser et d'analyser l'ensemble des points de vue sur la muséologie dans le monde. Une première sélection d'articles sur ce thème a donc été présentée, en décembre 2005, au Comité exécutif de l'ICOM. Ces contributions ont fait l'objet d'une relecture par un comité réuni par André Desvallées. Ce sont les articles acceptés par ce comité qui sont repris dans le
4 DESVALLÉES A., «Pour une terminologie muséologique de base», muséologie/museology (Cahiers d'étude/Study series), 8, Paris, ICOM, 2000, p. 8. La

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présent volume. La quinzaine de contributions provenant d'Argentine, de Belgique, du Brésil, de Croatie, du Canada, des Etats-Unis, de France, d'Inde, de Norvège ou de Suisse, permet de mieux apprécier quelques différences fondamentales reflétant la diversité des conceptions sur la notion de musée. Tous les auteurs n'ont pas participé à la conférence de Calgary, le recul pris par certains quant à la Déclaration adoptée lors de la conférence s'explique partiellement pour cette raison. Certains des membres d'IcOFOM ont privilégié une réflexion théorique, envisageant le musée sous l'angle strict de la muséologie et se distanciant - pour mieux les analyser - des préoccupations d'ordre plus pratique de l'ICOM. D'autres sont partis des propositions sur la défmition échangées par le biais d'IcOM-L, de la défmition élaborée à Calgary ou de celle du Conseil international des musées, pour mieux en analyser chacun des termes et leur importance respective au vu des récents développements au sein du rhizome muséal. En prologue, André Gob imagine un dialogue atemporel sur la question du musée, qui n'est pas sans rappeler celui entre Coccalé et Cynno écrit par Hérondas au me siècle avant notre ères. Sont abordés, successivement et à travers nombre de références à l'histoire de l'institution, la plupart des questions divisant la communauté muséale : rôle de l'architecture, poids des collections, mercantilisation, virtualisation, etc. Gary Edson, le seul auteur qui n'appartienne pas au Comité international pour la muséologie, a été invité à contribuer, en raison bien sûr des qualités qui fondent sa notoriété, mais surtout pour le rôle fondamental qu'il a joué dans le processus de maturation visant à doter l'ICOM d'une nouvelle défmition. La réflexion présentée par ce dernier, si elle repose forcément sur l'histoire des défmitions adoptées par le Conseil international des musées, part du processus mis en œuvre pour défmir un concept, touchant aux principes de défmition, aux buts recherchés et aux limites du langage face à la réalité et aux changements continuels. André Desvallées clôture, en quelque sorte, cette première partie portant sur les « fondements» même du travail de défmition. Retraçant brièvement I'histoire du musée, il en analyse ensuite les principales fonctions pour enfm proposer la défmition à laquelle il était arrivé en 2004, avant la réunion de Calgary.

5 HERONDAS (IV, v.20-34). Cité par SALMON P., De la collection La Baconnière, 1958, p. 19.

au musée, Neuchâtel,

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Muni de ce bagage contextuel, le lecteur pourra ainsi se plonger au cœur de la réflexion menée par les membres d' ICOFOM.Certains auteurs partagent une approche globalement classique du musée qui n'apparaîtra pas comme trop étrangère aux préoccupations du plus grand nombre des représentants de la communauté muséale. Les réflexions proposées par Jennifer Harris (Australie), Lynn Maranda (Canada) ou Anita Shah (Inde) partent de la vision du musée telle que formulée par l'IcOM, tout en insistant sur les aspects politico-critiques et multi-communautaires de la new museology conçue à la fin des années 1980 par certains auteurs anglo-saxons (Harris), sur le rôle fondamental de la culture matérielle et sur l'utilisation des connaissances fondées à partir de la collection (Maranda) ou sur l'utilisation du musée comme vecteur de tolérance et de meilleure perception des cultures minoritaires (Shah). Olga Nazor, après avoir passé en revue les prérequis d'une définition rigoureuse, passe au crible les faiblesses lexicales et structurelles de celle de l'ICOMpuis de celle de Calgary, pour conclure à la pertinence d'un statu quo. Fidèle à son approche désacralisante et antidogmatique du musée, Bernard Deloche propose quant à lui une défmition résolument ouverte aux substituts, notamment par le biais des possibilités offertes par le numérique: le musée comme fonction dont le but vise à l'archivage et à la transmission de la culture par l'expérience sensible. S'ils envisagent des alternatives différentes, Martin Scharer autant que Tomislav Sola portent un regard également décapant sur l'institution muséale, le premier se faisant pour l'occasion disciple d'Occam lorsqu'il s'interroge sur les défmitions de l'ICOM ou de Calgary, afm de présenter la substantifique moelle du musée (muséalisation et visualisation), le second ouvrant la réflexion sur l'ensemble des institutions patrimoniales ou fondées sur la mémoire, précisant sa position quant à l'idéal à atteindre: sagesse et transmission des valeurs. En centrant son intervention sur l'identité collective, Marc Maure dont l'approche reste fondamentalement imprégnée par la Nouvelle muséologie, insiste sur le travail quasiment religieux (deuil, remémoration, sacralité) qui s'opère au sein de l'institution. L'identité communautaire et le musée comme facteur de développement constituent des facteurs essentiels pour comprendre le rôle du musée en Amérique latine; en cela, la contribution d'Andres Sansoni, en quête de « vérité» sur la nature profonde du musée, reflète les préoccupations d'un grand nombre de muséologues latins.

