ANTHROPOLOGIE POSITIVISTE D'AUGUSTE COMTE

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Dans sa recherche épistémologique des fondements d'une méthode universellement valable, Auguste Comte se soumet à la règle de la description. Deux éléments irréductibles s'imposent à lui, le signe et l'histoire. En effet, la formation des différents systèmes de signes, que constituent les sciences positives dans leur histoire, a partie liée avec l'histoire sociale.
Publié le : vendredi 1 octobre 1999
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EAN13 : 9782296397422
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L'ANTHROPOLOGIE

POSITIVISTE

D'AUGUSTE COMTE
Entre le signe et l'histoire

Collection Épistémologie et Philosophie des Sciences dirigée par Angèle Kremer-Marietti

La collection Épistémologie et Philosophie des Sciences réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse", "accélération", "particule", "onde", etc. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur concept conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée. 1) Quelles sont les procédures, les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur des résultats? 2) Quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts?

Déjà parus

Angèle KREMER-MARIETTI, Nietzsche: L'homme et ses labyrinthes, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI, projet anthropologique d'Auguste Le Comte, 1999. Serge LATOUCHE, ouad NOHRA, Hassan ZAOUAL,Critique de la F raison économique, 1999.

Précédente édition: Klincksieck, 1982 @ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8337-2

Angèle KREMER-MARlETTI

L'ANTHROPOLOGIE D'AUGUSTE

POSITIVISTE COMTE

Entre le signe et l'histoire

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur
Les formes du mouvement chez Bergson. Diplôme d'Études Supérieures de Philosophie. Cahiers du Nouvel Humanisme. Diffusion Vrin, Paris, 1953. Hegel. Collection « Pour Connaître la Pensée de », Bordas, Paris, 1957. Nietzsche. Collection « Thèmes et Structures ». Éditions des Lettres Modernes. Paris, 1957. Jaspers et la scission de l'être. Collection « Philosophes de tous les temps », Éd. Seghers, Paris, 1967. Auguste Comte et la théorie sociale du positivisme. Seghers, Paris, 1970. Dilthey et l'anthropologie historique. Seghers, Paris, 1971. L 'homme et ses labyrinthes. Essai sur Friedrich Nietzsche. Collection « 10/18 », Sté U.G.E., Paris, 1972. Michel Foucault et l'archéologie du savoir. Seghers, Paris, 1974. Lacan ou la rhétorique de l'inconscient. Aubier Montaigne, Paris, 1978. Le projet anthropologique d'Auguste Comte. S.E.D.E.S., Paris, 1980. L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte. Atelier de reproduction des thèses de Lille III. Diffusion Librairie Honoré Champion. Paris, 1980. Entre le signe et l'histoire. L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte. Collection « Épistémologie », Klincksieck, Paris, 1982. La morale. Collection "Que sais-je?", P.U.F., Paris, 1982. Le positivisme. Collection "Que sais-je?", P.U.F., Paris, 1982 La symbolicité ou le problème de la symbolisation. Collection « Croisées », P.U.F., Paris, 1982. Le concept de science positive. Ses tenants et ses aboutissants dans les structures anthropologiques du positivisme. Collection « Épistémologie », Méridiens Klincksieck, Paris, 1983. Michel Foucault: archéologie et généalogie. Collection « Biblio Essais », Le Livre de Poche, Paris, 1985. Les racines philosophiques de la science moderne. Collection « Philosophie et Langage », Pierre Mardaga Éditeur, Bruxelles, 1987. L'éthique. Collection « Que sais-je? », P.U.F., Paris, 1987. Nietzsche et la rhétorique. Collection « L'Interrogation Philosophique ». P.U.F., Paris, 1992. Les apories de l'action. Essai d'une épistémologie de l'action morale et politique. Éditions Kimé, Paris, 1993. La philosophie cognitive. Collection « Que sais-je? », P.U.F., Paris 1994. Morale et politique. Court traité de l'action morale et politique. Éditions Kimé, Paris, 1995. La raison créatrice. Moderne ou postmoderne. Éditions Kimé, Paris, 1996. Parcours philosophiques. Éditions Kimé, Paris, 1997. Sociologie de la science. Collection « Philosophie et langage », Pierre Mardaga Éditeur, Sprimont, 1998. Philosophie des sciences de la nature. Collection «L'Interrogation Philosophique », Paris, P.U.F., 1999.

PRÉFACE

ENTRE LE SIGNE ET L'HISTOIRE

L'intention de réorganiser la société sur la base d'une totalisation de la science de son temps a entraîné Auguste Comte (1798-1857) dans une vaste entreprise épistémologique et anthropologique assez méconnue. Retraçant l'évolution historique telle qu'elle s'est développée dans la civilisation occidentale, et situant l'homme de toutes les cultures au cœur des institutions de signes et systèmes de signes que sont les langages, Auguste Comte a profondément ressenti ce que pourrait être une sémiogenèse radicale. En effet, dans ce qui, en fin de parcours, se révèle comme le retour à une rhétorique originelle!, qui donne à la source des impulsions, qu'est le « cœur », la première place par l'éducation qui lui est prodiguée, il faut voir, dès le début et dans son progressif accomplissement, l'effort d'unifipuisque Freud l'assimilera à Eros - de cation, - déjà « sympathique» toutes les sémiotiques, fétichiques, imaginaires et informatiques que l'homme peut concevoir dans tous les espaces culturels et dans tous les

temps sociaux. Contrairement à l'impérialisme scientiste du XIXesiècle dont il a lui-même subi et redoublé l'effet à son insu - Auguste Comte
place sur le même pied, à ce point de l'histoire des sciences, toutes les « logiques» : celle du fétichisme, celle du polythéisme, comme celle du monothéisme qui eut Newton pour champion. Sa loi des trois états, dont on oublie toujours la plasticité, est, en fait, une loi anthropologique unifiant et intégrant toutes les « logiques» : celle du sentiment, celle de l'image et celle du signe artificiel. La classification des sciences, dans cette perspective, se présente comme la liaison historique des principales sémiotiques scientifiques. Partout, il n'y a de fondement qu'anthropologique et historique: ce qui surplombe, ce n'est pas l'être mais l'événement. L'étude des êtres n'est pas préjugée selon la référence tacite à une ontologie fondamentale; Comte lui substitue une étude des événements: et ces événements, ce sont, d'abord, les fétiches et les dieux-fétiches. Avec l'objet unique dont il part, la métaphore dont il use, et le « fétiche» ou 1'« âme» qu'il induit, le « penseur fétichiste» est plus proche de la réalité et de sa vérité scientifique que ne l'est le « rêveur théologiste » (S.P.P.,
1. Voir notre article, Comte et le retour à une rhétorique originelle, Romantisme, 1978, n° 21-22.

