ART CONTEMPORAIN ET PLURALISME

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De toute évidence l'art est aujourd'hui pluriel. Et de ce constat découlent différents problèmes. D'abord, la question de la création artistique et de ses rapports avec les critères du jugement esthétique, avec l'espace de la communication et la réceptivité sociale de l'art. Ensuite, la question de l'éducation et de la transmission des œuvres et des techniques. Enfin, celle du rôle des institutions, marché et État, dans leurs rapports complexes avec associations, fondations et institutions muséographiques.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296402331
Nombre de pages : 232
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Art contemporain et pluralisme: nouvelles perspectives

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Déjà parus
Henri-Géry HERS, Science, non-science etfausse science, 1998. Jean-Paul MEYER, Face au troisième millénaire, 1998. Jean-Paul GOUTEUX, Lafoi: une histoire culturelle du mal, 1998. Jean TERRIER, La dispersion de l'information, 1998. Charles DURIN, L'émergence de l'humanisme démocratique, 1998. Lise DIDIER MOULONGUET, L'acte culturel, 1998. Jean LECERF, Chômage, croissance: Comment gagner? 1998. Pierre FROIS, Développement durable dans l'Union Européenne, 1998. Yann FORESTIER, La gauche a-t-elle gagné trop tôt?, 1998. Bruno GUIGUE, Aux origines du conflit israelo-arabe, 1998. André TIANO, Les pratiques publiques d'exclusion depuis la Révolutionjrançaise, 1999. Robert BESSON, Quelle spiritualité aujourd'hui ?, 1999. Olivier DURAND, Le vote blanc, 1999. Patrick HUNOUT (éd), Immigration et identité en France et en Allemagne, 1999. André MONJARDET, Euthanasie et pouvoir médical, 1999. Serge MAHÉ, Propriété et mondialisation, 1999. Georges KOUCK, L'entreprise à l'école du non-lucratif, 1999. Bernard BARTHALA Y, Nous, citoyens des États d'Europe, 1999. Anne Marie GAILLARD et Jacques GAILLARD, Les enjeux des migrations scientifiques internationales, 1999.

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8610-X

Artifices

Art contemporain et pluralisme. nouvelles perspectives

«

...

et

maintenant, qu'est-ce

qu'on fait?

»

Colloque sur l'art contemporain, Artifices, Apt 16 et 17 mai 1998

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

À la mémoire de Louis MERVEIL(1927-1999)

Présentation

Remerciements
Nous adressons nos remerciements à la Mairie d'Apt pour son aide et son accueillante compréhension, ainsi qu'au Conseil général du Vaucluse; aux organisateurs du colloque, Jerry KRELLENSTEIN, Philippe MENGUE, Louis MERVEIL ; au coordinateur, Jean-Paul GRIFFON; à Jean-Claude LE GOUIC qui nous a utilement conseillé; à Hervé MAURY qui en a réalisé le compte-rendu et suivi l'édition.

Introduction
Claude AGNEL, Adjoint au Maire d'Apt, chargé de la culture

J'ai l'honneur et le plaisir de souhaiter au participants de ce colloque la bienvenue dans cette bonne ville d'Apt et de d'expliquer les raisons qui nous ont amené à ce partenariat avec l'association ARTIFICES. APTA JULIA, cité de droit latin, fut créée par la République romaine dans ses dernières jours le long de la via Domitia, entre le Mont Ventoux et le Luberon. Notre cité constitue aujourd'hui une porte entre les plaines irriguées et urbanisées de la vallée du Rhône et les espaces préservés et propices à la re-création que sont les collines et plateaux qui bordent les Préalpes. Ce territoire, protégé par un relatif enclavement, qui est cependant proche des gares et aéroports et qui est également bien câblé, offre des conditions naturelles et humaines favorables au ressourcement et à la création. Il est depuis longtemps une terre d'accueil pour de nombreux artistes et écrivains. Il devient un champ d'expérimentation pour la société postindustrielle voir même post-touristique ; notre projet du Moine et de l'internaute, largement diffusé par les média, colle à cet environnement et à cette identité culturelle. Notre art de vivre se nourrit d'un terroir façonné par ses racines provençalo-vaudoises et fertilisé par les limons successifs apportés par d'autres populations tant méditerranéennes que septentrionales. Ce colloque s'inscrit parfaitement dans notre démarche d'aménager et de développer durablement ce territoire, parce qu'il nous faut renforcer les fonctions de centralité d'un petit pôle urbain