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Ce volume ne restituerait pas la personnalité d'ICOFOM sans références au travail fondateur qui s'y est opéré à partir des années 1980, essentiellement à l'initiative d'un groupe de muséologues de (l'ancien bloc de) l'Est, notamment Zbynek StrânskY. Les contributions d'Ivo Maroevic et de Tereza Scheiner rendent largement hommage à ce travail (auquel ces auteurs participèrent), défmissant l'objet de la muséologie comme relation spécifique de l'homme à la réalité, et le musée comme l'une des formes possibles de cette relation, qui servit de fil conducteur principal aux travaux du comité durant les années 1980-2000. Maroevic, dans la lignée de Peter van Mensch dont il a dirigé la thèse, souligne la différence entre le musée comme établissement, forme historique, et l'institution muséale à laquelle s'intéresse le muséologue, qui a pour tâche « d'actualiser le passé dans le présent à l'intérieur d'un nouveau contexte ». Scheiner, dans la même perspective, analyse le musée comme phénomène, identifié au patrimoine de l'humanité, mais dont les établissements sans but lucratifs et présentant des collections matérielles ne constituent qu'une partie d'un ensemble autrement plus vaste, comprenant des territoires géographiques ou symboliques, des expériences ou des collections de données. Enfm, la dernière partie de l'ouvrage, rédigée par François Mairesse, est constituée par l'article Musée qui devrait figurer au sein du Thésaurus de muséologie de l'IcOFOM, projet dont il a été question plus haut. L'article, qui tente une synthèse de l'évolution du concept Gusqu'aux travaux présentés ici), permet également de mieux cerner la structure de ce futur ouvrage, lequel devrait comporter une vingtaine d'entrées résumant les concepts fondamentaux de la muséologie6. ICOFOMa souvent été présenté comme l'une des rares plate-formes réellement internationales qui permette l'échange de vue sur l'essence du phénomène muséal. La grande diversité des opinions contraste
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Les articles Patrimoine, Muséologie et Publics ont déjà fait l'objet d'une première

version. Voir DESVALLEES A., «Emergence et cheminement du mot patrimoine », Musées & collections publiques de France, 208, septembre 1995, p. 6-29. Repris en partie dans« Patrimoine », Publics & Musées, 7,janv.-juin 1995, p. 135-153 ; MAIRESSE F., «La notion de public », ICOFOM Study Series, 35 (preprints), 2005, p. 7-25; MAIRESSE F., DESVALLEES A., « Sur la muséologie », Cultures et Musées, 6, décembre 2005, p. 131-155 ; MAIRESSE F., DESVALLEES A.,« Brève histoire de la muséologie », in MARIAUX P. (Ed.), L'objet de la muséologie, Neuchâtel, Institut d'Histoire de l'art et de Muséologie, 2005, p; 1-50. Voir également DESVALLEES A., «Cent quarante termes muséologiques ou petit glossaire de l'exposition », in DE BARY M.O., TOBELEM J.M., Manuel de Muséographie, Paris, Séguier - Option culture, 1998, p. 205-251.

