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ANTONIN ARTAUD

De
224 pages
L'enjeu de ce livre est de faire la preuve que la poésie d'Antonin Artaud, lisible dans les grands textes d'après-guerre, de " Van Gogh le suicidé de la société " à " Suppôts et supplications ", est la réponse par laquelle Artaud, littéralement, se génère, parce qu'il n'accepte pas la forfaiture de l'engendrement par le Père-Mère.
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ANTONIN ARTAUD
REALITE ET POESIE

Pierre BRUNO

ANTONIN" ARTAUD
REALITE ET POESIE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection L'Œuvre et la Psyché dirigée par Alain Brun

L'Œuvre et la Psyché accueille la recherche du spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue... ) qui jette sur l'art et l'œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.

Déjà parus

Michèle RAMOND, La question de l'autre dans FEDERICO GARCIA WRCA, 1998. Jean Tristan RICHARD, Les structures inconscientes du signe pictural,

1999.

1999 ISBN: 2-7384-7696-1

@ L'Harmattan

« Ils disent avoir entendu du gouffre monter les syllabes de ce vocable: AR-TAU où ils ont toujours voulu voir la désignation d'une force sOfllbrenlais jamais celle d'un individu. » Antonin Artaud

Le génie est fait de 100/0 dtinspiration

et de 900/0 de désespoir

Vendredi 5 septembre

1997, vers 22 h, M6

PROLÉGOMÈNE

« L'insondable de l'être est sa surface jamais traversée *»

Vous
«

m'avez

demandé

de

rectifier

un

lapsus

suppliciations » et non « supplications ». Je le fais avec d'autant plus de diligence que l'action de faire une supplique est effectivement l'action la plus étrangère à vous qui ne priez jamais. La posture d'orant ne vous convient pas, parce que la réalité est inchangeable en elle-même. La promesse de bonheur ne peut être le fait que d'un Dieu souffleur dont on relaierait par une demande le nlessage sans s'apercevoir qu'il provient originairement de lui. Dieu pourrait ainsi se prévaloir d'être celui dont on attend, au 1noins, qu'il rende pensable l'idée du bonheur en la suscitant par la suggestion de sa promesse. Il n'en est rien. Suppliciations. Oui. Je sais que vous avez passé une grande partie de votre vie à demander (c'est la seule chose que vous ayiez demandée) opium et laudanunl pour cOlnbattre la douleur consécutive à ces suppliciations, comme vous avez pu, durant votre longue déportation en hôpital psychiatrique, supplier votre sœur de vous envoyer amandes et chocolat. Vous ne cherchiez pas l'extase, mais l'apaisement et de la douleur et de la faim. Quant à la première partie de votre titre, « Suppôts », elle dit exactement la structure interne-externe dont il s'agit dans ce livre (que vous avez écrit, ai-je appris, à la place du livre perdu Voyage à Z.), à savoir d'une part les suppôts, tels la charpente osseuse du corps, ou la canne qui sustend Roudoudou dans la photo que vous m'avez adressée, d'autre part les suppôts en tant que persécuteurs, auxquels VOllSavez eu affaire depuis l'incréé début (la dialectique est certes une philosophie folle, un opium du peuple: rien ne périt ni ne naît). Comment donc faire passer entre le recto et le verso de ce terme, pour les séparer, « l'infra-lnince » de la poésie? Cette
* Artaud Antonin, Œuvres COlnplètes, Gallimard, tome XXIII, 1976, p. 17. Je citerai désormais les Œuvres Complètes en indiquant le numéro du tonze en chiffres rOlnail1s et la page, ou la date s'il s'agit d'une lettre.