8

PRÉFACE

III, p. 85, et II, p. 85). Le fétichiste est supérieur à ceux qui le suivirent immédiatement, autant du point de vue de l'affectivité (S.P.P., II, p. 86) que de celui de l'harmonie effective plus directe et complète, et du point de vue de l'esthétique: il a fondé la langue humaine et l'ébauche des beaux-arts (S.P.P., III, p. 132). L'état métaphysique n'est qu'une transition entre les deux phases qu'il articule: on le trouve déj à articulant le fétichisme au théologisme, dans ce que Comte appelle la « révolution

astrolâtrique ». Finalement, les véritables

«

trois états» deviennent:

le

fétichisme, le théologisme et le positivisme; et ce dernier, dans son étape ultime, s'assimile un fétichisme, non plus spontané mais systématisé. Ainsi un véritable examen généalogique aligne Comte sur les rangs de Nietzsche et de Freud. Renvoyés à notre racine fétichique et, passionnés par une activité ludique dans laquelle une intellectualité, jusque-là contrôlée, se débauche dans une affectivité organisée, nous nous retrouvons les simples sujets de la souveraine qu'est la Société dans son histoire. Notre dépendance intellectuelle du « réel» - un « réel» qui se découvre, d'ailleurs, différent selon les logiques ou les langages qui l'appréhendent - est calquée sur notre dépendance corporelle relativement au milieu physique et social, comme il en est de tout élément individuel quel qu'il soit dans sa relation à l'ensemble de la société. Le réel symbolisé, qui est le nôtre, nous fournit nutriment, stimulant et régulateur: aussi bien en ce qui concerne notre corps qu'en ce qui concerne notre entendement. Tandis que la théorie dynamique de l'entendement implique ce dernier historiquement et socialement dans la constitution circonstancielle qui lui est faite, et à laquelle travaille l'histoire humaine, les trois lois de sa théorie statique subordonnent l'entendement au réel - tout comme Kant l'ordonnait au pur divers ~, favorisent la perception sur la représentation tout comme

-

Kant exigeait l'intuition ajoutée au concept - et font prévaloir « l'image normale» sur toutes les autres - tout comme Kant proposait la synthèse transcendantale de la diversité des intuitions -. Pour Comte, l'histoire naturelle, secondée par l'histoire humaine, dicte le mode permanent d'appréhension possible du réel par toute pensée humaine. Tel est le point de vue nouveau. et inaperçu dans son authenticité qui est celui de Comte: non plus le point de vue d'une théorie de la connaissance, mais celui d'une théorie de la science, d'une part, et d'autre part, englobant la première, le point de vue d'une théorie de la société, théorie valable pour toute société humaine. Notre familiarité avec l'œuvre de Nietzsche, celle de Rousseau, comme avec celles de Freud et de Lacan, et l'importance que les unes et les autres accordent à la rhétorique de l'inconscient2, et à toutes les sémiotiques, nous ont ouvert une voie d'accès privilégiée dont les principaux commentateurs de Comte étaient jusque-là privés de par leur propre culture. Des études dans le domaine sémiotique, comme dans le domaine anthropologique nous ont permis de reconnaître chez Comte une anthropologie du signe, fondée dans l'optique d'une sémiologie naturelle d'après le
2. Cf. Lacan ou la rhétorique de l'inconscient, Aubier, 1978.

ENTRE

LE SIGNE

ET L'HISTOIRE

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schéma fondamental de Bichat, repris par Blainville, et qui peut se ramener à un double processus d'assimilation et de désassimilation. Nous avons reconnu, à l'aide de ce modèle opérant, et dans l'effet de son opérativité de modèle, le principe à l'œuvre dans la systématique comtienne : le principe d'homologie3 présidant aux principales oppositions avancées par Auguste Comte, et telles que: sensation/mouvement, théorie/pratique, pouvoir spiritueVpouvoir temporel, autorité/pouvoir. De même, de nos précédentes réflexions sur les rapports entre la science et la société à l'occasion de nos précédents travaux sur Comte, - mais encore sur l'anthropologie historique de Dilthey, sur l'archéologie du savoir de Michel Foucault, sur la psychiatrie et la philosophie de Jaspers, sur la généalogie de Nietzsche -, il nous a été permis de déboucher sur un point de vue fondamental quant au concept et à la théorie de la société dans leur élaboration anthropologique, sur la base d'une conception économique, historique et sémiologique, sortant des catégories étroites dans lesquelles est généralement enfermé le comtisme ou le positivisme d'Auguste Comte. Et, la confusion possible des termes et des notions doit nous inciter ici à faire une distinction capitale: on a beaucoup parlé de la récente sociobiologie4 qui fait un amalgame des résultats de la science biologique actuelle avec les desiderata d'une idéologie qui s'ignore elle-même; il n'y a, relativement à l'importance que Comte accorde à la biologie humaine régénérée par la sociologie (et non le contraire), aucune ambiguïté possible de la part des commentateurs. Tout d'abord, pour Comte, c'est la sociologie qui est le cadre de la biologie, non le contraire comme le prétend la sociobiologie,
et sa biologie n'est pas darwinienne; ensuite,

-

et la référence

au principe

d'homologie, dont nous avons découvert l'effectivité avec la clé du schème de Bichat, pourrait prêter à confusion - il ne faut pas interdire a priori la circulation des concepts d'une science à l'autre, sous prétexte que ce sont, par exemple, des concepts d'ordre biologique: il se trouve que l'être humain, qui est un corps vivant en société, est soumis nécessairement aux déterminismes biologiques et sociologiques, et que, pour ce qui est de ce vivant qu'est l'humain, ses processus biologiques fondamentaux sont nécessairement et principalement influencés par les images et les symboles des cultures auxquelles il est soumis. L'étude des milieux, sur laquelle Comte est le premier à avoir mis nettement l'accent, indique assez énergiquement dans quel sens va l'influence: si la sociologie présuppose la biologie, c'est exactement comme la biologie présuppose la chimie, mais ce n'est pas la biologie qui influence la sociologie, c'est le contraire, du fait de «l'ascendant sociologique ». Chaque fois qu'une ambiguïté menaçait, nous avons toujours élucidé la question. Il faut, toutefois, relever que « la nature humaine est une réalité », comme l'affirme P. -P. Grassé5, et c'était aussi la pensée d'Auguste Comte

3. Cf. Le Projet anthropologique d'Auguste Comte, SEDES, 1980. 4. Cf. Pierre-Paul Grassé, L'homme en accusation, De la biologie à la politique, Albin Michel, 1980. 5. Op. cil., p. 196.

