ANTHOLOGIE BILINGUE DE LITTÉRATURE MALGACHE

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L'amour a été le fil conducteur du combat mené par Jupiter, Bruon Rahaingo, Ny Malodohasaha. Ils étaient animés par le patriotisme dénué de tout culte exclusif de la nation. Leur attitude vis-à-vis de l'Autre, mise en évidence par leurs écrits respectifs, ne prouve pas le contraire. Pour cela, ils représentent parfaitement bien les écrivains engagés malgaches, car il n'existe pas de poète nationalistes à Madagascar, ce sont tous des patriotes. Ils ont brandi l'amour contre la politique coloniale expansionniste et dominatrice.
Publié le : lundi 1 octobre 2001
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EAN13 : 9782296268210
Nombre de pages : 186
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ANTHOLOGIE BILINGUE DE LITTÉRA TURE MALGACHE

Couverture: La Fontaine par Rasoanaivo. Collection particulière. Reproduction réservée.

Solotiana

NIRHY-LANTO

RAMAMONJISOA

ANTHOLOGIE BILINGUE DE LITTÉRATURE MALGACHE
JUPITER, BRUNO RAHAINGO, NY MALODOHASAHA
Des transports à rengagement de l'amour du militant

Préface de Pierre VÉRIN

Institut National des Langnes et Civilisations Orientales 2, rue de Lille 75007 Paris FRANCE

L' Harmallan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaUa Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Hannattan,

2001

ISBN: 2-7475-1359-9

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I1mim-Pl1to)J.

PRÉFACE

Depuis longtemps, les lecteurs de littérature francophone d'outre-mer vivaient dans l'illusion que la littérature malgache avait franchi les frontières de la Grande tIe. Cette illusion était née initialement au milieu du siècle dernier de la mention faite par Léopold Sédar Senghor, dans son Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, d'oeuvres de trois poètes malgaches; Jean-Joseph Rabearivelo (1901-1937), Jacques Rabemananjara et Flavien Ranaivo. Par la suite, ces auteurs sont devenus familiers à un public autre que celui de leur terre natale, à croire que le paysage littéraire malgache se limiterait, pour les gens d'au-delà des mers, à cette seule production francophone. Jacques Rabemananjara, qui connaît pourtant si bien des poésies orales jijy ou sôva de la côte est de Madagascar, a produit seulement en français. Flavien Ranaivo est un génial passeur de cultures qui sait conserver en français la frafcheur mystérieuse des hain-teny. Quant à Jean-Joseph Rabearivelo, mort trop tôt et trop seul pour être « nobelisable », il a cultivé son talent avec bonheur dans les deux langues. Depuis une vingtaine d'années, les professeurs et leurs disciples des Langues'O (ainsi que les collègues des Universités de Tuléar et de Tananarive), ont mis à jour une littérature poétique et romanesque. De belles pièces proviennent de la littérature orale, surtout en matière de langues régionales, mais les romans et les poèmes en langue malgache classique sont restés méconnus parce que, d'une part, les auteurs ne sont pas traduits et, d'autre part, leurs œuvres sont éparpillées dans des journaux difficiles d'accès, édités à Madagascar à petit tirage, au point de devenir des raretés bibliographiques.

L'ouvrage de Nirhy-Lanto Ramamonjisoa contribue fort heureusement à combler cette lacune. Elle propose aux lecteurs francophones de faire connaissance avec trois poètes engagés représentatifs de leurs époques respectives, la continuité de leur engagement est évidente à travers leurs œuvres. Justin Rainizanabololona (1861-1938), plus connu sous son pseudonyme de Jupiter, tout comme ses pairs de l'époque, refuse la colonisation en mettant en avant son attachement à la dernière reine Ranavalona. A cette époque, Rakotonindrina Charles Victor (1923), sous son nom de plume Bruno Rahaingo, entre en scène au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la lutte intellectuelle s'affirme et la poésie militante revendique ouvertement l'indépendance nationale, surtout à partir de la manifestation de 1929. Narivelo Rajaonarimanana (1947), alias Ny Malodohasaha, comme la plupart des jeunes poètes de la Première République, se fait, vers la fin des années soixante, le porte-parole de tout un peuple soumis au silence dans une lIe sans mémoire. Le choix de ces poètes rend clair le projet de l'auteur qui veut donner la parole à ces poètes résistants et aussi faire connaître à un public très large un pan de l 'histoire littéraire malgache. Jupiter n'est pas très connu du public. Ses œuvres, témoins de la naissance de la littérature écrite malgache, véhiculent parfaitement les idées relatives aux revendications des colonisés de l'époque. Quant à Bruno Rahaingo, fonctionnaire de l'administration territoriale et prisonnier politique pour implication dans la rébellion de 1947, il n'hésite pas à armer son combat à l'aide de la parole poétique. Ny Malodohasaha, pour sa part, a su marier le lyrisme traditionnel des poètes malgaches et la violence verbale des jeunes de sa génération dans une force d'expression qui l'associe aux meilleurs comme Rado dont les œuvres mériteront une prochaine publication, si l'auteur accepte qu'elles soient traduites plutôt que trahies.
Pierre Vérin

