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ARLETTY ou la liberté d'être

De
210 pages
En toute liberté, avec l'authenticité , le franc-parler et la totale indépendance d'esprit qui la caractérisent, Arletty a pour Christian Gilles accepté de se souvenir et de se raconter. Quatre-vingt-dix-années de vie, cinquante années de spectacle revivent dans ses propos. Sans amertume, sans complaisance envers elle-même, avec une vitalité intacte et une grande sérénité, elle se montre telle qu'elle fut, telle qu'elle est.
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ARLETTY
ou

la liberté d'être

Collection Champs visuels dirigée par Pierre-Jean Benghozi, Jean-Pierre Esquenazi et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Dernières parutions
Jacky LAFORTUNE, Craie a(c)tion dans la ville, 2000. Collectif, Cinéma et audio-visuel, 2000. Isabelle JURA, Des images et des enfants, 2000.

Christian GILLES

ARLETTY
ou

la liberté d'être

avec un portrait-entretien

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9899-X

« Pour votre livre, Christian, je ne vous dirai qu'un mot: Maverdave ! (c'est du javanais) » ARLETTY

Ce qui frappe, d'emblée, chez Arletty, c'est à la fois la distinction et la simplicité qui marque tout son être. Arletty est sans détours, elle dit ce qu'elle pense. Avec insolence et générosité. Souvent aussi avec tendresse. Elle a la repartie spirituelle et l'âme épanouie. On peut admirer ou non la comédienne, c'est affaire de goût (dans mon cas c'est oui) mais je crois que quiconque rencontre un jour Arletty ne peut oublier le sentiment de vérité que donne sa personnalité. Le qualificatif qu'elle emploie à l'égard de Jacques Prévert, son frère en esprit, on peut très bien le lui retourner: Arletty est « authentique ». Comme lui, elle n'a toujours suivi qu'une seule loi: celle du cœur. Dans ce livre, je me suis efforcé d'être « authentique», moi aussi. D'abord en respectant scrupuleusement ses propos, recueillis à l'occasion de nombreuses conversations, au cours des quatre dernières années. Pourtant comment exprimer sur le papier... le fabuleux rire d'Arletty! A lui seul signe éloquent de sa belle nature, il traduit la gaîté, la jeunesse, la spontanéité... Arletty est à l'écoute des autres, du cœur des autres. Mais pudique, elle n'aime guère parler d'elle-même. J'espère simplement avoir su à mon tour'. être à l'écoute d'Arletty, et lui avoir rendu justice. " Cet ouvrage doit être considéré comme l'hommage d'un jeune homme qui a beaucoup appris au contact d'une grande comédienne et d'une dame de cœur, et qui la remercie chaleureusement de la confiance qu'elle. lui a manifestée. C. G.

A PIERRE

PRÉVERT

Pierre, quelle chance d'avoir eu en vous un ami. c. G.

LE SIÈCLE D'ARLETTY Arletty naît Léonie Bathiat le 15 mai 1898, à Courbevoie. Sa mère est lingère, son père, un ancien mineur, chef d'équipe aux Tramways de Paris et de la Seine. « On dit que les enfants de l'amour se font dans les garnis. Voire. J'ai été conçue à l'Hôtel du Port », dit-elle dans ses mémoires, qu'elle intitule La Défense... un titre aux consonances multiples. Courbevoie, La Défense, Puteaux, Paris: Arletty est profondément attachée à ses racines. « Je suis sujette à des crises de nerfs, l'une d'elles me laisse prostrée (...). Le Docteur Amat diagnostique des convulsions (...). On décide de m'envoyer chez le frère de ma mère, l'abbé Dautreix (...). » Ainsi Léonie passe-t-elle une bonne partie de son enfance en Auvergne. De la région, elle garde une impression d'enchantement. L'adolescente a déjà les yeux grands ouverts sur le monde. « Par une très belle journée, le 12 mai 1909, je fais ma première communion dans la chapelle du couvent, garnie de lys. Visage pâle et grave, bandeaux noirs, les yeux baissés sur un missel. Rien ne laisse deviner mon incrédulité. » Précoce, la réflexion témoigne d'un esprit vif, d'une nature à qui « on ne la fait pas ». La religion, les « bondieuseries» ne sont pas pour elle: « Je suis athée, Dieu Merci! », s'exclame-t-elle. En ce début de siècle on se passionne pour l'aviateur Louis Blériot. Les jeunes, épris de liberté et d'exploits sportifs, le considèrent comme leur idole. La Grande Guerre 14-18 vient troubler l'apparente quiétude d'une époque. Le conflit dur et âpre qui s'engage marque la jeune fille et la dégoûte pour toujours de la guerre et de ses atrocités. Son « premier amour» est tué dans les premiers jours de la