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singulièrement avec un certain nivellement de la pensée qui prévaut dans nombre de cénacles culturels. Sans doute cette caractéristique tient-elle au mode de fonctionnement du comité, respectant l'usage des trois langues de l'ICOM (français, anglais, espagnol), et donnant ainsi (un peu plus) la parole à d'autres courants d'opinion largement sousreprésentés dans le main stream anglo-saxon, notamment ceux qui prévalent en Amérique latine (où a été créé un comité régional de muséologie, extrêmement actif: ICOFOM-LAM). Cette multitude d'opinions ne va pas sans difficultés organisationnelles: la question des traductions constitue, à cet égard, une difficulté majeure, et l'on sait gré à Mathilde Bellaigue, longtemps Secrétaire d'IcOFOM, du remarquable travail qu'elle a effectué afm de restituer les subtilités des textes originaux7. Nous remercions aussi très sincèrement Michel Van Praët de nous avoir accueilli dans sa collection, Patricia Doignie et Jean-Marc Berchem pour leur relecture attentive. À l'aube du trentième anniversaire du Comité international de muséologie, le paysage muséal se dessine plus mouvant que jamais. Si la mémoire, l'immatérialité, le virtuel, la globalisation, le sens de l'histoire autant de sujets analysés depuis plusieurs années par ICOFOM constituent certains des facteurs qui ont le plus bouleversé la donne muséale, sans doute la mercantilisation de l'institution caractérise-t-elle encore le mieux la tendance lourde qui s'imprime un peu partout dans le monde. Récemment, un rapport sur l'économie de l'immatériel prônait, afm de renforcer le rayonnement des musées français - et celui de la «marque France », pour utiliser la terminologie idoine - de leur donner « la possibilité de céder le droit d'utilisation de leur nom dans des conditions très strictes; de louer et de vendre certaines de leurs œuvres selon des modalités également très encadrées; d'avoir accès à un statut de fonds de dotation pour favoriser la collecte de fonds privés, sur la modalité des Endowment Funds américains» 8. Et de se référer, en toute logique, à la stratégie mise en place par la Fondation Guggenheim, ainsi qu'au projet du Louvre à Abu Dhabi. De telles propositions, si elles apparaissent
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Mathilde Bellaigue a traduit les contributions des auteurs suivants: Gary Edson,

Jennifer Hams, Lynn Maranda, Anita Shah, Tomislav Sola, Olga Nazor, Ivo Maroevic, Tereza Scheiner. Nelly Decarolis a quant à elle traduit de 1'espagnolle texte d'Andres Sansoni. 8 LÉVY M., JOUYET J.P., L'économie de l'immatériel: la croissance de demain. Rapport de la Commission sur l'économie de l'immatériel, 2006, p. 124. Disponible sur Internet: http://www.finances.gouv.fr/directions _ services/sircom/technologies info/immateriel/ immaterie1.pdf

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comme extrêmement raisonnables ou encourageantes aux yeux de certains, ne manquent pas d'effrayer la plupart des professionnels des musées francophones; les réactions des membres actifs d' ICOFOM,à cet égard, sont révélatrices de la démarche adoptée par ce comité et peuvent être répertoriées selon deux principes d'analyse. Le premier demeure celui de la théorie: c'est sur la base d'un regard absolument objectif que certains auteurs intègrent dans leur défmition du musée les organisations lucratives. Le professionnel directement confronté à la réalité quotidienne risque de ne pas toujours accepter un tel regard qu'il qualifiera peut-être trop rapidement de «théoricien »; il oublie, ce faisant, que de tels propos sont souvent les seuls qui lui permettront d'accéder à d'autres points de vue, d'autres manières de voir, même si ceux-ci ne sont pas toujours faciles à accepter. Le regard muséologique (théorique), de cette manière (et notamment à travers le cas de la redéfmition du musée, qui nous occupe ici) permet de dépasser le cercle étroit des perceptions pour tenter d'appréhender l'ensemble de l'espace muséal et son évolution possible dans les années à venir. Le second principe s'articule au niveau des valeurs. C'est moins sur les questions déontologiques de la profession que sur les grands principes qui guident celles-ci que réside le travail d'IcOFOM, principes sur lesquels insistent particulièrement Marc Maure, Andres Sansoni, Anita Shah ou Tomislav Sola: le musée demeure un outil au service de l'homme, répondant aux questions fondamentales qui lui sont posées au cours de la vie: identité, bonheur, mort, sagesse... Sans doute, en ce début de troisième millénaire, la question de la défmition du musée n'a-t-elle jamais été aussi urgente à poser, moins pour les réponses temporelles qui pourraient être données que pour la réflexion fondamentale sur le sens de la vie que celle-ci induit. Quelque défmition du musée qui soit choisie, l'institution apparaît toujours comme liée à des enjeux qui dépassent l'être humain et les grandes questions que celui-ci se pose depuis des siècles. Le musée, lui-même, ne constitue-t-il pas un espace de questionnement par excellence, un lieu où l'homme cherche à se défmir lui-même? Si les enjeux du questionnement de cet espace peuvent donc s'avérer considérables (atténuant d'autant l'espoir de réponses définitives), il convient de ne pas manquer une telle occasion en s'enfermant délibérément dans des propos de boutiquiers ou en circonscrivant le débat à l'organisation pratique et quotidienne de notre vie.

