ANALYSE CRITIQUE DU TRAVAIL LANGAGIER

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Sur quelle conception du langage repose le travail documentaire aujourd'hui ? L'indexation peut-elle être considérée comme une opération impersonnelle, invariable et atemporelle ? Comment les documentalistes s'interrogent-ils sur les termes qu'ils utilisent pour indexer, sur l'utilisation qui en sera faite ? Autour de ces questions, l'ouvrage propose une approche innovante du terrain langagier en situation de travail, tant dans les termes que dans la démarche théorique et la méthode d'analyse du discours.
Publié le : mercredi 1 novembre 2000
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EAN13 : 9782296421806
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ANALYSE CRITIQUE DU
TRAVAIL LANGAGIER © L'Harmattan, 2000
ISBN : 2-7384-9664-4 Michelle VAN HOOLAND
ANALYSE CRITIQUE DU
TRAVAIL LANGAGIER
Du langage taylorisé à la compétence langagière
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE CANADA H2Y 1K9 HONGRIE ITALIE
Collection Espaces Discursifs
dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces Discursifs rend compte de la participation des
discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels ...) à l'élaboration/
représentation d'espaces sociaux, géographiques, symboliques,
territorialisés, communautaires ... où les pratiques langagières peuvent
être révélatrices de modifications sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des
terrains, des approches et des méthodologies, et concerne — au-delà du
seul espace francophone — autant les langues régionales que les
vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un
processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses
variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un
discours identitaire ; elle s'intéresse plus largement encore aux faits
relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique.
Déjà parus
Fabienne MELLIANI, La langue du quartier,2000. INTRODUCTION
POUR UNE DÉMARCHE
ERGOLINGUISTIQUE
L'ouvrage souhaite lutter contre la déshumanisation du
travail langagier, éviter ce qu'André Gorz (1995) appelle « la
philosophie de la mort de l'homme » où la rationalité
instrumentale prime. Nous pensons qu'une analyse critique du
travail langagier peut contribuer à « la mise en évidence de
limites à l'activité de transformation du monde par les êtres
(Gollain F., 2000 : 15) parce qu'elle partage cette humains »
« pensée critique du culte des temps modernes, le culte de la
productivité, longtemps promesse d'abondance, désormais
inversé en exclusion des humains et en ravage de la nature »
(Delepéage J.—P., 1992: 12 ). Le linguiste qui fait une analyse
du travail langagier doit s'interroger sur les diverses
orientations proposées sur le travail. Même si face à son avenir,
nous ne pensons pas à sa fin mais à 'un travailler moins' pour
`un travailler mieux' et surtout 'un vivre mieux' et 'un travailler
tous', nous condamnons, comme l'écologie politique,
l'appauvrissement des liens et des rapports sociaux et ce au
travail et hors travail. Nous centrons notre critique sur les
pratiques langagières du travail en souhaitant que celle-ci
contribue à une critique plus globale de la société. Ainsi, même
si comme l'écologie politique, nous prônons
l'autodétermination existentielle, culturelle, politique et
proposons une critique du travail qui entend aller au-delà de
l'illusion d'une humanisation de ce dernier pour réexplorer la 8 Introduction
dimension de l'autonomie, nous partons du travail dont
l'essentiel de l'activité est langagière et de son analyse
contrairement à l'écologie politique qui, à travers Françoise
Gollain (2000), indique qu'une critique du travail ne peut se
faire par la valorisation de la parole. Or, il nous semble que
pour aller vers cette autonomie existentielle, culturelle et
politique, il faut revaloriser ce qu'il y a de spécifiquement
humain : la parole, la langue, le langage. Face à l'avenir du
travail, sa place dans la société, nous souhaitons que le temps
passé au travail aille en diminuant pour laisser la place non
seulement à un partage d'activités de travail mais aussi de
loisirs sachant que notre critique de la société de travail ne porte
pas tant sur le travail lui—même, son existence, mais sur ce qu'il
entraîne et aggrave. Il entraîne une rationalisation marchande de
la société, et, en même temps que le travail crée du lien social
(Castel R., 1998), il le déconstruit (Gorz A, 1998).
