ANALYSE DU DISCOURS ET DES PROVERBES CHEZ BALZAC

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Balzac se montre attentif dans tous ses romans à découvrir les lois qu'expriment les proverbes, surtout les proverbes détournés. Le présent ouvrage essaie de conduire le lecteur à travers ce procédé balzacien qui consiste à déformer légèrement le proverbe, afin d'élaborer un message qui possède les caractéristiques de l'énoncé proverbial, mais qui n'appartient pas à une forme répertoriée en tant que proverbe.
Publié le : mercredi 1 mars 2000
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EAN13 : 9782296409217
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ANALYSE DU DISCOURS ET DES PROVERBES CHEZ BALZAC

@ L'Harmattan, 2000

ISBN: 2-7384-9001-8

Fernando Navarro Dominguez

ANALYSE DU DISCOURS ET DES PROVERBES CHEZ BALZAC
Préfacé par Jean-Claude Chevallier
Université de Paris-Sorbonne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements à
Gérald Barcelo qui a traduit en français le présent ouvrage. Marie-Alix Le Loup, Professeur Agrégé de Lettres Modernes, qui en a assuré la relecture.

Préface

Il ne fait pas partie des grands. Il n'est pas de ceux qu'on lit d'ordinaire ou qu'on cite. Balzac est l'auteur du Père Goriot, d'Eugénie Grandet, d'Illusions perdues, du Lys dans la Vallée. Chacun le récite et s'en fait presque une définition. Mais Un début dans la vie !... Il n'est pour le savoir et pour le dire que de "bons balzaciens". Et pour étudier l'œuvre... presque personne. En cinquante ans une ou deux éditions qui se parent du titre de "critiques", et c'est tout. Le curieux doit aller aux œuvres complètes ou à "l'intégrale" de la Comédie humaine pour l'y trouver. La raison de cet effacement? Longue nouvelle ou roman court? Mais L'illustre Gaudissart et Gobseck et La duchesse de Langeais ne le sont pas moins. Et ils ont mérité plus qu'une attention lointaine et distante. L'auteur lui-même n'avait pas ces dédains. A sa sœur Laure qu'il dédiait l'ouvrage: "Que le brillant et modeste esprit qui m'a donné le sujet de cette scène, en ait l'honneur!" Et des Jeunes gens (premier titre d'Un début dans la vie), en février ou mars 1842, il lui écrivait, assuré, qu'ils "ont fait un volume, et je regarde cela comme une des perles de la couronne." Pas moins d'estime, le 14 mai suivant, dans une lettre à Mme Hanska: "Hier, j'ai fmi Le voyage en coucou (autre titre primitif d'Un début), une histoire de jeunes gens, pour le Musée des Familles, et qui a coûté autant de travail qu'un poème." Ajoutons que le public immédiat allait au même jugement si l'on en croit une lettre du 15 novembre, à la même Mme Hanska, et où il était annoncé que l'œuvre avait reçu "l'approbation des gens difficiles" . Mais on sait le cas qui est fait de l'opinion d'un auteur sur son œuvre. La critique et la postérité préfèrent les leurs. Elles peuvent à un esprit reconnaître puissance, talent, lucidité, profondeur et pénétration; elles ont souvent besoin pour être de ne pas souscrire aux hiérarchies qu'il dressait de ses productions. Sans éprouver la nécessité de s'en expliquer, elles tiennent, en somme, que les forces qui ont produit l'œuvre s'évanouissent dès qu'il s'agit de la juger, de l'évaluer. Elles font comme si la même tête qui analyse, ordonne, perce et décrit le monde, avec une justesse qu'elles

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admirent et encensent, errait dans la mesure, dans la comparaison et dans le classement de ce qu'elle a engendré. Elles lui refusent les vertus qu'elles s'approprient et lui accordent les insignes facultés dont volontiers elles se croient ou se savent privées. Ce qui a valu à l'œuvre ce relatif désintérêt, ce qui a fait cette ombre légère où elle est demeurée, on ne l'établirait qu'avec incertitude. Quarante-neuf des personnages qui y paraissent reviennent ailleurs dans la Comédie humaine. Et c'est dans cet ailleurs qu'on va les chercher, les ausculter, les confesser. Parce qu'ils y tiennent plus de place? parce qu'ils y sont plus euxmêmes, mieux étalés dans leur histoire et plus représentatifs de leur caractère et de leur temps? Ce n'est vrai qu'en partie et on comprendrait que chaque rencontre d'un être, d'importance aussi brève et aussi fugitive qu'elle soit, retînt l'attention. La composition d'Un début dans la vie? Plusieurs histoires dans la facilité y surgissent, venant d'ici ou de là, prêtes à prendre place ailleurs et qui, soudain, trouvent ici leur office; elles servent aux conversations de voyage ou constituent le fond de l'œuvre. La mise en marche du récit est lente? Elle tarde comme le départ d'un coucou qui espère faire le plein de voyageurs? A chaque étape de son commencement il manque une pièce? "Un coup d'œil rapidement jeté sur la vie du comte de Sérisy et sur celle de son régisseur est ici nécessaire pour bien comprendre le petit drame..." Quatre pages plus loin: "Expliquons maintenant le sujet du brusque voyage et l'incognito du ministre d'Etat." Une page encore et: "Ici, quelques mots sur la vie du régisseur deviennent indispensables." Ce n'est cependant pas assez: "Pendant cette délibération mutuelle [..,}, il n'est pas inutile d'expliquer quels liens rattachaient Pierrotin à madame Clapart." Cela fait, "la voiture à Pierrotin" pourra s'élancer sur la route de l'Isle-Adam. On ne s'embarrasse pas, certes, de transitions plus discrètes ou mieux effacées: pratique de feuilletoniste. Mais n'en trouverait-on pas tout autant, fruits de la hâte, dans "les plus grandes créations balzaciennes" ? On ne se fait pas faute du reste de souligner que ces facilités ne méritent pas qu'on s'y arrête. Le souffle, la force, la vision de notre écrivain, son étendue emportent tout, soulèvent tout et réduisent en poudre ces détails, ne leur laissant pas le loisir d'être des imperfections. Non, ce qui éloigne d'Un début dans la vie, ce pourquoi on fait la fine bouche devant ces pages est sûrement

