Aborigènes : la loi du sexe

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Viols et orgies d'Australie, ethnoarchéologie d'une sexualité disparue Mathilde ANNAUD La sexualité aussi débridée qu'instituée dont il est question dans ce livre pourrait sembler au prime abord abonder dans le sens de préjugés anciens assimilant les autochtones australiens à des hommes préhistoriques et " barbares ". Il n'en est rien. Bien au contraire, ce petit traité sexuel d'un univers du passé propose un voyage initiatique au cœur d'une société méconnue qui se révèle bien plus complexe qu'elle ne le paraît à première vue. En Australie comme ailleurs, jalousie, désir, tabou et transgression forment une composite d'antinomies structurantes qui engendre et régit le quotidien de toute sexualité humaine.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296143470
Nombre de pages : 151
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(Ç)L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7475-0024-1

ABORIGENES : LA LOI DU SEXE

Collection "Sexualité Humaine" Série Mémoire du temps dirigée par Charlyne Vasseur-Fauconnet "Sexualité humaine" offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socioculturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soimême. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc. Déjà parus: La médecine et le régime de santé, Madeleine Tiollais (2 vol.) La J'ouissance prise aux mots ou la sublimation dans l'oeuvre de Georges Bataille, Mona Gaulthier La vocation d'être femme, Ovida Delect Le défi des pères séparés. « Si papa m'était conté... », Philippe Veysset Dieu, l'adolescent et le psychanalyste, Odile Falque Agressions sexuelles: victimes et auteurs, Evry Archer Sexualité et Internet, Pascal Leleu La sexualité féminine en Afrique, Sami Tchak Le naître humain, Claude-Émile Tourne Homme dominant, homme dominé, l'imaginaire incestueux au Maghreb, Mohammed El Bachari Souffrances de femmes Frédéric Dion

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Comité de lecture: François Berton Pierre Hocquard Viviane Pruillon Charlyne Vasseur-F auconnet Ana Vivet

Conception

et réalisation de la maquette de couverture:

Mathilde Annaud & Jolly Rodger
(lllustration d'après Gunn, 1992)

Mathilde ANNAUD

ABORIGENES : LA LOI DU SEXE
viols et orgies d'Australie ethnoarchéologie d'une sexualité disparue

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques ~1ontréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

l.'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

"Je le vis disparaître en brousse pour y reJ'oindre la fille et me dis: "je vais l'espionner ". Alors je me mis à marcher sans bruit jusqu'à l'endroit où ils étaient et me faufilais à l'abri des buissons, de façon à être dans leur dos. Ils étaient assis ensemble et parlaient,. puis le garçon écarta les cuisses de la fille, s'assit entre ses J'ambes et s'avança afin de pouvoir la pénétrer en prenant ses jambes sur ses propres épaules. Alors la fille s'allongea sur le dos et ils commencèrent à faire l'amour. La fille serra ses J'ambes et ses bras autour de lui. Pendant le coït, la fille ne pouvait rien voir car le corps de l'homme lui bloquait la vue, et lui ne pouvait non plus m'apercevoir, bien trop absorbé qu'il était par ce qu'il faisait. Alors, J'e m'approchais de plus près encore, et observais. L 'homme marqua une pause et dit: "Ah! Quelle chatte extraordinaire tu as ! Tu baises mieux que toutes les autres filles du camp. Comme j'aime t'enfiler!" Alors il l'embrassa et recommença à lui faire l'amour. Je me suis approché plus près et, visant J'uste, lui ais attrapé les testicules! Il a bondi comme un chien fou, en hurlant avec son pénis à l'air. Ensuite, il est revenu terminer de faire l'amour avec la fille et chacun est rentré dans son camp respectif. Plus tard, J'e le rencontrais et il me dit: " Toi, tu es vraiment un sacré pote'~ Je répondais en riant, car c'était la troisième fois que je faisais le coup à cette fille, à chaque fois qu'elle faisait l'amour avec un nouveau J'eune homme dans les buissons l ".

1 Ce récit d'Aborigène farceur des années cinquante est traduit d'après BERNDT, R.M. & C.B., Sexual Behavior in Western Arnhem Land, New York: Vicking Fund, Publications in Anthropology, no,16, 1951, p,188,

INTRODUCTION PRELIMINAIRES

le sexe institué

Ce qui est passion à l'égard d'un sujet est toujours action à quelque autre égard

(R.Descartes2).

