ARABOFRANCOPHONIE

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Ce terme d'arabofrancophonie entend refléter une situation qui, dépassant la simple coexistence, s'affirme dialogue, complicité, symbiose, entre le monde arabe et le monde francophone. De cette rencontre entre deux cultures, par le biais d'une langue partagée, est née ici, ou se dessine là, une nouvelle manière d'être au monde, une identité originale, réponse emblématique aux dangers d'un monde unipolaire, générateur de haines et de conflits.
Publié le : lundi 1 octobre 2001
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EAN13 : 9782296270022
Nombre de pages : 320
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Collection Les Cahiers de la Francophonie - n° 10 Dirigée par Monique Pontault

Conseil scientifique Ying Chen Vénus Khoury-Ghata Hubert Reeves Ephrem-Isa Yousif y oo-Soo Won

ARABOFRANCOPHONIE

Préface de Charles Josselin Ministre délégué à la Coopération et à la Francophonie France

Haut Conseil de la Francophonie 35, rue Saint-Dominique 75700 Paris - FRANCE

Déjà parus
Collection Les Cahiers de la Francophonie nOJ: Témoignages: JO ans pour demain n02 : Langues .et identités n03 : Italie et francophonies n°4 : Afrique, quel marché de la culture? n05 : Asie et Francophonie n06: Tourisme et Francophonie n07: Philosophie de la Francophonie nOB: Femmes en Francophonie n09 : Sport et Francophonie Etat de la Francophonie dans le monde (Rapport biennal) Dernier numéro paru : Données 1999-2000 et 6 études inédites, Paris, La documentation française, 2001, 652 p.

REMERCIEMENTS
Le Haut Conseil de la Francophonie tient à remercier Denise Long/ort qui a contribué à l'élaboration de cet ouvrage.

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1465-X

SOMMAIRE
PRÉFACE: Charles Josselin 7 13 21 23 25

AVANT .PROPOS : Ghassan Salamé INTRODUCTION: UNE INSCRIPTION Boutros Boutros-Ghali DANS LE TEMPS ET L'ESPACE:

L'Arabofrancophonie : un avenir: Slimane BenaÏssa Les rapports intercommunautaires en terre d'Islam: Mohammed Kenbib Le dialogue des cultures et le poids de l'histoire: Jean-Paul Chagnollaud... France, Liban, Proche-Orient, une culture commune séculaire: Christian Lochon L'Institut du Monde Arabe: Camille Cabana UNE RÉALITE SOCIALE ET POLITIQUE: L'immigration maghrébine en France: Christophe Magnenet -Hubschwerlin A la croisée des cultures: rap et raï dans l'immigration maghrébine en France: Hadj Miliani Créer dans l'urgence: Mohamed Fellag / Dominique Caubet Note sur le thème: "Arabofrancophonie, une réalité, un projet" : Christian Phil~p .. Le Centre culturel syrien de Paris et la Francophonie: Ali Ibrahim Pour une fondation France-Egypte : Albert Tanios Symbiose et non osmose, diversité et non dilution: Mezri Haddad L'Arabofrancophonie : une relation à l'autre: Amina Aït-Sahlia- Benaïssa

...
...

31

... 41

47 63 67

69

85 101

111 115 123 127

137 3

ARTISTES ET ÉCRIVAINS DE DOUBLE CULTURE: Écrire en deux langues ou le principe des vases communicants: Tahar Bekri ... Passeur d'un monde à l'autre: Naïm Kattan Le français comme langue d'amour: Abdelkébir Khatibi. LE PARI DE L'ENSEIGNEMENT ET DE LA RECHERCHE :

149

151 159 165 175 ...177 185 199 213

Les études arabes à l'INALCO : André Bourgey Une faille pour l' Arabofrancophonie : Ahmed Moatassime L'arabe dialectal en France: Dominique Caubet. L'enseignement de l'arabe en France: Bruno Levallois Enseigner l'arabe, aujourd'hui, en France: Catherine Aslanidis / Monique Pontault

221

Le CIEP, acteur de la coopération en éducation avec le Monde Arabe: Roger Pilhion .. ...227 LES STRATÉGIES LINGUISTIQUES : 231

L'arabe, langue d'interprétation, et le dialogue arabofrancophone (ESIT) : Salma Farchakh L'importance de la traduction dans le dialogue arabofrancophone (ESIT) : Monique Luthier UN ESPACE ÉCONOMIQUE, ET TECHNOLOGIQUE: SCIENTIFIQUE

233

237

...241 243

Les relations économiques arabofrancophones : Tiphaine Bunetel Création d'une maison d'édition dans un pays arabofrancophone (MECAD) : Maïna Lecherbonnier Les pays arabofrancophones, acteurs du tourisme mondial: Alexandre Wolff .. ... ... ...

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265

4

Examens de français des affaires et des professions dans les pays arabes: Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris 271 LE RÔLE DES MÉDIAS : Presse arabofrancophone et Francophonie: Gilles Kraemer A quoi sert le mensuel Arabies ? : Marc Yared Médi 1, la plus grosse audience maghrébine: Patrice Martin Réalités et le dialogue euro-maghrébin: France-Pays Arabes: Lucien Bitterlin CONCLUSION: BmLIOGRAPHIE Stélio Farandjis : Nelly Damonneville
~

275 277 285 291 295 301 303 309

Taïeb Zahar

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PRÉFACE
Charles JOSSELIN
Ministre délégué à la Coopération et à la Francophonie

Le prochain Sommet de la Francophonie se tiendra en octobre à Beyrouth: il sera le premier à se tenir dans un pays arabe, le Liban. En cette occasion, le Haut Conseil de la Francophonie a choisi de consacrer une édition de ses Cahiers à l'"Arabofrancophonie". Cette étude s'inscrit dans
une série de réflexions