dans un pays rural. Cette mission ne peut se réaliser qu'avec un pôle culturel, aussi modeste soit-il, afin d'offrir tous les services aux périurbains et aux populations du rural profond, villages et hameaux où l'on trouve de nombreux adhérents d'ARTIFICES. Notre Sous-Préfecture vauclusienne offre donc les services publics que l'on est en droit d'attendre d'elle: lycée, collège, école de musique, bibliothèque, MJC, auxquels il faut ajouter trois musées. L'initiative privée accompagne le mouvement avec deux et bientôt trois salles de cinéma, une compagnie de théâtre dans une pépinière d'entreprise, trois librairies, trois galeries de peintures et de nombreux ateliers-ventes de plasticiens. Nous ne pouvons oublier comme au XIXème siècle l'orphéon municipal et le joumallocal. Tout le pays se retrouve le samedi matin au marché d'origine médiévale, où les échanges culturels accompagnent les transactions commerciales. Ce pays s'interroge avec ardeur sur son avenir depuis qu'il est entré dans une logique de conversion avec le démantèlement de la base aérienne stratégique d'Albion. Après le choc, après les hésitations, nous sommes entrés dans une phase de construction sur des projets endogènes qui s'ap~uient sur nos atouts et nos savoir-faire qui ont fait leurs preuves. A ce titre, nous avons pu obtenir des financements décisifS pour la troisième salle de cinéma, pour la réhabilitation du théâtre, pour un ethnomusée, pour un centre d'accueil de jeunes escaladeurs et chorégraphes, pour la mise en valeur du patrimoine gallo-romain et enfin pour une Maison des, Artistes qui intéresse au premier chef ARTIFICES et d'autres associations d'artistes, sachant que notre pays abrite une centaine de professionnels et encore plus d'amateurs éclairés. Ce lieu sera essentiellement un carrefour pour les artistes, chaque atelier y sera relié en toute indépendance. Les connexions se feront entre artistes et avec le public. Tout sera fait pour que cette mise en réseau se fasse dans la convivialité qui caractérise nos échanges. La politique culturelle que nous avons voulu mener pour une petite ville de 11 500 contribuables était prioritairement de préserver un riche patrimoine, de faciliter la médiation, de développer la formation et d'aider autant que possible la création. Pour cela nous avons suivi quelques référents. Notre action s'appuie sur cent

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cinquante associations avec lesquelles nous respectons la séparation des pouvoirs: nous ne dirigeons pas, mais nous aidons à prendre une direction avec l'apport de nos moyens financiers et logistiques. Nous pensons que le ressourcement par le patrimoine et pour l'identité culturelle n'a de sens que s'il permet de dialoguer avec les autres cultures et de s'ouvrir à la modernité. Notre démarche s'inscrit dans un pays où le rural profond ne doit jamais être isolé. La société toute entière doit se sentir concernée par notre action. Enfin ce partenariat s'est réalisé parce que nous entretenons de bonnes relations avec ARTIFICES depuis plus de dix ans et que le thème du colloque nous intéresse, en tant que citoyen et en tant qu'élu, parce qu'il nous semble qu'il place l'homme au centre du problème. Notre monde a beaucoup changé, certains d'entre nous ont arrêté le temps à l'Académie néo-platonicienne de Marsile Ficin dans la Florence des Medicis. Depuis, les Lumières, les Hussards noirs de la République, les outils de la communication ont offert l'art à tous, à la pluralité. Ce droit est l'expression achevée de la démocratie. Depuis qu'Herbert Marcuse nous a appris, en plus, que l'homme était pluridimensionnel, nous avons dû considérer que l'art devait être pluriel. Cette pluralité complique sans doute l'établissement des critères esthétiques, domaine qui n'est pas celui de ma compétence. Mais vos réponses nous intéressent, puisqu'il est de notre mission de faciliter la médiation. Pour conclure, je voudrais vous dire que le titre du colloque est bien choisi parce qu'il est universel et il exprime l'espoir. Il s'est prononcé dans tous les temps, il se dit dans toutes les langues. Je pourrais imaginer sur le plateau des Claparèdes, au pied de notre Luberon, un couple de paysans mis en scène par un Millet provençal après un orage de grêle se parlant du regard: « aro que fàsen ? »,« ... et maintenant que faisons-nous? ». Poser la question c'est sortir de la crise, c'est vouloir répondre au défi tel que le définit Arnold Toynbee dans sa réflexion sur le progrès des civilisations. Ce n'est pas pour rien que les Chinois écrivent le mot crise avec deux sinogrammes qui signifient rupture et opportunité. Je salue votre pertinence et votre volonté. Je vous souhaite des débats passionnés et Ieconds.