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guerre. Deux ans plus tard, le 2 décembre 1916, une autre tragédie l'atteint: son père meurt accidentellement... « Vers 9 heures du soir, des bruits de voix, des coups précipités à la porte. J'ouvre, et vois mon père sur une civière. Il venait d'être écrasé par un tramway au pont de Neuilly. On l'étend sur le lit. De sa main déchirée, il caresse mon front, et, dans un ultime sourire: "Je suis foutu, mon p'tit gars". » Léonie entre dans la vie active: elle n'a pas le choix. On demande des femmes pour travailler dans les usines d'armement, pendant que les hommes sont au front. Avec sa mère, elle trouve un emploi dans une fabrique d'obus, la Darracq Limited, à Suresnes. Elle y reste seulement trois mois. Elle suit des cours chez Pigier, boulevard Bonne-Nouvelle à Paris, puis obtient une place de sténo à Saint-Denis. Elle travaille aussi au Ministère de la Justice et écoute Aristide Briand à la Chambre. Le Il novembre 1918, c'est l'Armistice. Enfin... « Les canons ferment leurs gueules ». Une rencontre déterminante C'est au lendemain de la guerre que la chance lui sourit. Par hasard, elle rencontre Paul Guillaume, un esprit brillant de ces années vingt, qu'on appelle « les années folles ». Cet homme providentiel est connu pour ses activités artistiques dans le domaine de la peinture, en plein bouleversement depuis la percée du Cubisme (il sera un des grands marchands de tableaux du demi-siècle). Il l'introduit auprès d'Armand Berthez, le directeur du Théâtre des Capucines, qui l'engage. Elle est présentée à Rip, un spécialiste des fantaisies comiques, des revues à succès. Pour elle, c'est la découverte imprévue d'un univers qu'elle ne connaît pas, presque mystérieux. « Poker dans l'esprit », elle tente sa chance, sans y croire réellement. Il lui faut aussi un nom, un nom qui sonne bien. En pensant à l'héroïne de Maupassant, dans « Mont-Oriol », elle choisit Arlette, qui devient Arletty (Tristan Bernard lui conseille de mettre un « i », qui se transforme en « y »). Le choix d'un seul patronyme fait alors