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ailleurs. Peut-être dans l'idée que voulant dresser "un code de sagesse pratique pour jeunes gens", on choisit de montrer les premiers pas dans le monde d'un jeune garçon "malheureusement doué d'une sottise que ne soupçonnait pas sa mère." Et que, pour ce faire, on le cale dans une voiture, livré au hasard des conversations de voyage et, plus précisément, aux facéties, aux dérisions, aux farces, aux jeux de mots d'un ou deux loustics qui ne respectent rien. D'un rapin et de son maître qui multiplient les déformations de proverbes. Et là, pense-t-on, Balzac ne fait pas dans la légèreté. Comme Schmucke, comme Nucingen dont on vous rappelle à longueur de pages l'accent germanique, Mistigris détourne les expressions consacrées, accumule les cocasseries. Et, à ce qu'on juge probablement, plus "mauvaises" les unes que les autres. "La mode d'estropier les proverbes régnait dans les ateliers de peinture", précise Balzac. "C'était un triomphe que de trouver un changement de quelques lettres ou d'un mot à peu près semblable qui laissait au proverbe un sens baroque ou cocasse." On ne lui fera pas un mérite -historique ou sociologique- d'en proposer un large échantillon. On voudra se souvenir qu'il avait "mauvais goût", qu'en tout et partout il inclinait à la démesure et ne gouvernait pas sa puissance. Cette multiplication continue du même procédé? Une "faiblesse" donc du "grand homme". Et on la lui passera en faisant silence sur la chose. Lui-même, son tour d'esprit ne le portait-il pas d'ailleurs à de semblables plaisanteries? Il n'est pas sûr qu'il n'en aurait pas usé -et abusécomme son personnage. Et n'en eût pas tiré fierté. Bref, on décrète, et souvent sans l'avouer, que la surabondance de ces verrues déparerait l'œuvre et que celle-ci en deviendrait un divertissement, une curiosité légère et leste, un jeu sans conséquence, un prétexte à faire pirouetter les langues et les mots, loin de la gravité, de la puissance et de la splendeur féconde des "chefs d'œuvre". On serait surpris du nombre d'éditions qui de ces proverbes "estropiés" ne font même pas état ou qui se bornent à en signaler l'usage immodéré, "sans discrétion et sans esprit". Or, ces "défauts" ou ces "facilités", ces "taches" ou ces "fausses notes", ces prétendues "erreurs de goût", Fernando Navarro Dominguez en fait l'objet de son étude. C'est à eux qu'il consacre toute son attention et, dans cette voie, il eut peu de prédécesseurs. Si l'on excepte A. luillard en 1984 et N. Satiat en 1991, presque personne n'a consenti à donner sérieux, importance, gravité à ce

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qui s'offre sous les dehors du jeu, de la désinvolture et de la plaisanterie -par défmition "mauvaise". Ce qui a été ordinairement négligé devient ici central. De la cinquantaine de "parémies" qu'il veut trouver dans le roman, F. Navarro Dominguez découvre que trente-sept sont "déformées", tordues ou perverties. C'est beaucoup de matière pour qu'on l'écarte d'un revers de la main. Le titre que finira par prendre l'œuvre fait sans doute d'Oscar Husson le héros fédérateur. Il ne lui donne pas pour autant une hégémonie qui frapperait d'ancillarité les autres personnages, leurs paroles, leurs actions, leurs aventures, leurs opinions, leurs gestes. Les titres successifs avancés par Balzac, les titres essayés puis congédiés le disent suffisamment. Et F. Navarro aurait pu s'en aider, s'il avait cru devoir trouver une caution au choix qu'il faisait. S'il avait voulu qu'une autorité l'assure et du poids et de l'importance de ce qu'il allait examiner. Les Jeunes Gens, Le Danger des Mystifications, en effet, le disent assez. Et s'il n'a jamais été désigné par Oscar Husson, le roman l'a été par Mistigris ("Il y a bientôt un an que Mistigris est fait" - Lettre à Mme Hanska, 7 avril 1843 - Minuit). Or, on ne peut faire qu'à une ou deux exceptions près ce ne soit lui, Mistigris, l'auteur des "proverbes déformés", lui dont "tous les détails de la physionomie annonçaient l'esprit railleur de Figaro." Quelque sujet que ce soit aurait besoin de moins pour mériter examen. Le proverbe est un condensé d'expérience, un jugement statistique, juste ou approché, illusoire aussi bien. Lâché à l'occasion d'un discours ou d'un événement, il entend les valider, en dire le caractère imprévisible, obligé et attendu. Par là il approuve ou condamne celui qui les a amenés à l'existence. Il est aussi ce qui les analyse, grossement et dans la simplicité, dans la simplification; événement ou discours, il les classe, il les ramène à un cas dont il serait le modèle, dont il ferait la théorie. Homme, animal ou chose qui varient, qui accélèrent et précipitent leur variation, la multiplient et accroissent la fréquence de la multiplication, indistinctement deviendront une pierre qui roule; et l'argent, la nourriture, l'éclat, toute espèce de biens, d'avantages et, plus généralement, d'éléments qui s'acquièrent, dont on se pare, se fortifie ou s'enrichit, se convertiront, également, en mousse. Et des uns aux autres, comme une règle, comme une nécessité admise et reconnue, s'établit la relation que l'on voit -que chacun voit ou s'accorde à voir -de la pierre qui roule à la mousse. Un corps de