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Pourquoi
Jerry

un nouveau

colloque?

KRELLENSTEIN

Nous avons commencé à organiser ce colloque fin juin 1997; en septembre le projet a été présenté à la Mairie d'Apt pour avoir son soutien, qu'elle nous a accordé et sans lequel nous ne serions pas là aujourd'hui. Durant la première moitié de 97, il Y a eu un peu partout en France, nombre de débats, de forums et de tables rondes, du genre « Où va l'Art? ), «Est-ce que l'Art est nul? ), etc., et l'automne a été riche en polémiques, lors de la sortie des livres de Jean Clair, de Philippe Dagen, d'Yves Michaux et de Nathalie Heinich. Nous ne chercherons pas à alimenter cette polémique, les tendances de l'art contemporain ne pouvant être légitimées ou rejetées par voie de colloques, même s'ils sont intéressants et passionnants à suivre (il y a évidemment le côté sportif: le spectateur choisit son camp et compte les points). Nous préférons êtres pragmatiques. Le titre de Colloque donne le ton: ... « et maintenant, qu'est-ce qu'on fait? ). « ... et maintenant ), c'est à partir de cet instant même, il y a urgence. Le « faire ) est un appel à l'action: retroussons nos manches pour nous occuper

des problèmes concrets... « et maintenant, qu'est-ce qu'on fait?
Qui est ON? Je garde cela pour la fin. Notre qu'il faut d'un côté la relation

)

point de départ est qu'aujourd'hui l'art est pluriel et examiner les problèmes qui découlent de ce pluralisme: dans le fonctionnement des institutions, de l'autre dans entre l'artiste et son public.

Le colloque est divisé en trois grands chapitres: 1. Création et pluralisme .2. Éducation 3. Le rôle de l'État et les voies parallèles. Les opinions exprimées dans cette introduction n'engagent que moi. Et chacun des intervenants a son point de vue personnel qui n'est pas obligatoirement partagé par les autres. Il paraît que l'art contemporain est en crise. Là-dessus, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Je commence par la bonne: la bonne nouvelle est que pendant la crise, le travail continue. Malgré les rumeurs persistantes concernant la mort de l'art, les peintres peignent, les sculpteurs sculptent, les installateurs installent et les concepteurs conçoivent. Et maintenant la mauvaise: la mauvaise nouvelle est que jamais il n'y a eu autant de différends au sujet de la représentation de l'art. Les polémiques tournent au jeu de massacre, avec violence et invectives. Dans le Nouvel Observateur, le Monde, le Figaro, dans les revues spécialisées, on voit ces titres: « La querelle de l'art contemporain », « La guerre du goût », etc. Chacun accuse l'autre de « faire le lit du Front National ». (Avec autant de monde pour faire son lit, l'extrêmedroite devrait bien dormir.) Les uns parlent d'un « art officiel Il, les autres d'un art rétrograde et dépassé, et fàce à la proliferation d'écoles et de mouvements, le « grand public» - ceux qui cherchent à aimer l'art - se sentent exclus, en témoigne la longue plainte pathétique de Cavanna dans Charlie Hebdo d'il y a quelques semaines. Espérons que ce colloque tiendra compte de la bonne aUSSI bien que de la mauvaise nouvelle. Il y a des mots qui sont très galvaudés, employés dans tous les contextes et à toutes les sauces. Par exemple, le mot ART. Ici, nous parlerons des arts visuels, des Beaux-Arts, com'me on disait dans le temps, souvent désignés aujourd'hui par le terme « Arts plastiques ». En dehors des façons de désigner une profession, un métier ou une activité, on emploie le mot ART, lorsqu'on regarde une peinture et qu'on demande ou on se demande « est-ce que c'est de l'ART? » L'historien anglais Ernst Gombrich, disait que l'art n'exis-

