Abeti Masikini

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A travers son expérience quotidienne en qualité de chorégraphe et de président de fan club, l'auteur retrace ici l'univers de celle qui révolutionna le monde de la musique zaïroise moderne. Son surnom affectueux, typiquement africain, Tantine, renvoie à Abéti la pionnière, le modèle pour toutes les chanteuses africaines et la première zaïroise à s'être lancée dans la musique moderne africaine à l'âge de 17 ans.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296387263
Nombre de pages : 192
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La vo~ {Por du Zaïre

<C> 'Harmattan, L

1999

ISBN:

2-7384-7823-9

Bertbrand

Nguyen MAIOlO

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du Zaire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Février 1986 : La rencontre avec le président de son Fan Club de Paris. (Photo Puis)

Remerciements Je voudrais remercier toute ma famille et tous ceux qui m'ont apporté leur soutien pour la réalisation de cet ouvrage, notamment: Les familles Akwesson et Masikini, l'Association "Les Amis d'Abéti" l'Abéti's Fan Club International-Paris l'Abéti's Fan Club International-Kinshasa et son président Antho Alves Empui La Fondation Abéti Masikini, Les Tigresses et les Redoutables, Doudou Makosso pour sa patience et sa sympathie, Awa Motte et Pierrette Bamana pour leur compassion.

"Toute époque d'art est une époque de transition. Les uns pleurent la précédente, d'autres souhaitent qu'il en sorte quelque chose. Peu comprennent qu'il y pousse des oeuvres accomplies" . Jean COCTEAU (Histoire de l'art)

AVANT- PROPOS

Depuis longtemps, Abéti me demandait avec insistance de rédiger ses souvenirs. Depuis longtemps, je trouvais que le moment n'était pas favorable pour le faire. Sa carrière n'étant pas achevée, cela me paraissait incongru. Mais je m'estimais heureux pour ma part d'avoir parcouru tout ce chemin et de participer à l'évolution de sa musique. Aujourd'hui, j'ai disséqué ses paroles, ses humeurs, sa première peau puis les autres pour arriver à son coeur, pour arriver à comprendre son comportement. J'ai connu Abéti grâce à une des interviews qu'elle donna sur les ondes de la radio zaïroise après son passage au Carnegie Hall de New -York en 1974. J'étais à cette époque à Brazzaville, au Congo. A défaut de chaîne musicale, un peu comme tous les jeunes de mon âge, je me rabattais sur la radio. La chanson au titre très original Likayabou na kwanga (traduisez: du poisson salé et du manioc) qui passait sans cesse, dégageant un mélange de Folk-Blues et d'Afro beat, m'avait donc permis de découvrir sa voix d'alors très suave. C'est ainsi que, à cause de sa particularité par rapport aux autres artistes de l'époque, j'en devins accro. Plus tard, lors d'un voyage à Kinshasa, je pris le soin de ne pas manquer son spectacle au ciné Palladium. C'est après ce que j'avais vécu ce soir-là que je compris que le timbre de sa voix avait eu non seulement le don d'émouvoir mon coeur mais également mon esprit. J'avais beau essayer de trouver la cause de ce phénomène, aucune explication semble-t-il n'était plausible. La seule chose dont je me souviens clairement et qui me semble aujourd'hui parfaitement limpide, c'est que je suis monté sur scène pour l'embrasser. Alors, devant tous ceux qui étaient témoins de mon audace, Abéti s'est arrêtée de chanter, m'a pris par la main et a

demandé au public de fTedonner avec moi. A partir de ce moment, le divorce de mes parents qui me perturbait énonnément devint un simple détail dans ma vie. Ce geste avait en quelque sorte soigné mon mal. A force de l'aimer, je l'adorais. Je la hissais au rang des déesses dont on vante les louanges comme au temps des pharaons et découpais les articles de presse sur sa vie pour en constituer un pressbook. Cette passion m'avait transporté si loin dans mon admiration pour elle que je sacrifiais dorénavant mes quelques économies d'étudiant pour m'offrir ses disques que je protégeais du reste jalousement. Tandis que mes amis idolâtraient telle ou telle vedette américaine ou européenne, moi j'avais pour idéal Abéti. Elle était désonnais une force mystérieuse qui me soutenait dans tout ce que j'entreprenais, une force entrée dans ma vie comme un songe, un phénomène semblable à celui de Dieu dont on ignore la vraie personnalité. Grâce à cette relation difficile à saisir, car teintée de surréalisme, j'étais désonnais dans une étape de mon existence où j'aspirais à une autre raison de vivre; j'étais entré dans une secte dont j'étais le seul créateur et le seul détenteur du secret qui me liait à elle. A la mi-juillet de l'année 1979, je décidai de m'installer définitivement à Paris après plusieurs allers-retours et hésitations inexpliquées. Je quittai donc Brazzaville, Kinshasa et Abéti aussi. Mais au fond de moi, si je savais d'emblée, avec le mode de vie scolaire qui m'attendait, qu'il me serait impossible de suivre convenablement sa carrière, je me préservais néanmoins de croire à mon inspiration par le biais de mes amis restés sur place, parce qu' Abéti vivait entre les Etats-Unis et l'Amque et ne transitait à Paris que pour des enregistrements en studio. Je m'appliquai donc à voir surtout les côtés positifs que cet éloignement amenait dans ma vie, comme si j'étais

