A la recherche du citoyen

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L'histoire de GO (Mouvement Grenoble Objectif 95 puis Grenoble Citoyenneté), c'est tout d'abord celle de la relation de la société au pouvoir, c'est aussi celle du passage d'une société civile abstraite et lointaine à une société politique réelle et présente, celle du renouveau du système partisan et surtout celle de la réhabilitation des citoyens au cour de l'action publique. Retrouver le sens du politique en retrouvant la parole et la participation des citoyens au niveau de la société locale est un objectif majeur.
Publié le : mercredi 1 mars 2000
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EAN13 : 9782296409040
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A la recherche du citoyen
Histoire(s) de GO

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Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Déjà parus Henri-Géry HERS, Science, non-science etfausse science, 1998. Jean-Paul MEYER, Face au troisième millénaire, 1998. Jean-Paul GOUTEUX, Lafoi: une histoire culturelle du mal, 1998. Jean TERRIER, La dispersion de l'information, 1998. Charles DURIN, L'émergence de l'humanisme démocratique, 1998. Lise DIDIER MOULONGUET, L'acte culturel, 1998. Jean LECERF, CMmage, croissance: Comment gagner? 1998. Pierre FROIS, Développement durable dans l'Union Européenne, 1998. Yann FORESTIER, La gauche a-t-elle gagné trop tôt ?, 1998. Bruno GUlGUE, Aux origines du conflit israelo-arabe, 1998. André TIANO, Les pratiques publiques d'exclusion depuis la Révolution française, 1999. Robert BESSON, Quelle spiritualité aujourd'hui ?, 1999. Olivier DURAND, Le vote blanc, 1999. Patrick HUNOUT (éd), Immigration et identité en France et en Allemagne, 1999. André MONJARDET, Euthanasie et pouvoir médical, 1999. Serge MAHÉ, Propriété et mondialisation, 1999. Georges KOUCK, L'entreprise à l'école du non-lucratif, 1999. Bernard BARTHALA Y, Nous, citoyens des États d'Europe, 1999. Anne Marie GAILLARD et Jacques GAILLARD, Les enjeux des migrations scientifiques internationales, 1999. ARTIFICES, Art contemporain et pluralité: nouvelles perspectives, 1999. Pierre BERGER, L'informatique libère l'humain, 1999. Antoine DELBOND, Éloge de la fraternité. Pratique des solidarités, 2000.

Jean Giard et Daniel Hollard

,

A la recherche du citoyen
Histoire( s) de GO

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-8992-3

On doit distinguer deux concepts totalement hétérogènes du meilleur Etat ou de « l'Etat idéal»... Celui qui, dans son idée, est le meilleur, sans égard pour son caractère irréalisable... ; et le meilleur Etat possible, sous les conditions réelles dans lesquelles sont prises en compte les limites de la nature et les imperfections des humains - qui ne sont pas des anges mais pas non plus des démons. De l'un et de l'autre on peut projeter des modèles imaginaires... précisément des utopies, les unes radieuses, les autres nuancées allant peut-être jusqu'à la nostalgie, comportant l'ingrédient de ce qui est imparfait chez l'homme et dans la nature. « Les pensées cohabitent facilement, mais les choses se heurtent durement dans l'espace»... ...Cette espèce d'utopie réaliste, comme réflexion fondamentale sur ce qui peut être visé politiquement et ce qui est possible, n'est pas oiseuse comme l'est j'autre (l'utopie au sens littéral) et elle peut même être un modèle dans les labyrinthes de la praxis politique.

Hans Jonas (1979) Le Principe Responsabilité

Une expérience politique

Jacqueline Domenach*
Trouver des réponses au « désenchantement démocratique» qui traverse les sociétés aujourd'hui, tel est l'objectif et l'ambition essentiels de ce livre. Certains verront dans un tel projet un renouveau de l'analyse des utopistes de la fin du XIXesiècle ou encore la volonté irraisonnable de quelques-uns de « vouloir refaire le monde ». Mais, outre que l'utopie est souvent une forme indispensable à la réflexion sur le fonctionnement des systèmes politiques, nous sommes ici en présence de l'expérience d'un mouvement politique local qui, malgré une histoire encore brève, a su mettre en pratique la dialectique de la réflexion et de l'action. L'histoire de GO, c'est tout d'abord celle de la relation de la société au pouvoir, c'est aussi celle du passage d'une société civile abstraite et lointaine à une société politique réelle et présente, celle du renouveau du système partisan et surtout celle de la réhabilitation des citoyens au cœur de l'action politique. La mise en œuvre d'un tel projet bouleverse les traditions politiques, les intérêts partisans, les idées sur lesquelles repose la démocratie représentative et se heurte donc à de fortes résistances. Pourtant, au-delà des difficultés, cette expérience a permis d'aboutir à de nouvelles propositions qui visent à mettre un terme « au peuple introuvable» de Pierre Rosanvallon et à redéfinir la citoyenneté. La politique, au nom du professionnalisme, a oublié les citoyens pour se

* Professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble.