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LE SIÈCLE DJARLEl~J1Y partie d'une mode. Les personnalités du théâtre, du cinéma et du music-hall des années vingt et trente s'appellent Mayol, Dranem, Raimu, Damia, Mistinguett, Fernandel... Références! C'est pour Arletty le temps des premières scènes, surtout des revues et des comédies légères. Son emploi est à peu près toujours le même: les « petites femmes », au tempérament vif, avec, en plus, de la voix, et le sens de la repartie. Elle se produit au « Perchoir », aux « Variétés », aux« Deux-Anes », dans un grand nombre de spectacles. Arletty commence à se faire un nom dans la profession dans des rôles de second plan, ou de composition, et si elle n'est pas encore véritablement connue du grand public, du moins gagne-t-elle sa vie. Elle donne la réplique à Raimu et à Max Dearly, deux « monstres sacrés» de la scène, qui lui communiquent le goût des planches. Le Paris élégant et artiste des années vingt, qui découvre l'Avant-Gardisme, l'impressionne. Et surtout Madame Colette, qui est alors critique. «Des yeux déshabilleurs d'âme» et « Un grand bonhomme », affirmera-t-elle. Parallèlement à ses activités théâtrales, Arletty pose pour des photos de mode. Paul Poiret, le styliste qui est en train de révolutionner la mode féminine, utilise sa plastique de mannequin. Elle pose aussi pour les peintres Kisling, Van Dongen, Marie Laurencin. Toute sa vie elle manifestera un goût particulier, une attirance, pour les arts et les artistes, que ce soit dans le domaine de la littérature, de la musique, avec cependant une petite préférence pour la peinture. Beaucoup de ces artistes seront des amis. Après le spectacle, elle passe ses soirées avec Berthez, le directeur de théâtre, Rip l'auteur de revues, Paul Poiret le couturier, Spinelly l'actrice à la voix aiguë, et prend goût à une certaine vie parisienne. Curieuse, dans le meilleur sens du terme, curieuse des gens, de l'univers, elle aime apprendre. Elle cultive les amitiés, rencontre l'intelligentsia du temps. En femme libre, elle sort avec les esprits les plus divers de cette première moitié de siècle. Son langage, ses manières d'être, affichent spontanéité et justesse. Elle surprend, étonne, amuse. Et attire immanquablement la sympathie. « Cette froide fantaisiste, écrit Colette à son propos, ne consent à aucun procédé qu'elle n'ait inventé elle-même. Le moindre charme d'Arletty n'est pas d'inquiéter ».

Il

ARLETTY OU LA LIBERTÉ D'ÊTRE
Malgré son penchant pour une certaine paresse - c'est elle qui l'affirme - Arletty se donne à fond dans son métier. Au théâtre, elle joue coup sur coup dans Ce que l'on dit aux femmes, de Tristan Bernard, L'homme du soir, une fantaisie de Rip, Simone est comme ça, d'Yves Mirande. En 1926, Arletty donne son premier tour de chant. Elle est accompagnée au piano par Georges Van Parys, un musicien à la belle carrière, y compris celle de compositeur de musiques de film. Côté cœur, un Suisse, qu'elle appelle Edelweiss, tient une grande place dans sa vie. Ils habitent, à Garches, une villa modern-style. En 1920, elle avait rencontré l'Aga Khan, qui la surnomma « ma petite cousine de Courbevoie », mais elle ne sera pour lui qu'une amie. L'ami absolu, le grand complice, elle le découvre en la personne de Jean-Pierre Dubost. Ils vivront ensemble jusqu'en 1940. Le cinéma A la fin des années vingt, le monde des images animées est en pleine effervescence. Le sonore, le film chantant, le parlant transforment l'art de la pellicule. Le cinéma? Arletty adore y aller! Elle aime le rire, l'émotion que peut procurer l'écran, mais uniquement comme spectatrice. Le muet ne l'avait pas tentée. La plupart des comédiens de théâtre - Raimu, Harry Baur, Jules Berry - ne s'y étaient que timidement risqués. Or, du jour au lendemain, la corporation cinématographique sollicite les artistes des Boulevards, les tragédiens de l'Odéon, les Comédiens du Théâtre-Français, les ténors d'Opéra, les chanteurs des Revues et les étoiles du Music-Hall. En premier lieu, les producteurs recrutent ceux qui «savent parler », qui «savent chanter ». Perspicaces, ou simplement opportunistes, certains comédiens perçoivent dans la nouvelle industrie du parlant une voie intéressante, peut-être plus lucrative (les cachets de cinéma sont élevés: on offre des ponts d'or à ces « nouvelles» têtes d'affiche des salles obscures). D'autres demeurent réticents et il faudra leur présenter quantité de sujets