10

PRÉFACE

qui permettait, en opposition avec le définition mét~physique de la nature humaine, une définition concrète et positive, qui avait l'avantage d'intégrer toutes les formes de société et de pensée comme n'étant que des aspects possibles d'une seule et même nature humaine déployant ses trésors de symbolisation. Auguste Comte pouvait prendre un recul par rapport aux résultats des sciences positives, car il considérait ces dernières comme autant de langages et pas plus que des langages: des « systèmes de signes» ayant partie liée avec la société, autre « système de signes », qui les produit et s'y reflète, tout comme la sociolobiologie est le produit d'une société datée qui se reflète en elle. La « fin», généralement incomprise, d'une pensée encyclopédique comme celle du Cours de philosophie positive, parmi les jeux de la création poétique cherchant sa vie dans un labyrinthe de sentiments et d'images, est là pour prouver que le dernier mot n'est pas donné à la science, mais bien au symbole qui la permet, à la fonction symbolique, matrice réelle de toute expression de la nature humaine.

Avril 1981

PREMIÈRE

PARTIE

QUESTIONS

DE MÉTHODE

CHAPITRE

PREMIER

DU MONDE A L'HOMME PAR LA MÉDIATION DU LANGAGE DES SCIENCES POSITIVES

La crise intellectuelle décelable dans la correspondance de Comte avec Tabarié (lettre de 17 juillet 1824), Eichthal (lettres de 5 août 1824, du 6 avril 1825) , Blainville (lettre du 27 février 1826), a été provoquée par les recherches consécutives au troisième opuscule, le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société,. elle a duré jusqu'au 1er mars 1826, date à laquelle Comte a entrepris une œuvre de grande envergure en inaugurant les séances de son Cours de philosophie positive. Les questions de méthode ont déterminé cette vaste entreprise, fruit des méditations de Comte, nées de la conviction qu'il avait de l'insuffisance méthodologique des opuscules qu'il rééditera en 1854, dans l'Appendice général du tome IV du Système de politique positive. Il faut donc voir dans ces écrits une forme encore approximative de l'anthropologie positiviste qui, peu à peu, prend naissance dans la conception de Comte. En tout cas, ces textes, échelonnés et gradués dans leur position philosophique, détiennent les prémisses théoriques d'une grande pensée méconnue dans ses bases épistémologiques et dans ses aboutissants politiques, au sens le plus noble. Le tour des réflexions capitales a donc été accompli à ce stade des fameux « opuscules », précédé d'un stade non moins important consacré aux « programmes». La b'ase du système tout entier est posée dans la constellation de deux idées éclairantes: 1° la philosophie conçue comme théorie des événements et des êtres,. 2° la possibilité logique et historique d'une science humaine positive comme principe de cette théorie des êtres et des événements. C'est, en effet, pour entraîner l'adhésion d'esprits distingués tels que Blainville, que Comte va patiemment s'appliquer, dans un labeur de longue haleine, à des études, indiscutables quant à la rigueur, sur le présuposé axiomatique déj à précisé: la distinction nécessaire de la théorie à partir de la pratique. La théorie étant abstraite par principe, la pratique étant concrète à la base, cette distinction capitale, théorie/pratique, va se lier à la distinction fondamentale de l'abstrait et du concret, mettant en évidence les rapports de l'hypothèse et de l'observation, comme la relation de la science à la technique, et celle de la science sociale à l'éducation et à la politique:

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QUESTIONS

DE MÉTHODE

théorie... .abstrait.. .lois et propriétés

..

..

..

générales

. science.

..

sciencesociale

..

[

pratique. .concret.. .observation. de~ ê~res animés
ou InanImes

]

technique éducation politique

Aussi sur ces présupposés méthodologiques, Comte va-t-il poursuivre l'application d'une méthode qu'il tendra vers le maximum d'objectivité scientifique. L'infinie diversité des êtres concrets n'est, certes, pas sans offrir quelque difficulté. Qui dit « objectivité» n'implique pas le refus d'admettre que l'école du bon sens, qu'est la pratique, ne se complète du secours des vues générales qui coordonnent les faits fondamentalement positifs et les idées pratiques qu'ils impliquent. A qui l'observe du point de vue de Comte, la marche générale de la civilisation offre la simple généralité des grandes lignes de faîte, et n'est-ce pas le rôle de la théorie de dégager par abstraction les propriétés générales et les lois consécutives à l'observation des êtres animés et inanimés? La théorie rend évidents les rapports qui relient les choses entre elles, et, par là même, elle permet une intervention susceptible d'améliorer la pratique en elle-même. Ainsi l'industrie moderne bénéficie-t-elle de l'apport des théories géométriques, mécaniques, physiques et chimiques; de même, la politique et l'éducation attendent une aide semblable de la science sociale, commme, d'ailleurs, de la connaissance globale de toutes les sciences, coordonnées dans la classification nécessaire qu'en établit Comte. L'ordre « nécessaire» a posteriori est, en effet, ce à quoi répond la classification des sciences: dans l'optique de Comte, la hiérarchie est vue, tout à la fois, comme a posteriori, comme nécessaire et comme épistémologiquement créatrice. Quand nous avons montré « l'encadrement cartésien »1 de la pensée positive de Comte, nous avons montré également à quoi se réduisait le Descartes appréhendé par Comte. Si, dans la classification des sciences, les vertus de l'ordre sont effectivement celles-là mêmes que Descartes avait conçues, et si, d'une manière générale, Comte connaît et utilise la logique impliquée dans les règles de la méthode, il faut préciser que c'est toujours dans la référence au traité de Géométrie. Mais, pour ce qui concerne le critère de l'évidence, ce n'est plus à Descartes que s'en remet Comte. Plutôt qu'à Descartes, c'est à Leibniz que Comte se rapporte pour ce qui est de l'intuition rationnelle. En effet, le De cognitione, veritate et ideis2 substitue au criterium supérieur appelé à justifier l'évidence, la démonstration rigoureuse et la nécessité logique du raisonnement doublant l'expérience: « De caetero non contemnenda veritatis enuntiationum criteria sunt regulae communis Logicae, quibus et Geometrae utuntur, ut scilicet nihil admittatur

1. Cf. notre ouvrage Le concept de science positive. Ses tenants et ses aboutissants dans les structures anthropologiques du positivisme. 2. Méditationes de cognitione, veritate et ideis, in Opuscula ph:ilosophica selecta, éd. Boivin, Paris, 1939, pp. 1-8. L'objet politico-scientifique de la pensée comtienne est pensé en fonction d'un schématisme mathématique héritier de Leibniz et de Lagrange (cf. P. Ducassé, Méthode et intuition chez Auguste Comte, Paris, Alcan, 1939, et Essai sur les origines intuitives du positivisme, Paris, Alcan, 1939.)