- qui

se poursuivront

- engagées

par

l'Organisation Internationale de la Francophonie en mai 2000, à l'Institut du Monde Arabe, sur le thème "FrancophonieMonde Arabe: un dialogue des cultures", puis par le Haut Conseil, en mai de cette année, dans le même lieu emblématique. Le séminaire de l'OIF était largement centré sur les enjeux institutionnels et géopolitiques; celui du RCF est à tonalité plus intellectuelle: il resitue la question dans une perspective historique, mais il s'agit d'une histoire qui reste encore largement à faire, puisque l'Arabofrancophonie serait à la fois une réalité, et un projet. Cette pluralité dans l'approche est conforme à la vocation de chaque organisme: le Haut Conseil s'inscrit pleinement dans la sienne, qui est d'''éclairer'' les politiques. Son travail est, une fois encore, d'une grande qualité, comme le lecteur s'en convaincra aisément à la lecture de ces pages: félicitons-en Slimane Benaissa qui avait animé le colloque de l'IMA, et Stélio Farandjis, Secrétaire général du Haut Conseil et inventeur du terme. Que 1'''Arabofrancophonie'' soit une réalité, nous n'en doutons pas. Elle est l'expression d'un métissage qui n'est pas seulement le fruit présent des migrations, mais aussi le fils du passé. Car les deux univers culturels et linguistiques que sont 7

le monde arabe et le monde francophone entretiennent des relations croisées qui sont dictées par la géographie et par l'histoire. Sans même évoquer les emprunts réciproques de mots que les lexicographes aiment à disséquer, la littérature parle à elle seule: la traduction des Mille et une Nuits par Antoine Galland est un maillon essentiel dans le parcours qui mène de la Princesse de Clèves aux Lettres Persanes de Montesquieu et aux Contes de Voltaire et, inversement, ce sont bien les traductions de Molière qui introduisent le genre théâtral dans la renaissance littéraire arabe (laNahda du XIxe siècle). Aujourd'hui encore, le "Nord" francophone (la France, bien sûr, parce qu'historiquement elle a été la première au contact, mais aussi le Canada, le Québec, la Communauté française de Belgique, la Suisse, qui, tous, abritent d'importantes communautés arabophones) exporte volontiers sa culture dans le monde arabe. Mais cet apport, à la différence de tant d'autres, s'avère plutôt équilibré. Il y a aujourd'hui une véritable appétence des lecteurs du Nord pour la littérature arabe, dont de très nombreux titres ont été traduits en français - dans la lignée de l'œuvre du regretté Pierre Bernard; pour la musique arabe aussi, en cette époque de "musiques du monde It où Cheb Mami en duo avec Sting se fait entendre jusque dans la lointaine Amérique. Stélio Farandjis aime à évoquer les succès du raï et du rap, et il a raison. Ce métissage a cependant des racines plus anciennes: il y a deux ans tout juste, Lili Boniche, l'un des maîtres de la chanson en "francarabe", réunissait, à soixante-dix-huit ans passés, une foule enthousiaste à l'Olympia, sans distinction d'âge, de communauté ou de confession. Cet ancrage dans l'histoire, nous en connaissons certes le poids, qui est celui du colonialisme. Là encore cependant, il nous faut replacer les choses dans leur véritable contexte, celui d'un "temps long" depuis longtemps mis en valeur par les historiens: le choix de la langue française, comme langue étrangère d'apprentissage privilégié afin d'accéder à la communauté moderne des nations, a parfois été fait avant 8

même la conquête coloniale. C'est le cas de l'Egypte de Mehemet Ali, du Mont Liban, mais aussi de la Tunisie des Réformateurs et du Collège Sediki : pour un nationalisme arabe en gestation, la France, avec sa construction volontaire par l'école, la langue, représentait un modèle opérationnel; plus, en tout cas, que les Etats-Unis qui limitaient à l'époque leur sphère d'influence au continent américain; que l'Allemagne ou l'Italie qui cherchaient encore leur unité; plus surtout que la Grande-Bretagne dont l'évolution coutumière pouvait sembler trop lente à tous ceux qui étaient impatients de voir disparaître l'Empire ottoman. Que le colonialisme français ait eu des caractères propres, je dirais parfois "destructeurs" (en Algérie, il faudra attendre les collèges franco-musulmans des années cinquante pour que la langue arabe se voie reconnaître une certaine existence dans le système éducatif), est indéniable. Mais il y a aussi une certaine appropriation de la langue française qui fait qu'il y a aujourd'hui une littérature arabe et francophone, alors que je ne suis pas sûr que nous trouvions un phénomène comparable avec une littérature arabe anglophone (je veux dire au-delà de l'utile et nécessaire traduction). Inversement, l'enseignement de l'arabe en France est aussi une très vieille aventure qui n'a pas attendu la conquête de l'Algérie, les protectorats et les mandats: ce sont François 1eret le Collège de France, Colbert et les "jeunes de langues", ancêtres de nos diplomates du cadre d'Orient, la Convention et l'Ecole des langues orientales, Sylvestre de Sacy et sa Grammaire de l'arabe en 1810... Nous avons aujourd'hui en France une solide tradition arabisante, avec un corps d'inspection et d'agrégation de première qualité. Il y a là une ressource humaine qui peut constituer la base d'un partenariat. Car nous voici arrivés au proiet : la mondialisation contraint les grandes langues de culture et de communication à des stratégies d'alliance pour prévenir l'uniformisation linguistique, qui réduirait la langue à une fonction purement instrumentale. Si j'insiste sur le danger de l'instrumen9