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question est la principale de celle que vous m'avez posée et dont je m'efforce de décrire si et comment elle a été résolue. Je le fais en tâchant de ne pas, comme un essayiste célèbre, confondre « Sade» avec 1non « prochain ». Je craindrais trop de m'attirer la réplique sarcastique d'un « Artaud toi-mê1ne! ». Je veux plutôt prendre place dans une des séries, celle des interlocuteurs respectueux et sincères, ou encore celle de ceux qui se sont mis à faire quelque chose non pas à cause de vous (ne refaisons pas complaisan1ment l'erreur initiale - ne répandons plus la fable de l'engendrement pour masquer la maladresse sexuelle de Dieu) mais en se saisissant de vous comme cause. Je vous dis donc, la tâche terminée, avec mes propres mots, les lemmes que j'ai peu à peu extraits de vos théorèmes pour conduire jusqu'au bout, quel qu'il soit, ce travail. Je dis lemme parce que ce sont des propositions qui découlent de ma lecture de votre œuvre, bien que ce soient 'aussi les clés avec lesquelles je suis entré dans cette n1ême lecture, mais je n'ai pu trouver, comme vous, l'exquisite verbale qui aurait été appropriée. Les voici donc: 1) D'abord la question du sens. En soutenant que votre poésie n'en a qu'un, je ne veux pas dire qu'ilfaille, à votre exemple quelquefois, la traduire comme si elle n'était qu'une longue glossolalie qui exigerait des exégètes et des philologues de n1ieux en mieux initiés. Je veux dire que votre poésie fait exister l 'humble humain qui ne pouvait être dit que COlnn1eeffet de votre expérience. Il y a une humilité de l' humain propre à chacun, et que chacun arrive à inventer ou non par la poésie. 2) En lisant plus particulièrement vos cahiers, puis votre poésie d'après votre retour à Paris, je me suis forgé l'idée que seule la poésie était en mesure de produire un savoir non occulte, essentiellelnent différent de tout savoir qui croirait encore être produit par un travail. Il est patent que les Cahiers, travail immense, n'aboutissent à rien, sinon à faire la place du retour à la poésie. 3) Sur la parthénogenèse. Êtes-vous d'accord pour dire qu'une parthénogenèse irréaliste et idéaliste, celle dont l'entreprise elnbolise les Cahiers, est ren1placée enfin par une

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onomastique de soi où le crédit fait à la lettre (comme cas particulier de la croix et comme porteuse en tout cas de l'atome indivisible du bâton) suffit pour assurer un point d'extériorité qui disqualifie le dessin d'un arbre généalogique s'élargissant par le bas et dont nous serions les plus récents rhizomes. 4) Ce qui nous fait déboucher en ligne directe sur la notion du déterminisme. Il me semble que celle-ci, une fois ilnaginée, doit être absolue (à la radicale façon kantienne qui absolutise la chaîne en la transcendantalisant). Cela dit, la liberté ne peut être que

supplémentaire et du coup réelle. Je vous cite: « ce que je fais je
l'invente maintenant et le passé en est après non avant» [XX, 57]. Je conclus de cette réversion temporelle que cette liberté s'acquiert d'une morsure sur le futur. 5) J'aurais aimé développer de façon plus déliée et plus intelligente la façon dont vous avez, disons dans votre œuvrerie, séparé chacun de vos olnis de leur double persécuteur pour construire, bien embryonnaire certes, la cité où si la faim n'en était pas éradiquée, le « daisir » COlnme vous dites, non plus. Vous n'aurez guère eu l'occasion (qui fait le larron) d'être tenté par le pouvoir - sauf celui de la tyrannie de proximité que vous avez peut-

être exercé au nom d'une « nécessité supérieure» de la cruauté. Je
ne sais. Nous son'lmes tous des infirmes à cet égard.

Le 9 février 1998.

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L'EXISTENCE LITTÉRAIRE

La part des lettres, épistoles et caractères, dans l'œuvre d'Artaud est décisive. L'homonymie, nlanifestement, n'est pas de convention, ou de coïncidence. Les épistoles constituent l'œuvre d'abord comme un ensemble fermé qui serait ensuite livré à la mer incertaine du public, puisqu'elles sont la part ouverte d'un dialogue réel avec un interlocuteur réel, qui se construit aufur et à mesure et se complète de la place laissée à l'autre. Ce mode de combinaison entre écriture et lien social mine, de l'intérieur, la tendance menaçante à construire un monde autoréféré, perceptible et imminente déjà dans la rédaction d'Héliogabale. « ... est bleu », dit Artaud - « le ciel» voudrait répondre Rivière. Leur correspondance profile le rapport au public qu'Artaud entend promouvoir dans son théâtre, aux fins de dessiner le bleu d'une cité dans laquelle Artaud pourrait avoir au moins la place qu'il accorde à l'autre, et selon le même critère: qu'il consente à la certitude du mal face au choix non forcé du bien. Quant aux caractères imprimés ou dessinés, qui composent les premières, leur statut pressenti de résistance à l' apparolelnent est déjà ébauché, pré-façonné, en vue de la fonction, elle aussi décisive, qu'elles peuvent avoir dans l'existence littéraire d'Antonin Artaud, de l'homme Antonin Artaud. Une thèse radicale serait de réduire l'existence d'Antonin Al1aud à la somme des lettres qui composent son nom dans un certain ordre. Ce n'est pas la mienne: l'existence d'Artaud n'est pas son épitaphe et l'importance accordée par Artaud à la phonation, à la