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appelé à accomplir une mission pour laquelle je devrais lui rendre des comptes plus tard. Les saisons avaient passé. Installé dans un melting-pot inouï de Paris, je m'étonnais de ne pas entendre Abéti sur les ondes des radios nationales, à quelques exceptions près sur Radio France Internationale. Sa popularité rare comme un objet précieux n'avait pas le même impact qu'au pays. Elle était pourtant passée à l'Olympia en 1973 et en 1975 mais l'engouement pour la musique africaine n'était pas encore l'apanage des Français; Abéti était donc peu connue. La mode n'avait pas le mérite de faire découvrir des artistes africains que peu de monde aurait eu l'idée d'aller écouter en concert même si ces artistes, par le travail et surtout par la diversité de leurs musiques, auraient contribué à donner de l'Afrique une image moins stéréotypée. En revanche, dans le ghetto africain cela semblait beaucoup plus abordable et raisonnable, d'autant plus que ce milieu avait ses circuits de distribution bien organisés mais, personnellement, je ne savais pas où se situaient les limites de ce ghetto. Les disques d'Abéti que je m'étais procurés à Brazzaville restaient le seul trait d'union qui me reliait à son univers et à la musique africaine. Je me contentais donc de ce fragment de complicité entre elle et moi qui était devenu le pilier de ma vie de tous les jours. A la fac, à des anniversaires, des mariages, et quel que soit l'endroit où je me trouvais, j'étais devenu l'ambassadeur d'une musique qui m'habitait nuit et jour. Enfin, je réussis à décrocher un contrat à l'association culturelle de l'université pour dispenser des cours de danse africaine. Abéti, bien évidemment, prédominait dans mes choix musicaux. En somme, tout ce que je créais était une continuité de mes aspirations depuis le ciné Palladium de Kinshasa.

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Deux ans plus tard, en dépit de mes fréquentations régulières dans les kiosques africains, les bacs ne débordaient d'aucun de ses disques. C'est donc accidentellement par le biais d'une revue africaine que je m'étais procurée rue Magenta dans le dixième arrondissement de Paris que je découvris l'adresse de sa maison de disques. Finalement, le temps et la patience avaient porté leurs fruits. J'alimentai ainsi ma discothèque de ses oeuvres sans me soucier du lendemain, de même que ses tournées à travers le monde n'avaient plus aucun secret pour moi. Peu à peu, j'étais devenu familier avec son manager qui n'était autre que son époux. J'entrai alors dans le star-system africain et, au fur et à mesure de nos sorties, ce dernier me présentait comme étant le représentant du fan club de son épouse, responsabilité qui me rendait fier vis-àvis de moi-même mais surtout vis-à-vis de ce que je considérais comme une récompense morale. Le Zaïre du ciné Palladium était déjà loin certes, mais la vie d'Abéti était devenue mienne. Je passai donc d'une période à une autre dans laquelle le côté spontané créatif emplissait mon esprit. En plein coeur de l'hiver 86, je fus invité à me rendre à l'aéroport de Roissy où Abéti arrivait de Lomé. Une telle proposition avait de quoi me réjouir. Je n'avais encore jamais effectué un tel exercice. Je me sentais un peu gauche, un peu honteux, un peu craintif mais il faut dire aussi que je brûlais d'envie de vivre cet événement avec ferveur, après avoir l'idolâtrée si longtemps. C'est pour cette raison que j'avais accepté sans trop chercher à comprendre pourquoi. Ce fut donc le début d'une longue histoire. En effet, j'ai le souvenir d'avoir déambulé longtemps à l'intérieur de l'aéroport cherchant les mots que je réciterais. Lorsqu'elle arriva vêtue d'un grand boubou traditionnel africain, dans le brouhaha des accompagnateurs et des accompagnés, j'eus le