DU MONDE A L'HOMME

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pro certo, nisi accurata experientia vel firma demonstratione probatum ; firma autem demonstratio est, quae praescriptam a Logica formam servat... » (op. cit., p. 6-7). Car Leibniz n'hésite pas à recourir à l'expérience préparée avec soin (accurata experientia), qu'il met sur le plan de la démonstration rigoureuse (vel firma demonstratione). Si quelque chose, toutefois, inspire la vérité, c'est le modèle géométrique (quibus et Geometrae utuntur). Ces us et coutumes des pratiques propres aux géomètres ont également influencé Descartes dans sa recherche de la vérité comme le Discours de la Méthode en témoigne. Le modèle géométrique lui-même est principalement soumis à-la loi de l'ordre; et cette loi cartésienne importe le plus à Comte qui retient de Descartes le principe selon lequel la connaissance des deux ou trois premiers termes d'une progression permet de trouver tous les autres. Chaque terme d'une progression connue se met à la place destinée par sa nature; les termes inconnus et leur place se découvrent en raison des termes connus et de leur place. C'est ce principe qui inspire la recherche de la classification qui permettra la considération légitime de la nouvelle science: la sociologie. Conformément aux règles de l'analyse et de l'ordre, Comte suit aussi Descartes du simple au complexe: « en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés; et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres» (Alquié, p. 587). Si la hiérarchie comtienne est à la fois nécessaire et créatrice, les sciences ordonnées du simple au complexe s'engendreront « géométriquement» dans une progression logique dont le terme fixé sera une science appelée à la généralité, à l'instar d~s );, mathématiques, science dont le lieu peut se préciser« géométriquement comme nous allons le montrer. Pour donner une représentation géométrique de la démarche comtienne, à titre d'hypothèse légitime, et pour faciliter notre exposé, nous usons pour modèle du problème posé par Jacques Buhot (l'un des premiers membres de l'Académie Royale des Sciences à sa fond~tion, en 1666) dont Condorcet écrit qu'il a publié des Leçons de mathématiques et qu'il a eu une grande part aux travaux astronomiques de Picard qui « mesura astronomiquement la distance en latitude de Paris à Amiens» (Eloge des Académiciens, Paris, 1773, p. 37 ; cf. ibid. p. 157). Ce problème, que Leibniz résolut géométriquement et mécaniquement (cf. Übersicht de M.E. Knobloch, Colloque Leibniz, Chantilly, 1976), s'apparente à celui que dut résoudre l'équipe de Picard qui mesura la même distance sur la surface de la terre: « après avoir pris sa base sur le grand chemin de Villejuif à Juvisi, et l'avoir entièrement mesurée, il calcula une suite de triangles, dont chacun des angles avait pour sommet un point remarquable, et qui aboutissaient enfin au clocher de la Cathédrale d'Amiens» (op.cit., p. 37). Un tel problème C.P.P., II, pp.89-90)*. astronomique n'avait pas échappé à Comte (cf. Etant donné quatre points A, B, C, D, d'une même

(*) Notre sigle C.P.P. concerne le Cours de philosophie positive, se éd. identique à la première. Au siège de la Société positiviste, 1892-1894.

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QUESTIONS

DE MÉTHODE

(Mathématique) M

A (Astronomie)

P (Physique)

C (Chimie)

B (Biologie)

droite AD, il existe un point M de telle sorte que AM, BM, CM, et DM fassent trois angles égaux en M : AMB, BMC, CMD (manuscrit de Leibniz Cc 531 A, de l'année 1673, cité pal'"E. Knobloch, op.cit.). Le problème de Comte peut s'exprimer dans une première phase, de la façon suivante: étant donné quatre sciences positives, l'astronomie, la physique, la chimie, et la biologie, que nous désigner~ns par les points A, P, C, B d'une même droite, que nous désignerons comme la droite des sciences positives, il existe une science M, la mathématique que l'on peut considérer comme le modèle de toutes les sciences positives, 'par sa simplicité et sa généralité les plus grandes, et qui préside à toutes ces sciences dans une proportion définie par la réduction du concret à l'abstrait, successivement dans l'ordre, tel que AM, PM, CM, et BM constituent progressivement un écart identique, AMP, PMC, CMB. L'axiome de la séparation nécessaire de la théorie et/ou de l'abstrait présuppose chez l'homme la possibilité de concevoir, de juger, selon une structure normale de pensée, la « fonction conceptuelle» (cf. M. Schlick, Allgemeine Erkenntnislehre, Berlin, 1918, p. 19), assujettie, chez Comte, à l'histoire de l'esprit intimement liée à celle de la société, et ne nécessitant pas l'intervention de catégories a priori. Par là, se trouvent déjouées les habitudes anciennes de pensée et surtout peut être rendue possible l'instauration historique et logique d'une science de l'homme, comme le contre mouvement des sciences du monde. Ce n'est pas l'évidence qui produit la science sociale, mais l'objectivité historiquement relative. L'histoire des sciences, qui a permis le passage de A en P, de P en C, et de C en B, est le mouvement positif de l'esprit humain, qui a pris naissance avec les premiers résultats mathématiques et astronomiques, mais qui s'est imposé avec « les découvertes de Galilée »3. En effet, pour
3. «Complétant la vaste opération intellectuelle commencée par Bacon, par Descartes et par Galilée, construisons directement le système d'idées générales que cette philosophie est désormais destinée à faire indéfiniment prévaloir dans l'espèce humaine, et la crise révolutionnaire qui tourmente les peuples civilisés sera essentiellement terminée» (C.P.P., I, p. 43, lere Leçon). Cf. C.P.P., I, p. 15.

DU MONDE A L'HOMME

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Comte, la loi de l'isochronisme des corps, le principe d'inertie,

des petites oscillations, les lois de la chute le principe de la composition des vitesses,

toutes les démarches qui constituent « la gloire immortelle du grand Galilée »4 créèrent la physique réelle. Comte voit en Galilée celui qui a donné à
la mécanique rationnelle l'une des bases physiques nécessaires à rendre admissible le système du monde proposé par Copernic: c'est-à-dire l'indépendance totale des mouvements de différents corps quelconques envers le mouvement commun de leur ensemble. Cette observations faisait disparaître la difficulté qui s'opposait à l'admission de la rotation de la Terre. Aussi bien, parce qu'il créa la Géométrie analytique, Descartes passe-t-il aux yeux de Comte, - comme plus tard il le sera aux yeux de Boutroux6, - pour le fondateur de la philosophie moderne, avec Bacon dont l'intention d'édifier une « philosophie première» est reconnue par Comte qui en ébauche une dans le Cours de philosophie positive7. et une autre dans le Système de politique positive8. Toutefois, Comte ne peut admettre la classification des sciences de Bacon, pas plus que celle de d'Alembert, inspirée de celle de Bacon, fondée sur les « facultés» : Mémoire, Raison, Imagination. La critique de I.P.F. Deleuze souligne que Bacon « n'indique point la relation qui se trouve entre les sciences considérées comme objet de nos études »9. Or, c'est ce~que fait Comte essentiellement: sa classification des sciences établit un ordre qui n'est pas, comme on l'a trop répété, unilinéaire simple, mais un ordre de relation entre les sciences. Cet ordre de relation concerne l'histoire; la relation est historique par rapport à l'état de positivité acquis par chacune des sciences; la relation est logique par rapport au mouvement décroissant de la généralité et au mouvement

croissant de la complexité. Selon le double principe de Comte,

«

nous

devons procéder tantôt des faits aux principes, et tantôt des principes aux faits» (C.P.P., l, p. 32) ; dans la ligne de Bacon pour la première partie et dans celle de Descartes pour la seconde, la connaissance repose sur des faits observés, et l'observation nécessite déjà une théorie (C.P.P., l, p. 7).