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te pas: il n'y a que des artistes. Avec toutes les controverses actuelles, on peut difficilement parler de Grand Art en tant qu'art universel et indivisible. Aujourd'hui, c'est l'art avec un petit a et cet art est pluriel. Ce que nous voulons dire par pluralisme, c'est qu'il y a existence simultanée de formes d'art entièrement différentes les unes des autres, et cela sans aucune commune mesure avec la cœxistence au XIXème siècle du classicisme et du romantisme, ou même avec les nombreux styles du début du XXème siècle - malgré les polémiques de l'époque. On n'a jamais vu autant de mouvements et de tendances qu'aujourd'hui, à tel point que beaucoup de livres sur l'art contemporain sont dotés de glossaires ou d'inventaires pour aider le lecteur à s'y retrouver. Dans cette profusion de modèles et face au manque de repères, il y a ceux qui courent vite pour rattraper l'arrière-train de l'avant-garde. Il est parfois plus confortable d'être iconoclaste que fabricant d'icônes. En plus de la grande accélération qui a suivi la deuxième guerre mondiale et avec l'introduction des nouvelles technologies lors des deux décennies suivantes, les cloisons entre les différentes disciplines - musique, danse, cinéma - sont devenues perméables, et on assiste à des associations surprenantes: performances avec vidéo, vidéo avec installation, vidéo, performances et installation ensemble avec ou sans sonorisation, accompagnées d'une grande variété de discours, manifestes et modes d'emplois. Les possibilités combinatoires sont presque sans limites. Dans ces conditions que doit-on/peut-on enseigner dans les écoles de Beaux-Arts pour former les éventuels praticiens? Que doit-on/peut-on enseigner dans les Universités pour former les futurs formateurs, ceux qui, à leur tour, auront la charge d'enseigner dans les lycées et collèges le public de demain? Pour l'artiste aussi bien que pour le public, le pluralisme sans critères ouvre la voie aux complaisances et à l'arbitraire - à un relativisme flasque et informe. La question des critères aura une grande importance au cours de ce colloque.

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Et le public dans tout cela? Ge parle ici de ce public qui aimerait aimer l'art.) À la suite de chaque rupture, il y a un décalage entre l'artiste et le public. Il a fallu plus d'un demi-siècle pour que les impressionnistes, Cézanne et Van Gogh, soient assimilés. La digestion fut lente. À présent, avec toutes les ruptures et tables rases, le décalage est devenu abîme et le public est véritablement « largué ». Dernièrement, le ministère de la Culture a souhaité la participation du plus grand nombre à la vie culturelle du pays, ce qui pourrait être accompli par les moyens de la pédagogie et de la diffusion. Les voies parallèles - mécénat et associations - pourraient jouer un rôle très important, en tant que liens entre l'artiste et le public. Les associations peuvent agir localement dans les régions éloignées du centre, aussi bien que dans les régions urbaines. Le mécénat, avec des structures souples, pourrait servir de relais alternatif pour la diffusion de l'art, chaque groupe ou fondation ayant sa personnalité et son point de vue propres. Seulement, beaucoup de monde dépend de l'État. En France, historiquement et traditionnellement, l'État est omniprésent et omnipotent. Le mécénat est dépendant de l'État pour des avantages fiscaux, les associations pour d'éventuelles subventions. Ceux qui enseignent dans les écoles des Beaux-Arts dépendent du ministère de la Culture, et les universitaires du ministère de l'Éducation Nationale. Les artistes, au moins ceux qui espèrent bénéficier de commandes publiques ou d'achats par la FRAC, dépendent soit directement soit indirectement de l'État. Il est alors délicat d'interpeller ou de critiquer l'État: cela s'appelle « cracher dans la soupe ». Parfois, un peu de crachat pourrait améliorer la soupe. Mais cette salle n'est pas un prétoire et il n'y a pas de banc des accusés. Personne ne mettra en doute la compétence et le dévouement des fonctionnaires, mais leur action serait même plus efficace et l'art, l'artiste et le public seraient mieux servis, si l'État lâchait un peu de lest, donnant davantage d'initiative aux groupes alternatifs

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... et maintenant

qu'est-ce

qu'on fait?

