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Guy Tassin

ANTHROPONYNUEETCHANGEMENT
" DANS UNE SOCIETE" VILLAGEOISE

Les noms de personne à Haveluy au XVIIIe siècle

Préface d'André Burguière

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L 'Hannattan INC 55, me Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

PREFACE
Pour le sens commun, le nom cJe faUlille et c'est-à-dire à nous distinguer des autres. L'idée est à la fois très ancienne, elle s'enracine dans la notion de personne, et très moderne: elle répond à la promotion des valeurs individualistes, mais surtout elle est fausse. Comme nous le rappelle Claude Lévi-Strauss, le système anthroponymique est un mode de classement plus encore qu'un mode de désignation. Il nous place dans notre filiation, notre catégorie sexuelle, notre fratrie, etc... Cette tension entre la dimension individualisante et sérielle de la nomination, pa,rticulièrement forte dans le cas du prénom qui n'est pas transmis mais choisi en principe, avait éte soulignée par Montaigne, père fondateur de l'individualisme moderne. Que le nom de baptême, qu'il entendait depuis l'enfance pour désigner en lui ce qu'il avait d'irréductible aux autres, fût en même temps porté par une multitude d'autres personnes qu'il était amené à croiser dans sa vie pouvait s'expliquer par l'usage de choisir pour les enfants des prénoms déjà portés dans la famille ou même (le cas est assez fréquent au XVIème siècle) de donner le même prénom à plusieurs enfants de la fratrie. Mais la fréquence de certains prénoms dominants n'est pas moins grande dans la société contemporaine. Des études faites aux Etats-Unis à partir des annuaires téléphoniques ont montré que si l'effet des modes et des vagues d'immigrants a largement renouvelé, en trois quarts de siècle, la liste des prénoms leaders, la dimension du stock s'est plutôt resserrée. En nous laissant guider par notre goût et notre fantaisie pour choisir le prénom. d'un enfant, nous nous laissons guider surtoutparl'eserit de notre éeoque. C'est pourquoi le désir,oul illusion, de lIberté et d'Invention

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renforce les traits de conformisme. Non seulement l'historien qui utilise les matériaux anthroponymiques pour éclairer les pratiques et l'esprit d'une époque ne doit pas esquiver cette contradiction, mais Il doit en faire le levier de sa réflexion. C'est ce 9.ui fait tout l'intérêt de la recherche -de Guy TassIn sur les noms de personned'Haveluy, un village du Hainaut au XVlIlème siècle. Venant après la vague de travaux sur les prénoms dans la France ancienne qui ont fleuri dans les années 80, son analyse a su, avec beaucoup d'imagination et de perspicacité, s'appuyer sur leurs acquis pour aller plus loin et poser d'autres questions. Sa sensibilité à la richesse anthropologique des sources, la minutie et l'indiscrétion quasi policière de son investigation lui ont permis de retrouver dans les pratiques de nomination ce que Marcel Mauss appelait un fait social total. Comme toute monographie, son étude sur le village d'Haveluy nous restitue aussi une histoire particulière. Mais c'est au travers de ses particularités qu'elle nous aide à renouveler et approfondir notre connaissance de la culture populaire d'ancien régime. Situé sur l'un des boulevards militaires de l'Europe, Haveluy, village du Hainaut devenu français sous, Louis XIV, par force plus que par choix, est presque rayé de la carte en 1712, au cours de la guerre de succession d'Espagne, avant d'avoir eu le temps de se franciser. Le XVlllème siècle est une période de récupération démographique et culturelle, ce qui explIque le renouvellement assez rapide de son stock patronymique mais aussi le faible poids, dans le choix des parrains et des prenoms, de l'enracinement familial. Là où Guy Tassin distingue des comportements innovateurs, affranchis des traditions, j'aurais tendance à voir également les formes d'une francisation retardée. Ainsi s'explique peut-être le succès du prénom Louis, de résonance royale, beaucoup moins choisi au coeur ancien du