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Le dialogue du musée André GobI

Legenda cum grano salis La scène est à l'Auberge du Musée, rue de l'Arbre sec.

Argesilas.Je reviens du Musée. Quel édifice! Quelle splendeur! La Cité va défmitivement écraser A... en matière culturelle; nous avons là l'arme absolue pour drainer les foules et leur faire découvrir la richesse de notre patrimoine. Grâce en soit rendue à nos édiles, si efficaces, si entreprenants! Et à Calatravas, l'architecte d'une telle réussite! Chrysos.Ho là, Argesilas, quel enthousiasme! N'exagères-tu pas un peu? Crois-tu vraiment que ce soit la coquille de l'œuf qui donne le poussin? À quoi sert un magnifique écrin s'il n'y a rien dedans? Non, ce qui fait un musée, ce qui fait sa valeur, c'est la collection. C'est à partir d'elle que les musées se sont petit à petit constitués et, aujourd'hui encore, il n'est pas rare que ce soit une collection qui constitue le point de départ d'un musée. Rappelle-toi Raoul Warocqué, son geste formidable en faveur de l'État, et aussi son exigence de pérennité. Je le dis tout net: sans les collections et les collectionneurs, il n'y aurait pas de musée. D'ailleurs, pourquoi vas-tu au musée, toi? Pour voir un beau bâtiment? Non, tu y vas pour les œuvres, tu y vas voir le Picasso, le Watteau, le Titien et cette admirable pointe de Volgu, si fmement taillée dans le silex qu'elle en est rendue translucide, et ces poissons naturalisés et ces modèles de machine qui rendent visibles les principes de la mécanique. La collection, voilà l'essence même du musée. Et puis, sans les collections et les collectionneurs, qui se serait soucié de ces chefs-d'œuvre? Tous auraient disparu, rongés par le temps et abandonnés dans l'oubli.

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Professeur

de muséologie,
Membre

Responsable
d 'ICOFOM.

du Master de muséologie,

Université

de Liège

(Belgique).

du bureau

Argesilas.Sans doute as-tu raison de souligner l'importance capitale de la collection, Chrysos, mais l'édifice, c'est la façade du musée, ce qui est vu en premier lieu. C'est lui qui est connu, qui sert de signal et peut attirer l'attention. Faire-valoir, certes, des collections, mais néanmoins élément important.

Chrysos.D'accord, c'est un signalmais le phare ne remplacepas le port.
Agrippa.Messieurs, je crois que vous oubliez un peu vite le rôle clairvoyant de nos pères, ceux-là même qui, à l'aube de la République, ont réquisitionné les biens des Tyrans pour les mettre à la disposition du peuple, de la Nation. Ce n'était pas l'esprit de vengeance, ni une jalousie mesquine qui les animaient pour s'approprier ainsi ces chefsd'œuvre. Non, le musée qui naît alors - car je pense que c'est alors seulement qu'on peut véritablement parler de musée, au sens moderne du terme - est une composante du corps social, un élément de l'espace public, par lequel la Nation se construit à travers l'éducation du peuple lui-même. Le palais du Louvre - le bâtiment, ancien siège du pouvoir royal - est un symbole de cette appropriation et les collections qu'il héberge à partir de ce moment sont l'instrument de cette éducation. Coupées de toute référence à la notion de propriété, vidées de tout usage d'autorité ou de religion, désacralisées au sens plein du mot, elles représentent la société nouvelle, égalitaire, sans privilège, en même temps que, par leur valeur patrimoniale et culturelle, elles servent à instruire le peuple des choses dont il a été si longtemps privé par ces objets même. Ces toiles, ces vases, ces marbres dont la possession, matérielle et culturelle, marquait la frontière entre l'aristocratie et le peuple, se voient, par la force du musée et l'intelligence de nos pères, investis de la mission d'unir ce qu'ils servaient jusque là à diviser. Othon.Tout cela est bien dit Agrippa, et je vois que ton sens politique ne t'a pas abandonné malgré la disgrâce, mais il me semble que la collection ne peut pas se résoudre à des questions de possession, de puissance et de prestige. Pense un peu à toutes ces choses de peu de valeur, à ces fossiles, à ces cristaux, à ces aberrations de la nature, à tous ces objets insolites que l'on rassemble depuis tant d'années dans les cabinets de

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