Qui est ON? « ON », ce sont les intervenants de ce colloque, qui, avec leurs expériences et leurs talents particuliers, peuvent proposer des solutions nouvelles. « ON », ce sont les fonctionnaires, qui, à tous les niveaux, auront toujours un rôle important à jouer. « ON », ce sont ceux, présents dans cette salle, qui montrent leur intérêt pour l'art, même en ce beau mois de mai. Si tout ce monde, signifié par « ON », peut être amené à réfléchir sur quelques-uns des problèmes soulevés aujourd'hui et demain, ce colloque n'aura pas été inutile.

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Création

et pluralisme

À propos des critères esthétiques
Yves MICHAUD

Hormis dans cette introduction, je ne mentionnerai pas une seule fois le mot « État» dans ma communication, j'en ai traité ailleurs. Je vais plutôt vous parler de ce qui manque dans mon livre, la Crise de l'art contemporain. Les critiques intéressantes que j'ai lues portaient sur l'absence de réflexion sur les critères esthétiques. Je n'avais pas l'intention d'en traiter dans ce livre, puisqu'il n'était pas consacré à cela, mais je me réservais pour la suite. J'ai donc pris très au sérieux la proposition de Jerry Krellenstein lorsqu'il est venu me voir: elle tombait bien, cela faisait alors partie de mes préoccupations. Je suis parti d'une phrase qui m'intéresse beaucoup, d'un philosophe anglais mort dans les années 1960, John Austin, qui est un philosophe dit du langage ordinaire, du retour à nos usages du langage. Dans un papier consacré aux excuses, à nos manières de nous excuser comme manière d'analyser nos actions, il déclare: « si seulement nous pouvions oublier le beau et nous intéresser plus modestement au mignon et au lourdaud ». Oublions le beau comme grande catégorie générale et intéressons-nous à des catégories plus humbles et peut-être plus minutieuses. C'est l'exerguè que j'ai choisi. Bien sûr, la discussion et la polémique autour de la valeur de l'art contemporain ont abordé pour partie la question de la disparition des critères esthétiques. Je rappellerai pour mémoire que c'était le thème du premier numéro de la revue Esprit en 1991 : « Existe-t-il encore des critères esthétiques? » Ce numéro portait sur la validité des jugements à propos de l'art contemporain. Ce

questionnement a donc fait partie de la polémique. Mais, pour moi, un tel questionnement est à la fois intelligible et non intelligible. Pour commencer, deux mots sur la notion de critères, pour que l'on sache un peu de quoi l'on parle. En effet, vous verrez que j'en ferai plusieurs fois usage dans différents sens. Dans notre idée commune, un critère c'est ce qui permet de faire des distinctions et de trier entre les choses, les personnes, les notions. Disposer d'un critère, c'est pouvoir faire des distinctions, pouvoir faire des tris. C'est d'ailleurs le sens étymologique du terme grec criterion qui renvoie au verbe crinein qui signifie trier. Ce mot est lui-même est la racine des termes critique et crise. Crise, critique, critère, toute cette constellation de mots est solidaire. Appliquer un critère, c'est ce qui permet de faire des discriminations, des sélections. Dans le langage courant, on parle du critère de la nationalité par exemple, du critère de la taille, dans les universités des critères de l'excellence. Les critères, c'est ce qui permet de porter un jugement d'appréciation et d'abord d'une manière assez simple: on prend ou on laisse, on admet ou on écarte. D'où, évidemment, l'idée de valorisation et d'appréciation. Dans ces conditions, un critère esthétique c'est quelque chose qui permet de faire des distinctions entre les productions esthétiques, de faire le tri, par exemple entre celles qui sont bonnes pour le musée et celles qui ne le sont pas, celles qui sont bonnes pour les collections et celles qui ne le sont pas, celles qui sont bonnes pour la galerie et les autres. Par extension, un critère esthétique devrait permettre de faire des appréciations. Aujourd'hui, affirmer qu'il n'y a plus de critères esthétiques, revient à dire que les moyens de faire des distinctions, de faire des tris et des appréciations nous manquent. D'où le thème abondamment développé pendant la polémique, selon lequel l'art contemporain c'était n'importe quoi. Un numéro spécial du magazine Télérama s'intitulait d'ailleurs « Le grand bazar », évoquant le supermarché ou le souk où tout se vaut: on ne peut pas faire de distinctions et on ne sait pas à quoi on a affaire; mais en revanche, si l'on parvenait à retrouver des critères, cela permettrait de nouveau d'établir des catégories, de faire des distinctions.