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LE SIÈCLE D'ARLETTY prometteurs, quantité de contrats alléchants pour les convaincre... ! Le cinéma apporte aussi la consécration populaire, plus facilement que la scène. C'est au cours de cette période de transition entre deux arts, le muet et le parlant, qu'Arletty tourne son premier film, La douceur d'aimer (1930) mis en scène par René Hervil. Réalisateur renommé, il a signé quelques années plus tôt La flamme (1925). Arletty a pour partenaire un homme de théâtre qu'elle admire, Victor Boucher. Ce premier essai est une «catastrophe ». Arletty se trouve « affreuse» et ne donne pas cher de son avenir au cinéma. Un chien qui rapporte, son second film, que réalise Jean Choux, la« réconcilie », un temps, avec cet univers. Arletty n'en continue pas moins de jouer au théâtre. Comme Michel Simon, Gaby Morlay, Elvire Popesco, elle tourne le matin et l'après-midi, entre en scène le soir. Elle a désormais un nom mais le cinéma ne lui rend guère justice... De Berlin au Front Populaire Nous sommes en 1932-33, étrange époque pour le cinéma, où règne le système des multiples versions: on tourne un même film en allemand, en anglais... et en français. Ce qui favorise parfois les échanges de vedettes entre pays. Berlin est alors le grand centre européen du cinéma. La chance pour une tête d'affiche, l'espoir pour un jeune comédien, c'est de se voir proposer un contrat pour les studios de Neubabelsberg (Berlin et Hollywood sont les deux noms magiques du début des années trente, dès que l'on parle de cinéma). Raoul Ploquin, le futur producteur du Ciel est à vous (Jean Grémillon, 1943), est chargé par les studios allemands de la UF A du recrutement des acteurs. Il engage Arletty. Elle joue alors de petits rôles dans La belle aventure (Reinhold Schünzel, 1932) et La guerre des valses (Ludwig Berger, 1933), deux films à succès. L'Allemagne est en pleine effervescence: Hitler accède au pouvoir...

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La mode est aux opérettes filmées. Arletty est tout naturellement choisie pour y figurer. Un soir de réveillon, qu'elle vient de jouer sur scène avec son « copain» Henri Garat, est adaptée à l'écran. Toujours en cette même année 1933, elle est de la distribution de 0 mon bel inconnu, une pièce d'un auteur porte-bonheur pour elle, Sacha Guitry. «Il avait eu autant de femmes qu'il y a de républiques, souligne-t-elle avec humour. Pour ne pas me tromper, je disais: Sous la première, sous la deuxième, etc. ». Quatre ans plus tard, en effet, le dramaturge la demande pour incarner sa perle « noire» dans Les perles de la couronne (1937). Elle est aussi la femme de chambre haute en couleur de Désiré (1938), en compagnie de la cuisinière Pauline Carton. Entre-temps, Jacques Feyder l'avait imposée - Claude Marcy

devait avoir le rôle - dans Pension Mimosas, un film-phare de l'époque.
Arletty a une scène, courte mais marquante, dans un hôtel borgne, avec Françoise Rosay. L'épouse de Feyder vient de remporter un triomphe dans Le grand jeu (Feyder, version 1933), avec un personnage de tenancière-cartomancienne. Ce rôle, Arletty le reprendra vingt ans plus tard dans un remake en couleurs tourné par Robert Siodmak, avec Jean-Claude Pascal en légionnaire. Sur le tournage de Pension Mimosas, Arletty se lie d'amitié avec le jeune assistant de Feyder, Marcel Carné, le futur cinéaste d' Hôtel du Nord et des Enfants du paradis... 1936, l'année du Front Populaire, marque une date pour la comédienne de théâtre. Elle joue deux pièces importantes, L'école des veuves, de Jean Cocteau, et Fric-Frac, d'Édouard Bourdet, avec Victor Boucher et Michel Simon. A la veille de la guerre cette dernière pièce sera adaptée au cinéma; Fernandel y remplace Victor Boucher, Simon et Arletty reprennent leur rôle respectif. Le succès sera tout aussi considérable, et Fric-Frac demeure un film de référence dans la carrière d'Arletty comme de Michel Simon. En attendant, Messieurs les ronds-de-cuir est un film-vedette de l'année 36. Arletty, dirigée par Yves Mirande, fait partie de l'exceptionnelle distribution: Lucien Baroux, Gabriel Signoret, Pierre Larquey, Jean Tissier, Saturnin Fabre... Rien que des « natures », comme les affectionne Arletty! La même année, elle donne pour la