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réfugier dans un système partisan fermé à l'expression citoyenne. Le mouvement GO permet aussi d'innover sur la territorialité de l'expression politique. La tradition unitaire et centralisatrice de la République Française a profondément marqué les pratiques politiques et notamment les modes de fonctionnement des partis. Le renforcement de la décentralisation au début des années 1980 a eu peu d'incidence sur la démocratie locale. On avait pourtant associé décentralisation et démocratie, comme si la première supposait automatiquement la seconde. Or, les modes d'expression politiques sont restés inchangés, continuant d'obéir aux stratégies nationales partisanes. La législation a tenté d'imposer quelques règles en matière d'information et de participation, mais les résultats sont décevants. L'idée même d'un mouvement politique local est donc totalement novatrice. Elle oblige à identifier le territoire politique pertinent et notamment d'échapper aux lourdeurs des découpages administratifs ou électoraux pour mettre en évidence un nouveau rapport entre le territoire et les intérêts collectifs, qu'il s'agisse de l'agglomération ou des pays. De telles perspectives battent en brèche beaucoup d'habitudes des responsables politiques et, en particulier, le cumul des mandats et l'ignorance de la société civile de la part des responsables politiques. Mais, la réalité de la démocratie locale exige d'établir une relation concrète entre les citoyens et les élus, là où la tradition politique conduit à une opacité du politique. Cette dynamique est donc essentielle et elle passe par une réhabilitation des associations, par l'acceptation d'un nouvel espace public qui retrouve la diversité des opinions et qui accepte la réalité du débat. La présence d'élus de GO au sein de la majorité du conseil municipal de la ville de Grenoble est tout à fait significative de ces divergences d'approche. Le renouveau du rapport entre le politique et la société suppose donc une transformation de l'expression partisane, la transparence du processus de décision, la mise en œuvre des conditions d'un réel débat sur les choix de société, la réorganisation des partis et la redéfinition des territoires du politique. L'expérience de GO témoigne de la possibilité, au-delà des pesanteurs des idéologies et des habitudes, de renouveler la réflexion sur le sens du pouvoir et sur la signification de la

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démocratie. De telles transformations sont indispensables à l'action elle-même et elles conditionnent le contenu des priorités politiques. L'émergence d'une citoyenneté active n'est pas un frein à la décision, mais seulement une nouvelle manière de définir des choix. Retrouver le sens du politique en retrouvant la parole et la participation des citoyens au niveau de la société locale est un objectif majeur face aux risques qui menacent la démocratie, qu'il s'agisse de l'absentéisme, de la corruption, du clientélisme, du refuge dans des idéologies extrémistes ou de la violence. Jean Giard et Daniel Hollard donnent, à travers leur livre, l'occasion de se dire qu'en politique le pire est le renoncement à l'action et la délégation sans contrôle. La société politique est une réalité qu'il faut sans cesse imposer.

Jean Caune*
Ce livre est l'expression d'une expérience politique de « l'à présent». Ce que restituent Jean Giard et Daniel Hollard n'est pas seulement une histoire vécue par un groupe de militants dans le cadre des années quatre-vingt-dix, à Grenoble. Cette histoire collective, donnée ici à comprendre, est convertie par le biais du récit, en expérience. L'expérience, ce n'est pas le flux du vécu qui s'écoule et qui traverse la perception des personnes qui la vivent. L'expérience est ce qui s'inscrit dans des expressions, des récits et des actes et c'est d'ailleurs ce qui la rend partageable et transmissible. En ce sens, l'histoire de Grenoble Objectif95 est une expression qui s'est donné les moyens de se penser, de s'accomplir et de se prolonger. A travers des événements, des textes, des initiatives, un ensemble de paroles et d'actes apparaissent sur la scène grenobloise. Et si cette expérience est de nature politique, ce n'est pas seulement parce qu'elle se concrétise dans une présence aux élections municipales et qu'elle permet, en 1995, à la
* Président de Grenoble Objectif Citoyenneté

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gauche pluraliste de reprendre le pouvoir municipal conquis en 1983 par Alain Carignon.