Il

prononciation de l'écrit, indique assez que la lettre en tant que graphique est esseulée, désactivée sans d'une part celui qui la profère, de l'autre celui qui la lit. La lecture précède l'écriture, pourrait-on dire, comme il appert du témoignage qu'Artaud adresse à Jean Paulhan dans sa lettre du 4 février 1937 [lX, 122,123J : «Depuis le I qui se coupe en Il, rompu dans son milieu
par une barre

V

avec en face cette même ba"e

droite qui est sortie

de lui I-I (...) et partout où j'ai retrouvé ce fameux I-I, le H de la génération en somme (...) j'ai vu une figure d'homme et de la femme qui se faisaient face, et l'homlne avait la verge levée ». On accordera que ceci n'est pas encore lire, mais s'y efforce. Comment lire en effet l, Il, V , sinon par des périphrases ou des descriptions, par opposition au H qui, lui, dispose d'une phonétisation dans la langue? Mais comment se satisfaire de la phonétisation convenue et ne pas interroger les composants figuratifs qui restituent à la lettre sa mémoire pictographique? Friche encore.

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Chapitre I LE FOND DES LETTRES

L'œuvre d' Antonin Artaud s'érige sur un malentendu inaugural. Lorsqu'Artaud décide, à 26 ans, de soumettre ses poèmes à Jacques Rivière pour qu'ils soient publiés par les prestigieuses éditions de La Nouvelle Revue Française, il se voit opposer une fin de non- recevoir. C'est pourtant à l'occasion de ce refus et sans doute à cause de lui que naît la correspondance avec Jacques Rivière 1.Le positionnement de ce dernier n'est certainement pas à sous-estimer dans la gestation et la réalisation de ce qui va devenir une pièce essentielle des écrits d'Antonin Artaud. En effet, dans cette lettre du 1ermai 1923 où Rivière « regrette de ne pouvoir publier» les poèmes proposés, il invite Artaud à venir le rencontrer, ayant pris dit-il, assez d'intérêt à la lecture de ses poèmes « pour désirer faire la connaissance de leur auteur ». La rencontre a donc lieu, « une conversation d' aprèsmidi », à la suite de laquelle un échange épistolaire d'un peu plus d'un an va se nouer, non sans accidents de parcours.

L'EXISTENCE

LITTÉRAIRE

Ce que veut Artaud: une reconnaissance de l'existence littéraire de ses poèmes. Jacques Rivière répond par quelques conseils, assez banals, inattentif en tout cas à ce qui déjà traverse la première lettre d'Antonin Artaud, à savoir qu'il souffre d'une « effroyable maladie de l'esprit» [1*, 5/05/1923] qui se traduit
1. Antonin Artaud, Œuvres Complètes, op. cil., tome 1*.

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premièrement par une déperdition de la pensée et, consécuti vement, par une inaptitude à la matérialiser dans les mots. Suit, dans cette même lettre, un aveu poignant, à la fois étrange lapsus et vraie prémonition: « Je suis au-dessous de moi-même, jè le sais, j'en souffre, mais j'y consens dans la peur de ne pas (souligné par P. B.) mourir tout à fait ». On verra comment ce vœu de mort subjective sera accompli sous deux modalités distinctes et peut-être antagoniques: d'une part dans la forme du souvenir d'avoir été assassiné, souvenir d'autant plus agissant que falsifié, d'autre part, et d'une façon moins aisément cernable, par l'identification à un « Être qui a cessé d'exister ». Cette expérience ne sera pas celle, occulte, de la mort, mais celle d'un être « séparé », séparé de son Double. Tant que cette séparation n'est pas effectuée, vie et non-vie restent indiscernables. La réponse, convenue, de Jacques Rivière, reste six mois sans produire aucune réaction d'Artaud. Puis celui-ci réplique pour redresser la méprise fondamentale de Rivière. Ce n'est pas à ses poèmes qu'il tenait 2. Cela ne l'intéresse donc pas de les améliorer. Ce qu'il appelle existence littéraire n'est pas celle de ses poèmes au sens où l'interprète Rivière. Ce qui lui importe, c'est l'existence littéraire de son esprit: « Ne vous en ai-je pas dit assez pour vous prouver que j'ai un esprit qui littérairement existe, comme T. existe, ou E., ou S., ou M. » [29/01/1924]. D'emblée (même s'il est loisible bien sûr de considérer ces quatre lettres comme les initiales majuscules d'écrivains reconnus), le statut de l'existence trouve son paradigme dans l'existence de la lettre. Que son esprit existe au même titre qu'une lettre de l'alphabet, voilà ce dont il s'agit. L'esprit n'existe pas en soi, sous une forme glorieuse, mais dans sa matérialisation scripturaire. Préférence inaugurale accordée à l'écriture au détriment de la parole (en tant que celle-ci est arrimée au psychologique et non au phonatoire).
2. Les poèmes néo-symbolistes qu'il a adressés à Rivière ne sont en effet guère convaincants. 14