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Je vouarais tétrwigner ma reconnaissance au Professeur Pierre 'Vérin, fJ)irecteur au Centre cf''Étuaes et ae 'R.f-cfiercne sur ['Océan Inaien Occiaenta[ (C'E/l{OI). Sans sa 6ienveilIante compréhension et ses préciew( conseifs, ce travai[ ae ré.5urrection cf'œuvres poétiques majeures mais ou6[iées ae fa attérature ma£gacfie n'aurait jamais été mené à tenne. Je tiens aussi à réitérer ma gratituae envers tous ceu;r. qui ae foin ou ae près m'ont apporté £eur aicfe, en particuaer, £e Professeur Cfauae 5ll.Œi6ertaont [cr conseifs et [cr remarques jurent toujours encourageants. Par ai[£eurs, j'aaresse mes remerciements à Monsieur !François-Xavier 1(azafimaFiatratra qui, par son ta£ent ae poète 6iangue et ma£gré ses activité.5 professionne[[es aéjà cFiargm, a 6ien voufu apporter sa précieuse co[fa6oration aans [a réa[isation ae ce recueiL 'De même, je suis profoncfément reaeva6£e à Maaame Sefierw Jo~ poète a'~ression angfaise, aont £e £ien ae parenté avec ['un aes poètes que je propose aans cet ouvrage m'a été cf'une aicfe incompara6£e pour fa compréhension ae certains t~es. t 'Traauire, c'est trafiir" entena-on souvent. Mais j'espère qu'avec £e concours averti ae ces aeu;r.poètes, [cr auteurs traauits ne seront pas trop aéçus et fa I tranison, ae ce recuei[ 6iangue ne sera pas trop sévèrement jugœ.

S.'X:-L.~

LITTÉRATURE

ET

POLITIQUE poétiques

Choix des contributions

La conception de ce recueil répond à un double objectif: d'une part, contribuer à ouvrir au monde la littérature malgache encore trop ignorée et, d'autre part, dégager le fil directeur qui a guidé et guide encore les pas des écrivains engagés de mon pays. Il est temps, effectivement, de sortir de l'ombre la production littéraire malgache qui offre aux lecteurs les différents genres universellement reconnus mais qui est restée largement inaccessible à l'universel. Pour le grand public, la langue demeure un obstacle infranchissable si une traduction n'y est pas jointe. Le moment d'évoquer la récurrence du thème de l'amour sous la plume des poètes engagés est également venu dans le contexte de dignité nationale retrouvée. En effet, les poètes de l'engagement de Madagascar ont éprouvé un seul et même sentiment dans leur combat pour la patrie et la liberté. Ce sentiment est tout simplement l'amour réservé aux compatriotes. Ne dit-on pas que tous les hommes qui sont sous le ciel font partie d'une même natte dont ils constituent les brins enchevêtrés? (tsihy be lambanana ny ambanilanitra) . La constatation, que j'ai faite sur la situation des auteurs malgaches, de méconnaissance de la part du monde extérieur a été forgée par l'insularité. Les Malgaches d'autrefois et d'aujourd'hui divisent le monde en deux catégories, Izao tontolo izao, celui des habitants de l'Île et Andafy pour ceux d'au-delà des mers, territoire des Vazaha qui ne sont pas seulement les

Blancs mais aussi les Asiatiques et les Africains. Mon ambition est de populariser à Madagascar mais surtout à Andafy toutes ces productions restées méconnues.