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Cette question pourquoi me semble-t-elle tout à la fois intelligible et inintelligible? Parce que, dans la situation actuelle, on peut porter deux sortes de jugements. Il est vrai qu'il existe un désarroi face à la diversité des expériences esthétiques, c'est-à-dire que nous n'avons plus affaire à une expérience esthétique cohérente et unifiée, mais plutôt à une pluralité d'expériences. Ce que je mets en doute, c'est qu'on ait jamais eu affaire à des expériences esthétiques cohérentes et unifiées, mais c'est une autre question. Mon autre sentiment présent, c'est que nous n'avons plus affaire à une expérience cohérente, mais plutôt à des expérience plurielles et s'il y a une pluralité d'expériences, quel peut bien être le critère du jugement esthétique? Comment pouvons-nous aussi juger de l'art, si nous ne sommes plus tellement sûrs de sa définition? Et le fait est que l'art contemporain nous met face à une diversité et une pluralité d'expériences qui est confondante. Pour prendre un seul exemple, je suis allé hier visiter l'exposition Boltanski au Musée d'art moderne de la Ville de Paris et à côté se trouvait une exposition de la donation de Hantaï. Ce sont deux bons exemples de cette pluralité d'expériences et pourtant je n'ai pas choisi des cas extrêmes. C'est-à-dire que, d'un côté on voyait des photos et des archives de Boltanski, faisant appel à une expérience de la mémoire, mémoire de l'humanité et de l'inhumanité, et de l'autre des peintures abstraites, muettes, faisant appel à la fois à des goûts élémentaires de nature « régressive» pour le matériau et la couleur et en même temps, comme y insistent les légendes de Hantaï affichées à côté de chaque peinture, une méditation cultivée sur l'histoire de la peinture et sur l'histoire du visible et du visuel. Qu'y a-t-il de commun entre les deux? Qu'y at-il de commun et d'artistique entre les deux? En quoi, par exemple, puisque c'est une partie de l'exposition de Boltanski, des semblants de lits d'enfants vides avec un aspect de design hospitalier engendrent-ils une expérience de l'ordre de l'esthétique et en quoi une tabula de Hantaï l' engendre-t-elle? Cette situation de désarroi vis-à-vis de l'art contemporain est banale et j'en ai pris un exemple simple, où le grand écart est moindre, car Boltanski et Hantaï ne sont pas des personnages subversifs. Mais, cela dit, ce désarroi doit être modulé, et c'est plutôt l'expérience de l'historien de l'art et du visiteur de musée, de l'amateur d'art en général: en fait, lorsqu'on ne considère plus le mon-