Blottie au cœur de toute spiritualité, intimement entrelacée au sacré, la sexualité humaine est le jouet des passions de l'âme individuelle et du corps social. Si elle permet la reproduction biologique de l'espèce et autorise l'épanouissement physique du sentiment amoureux, elle induit également un certain nombre de paramètres fédérateurs à travers lesquels les individus se distinguent et se caractérisent socialement (masculin / féminin, hétérosexuels, homosexuels, androgynie...). D'un point de vue strictement sociologique, elle régule les rapports charnels interdits ou autorisés par les conventions prohibant l'inceste, dont les degrés de proximité sont fonction d'autant de cultures différentes. Plus exceptionnellement, la sexualité peut être investie d'un rayonnement institutionnel au travers duquel le coït fait figure d'acte de loi. Dans ce cas exceptionnel et
2 Les passions de l'âme, Article l, 1649 10

rarement mis en évidence, les comportements d'ordre habituellement intime prennent un caractère public, plus ou moins déviant, mais toujours extrêmement significatif et puissant. Dans toutes les sociétés et au-delà de ses fonctions biologiques, l'acte sexuel est le fait d'un désir générant un plaisir comme le fait d'un plaisir générant le désir. A ce titre, il peut faire l'objet de détournement symbolique au cœur de rites signifiants ou être perverti pour devenir une arme physique agissant sur le psyché: peurs, perversion et phantasmes individuels ou collectifs sont les pendants sociaux de l'intimité quotidienne. L'utilisation seulement mécanique d'une sexualité détournée de l'idée de bien-être partagé devient synonyme d'acte de violence, de possession unilatérale. Or, si l'idée de possession est inhérente à la rencontre des corps, la différence entre plaisir et douleur réside dans le consentement mutuel des chairs et des esprits des partenaires engagés dans l'action. Dés lors que l'agrément voire le désir personnel et le don de soi font défaut, le corps à corps intime se transforme en bataille sans merci. La possession interdite se dénomme viol et il est rare de la voir instituée comme arme légale de sanction. Dans tous les cas de figure, l'acte sexuel est anthropophagie partagée. Avec délice, on "mange" réciproquement l'autre, on l'absorbe, on le possède, on le nourrit. Le coït est pénétration de l'âme, appropriation du souffle et donc de la vie de l'individu auquel on se donne. Le vocabulaire lui-même n'est jamais innocent, et ce dans toutes les langues et sur tous les continents. Choisir d'évoquer une sexualité a priori déviante au travers des Aborigènes3 n'est pas le fruit d'un choix

3 Le terme "Aborigène" est compris dans le présent ouvrage comme une appelation ethnique et prends à ce titre une majuscule, sauf lorsqu'il est employé en tant qu'adjectif. Il est par ailleurs employé ici comme un synonyme de "Australien", les pratiques décrites ne prenant pas en compte le peuplement blanc de l'Australie coloniale ou contemporaine.

Il

hasardeux. Le vaste continent australien a en effet connu des formes de comportements sexuels conventionnels où les accouplements devenaient obligatoires entre partenaires précis et parfois non consentants. Le présent livre traite de ces rapports charnels à la fois légaux et illicites qui pouvaient n'avoir lieu qu'avec des amants institutionnels ou sexuellement autorisés; la plupart transgressant cependant et alors légalement les interdits fondamentaux promulgués par le code social hérité du Temps du Rêve4. Jusqu'à un passé encore relativement proche et pour des motifs d'exception paradoxalement fréquents, des femmes étaient offertes au visiteur ou à l'ennemi, les hommes se touchaient mutuellement le pénis en échangeant leurs lances aiguisées pour le combat, des couples endiablés copulaient sous la lune à l'aube de rituels de fertilité. Et le viol faisait parfois office de sanction envers les femmes désobéissantes. Ou comment assister à la métamorphose institutionnelle du sexe en pouvoir stimulant comme en arme de mort, à travers la légitimation de pratiques prohibées, tandis que se nouent les liens intimes qui unissent la sexualité et l'ordre, la transgression et la loi. Très peu connus car jugés obscènes par les premiers observateurs, ces comportements sexuels n'en restent pas moins les formes d'expressions sociales significatives d'une culture. Ils révèlent des codes inhérents à une société donnée, s'entremêlant sans cesse aux mythes fondateurs et à la cosmologie traditionnelle5.
4 Cette loi mythique transcendante condamne l'inceste, le nonrespect de l'exogamie ou encore le viol (cf. infra p.). Cependant et ceci expliquant cela, les amants mythologiques forment la plupart du temps des couples incestueux ou irréguliers. C'est grâce à la référence à leurs expériences que sont constituées les règles destinées aux mortels du temps présent. 5 Et cela est vrai bien au-delà du continent australien. Voir à ce sujet BISHOP, C. Le sexe et le sacré. Paris: Albin Michel, 1997.

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Ce sexe différent qui fait force de loi, ces pratiques par trop indécentes, ne sont ni ordonnées par un individu sous le coup de la colère, ni condamnées au nom du mauvais goût. Elles sont collectives, autorisées et même prescrites par la société. Cette sexualité" autre" est organisée, pensée, légiférée. Le système aborigène valorise le coït en tant que régulateur des rapports entre les sexes au sein de la communauté. Par son intermédiaire, la polyandrie devient l'égale officieuse de la polygamie officielle, les relations dangereuses (chamelles et autres) sont condamnées, la transgression est sanctionnée par la transgression. L'analyse détaillée de ces situations légales où la sexualité est permise audelà des normes habituelles révèle entre autres une toile de relations sexuelles au travers desquelles l'accouplement revêt clairement une signification sociale. Qu'il rappelle les règles communautaires en vigueur ou fasse office de sanction, la copulation instituée assure toujours une fonction socialisante et salvatrice dans l'existence aborigène. Par son utilisation, les filles deviennent femmes, les hommes se solidarisent. Le coït peut faire figure de légion d'honneur, assurer le bon déroulement des cérémonies ou écarter un danger. Fait encore plus exceptionnel, il apporte parfois une solution juridique aux conflits, à la maladie ou à la mort. La finalité de ces pratiques sexualisées permet en premier lieu de renouer la cohésion sociale lorsqu'elle est menacée. Si les uns contribuent à la socialisation des autres lors des cérémonies initiatiques, c'est parce qu'ils seront un jour réciproquement sollicités pour réglementer des problèmes de chaque communauté sexuée et par là même de contribuer à une nécessité sociale évidente: l'agrégation du groupe. La défloration rituelle, l'échange temporaire de conjoints, les prêts d'épouses, les licences cérémonielles ou le viol comme sanction ne sont que des synonymes de bien-être social, de volonté de paix ou de retour à l'ordre. A cette fin, la société autorise donc et prescrit même des manifestations sexuelles habituellement bannies, 13