Une nouvelle

expérience

politique

Cette expérience est politique parce qu'elle concerne le « vivre ensemble» dans la Cité. Elle est nouvelle parce qu'elle cherche à bouleverser les règles et les comportements de la gauche traditionnelle. Pourtant, cette expérience, comme le montrent les auteurs, n'est encore qu'en germe. En effet, si la majorité de gauche accède à la gestion de la ville, la visée qui est la sienne reste marquée par la pratique des appareils de partis. Pas de projet construit en commun, pas de méthode d'action définie en fonction de la réalité sociologique de la ville. Contrairement à l'illusion qu'entretient le parti socialiste, l'arrivée d'une majorité de gauche pluraliste à Grenoble est moins le signe d'une victoire pragmatique de la gauche qu'une défaite de la droite. L'alternance est celle des élus, avant d'être celle des projets et elle a d'abord été possible parce que le leader de la droite, condamné pour corruption est en prison au moment de la campagne de mars 1995. Et si Grenoble Objectif95 tente d'imposer des modes de décision fondés sur le débat et la transversalité, la règle à calcul servira d'instrument de gestion municipale: les responsabilités seront attribuées aux forces politiques en fonction des résultats du premier tour. L'arithmétique électorale et l'allégeance au Maire se substituent aux compétences. Ce livre est, aussi, un acte de réflexion politique. Dans la genèse de Grenoble Objectif95, les auteurs mettent l'accent sur les espoirs de nouvelles formes d'exercice du pouvoir municipal. Après deux mandats exercés par Alain Carignon, la ville a été livrée, par le biais d'un certain nombre de services publics, à l'affairisme et au clientélisme. Un horizon d'attentes se profile et c'est dans cette perspective que la démarche de Grenoble Objectif prend son sens. Les insuffisances de la municipalité de gauche dirigée par Michel Destot doivent alors être analysées en fonction de ces attentes. C'est en cela que ce livre nous propose une grille de lecture de l'exercice de la municipalité pluraliste. Ce point de vue qui n'est, ni celui du chroniqueur, ni celui de l'histo-

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rien, mais celui du militant, situe le passé dans ses perspectives et ses échecs afin d'éclairer le présent. Les espoirs de 1995 ne sont pas morts-nés. Ils continuent de courir dans les linéaments de la vie sociale et politique. A Grenoble et ailleurs. Ce livre permet de saisir l'instance du présent dans lequel ces espoirs sont nés. L'expérience de Grenoble Objectif95 trouve son terrain d'expression et d'expansion dans un espace local et national. Jean Giard et Daniel Hollard ont vécu de l'intérieur, à partir d'engagements politiques différents, la singularité politique de Grenoble. La convergence de leurs démarches et la rencontre avec d'autres démarches équivalentes permettent de comprendre ce qui se joue dans la France de cette fin des années quatre-vingt-dix. Ce récit prend son sens dans l'expérience d'une gauche alternative. Qu'on l'appelle « la gauche citoyenne» ou la « gauche autrement» ou encore qu'on ait du mal, comme à Grenoble, à lui trouver un qualificatif approprié, cette gauche distincte de la gauche des partis traditionnels s'inscrit dans un phénomène plus large. Elle relève de l'intuition politique du présent. Celle-ci consiste, d'une part, à comprendre et reconnaître le passé, d'autre part, à anticiper l'avenir. Elle traduit un nouveau regard sur le politique qui ne relève plus d'une professionnalisation ou d'un monopole institutionnel (celui de l'Etat ou celui des partis revendiquant son exercice). Cette intuition traduit l'exigence de la situation présente. L'expérience grenobloise ne peut se comprendre dans les seuls espace et temps du local. En réalité, ce qui se joue ici est en relation avec une histoire politique qui est celle du Xxe siècle et un espace national et international.

Une expérience locale inscrite dans un temps et un espace mondiaux

Les dirigeants des partis traditionnels de gauche nient l'existence de cette gauche, tant sur le plan local que national. Ils la rejettent dans cet espace indifférencié qu'est la société civile, ce qui est une manière de lui refuser une existence politique; ou encore, ils l'enferment dans

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la logique des deux premières gauches. On peut les comprendre: il y va de leur légitimité. On comprend moins qu'ils soient si peu sensibles aux transformations des représentations et des pratiques politiques. La dénégation d'une réalité implique de s'interroger aussi bien sur la réalité de l'objet nié que sur l'attitude qui refuse de le percevoir. A l'instar de cet «esprit qui toujours nie» dont parle Goethe dans Faust, il y a quelque chose de diabolique dans ce jugement. La gauche traditionnelle des partis continue de se référer aux transformations sociales, mais elle refuse d'envisager le changement de ses pratiques et de ses modes d'analyse. Dans le cas présent, on peut craindre qu'il s'agisse d'une démarche fixée sur le passé qui ne veut, ni ne peut, considérer ce qui change et qui se projette sur une image dont la teneur de vérité et le rayonnement disparaissent lentement. Ce qui caractérise cette gauche alternative, en construction, dont le thème de la 3e gauche rend bien le caractère différentiel, est qu'elle se positionne moins à partir d'un passé mal assumé qu'en fonction d'un avenir qui reste à inventer politiquement. Première et deuxième gauches, qu'elles se manifestent dans des organisations séparées ou qu'eUes traversent chacun des partis issus du Congrès de Tours, tirent leur origine d'un même terreau: l'histoire du mouvement ouvrier. Les espoirs et les illusions du Réformisme et de la Révolution nourrissent leur imaginaire. Chacune de ces formes organisationnelles s'est appuyée sur des conceptions idéologiques légitimées par les dérives et les impuissances des pratiques politiques de l'autre. EUes se sont servies réciproquement de repoussoir. Aujourd'hui, si leur union n'est plus un combat, on peut se demander si elle ne constitue pas une forme d'assistance mutuelle. Première et deuxième gauches, sont les agents et les effets d'une histoire qui a façonné, ici, le principe d'un Etat centralisateur et bureaucratique, làbas, la structure d'un parti unique, guide et inspirateur. Cette histoire, qui a produit le Goulag et le colonialisme, rend académique la question de savoir si la dimension totalitaire du communisme était inscrite dans le marxisme et si la sociale-démocratie était, par nature, l'agent loyal du capitalisme. Première et deuxième gauches se sont incarnées dans un parti qui prétendait transformer le monde et, dans un autre, qui voulait changer