Mon rôle se situe donc sur deux plans, celui de « passeur de cultures» pour les gens d'Andafy et de «porteur de flambeau» pour mes compatriotes. Depuis longtemps, ils ont observé qu'au pied de la lampe qui brille il y a un cercle obscur (maizina ampototry ny mazava). Cette obscurité au pied de la lampe, il convient aussi de la faire disparaître.
La difficulté réside dans le fait que les œuvres se trouvent éparpillées dans des dizaines de milliers d'exemplaires de journaux. L'édition a paru inaccessible mais la presse était bien développée. Le journal est resté accueillant mais son support matériel est, comme on le sait, fragile. Par ailleurs, la production malgache se trouve aujourd'hui comme dans une impasse. D'une part, elle subit les retombées des problèmes de survie auxquels le poète, en tant qu'homme, doit faire face au quotidien. D'autre part, elle ne pourra bénéficier, avant longtemps, de la chance que connaît, actuellement, la production francophone. Grâce à la politique de la francophonie, celle-ci est projetée sur le devant de la scène, découverte et aidée par des associations culturelles diverses, souvent étrangères. À l'intérieur du pays, la politique l'emporte sur le culturel; à l'extérieur, la littérature malgache est simplement à découvrir. Néanmoins, dans les dix années à venir, la littérature écrite malgache inaugurera son premier siècle d'existence. Le Professeur Charles Ravoajanahary (1917-1996) fut le premier à entreprendre l'étude de cette jeune littérature. Mais je ne saurais omettre l'importance des travaux menés par ses pairs, les Professeurs Prosper Rajaobelina (1958) et Siméon Rajaona (1961), qui donnèrent naissance aux premières anthologies malgaches. Depuis, des chercheurs, du Département des Lettres Malgaches de l'Université d'Antananarivo et de l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales à Paris, ont pris la relève, à preuve les quelques dizaines de thèses sur la littérature écrite, publiées ou non, depuis les années soixante-dix. Ce livre propose aux lecteurs trois poètes issus de trois époques littéraire ment significatives. Le premier, au pseudonyme

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glorieux de Jupiter (de son vrai nom Justin Rainizanabololona), est de l'époque de la naissance de la littérature écrite malgache, au début du siècle quand la Grande Île devint colonie française. Le suivant, Bruno Rahaingo (un des nombreux pseudonymes de Nirhy-Lanto Rakotonindrina), appartient à la période où la poésie malgache livra au grand jour pour la première fois son combat patriotique, période de l'après-guerre mais aussi de l'après-insurrection de 1947. Quant à Ny Malodohasaha (de son vrai nom Narivelo Rajaonarimanana), il fait partie de la jeune génération des poètes de la fin des années soixante, celle dont les œuvres préparèrent la chute de la première République (19601972). Cet ouvrage ne fait qu'ouvrir le chemin avec ces trois écrivains représentatifs de leurs époques respectives, en attendant d'autres parutions plus riches en textes et en auteurs.

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Le contexte politique (1895-1972)

1895 Madagascar est passée sous tutelle française, le 30 septembre. La même année, le jour de la fête du bain de la Reine, éclate la révolte des résistants Menalamba (Ceux-aux-toges-rouges ). 1896 Madagascar est annexée française, le 6 août. par la France et devient colonie

1897 Abolition du régime monarchique à Madagascar, le 28 février. Le même jour, destitution de la Reine Ranavalona III, envoyée en exil, à l'Île de la Réunion d'abord, puis à Alger où elle mourut en 1917. 1915 Découverte de la société secrète V. V. S., ou V y, Va to, Sakelika (Fer, Pierre, Ramification), par l'administration coloniale. Elle se proposait de préparer l'esprit des Malgaches à la restauration de leur dignité. Les membres de ce groupe d'intellectuels, dont un grand nombre d'écrivains, notamment Ny Avana Ramanantoanina, furent sévèrement condamnés. 1941 Signature de la Charte de l'Atlantique par la GrandeBretagne et les États-Unis, évoquant le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. 1944 Conférence de Brazzaville au cours de laquelle les recommandations du Général de Gaulle, favorables à une nouvelle conception de l'empire colonial, ranimaient l'espoir chez les territoires sous tutelle française. 1946 Liberté de réunion et d'association acquise à Madagascar, création de véritables partis politiques dont le Mouvement Démocratique pour la Rénovation Malgache (M.D.R.M.) et le Parti des Déshérités de Madagascar (PA.DES.M.).