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"lois" à structure simple, dans laquelle le plus souvent A veut B, s'institue ainsi. Et de "lois" qui se juxtaposent, qui s'ignorent entre elles et peuvent aller, en conséquence, jusqu'à se contredire sans mettre en péril leur existence. On trouve tout et de tout dans un "recueil parémiologique". Et voici que toutes ces corrélations (de l'uniformité et de l'ennui, de l'argent et du suisse, des bons comptes et des amis, etc.), toutes ces "lois", on les altère, on perturbe leur formulation. Voici qu'on pervertit l'instrument de mesure, qu'on le dérègle. Qu'on le tourne en dérision et, sous sa nouvelle forme, claudicante, falsifiée, qu'on l'applique tout de même; qu'on lui demande de tenir la même fonction que sous sa forme canonique. Ce qui se passe alors mérite qu'on s'y arrête. Le proverbe faisait entrer un événement ou un discours local, singulier, circonstanciel dans une case. Il l'obligeait à prendre l'allure d'un schéma que l'on réputait, répute et, pense-t-on, réputera accepté de tout le monde. Il était, qui lui préexiste, le discours anonyme, collectif appelé par l'événement et qui l'éclaire, lui donne forme intelligible et le juge. Le proverbe altéré, distordu feint bien de faire de même. Il se donne l'air, lui aussi, d'être le discours de tout le monde que la circonstance, elle aussi, a cité à comparaître. Mais ce n'est pas lui, en fait, qu'elle a directement convoqué. C'est l'autre, "le vrai", "le connu", "le répandu", "le canonique". Et, dans le même temps qu'il répond et va se présenter, elle offte les moyens de l'écarter ou de le défaire. Elle l'appelle et c'est un coucou qui vient prendre la place, né tout à la fois d'elle et de lui. Et tout le monde n'est pas égal devant ce coucou-là: il a l'apparence d'un produit collectif, d'être à tous et à chacun; il est en fait le fils improvisé d'un esprit particulier, d'un individu facétieux et railleur. Un discours individuel et circonstanciel s'est donné, en jouant, pour un discours général, intemporel et inévitable. Pour quels effets? Par quels moyens? A quelle fm? C'est tout l'objet du livre qu'on va lire. F. Navarro Dominguez y a mobilisé tout l'outillage conceptuel que la linguistique discursive met à notre disposition. Il s'est aidé, sans réserves, des progrès récents et nombreux de l'analyse parémiologique. Il a pris, tourné et retourné ce qui avait dans son roman l'allure de sentence, de maxime, de dicton, d'apophtegme, de phrase gnomique, de proverbe, droit ou tors -surtout tors. Et il a haché menu. Les proverbes sont passés au tamis; ils sont comptés, et les bons comptes étant censés faire les bons tamis... Faisant

Il

"l'hypothèse que la parémie gouverne le discours balzacien", il cherche "la place stratégique et la fonction déterminante" qui est la sienne dans l'œuvre. La valeur de la "déformation", son principe, son mécanisme, son insertion dans la trame narrative et son rôle, autant de points que F. Navarro Dominguez s'emploie à éclairer. Et il attend des outils de la linguistique qu'ils l'y aideront. Il en a fait non point un essai, littéraire, approximatif et de spéculation incontrôlée, mais une thèse universitaire: il ne faut pas mêler les torchons et la layette, aurait pu dire, "sentencieusement", Mistigris. Jean-Claude CHEV ALlER Université de Paris-Sorbonne

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Introduction

On porte depuis très longtemps un intérêt certain aux énoncés parémiologiques et plus particulièrement à l'étude des proverbes. Presque toutes les défmitions du proverbe, dans les grands dictionnaires et dans les encyclopédies dont nous faisons état dans ce travail font référence au Livre des Proverbes de Salomon, ouvrage biblique amplement connu à toutes les époques: toutefois la connaissance et la perception, chez les hommes, de la force et de la signification de l'énoncé parémiologique dans la communication humaine datent de bien avant: les civilisations gréco-latines et les peuples sumériens (3000 ans avant J.-C.) ont témoigné, chacun dans leur culture respective, de l'intérêt porté aux parémies l, Dans la culture occidentale, les proverbes sont arrivés jusqu'à nous à travers la culture gréco-latine et c'est à l'époque médiévale et à la Renaissance que s'est développé, dans toutes les classes sociales, l'intérêt pour les énoncés parémiologiques. L'immense littérature que nous ont léguée nos ancêtres est un témoignage vivant de l'âge d'or du proverbe: nous pourrions en effet difficilement trouver un manuscrit qui ne contienne aucun proverbe. Quant aux études scientifiques portant sur les proverbes dans la production écrite française, on peut dire que les premiers travaux ont été publiés au XIX. siècle (Quitard, Méry, Leroux de Lincy, etc.) ; on peut dire toutefois qu'une tradition orale et écrite de l'emploi des proverbes a toujours existé chez les peuples et les écrivains: certains d'entre eux (Molière, La Fontaine, etc.) offrirent à leurs auditeurs et à leurs lecteurs de bons exemples de l'emploi de proverbes dans leurs écrits. Le dix-septième siècle français a connu deux grands spécialistes qui se sont penchés sur l'étude du proverbe: Antoine Oudin et Fleury de Bellingen furent des précurseurs mais leurs travaux furent moins approfondis que ceux entrepris plus tard par Quitard, Méry. Au dix-neuvième siècle, la France, comme tous ses voisins, témoigne d'un vif intérêt pour le
1 Sur ce terme, se reporter au chapitre 2, note 1.