Notre hypothèse est que, puisque le langage est un lien
social tant au niveau macro que micro et que le travail est lui
aussi un lien social (Castel R.,1998), il faut repenser le travail
par le travail langagier, l'instrumentalisation du langage et donc
le revaloriser. Notre hypothèse est que c'est par le travail et
dans celui-ci que doit naître une critique, par la confrontation
des individus à l'instrumentalisation de leur parole, langue et
discours, par la perte de leur autonomie langagière en tant qu'ils
sont parlés, devenant des locuteurs non énonciataires fondant,
selon nous, la perte de leur autonomie existentielle, culturelle et
politique. Ainsi, comme André Gorz qui s'appuie sur le Sujet
défini par Alain Touraine comme un sujet qui lutte pour son
autodétermination, notre réflexion se centre sur ce sujet que
nous définissons comme un locuteur acteur social. Pour faire
naître une autonomie chez les individus, nous posons que le
travail langagier est un point de départ parce que nous
supposons que repenser le langage au travail, c'est repenser le
statut de locuteur du travailleur et ceci lui permettra de réfléchir
sa pratique sociale puisque nombre d'auteurs dénoncent le fait
que le travail déborde ses champs d'activités entrant (hantant)
dans la vie hors travail. Il faut donc nous servir de ce
franchissement de frontières qui apparaît justement comme une
Pour une démarche ergolinguistique 9
limite à la rationalisation du langage avant que la société ne
s'enfonce dans une rationalisation des échanges quotidiens.
Pour ce faire, il faut repartir du sujet et de la position qu'il
occupe comme étant aujourd'hui la plus centrale dans son
existence : le travail et réapprendre à penser à partir du sujet.
Ainsi, si « l'autonomie dans le travail est peu de choses en
l'absence d'une autonomie morale, culturelle et politique qui
naît de l'activité militante et de la culture de l'insoumission, de
la rébellion, de la fraternité, du libre débat » (Gorz A., 1997 :
72), il faut se demander comment naît cette autonomie, si
l'individu est capable de faire naître cette autonomie c'est—à-
dire s'il est prêt, s'il en a la possibilité ; ceci nous questionne
sur la possibilité de recul de l'homme sur son travail et sa
possibilité d'action et de transmission ou retransmission à la
société pour le changement. Nous souhaitons travailler sur cette
capacité réflexive du sujet tourainien à se comprendre lui-même
constituant la source et le fondement de la critique sociale ; ceci
pose la question de la position du scientifique, de l'observateur,
intellectuel ou acteur et de sa méthode d'intervention. En effet,
Alain Touraine indique que le rôle du sociologue consiste à
élever cette capacité au plus haut niveau possible. C'est ce que
nous, linguiste, souhaitons faire à partir d'une démarche
particulière d'analyse du travail langagier pour une critique de
celui-ci.
Notre analyse du travail envisage un retour possible de
celle—ci vers les situations de départ parce qu'elle vise une
transformation qui ne peut se faire, pour nous, que dans le but
de développer l'autodétermination et l'autogestion pour
atteindre une autonomie. Pour cela, nous souhaitons poser et
développer dans ce volume des premiers éléments d'une
démarche linguistique relevant de ce qui pourrait s'appeler
ergologie linguistique ou ergolinguistique. La démarche veut
aider les individus à résoudre un problème lié au travail dans
lequel le langage se trouve directement impliqué (Fishman J.,
1971) et ce dans une perspective écologique énoncée
précédemment ; pour ce faire, elle s'appuie sur l'explicitation
dans les discours des hommes et des femmes au travail des faits
langagiers relatifs à leur travail sous un angle particulier celui
10 Introduction
de la formation en situation de travail : elle organise l'analyse
du travail pour qu'elle soit formatrice, transformatrice et donc
critique.