1. Vers la connaissance de l'homme.
C'est l'histoire réelle des sciences positives (astronomie, physique, chimie et biologie) qui a donné à Comte la théorie de l'observation, qui l'a conduit à l'édification de sa « hiérarchie» des sciences. Cette hiérarchie

historique qui donne la présidence aux mathématiques se double « naturellement » d'un caractère logique, puisque une observation après coup

4. C.P.P., II, p. 383. 5. C.P.P., II, p. 110 6. De l'idée de loi naturelle, Vrin, 1949, pp. 5-6 7. C.P.P., I, p. 61 8. S.P.P., I, p. 40. Notre sigle S.P.P. concerne le Système de politique positive, 1851-1854. 9. Cf. Eudoxe,I, p. 218, ouvrage de J. P. F. Deleuze, Paris, Schoell, 1810.

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QUESTIONS

DE MÉTHODE

permet de constater que, partant de la mathématique, vers l'astronomie, la physique, la chimie et la biologie, nous nous approchons de l'homme, que nous ne pourrons atteindre pleinement que par les phénomènes sociaux qui, comparés aux phénomènes biologiques, qu'ils impliquent, sont encore plus complexes; de même les phénomènes biologiques qui impliquent les phénomènes chimiques, physiques, astronomiques, sont donc également plus complexes que ceux-là: les derniers phénomènes étudiés participent toujours des lois des précédents, car ils impliquent nécessairement les phénomènes précédents, mais apportent avec eux un nouvel ensemble autonome de lois. Le code peut convenir à tous les phénomènes: quand il est mathématique, il convient à tous, quand il est astronomique, physique, chimique, biologique, il convient aux phénomènes sociologiques qui, en outre, parlent dans un autre code, spécifique. Il faut reconnaître à Comte l'honneur d'avoir découvert cette spécificité des phénomènes sociaux, qu'on lui refuse abusivement en lui attribuant un prétendu « modèle» biologique: tout au plus est-il possible, d'après la théorie de la science inaugurée par Comte, d'admettre le privilège du code le plus proche sur le code le plus récent. C'est ce que Comte autorise et confirme dans l'approche sociologique. Voulant justifier et fonder légitimement l'opération de l'entendement dans l'observation liée à la théorie, Comte admet une certaine oscillation de l'esprit, entre la voie de la légitimité fondamentale de la pensée, illustrée par Descartes et Kant, et la voie de l'expérience scientifique, illustrée par Bacon et Galilée. Les questions de méthode se trouvent résolues par une synthèse des principales tendances de la philosophie traditionnelle. Ainsi, en entreprenant la classification des sciences, son propos n'est-il ni celui de Bacon, ni celui de d'Alembert, dont l'ordre de classification n'était pas conçu comme créateur par leurs auteurs eux-mêmes. Seul un ordre de classification peut être créateur, qui établit entre les sciences un mode de relation qui soit régulier et dont la première condition soit la dépendance effective des différentes sciences entre elles, dépendance résultant elle-même de celle des phénomènes respectivement étudiés par chacune des sciences considérées. Cette double dépendance réalise une hiérarchie de fonctions ne se révélant qu'après coup: dans l'ordre de l'abstraction et de la théorie, comme dans l'ordre de la pratique et du concret. Il faut dire que, de part et d'autre, du point de vue de la théorie de la science comme de celui de la société, Comte facilite le point de vue du système et celui de l'unité; et c'est aussi bien ce à quoi vise et aboutit sa méthode. L'importante question de méthode, qui sépare la théorie de la pratique (ajoutons: avec le telos d'une pratique « théorisée »), domine la classification des sciences que propose Comte: « La division la plus générale de nos connaissances réelles consiste à les distinguer en théoriques et pratiques »10 ; mais, si Comte laisse de côté les sciences pratiques, c'est parce qu'il se propose de fournir « une base solide à toutes nos autres combinaisons quelconques »10.C'est pourquoi, aussi, il ne va pas examiner le système entier des connaissances humaines, mais seulement les conceptions
10. C.P.P., I, pp. 50-51, 2e Leçon.

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fondamentales, liées aux divers ordres de phénomènes. Dans les sciences théoriques, il recherche donc des principes acceptables universellement, la « philosophie première », chère à Bacon et à Aristote. Placées ainsi dans une combinaison d'interdépendance, la science et la société appartiennent au même système, dans lequel la science occupe une place déterminante, car elle est l'activité théorique propre à cette pratique sociale destinée à influencer cette pratique sociale: «Science, d'où prévoyance; pré-

voyance, d'où action

»11.

Au sein des sciences positives théoriques, il faut

distinguer, en outre, les sciences abstraites et les sciences concrètes: les premières sont générales, ayant pour objet la découverte des lois régissant les diverses classes de phénomènes, les secondes sont particulières et descriptives, consistant dans l'application des lois découvertes par les premières. Née d'une pratique naturelle, la connaissance cherche à dégager la théorie qui, apprise et utilisée à bon escient, entraînera cette maîtrise et cette possession de la nature à laquelle Descartes destinait la science. Ainsi, il nous semble que Comte échappe à la critique qui affirmerait, au contraire, qu'il ne faut pas séparer la théorie de la pratique: si Comte les sépare, c'est pour ensuite mieux, et plus efficacement, les rapprocher dans l'action scientifique, que celle-ci soit politique ou technique. Entre la théorie pure et la' pratique directe, s'interposent les doctrines intermédiaires propres aux différents arts. De même, au cœur de la théorie pure, on voit comment les sciences se scindent en abstraites et concrètes: la chimie est la base rationnelle de la minéralogie; la physiologie générale, celle de la zoologie et de la botanique:
SCIENCES ABSTRAITES: générales fondamentales THEORIE PURE
sciences théoriques__m__

ex: la physiologie générale

m_m

m__m

j

____ou u_ _m___ ___________m_,

SCIENCES CONCRETES: particulières secondaires DOCTRINES INTERMEDIAIRES théories générales propres aux différents arts PRATIQUE DIRECTE arts et métiers

ex: la zoologie et la botanique

11. C.P.P., I, p. 52, ibid. Bien que la science recherchée par Aristote soit celle « des premiers principes, et des permières causes» (Métaphysique, A, 2, 982, b 9, tr. Tricot, Vrin, Paris, 1962, p. 16), Aristote affirme que l'expérience est la source de l'art et de la science (Méta. A, 1, 98, 1 a).