royaume; ou le choix d'un prénom qui rattache l'enfant à un patronage indivIdualisé comme celui du saint du jour de naissance plus qu'à une lignée familiale, conformément à la nouvelle pastorale de la réforme catholique. Qu'elles s'inspirent d'une attitude innovatrice ou d'un souci d'intégration à l'espace français, ces pratiques de nomination "affranchies" cohabitent avec de très anciennes et résistantes traditions: comme celle de f'refaire" l'enfant disparu en redonnant son nom au suivant, ou celle d'éviter l'homonymie du nom de famille dans le choix d'un conjoint pour mieux la réaliser dans le prénom, en épousant par exemple la soeur d'un homme qui porte le même prénom que vous. Ce qui, si l'on se place du point de vue de la fille à marier, peut se lire comme la figure d'un inceste symboli9ue. Ces comportements innovateurs et indivIdualistes, qui délaissent les saints du calendrier pour des allégories morales ou florales, marquent-ils une véritable rupture avec l'enseignement de l'Eglise? Pour l'affirmer, il faudrait être sûr qu'ils n'ont pas été façonnés par le nouvel enseignement de l'Eglise lui-même qui invitait à oublier les fidélités lignagères pour renforcer par le prénom une relation tutélaire, péda~ogique et quasiment héréditaire entre le saInt patron et l'enfant nommé.

André Burguière.

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1 . Haveluy au XVlllème siècle

Le mercredi 29 décembre 1773 , Gabriel Hubert, bailli de la seigneurie pour Stanislas Désandrouins, s'est déplacé de Mons à Haveluy, petit village de l'Ostrevant, dans la généralité de Valenciennes. Il ne fait pas fréquemment un tel voyage, mais il ne pouvait refuser d'être le parrain du premier né du fermier de la vieille cense, Louis Delille. Louis est le fils de Joseph, censier rue des Berceaux, mais il a repris la cense tenue depuis longtemps par les ancêtres de sa femme, ClaIre Rayez. La mère de Louis appartenait elle aussi à une famille de censiers, les Moreau de la grande cense. Le premier né de Louis est un garçon, la mère n'est plus très jeune (34 ans) : l'enfant est baptisé Gabriel Désiré, c'est la première fois que l'on donne le nom Désiré à Haveluy(l). Ce fils ne vivra que dix semaines et la mère mourra aux prochaines couches, en 1775. Dès 1779 un cousin paternel est nommé lui aussi Gabriel Désiré. En 1795 le 6ème enfant et 4ème fils du second maria~e de Louis est nommé lui aussi Gabriel Désire, mais lui vivra, et sera connu sous son second prénom. Ainsi est apparu le nom Désiré à Haveluy. Le grand-père paternel, Pierre Joseph, appelé Joseph, était encore vivant en 1773, âgé de 64 ans:il n'a pas été le parrain de son petit-fils et ne lui a pas donné son nom. Le p'ère, Louis, avait été en réalité baptisé Louis François en 1749 et lui non plus n'avait pas transmis son nom. De l'aïeul au petit-fils les noms donnés, imposés comme on dit alors à Haveluy, ne témoignent pas d'une transmission familiale. Mais la séquence des noms d'usage, réellement portés - Joseph ,Louis, Désiré noms choisis en 1709, 1749 et 1773, témoigne 5