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la vie. Il ne s'agit ni de les renvoyer dos à dos, ni de dédouaner les forces de la réaction et de l'obscurantisme des tragédies qui ont marqué ce siècle. Force est de constater que les formes d'organisation de la gauche traditionnelle, les modes de pensée qui leur donnent un sens et les forces sociales qui se reconnaissent en elle ont perdu, à la fois, leur capacité d'éclairer la réalité sociale et d'entraîner une dynamique collective.

La nécessité d'analyser le passé L'impuissance à affronter les exigences du présent se manifeste bien souvent par le refus de tirer les leçons du passé. Pour le parti communiste, la croyance aveugle aux vertus du stalinisme, la fétichisation de l'esprit de parti, le dogmatisme et le sectarisme ne sont pas simplement des maladies infantiles qui se seraient développées à l'Est et qui auraient disparu en même temps que le mur de Berlin. Ces tares ont donné un visage au communisme, tout comme d'ailleurs les exemples de dévouement de ses militants, la générosité et la sincérité de leurs engagements. Au-delà de la sédimentation des pratiques, c'est la question de la nécessité historique du parti communiste qui est posée. Pour paraphraser François Furet, on peut se demander si cette illusion a encore un avenir. Le parti socialiste, né des ruines de la SFIO, semble avoir accompli, en France, son destin. Les années Mitterrand qui voient le parti socialiste prendre le pouvoir sont également les années où l'exercice de ce pouvoir se fait au bénéfice des couches possédantes et moyennes et où les inégalités sociales s'accroissent. Durant ces années, le parti socialiste se transforme en un champ de batailles internes: les galons et les légitimités s'acquièrent par la grâce du Prince. Mais qu'en est-il du droit d'inventaire, largement resté au plan de l'annonce? La revendication de ce droit, au début des années 90, a d'abord servi de marqueur tactique: il a permis de toucher les bénéfices d'un usufruit sans pour autant payer les droits de succession. L'émergence du thème d'une autre gauche, qu'elle soit alternative, différente ou troisième, est révélatrice d'une volonté de dépasser le

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passé par l'analyse des conditions qui l'ont fait advenir et qui ont rendu morts-nés les espoirs de libération et d'émancipation. Pourtant, le thème d'une gauche différente ne relève pas de la seule exigence critique. Il témoigne aussi de l'impuissance de la gauche traditionnelle à reconnaître l'instance du présent et à définir un projet de société.

Une reconnaissance

de l'à présent

Les partis traditionnels acceptent de reconnaître une des dimensions de la crise: celle pour laquelle ils prétendent se présenter en thérapeutes. La crise est segmentée en autant de territoires qu'il s'agit de traiter séparément: quartier, école, entreprise... Autant de lieux qui sont livrés à la gestion administrative et technique, sans qu'à aucun moment, ils ne soient considérés comme des espaces de pratiques sociales et que leurs transformations soient envisagées comme l'effet de l'action des acteurs. Faute de penser la société française d'aujourd'hui, les partis de gauche sont incapables de nommer la crise qui l'affecte dans sa triple dimension sociale, politique et culturelle. Se contenter de distinguer économie de marché et société de marché, pour accepter la première et refuser la seconde, relève d'un pragmatisme sans volontarisme. Cette démarche de différenciation oppositive est doublement illusoire: elle feint de se soumettre à ce qu'elle ne peut ni ne veut contrôler; elle fait mine de rejeter ce qu'elle est incapable d'analyser. En aucun cas, cette double passivité ne peut représenter un projet politique. La société de marché, qui est en train de pénétrer toutes les pratiques sociales, est la conjonction d'une société de production et de consommation de masse, d'une part, et d'une société de médiatisation, d'autre part. Les logiques de marchandisation, de transparence, d'image et d'immédiateté se sont emparées des relations interpersonnelles et sociales. La formation, la culture, les rapports de proximité et de convivialité dans l'espace urbain sont alors évalués en termes d'avoir. Au refus d'une société de marché, il faut substituer la construction d'une société fondée sur ce que Lévinas appelle les « rapports courts }) qui permettent, à la fois, l'expression de l'être de la personne et les soli-