Suit une rupture. Jacques Rivière n'ayant pas répondu avec suffisamment de diligence, Antonin Artaud lui expédie un petit mot vengeur [22/03/1924]. Jacques Rivière répond immédiatement. Tout en s'excusant de sa négligence, il essaie, à sa mesure, de prendre acte de ce que lui a dit Artaud. Maladresse touchante et quiproquo inévitable: Rivière essaie de comprendre la maladie de l'esprit d'Artaud sur le modèle de l'introspection sophistiquée du Monsieur Teste de Valéry. Or, c'est un contresens. Ce dont témoigne I' effort de Monsieur Teste, c'est d'une quête de l'autonomie de l'esprit à l'égard du corps, là où Artaud est dans l'urgence d'avoir à conquérir préalablement son corps, qu'il n'habite qu'accidentellement. Ce contresens n'est cependant pas sans effet, sans doute à cause de l'engagement de Rivière dans une « sincérité» à laquelle Artaud fut toujours sensible. Cette sincérité étant, peut-être, parce qu'elle est la reconnaissance par le névrosé de son impuissance à 11epas mentir, l'équivalent d'une injonction absolue à ce que la vérité éclate, injonction à l'égard de laquelle Artaud se trouvait, lui, confronté sans l'alternative du « ll1entir vrai ». Quoiqu'il en soit, Artaud est conduit à une mise au point [25/05/1924]. Son âme, c'est-à-dire « l'émanation de la force nerveuse coagulée autour des objets» est « substantiellement» atteinte. La déperdition de la pensée, par quoi celle-ci est disjointe du langage, tient dans l'incapacité de l'âme à assurer sa jonction à quelque objet que ce soit. « Je ne suis pas au monde» est la formule par laquelle Artaud résume la généralisation de cette nonapplication de l'âme à l'objet dans une non-application de l'esprit à la vie.

o
La mênle lettre comporte aussi son assentiment enthousiaste quoique conditionnel à la proposition que vient de lui faire Rivière de publier leur correspondance sous la forme d'un « petit 15

roman par lettres ». Elle met en valeur deux traits de l'œuvre à venir: son statut de fragment d'une part, « parce qu'un homme ne se possède que par éclaircies », son statut de correspondance d'autre part. Ce dernier trait est essentiel. On sait le statut privilégié des lettres dans l' œuvre d'Artaud. Cette correspondance n'est pas une documentation ajoutée à l' œuvre. Elle en est une partie constituante. Ces lettres s'adressent à un interlocuteur particulier. Mais, très souvent, après avoir été envoyées à leur destinataire, elles sont, selon la volonté explicite d'Artaud, publiées, c'est-à-dire adressées à un ensemble anonyme de lecteurs, au-delà du destinataire initial. Cette double adresse, qui établit donc la différenciation entre le destinataire et la destination 3, se réalise pour la 'première fois grâce à la proposition de Rivière. Que pouvons-nous déduire de la fonction de ce lecteur public, qui se substitue, sans l'éliminer, au lecteur privé? Avant tout, il ne doit pas être trompé. C'est pourquoi Artaud refuse absolument que sa correspondance avec Rivière puisse être présentée comme une fiction, un « travail fabriqué », alors qu'elle est le « cri même de la vie ». L'enjeu pour Artaud est que le lecteur reconnaisse sa « maladie» non comme un « phénomène d'époque », mais comme touchant à « l'essence même de l'être ». À cet égard, j'y reviendrai, le lecteur est dans une position flottante, en suspens entre un Autre qui peut être porté à la puissance d'impersonnalité du « on », et un autre singulier et nommable, tel que Jacques Rivière. Celui-ci en effet n'est pas un lecteur quelconque. Non seulement il a su prendre acte de la maladie d'Artaud, mais il a témoigné de son aptitude à être entamé par la vérité dont cette maladie fait symptôme. De ce point de vue, après cette épreuve réussie de la correspondance, il est passé du même côté qu'Artaud, c'est-à3. Qu'on lise « Le séminaire sur "La lettre volée" » de Jacques Lacan pour mesurer le poids de cette distinction. 16