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proverbe. Les grands écrivains romantiques (Hugo, Balzac, Musset) ont sacrifié à cette mode de l'utilisation du proverbe dans la littérature et nous pouvons trouver dans leurs œuvres un témoignage intéressant du discours proverbial. Chez H. de Balzac, l'emploi de proverbes et d'autres types de parémies dans le discours est, à notre sens, du plus grand intérêt. Balzac alterne, dans son discours, l'utilisation de proverbes déformés et de proverbes dans leur forme canonique. Par proverbe déformé il faut comprendre le procédé qui consiste à changer un ou plusieurs phonèmes, ou bien un mot de l'énoncé proverbial canonique. Par l'introduction d'un mot nouveau, Balzac introduit un calembour, et, en maintenant la structure du proverbe, il permet de reconnaître facilement la forme originelle tout en déviant l'attention du lecteur par un jeu de mots qui, nous semble-t-il, a généralement une intention plus ironique que ludique. La critique balzacienne a fait peu de cas jusqu'à une époque récente des proverbes "calembourisés" de Balzac. Guy Robert (1950, XLIV) va jusqu'à affirmer que Balzac, "désolé de son inaptitude au calembour", s'adonna à ce genre d'exercices et qu'il "usa et abusa de cette sorte de plaisanterie". L'opinion de Félicien Marceau (1970=1986, p. 268) n'est pas meilleure que celle de Robert. Même Barbéris, Citron et Castex qui ont publié des travaux approfondis sur Balzac ne mentionnent dans aucune de leurs éditions critiques l'emploi du proverbe dans le discours balzacien pas plus que dans le prologue ou l'introduction qui accompagne Un début dans la vie, œuvre courte dans laquelle on peut relever plus de trente proverbes. En revanche, dans l'état actuel de la recherche, représentée par Maurice Ménard (1983), par A. Juillard (1984) et par Nadine Satiat (1991), on prête une attention particulière à ce type de jeu considéré comme signifiant dans l'oeuvre de Balzac. Julliard (ibidem p. 263) affirme "qu'en valeur absolue, le corpus parémique que l'on peut constituer à partir de La Comédie Humaine est des plus riches qui soient". Il rappelle que Balzac emploie les parémies dans leur forme originelle, déformée, et dans des transformations narratives -comme le souligne R. Barthes (1976}- et qu'il va jusqu'à créer de
nouveaux proverbes et maximes.

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Plusieurs raisons justifient l'étude des parémies dans le discours balzacien; en effet, "Balzac se montre attentif dans tous ses romans à découvrir des lois; paroles et gestes ne prennent toute leur valeur que si, en les considérant comme des signes et en les interprétant, on découvre grâce à eux la structure intime du monde physique et moral. C'est pourquoi le récit, chez Balzac, s'interrompt si souvent pour faire place à l'énoncé des lois". (Robert 1950, LXI) ; en outre Balzac lui-même affirme que "tout ornement qui n'est qu'ornement est inutile"2 et il réserve aux parémies divers traitements discursifs. Le proverbe est introduit dans le discours balzacien selon plusieurs procédés: citation exacte, citation déformée, citation transformée et création de nouveaux proverbes. L'usage qui en est fait obéit à des finalités différentes:

- On trouve dans Ursule Mirouët (Ed. Seuil, vol. 2, p. 468) des proverbes qui contribuent à asseoir le discours: "Par une bizarrerie qu'expliquerait le proverbe: les extrêmes se touchent, ce docteur matérialiste et le curé de Nemours furent très promptement amis." - Certains proverbes symbolisent la personnalité des deux principaux acteurs du récit. De la même manière, dans Etude de femme (Gallimard, Pléiade, vol. 2, p. 172), une intervention du narrateur peut dévoiler le sens caché du récit:
"On trouve toujours ce qu'on ne cherche pas. Cette phrase est trop souvent vraie pour ne pas se changer un jour en proverbe. Ce sera la moralité de cette aventure." - Enfrn, toute une partie d'une œuvre peut être comprise comme le développement d'un proverbe, par exemple le sous-titre de Les paysans: "qui terre a, guerre a" (Gallimard, Pléiade, vol. IX p. 77) ; de même dans l'œuvre qui est l'objet de notre étude, Un début dans la vie: "Chacun pour soi" (p. 22)3.

2 Dans ŒUVRES COMPLETES (1956-1963), Pensées, sujets et fragments. Paris, Club de l'honnête homme. Tome 28, p. 698. 3 Dans ce travail, nous citons fréquemment l'oeuvre de Balzac Un début dans la vie, objet de notre étude et nous le faisons en indiquant la page de la façon suivante: (p. 22).

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Néanmoins, la technique que Balzac utilise le plus volontiers, si l'on se réfère à l'ensemble des parémies recensées dans son œuvre, est celle qui consiste à déformer les proverbes: par exemple, à partir d'un proverbe connu, Balzac modifie un, deux ou trois phonèmes au maximum. Pour que le proverbe conserve sa charge significative, l'auditeur ou le lecteur doit pouvoir lever rapidement l'ambiguïté créée par la déformation, sinon l'effet proverbial attendu est annulé. Voici quelques exemples de proverbes déformés dans Un début dans la vie: "Tout ce qui reluit n'est pas fort", "Le temps est un grand maigre", "Chassez le naturel, il revient au jabot".
On trouve des déformations plus complexes dans Le Père Goriot : "Quand le chat court sur les toits, les souris dansent sur les planchers" .