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première fois la réplique à Jules Berry, dans la comédie filmée Aventure à Paris, du talentueux Marc Allégret. Hôtel du Nord Aucun film, malgré les titres à succès que l'on vient d'évoquer, n'a réellement sorti du rang l'actrice de cinéma. Un seul film, Hôtel du Nord, avec pour elle un rôle qui nécessite seulement quelques jours de tournage, la propulse d'un coup au premier plan du vedettariat. Avec modestie, elle dit aujourd'hui qu'elle est pleinement redevable de ce succès à un homme de talent, Henri Jeanson, le dialoguiste, qui a su la mettre en valeur. Dès la sortie du film, la critique est dithyrambique à son égard et ses scènes avec Louis Jouvet sont applaudies par le public enthousiaste. On n'oubliera plus (au point d'en ressasser à plaisir le souvenir) leur fameux échange sur le mot « atmosphère ». C'est à partir d'Hôtel du Nord que Marcel Carné et Arletty vont prendre l'habitude de se retrouver, film après film, pour constituer une des associations cinéaste-comédienne les plus justement célèbres de l'histoire du cinéma. Juste avant la guerre, l'équipe Marcel Carné-

.

Jacques Prévert - Arletty - Alexandre Trauner - se forme pour Le
jour se lève. Jacques Prévert, le poète au cœur pur, lui écrit là son premier vrai rôle dramatique: elle interprète une amoureuse meurtrie par Jules Berry et laissée pour compte par Jean Gabin, qui n'a d'yeux que pour Jacqueline Laurent, l'ange égaré. La guerre Mais tout à coup les événements politiques se précipitent, et après la Mobilisation, la Débâcle, viennent les jours sombres de l'occupation allemande. Après des mois de paralysie, le cinéma et le théâtre français reprennent tant bien que mal leurs activités. Alors que Jean Gabin

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et Michèle Morgan (autres familiers de l'univers de Carné-Prévert) ont quitté la France, Arletty est restée à Paris. Le producteur et metteur en scène Roger Riéhebé lui propose d'incarner à l'écran Madame Sans-Gêne (1941), un rôle qui semble avoir été écrit pour elle. Pendant ce temps, Marcel Carné réunit aux Studios de la Victorine, à Nice, la distribution étonnante de son prochain film, Les visiteurs du soir (1942) : Jules Berry, Marie Déa, Alain Cuny, Fernand Ledoux, Marcel Herrand. Arletty est Dominique, ménestrel androgyne, messager du diable, qui sème le trouble dans un château médiéval. D'apparence tantôt masculine, tantôt féminine, son personnage imaginé par l'ami Prévert se veut symbole de la femme libérée. Ce film, avec Les enfants du Paradis (1943-1945), marque l'apogée de la carrière d'Arletty, conjointement avec celles de Carné et de Prévert. La distribution des Enfants du Paradis est également prodigieuse: Pierre Brasseur, Jean-Louis Barrault, Marcel Herrand, Louis Salou, Maria Casarès... Depuis la sortie du film, Arletty « est» Garance; et Garance, Arletty. Ce superbe portrait de femme doublé d'un rôle mythique reste dans l'esprit du public. Une période noire La France sort de la guerre. Ainsi s'achève une époque difficile pour le pays et ses habitants, mais qui paradoxalement s'est montrée faste pour le cinéma français, débarrassé, par la force des choses, de la terrible concurrence hollywoodienne. Mais libération devient vite aussi synonyme d'épuration... Arletty est sur la « liste noire ». On va lui faire payer cher ses années de gloire... On reproche à la comédienne d'avoir été une « star» du cinéma français sous domination allemande; à la femme d'avoir eu une histoire d'amour avec un officier de la Luftwaffe, on lui fait grief également d'avoir entretenu des amitiés « coupables» avec l'écrivain Céline, l'acteur Robert Le Vigan... Arletty avait pourtant refusé de tourner pour la firme Continental,