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darités collectives. Mais ces rapports supposent des « rapports longs» qui transcendent et dépassent les identifications communautaires. Incapables de penser l'Etat autrement que dans la figure d'un pouvoir tutélaire, inattentifs aux initiatives citoyennes qui ne se sont pas circonscrites dans des frontières déjà instituées, les partis de gauche ne conçoivent les réponses aux questions posées par la triple crise qu'en fonction des institutions de l'Etat. Pourtant, comment concevoir une action politique si elle exclut les questions que pose la société dans sa vie quotidienne et citoyenne? Toute modification des rapports entre le politique et le judiciaire, toute perspective de nouvelles compétences des collectivités territoriales, toute fonction que pourraient jouer les associations volontaires de citoyens pour prendre en charge les questions qui les concernent sont vécues comme une atteinte à l'identité de la République.

Une re/ondation

de la politique

Ce livre mérite d'occuper l'espace public parce qu'il répond à un déficit et à une aspiration. Le déficit est celui du politique; l'aspiration est celle de sa refondation. Une société évoluée comme la nôtre, riche d'intelligence, de technicité, de savoir-faire ne peut se développer et vaincre les défis qui lui sont posés dans la confiscation de l'exercice politique. Aujourd'hui, le cumul des mandats et des fonctions est l'obstacle majeur qui interdit le partage des responsabilités publiques. Sans une limitation drastique du cumul, nulle perspective pour que la scène politique soit effectivement occupée par ceux qui sont intéressés par les transformations sociales. L'exigence formulée, comme une priorité par Lionel Jospin, dans son discours de politique générale de juin 1997, semble bien peu relayée par la première et la deuxième gauches. La demande pressante faite par Grenoble Objectif Citoyenneté au Maire de Grenoble de se consacrer à son mandat local relève avant tout d'un souci d'efficacité et d'animation politique. La délégation du pouvoir de maire à la direction du Cabinet, au Secrétariat Général ou à des chargés de mission nous semble contraire à la démocratie locale.

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Mais la limitation du cumul n'est pas une fin en soi, elle est la condition pour refonder le Politique. Cet espace d'expérience ne se réduit pas aux dispositifs institutionnels et matériels (les médias, les organisations politiques, l'école, les institutions culturelles, etc.). La question des médiations qui se réalisent dans ces dispositifs, tout comme la considération des conditions d'appropriation, est fondamentale. Le Politique aujourd'hui laisse peu de place aux paroles et aux actions des hommes, dans leur singularité et les relations qu'elles tissent. Le monde social est largement coupé du monde politique: en France comme à Grenoble. C'est peut-être là que réside la fracture majeure de notre société. Si l'existence d'une gauche différente est une nécessité, c'est parce qu'elle se présente comme une volonté de donner un rôle actif aux citoyens pour exercer la responsabilité et le pouvoir qui leur reviennent. Et il s'agit autant d'efficacité que d'éthique.

AVANT-PROPOS

Deux auteurs, deux parcours, . " une meme passIon

Les deux textes qui suivent ont été écrits en leur nom propre et en toute liberté et responsabilité par les deux auteurs de l'ouvrage. Chacun, restant lui-même, a voulu expliciter, pour l'autre, le sens de sa démarche personnelle en reliant celle-ci à son histoire, ses origines, sa culture, ses engagements politiques et autres. A eux deux, ils sont le reflet des approches diverses, différentes, parfois très éloignées les unes des autres, qui font la richesse de GO, pour redonner du sens à la politique. Avant même de s'engager dans cette écriture, ils ont éprouvé le besoin de faire réciproquement plus ample connaissance, ne serait-ce que pour surmonter, sinon effacer, plusieurs années où ils se sont trouvés en opposition de fond. C'est, en effet, l'une de nos questions premières: sommes-nous capables de créer, avec notre mouvement, une force politique enrichie des différences, voire des divergences du passé et du présent? L'un et l'autre ont dû faire un « travail de deuil », qui les a conduits à des ruptures souvent douloureuses, sur le plan idéologique et politique, voire des relations personnelles, mais qui les a aussi conduits à une remise en question profonde et irréversible de leurs conceptions du politique et de la politique Ni l'un ni l'autre ne sont devenus anti-partis, mais l'un et l'autre ont voulu participer à «une refondation » de la politique à partir de l'intervention citoyenne. C'est alors que leurs chemins se sont croisés et réunis. Dans le monde incertain qui est le nôtre, tous deux pourraient reprendre à leur compte aussi bien ce que disaient le pasteur
Bonhoeffer: « Risquer de dire des choses contestables pourvu que des

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questions vitales soient posées» qu'Emmanuel Mounier: « Nous ne nous engageons jamais que dans des combats discutables, sur des causes imparfaites. Refuser pour autant l'engagement, c'est refuser la condition humaine, » ou qu'encore Lionel Jospin: « la modernité comprend le refus de la nostalgie de ce qui, de toute façon, ne revient pas, le courage d'innover sans jamais oublier les valeurs fondamentales ».

