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Au-delà de Jabal Tarik

De
336 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 391
EAN13 : 9782296327856
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Au-delà de Jabal Tarik

Collection Ecritures Arabes Dirigée par Gérard da Silva

Dernières parutions: N°103 Mohd Karou, Le retour inachevé. N°l04 Hadjira Mouhoub, La guetteuse. N°105 Sami AI-Sharif, L'Eternel perdant, de Bagdad à Jérusalem. N°106 Anouar Benmalek, L'amour loup. N°107 Mohed Altrad, Badawi. N°108 Aymen A. Jebali, Justice pour tous. N°109 Leïla Barakat, Le chagrin de l'Arabie heureuse. N° 110 Albert Bensoussan, Le Félipou (contes de la sixième heure). N°lll Henri-Michel Boccara, L'ombre... et autres balivernes. N°112 Jacqueline Sudaka-Bénazéraf, La secrète. N°113 Hassina, Les chants sacrés du vent et de l'olivier. N°114 Mustapha El Hachemi, Les minuits de la terre battue. N°115 Fatima Bakhaï, Un oued, pour la mémoire. N°116 Mohammed El Hassani, Lafraude. N° 117 Habib Mazini, La vie en laisse. N°118 Jeanne Benguigui, Le déménagement. N°119 Ghita El Khayat, Les sept jardins. N°120 Ahmed Triqui, Délos... ou la voix ambiguë. N°12l Nordine Zaimi, Le tombeau de lafolle. N°122 Nordine Zaimi, Contes des vies rusées. N°123 Sabrina Kherbiche, Les yeux ternes. N°124 Fatima Bakhaï, Dounia. N°125 Leïla Barakat, Pourquoi pleure l'Euphrate... ? N°126 Selmi Lotfi, Une voix dans la nuit. N°12? Yasmine Benmehdi, Les rênes du destin. N°128 Nadia Chafik, Filles du vent. N°129 Ahmed Ismaili, Le train de l'apocalypse. N°130 Claire Gebeyli, Cantate pour l'oiseau mort. N° 131 Albert Bensoussan, L'œil de la sultane. N°132 Mohd Karou, Le retour inachevé. N° 133 Lotfi Selmi, Le testament. N° 134 Gebran Tarazi, Le pressoir à olives. N° 135 Max Guedj, Le cerveau argentin.

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4751-1

t I
,

RACHID CHEBLI

Au-delà de Jabal Tarik

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A ma grand-mère Zahra, morte en mon absence A ma mère M'barka, qui n'en finira jamais d'attendre A ma belle-soeur Zohra

ma demeure comme les oiseaux abandonnent leur nid. Mon père et ma mère étaient encore en vie. Je me résignai douloureusement à me séparer d'eux, et ce fut pour moi comme pour eux, une cause de maladie.

J'abandonnai

Ibn Battouta Voyages

t

Je ferai de ma mémoire une Patrie et de ma souffrance, une force.

R.c.

PROLOGUE

1

C'est l'aube d'un nouveau jour du mois de septembre de l'ère chrétienne. L'ère musulmane? Qui s'en souvient? Je dors encore, là, dans l'une des pièces de la maison, allongé près de l'un de mes nombreux frères. Ils dorment à points fermés. La respiration, synchronisée. Le rêve, comme un. L'heure n'a pas encore appelé. Ils avaient veillé. Puis l'un après l'autre, les membres de la famille avaient été vaincus par le sommeil. L'un après l'autre, ils étaient allés se reposer. Bientôt, il n'était plus resté que la grand-mère, Youss'f et ses parents. Il se tenait tout près de sa mère, levant les yeux sur elle de temps en temps. Jusqu'au moment où sa tête, lourde de sommeil, s'était tout à fait abattue sur la cuisse de sa maman. Avant que Morphée ne l'emporte pour de bon, vers un autre royaume, il avait senti une douce main aux longs doigts fragiles délicatement lui caresser le visage et les cheveux. C'était la dernière nuit qu'il passait à la maison. Allahou Akkbar...
~.