Balzac emploie un autre procédé discursif: les transformations narratives proverbiales. R. Barthes (1970, p. 23) commente dans S/Z une phrase du début de Sarrasine: "J'étais plongé dans une de ces rêveries profondes qui saisissent tout le monde, même un homme frivole, au sein des fêtes les plus tumultueuses". Il voit dans cette phrase la transformation de ce que pourrait être un proverbe: "A fêtes tumultueuses, rêveries profondes". Balzac joue avec le proverbe de différentes manières; voyons encore quelques exemples:

- "Il n'y a rien de plus beau que frégate à la voile, cheval au galop et femme qui danse", dans Le Père Goriot. - "Un mari qui parlait grec et sa femme latin risquaient de mourir de faim", dans La maison du chat-qui-pelote. - "De paysan à diplomate, le diplomate succombe", dans Un début dans la vie, etc.
Ces proverbes pourraient être perçus non pas comme des transformations narratives mais bien comme des créations balzaciennes. Les parémies, dans l'œuvre de Balzac peuvent à la fois contribuer à asseoir le discours en assumant une fonction rhétorique et parallèlement se développer de manière discursive dans le texte, texte qui les sous-tend. Le jeu parémiologique chez

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Balzac ne doit pas se limiter à des études partielles, ce qui est le cas des travaux réalisés jusqu'à maintenant; il ne peut pas être non plus appréhendé comme un problème de "non-sens", "hors-sens" ou "non-être" comme le dit Juillard (1984, p. 265). L'affirmation de Balzac: "tout ornement qui n'est qu'ornement est inutile", les récents travaux cités et les lectures que nous avons faites de son œuvre nous invitent à réfléchir sur la problématique des parémies dans l'œuvre de Balzac et à rechercher une méthodologie susceptible d'expliquer leur fonctionnement discursif. Les études sur les parémies au XXe siècle sont rares; en revanche, les anthologies et les recueils de proverbes sont nombreux. Pour ce qui est du domaine de la littérature espagnole, nous citerons l'ouvrage de L. Combet (1971) et la thèse inédite de Maria Desamparados Brisa Fernandez (1978), moins approfondie que le travail de L. Combet. Dans le corpus français, l'étude la plus importante et la plus récente est la thèse d'E. Schulze-Busacker (1985) qui porte sur les proverbes et les expressions proverbiales dans la littérature narrative française au Moyen Âge. Dans le cadre de la recherche comparée ou des études sur une autre langue voisine, je me permets de citer deux thèses inédites: celle de Julia Sevilla (1987) (comparaison espagnol-français) et celle de BlocDuraffour (1980), dans une optique sémiotico-textuelle, dans le domaine de la littérature italienne. Ces deux études sont intéressantes pour des motifs différents: la première, car elle fait œuvre de précurseur en Espagne, au regard des études comparées dans le domaine parémiologique ; la deuxième pour la méthodologie employée. Si nous nous en tenons aux recherches françaises, nous constatons que les grandes études sur le proverbe portent toutes sur l'âge d'or de l'emploi du proverbe, le Moyen Âge et la Renaissance. Il y a de nombreux travaux sur les textes médiévaux. Le plus récent est celui de Schulze-Busacker déjà cité, mais il y a également de nombreux travaux sur Chrétien de Troyes, sur la poésie médiévale et sur les textes narratifs. Joseph Morawski (1925) fut le premier à faire connaître la richesse proverbiale française antérieure au quinzième siècle. Le mécanisme du proverbe chez les grands écrivains de la Renaissance a également fait l'objet de travaux ;

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S. Schmarje (1973) a étudié les proverbes dans l'œuvre de Montaigne et F. Rigolot (1977) a étudié les sentences et proverbes chez Rabelais. Cependant nous manquons d'études sur le proverbe dans la littérature trançaise au dix-neuvième siècle. Des auteurs de renom comme Altred de Musset ou Victor Hugo ont eu souvent recours au proverbe dans leurs œuvres. L'œuvre de Musset est éditée sous le titre de Les comédies et les proverbes et elle s'inscrit dans le courant du proverbe dramatique, introduit au dix-huitième siècle par Carmontelle. Hugo a laissé "ses marques" proverbiales dans les romans écrits en exil. La littérature riche en contenu parémiologique ne s'arrête pas au dix-neuvième; la production parémiologique des romanciers du début du XX. siècle, les moralistes, comme on les appelle dans les traités de littérature trançaise (André Maurois, Hervé Bazin, Robert Marguerit, ou Georges Bernanos par exemple), n'a jamais été étudiée. L'étude intéressante de Monique Gosselin (1984) sur Bernanos constitue une exception. Convaincu de l'importance du discours proverbial dans l'œuvre de Balzac, car le proverbe développe une forme spécifique de communication, nous avons voulu en étudier le fonctionnement discursif selon une méthodologie qui puisse rendre compte du procédé communicatif, énonciatif et polyphonique. La valeur argumentative de la parémie est un autre aspect important qui a retenu notre attention. Le proverbe, ainsi que le rappellent J. et B. Cerquiglini (1976, p. 336), "est un embrayeur et un aiguilleur du discours à plusieurs niveaux". Zumthor (1976, p. 326) nous dit que "la fonction pragmatique du proverbe (au sens sémiotique de ce mot) détermine ainsi celle du texte entier qu'il
couronne"

.

Szemerkenyi (1981, pp. 80-82) indique dans ses travaux l'importance de la communication proverbiale en tant qu'activité sociale et souligne l'importance des gestes qui accompagnent l'énonciation du proverbe: "Tout contexte dans lequel le proverbe est cité peut être considéré comme une communication en tant
qu'activité sociale

[...]

L'étude

de l'intonation

et du geste

est

importante également parce que la signification détermine le rapport entre le signe et la réalité."

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L'étude des parémies dans le discours s'inscrit dans le phénomène linguistique que nous appelons polyphonie et argumentation. On entend par polyphonie la superposition, dans la linéarité du discours, des énoncés qui correspondent à des locuteurs différents de l'énonciateur principal ~ette superposition pouvant se trouver dans un monologue ou dans un dialogue-. La polyphonie au sens strict désigne donc l'intégration d'un énoncé produit par un tiers, ou supposé tel indépendamment du fait que le sujet énonciateur soit ou ne soit pas identifié à ce tiers. Ces énoncés peuvent être de différents types: les parémies en font partie. Celles-ci peuvent être citées de façon littérale, telles qu'on les trouve dans les dictionnaire, sous la forme d'une paraphrase ou par le biais d'une déformation. Dans ce dernier cas, cela peut ou non changer la valeur iIIocutoire de l'énoncé originel. Les parémies sont des énoncés que l'on attribue au sens commun et leur forme linguistique peut être variable: proverbes, locutions proverbiales, maximes, etc. Il peut également arriver que l'écrivain "crée" des énoncés qui ont les caractéristiques d'une parémie. Il peut même arriver, -et de fait il en va ainsi dans le texte que nous étudions-, qu'il y ait une superposition plus ou moins complète de la voix de l'énonciateur et de la voix citationnaire4 avec des signes de sa marque linguistique de voix polyphonique. (Balzac souligne tous les énoncés parémiologiques d'origine canonique et non canonique)5. Le phénomène de la polyphonie recouvre donc plusieurs aspects:

- le degré d'intégration

du discours citationnaire, très faible

dans le discours direct et très fort dans le discours parémiologique. - le degré d'adhésion du locuteur et des récepteurs. - l'origine de la parole rapportée, qui peut revêtir la forme explicite dans le discours citationnaire et dans la concession, ou implicite dans le cas des présuppositions.

- le fait que l'énonciateur principal assume la valeur
ilIocutoire des énoncés sentencieux.

4

mot formé à partir de l'espagnol"citacional".
l'acception, déjà rencontrée supra, de normatif.

5 dans

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Le phénomène linguistique que nous appelons polyphonie est d'une grande complexité. Jusqu'à ce jour, les analyses linguistiques dont nous disposons sur la théorie polyphonique, en particulier celles de O. Ducrot (1980 et 1984), et celles de Roulet (1985), sont centrées sur le fait de "mettre en jeu un point de vue autre que celui de l'énonciateur mais non un autre discours" (c. Rubattel, 1990, p.301). Les notions de voix et d'énonciateur peuvent être défmies selon des critères différents, pertinents ou non selon la situation. Les uns sont d'ordre structurel (discours direct, indirect, actes non verbaux), d'autres sont de nature énonciative (la valeur perlocutoire que l'on donne à l'énoncé citationnaire); d'autres encore de nature thématique ou rituelle (situation des interlocuteurs). La polyphonie peut se définir selon un ou plusieurs critères d'analyse. Un examen rapide des modèles d'analyse des structures du discours développés ces dernières années nous pennet de constater que l'on a commencé à étudier une fonne du discours, généralement le monologue écrit ou le dialogue oral, qui met l'accent sur les procédés d'énonciation et de polyphonie. Pour ce qui est de la langue française, H.Weinrich (1983) et J.-P. Bronckart (1985) ont approfondi la dimension énonciative; Ducrot et Anscombre (1983), l'aspect argumentatif et polyphonique; Adam (1987), les caractéristiques de certains types de séquences. D'autres se réfèrent au discours oral et étudient les dimensions rituelles, culturelles ou les interactions: C. Kerbrat (1990), E. Gülich et T. Kotski (1987) ; d'autres encore se réfèrent à la structuration hiérarchique et fonctionnelle de la conversation (E. Roulet p. 1985 et sq). Tous ces travaux, importants quant aux aspects essentiels des structures du discours, laissent sans réponse certains problèmes tels que les dimensions thématique, anaphorique, compositionnelle, proxémique, réferentielle ou psychologique. Cependant, M. Charolles (1988) a proposé, dans le but d'arriver à une actualisation des différents types d'organisation textuelle, la différenciation de quatre niveaux d'organisation du texte, caractérisés chacun par une unité et par quelques principes spécifiques. L'auteur essaie d'étudier ainsi de façon systématique leurs interrelations. Cette tentative a été poursuivie par J.-M. Adam (1990), mais l'un et l'autre se limitent à la dimension verbale.

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Nous partons, nous, de l'hypothèse, fonnulée par E. Roulet (1991, p. 53), à savoir que ces critères peuvent être étudiés à travers différents modules pragmatiques, plus ou moins indépendants les uns des autres, qui pennettent une description générale de la communication et de l'argumentation. Adopter un point de vue modulaire de l'interaction verbale, c'est avancer l'hypothèse que les propriétés de l'interaction verbale s'insèrent dans des champs différents, caractérisés par des systèmes de connaissance indépendants mais en inter-relation pennanente. Nous pouvons emprunter deux voies pour construire une méthodologie modulaire qui conduise à une étude approfondie de l'interaction verbale dans notre texte. La première serait de partir d'un nombre limité de modèles qui correspondent à des aspects bien défmis du discours: le modèle syntaxique, le modèle sémantique, les actes illocutoires, etc. La seconde voie consisterait à imaginer un modèle global qui englobe les modules nécessaires pour rendre compte de tous les problèmes contextuels que pose l'interaction verbale. Nous pensons que cette seconde voie, malgré toutes ses carences est la mieux adaptée à l'analyse que nous prétendons faire, en cela qu'elle essaiera de rendre compte de la totalité de la problématique du savoir faire discursif parémi%gique ou sentencieux dans les énoncés qui illustrent le discours balzacien. Quant à l'articulation entre les modules, on peut également choisir entre deux voies: la première consisterait à présenter les différents modules sous fonne de liste hiérarchisée, l'autre de présenter les modules en inter-relation en partant d'une présentation d'ensemble des phénomènes linguistiques. Ainsi, les infonnations fournies par le module lexical ou inter-relationnel seraient mises en rapport avec celles que fourniraient les modules argumentatifs ou énonciatifs. C'est cette deuxième voie que nous avons choisie pour notre travail. Nous avons considéré les modules suivants: I-.Le module interactionnel et le modèle hiérarchique Le module interactionnel regroupe les connaissances relatives à l'interaction en général: principes de coopération, maximes, de H.P. Grice (1979), ainsi que des connaissances