JEAN GIARD, MON CHEMINEMENT...

Comme beaucoup de Grenoblois, je suis né à Paris et ne me suis instalJé à Grenoble qu'en 1954. Comme de nombreux Français, je suis le fils d'un père Français et d'une mère immigrée. Mes racines sont ici et... partout. Mon père m'a appris le sens du service public et de l'intérêt national. De ma mère, j'ai gardé un certain goût pour la liberté, un attrait pour la pluralité des cultures. Après des études au Séminaire de La Rochelle, je pars à Lisieux à la Mission de France, attiré par la modernité de l'engagement qui y était proposé: ni évangélisation, ni prosélytisme, mais contribuer activement à la libération de la classe ouvrière par une immersion totale au sein de celle-ci et du mouvement ouvrier avec toutes les exigences que cela impliquait d'engagement syndical et politique. Dans cette optique, je pars travailler comme manœuvre sur un barrage des Pyrénées, puis à Montceau-les-Mines oùje rejoins une équipe de la Mission de France composée de trois prêtres ouvriers (un mineur, un ouvrier du bâtiment, un garçon boucher) et de trois « filles» de la Mission de France féminine (une trieuse, une ouvrière du textile et une métallurgiste qui devint ma femme en 1953). Un an plus tard, je suis contraint de quitter Montceau-les-Mines, ne pouvant plus y travailler, le Syndicat patronal du Bâtiment ayant demandé à ses adhérents de ne pas m'embaucher du fait de mes activités syndicales à la C.G.T. C'est dans ces conditions que j'arrive à Grenoble où, à l'époque, le travail ne manquait pas sur les chantiers du bâtiment. 1954, ce fut aussi « l'affaire des prêtres-ouvriers», la fin de ce que nous ne considérions pas comme une expérience, mais comme une

DEUX AUTEURS,

DEUX PARCOURS,

UNE MÈME PASSION

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forme inédite, audacieuse, mais conforme à l'Evangile et aux mutations de notre époque, de pratique de la Foi. Des trois prêtres ouvriers dont j'étais proche, pas un ne se soumit aux diktats de Rome. J'ai ressenti chez eux beaucoup plus et bien autre chose que du désarroi: une perte de sens, d'identité. Que pouvait signifier pour eux d'être prêtre alors que la raison d'être de leur sacerdoce leur avait été enlevée? Douloureuse blessure qui ne s'est jamais refermée... Quant à moi, l'Eglise m'ayant quitté, j'en tirais toutes les conséquences. Les prêtres ouvriers, par leurs engagements syndicaux et politiques mettaient en effet en cause aussi bien l'institution ecclésiastique que l'ordre social auquel l'Eglise restait attachée. Je m'inscrivis au Parti Communiste avec conviction et enthousiasme, sans me poser de questions. Le Parti, c'était en effet pour moi, ce qu'en écrivait E. Mounier qui eut sur moi une grande influence: « Il faut s'entendre sur ce qu'on appelle communisme. Vu de Chaillot, c'est une bête affreuse; de l'Hôtel Matignon, un complot contre la sûreté de l'Etat. Vu de Clichy ou de Montreuil, c'est l'armature des réprouvés, la seule qui compte à leurs yeux, le seul espoir de leur journée. Montreuil n'est pas infaillible, mais Montreuil est au cœur des problèmes; nous refusons l'abstraction qui omet le point de vue de Montreuil.» Je voulais lutter contre cette société marquée, comme l'a si bien chanté Aragon « par le bâillon pour la bouche et pour la main le clou. ». J'étais convaincu « qu'un jour viendrait, un jour couleur d'orange, un jour d'épaule nue... de feuillages au front.» J'accède rapidement aux responsabilités syndicales d'abord, comme permanent à l'Union locale et à l'Union départementale C.G.T., puis politiques. En 1963, je suis élu secrétaire du Comité de Ville du P.C.F. Membre du Secrétariat fédéral, j'ai en charge le « travail du Parti en direction des intellectuels et de la culture» et à ce titre travaille deux ans (19751977) au Comité Central I. Candidat à différentes élections cantonales, municipales, législatives, européennes. 1977: adjoint aux finances d'Hubert Dubedout, je deviens dans la foulée Vice-Président du Conseil régional et président de sa commis1. Dans cette période, j'écris un ouvrage sur les questions d'urbanisme avec un urbaniste de mes amis grenoblois, François Ascher, et un ouvrage sur la situation des ingénieurs et cadres avec un ingénieur de l'E. D. F., Bernard Di Crescenzo.