Le point de départ de la réflexion ergolinguistique est le
travail du Centre d'Études et de Ressources en Information
Sociale (désormais CERIS) de l'Institut du Développement
Social de Haute Normandie, - réflexion dans laquelle nous nous
trouvons impliquée puisque nous sommes au moment de cette
analyse attachée de recherche de ce centre- sur l'analyse du
traitement de l'information dans une perspective de
transformation de ce traitement afin de servir au plus près le
projet institutionnel en développement'. Il s'insère dans un
contexte de demande sociale énoncée aux linguistes lors des
deuxièmes journées d'étude sur la recherche documentaire
(1995) (désormais JRD), journées réunissant professionnels de
l'information et de la documentation et enseignants chercheurs,
chercheurs et étudiants de différentes disciplines. Lors de ces
journées, deux documentalistes du CERIS remettent en cause
les principes de l'indexation « classique ». L'une demande
explicitement aux linguistes de trouver de nouvelles règles pour
le langage documentaire et de nouvelles méthodologies pour
l'indexation. En effet, pour elle, l'indexation est une pratique ;
pour l'autre, la médiation documentaire, mise en oeuvre par
l'indexation, ne se passe pas entre un auteur et un utilisateur
mais prend en compte le discours de l'organisation et le
documentaliste devient un énonciateur. Cette remise en cause
s'oppose au point de vue d'autres professionnelles présentes
lors de ces journées d'étude : les enseignantes de l'indexation
proposent de considérer, en suivant le modèle de la norme
Afnor (1978), l'indexation comme une technique. Ce volume
cible non pas le traitement de l'information mais leur
activité de travail symbolique : l'indexation ou l'utilisation
du langage documentaire pour la description des documents
L'Institut développe un projet de formation centré sur l'autoformation
avec pour le CERIS le développement du multimédia et de ressources
éducatives.
Pour une démarche ergolinguistique 11
destinée à la recherche documentaire automatique des
formateurs, stagiaires et professionnels de l'action sociale.
Ainsi, parce que les discours des JRD n'ont pas reçu de
réponses de la part des linguistes, nous les relions à ceux
produits dans le contexte de l'analyse de traitement de
l'information du CERIS.
Notre recherche se centre sur les discours des
professionnelles du CERIS sur l'indexation. Face à une pratique
définie dans la théorie documentaire se trouve une autre
pratique du langage documentaire apparaissant comme une
pratique de transformation de leur travail documentaire.
L'opposition sur l'activité de travail symbolique semble se
fonder sur une différence d'appréhension de la méthode de
travail. En effet, le discours sur le travail indexationnel se
caractérise par l'énonciation d'une action sur le langage
documentaire, une action sur d'autres pratiques langagières.
Pour les professionnelles du CERIS, l'indexation semble
correspondre à un double travail sur le langage documentaire :
les documentalistes effectuent une action sur le langage
documentaire et une action par le langage documentaire sur des
professionnels, ceux du travail social dont la pratique
professionnelle est langagière et vers laquelle tend leur
indexation.
Le langage apparaît comme un objet sur lequel le travail
agit « on fait le choix de travailler sur (...) la signification
et non la désignation (en gras dans le texte). (...) «par le
positionnement et le développement de certains concepts
opératoires, (...), par le sens contenu dans des liens mêmes
joignant des concepts plus ou moins stabilisés ou en
mutation » (Batime C., 1995 : 20).
Le langage apparaît comme un moyen par lequel le travail
agit. « Le choix de tel ou tel descripteur revêt une grande
importance, puisqu'il s'agit rien moins que de conforter ou
de bousculer certaines visions du monde ». (Buisson C.,
1995: 124).
¤¤12 Introduction
La lecture d'autres discours professionnels de l'information
et la documentation nous amène à constater l'existence d'une
crise plus globale portant sur l'avenir du métier face à
l'automatisation des tâches, crise énoncée à différents moments
et différents endroits. Dans un numéro spécial de la revue
professionnelle Documentaliste (1995), tous les auteurs, parmi
lesquels se situe le Président de l'Association des
professionnels de l'information et de la documentation (ADBS),
proposent de passer par une phase de ré-ingénierie, une phase
qui repense le travail. Le travail est repensé en terme de
fonction et non plus en terme de technique. Il s'agit d'affirmer
un discours, un message celui de la médiation documentaire.
Mais bien que proposant la fonction de médiation documentaire
comme fonction principale du métier, ces auteurs ne remettent
pas en cause sa méthode de travail, l'indexation. Notre
hypothèse est que l'indexation telle qu'elle est remise en
cause dans les discours du CERIS, repense la fonction de
médiation comme une nouvelle compétence dans le travail
du documentaliste. Ainsi, il ne s'agit pas de développer de
nouvelles techniques mais de mettre en avant cette
compétence à partir de ces discours parce qu'ils énoncent
des savoirs sur leur rapport au langage autrement dit sur
leur activité langagière de travail.