talisation du langage, c'est que je connais l'antienne qui consiste à dire que l'usage de l'angIo-américain comme instrument de communication transfrontières, simple, fonctionnel et à moindre coût, ne menacerait pas pour autant l'existence des autres langues à un niveau national, régional ou local, et que, par conséquent, le choix d'un unique idiome de communication international se ferait pour le plus grand bien de tous et sans perdants. Qu'il me suffise d'évoquer un exemple, certes schématique puisque réduit à la sphère diplomatique, pour démontrer la nécessité de la coexistence de plusieurs langues de communication internationale: comme l'on sait, le Conseil de sécurité des Nations Unies a ressenti le besoin d'adopter une résolution 242 sur les Territoires occupés par Israël en 1967 dont la version anglaise différait quelque peu de la version française. Les responsables politiques et diplomatiques ont trouvé leur compte dans cette ambiguïté volontaire. Mais le monde arabe aurait-il trouvé le sien dans l'existence d'une seule version, qui n'aurait pu être que l'anglaise? Une unique version eût inéluctablement été marquée du coin de la nécessité du compromis, même le plus inacceptable au regard des principes.. . Le monde arabe et le monde francophone, qui regroupent des bassins de locuteurs importants et grossièrement comparables, qui partagent le même attachement à la langue comme fondement de l'identité, ont une propension naturelle à entretenir une stratégie d'alliance. Celle-ci passe par la réciprocité et le partenariat, lesquels doivent évidemment s'appuyer sur la compétence humaine que j'évoquais brièvement. La réciprocité, cela consiste à augmenter les effectifs d'élèves et d'étudiants en arabe dans l'ensemble des pays membres de la francophonie. En France, c'est une politique actuellement encouragée par mon collègue de l'Education nationale. Le partenariat, cela suppose de reconnaître la langue arabe pour ce qu'elle est, ce qui peut se traduire à deux niveaux: tout d'abord, et à rebours de la vision coloniale, considérer que l'avenir de la langue 10

française dans le monde arabe, c'est soit d'être la "langue seconde" (pour reprendre un terme étudié avec brio par Sélim Abou), soit d'être la première des secondes langues étrangères, mais en aucun cas une alternative à la langue arabe. En second lieu, la coopération pédagogique et éducative que nous entretenons en ,faveur de la langue française doit impérativement s'accompagner d'une coopération du même ordre avec les enseignants de la langue arabe car l'objectif, c'est le bilinguisme, ou le plurilinguisme. Je sais: une telle orientation ne peut que déplaire aux militants d'une francophonie exclusive, ou aux partisans d'un arabisme identitaire et fermé sur lui-même; au sein des pays arabes, elle peut aussi se heurter à ceux-là mêmes qui ont la charge de l'enseignement du français et qui,
parfois

- souvent?,

souhaitent lui préserver son caractère de

"distinction". L'évolution ne pourra donc être que progressive, mais elle correspond désormais à une orientation inéluctable de notre coopération bilatérale. Sans préjuger de la décision souveraine des autorités algériennes, c'est aussi comme cela que nous contribuerons à créer un contexte propice à la présence au sein de l'Organisation Internationale de la Francophonie de l'un des grands acteurs de
1'"Ar abofrancophonie ".

Tout ceci, bien sûr, doit être décliné en plans d'action, non seulement dans le domaine éducatif, mais aussi dans ceux des médias, de l'édition, de la traduction... Nous en parlerons à Beyrouth. Mais pour clore ce propos liminaire, je ferai encore deux remarques: la première tient à 1'''Arabofrancophonie''. Nous avons évoqué son contenu, en termes de réalité et de projet. Il ne s'agit évidemment pas de créer un sous-ensemble à l'intérieur de la Francophonie, puisque celle-ci est mutualisation, solidarité, partage. Quelle que soit la situation de la langue française dans le pays membre, elle est, par défmition, particulière: pas question, par conséquent, de créer des" archipels" au sein de ~ galaxie: par-delà nos différences, il nous faut prendre en considération tout ce qui nous réunit, et qui est important. 11

La seconde est l'expression d'un regret: le Sommet qui se tiendra à Beyrouth le sera, non seulement dans un pays arabe, mais au voisinage d'un autre pays où, chaque jour un peu plus, le pire est rien moins que sûr. Comment en effet ne pas évoquer cette Andalousie, hélas révolue, où l'un des plus grands penseurs et responsables juifs de son temps, Moïse Maïrnonide, écrivait en arabe son œuvre philosophique majeure, le Guide des Egarés, parmi tant d'autres de ses ouvrages rédigés en hébreu, langue sacrée de la Bible, aujourd'hui langue officielle de l'Etat d'Israël, lui-même membre potentiel de la Francophonie? Au-delà des phases d'intolérance et de régression qui ont affligé toutes les époques, y compris celle-là, je formule le vœu que le choix de nos grands prédécesseurs, à savoir le plurilinguisme, la coexistence des langues, soient encore aujourd'hui notre
"guide"

.

Puissions

nous

retrouver

le

chemin

de

cette

convivialité, signe indissociable d'une cohabitation harmonieuse des communautés et d'une aspiration partagée à l'universel.. .

12

AVANT-PROPOS

LES SENS DE LA FRANCOPHONIE Discours prononcé à la réunion des agents du réseau de coopération et d'action culturelle à Paris, le 23 juillet 2001

(ihassanS~ Ministre libanais de la Culture

Née à partir d'une acception purement géographique et linguistique il y a un peu plus d'un siècle, sous la forme d'une communauté économique et politique il y a deux ou trois décennies, la Francophonie se retrouve aujourd'hui face à un tournant majeur. Aussi, ce n'est pas pur hasard que ce soit sur le sens de cette Francophonie dans le monde de demain que vos propos porteront tout à l'heure, dans le cadre d'une réflexion plus vaste sur les fonctions de l'instrument éducatif et culturel dans les relations internationales contemporaines. Je vais donc tenter de partager avec vous, sur ce thème, deux ou trois considérations. En parallèle à sa graduelle institutionnalisation, la Francophonie a connu plusieurs temps en ce qui concerne l'élaboration de sa position quant à la question culturelle. Son point de départ a été la notion d' "exception culturelle", notion aujourd'hui perçue, à raison, comme trop exclusivement défensive sans parler du risque qu'elle recèle de finir par mettre la culture dans la marge tout en prétendant lui élever un piédestal. D'où une deuxième étape, qui voit se forger l'idée de la "diversité culturelle" comme préoccupation principale. Mais la diversité est plus un constat qu'un projet et le concept recèle, lui aussi, un risque évident, celui de la momification des cultures de leur préservation quasi muséologique, plutôt que leur hybridation dynamisante et 13