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dirigée par le Docteur Greven, alors que la plupart des vedettes de l'époque avaient accepté les fabuleux cachets qu'on leur proposait... Plusieurs mois auparavant, en 1943, Voulez-vous jouer avec moâ, la pièce de Marcel Achard qu'elle avait interprétée aux côtés de Pierre Brasseur, avait fait l'objet d'une cabale. « Un jour, écrit-elle, je m'entends condamner à mort par le tribunal d'Alger, en bonne compagnie: celle de Raimu ». Et d'ajouter, avec ironie: « Après avoir été la femme la plus invitée de Paris, je suis la femme la plus évitée ». Arletty est arrêtée. « Deux messieurs très discrets viennent me prendre. Non menottée, je monte dans la voiture ». On la conduit à la prison de Drancy, le Dépôt comme on l'appelle. Des dizaines de femmes y sont détenues, sous la responsabilité et la surveillance d'une Mère Supérieure... « Mère, peut-être, mais pas supérieure ». En ces moments « délicats» de sa vie, Arletty n'en garde pas moins la tête haute. Aux interrogatoires l'accusée fait face à ses juges et lance des répliques devenues à leur tour légendaires - dont le fameux « Pas très résistante L.. », en réponse à un officier instructeur qui feint de prendre des nouvelles de sa santé. Elle prend le même avocat que Sacha Guitry. Le Maître, en effet, mais aussi Pierre Fresnay, Tino Rossi, Ginette Leclerc sont inquiétés. Pour Arletty, c'est le début d'un long purgatoire. On lui interdit finalement de jouer, de tourner, pendant près de trois ans. En 1947, enfin, Marcel Carné et Jacques Prévert, les fidèles compagnons, s'apprêtent au tournage de Lafleur de l'âge, dont Arletty doit être la vedette. Mais le film reste inachevé. Buffalo Bill et la bergère (au générique Madame et ses Peaux-Rouges) de Serge de Laroche, connaît apparemment un meilleur sort (malgré ce qu'on a pu écrire, ce film a bel et bien été terminé), mais il sera distribué dans de telles conditions qu'il disparaîtra vite de la circulation et passera longtemps pour un projet avorté. C'est bien en tout cas le premier film d'Arletty après guerre. Avec l'année 1949 et Portrait d'un assassin, Arletty retrouve ses partenaires-amis Julien Carette, Pierre Brasseur, Marcel Dalio, mais également Maria Montez et Eric von Stroheim.