L'appel retentit au loin. Dans la pénombre d'une aube trop en avance, deux femmes s'activent. En silence. L'une se prépare religieusement à la prière du Fjar. D'une bouilloire en bronze léger, qu'elle 7

tient de la main gauche, elle se verse de l'eau sur la main droite puis reposant la bouilloire sur le sol, se passe les mains sur le visage, les cheveux (qu'elle a découverts l'espace de cet instant sacré et qu'elle dévoile dans l'obscurité) les avantbras. .. L'autre au départ imminent de ses enfants. Dans sa cuisine, elle prépare le petit déjeuner. La bouilloire blanche est posée sur la flamme bleue du Botagaz. A quelques doigts de là, du thé vert, du sucre... Elle tient des feuilles de menthe qu'elle asperge d'eau fraîche et nettoie une à une. Une lueur éclaire son visage. Mais on ne voit rien. On devine seulement. Et on sent. On sent tout près, si proche qu'on peut le toucher, un événement douloureux. Elle prépare le petit déjeuner. Comme elle l'a toujours fait. Pour eux. Ses petits. Du plus petit au plus grand. L'un après l'autre, elle les avait. Nourris. Eduqués. Bordés. Aujourd'hui ils partent. Ils la quittent. Son chagrin est grand. Comme Grand est Dieu. L'Unique. Le Seul à l'avoir soutenue, le Seul qu'elle avait, à bout de force, osé appeler à son secours, en de longues prières solitaires psalmodiées du matin au soir et du soir au matin. Son chagrin est immense. Comme est immense sa foi en Lui.

...La ilaha iUa Lab. ..

EUe sent comme un feu qui lui dévore les entrailles. Lorsque la douleur est trop grande, elle s'arrête, pose cette séniya argentée aussi lourde qu'elle et s'assied sur l'un des sedaris du petit salon. EUe reste là, le regard lointain, perdu. Presque aussi lointain que ces terres pour lesquelles ses fils appareilleront bientôt. Presque aussi perdu qu'eux en ces contrées inconnues. Elle les distingue nettement qui s'éloignent en faisant de grands signes du pont de ce babour gigantesque qu'elle n'a jamais vu qu'en cauchemar. Sa vue comme son espoir de les voir grandir auprès d'elle se 8

brouillent, senoient uissombres. Alors, avant même que d'en p comprendrea véritableraison, elle sort le petit mouchoir, l aussi menu que le dernier de ses enfants et le passe
machinalement surses yeux rouges de douleur. La grand-mères'approche. Le dos courbé. Elle s'installe auprès d'elle et la console. La mère des enfants, déjà chétive, fond.Tout en larmes.La vieille femme tient bon. Elle souffre aussi,une souffranceintérieure. Sa bru est fatiguée. Elle n'a pas dormi. EUele sait car dans le silence de la nuit, elle avait étéla seule à l'entendresangloter.

...MohammedRassoulou Lah...

Est-ce pourprolonger cette nuit qu'il dort encore? La demeure, si bruyante de coutume, est aujourd'hui livréeau silencequi se promène à sa guise passant d'une pièce à l'autre et dont seuls quelques pas chancelants et incertains osent déranger la quiétude. On s'habille, on se lave et on vient déjeuner. Le départ, la séparation. L'Hégire des temps modernes. L'Hijra. Des nouveaux émigrés. Qui ne l'a vécu ne peut comprendre. Essayer tout au plus. Oui, essayez et vous verrez. Peut-être. Tenez, regardez: on va partir, tout quitter, tout laisser derrièresoi. Sans être sûrs que l'on reverra jamais les mêmes visages. Sans être sûrs que l'on ne changera pas.
Sans même être sûrs de revenir.

Une larme coulele long de la joue de la mère. Elle se
lève, disparaît dans cette pièce sombre où les derniers enfants sont nés. de ses

C'est là qu'elleles retrouvera, désormais, quand ils Serontpartis. Le moteur e la voituretourne.Commetournent les d têtes. Qui bientôtse détourneront.Depuis la veille, elle est Prête. Comme si on avaitpeur de n'être pas prêt le moment 9

venu. Mais le Momentvenu est venu, il est là, il frappe presque à la porte, indiscret, insouciant, laid. Ça, va, ça va, on arrive! B'slama w'lidi, b'slama...

dit le père en serrant ses enfants dans ses bras tremblants. L'un après l'autre. Les lâchant avec peine. Comme s'il sentait que... B'slama w'lidi, b'slama...

dit la grand-mère à ses petits-enfants. Elle les serre fort contre sa poitrine, contre son coeur. Comme si elle devinait. La mère ne dit rien. Ses lèvres tremblent. Et si je ne la connaissais pas, je dirais qu'elle esquisse un sourire. Mais non ! son visage est simplement déformé par la douleur. Elle est muette. Les mots se précipitent dans son esprit, s'accumulent dans sa gorge aussi sèche que ces contrées qui l'entourent et cette vie qui n'a jamais cessé d'être la sienne et qu'elle aurait voulu pour une heure, quelques instants, répudier pour toujours. Faut-il vraiment que vous partiez? Je sais, je sais, je suis trop vieille ou peut-être simplement trop pauvre pour comprendre ces choses-là, mais n'y a-t-il aucune chance pour que vous restiez ici, parmi nous?