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QUESTIONS

DE MÉTHODE

La dépendance des sciences est calquée sur la dépendance des phénomènes étudiés. Du degré de généralité et d'objectivité, on tire l'ordre logique des sciences, corrélatif à l'ordre historique d'accès à la positivité de chaque science. Les phénomènes astronomiques influent sur tous les autres sans être influencés par eux; ils sont aussi les plus abstraits, les plus simples et les plus généraux; les phénomènes sociaux, au contraire, sont les plus particuliers, les plus propres à l'homme, les plus compliqués, par conséquent aussi les plus concrets: ils dépendent de tous les autres phénomènes sans exercer eux-mêmes aucune influence sur eux. Quant aux phénomènes physiques, chimiques et physiologiques, ils présentent des degrés de spécialité, de complication, allant en progression graduelle les uns par rapport aux autres. Enfin, la science mathématique est « la vraie base fondamentale de toute cette philosophie »12; car, depuis Descartes et Newton, elle est employée comme méthode rationnelle, aussi figure-t-elle en tête des cinq sciences fondamentales citées: astronomie, physique, chimie, physiologie, physique sociale. L'ordre de classification de ces sciences présente un double intérêt; il permet, tout d'abord, de connaître profondément le méthode positive par l'étude de ses applications aux principales classes des phénomènes scientifiques; il permet ensuite de suivre une méthode pédagogique, car l'étude méthodique d'une science ne peut être menée intelligemment sans la présupposition de notions scientifiques émanant de sciences antérieurement placées dans la hiérarchie, puisque la physiologie, par exemple, ne doit pas ignorer certaines données chimiques, physiques et même astronomiques. Aussi l'étude des sciences, dans l'ordre de la hiérarchie, est-elle utile à l'éducation scientifique et à la formation des savants du point de vue de l'acquisition de la.méthode ; Comte attribue même à l'ordre d'étude un pouvoir déterminant dans la conception positiviste du système global du savoir humain et de l'homme en particuIier : « Je regarde l'enseignement scientifique comme incapable de réaliser les résultats généraux les plus essentiels qu'il est destiné à produire dans la société pour la rénovation du système intellectuel, si les diverses branches principales de la philosophie naturelle ne sont pas étudiées dans l'ordre convenable» (C.P.P., I, p. 87, 2e leçon). L'importance de l'ordre se précise ici comme celle d'une hiérarchie utile à la théorie et à l'avancement des sciences, ainsi qu'à la rénovation et à l'éducation poursuivies par Comte. Le rôle fonctionnel de la classification qui est d'instaurer la science sociale, s'étend, au delà du souci épistémologique d'établir la totalité de l'entreprise dont Comte lui-même ne dissocie pas les intérêts, soucieux qu'il est d'unité et d'ordre, et qu'il proj ette dans l'au-delà du Cours de philosophie positive, vers une anthropologie fondée sur les sciences abstraites et fondamentalement positiviste. Un examen des projets concernant le Cours de philosophie positive montre la marche suivie par Comte vers cette anthropologie encore lointaine. Entre mars 1826 et juillet 1830, le Cours gagne en ampleur et en profondeur. Le premier tableau, conçu à l'intention de son correspondant
12. C.P.P., I, p. 92, 2e Leçon: i1 s'agit de la philosophie naturelle.

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Adolphe d'Eichthal, annonce 72 séances (bien qu'il n'en précise que 68), tout comme celui du Cours (bien qu'il n'en précise que 60). Les grandes lignes sont posées, d'une philosophie positive partagée entre deux sciences principales: la science des corp" hruts et la science des corps organisés; on remarquera la place des j)/ /'/ilJlinaires généraux sous le titre de la Science des corps bruts:

Cours de Philosophie

positive en 72 séances

13

(Du 1er mars 1826 au 1er mars 1827) Sciences des corps bruts:

1. Exposition du but de ce cours. Préliminaires généraux: 2 séances

! 2.
Mathématiques
Astronomie

Exposition Calcul.

du plan.

......................... 7

16 séances!
10

Géométrie. .. ... ... ... ... .. .. . 5 Mécanique. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . 4

{ Géométrie.. Mécanique.

.. .. ... ... .. .. ... .. 5 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 5

Physique Chimi e

10 10

Sciences des corps organisés:

Physiologie Physique sociale

10 séances 10

Entre le tableau de janvier 1826 et celui de décembre 182814on note quelques modifications: les Préliminaires généraux se trouvent placés avant le titre Science des corps bruts,. les subdivisions astronomiques (Géométrie et Mécanique) disparaissent; le nombre même des séances consacrées aux sciences des corps organisés augmente (2 de plus en physiologie, 8 de plus en physique sociale) ; celles consacrées aux sciences des corps bruts diminuent (6 séances en moins). De plus, les sciences des corps organisés bénéficient d'une série de subdivisions nouvelles:
13. Lettres d'Auguste Comte à Divers, tome II, Paris, Fonds typographique, p. 98, lettre du 27 janvier 1826. Cf. Correspondance générale, I, p. 185. 14. Lettres à Divers, II, p. 105 ; cf. Cor. gén. , I, pp. 205-206 (Correspondance générale et Confessions, éd. par P. E. de Berrêdo Carneiro et P. Arnaud, Mouton, Paris, La Haye, 1973).

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QUESTIONS

DE MÉTHODE

végétale. Physiologie animale. intellectuelle..
Introduction.

3 séances 5 4
. .. 3 séances

Méthode.

... .

4
8 3

Physique sociale Science. . . . . .. Résumé général.