leur épanouissement à travers leur nécessaire contact avec les mouvements universels. Le Ixe sommet de la Francophonie, que le Liban aura le plaisir d'accueillir dans trois mois et que l'on m'a confié la lourde charge d'organiser, se propose donc de faire un pas de plus, en se tenant sous le thème du "dialogue des cultures". La trajectoire dessinée par les trois temps de cette élaboration que mène la communauté francophone sur la question culturelle souligne essentiellement la tendance vers une approche de plus en plus interactive de la culture, approche qui comprend celle-ci comme un flux et non pas comme un stock figé ou une réserve indienne pour anthropologues désœuvrés. Dès lors, loin de se présenter comme des ensembles intemporels et donnés d'emblée, les cultures se conçoivent comme des constructions, façonnées tant par les paramètres du temps et du lieu de leur élaboration, que par leur interaction. Car il ne s'agit pas, en parlant de cultures en dialogue, de concevoir celles-ci comme des acteurs, dotés d'une rationalité propre, et interagissant au mieux de leurs intérêts. Dire que les cultures, en tant que telles, ne dialoguent pas, relève d'une précaution qui, pour être à la base épistémologique, n'en est pas moins politique et qu'en dépit de ma fonction officielle de promoteur de ce dialogue, je ne cesse de relever. En effet, la critique la plus radicale et, à mes yeux, la plus justifiée des thèses sur le "choc des civilisations" ne saurait se contenter d'appeler à leur dialogue en vue d'éviter leur choc. Elle devrait aller plus loin et contester le présupposé même que les cultures existent en tant qu'acteurs sur la scène internationale, acteurs qui pourraient dialoguer ou s'entrechoquer. Ce sont les hommes, les collectivités, éventuellement les Etats, qui sont les acteurs de telles entreprises alors que les cultures sont d'abord des viviers où ces acteurs puisent leurs valeurs, leurs modes de vie et les ingrédients d'identités en reconstruction permanente. Penser la culture en acteur politique c'est défigurer la culture tout en dévaluant le politique. Et puis le 14

dialogue n'est pas une alternative à la lutte mais il est luimême une forme de lutte où celui qui s'y engage vraiment doit guerroyer contre soi-même pour accepter l'autre, pour considérer comme légitime son altérité et pour courir le risque d'être lui-même transformé par son contact avec l'autre. Et c'est à l'aune des transformations récentes du monde contemporain que l'impératif d'un tel dialogue s'impose. On n'a aujourd'hui de cesse de scruter la mondialisation, d'en jauger ses promesses et d'en examiner les risques. C'est là, me semble-t-il, la mission que notre proposition de "dialogue des cultures" tente de faire porter à la Francophonie dans le contexte de globalisation croissante que nos actions publiques sont désormais forcées d'admettre comme tel. Face au risque d'hégémonie dans les domaines de la norme et de la culture telles qu'énoncées par "1'hyperpuissance" et par ses relais nationaux ou multilatéraux, face aux exigences de gouvemance globale qu'induisent les risques collectifs et planétaires, face à la soumission croissante des cultures et des biens culturels aux logiques marchandes, et face au fossé économique qui se creuse tous les jours un peu plus entre le Nord et le Sud et, surtout, au sein de chacun de ces deux ensembles du fait de la disparité du savoir, face à tout cela, il n'est d'autre voie que le dialogue interculturel pour faire entendre la voix de l'humanisme que la Francophonie entend maintenir et transmettre. Nous vivons, me semble-t-il, dans un monde où les deux summae causae de la guerre froide sont également dévalorisées: l'idéologique est en déshérence et le stratégique a perdu une bonne part de son emprise sur les esprits. Deux logiques parallèles ont depuis émergé, celle du marché et celle de la culture. Ces deux logiques agissent le plus souvent en un duo de rivaux qui s'ignorent, se sousestiment ou même se méprisent et, plus rarement, en un couple harmonieux fait de deux registres complémentaires. C'est pourtant un des plus grands défis de ce siècle nouveau 15

que de savoir réguler d'une manière à la fois réaliste et équitable leur interaction, ô combien problématique. La problématique de la langue est peut-être l'un des exemples les plus pertinentes de ce que cherche à sauvegarder la notion de diversité culturelle telle que nous l'avions, ensemble, élaborée. Je soulignerais ici certains aspects de cette problématique, qui touchent au cœur même de votre action à l'étranger. Depuis un moment déjà, la Francophonie institutionnelle n'est plus concernée exclusivement par les seules questions de sauvegarde et de promotion de la langue française. Bien entendu, le français reste le critère premier de notre appartenance commune à l'espace et à l'enceinte francophones. Bien entendu aussi, nous sommes tous conscients qu'une langue n'est après tout qu'un vecteur, et que, derrière ses intonations, sont véhiculées maints signes, symboles et valeurs. Mais s'il est souvent question, lorsque nous parlons des instances de la Francophonie, de "français en partage" ou encore de "pays entièrement ou partiellement de langue française", c'est qu'il s'agit bien de mettre en exergue un espace somme toute différencié, où le Français est inégalement parlé, mais aussi parlé autrement. C'est à partir de ce constat riche de potentialités que la Francophonie s'est heureusement intéressée à de nouveaux questionnements et qu'elle s'est orientée vers de nouvelles sensibilités qui, chacune avec son accent inédit et unique, enrichissent la Francophonie et la régénèrent. Les historiens du temps long le savent bien, les langues, comme les civilisations, finissent par mourir pour trop se refermer sur elles-mêmes. Fera-t-on un jour le recensement de tous ces mots, expressions, ou idiomes qui, venus d'ailleurs, ou utilisés ici même à leur manière par ceux qui apprennent et parlent le français, le renouvellent et le rajeunissent? Il ne s'agit pas là uniquement de vocabulaire enrichi ou colorié par les usages de la rue mais de quelque chose de plus fondamental, qui renvoie ultimement aux schémas de pensée et aux modes de conception de ce qui 16