assez bien de l'évolution des mentalités. Joseph réfère à la famille du Christ, ce nom donné très fréquemment est un marqueur puissant de l'identité chrétienne, sans doute aussi un talisman propice à la fécondité. Louis, même s'il existe plusieurs saints de ce nom, est avant tout un prénom royal, d'ailleurs donné ici à une époque où Louis XV est encore populaire dans la région. Désiré n'a besoin que d'être inscrit au martyrologe, sa résonance est toute profane, liée à la joie de l'événement familial. L'histoire de ces trois prénoms chez les Delille, histoire qui couvre presque tout le XVIIIème siècle, paraît être celle d'une discrète, progressive mais constante laïcisation du choix des noms de baptême. En même temps l'attention se focalise sur les niveaux les plus intimes de l'identité. L'obligation, permanente de fait, de puiser dans le catalogue des saints n'empêche pas l'expression d'un changement de mentalité par le truchement des noms de personne. Choisir un nom traditionnel ou inédit, reprendre ou non un nom à la mode sont théoriquement possibles pour tous. Cela ne veut pas dire que tous puissent facilement sortir de la routine, ou simplement veuillent l'envisager. 1.1. à l'écart, mais pas à l'abri Haveluy est un village du Hainaut français, à partir de 1791 dans le département du Nord. Situé aux confins du plateau crayeux de l'Ostrevant et de la vallée de la Scarpe, il ne bénéficie que mar~inalement , imparfaitement, des ressources tradItionnelles de ces zones fertiles de campagne et de bocage. Point trop éloigné de l'Escaut navigable par ici depuis 1770 - et du grand axe Paris-Bruxelles - pavé depuis 1732 - il n'en est pourtant pas assez proche pour en profiter vraiment. C'est, tout com{>te fait, un village banal, plutôt pauvre. Son histoIre particulière nous est impa.rfaitement connue: ce n'est pas qu'il ne s'y passe rien mais ce qui s'y passe ne retentit pas 6

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hors de portée des cloches. Les grands événements du siècle, les grands traumatismes aussi, sont déterminés par des mouvements de vaste ampleur: ce sont les guerres, les épidémies, les grandes tendances et les accidents du climat, la qualité et la quantité des récoltes, les fluctuations des prix, la progressive pénétration des courants d'idées, la Révolution. Quelques événements particuliers, pourtant, ont pesé plus évidemment sur la paroisse. De 1708à 1713 la population a été littéralement bouleversée, dispersée, martyrisée par les opérations militaires de la Guerre de Succession d'Espagne; en 1712, pendant la bataille de Denain, le village a été complètement détruit. Il a fallu beaucoup de temps pour reconstruire les maisons, les exploitations, les familles, la vie sociale. Pendant les années 1740 il y eut plusieurs crises de surmortalité. Puis, à partir de 1760 la seigneurie est passée entre les mains de Stanislas Désandrouins, plus riche et un moins lointain que les seigneurs précédents (2). Enfin, bien sûr, surtout à partir de 1792, Haveluy adû affronter les troubles sociaux et religieux, l'occupation militaire, la répression, les incertltudes,associés à la Révolution.Ce cadre est bien lâche et peut être resserré, mais ce sont là les flexures - vers 1710, 1740, 1760, 1790 - qui s'imposent d'emblée pour le XVlllème siècle à Haveluy. 1.2. l'évolution démographique La croissance démographique est assez forte. De 1701 à 1800 Haveluy est passé de 130 habitants environ à près de 480. La natalité, -fluctuant autour de .36%0 -,est restée soutenue et mal~ré une forte mortalité ( autour de 24%0) a suffI à susciter cet accroissement: départs et arrivées se sont à peu près équilibrés. Les années de forte mortalité ont été 1747, 1773 et 1794, la croissance a été la plus forte dans les années 1740 et à l'extrême fin du siècle, la plus faible dans les 8

années 1770. Un état d'équilibre semble avoir été atteint lorsque le village eut 300 habitants: la natalité a alors chuté dans les années 1760, la mortalité augmenté en 1772/1773, puis l'essor a repris. Dans l'ensemble l'histoire demographique d'Haveluy recoupe celle des "traumatismes" déjà évoquée, avec des moments forts dans les années 40, 60et 90. Le taux de nuptialité lui-même, après un plafond dans les années 1730, ne retrouve ce niveau que vers 1780. Retenons le moment particulier que semble avoir été, pour le peuplement, la décennie 1761-1770.
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Certains événements, d'ampleur réduite, pèsent pourtant sur la vie du village. Les seigneurs sont d'abord les Immerselle, habitant en Limbourg puis, à- partir de 1741, les Salm, souvent en Rhénanie. Leur succèdent les Désandrouins. Ceux-ci partagent leur résidence entre Bruxelles, Fresnes, Valenciennes et Paris. Le seigneur est toujours absent, de toute façon. Son bailli est un peu plus présent: il réside souvent à Valenciennes, parfois à Mons. Dans les années 1780 le bailli est un Perdry, avocat favorable à la Révolution dans ses débuts.. Un fjef lige, la cense de Meaux, appartient tout le long du siècle à des ValenciennoIs, aussi possessionnésà Famarset Hornaing, les Ha.rdy et leurs. alliés. Les abbesses de Denain, qui ont droit de patronage et de dîme, viennent parfois à