...Allahou

Akkbar.

Elle destin, ce salaud, lui. répond. Elle baisse les yeux parce qu'elle sait qu'elle ne pourra rien contre lui. Fatalité?
10

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~. L-

Au dernier moment, à la place des mots, ce sont des larmes qui jaillissent, ces maux dont elle ne voulait pas. Parce qu'elle est la seule à savoir. Regardez-la, la voyez-vous? Non bien sûr. Elle est si loin maintenant... Voici la voiture, blanche comme une Kobba, chargée comme un âne, de Doukkala, une bâche bleue a été jetée pardessus ses frêles épaules, recouvrant les valises que l'on a entassées comme des sardines protégées sur les côtés par deux énormes sacs, deux cordes et une fine ficelle viendront sceller ces retrouvailles et lier les bagages à celle qui les portera comme on porte un fardeau vers l'au-delà, là-bas, de l'autre côté du fleuve salé et plus loin encore. Une fuite. Quelques voisins se sont approchés. Certains, pas sûrs du tout! et qui doutent encore, qui n'en croient ni leurs yeux ni leurs oreilles, attendent timidement près de la voiture. D'autres ont osé franchir le seuil de la douleur, restée grande ouverte. Les femmes se sont installées près de la maîtresse de maison, la consolant comme elles peuvent. L'enfant se tient sur le pas de la porte. Des pensées surviennent. Des amis les précèdent. Sa gorge se noue. Les trois Hassan, M'stafa et Malik sont là. A quelques mètres de lui. Des regards à la dérobée. On plaisante nerveusement. On parle de tout et de rien. Et puis, au détour d'un silence trop long, trop pesant, on ravive de vieux souvenirs: la plage, l'école, les escapades à travers les pleines ensoleillées, la chasse aux oiseaux et aux sauterelles pendant la saison de-Iapluie-qui-ne-tombera-pas et les longues chevauchées des branches de figuiers le dimanche matin. y ouss'f est loquace. Il raconte, danse, gesticule et rit. Cela fait longtemps, au moins trois jours! que ses cinq amis l'ont vu ainsi. TIs s'étonnent, échangent des regards inquisiteurs. Puis ils se résignent à accepter l'inacceptable.
Il

Youss'f est heureux de partir, c'est sûr. Sinon... Sinon comment expliquer l'inexplicable? La silhouette du père de l'enfant se dessine dans l'embrasure de la porte. Les fidèles compagnons de route, de déroutes, de fortune et d'infortunes reculent de quelques pas. Le père s'approche de son fils et pour la première fois de sa vie, celui-ci voit celui-là verser des larmes. Il ne pleure pas le grand Mohammed, non, mais en serrant son fils dans ses bras, une lame de fond lui remonte des entrailles et lui explose en plein visage. Comme si à cet instant précis et à cet instant seulement, quelque malaïka, du Ciel qui en est plein, lui eût révélé un des secrets de Dieu, lui faisant comprendre soudain la portée de l'événement qu'il s'efforçait de minimiser. La douleur qu'il aurait voulue cachée, plusieurs siècles refoulée, coule le long de sa joue sans même qu'il l'eût appelée, reconnue, acceptée. Sans même qu'il l'eût voulu. Il s'essuie rapidement le visage du revers de la main et lance un regard furtif aux enfants qui baissent les yeux. Tous les cinq en même temps. Youss'f n'est pas habitué à ces effusions de sentiments. De la part de son père. Non seulement il ne l'avait jamais vu verser une larme mais il était loin de se douter qu'un homme pût le faire. A moins que la douleur ne fût immense. Alors il regarde autour de lui et se souvient. Le souvenir deviendra son unique arme contre... le souvenir douloureux d'une autre vie. 'Aicha. La femme du voisin. Des années en arrière. .. depuis le voisin s'est remarié. Avec une femme plus jeune. Et tout le monde a oublié, 'Aïcha. Tout le monde saufYouss'f Il revoit son visage, son sourire. Et puis les pleureuses qui pleurent, les crieuses qui crient et ces autres qui se jettent à terre dépossédées non pas par d'obscurs démons inconnus mais par des musulmans connus et reconnus mais que personne n'a jamais vus, ces femmes qui se lacèrent les jouent de douleur et à qui l'on met des gouttes de gatran sous le nez et qui se relèvent en titubant, tremblent puis titubent encore en prononçant des nom étranges venus d'ailleurs. Il promène son 12