nous entoure. En disant que "Les limites de mes mots sont les limites de mon monde" ("The limits of my words are the limits of my wolrd"), Wittgenstein disait déjà que la perception du réel ne fait que s'exacerber à l'élargissement du lexique. Il est peut-être prétentieux de croire, mais par contre légitime de vouloir, que cette Francophonie plurielle que nous appelons de nos vœux soit ainsi, au sein de laquelle se retrouve et se réfléchit la diversité culturelle que nous prônons internationale. Qu'est-ce alors que la Francophonie? Un club où les amateurs - j'allais dire les jouisseurs - de la langue de Racine se réuniraient pour se délecter entre eux du bonheur de la pratiquer? Ce serait là une définition post-politique, nostalgique plutôt que prometteuse, désespérée plutôt qu'activiste, car y a-t-il pire que de faire de la Francophonie un refuge pour ceux qui ne parleraient pas - ou pas assez bien - la langue de Shakespeare? Est-ce au contraire un parti politique à prétention universelle mû par le souci de faire face à la pensée unique ou du moins à la langue hégémonique ? Ce serait là une définition plus prétentieuse qu'ambitieuse et qui réduirait la culture à un ustensile de politique étrangère. Est-ce alors un regroupement international, fortement teinté de couleurs post coloniales, fait par et pour la France en vue de perpétuer une influence déclinante sur d'autres registres ou en vue de nuancer par une porte dérobée les contraintes sur l'Hexagone de la construction européenne? Ce serait là une définition qui ignorerait la nature de plus en plus multilatérale de la Francophonie, une nature pourtant essentielle à son institutionnalisation en cours. De l'autre côté des mers et des océans, il nous arrive parfois de sentir que la France n'aime pas assez la Francophonie, mais nous savons aussi qu'il s'agit, le plus souvent, moins d'un désistement volontaire que d'un déficit de vision, d'une incapacité à reconnaître que si les ex-colonisés ont souvent dépassé leurs complexes, il n'en est pas toujours de même dans l'exmétropole.

17

Je préfère, pour ma part, voir dans la Francophonie un laboratoire où sont testées des relations internationales moins obsédées par la logique marchande ou par les rapports de force militaires et technologiques, un laboratoire où les essais réussis seraient ensuite transmis par les pays francophones aux organisations universelles telles que l'UNESCO, l'ONU ou l'OMC. Je préfère y voir ensuite une tribune où s'exprimeraient plus librement les angoisses, les frustrations mais aussi les rêves des pays du Sud qui y sont légion et semblent s'y sentir plus à l'aise que dans les organisations plus larges. Je préfère enfin y voir une antichambre de la modernité, un purgatoire où les pays menacés par l'indifférence des Grands s'arrêtent pour mieux s'armer avant leur plongée dans le tourbillon du monde. Car le monde, hier clivé par les blocs idéologiques et stratégiques, l'est désormais par une logique mondialisante sans être moins déshumanisante et qui oppose les branchés du système à ses marginalisés. La Francophonie peut, doit, être ce laboratoire, cette tribune, et surtout cette antichambre de la mondialisation où ce nouveau clivage est altéré sinon brisé. C'est au regard de ces quelques considérations que je voudrais maintenant, et si mon statut présent me le permet, évoquer l'action des acteurs culturels publics de la France à l'étranger. La France peut sans doute s'enorgueillir d'avoir aujourd'hui l'un des ensembles de centres culturels les plus complets et les plus nombreux à travers le monde. Près de 220 institutions de ce type enseignent le Français et diffusent la culture française à travers le monde. Ce réseau est plus particulièrement serré autour du bassin méditerranéen, pour des raisons historiques évidentes. En cela, les Conseillers et Attachés culturels français sont les riches héritiers d'une tradition longue et dense, qui commence en France même avec les maisons de la culture, et à l'étranger avec les Centres et Instituts culturels, les Lycées, et les ensembles de l'Alliance française. Toutefois, c'est aussi à ce moment même que se profile pour ce bel ensemble un début de crise d'identité. Le dispositif culturel de la France à l'étranger vit 18

une sorte de décalage entre les actes de foi et les actions concrètes, ainsi qu'entre finalités déclarées et ressources allouées. C'est à ce niveau aussi qu'une lecture des modifications drastiques de l'environnement international en cours depuis plus de dix ans s'impose, afin d'en tirer quelques éléments de réajustement: - Les changements qui touchent au mode de consommation de la culture, qu'ils soient technologiques, économiques ou générationnels, laissent penser que les choix d'avenir sont orientés vers plus de décentralisation. Les nouveaux vecteurs d'apprentissage et de diffusion culturelle indiquent un besoin croissant d'investissement dans les nouvelles technologies, à même de réviser la territorialisation et la localisation des Centres. La métaphore du réseautage, comme disent les Québécois, doit donc remplacer celle du maillage en vue de prendre acte d'une révolution de la communication, plus rapide dans son tempo et peut-être plus radicale dans ses effets que la révolution industrielle ellemême. La contraction du temps transforme les spectateurs en témoins, la résorption des distances établit des promiscuités problématiques. Vos centres ne peuvent que le relever dans la définition de leurs domaines, dans le choix de leurs méthodes, dans le mode même de leur fonctionnement. - Les Centres cultuels à l'étranger sont ensuite sollicités par deux missions différentes. Celle de la promotion de la langue et de la culture françaises d'une part, et celle de l'aide au développement et à la production de la culture locale. Sans pour autant être contradictoires ou exclusives, c'est un délicat équilibre qu'il s'agit de trouver là, qui passe nécessairement par un partenariat réel, c'est-à-dire accru, avec les opérateurs, acteurs et entrepreneurs culturels locaux. C'est plus sur leur impact sur les sociétés où elles s'insèrent que sur leurs rapports avec leurs ambassades que ces centres doivent donc être jugés. Cet impact, même s'il se fait avec les sociétés et à leur profit, ne doit pas oublier les Etats, surtout ceux de la périphérie, et aggraver de ce fait leur fatigue actuelle: les bureaucraties peuvent vous énerver, vous devez 19