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Haveluy en récréation; cinq seulement se succèdent à cette charge jusqu'en 1790. De 1712 à 1791 Haveluy ne connaît que trois curés: Davion jusqu'en 1737, Pelletier jusqu'en 1768, puis Ricq. Celui-ci doit céder la place un temps a un curé constitutionnel, Delmart, puis se partager entre clandestinité et exil, exil où il meurt en 1800'. En son absence des capucins, des carmes, d'autres prêtres clandestins, voire le clerc, l'ont suppléé. L'église, refaite hâtivement vers 1720, est vraIment reconstruite en 1770, embellie en 1780. Il semble y avoir eu peu de vocations religieuses avant les années 1780 où un Haveluynois devient professeur au collège de Valenciennes et deux autres entrent au monastère cistercien de Vaucelles. Si quatre clercs se sont succédés jusqu'en 1725 ensuite le même Jean Rémy Martin assure la charge jusqu'en 1782 avant d'être remplacé par son neveu Jacques Parent. Une contInuité equivalente se retrouve pour la charge de sergent, occupée de 1735 au moins à 1783 par Nicolas Maillard, lui aussi remplacé par son neveu Joachim Parent. En apparence le mouvement a été plus fréquent pour la charge de maire ( une quinzaine de titulaIres) mais en fait cette charge a été partagée entre les familles des trois censes principales: la vieille (rue de la Croix), la grande et celle de Meaux ( toutes deux à l'Herbelet). 1.4.I'économie en mutation L'économie du village dépend largement des censes. Certaines ont attendu longtemps d'être reconstruites après 1712 : la grande cense, par exemple, ne fonctionne de nouveau qu'à la fin des années 1740. En 1788 les censiers et leurs familles (9% de la population) exploitent 59% des terres. La grande culture est celle des céréales: froment, méteil, seigle, orge, avoine (3).Dans les années 1760 le méteil est abandonné, le seigle et l'orge déclinent au profit du froment. L'élevage s'améliore en même temps, la production de
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fourrages progresse. En 1773 sont recensés à Haveluyplus de 70 chevaux, 110 bovins et 500 ovins; le troupeau de moutons diminuera considérablement à la fin du siècle. Chaque chef de famille a quelques bêtes, les jardins, proches des maisons, permettent la culture des légumes. A la différence des villages voisins Haveluy ne cultive guère les plantes oléagineuses ou textiles. Il y a peut-être un peu de navette, mais pas de colza. Le lin ne semble apparaître que vers 1770. A cette époque, si l'on en croit les déclarations faites à la subdélégation, Haveluy a des terres médiocres, moins bonnes qu'à l'ouest, meilleures qu'à l'est. L'équipement agricole (charrues) est plutôt bon, mais l'élevage semble plus rentable que les céréales. A partir de 1779 la relation à la propriété du sol évolue timidement. Le seigneur, fort riche mais dépensier, commence en effet, jusqu'en 1785, à placer des parcelles en arrentement perpétuel ou en baux à 99 ans, favorables à une meilleure exploitation. Des artisans en profitent. Au cours du siècle la proportion des artisans dans la population triple: en 1788 leurs familles représentent 40% du total et exploitent 19% des terres. Cet artisanat n'est pas très original :on trouve à peu près tous les corps de métier utiles à la vie du village (charpentiers, maçons, maréchaux, etc..). Le tailleur apparaît en 1735, la sage-femme en 1747. A partir de 1770 on passe de un à cinq maçons, il y a deux couvreurs et deux charrons. En 1778 un fils de charpentier se fait menuisier. Le bourrelier n'apparaît qu'en 1793. Mais l'artisanat textile qui anime nombre de paroisses aux environs ne s'implante que tardivement et lentement. Un tisserand venu de Denain en 1737 abandonne son m.étier au bout de cinq ans. La mise en culture du lin ne suscite que lentement sa transformation sur place. Il faut attendre 1793 pour que soient citées des fileuses, 1797 pour voir une mulquinière, 1800 un tisserand de nouveau et 1801 un fabricant.