Enfin, dans le tableau définitif de l'édition du Cours (1830), Comte n'augmentera plus le nombre des séances, il mettra seulement à part les 3 séances de Résumé général, qui concernent toutes les disciplines sans exception, comme les Préliminaires généraux. Après les Leçons préliminaires, il adoptera un plan fixe pour l'étude de chacune des sciences du programme, allant toujours du plus général au plus particulier, c'est-à-dire des Considérations philosophiques sur l'ensemble de la science abordée, à des Considérations générales sur les différentes branches de cette science, ou à des Vues générales, puis à des vues de plus en plus particulières. Dans le dernier tableau, Comte réserve une place particulière à la physiologie intellectuelle et affective, discipline dans laquelle nous retrouvons la psychophysiologie dont Comte s'est fait le promoteur. Le plan d'études de la physique sociale ménage une grande place à la loi des trois états considérée comme loi scientifique, en même temps que comme démonstration définitive du caractère scientifique de la sociologie. La Conclusion du Cours, appliquant la règle cartésienne du dénombrement, se présente comme un memento à partir duquel Comte ouvre la série des conséquences: 1° Résumé de la méthode positive; 2° Résumé de la philosophie positive; 3° Avenir de la philosophie positive. A partir de là, Comte portera ses regards sur l'homme de cet avenir, méthodiquement situé. L'examen comparatif des trois tableaux montre que Comte a longuement médité sur la méthode du Cours de philosophie positive. Cette observation est confirmée par une lettre du 21 février 1831, adressée au Président de l'Académie des sciences, et dans laquelle Comte écrit, en parlant de son Cours, qu'il a été « conçu et exécuté plusieurs fois depuis dix ans »15. Comte ne s'épargne, en effet, aucune démarche, ainsi qu'il l'expose à Michel Chevalier, au sujet d'un article le concernant dans le Globe du mardi 3 janvier 1832 :
« Au lieu des longues et difficiles études sur toutes les branches fondamentales de la philosophie naturelle, qu'impose absolument ma manière de procéder en science sociale; au lieu des méditations pénibles et des recherches profondes qu'elle exige continuellement sur les lois des phénomènes politiques (les plus compliqués de tous), il est beaucoup plus simple et plus expéditif de se livrer à de vagues utopies dans lesquelles aucune condition scientifique ne vient arrêter l'essor d'une imagination déchaînée »16.

15. A Divers, II, p. 161. 16. Op. cit., p. 173. Cf. Jean Walch, Michel Chevalier, économiste saint-simonien, Paris, Vrin, 1975, pp. 106-107, sur cette polémique, Michel chevalier réplique dans un nouvel article du 13 janvier.

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Cette lettre, du 5 janvier 1832, est tout à la fois une protestation et un acte de foi; Comte refuse de rien devoir aux travaux des saint-simoniens; au contraire, il est plus probable, pense-t-il, que les chefs actuels du saintsimonisme lui doivent beaucoup quant à leur éducation philosohique et politique; il se félicite d'avoir, pour ce qui le concerne, suivi sa carrière

philosophique « sans interruption dans une direction invariable

»17. Consi-

déré à cette date comme un dissident ou comme un retardataire du saintsimonismel8, Comte mesure le progrès qui est le sien, et qu'il veut pur de toute allusion au saint-simonisme. La lettre du 7 janvier 1832 à Armand Marrast, rédacteur en chef de la Tribune, réagit au même phénomène d'assimilation: on a pris Comte pour un saint-simonien, et cela à tort. Un autre article le concernant avait, en effet, paru le 2 janvier dans la Tribune. Aussi Comte précise-t-il sa propre position et invoque-t-il son entreprise de fonder les sciences morales et politiques: « il est absolument impossible, à mes yeux, d'obtenir une véritable rénovation des théories sociales et par suite des institutions politiques, autrement qu'en élevant ce qu'on appelle les sciences morales et politiques à la dignité des sciences physiques, par l'application convenable de la méthode positive fondée par Bacon, Descartes et Galilée, et qui a déjà réorganisé toutes les autres branches de nos connaissances réelles »19. Aux sciences de l'homme, Comte veut appliquer la même méthode qu'aux sciences positives. C'est ainsi qu'une fois de plus Comte justifie sa méthode et cette longue exposition systématique à la fin de laquelle seulement peut apparaître la nouvelle science, physique sociale ou sociologie. Le système complet envisagé ne peut donc exclure les sciences ayant pour objet l'homme en société, puisqu'il s'agit de repenser l'éducation et la politique au sein des lois scientifiques. De la sorte, les phénomènes sociaux constituent, à eux seuls, « la liaison universelle et définitive des diverses spéculations positives» (C.P.P., VI, p. 592). L'unité de la méthode fait que tous les procédés généraux qui la composent se retrouvent dans chacune des sciences fondamentales. La moins abstraite, la sociologie, fait prévaloir le véritable point de vue humain et bénéficie de cette méthode, tout en marquant, par rapport à la science mathématique, une prééminence philosophique dans le domaine logique comme dans le domaine scientifique. En effet, du point de vue scientifique, les spéculations sociologiques constituent un progrès décisif vers la positivité :
« Les saines spéculations sociologiques, au contraire, où le point de vue historique obtient spontanément une prépondérance intime et continue,

17. A Divers, II, p. 171. 18. Ibid. 19. A Divers, II, pp. 179-180. Cf. Cor. gén., I, p. 233. Comte devance le physicalisme de l'Ecole de Vienne, qui affirmera, de même, l'unité de méthode et l'extension de la méthode des sciences physiques aux sciences morales. - Cf. Rudolf Carnap, Le problème de la logique de la science, Paris, Hermann, coll. Actualités scientifiques et industrielles, n° 291.

QUESTIONS

DE MÉTHODE

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doivent offrir, par leur nature la plus complète manifestation possible de cet attribut essentiel de la vraie positivité rationnelle» (C.P.P., VI, p. 600601., 58e leçon). La logique scientifique, qui a trouvé son essor dans l'esprit mathématique, se trouve modifiée par l'histoire qui l'étend à des spéculations plus complexes: la méthode positive s'avère historique. Par méthode historique, Comte entend l'investigation qui consiste à déterminer, dans chaque science, « une exacte appréciation générale de la filiation effective de l'ensemble de ses progrès principaux» (C.P.P., IV, p. 424, note 1, 4ge leçon). La spéculation philosophique vise ainsi à établir « la théorie de la filiation réelle des principales découvertes» (op. cit., p. 419) en se fondant sur l'étude de l'agent du phénomène et de son mileu : « Pour concevoir, en général, comment ces caractères irrécusables déterminent ainsi l'étroite dépendance rationnelle de la science sociologique envers les différentes branches antérieures de la philosophie naturelle, il suffit de considérer d'abord que l'étude positive du développement social suppose, de toute nécessité, la co-relation continue de ces deux notions indispensables, l'humanité qui accomplit le phénomène, et l'ensemble constant des influences extérieures quelconques, ou le milieu scientifique proprement dit, qui domine cette évolution partielle et secondaire de l'une des races animales. Sans l'usage permanent d'un tel dualisme philosophique, aucune spéculation sociale ne saurait, évidemment, jamais comporter une vraie positivité » (C.P.P., IV, p. 380, 4ge leçon). Comte conçoit comme possible une combinaison de l'histoire et de la logique; sans toutefois déboucher sur une dialectique du genre de celle de