aider à les dynamiser. Chercher à les contourner par une coupable facilité ou par un souci d'efficience immédiate, c'est devenir complices des grands mouvements internes et mondiaux qui sapent dangereusement leur mission. - C'est pourquoi, l'animateur culturel français aura la double tâche de promouvoir sa langue - comme cela est de tradition - mais aussi de faire du français, langue et culture, un vecteur d'accès serein, convivial, dynamique, à la mondialisation. Pour incarner les valeurs qu'ils affichent au nom de la République, ces centres doivent donc aider à mondialiser les cultures locales et donc à faciliter, par le biais du français, leur universalisation. Car l'accès sain au monde produit de nouvelles synergies et surtout ces nouveaux emplois qui, pour les jeunes du Sud, sont devenus, et de loin, l'objectif prioritaire. Ces quelques préoccupations partagées avec vous sont les mêmes qui m'assaillent à Beyrouth, à la tête d'un ministère de la Culture encore jeune, et qui établit progressivement son rôle et ses moyens d'action. Pour ce ministère, j'ai deux souhaits. Celui de la décentralisation de la culture d'une part, et celui de sa démocratisation d'autre part. Construire un tel ministère dans un pays qui soigne encore les blessures de sa guerre est une responsabilité parfois effrayante, tant cette mission touche à l'essence, c'est-à-dire à la construction d'un "moi collectif', au sein d'une société incroyablement complexe et plurale. C'est pourtant de là que je tire mes motifs d'espoir et que je vous invite à faire de même dans ce vaste monde où vous agissez.

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INTRODUCTION

Boutros BOUTROS-GHALI Secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie Le colloque Francophonie-Monde Arabe, organisé, à l'Institut du Monde arabe, à Paris, les 30 et 31 mai 2000, a constitué le coup d'envoi du vaste dialogue que l'Organisation internationale de la Francophonie entend nouer avec l'ensemble des grandes aires linguistiques et culturelles. Car ce dialogue entre les cultures, qui sera le thème central du Ixe Sommet des chefs d'Etat et de gouvernement, à Beyrouth, en octobre 2001, constitue, pour l'ensemble des sociétés, à l'heure de la mondialisation, non seulement un enjeu culturel, mais aussi un enjeu politique et économique. Nous savons, en effet, que l'interdépendance entre les hommes, les sociétés, les espaces est devenu la norme. Et cela est en passe de changer radicalement notre rapport au monde, mais surtout notre manière de vivre ensemble. A nous de savoir si nous voulons que cela se fasse les uns avec les autres, les uns sans les autres, ou les uns contre les autres. A nous de savoir si nous voulons la politique du "chacun pour soi" , qui ne manquerait pas de tourner en affrontement culturel et social, ou au contraire la politique du "bien commun pour tous", fondée sur un esprit de solidarité et de coopération dans le respect des identités. C'est clairement dans eet esprit qu'a été organisée cette première rencontre entre les représentants de la Francophonie et du Monde Arabe. Une rencontre qui avait naturellement vocation à se produire, tôt ou tard, puisque que sept Etats sont tout à la fois membres de la Ligue des Etats arabes et de l'Organisation internationale de la Francophonie, mais aussi au nom des relations complexes et séculaires 21

qu'entretiennent les deux rives de la Méditerranée. Les différents débats ont, d'ailleurs, bien montré que nous avions, devant nous, des champs riches de possibilités à développer. Qu'il s'agisse de l'enseignement de la langue française et de la langue arabe, de l'exploitation des technologies de l'information et de la communication, de la diffusion des biens culturels dans le domaine de la littérature, de la chanson, du cinéma, tout en gardant à l'esprit qu'il ne saurait y avoir de dialogue véritable sans un principe bien compris de réciprocité, d'égalité dans les échanges. Il revient, maintenant, aux différents partenaires de donner corps aux recommandations adoptées lors des quatre tables rondes et de tracer, ainsi, la voie de l'avenir, un avenir placé sous le signe d'une compréhension réciproque et d'un enrichissement mutuel, seuls garants d'une civilisation plus démocratique, plus solidaire, plus pacifique. D'ores et déjà, ce cahier, conçu et élaboré par le Haut Conseil de la Francophonie, contribue à cet objectif auprès de l'Organisation internationale de la Francophonie, et nous convie à enrichir, encore, le champ de notre réflexion et de notre action.

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UNE INSCRIPTION DANS LE TEMPS ET L'ESPACE

L'ARABOFRANCOPHONIE : UN AVENIR

Slimane BENAÏSSA Dramaturge, comédien, écrivain Membre du Haut Conseil de la Francophonie
Beaucoup de participants au colloque sur l'Arabofrancophonie du 27 février 2001, intrigués, m'ont posé la question: qu'est-ce que l'Arabofrancophonie ? Il est vrai qu'il ne m'était pas aisé d'y répondre entre deux portes, ni même entre deux cocktails. C'est pour cette raison que je saisis aujourd'hui l'occasion de la sortie de numéro des "Cahiers de la francophonie" pour donner mon point de vue à ce sujet. Je crois que ce qui charge le mot "Arabofrancophonie" de sens est plus l'histoire de sa naissance que celle de sa construction linguistique. Je m'explique: le mot "Arabofrancophonie" a été inventé en 1983 à Alger par monsieur Stélio Farandjis face à monsieur Abdelmadjid Meziane, ministre algérien de la culture à ce moment-là. Connaissant l'un et l'autre, j'imagine comment cela a dû se passer. Les deux grands responsables partent dans une discussion - ce que l'on appelle en langage diplomatique des "pourparlers"- sur le dialogue des cultures, A. Meziane expliquant, avec beaucoup de précautions et de diplomatie orientale, que la Francophonie est un désespoir colonial et S. Farandjis lui répondant, avec autant de conviction militante, en essayant d'atténuer le côté rauque de sa voix, que la Francophonie peut être un espoir pour l'avenir. A. Meziane est à ce moment-là sceptique et S. Farandjis interprète son scepticisme comme une opposition à la Francophonie alors qu'il était sceptique quant à l'avenir tout court. Et la discussion se noie, se perd, s'éloigne et se tait ... Le thé refroidit et le débat manque de chaleur... 25