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sion « Recherche et technologies» 2. Je participe activement à la création de l'Association Nationale des Elus Communistes et Républicains dont je deviens l'un des secrétaires nationaux. Elu député en 1986, j'exerce à l'Assemblée Nationale la fonction de rapporteur du budget de la Recherche. Je reste au Conseil municipal jusqu'en 1995. Des années durant, j'ai été un dirigeant communiste légitimiste, mais en recherche, sensible aux mutations de notre époque que mes travaux sur l'évolution de Grenoble, mes contacts avec les intellectuels, me permettaient d'en percevoir l'importance sans en mesurer toujours toutes les conséquences, du fait même d'ailleurs du cadre dans lequel nous enfermait la politique du Parti. Je fus aussi toujours très préoccupé de sauvegarder l'unité du Parti, au point de faire de ceHe-ci un préalable, alors que l'unité du Parti ne pouvait être que l'aboutissement d'un processus. Je ne le compris que peu à peu. En avril 1991, je signe avec une trentaine de personnalités un texte appelant à la création d'un nouveau mouvement politique: « Refondations ».3 Notre ambition? « Il est grand temps de ré actualiser l'avenir. Par l'échange sincère des expériences et des idées, par un travail d'approfondissement exigeant et imaginatif, contribuons ensemble à refonder une perspective, une culture, une pratique de transformation sociale dont la dynamique puisse changer la donne... Cette vaste exigence refondatrice concerne toutes les forces classées à gauche, d'autres aussi... D'où cette interrogation: quelle sorte inédite d'entente démocratique entre constructeurs d'avenir, libérant la gauche de ses errements, saura créer un nouveau point cardinal de l'espace public, une force motrice pour les prochains temps forts de notre histoire?» Refonder la gauche posait une exigence forte aux communistes engagés dans ce mouvement: refonder une identité communiste moderne, partant d'un constat simple: dans une France et dans un monde qui connaissent des mutations sans précédent, l'exigence du

2. C'est alors que j'écris avec un ami géographe, Jacques Scheibling, «L'Enjeu régional ». 3. Parmi les signataires, Malek Boutih, Lydia Brovelli, Paul Chemetov, Claude Cheysson, Monique Chemillier-Gendreau, Albert Detraz, Charles Fitterman, Max Gallo, Mgr. GaiIJot,Gisèle Halimi, Georges Montaron, Jack Ralite, Michel Vovelle.

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communisme s'exprime dans des conditions radicalement différentes de celles qui virent la naissance des partis communistes au lendemain de l'Octobre russe. Il fallait en tirer toutes les implications. En juin 1992, je rendais publique avec quelques autres communistes, l'existence dans la Fédération de l'Isère d'une coordination communiste rattachée à une coordination nationale dont j'étais l'un des animateurs: le mouvement des refondateurs communistes autour d'une publication «Futurs. » Ce que nous voulions? Regrouper tous les communistes qui en désaccord ou non avec leur Parti souffraient du rétrécissement de son rôle au point qu'était évoquée la possibilité d'une marginalisation durable de ce Parti. Face aux mutations du monde et de la société, il n'y avait d'autre issue que de procéder à une véritable et profonde mutation du Parti jusqu'au niveau de sa culture. L'échec de ces tentatives m'a conduit à une révision profonde de mes conceptions. Dans une lettre adressée à quelques-uns de mes amis membres du Parti Communiste, et que je n'ai jamais publiée « pour ne pas faire de vagues », je précisais en ces termes mes interrogations au lendemain d'un 28e Congrès qui se voulait celui du renouveau: «Faute d'un examen approfondi de son histoire, d'une analyse des forces sociales appelées dans leur diversité à être les acteurs du dépassement du capitalisme, d'une réflexion réelle sur les conditions de fonctionnement et d'intervention, dans la société telle qu'elle est,... le Parti Communiste n'a pas réalisé sa rénovation, ni réuni les conditions de rétablissement durable de son influence... «D'autre part, le maintien d'une stratégie défensive, fondée sur son incapacité permanente à prendre en compte les grands problèmes de notre temps, pas plus que ceux d'un monde qui bouge constamment et en profondeur, a conduit le P.C. à ne pas même esquisser l'ombre d'une initiative rassembleuse... Les conditions d'une révolution culturelle se sont définitivement effritées... «J'ai le sentiment d'être arrivé au bout d'une démarche. Celle-ci se fondait sur la conviction qu'il y avait place en France pour un Parti porteur d'une identité communiste moderne, et que ce parti pouvait être le P.C.F. à condition qu'il évolue ou plutôt qu'il se transforme... Le pari a été perdu... «Face aux peurs, aux angoisses, mais aussi aux espoirs des Français, les «institutionnels» s'essoufflent ou s'épuisent et s'avèrent incapables d'articuler leurs réponses ou leurs projets aux attentes des