Notre analyse du travail documentaire langagier développe
une méthode de production de ces discours dans le but de faire
verbaliser les savoirs du travail parce qu'ils sont, selon notre
hypothèse, la manifestation d'une nouvelle compétence et donc
d'une autodétermination face aux techniques documentaires et à
l'organisation du travail de l'institut. De plus, il faut dans le
même temps, développer une méthode d'analyse de leur
production et tout ceci dans le contexte d'une critique
écologique du travail langagier à savoir une critique de
l'instrumentalisation, de la rationalisation du langage par la
théorie documentaire car face à cela, se trouve un locuteur
acteur social révélant une autodétermination langagière. Ceci
nous oriente vers une démarche ergolinguistique précise qui
emprunte pour se développer des concepts à d'autres disciplines
notamment à celles rencontrées dans le champ des disciplines
Pour une démarche ergolinguistique 13
analysant le travail. Cet emprunt fonctionne sur le principe des
trois opérations que distingue Bruno Latour (1996) parce qu'il
permet de construire une discipline en même temps que son
objet de recherche. Il indique ainsi qu'il existe toujours, au
préalable, un état des choses (énoncé scientifique dans des
champs disciplinaires, savoir-faire dans des organisations,
objets techniques) ; pour se former, une discipline a besoin de
ces éléments préexistants. La première opération construisant la
discipline est désignée par le terme de parasitage. Les acteurs se
réapproprient les notions, savoir-faire et concepts, et les
transforment si bien qu'un domaine de connaissance émerge.
Cette réappropriation renvoie au terme de reformatage. Enfin, le
retour des concepts produits vers les situations de départ pour
les transformer est appelé performation.
Ainsi, notre étude s'appuie sur la réflexion de linguistes du
champ de recherche Langage et Travail parce qu'ils s'attachent
« à suivre la parole sur le terrain du travail quotidien, dans
l'atelier, le bureau, le chantier » (Lacoste M., 1994 : 45) et que,
pour ce faire, il propose de développer une démarche
linguistique qui puisse produire des connaissances contribuant à
mieux connaître l'homme et la femme au travail (Boutet J.,
1995). Cette démarche linguistique doit pouvoir répondre, selon
Josiane Boutet, à trois questions théoriques :
1. à celle du sens qui concerne l'opposition entre la
transparence du langage, l'opérativité de la
communication et les tensions sur l'attribution du sens,
les ajustements,
2. à celle de l'activité correspondant à l'analogie entre
activité de travail et activité de langage,
3. à celle de la verbalisation du travail ou encore la mise
en mots du travail.
La démarche ergolinguistique souhaite effectivement
répondre à ces trois questions mais selon un principe particulier,
phase de reformatage :
14 Introduction
- elle s'attache à la production des connaissances : en tant
que a) ces connaissances émanent des professionnels eux-
mêmes et b) que cette production soit formatrice pour aller dans
le sens d'une autodétermination.
Il s'agit donc d'envisager en premier lieu la question de la
verbalisation du travail en tant qu'elle permet de produire et
faire produire des connaissances sur le travail par les
professionnels eux-mêmes, cette question permet, et, en second
lieu de répondre aux deux autres questions théoriques (sens et
activité) à laquelle nous ajoutons celle de la formalisation des
règles du travail.
La question de la verbalisation du travail se fait dans un
contexte de formation en situation de travail dans lequel les
professionnels ne sont pas des consommateurs mais des
producteurs de savoirs (Chartier D., Lerbet G., 1993). La
réponse aux trois questions théoriques (sens, activité et
formalisation) est alors partagée, travaillée ensemble (par le
linguiste et les professionnels) par l'intermédiaire de la question
de la verbalisation. Nous remettons ainsi en cause ce principe
de production des connaissances. Produire des connaissances
sur le travail en vue de le transformer, c'est partir des situations
de départ pour ces situations de départ c'est-à-dire partir de
l'explicitation du travail par les professionnels eux-mêmes.
L'hypothèse est que d'une part, les connaissances sont
produites non pas uniquement par le chercheur mais émanent
aussi et surtout des professionnels et d'autre part, il y a
transformation parce que la co-énonciation de leurs savoirs est
une pratique de formation car elle est la manifestation de
l'expérience formatrice (Courtois B., 1997). Cette notion
renvoie à trois phases qui permettent aux professionnels de
réfléchir sur leur travail et de se former : la première est celle de
l'expérience concrète, la seconde celle d'expérience réfléchie et
la troisième celle de la conceptualisation. Il nous semble que
ces discours sont entre la seconde et la dernière. Celle-ci se fait,
non exclusivement, avec le chercheur car ce dernier
problématise suivant un champ et des outils théoriques
particuliers ; ceci correspond à la phase de performation. La
Pour une démarche ergolinguistique 15
notion de compétence permet le passage de l'expérience
concrète à l'expérience formatrice par le rapprochement des
termes travail et formation (Dugué E., 1999: 15-16) : « le
modèle de la qualification a mis en place la séparation entre le
monde du travail et celui de la formation. C'est l'école qui
transmet le savoir professionnel. (...) La logique de la
compétence, elle, s'appuyant sur le postulat que le savoir
n'existe qu'en action, entraîne une intégration entre formation
et travail. C'est le lieu de travail qui devient formateur ».