Connaissant S. Farandjis, il ne pouvait quitter cet entretien en l'état. Et c'est au moment de se dire au revoir que, debout face à Meziane, la main dans la main, le regard dans le regard, Farandjis interpelle son interlocuteur avec force et vigueur: - Que penseriez-vous de "l' Arabofrancophonie" , monsieur le ministre? Meziane se rassoit pour mieux entendre, Farandjis reste debout. Il n'avait rien à dire sur ce qu'il venait d'inventer, puisqu'en un mot il inventa un avenir et que cet avenir restait à faire... Ainsi, les mots naissent en des circonstances qui nécessitent de la lumière. Il faudra longtemps pour les investir du sens qu'ils portent, et c'est ce que nous essayons de faire. En Algérie, quatre codes linguistiques cohabitent et s'interpénètrent tous les jours: - le berbère, qui est la langue d'origine de tout le Maghreb et qui est parlé aujourd'hui par au moins le quart de la population algérienne. - L'arabe "dialectal", qui est la langue véhiculaire, est parlé par la presque totalité des Algériens. Le berbère et l'arable "dialectal" sont des langues d'oralité et non d'écriture, même si le berbère a connu, à l'origine, une forme écrite limitée. - Les deux langues écrites en Algérie sont l'arabe classique et le français, mais qui ne sont les langues maternelles de personne. Aussi, les deux langues sont-elles vécues, consciemment ou non, comme deux langues étrangères. L'arabe est apparu en Algérie par l'islamisation, et le français par la colonisation. La première est sacrée, l'autre profane. On voit immédiatement qu'historiquement, l'écriture, en Algérie, est liée à l'oppression, ce qui va dès le départ établir une relation complexe de l'individu à l'écrit. Inconsciemment, écrire en Français, c'est trahir. Ecrire en 26

arabe, c'est souiller, désacraliser. Les quatre langues en présence, partagées entre légitimité et pouvoir d'une part, et entre sacré et profane d'autre part, sont alors vécues à différents niveaux conflictuels entre oralité et écriture. Il faut ajouter que les langues sont réparties par le pouvoir en "partitions" (au sens mathématique du terme), et que leurs espaces d'intersection sont insignifiants, alors que, dans la pratique quotidienne, elles s'interpénètrent. Cette situation complexe fait que, pour vivre l'Algérie, l'Algérien doit avoir recours à quatre langues, quatre cultures, quatre attitudes mentales différentes pour vivre pleinement un même et unique pays. Ceux qui maîtrisent ces quatre langues et ces quatre cultures ne représentent probablement que 10% de la population. Ils ont, pour ce qui les concerne, l'impression de vivre quatre espaces impossibles à unifier, et la synthèse qu'ils peuvent en proposer est inaccessible à la majorité. Cette situation est une des raisons qui ont amené l'Algérie à la violence. Chaque sectel!r de l'activité sociale n'impliquant pas logiquement l'autre parce qu'ils ne sont pas liés par la même expression, ils restent de ce fait incomparables :l'arabe est réservé à la religion et au sacré, le français à l'économie, la gestion, les sciences et les finances. Quant à l'arabe dialectal et au berbère, ils sont utilisés dans la communication quotidienne et au sein de la famille. Il s'ensuit alors un malaise identitaire. Ceci ne veut pas dire pour autant que l'Algérien n'ait pas d'identité, mais ce qui constitue sa base identitaire est exprimé dans des langues différentes qui sont mises dos à dos. Pour l'heure, la synthèse entre ces langues est difficile à faire de manière sereine. Combien de fois ai-je entendu de la bouche d'Algériens francophones: "Qu'est-ce qu'ils veulent ces Arabes intégristes 1". Et combien de fois aussi ai-je entendu des Arabophones assimiler les Francophones à des agents de la France. Il est difficile pour un Arabophone de concevoir que l'on puisse aimer l'Algérie en français. Il est difficile à un Berbérophone de concevoir que l'on puisse l'aimer en arabe, et il difficile à un 27

Francophone de concevoir que l'on puisse évoluer en arabe. C'est ainsi que l'on finit par être vu par l'autre comme un réel ennemi pour le pays. Et il suffit de s'en convaincre pour entrer en guerre. La guerre algérienne aujourd'hui trouve en grande partie son explication dans une guerre de langues avides de conquérir l'espace culturel plus que dans une guerre de religion. Car, en dernière analyse, l'intégrisme a opposé à la civilisation écrite du monde occidental l'écrit divin. Pour les intégristes, il n'existe d'écrit que le Coran. Et pour aller vers le monde de l'écrit, nous sommes actuellement confrontés à un choix qui n'en est pas un: le français ou la langue du Coran. Pour ma génération, écrire en Algérie, c'est avant tout répondre à la problématique de l'écrit dans une société où il ne s'inscrit pas dans les traditions culturelles. Ne pouvant se concevoir dans une continuité culturelle, l'écrit restait donc à inventer, et la démarche ne pouvait être qu'historique. Pour ma part, je me défmis comme tri-culturel, de cultures berbère, française et arabe. Ma langue est pluralité, mon lieu culturel est mon métissage. Ma parole en est la synthèse. Ainsi, je suis le fils de l'histoire et non de mes parents. Ils ont été mes géniteurs biologiques et mon existence culturelle allait se faire ailleurs que dans l'espace d'origine. L'histoire est devenue une sorte de lieu psychanalytique dans lequel je forgeais ma pluralité. Elle est la justification et la raison de mon outil: la langue. Elle est mon alibi identitaire. Celle du métis qui sait plusieurs langues et que chaque langue ignore. C'est dans ces gouffres que j'ai rencontré la tragédie doublée de la tragédie à dire. Elle m'a pris par la main et m'a conduit vers les tragédies à écrire. Et le théâtre s'est imposé à moi comme le lieu du genre, comme lieu d'écriture. C'est ainsi que naissent les écrivains. Certains dans la générosité d'une continuité historique et sociale, d'autres, comme moi, dans le chaos des ruptures historiques. Pourtant, le métisse est le pur produit de l'histoire moderne de nos 28