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sentiment de me trouver en face d'une autre Abéti parce qu'elle me sembla encore plus belle et plus simple que dans mon souvenir du ciné Palladium. La surprise m'était agréable. Notre entrevue ne dura que quelques minutes, comme si tout avait été déjà dit auparavant. Le temps de se fixer, de sourire et de me parler tendrement, nous nous étions épris l'un de l'autre. J'avais tremblé, c'est vrai, mais cette voix que j'avais en mémoire depuis dix ans, ce charme sous lequel j'étais tombé depuis l'âge de 16 ans n'avait pas pour autant cassé le côté mythique. De cette rencontre j'en tirai conclusion en m'installant dans une certitude de vie où l'érotisme de la création était à la fois très égoïste et très altruiste. Avec elle, il y avait une harmonie qui s'était inventée, parce que l'art n'est pas une compensation, ni aujourd'hui, ni plus tard, mais une démarche nécessaire et vitale. A l'automne 94, à Thiais dans son appartement, lorsque je la vis toute pâle après sa troisième intervention chirurgicale, malgré son rire légendaire désormais altéré, je ne pensais pas qu'Abéti s'approchait de la mort. En cet automne 94, à Paris, automne pendant lequel je me consacrai plusieurs heures par jour à la préparation de son prochain spectacle à Bercy, je cherchai à rétablir l'authenticité d'une vie tiraillée entre le goût-amour de ses enfants et les parfums énivrants du luxe, de l'argent et du vedettariat. J'ai accompagné Abéti jusqu'à la mort, à Kinshasa, avec ses amis intimes, familiers, baigné dans son oeuvre depuis la première chanson voire même avant. Après la mort, à quoi cela sert-il de pleurer? Chacun d'entre nous a regagné sa maison, gardant précieusement les souvenirs en signe de vie et, pour ma part, les centaines de pensées et de photos que j'avais prises d'elle. C'est pourquoi j'ai choisi de parler

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d'Abéti comme d'un tempérament de femme exceptionnelle que j'ai côtoyée pendant huit ans chaque jour, une femme qui donnait une leçon de vie, une femme qui nous a appris à vouloir vivre. D'une intelligence rayonnante, forte d'une énergie sans bornes, elle entraînait dans son sillagë des hommes et des femmes, les uns dévoués à son nom célèbre, les autres profitant de son aura pOUfgrappiller, ceci, cela. Son exigence si aiguë la condamnait à devoir être à la hauteur de toutes les circonstances aussi imprévues et délicates fussent-elles. Elle s'appliquait pour son public: ne jamais le décevoir. Surtout pas. La tâche était ingrate sans doute, mais ce public-là qui la chérissait, l'ovationnait, l'adulait, devait recevoir en échange la satisfaction de ses besoins et de ses désirs. Abéti, néanmoins, a connu la lassitude mais je ne l'ai jamais entendu se plaindre. Elle n'a jamais fait que considérer la tâche qu'il lui revenait d'accomplir, et les moyens dont elle disposait pour le faire, ce qui voulait dire pour elle une nécessité de s'épanouir. Abéti a exprimé une valeur essentielle pour la vie qu'elle a menée, valeur qui n'est peut-être pas si dominante chez les femmes, du moins celles de sa génération: elle s'est construite; c'est pourquoi elle a acquis une force d'existence. Abéti n'a cessé de recommencer, guidée par une confiance quasi surnaturelle en la vie terrestre. Recommencer à chanter car, si le présent s'avérait parfois pauvre en moissons, l'avenir était lourd du poids de la fécondité. Oui, elle a oeuvré en recommençant, propulsée par le besoin d'affirmer sa voix, ce don de Dieu, son existence et son regard brillant. Abéti chantait, écrivait, parlait. Abéti pleurait, hurlait, gueulait.

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Mais Abéti priait, se taisait. Aujourd'hui, Abéti est décédée. Que le lecteur sache que ce livre est dédié à tous ceux qui, comme moi, ont aimé la grande dame de la chanson zaïroise qu'elle fut. Que le lecteur apprenne, comme j'ai pu l'apprendre, combien belle fut la vie de celle que la souffrance trop vive a conduite vers la mort. Qu'on respecte, sans faux-semblant, les étapes plus ou moins heureuses d'un cheminement que seul le devoir de vivre a construit.

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ABETI LA TIGRESSE

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