Ainsi, la démarche ergolinguistique c'est-à-dire scientifique
et 'formatrice' en empruntant des concepts tant à la linguistique
sociale et sociologie du langage qu'aux disciplines qui
s'intéressent au travail telles que l'ergonomie et la sociologie
permettra de faire produire des discours explicitant des faits
relatifs au travail et d'analyser leur production comme réponse
aux trois questions théoriques. Penser et travailler la pratique du
langage documentaire, c'est énoncer des savoirs du travail. La
production de cette énonciation renvoie, selon notre hypothèse,
à une compétence langagière. Pour que la verbalisation de ces
savoirs soit formatrice, il faut valoriser, faire reconnaître dans le
discours cette nouvelle compétence comme une pratique de
transformation du métier et non donner de nouvelles règles ou
méthodologies d'indexation.
Développer une méthode de production de ces discours ne
renvoie pas à un recueil de corpus. L'objet de l'ergolinguistique
n'est pas de constituer un corpus même si cela peut être l'un des
effets, ce n'est pas l'objectif car l'objectif est l'activité de
formation et de transformation. Le terme même de recueil ne
convient pas car il n'envisage pas l'échange, la participation des
professionnels. Toutefois, selon la perspective méthodologique,
les discours écrits peuvent être considérés comme du corpus
préexistant (Marcellesi J. B., 1987) car comme ces documents
sont ceux du travail, ils sont déjà là mais même si ces
productions sont des données à analyser elles sont produites
dans et pour une situation de travail. Elles sont, pour nous, la
manifestation de l'expérience formatrice (Courtois B., 1997).
Introduction 16
Nous commençons donc par expliciter la démarche que nous
suivons pour construire et répondre à la question de la
verbalisation du travail dans la mesure où elle doit se définir
comme une méthode d'entretien pour faire dire, produire de
manière formative cette compétence. Pour se réaliser, elle a
besoin :
1. qu'il existe un discours au travail,
2. que le linguiste connaisse le travail qu'il a à analyser et
qu'il aide à transformer,
3. que les savoirs existent chez les professionnels,
4. que le linguiste sache les faire dire, expliciter de telle
sorte que cela soit un moment formateur.
La démarche ergolinguistique développe une méthode
globale de verbalisation, de production des savoirs relatifs au
travail langagier. Ainsi, à partir d'une réflexion émanant de
l'écologie politique sur l'analyse critique du langage au travail
d'une part et sur la position du linguiste dans cette analyse
d'autre part, nous partirons du concept d'historicité d'Alain
Touraine (1965) définissant l'action de la société sur son
fonctionnement « le travail sur le travail » pour envisager que le
discours en situation de travail, posé par le champ Langage et
Travail, peut repenser son travail. En effet, l'ergonomie permet
non seulement au chercheur de connaître le travail mais aussi
l'existence des savoirs en action des professionnels : elle
propose une définition du travail à travers d'une part, trois
niveaux d'analyse du travail (Teiger C., 1993) et d'autre part, la
notion de l'activité de travail (Montmollin de M., 1996). En
fonction de ces principes posés, la méthode de la production
peut se faire en s'appuyant sur celle des entretiens d'Alain
Blanchet «dire et faire dire » (1991) notamment sur ses
stratégies d'écoute et de relance.