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À

LA RECHERCHE

DU CITOYEN

Français. En revanche, je suis frappé par l'apparition de nouvelles formes de mobilisation collective... Cela pose la question de nouvelles formes d'organisation politique d'autant que la complexité des choix exige un élargissement de la démocratie par la participation d'hommes et de femmes plus conscients, plus compétents, plus responsables... Ce qui est en train de mourir, ce n'est pas seulement le parti-état, mais le parti-guide, ayant le monopole de la définition de la politique de l'Etat, de la désignation des élus et des hauts fonctionnaires chargés de mettre en œuvre cette politique autour de laquelle tout rassemblement devrait s'opérer. «Nous sommes à une phase d'inversion des données du problème du changement. Longtemps, j'ai pensé que le changement de société passait nécessairement par la prise et le contrôle de l'Etat. Je pense qu'aujourd'hui, les facteurs du changement se situent au niveau de la société et de ses différents mécanismes de fonctionnement, y compris supranationaux. D'où mes activités concernant l'Europe et mes réflexions sur la politique et l'intervention politique. .. «Je ne suis pas favorable à la création d'un parti politique classique. Les gens rejettent les enjeux de pouvoir, les logiques partisanes inhérentes aux partis. Je serai plus tenté par une formule de type associatif, souple, très décentralisée, permettant à chaque individu de pouvoir y adhérer sans se renier et à y militer sans craindre de voir ses capacités de réflexion et d'initiatives limitées par quelque contrainte que ce soit.. . » Je quitte le P.c.F. en 1994, sans amertume, en gardant pour ce Parti une reconnaissance équilibrée par un travail de deuil, de rupture mais aussi de reconstruction, et pour ses militants un attachement, voire une certaine tendresse pour leur dévouement et pour beaucoup d'entre eux, leur compétence et leur courage. Avant même de prendre cette décision difficile mais inéluctable, j'avais adhéré à Grenoble Objectif95, conscient que la politique ne se réduit pas à la gestion rationnelle de l'Etat, et que le lieu de la politique s'est déplacé des institutions vers la société. J'y ai trouvé un lieu de recherche, de débats, dégagé de tout enjeu de pouvoir, les prémisses d'une nouvelle éthique de la responsabilité.

DEUX AUTEURS,

DEUX PARCOURS,

UNE MÊME PASSION

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DANIEL HOLLARD, MON ITINÉRAIRE

Naissance à Brignoud le 14 juin 1927. Scolarité à l'école communale locale puis au lycée Champollion de Grenoble. Enfance facile, dans une famille protestante de sept enfants, malgré les difficultés de toutes sortes inhérentes à l'époque. Père médecin dans une région faite de campagne, de montagne et de petites villes industrielles, à fort pourcentage d'étrangers, italiens en particulier. Tout ceci comptera dans mon développement personnel, y compris, bien plus tard, aux plans politique et électoral (élections législatives de 1967). Du fait de la guerre et des difficultés de transport, du fait aussi de résultats médiocres au lycée (très distrait par les événements liés à la guerre: j'avais 16 ans) je fus envoyé au Collège Cévenol du Chambon sur Lignon en Haute-Loire. Collège privé, protestant, rendu très attractif par la présence de professeurs sortis des camps ou de la clandestinité et à large ouverture internationale. J'y reçus, en particulier, l'enseignement de Paul Ricœur qui travaillait alors particulièrement Husserl, les existentialistes allemands et Gabriel Marcel dont il était proche. Cet enseignement laissera des traces profondes et le souvenir de grands moments intellectuels dans un monde fait d'un curieux mélange de ferveur religieuse de type cévenol, d'internationalisme plutôt à gauche et pacifiste et de bonne tradition bourgeoise plutôt fortunée dont, par exemple, les familles Seydoux et Peugeot. J'étais, à l'époque, naturellement très pratiquant et très actif dans la Fédération française des associations chrétiennes d'étudiants, « la Fédé », un peu l'équivalent des Centres catholiques universitaires. Ce qui me permit de côtoyer des intellectuels très passionnants. J'envisageais alors une carrière dans la philosophie ou en théologie et m'inscrivis au Certificat de Physique, Chimie, Biologie, diplôme indispensable tant pour l'agrégation de Philosophie que pour la médecine. Incertain sur mes capacités de philosophe et sur ma volonté de devenir pasteur, j'obliquais vers la Médecine. Etudes normales de médecine à Lyon, interne des Hôpitaux puis chef de clinique en hématologie (qui deviendra ma spécialité), discipline venant juste d'être créée, très marquée par la biologie et le labora-

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