1947 Insurrection anti-coloniale, dans la nuit du 29 au 30 mars., Le M.D.R.M. fut considéré par l'Administration comme le principal instigateur avec, à la tête, les trois députés malgaches: Raseta, Ravoahangy et Rabemananjara. 1956 Vote de la loi-cadre à l'Assemblée Nationale à Paris, qui instaure une autonomie des territoires d'outre-mer. 1957 La mise en œuvre de la loi-cadre à Madagascar va entraîner la formation du premier Gouvernement malgache, un gouvernement d'apprentissage à l'Indépendance, dont la vice-présidence est assurée par un Malgache: Philibert Tsiranana. 1958 A l'issue du référendum du 28 septembre, Madagascar est déclarée État libre sous la forme républicaine au sein de la Communauté, le 14 octobre. Abrogation de la loi d'annexion de 1896. 1959 Sixième session du Conseil Exécutif de la Communauté au mois de décembre à. Saint-Louis (Sénégal). Nouvelle position du Général de Gaulle, favorable à l'indépendance des États membres de la Communauté. 1960 Ouverture des négociations relatives au transfert de compétences et à la coopération entre Madagascar et la France, le 10 février. Proclamation solennelle de l'Indépendance de la République de Madagascar le 26 juin. 1972 Insurrection République. urbaine au mois de mai, chute de la première

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ET L'AMOUR

CRÉA

LE MILITANT...

Jupiter, Bruno Rahaingo et Ny Malodohasaha, trois poètes de générations distinctes, présentent un point commun certain du fait de leur engagement pour la patrie malgache et la liberté. Cette prise de position se manifeste, certes, différemment selon les périodes, mais elle témoigne de la continuité de la lutte menée par la poésie voici bientôt un siècle, car la lutte n'a jamais quitté la création poétique à Madagascar. Ainsi, les nombreux étudiants, non originaires de la Grande île, qui s'intéressent à la littérature malgache et qui me posent souvent la question: «Pourquoi les Malgaches ne produisent-ils que de la poésie engagée? » n'ont-ils pas tout à fait tort. L'engagement du poète ne peut être limité à un seul domaine d'autant que toute œuvre poétique part rarement de l'abstraction. En d'autres termes, la prise de position ou l'engagement du poète évolue suivant les exigences sociales, morales et humaines qui s'imposent sous la pression de la réalité vécue. Ainsi, les thèmes mobilisateurs de l'engagement sont-ils innombrables. L'on peut citer, à titre d'exemple, la religion, la critique de la guerre, la discrimination raciale, le féminisme. Cependant, la notion de poésie engagée a fait son entrée dans l'univers littéraire à la fin de la première Guerre Mondiale. Les poètes de la Négritude ont donné le ton. Depuis, elle accompagne ou même conduit les événements historiques et, par conséquent, l'usage en réduit le champ sémantique à la seule connotation politique. Le sens de la question des étudiants rapportée ci-dessus est ainsi orienté sans

aucun doute vers l'engagement sens politique du terme.

patriotique

du poète malgache au

Le fait que l'histoire de la littérature malgache soit inséparable de l'histoire nationale constitue aussi un point non négligeable qui éclaire sur la permanence ou la récurrence du thème de l'engagement dans l'univers poétique. La naissance de la poésie, au début du siècle, reste tributaire du contexte national d'alors. Rappelons la parution, en 1906, du premier journal malgache indépendant, Ny Basivava (Le Bavard), qui fut le support de la production des poètes de la première générationl. Dix ans auparavant, la loi d'annexion du 6 août 1896 fit de Madagascar un pays dépendant avec toutes les mesures qui s'y rapportèrent. Parmi celles-ci, le statut juridique de la presse, qui interdisait aux journaux leur intervention dans les affaires politiques et administratives, favorisa aisément l'éclosion et l'épanouissement de la littérature et tout particulièrement de la poésie. Ny Basivava s'investissait, alors, dans la formation de jeunes écrivains.

JUPITER de son vrai nom Justin RAINIZANABOLOLONA 1861-1938

Jupiter est connu comme homme de lettres et compositeur de musique. Poète, auteur dramatique et directeur de nombreux journaux, notamment Ny Lakolosy Volamena (La Cloche d'Or), fondé en 1910 et Antananarivo (Tananarive) au début des années trente, il a composé les paroles et la musique de plusieurs chansons dont un certain nombre sont restés célèbres et populaires.

1 Les poètes de la première génération, comme Ny Avana Ramanantoanina, Justin Rainizanabololona, Ramandiamanana, sont les pères de la poésie malgache. Ils ont connu la période monarchique. Le Professeur Charles Ravoajanahary les avait qualifiés de Mpanoratra zokiny (Ecrivains aînés) afin de les distinguer des Mpanoratra zandriny (Ecrivains cadets) nés aux environs de 1900, dont notamment Jean-Joseph Rabearivelo, Samuel Ratany, Fredy Rajaofera. Pour plus d'informations sur ces écrivains, l'on se reportera aux articles du Dictionnaire Universel des Littératures (Paris, PUF, 1994).

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