Nous procédons ensuite à l'analyse de cette production en
termes d'instruments méthodologiques et de résultats d'analyse
pour répondre à la question du sens, de l'activité et de la
formalisation des règles de travail, réponse qui permet de
Pour une démarche ergolinguistique 17
déterminer l'existence d'une compétence langagière. Dans un
premier temps, nous présentons les outils d'analyse qui
caractérisent ce discours en situation de formation au travail
énonçant une compétence. Ces outils sont ceux de l'étude de la
variation lexicale du terme indexation, étude utilisée par la
sociolinguistique, notamment par Jean Baptiste Marcellesi et
Bernard Gardin, auteurs sur lesquels nous nous appuyons
principalement. En effet, nous retenons de l'analyse lexicale de
Jean Baptiste Marcellesi (1971) l'idée de pouvoir rendre
compte, à partir d'un mouvement lexical, d'un mouvement de
comportement que nous traduisons en termes sociologiques
(sociologie de l'action) en mouvement social. Nous retenons,
par ailleurs, la grille de l'analyse lexicale de Bernard Gardin
(1980) avec le repérage dans le discours du statut du mot
indexation, des énoncés définitoires et des agents animés se
trouvant dans l'environnement de ce terme. Il nous semble que
cette grille peut encore et alors permettre de répondre aux trois
questions théoriques de Josiane Boutet adaptée à notre étude
pour mettre en évidence une compétence langagière, ce qui
donne :
- répondre à la question du sens, c'est savoir comment on
parle de l'indexation, quel terme est utilisé, quelle est la
pratique du langage documentaire ; cette question renvoie aux
savoirs en action...
- répondre à la question de l'activité, c'est repérer les sujets
animés de l'indexation c'est-à-dire les acteurs, le rapport des
acteurs ; cette question renvoie aux relations sociales ...
- répondre à la question de la verbalisation, c'est déterminer
la capacité à formuler des règles c'est-à-dire à définir
l'indexation ; cette question renvoie au travail normé qui
permettrait de s'emparer d'un modèle culturel de circulation de
I' information ...
Ainsi, dans un second temps, nous proposons les résultats de
cette analyse d'une part, par le biais d'une analyse comparative
synthétique des discours et d'autre part, en donnant une réponse
théorique aux trois questions posées (activité, sens et
18 Introduction
formalisation des règles de travail) à travers l'association des
notions de la sociologie du langage à celles de la linguistique
sociale permettant de définir l'existence d'une compétence
langagière.
PARTIE I
LA QUESTION DE LA
VERBALISATION DU TRAVAIL
OU
COMMENT FAIRE DIRE DES
SAVOIRS RELATIFS AU TRAVAIL CHAPITRE 1
LA POSITION DU LINGUISTE ET SA
MÉTHODE D'INTERVENTION Chapitre 1 —La position du linguiste... 23
Statut et rôle du linguiste dans le travail
Le linguiste est -il techniciste ou humaniste ?
La question de la verbalisation du travail n'est pas sans nous
interroger sur la position de celui ou celle qui va faire verbaliser
ce travail. Ainsi, le linguiste qui développe la démarche
linguistique pour contribuer avec des sciences du travail à
mieux connaître (et transformer) l'homme et la femme au
travail à travers la réponse aux trois questions théoriques peut
avoir un engagement « humaniste » selon le terme de Josiane
Boutet. Dans ce sens, il s'oppose à un autre, « techniciste »
correspondant à des formes d'aménagement du travail passant
y compris par la participation à l'élaboration de produits
techniques comme les systèmes-experts » (Boutet J., 1993 : 10).
Il nous semble qu'il existe une contradiction entre produire des
connaissances pour connaître l'homme au travail et le
transformer et ne pas vouloir participer à des formes
d'aménagement du travail, formes qui ne passent pas
uniquement par la création d'outils.
En ce qui concerne notre engagement vis-à-vis de
l'utilisation du langage dans le travail technique documentaire,
il est résolument humaniste en tant qu'il souhaite d'une part,
contribuer à mieux connaître le travail langagier de l'homme et
la femme au travail et ce à travers la connaissance d'une
technique, l'indexation et d'autre part, lutter contre la
déshumanisation du langage, croire en l'individu et sa capacité
de changement. Toutefois, en ce qui concerne l'opposition entre
humaniste et techniciste, il semble qu'elle n'est pas pertinente
parce que la technique est le fondement de l'humanité :
« humanisation et technique ne sont qu'une seule et même
chose, puisque humaniser signifie anéantir le naturel et que
cette opération se fait à l'aide de la technique. » (Méda D.,
1995 : 154). Il s'agit, pour nous, de déplacer le linguiste sur la
critique de la technique dans la société de travail. Parce que,
24 Partie 1 — La question de la verbalisation du travail
face à ce rapport au monde « où celui-ci est considéré à la fois
comme un champ à transformer, comme un réservoir d'où
l'homme tire ce qui lui est utile et comme l'extériorité qui lui
permet de se construire en tant qu'homme ». (Ib., 154-155), il
faut en montrer les limites avant qu'il n'aboutisse à ce
qu'André Gorz (1991) appelle la « raison cognitive-
instrumentale » car « au bout de ce chemin surgira tout
naturellement la «philosophie de la mort de l'homme » dans
lequel se trouve le langage.