Hegel, il est toutefois question, pour Comte, de

«

méthode transcen-

dante» (C.P.P., IV, p. 423), rattachant « l'ensemble du développement de chaque science» à la « progression totale de l'esprit humain», et même à « l'évolution fondamentale de l'humanité» (C.P.P., IV, p. 424). Toute partie doit être ramenée à son tout. La méthode historique garantit un progrès vers une généralité, autre que mathématique, et désormais anthropologique, puisque la grande découverte de Comte consiste en ce que « le développement de l'esprit humain n'est possible que par l'état social, dont la considération directe doit prévaloir toutes les fois qu'il s'agit immédiatement des résultats quelconques de ce développement» (C.P.P., IV, p. 417). L'état de la société joue un rôle déterminant sur l'état de l'intelligence. L'opération anthropologique de Comte est de convertir cette prise de conscience en action effective de l'homme sur le société. Ce renversement n'est pas moins révolutionnaire que celui proposé par Karl Marx, qui invite l'homme à se saisir de l'inconscient économique pour s'en rendre maître. C'est l'inconscient sociologique tout entier, que déjoue ainsi Comte, en en éclairant l'action, permanente et sourde, dont la prise de conscience peut donner à l'homme la maîtrise de la vie en société. La prééminence philosophique de la sociologie sur les mathématiques se confirme par ce que Comte désigne comme étant «l'étude directe du sujet» (C.P.P., VI, p. 604, 5Se leçon). C'est le degré sociologique qui renferme le véritable point de vue d'ensemble sur tous les phénomènes et sur les sciences que la sociologie coordonne dans leur totalité sociale (C.P.P., IV, p. 427, 4ge leçon).

DU MONDE A L'HOMME

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Si la généralité géométrique exerce son influence sur tous les phénomènes, la créativité d'une science ne saurait lui devoir l'essentiel, à savoir
«

l'étude directe du sujet» (C.P.P., VI, p. 604, 58eleçon). Preuve en est,
(C.P.P., VI, P. 610)

écrit Comte, l'impuissance des mathématiques à mettre sur pied la science

sociale. La suprématie mathématique est « bornée au monde inorganique» (op. cit., p. 606). Cette« grande alternative»

entre la mathématique et la sociologie,nous conduit à choisirle « principe
philosophique susceptible d'établir enfin une véritable unité parmi toutes les spéculations positives» : entre la « suprématie mathématique» (op. cit., p. 615) et 1'« ascendant sociologique» (ibid.), entre ce qui présidait aux destinées des sciences positives avant la sociologie, et l'a permise, et ce

qui maintenant apparaît comme « une coordination stable et féconde aussi
bien que spontanée et complète» (ibid.), nous vivons la« transition» (op. cit., p. 616) et même « la grande transition moderne» (ibid.).
Il s'agit du retour de l'ascendant humain, qui déjà préexistait à l'essor de l'esprit positif. Fini, « le long interrègne» (ibid.). Le Système de politique positive s'annonce déjà avec sa « méthode ». Le Cours, ayant épuisé l'essor objectif, permet, explicitement dans ses Conclusions générales, un essor subjectif de l'humanité. « L'intime dépendance» (op. cit., p. 619) de la sociologie envers les sciences antérieures, sa légitime intervention, « ne tarderont pas à faire aisément accepter son ascendant continu» (ibid.). La « moins abstraite et la moins analytique», la science sociologique fait prévaloir« les idées d'ensemble et le véritable point de vue humain» (op. cit., p. 624), et constitue la transition entre la philosophie scientifique et la philosopnie esthétique (ibid.). (Mathématique) M ~
""-

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A (Astronomie)

P (Physique)

C (Chimie)

B
(Biologie)
/ / /

~i_-_.
(Sociologie)
/

,/ / ,/ / / / / /

/

/

/

V

/

(Sociologie)

S

La révolution

sociologique

26

QUESTIONS

DE MÉTHODE

Ainsi se complète la classification des sciences de Comte: à une classification à « suprématie mathématique» correspond par inversion une classification à « ascendant sociologique», qui fait de la sociologie « le nœud principal du faisceau scientifique fondamental» (C.P.P., IV, p. 427). Le premier miroir des sciences, du type de la représentation mathématique, nous a donné une série de sciences positives se mouvant sur l'axe AB jusqu'à l'intervention rationnelle d'une virtuelle science S' ; mais cette science est déjetée hors de l'axe des sciences quelconques et supplante la suprématie mathématique par son propre ascendant sociologique. Ce nouvel ascendant va constituer un second miroir, dans lequel nous verrons à nouveau les sciences, ce sera le miroir épistémologique du Système de politique positive, secondé par la théorie statique de l'entendement, réglant la relation du sujet à l'objet selon trois lois: la subordination des constructions subjectives aux matériaux objectifs (1re loi), étant donné que les images intérieures sont toujours moins vives et moins nettes que les impressions extérieures (2e loi), est pratiquée avec l'observation nécessaire et la prépondérance de l'image normale sur celle de l'agitation cérébrale (3e loi) (S.P.P., IV, p. 176).

2. La hiérarchie inversée La nouvelle généralité, fruit de l'ascendant sociologique, va consister dans la généralisation du principe d'Aristote: « le tout est nécessairement antérieur à la partie» (Politique, I, 2, 1253 à 53, trade Aubonnet, Les Belles Lettres, 1968, p. 15). La première loi de la théorie statique de l'entendement est, en effet la« loi générale de l'ordre réel» (S.P.P., III, p. 18), qui établit « la subordination totale de l'homme envers le monde» (ibid.), calquée immédiatement sur « celle de chaque être vivant envers le milieu correspondant» (ibid.). Tel est le « principe essentiel» de l'entendement conçu, selon Comte, « d'après l'aperçu fondamental d'Aristote, éclairci par Leibniz, et complété par Kant» (ibid.). C'est donc ce qui, chez Comte, devient« la véritable économie intellectuelle », et dépend, en fait, d'une constatation que nous dirions « écologique », calquant notre dépendance intellectuelle du réel, sur la dépendance de nos fonctions corporelles relativement au milieu, et sur la dépendance nécessaire de tout élément individuel par rapport au tout de la société. L'ordre réel qui fournit aux fonctions corporelles l'aliment, le stimulant et le régulateur, régit aussi l'entendement. Telle est la conception anthropologique de l'entendement possible avec la prééminence philosophique de la sociologie, et que Comte ramène a posteriori à la biologie statique et à la statique sociale d'Aristote (S.P.P., I, p. 574 et S.P.P., II, p. 351). Par la première loi de l'entendement, Comte réduit toute l'Analytique transcendantale de la Critique de la raison pure: à propos des catégories, l'Analytique kantienne se réfère explicitement à Aristote, et s'appuie sur le principe de contradiction, pour se substituer à la position de Leibniz quant à la communauté des substances du monde, qui ne peut avoir lieu, selon Kant, que dans l'espace, c'està-dire dans l'intuition extérieure, tandis que Leibniz doit faire intervenir la

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