considérées comme déplacées ou vulgaires, qui ne sont alors plus prohibées lors d'occasions signalées. "En temps ordinaire, l'anormal est tabou, mais aux circonstances exceptionnelles correspondent des choses exceptionnelles dont le but est de restaurer l'ordre habituel"6. Par un juste retour au mythe originel s'effectue une sorte de remise à niveau qui permet de "canaliser de façon inoffensive l'activité occasionnée par une tension émotionnelle dangereuse pour l'individu et cause de bouleversement pour la société" {...}. C'est pourquoi" en de telles circonstances, la société absout et même ordonne des actes qu'elle interdit et pénalise habituellement"7. En réponse au mythe qui engendra la loi sacrée (transcendante aux mortels et aux ancêtres), les hommes ont élaboré des expiations terrestres qui leur permettent de mettre en scène une transgression qui légifère. "L'obscénité collective et imposée a pour fonction générale la mise en évidence de la valeur sociale de l'activité à laquelle elle est liée. La plupart des occasions entraînant ce type d'obscénité représentent des phases critiques de la vie humaine, dangereuses pour l'individu autant que pour la société. L'autre fonction de l'obscénité est donc de fournir un moyen socialement

autorisé d'exprimer cette émotion".8 La transgression et
la déviance sont utilisées comme un révélateur qui rappelle sous des formes outrancières des normes dont les fondements ne doivent pas être oubliés. Les femmes aborigènes, garantes de secrets ancestraux et de pouvoirs équilibrés à ceux des hommes, ont toujours eu conscience de l'emprise capitale qu'elles exercent sur la société. L'Australie ne connaît en effet ni domination patriarcale, ni phallocratie, ni privilège
6 SMITH, W. and DALE, A.M. ; The fla-speaking people of Northern Rhodésia. 1920 : II, p. 84. 7 EVANS-PRITCHARD, E. E. ; La femme dans les sociétés primitives et autres essais. Paris: P.D.F., 1971 : p. 87 8 ibid p. 88 14

immémorial du masculin. Les épouses n'y sont jamais considérées comme des femme-objets. Elles sont simplement utilisées par les hommes en certaines circonstances, tout comme elles les utilisent à leur tour en d'autres occasions. Dans de nombreuses coutumes évoquées dans le présent ouvrage, la femme messagère de non-agressivité s'offre symboliquement comme substance liante9, anéantissant les conflits et préservant la paix sociale. Cela sans oublier que toute offrande implique récipiendaire et que les représentants du sexe opposé se donnent eux aussi en retour. Au cœur d'un mécanisme de don 10, il y a échange perpétuel de corps et de genres sexués, symboles d'une communauté dans son entier. Le prêt d'épouses tout comme l'échange-partage temporaire de conjoints atteste la permanence du principe de don dans une dimension sous-jacente à toutes les transactions australiennes, soient-elles symboliques ou simplement économiques. Par la médiation qu'elle opère entre leur univers quotidien et le monde des êtres mythiques, la femme permet aux hommes de s'assurer de liens réciproques d'amitié, de solidarité et d'attachement sincère. Partager ses femmes comme symbole d'union au sein d'un groupe est un phénomène profondément structurant qui assure à l'autre, au-delà de la parole donnée, sa totale sincérité.
9 Cette expression a été précédemment utilisée à propos des substances utilisées par les Arabes et les Grecs anciens pour sceller un sennent (sang, sel, salive), par TESTART, A. Le lien et le liant, les fondements symboliques du serment. Paris: Editions du CNRS, Théories et devenir,vol. II, p. 251. 10 Mécanisme universel, le don se joue autour d'une obligation tripartite (offrir, recevoir, rendre) mis en évidence par MAUSS, M. (Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques. L'Année Sociologique, seconde série, tome I, 1923. / Sociologie et anthropologie. Paris; PUF, 1950 (145-279); réed. 1991). Bien d'autres auteurs à sa suite ont repris la réflexion autour du concept de don: " la pratique du don et l'attente de la réciprocité sont deux faces d'un principe unique: offrir pour demander, apporter afin de recevoir" (MOSCOVICI, S. ; La société contre nature, Paris: 10/18, 1972, p.266-269). 15

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