Le linguiste doit réfléchir sur ce que Bruno Latour (1991)
propose comme la seule solution possible à savoir « gérer (le
mieux possible) cet état de fait, c'est-à-dire remplacer la folle
prolifération des hybrides par leur prolifération réglée et
décidée en commun ». Notre travail intervient dans un contexte
de prolifération d'hybrides : indexation automatique, indexation
assistée par ordinateur.
L'écologie politique critique le rapport de la technique et du
rapport humain comme force de transformation de la nature et
de la société et pose l'intervention de l'intellectuel ou encore du
sociologue dans cette critique. Elle est favorable à un recours à
la technique mais dans une perspective anthropologique et
critique (Gollain F., 2000: 41). La position du linguiste au
travail doit donc s'envisager sous ce rôle particulier qu'est celui
de l'intellectuel dans la mesure où il pose « dans sa
quintessence le refus de la nécessité, et par là, la nécessité de
mettre en acte par chacun la liberté, l'autodétermination dont il
est porteur : l'intellectuel se pose comme la conscience de son
temps : assumant publiquement les intentions diffuses, la
mauvaise conscience et l'aliénation de tous ». Mais ce qui
constitue, pour nous, la définition première de l'intellectuel
c'est qu'il exige que les hommes prennent conscience de leur
malheur afin qu'ils se révoltent contre lui (Roman J ., 2000 :
102). Toutefois, ce rôle ne va pas de soi, il n'est pas sans
questionner son statut : universitaire, chercheur, apprenti
chercheur, autre tel que formateur, salarié dans une
entreprise,... ? En tant qu'universitaire tout d'abord, la place du
Chapitre 1 —La position du linguiste... 25
linguiste dans l'analyse du travail nous pose problème car nous
ne sommes pas loin de penser dans les termes de Joël Roman de
«progressive rétractation de l'Université hors de l'espace
public, et sa dissociation de la vie intellectuelle » ; il dénonce
alors la position de l'étudiant —apprenti chercheur— et de
l'enseignant-chercheur. Même si nous ne généralisons pas ses
propos, pour nous, effectivement, du côté étudiant, « aller à
l'université, ce n'est plus fréquenter un lieu de culture et de
libre débat, mais acquérir une formation » (Ib.). A l'université,
il ne vous est pas demandé de réfléchir en commun, avec, mais
de réfléchir seul ou pour votre diplôme, dans la solitude de
votre travail, de votre apprentissage. Anonymat, violence,
compétition, fausse démocratie voire exclusion et tout ceci peut
se rencontrer du côté des enseignants vis—à—vis des étudiants. Il
ne nous est pas appris à réfléchir mais à produire (la qualité des
productions est d'ailleurs contestable et contestée par des
enseignants non mandarins mais à qui on ne donne pas ou retire
la parole). L'université n'est pas exempte des difficultés des
conditions et des pratiques de travail pourtant elle n'analyse pas
ce qu'elle produit alors qu'elle produit ce qu'elle analyse. « Du
côté des enseignants, de même, être universitaire ne veut pas
nécessairement dire choisir d'être intellectuel, mais représente
une option de carrière comme une autre ». Nous avons ressenti
et ressentons ce que l'auteur décrit comme un divorce entre la
vie intellectuelle et la vie universitaire « où seuls des marginaux
dans l'Université ou, à l'autre pôle, des mandarins au faîte de
leur carrière peuvent encore prétendre assumer les deux
fonctions ». En fait, il nous semble qu'aucun statut, qu'il soit
universitaire, chercheur ou formateur d'un organisme privé ou
public, n'est plus privilégié par rapport à l'autre dans l'analyse
du travail. Parce que même si la recherche universitaire se croit
plus libre que le salarié du privé en s'intéressant à une demande
sociale ne l'est pas forcément plus car un ensemble d'éléments
extérieurs intervient qui guide la recherche comme le précise
François Aballéa (1995: 19) à travers l'analyse suivante :
a) les historiens des sciences ont montré que les
chercheurs inscrivent leurs questions parmi celles qui font

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