peuples faite de colonisations et de décolonisations. Il en est le fils légitime. Mais les puritains le nient, lui font la guerre et le relèguent à la périphérie de la Cité, alors que la Cité ellemême dans son architecture, dans son style et dans sa beauté est le fruit et le symbole de ce métissage. Quand, dans nos pays, on essaie de javelliser l'histoire par la négation de la dimension francophone, alors que dans la réalité le français prospère, c'est être un colonisé attardé. Il faudrait que les pouvoirs se remettent à l'évidence de la pluralité des peuples et apprennent à accepter l'autre dans sa différence et surtout au-delà des limites qui ne mettent pas en danger la paix. Aussi nous, intellectuels francophones algériens, avons été pendant 30 ans marginalisés et brimés. Une sorte de complicité implicite et insidieuse entre l'État et les islamistes a fait que nous nous sommes retrouvés seuls face aux bourreaux de tous horizons. C'est comme si notre condamnation avait été prononcée par le F.L.N. et que les terroristes devaient appliquer la sentence. C'est pour cela que nous sommes condamnés, en tant qu'intellectuels, à vivre un double exil, quel que soit l'endroit où l'on se trouve. Car notre seul crime est d'avoir voulu être, par notre bi-culture, un lien entre les deux peuples par-dessus la Méditerranée, grâce à notre Arabofrancophonie. Mais dans ce domaine, les interdits sont encore vivaces sur les deux rives, surtout que le Nord est aujourd'hui préoccupé par son nord, et que le Sud a, d'une manière générale, perdu le nord dans tous les sens du terme. L'Algérie, on le voit bien, a donc autant de difficulté à vivre sa Francophonie que son Arabofrancophonie dans le cadre d'une Berbérophonie d'origine mal assumée. Son salut serait probablement l' Arabofrancophonie avec l'acceptation sereine de son Araboberbérophonie.

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LES RAPPORTS INTERCOMMUNAUTAIRES EN TERRE D'ISLAM : Juifs et Musulmans au Maroc à l'époque contemporaine Mohammed KENBIB Conseiller Ambassade du Maroc à Paris

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Université Mohammed V - Rabat

Les implications à plus ou moins long terme du processus d'uniformisation des cultures inhérent à l'expansion coloniale et à son corollaire, la diffusion du modèle occidental, furent perçues très tôt par bon nombre d'observateurs attentifs aux mutations qui se produisaient sous leurs yeux. Il en fut ainsi de l'un des auteurs ayant le plus contribué à populariser le Maroc en France à la fin du XIxe, Pierre Loti. A l'instar d'Eugène Delacroix, près de soixante ans plus tôt, l'auteur d'Azyadé, Pêcheur d'Islande, Madame Chrysanthème, et des Désenchantées, avait été en effet fasciné par ce que le pays et ses habitants avaient n d'antique n. Se croyant, comme à Pékin, en Inde ou à l'lIe de Pâque, le dernier témoin de mondes en train de disparaître, il termina son livre Au Maroc (1889) par une invocation: "0 Moghreb sombre, reste, bien longtemps encore ... impénétrable aux choses nouvelles, tourne bien le dos à l'Europe et immobilise-toi dans les choses passées... Continue ton vieux rêve, afin qu'il y ait un dernier pays où les hommes fassent leur prière Et qu'Allah conserve au sultan ... ses solitudes tapissées de fleurs, ses déserts
d'asphodèles
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et d'iris ... ".1

E. Delacroix: " Ce peuple est tout antique... Il Y a quelque chose de républicain dans ce sans façon... (de gens) se promenant dans les rues..., des personnages consulaires, des Caton, des Brutus, auxquels il ne manque même pas l'air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde... Ils ont l'air aussi satisfaits que Cicéron devait l'être de sa chaise 31

Du passé du Maroc dont des Européens se plaisaient à souligner des permanences aux XIxe-XXC siècles, les communautés juives, présentes dans le pays depuis plus de deux mille ans, réparties pratiquement à travers l'ensemble de son territoire et fortes de quelque 250 000 âmes avant 1912, formaient une composante essentielle. Comme le reste de la population marocaine, constituée notamment de Berbères (Sanhaja, Masmouda, Zénètes), d'Arabes (Hilaliens, Maâqil), d'Andalous, de Noirs en provenance d'Afrique subsaharienne, et de descendants de Juifs (Beldiyyine) et de Chrétiens (Oulouj) convertis à l'Islam, les Juifs, seule minorité ethno-religieuse non musulmane du pays, ne constituaient pas un bloc monolithique. Les Tochabim, ou Juifs autochtones établis en particulier dans les montagnes de l'Atlas et les marges présahariennes depuis l'Antiquité et dont les interactions avec l'environnement berbère furent multiples, et les Meghorashim, expulsés de la péninsule ibérique après la chute de Grenade (1492), en formaient les deux principaux groupes. Aux uns et aux autres s'ajoutaient des Marranes (Juifs ayant opté pour une conversion de façade au catholicisme) ayant fui le Portugal et l'Espagne pour pratiquer ouvertement la foi de leurs ancêtres. Malgré les aléas de l'histoire, les fondements des rapports intercommunautaires (sentiment d'appartenance marocaine, communauté de langues et de dialectes, complémentarité économique, similitude de certains rituels relevant de la religiosité populaire ...) et leurs manifestations au quotidien (cohabitation, échanges commerciaux, associations agricoles, culte de saints communs... ) sont restés quasiment inchangés depuis des siècles. Mais à partir du milieu du XIxe siècle, ils ont commencé à se ressentir
curule... L'antique n'a rien de plus beau... L'aspect de cette contrée restera toujours à mes yeux. Les hommes de cette race s'agiteront toujours dans ma mémoire. C'est en eux que j'ai vraiment retrouvé la beauté antique", v. R. Lebel, Les voyageurs français au Maroc. L'exotisme marocain dans la littérature de voyage, Paris, 1936, p. 115. 32

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