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ARLETTY OU LA LIBERTÉ D'ÊTRE
Orson Welles, le nouveau génie du cinéma américain, acclamé par la critique, doit réaliser le film. Finalement c'est Bernard-Roland. Malgré le casting prestigieux et un scénario intéressant, le succès n'est pas au rendez-vous. Un tramway nommé désir La comédienne est plus heureuse au théâtre. Elle fait sensation dans le rôle de Blanche Dubois, la nymphomane d'Un tramway nommé désir, la :première pièce de Tennessee Williams qu'elle interprète au Théâtre Edouard VII. Jean Cocteau signe l'adaptation, Raymond Rouleau, la mise en scène. A Londres c'est Vivien Leigh qui interprète le rôle; à Rome, Isa Miranda; à Athènes, Melina Mercouri. L'année suivante, en 1950, elle imite Piaf de façon mémorable au cours d'une revue à l'Empire. Au cinéma, Roger Richebé lui confie un rôle digne d'elle dans Gibier de potence (1951). Malgré une sortie retardée, Huis clos, la pièce de Jean-Paul Sartre filmée par Jacqueline Audry, où elle joue la saphique Inès, puis L'air de Paris de Marcel Carné, avec Jean Gabin (1954) la remettent en selle auprès du public populaire. Avec ce dernier film elle retrouve, pour une ultime fois à l'écran, son metteur en scène et son partenaire du Jour se lève. . Mais plusieurs films mineurs suivent, qui ne semblent pas confirmer cette « remontée ». C'est compter sans le fidèle Jeanson, qui lui écrit un rôle sur mesure dans Maxime (1958), un film avec Michèle Morgan et Charles Boyer, que réalise Henri Verneuil. Néanmoins c'est encore au théâtre qu'Arletty trouve ses plus grandes satisfactions professionnelles d'alors: La descente d'Orphée, de Tennessee Williams, au Théâtre de l'Athénée (1959), et Un otage, de Brendan Behan, avec Madeleine Renaud, Pierre Blanchar et Georges Wilson (1962). Le producteur Darryl F. Zanuck tourne Le jour le plus long (1961), une « grosse machine» holywoodienne sur le débarquement en Normandie, d'après le best-seller de Cornelius Ryan. Auprès de Bourvil et de Jean-Louis Barrault, représentants français d'une distri-

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bution internationale, Arletty est, un court instant, une protagoniste de la Résistance (0 ironie I). C'est alors que le drame survient: un accident aux yeux contraint Arletty à s'éloigner progressivement de la scène et des plateaux. En 1962, Le voyage à Biarritz, avec Fernandel, près de vingt-cinq ans après Fric-Frac, est sa dernière prestation de cinéma. Toute l'équipe, sous la direction de Gilles Grangier, l'aide beaucoup sur le tournage. «Non, cela ne m'ennuie pas de parler de mon accident, déclare-t-elle (1) peu après. Pour commencer, sachez que je suis borgne depuis dix ans. On m'opéra pour la première fois d'un glaucome en 1953. Personne ne le sut jamais (...) Je mettais journellement des gouttes dans mes yeux. Le médecin m'avait toujours dit: "Ne vous trompez pas d' œil, surtout! Si vous mettiez des gouttes dans votre œil sain, ce serait la catastrophe !" C'est pourtant ce qui est arrivé. Stupidement» Elle fait ses adieux à la scène avec la pièce de Cocteau, Les monstres sacrés. C'était en 1966.

Aujourd'hui, Arletty n'a pas de regrets

-

elle a un trop grand

respect de la vie et le goût du présent pour en avoir. D'une sensibilité dépourvue de sensiblerie, elle tient des propos dont la liberté de ton, la modernité d'esprit, surprennent, d'abord, avant d'entraîner l'adhésion. Des admirateurs innombrables apprécient son passé de comédienne un passé du reste très actuel puisque ses films sont diffusés régulièrement avec succès. Pour ceux qui connaissent l'histoire du cinéma français, elle y a une place bien à elle, qui ne saurait lui être contestée. Ses intimes, eux, célèbrent ses qualités de cœur, son sens de l'amitié, et sa passion de la vérité. Pour tous, elle est un exemple de courage et de vitalité. La mort ne l'inquiète pas. « Je m'en tape complètement », dit-elle. Il lui arrive de se dire impatiente de la voir venir pour, aussitôt après, « sauter dans sa planète» où « tout le monde ne sera pas invité ».
(1) "La Tribune", 23 février 1963.

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Mais elle avoue aussi qu'il ne lui déplairait pas de connaître le 21e siècle, après les deux précédents. « Eh oui! Vivre sur trois siècles, ce ne serait pas mal, après tout» !... Pourquoi pas. Insurpassable Arletty.

ARLETTY TELLE QUELLE
Portrait-entretien par Christian Gilles