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afférentes aux situations particulières de l'interaction: modes de communication (face à face, assis, debout, etc.) ; le canal (verbal ou non verbal) ; le type (conversation, débat, etc.) ; les rôles entre les interlocuteurs. Le modèle hiérarchique décrit la segmentation du discours en unités différentes interactions, séquences, échanges, interventions et actes de langage. Cette segmentation est réalisée par le biais de relations initiatiques-réactives (interventions) et par le biais de fonctions hiérarchiques (interventions subordonnées, constituants préparatoires). Eu égard à la clarté et à la brièveté de cette étude, nous ne présentons que les éléments linguistiques qui feront ultérieurement l'objet d'une analyse plus détaillée, mais nous passerons sous silence le long travail relatif à l'analyse du processus d'interaction6. Le module hiérarchique occupe une place centrale dans le système modulaire en rapport avec les autres modules discursifs. Il défmit les constituants discursifs auxquels s'appliquent les opérations des autres modules discursifs, qu'il s'agisse de relations iIlocutoires ou argumentatives, de la progession thématique ou des phénomènes de polyphonie. Le centre de notre réflexion part de l'hypothèse que la parémie gouverne le discours balzacien. 2-.Le module énonciatif et polyphonique Le module énonciatif décrit la force ilIocutoire des actes de langage. Il décrit également les différentes modalités de relation avec la parole citationnaire, ainsi que la distance ou le degré d'adhésion de l'énonciateur par rapport au discours citationnaire. Le chapitre consacré à Polyphonie et Proverbes prétend apporter une réponse à ces interrogations. 3- Le module argumentatif et le module relationnel Le module argumentatif décrit l'aspect perlocutoire de l'énonciation et surtout la valeur interactive de l'argument ou du contre-argument, des constituants définis comme hiérarchiques, subordonnés au module structurel.
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Se reporter à l'ouvrage de l'auteur: Aproximaciém lingüistico-discursiva a las paremias en Honoré de Balzac. Murcia (Espagne), Edici6n de la Universidad.

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Ce module n'est pas purement linguistique en cela qu'il permet d'employer des règles d'inférence et de déduction naturelle -les TopoF et les lois du discours- et aussi les principes de pertinence qui agissent sur les contenus sémantiques. Le module argumentatif est fondé, entre autres, sur la force argumentative que génèrent les marques de la structuration de la conversation, les connecteurs argumentatifs et les éléments phatiques. Le module relationnel permet de connaître l'ensemble des savoirs partagés par les interlocuteurs -savoirs encyclopédiques, culturels et historiques qu'ils utilisent comme axiomes dans leurs activités déductives- ; il se réalise par le biais de l'interaction. Les énoncés, actualisés et implicites, qu'ils puisent leur force chez les interlocuteurs eux-mêmes ou dans la situation, se transforment de cette façon en informations de nature homogène. C'est ce que Berrendonner (1983 p. 218) appelle la mémoire discursive. Le chapitre consacré à l'argumentation et les topai' et aux marques de structuration de la conversation vise à analyser la force argumentative de la parémie dans le discours balzacien. 4- Le module lexical Le module lexical est un ensemble structuré d'informations sur les propriétés syntaxiques, sémantiques et phonologiques de chaque lexème. Ce n'est pas une composante de la grammaire, mais il peut accéder à tous les niveaux de langue et donc à toutes les composantes pragmatiques. L'utilisation du lexique à des fms métalinguistiques, avec la déformation des parémies dans le discours balzacien, nous permet d'analyser le lexique transformé dans le chapitre intitulé Le jeu de mots mais il nous sert également de référent dans la première interprétation lexicographique que nous faisons de l'ensemble des parémies, au chapitre 3. 5- Le module de langage non-verbal Nous consacrons un chapitre à ce problème dans lequel nous soutenons l'hypothèse qu'il existe une relation importante entre les parémies et le langage non verbal, entre les parémies et la mimique gestuelle.
7 cf. chapitre 3.

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6- Le module périodique Le module périodique prend en compte la dimension dynamique du discours, c'est à dire la construction de ce dernier au fur et à mesure des différentes étapes. Il traite donc des problèmes que pose la clausule ou la complétude des constituants, en particulier la complétude dialogique des échanges et la complétude monologique de l'intervention. Le chapitre consacré à la clausule analyse ce phénomène du point de vue des énoncés sentencieux. 7- Le module social et référentiel Le module social comprend les renseignements relatifs au milieu géographique, aux couches sociales des interlocuteurs, aux normes sociales, aux idéologies et aux aspects rituels de type socioculturel: relation des interlocuteurs en tête à tête, variété du langage. Le module référentiel traitera de la manière dont les interlocuteurs appréhendent les événements et les objets, le monde dont ils parlent, donc le lieu du discours comme action et la façon dont sa structure et son contenu sont déterminés par l'univers de référence d'une culture donnée. * * * Voilà le parcours que nous souhaitons effectuer dans cette étude et les réponses que nous souhaitons donner à la valeur des proverbes et des phrases sentencieuses dans le texte balzacien, dans le cadre de la structure discursive du dialogue (conversation informelle au cours d'un voyage), d'une action dramatique qui révèle des aspects du monde du théâtre, et dans un discours dans lequel on peut recenser une cinquantaine d'énoncés de type sentencieux, principalement des proverbes. Le proverbe représente une polyvalence sémantique sur les plans poétique ou littéral, herméneutique (il faut déchiffi'er le sens), intratextuel (la relation avec son contexte), et symbolique (la parémie est une énigme). L'étude des parémies chez Balzac doit tenir compte, tout d'abord, du fait que le roman est le produit d'une œuvre artistique. Le roman n'est pas uniquement le travestissement d'un mode de