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de contemporain, mais la diversité des expériences esthétiques humaines, on s'aperçoit que l'unité de critères laisse beaucoup à désirer. Finalement, aussi bien historiquement qu'en ce qui concerne tout un chacun dans le courant de sa vie, la diversité des expériences esthétiques est considérable. Cela va de l'expérience d'émotions sublimes, au sens d'élevées, que nous donnent parfois certains grands chefS d' œuvre, mais cela concerne aussi les frissons plutôt momentanés et en tous cas superficiels que peuvent nous donner les relations journalistiques, les faits divers, les images qui envahissent notre quotidien ou même les chansons populaires. Les esthètes, même les plus raffinés, ont toujours quelque part une faiblesse pour une chansonnette ou une autre. Finalement, il y a probablement quelque chose de commun à toutes ces expériences esthétiques, mais ce quelque chose doit être extrêmement vague et probablement réduit, comme noyau en quelque sorte de ces expériences du sentir, de ces expériences du sentiment. J'ajouterai que le désarroi du jugement est visible, mais qu'en même temps la prétention du jugement esthétique est forte. Et la situation normale, quand vous réfléchissez à votre comportement esthétique ou à celui de tout un chacun, c'est que nous persistons à prétendre que nous avons compétence à juger de ce qui vaut et de ce qui ne vaut pas, mais nous savons aussi, l'expérience de chacun le lui enseigne, que les jugements sont variables et aussi variables que les expériences. J'ai toujours été frappé de l'expression « des goûts et des couleurs on ne discute pas », parce qu'il me semble qu'on discute beaucoup de l'art, mais sachant que l'on aboutit souvent à des désaccords assez insurmontables, ou alors à des accords qui souvent ne sont pas très clairs et dont on ne mesure pas du tout la portée. Le succès actuel d'une pièce de boulevard aussi bien à Paris qu'à Londres ou à New York, celle de Yasmina Resa, Art, me semble extrêmement symptomatique de cette importance des goûts esthétiques, de la discussion et finalement du point de vue irréductible des gens dans les discussions. C'est dire qu'en matière esthétique, chacun prétend être bon juge, chacun est absolument sûr de son goût, est extrêmement sourcilleux en matière de savoir ce que il aime et ce que il n'aime pas, les jugements sont tout à fait catégoriques, mais en même temps chacun sait que les jugements sont pluriels.

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Face à cette situation,

plusieurs modes de réaction se sont pré-

sentés, mais je voudrais me concentrer sur l'un d'eux, celui que je voudrais défendre aujourd'hui et essayer de vous donner une interprétation, à la fois de cette certitude des jugements esthétiques, de cette certitude de l'appel aux critères et en même temps de cette reconnaissance très implicite de leur pluralité.
L'interprétation que je vais vous présenter devra, à mon sens, respecter un certain nombre de principes que je vais vous énumérer, si elle veut vraiment rendre compte des faits. Je suis philosophe, mais je suis aussi empiriste, c'est-à-dire que j'aime bien respecter les expériences et respecter les faits. Et il me semble donc qu'aujourd'hui une bonne analyse des critères esthétiques doit adopter un certain nombre de principes. Le premier de ceux-ci est le caractère universel de l'expérience esthétique; non pas que tout le monde ait la même expérience esthétique, mais plutôt que tout homme a des expériences esthétiques, quel qu'en soit le niveau et quel qu'en soit le raffmement. Je crois que si l'on ne repose pas ce principe, cela voudrait dire que n'ont d'expériences esthétiques que ceux qui ont les bonnes expériences esthétiques, par exemple celles des œuvres de haut niveau ou des œuvres excellentes. Or, je crois que la réalité de l'expérience humaine est que tout le monde a des émotions esthétiques, y compris de très mauvaise qualité, cela n'a aucune importance. Mais, c'est un universel anthropologique que nous ayons des sentiments et des expériences esthétiques. Certains ont des expériences plus élevées que d'autres, par exemple ils ont été mieux éduqués et ils sont connaisseurs, mais tous les hommes ont des expériences esthétiques à des degrés divers de raffinement, de complexité, de sublimité. C'est mon premier principe, qui est un peu parallèle à celui du philosophe américain Goodman, lorsqu'il affirme qu'il ne fait pas partie du concept d'art qu'il soit réussi, puisqu'il est évident 99,9% de l'art est mauvais, mais que c'est néanmoins de l'art. Corollaire de ce principe, l'expérience esthétique est susceptible de degrés sur des échelles d'appréciation et de raffinement. Il y a ceux qui aiment certains types de chansonnettes et ceux qui aiment le jazz ou la grande musique. Cet exemple est un peu tiré par les cheveux parce que j'aurais moi-même des objections à soulever, mais disons que c'est l'idée qu'il y a des expériences es-

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