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Le village doit bien voir passer des colporteurs mais ils ne s'y fixent pas, même pour une saison: c'est sur les registres d'Hélesmes, Bellaing, Escaudain, Wallers qu'apparaissent les marchands de fil normands, venus de la région de Coutances et vraisemblablement aussi vendeurs d'almanachs. Des troupes, après la Guerre de Succession d'Espagne, séjournent encore dans la région en 1744/1746 et en 1772, mais elles ne tiennent pas garnison à Haveluy. Si les contrebandiers, entre Tournai et Cambrai, traversent le nord-ouest du finage, c'est à Escaudain puis à Douchy qu'à partir de 1765 sont basés les employés des fermes. Enfin ce qui bouleversera toute la région au siècle suivant, le charbon, ne trouble ~uère Haveluy pour le moment: les avaleresses etablies à partir de 1776 aux environs le sont à Escaudain, Oisy, Denain. Haveluy est donc peu sollicité de l'extérieur. 1.5. relations avec l'évolution dans le royaume Il est tentant, mais peut-être imprudent, de mettre en parallèle les flexures observées à Haveluy avec celles que l'on s'accorde à reconnaître en France au XVIIIème siècle. Pour Haveluy nous ne disposons pas de documents explicites pour l'histoire des mentalités: à ce jour point de journal, de livre de raison, de correspondance dans nos archives. Nous en sommes à rechercher cette histoire de manière indirecte, par le truchement des registres paroissiaux, des contrats, des renseignements fiscaux...Nous savons que les années 1710 correspondent à la fin du règne de Louis XIV, que les années 40 constituent, au moment de la Guerre de Succession d'Autriche, un tournant dans le règne de Louis XV, et qu'autour de 1770 la lutte entre le roi et l'oppositIon parlementaire annonce un affaiblissement du pouvoir royal et des structures traditionnelles. Par ailleurs, et tout cela n'est pas sans lien, nous 12

nous souvenons que 1740 est une période de baisse des prix, 1770 une période de hausse et que dans les années 1760 l'Etat intervient dans l'économie rurale, ici en favorisant le dévelo£pement de l'artisanat textile dans les villages (1762) et en tentant de mettre fin aux pâtures communales ( à Haveluy même - inutilement en 1765). lIne s'agit pas de mesurer les effets de cette politique à Haveluy mais simplement de noter certaine concordance des fractures aux échelles de la France et du village. De la même manière gardons en mémoire le succès vers 1730/1740 des scènes intimistes de Chardin et des pièces de Marivaux, le développement de la fra.nc-maçonnerie ( la loge de Valenciennes date de 1733), vers 1760/1770 la montée de l'empirisme, du sensualisme, du rationalisme, l'offensive philosophique prônant la recherche du bonheur en ce monde, la lutte contre les superstitions, le déclin des vocations religieuses(4). Vers la fin du siècle, sous l'emprise de la philosophie, le matérialisme progresse, la santé et le savoir prennent plus d'importance que la connaissance de Dieu, la mode est au négligé. La vie ici-bas devient une valeur prioritaire, les naissances illégitimes augmentent mais les familles se font moins nombreuses, l'idée de la mort est de plus en plus rejetée et les funérailles sont plus discrètes. Tout cela, assez bien connu à l'échelle du pays, est peut-être repérable aussi, au moins comme une tendance, pour Haveluy à travers le système anthroponymique.

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1.6. les matériaux de l'enquête De Joseph à Désiré en passant par Louis, comme dans l'exemple cité, il est permis en effet de supposer des mutations dans la manière de nommer les individus. Certes un siècle d'histoire peut paraître bien court, certes un village comme celui-ci peut paraître un cadre bien étroit~ On aimerait pouvoir suivre Haveluy sur ses quelques 800 ans d'existence ; ce ne serait peut-être pas si 13