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pensée; il n'est pas seulement un document dans lequel nous lisons les symptômes d'une société malade, fonnaliste, corrompue, comme l'affinnent les commentateurs d'Un début dans la vie. C'est aussi le produit d'une activité artistique qui suppose une réflexion et un combat. L'œuvre d'art, même si elle prend racine dans une société donnée, invente des fonnes nouvelles pour offrir une vision originale. En tant que construction artistique, elle se présente sous la fonne d'un ensemble équilibré et hannonieux de niveaux de signification, de paragraphes, d'énoncés et de mots. Un projet est nécessaire, si l'on veut aborder cet édifice verbal, et c'est ce que nous avons essayé de faire en abordant l'étude des parémies dans une perspective modulaire. Nos hypothèses sont les suivantes: le langage parémiologique et sentencieux s'insère dans un contexte discursif dans lequel l'interaction verbale, la mimique gestuelle, le jeu de mots, la cIausule8, la polyphonie, les marques argumentatives et la force des structures cognitives (topoY) et culturelles sont particulièrement importantes pour la caractérisation de tels énoncés. Les proverbes calembourisés sont, dans l'esprit de l'auteur de La Rabouilleuse "d'un comique plus subtil que celui de la farce, et ils ont toujours au moins un sens" (Balzac, 1842). Il est un thème essentiel mais dont la réponse est plus ardue: à quoi servent les proverbes? Quelle est l'intention de Balzac lorsqu'il illustre le texte que nous étudions à l'aide de plus de cinquante sentences dont plus de trente proverbes? Nous essaierons donc, tout au long de notre travail, de vérifier l'affinnation de Balzac, pour qui "tout ornement qui n'est qu'ornement est inutile" et de démontrer l'importance des parémies dans le discours balzacien.

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Cf chapitre 8.

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Chapitre 1 Les proverbes comme objet d'étude

L'étude des parémies, en particulier du proverbe, et de leur rôle social, est une préoccupation de toutes les époques. Des études récentes ont confirmé l'existence de proverbes chez les peuplades primitives et dans toutes les civilisations anciennes voisines et culturellement proches qui nous ont légué des documents de différents types (R-S. Falkowitz 1984). Les textes bibliques et, en particulier, le Livre des Proverbes, de l'Ancien Testament, attribué à Salomon, ont contribué à répandre ces phrases sentencieuses chez les différents peuples; des documents écrits prouvent que les arabes et les civilisations anciennes orientales connaissaient ces énoncés I. L'apparition des langues romanes fit éclore une série de productions écrites de proverbes, maximes et sentences à partir du Moyen Âge et de la Renaissance dans les pays occidentaux. Pour ce qui est de l'âge d'or des parémies, la langue française a connu une vaste production littéraire au Moyen Âge (la plupart des textes médiévaux de cette période contiennent des parémies) et pendant la Renaissance (Rabelais et Montaigne). Au XVIIe et au XVIIIe siècle, la tradition s'est perpétuée dans les textes littéraires de Molière, La Fontaine, La Rochefoucauld et d'autres auteurs moins significatifs2. L'utilisation de proverbes, maximes, adages, a été une constante dans la littérature jusqu'à une époque récente (A. Maurois, 1955 et H. Meschonnic, 1972). Les premiers travaux parémiologiques se limitaient à collationner des proverbes. C'est à l'époque de la Renaissance qu'apparaissent les premières études dans lesquelles le proverbe est
I L'amdanabduga sumérien Uoute fabulistique) # 3000 Av.lC., le masal hébreu (sentence allégorique) # 1500 Av. J.C. le sumayal égyptien (enseignement) # 1500 Av.J.C. et la "I1apoq.1ta" (instruction, mot parallèle à un autre) # 500 Av. lC. Renseignements trouvés chez F.M. Rodegem (1984, p.135) et chez H. Le Bourdellès (1984, p.118). 2 Daniel Rivière (1982) et CI. Brenner (1942).

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accompagné d'une explication. Les premières analyses de ces recueils de proverbes oscillaient entre la philosophie et la pédagogie et ils étaient influencés par Erasme de Rotterdam, Adagia (1500), œuvre révélatrice par la quantité de matériau recueilli et par la richesse de ses commentaires. Avant la publication des Adagia, nous disposions de recueils très connus, tels le Livre des Proverbes de Salomon, les Distiques de Caton et de nombreux recueils médiévaux parmi lesquels nous citerons les Proverbes au vilain, en France, ou les proverbes que disent les vieilles femmes au coin dufeu du Marquis de Santillana,en Espagne; mais nous ne disposions pas de traités ou d'études relatifs aux proverbes. Au milieu du XIXe siècle, nous assistons dans de nombreux pays, en France en particulier, à l'apparition des premiers traités de parémiologie qui se donnent pour objectif de définir et d'étudier en profondeur ce phénomène linguistique. S'il est vrai qu'au Moyen Âge les proverbes "vivaient" mais que personne ne se préoccupait de les étudier, aux XVIe et XVIIe siècles apparurent les premières anthologies de proverbes, adages et maximes commentés; la plus célèbre d'entre elles fut celle d'Erasme de Rotterdam (1550), Adagia. La France se pencha également sur l'étude des proverbes, comme en témoignent les ouvrages des auteurs suivants: Henri Estienne (1579) : Projet de livre intitulé de la Précellence du langage françois ; Etienne Pasquier (1592) : Recherches de la France; Antoine Gudin (1640) : Curiosités françoises ; Fleury de Bellingen (1656): l'étymologie ou explication des proverbes francais. Ce sont les précurseurs dans l'explication du sens des énoncés sentencieux. Dictons et proverbes, en Espagne, connaissent leur apogée au siècle d'or; Cervantes, dans son œuvre Don Quichotte de la Manche (1605 et 1615) en est l'exemple le plus célèbre. Cependant, il faudra attendre le XIXe siècle pour trouver, tant en France qu'en Espagne, une étude scientifique plus approfondie dans le domaine parémiologique. Une longue tradition culturelle réduit le proverbe à une expression figée et, comme telle, au service d'un message (les inscriptions qui ornaient le fronton des temples grecs dans l'antiquité), ou d'un slogan (ceux des grands magasins, des journaux) ; au service aussi d'une illustration iconographique (les tableaux du peintre flamand Bruegel au Moyen Âge, ou les

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