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regard tout. autour. Comme il promenait ce chat qu'il a tant aimé et qui a disparu. La porte grande ouverte, les voisins qui entrent et sortent à leur guise, les profils bas, la tristesse des gestes et des mouvements. C'était comme si un énorme malheur s'abattait soudain sur sa famille. C'était comme si quelqu'un était mort dans cette maison qui était encore, pour quelques minutes, sa maison. On ne pleurait pas notre mort longtemps à l'avance. Pire encore. On nous pleurait, nous. Les larmes de son père. C'est peut-être ce qui a le plus frappé l'esprit de l'enfant. Bien plus que celles de sa mère auxquelles il avait fini par s'habituer. Comme elle d'ailleurs. Au point qu'elles ne se quittaient plus. Elles restaient ensemble, se consolant l'une l'autre à toute heure du jour et de la nuit. Dans cette pièce sombre de la maison qu'elle partage, de temps en temps, avec la grand-mère. Une portière claque. C'est le signal. Le moteur hurle. Le chauffeur s'impatiente. Il faut partir. Une longue route nous attend. Youss'f s'attarde dans les bras de sa mère. Elle le serre contre elle puis doucement le relâche. Il s'éloigne, s'arrête près de la voiture et se retourne. Il a oublié quelque chose Youss'£: il a oublié quelque chose. Il revient sur ses pas, cherche, fouille dans sa mémoire, rien. Il a oublié mais quoi? Qu'a-t-il oublié de faire? Qu'a-t-il oublié de dire? Une promesse. Il sait pourtant qu'une trace persistera: des images, des sons, une douleur... Emboîtant le pas au moteur, le prenant même de vitesse, mon frère vocifère à son tour. Peut-être n'a-t-il trouvé aucun autre moyen pour taire sa tristesse. Il n'a pas pleuré. Ou alors ses larmes ont-elles séché trop vite. Yallah ! Yallah ! dit-il.
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y ouss'f tombe sur la banquette arrière plus qu'il ne monte dans la voiture. C'est là qu'il restera Jusqu'à ce qu'il ait quitté son pays qui s'en aperçoit à peine. A cause de l'heure trop matinale. On n'a plus l'habitude de se lever sitôt, peutêtre est-ce pour cette raison que le monde ne nous appartient plus, si tant est qu'il nous ait jamais appartenu. Une longue marche arrière, pour faire semblant d'aller de l'avant, le long des portes grandes ouvertes, au milieu des voisins et des amis, nombreux à présent; certains lèvent les bras en signe de Dieu pour le prendre à témoin, d'autres sourient simplement; serait-ce pour se moquer d'eux? Les trois Hassan, M'stafa et Malik se sont postés au coin de la rue. Ils se sont littéralement collés à ce qu'on pourrait appeler un mur avec lequel ils ne feront bientôt plus qu'un. Ils pausent pour la postérité et n'en finiront pas de poser pour l'éternité. Un numéro: 13. Juste au-dessus de leur tête. Mais on n'est pas superstitieux pour un riel, ici. On croit en Dieu et en son Maktoub. Ils attendent. Et longtemps attendront. y ouss'f se redresse. Il n'a pas pleuré. Il se souvient à présent. La promesse. Faite à sa mère, pendant qu'il dormait. Il n'oubliera rien, pense-t-il. Non, rien. Je n'oublierai pas, je n'oublierai rien ni personne. Je vous le jure par le sang arabe qui coule dans mes veines, croit-il s'entendre dire dans un dernier délire. Mais la voiture s'éloigne et il oubliera. Et son sang arabe deviendra moins arabe. Coût à coût, goutte que goutte. Ce sang qui s'écroulera et fuira avec le temps. Oubli, gît, ici. Amen. Il lève la main droite comme pour jurer et la colle à la vitre. Ainsi, il est sûr que devant ses amis, elle ne tremblera pas. Il se retournera, Youss'£: une dernière fois, pour revoir sa mère, elle ne se tenait pas sur le pas de la porte, non, on la tenait, on la soutenait, au milieu du reste de la famille, des amis et des voisins, une vraie photo de famille, sur laquelle ils ne seront pas, une photo de famille, vous savez de celles... 14

non vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir, sinon... de celles que, des années plus tard, on cherche longtemps et que l'on finit par retrouver au coin d'une rue ou au fond d'un cimetière, mais qui, dans un cas comme dans l'autre, ne vous reconnaît plus, tellement l'Occident a fini par vous, c'est con! vaincre, a fini par vous avoir à l'usure, par vous changer!... et quand vous rentrez chez vous vous croyez rentrer chez vous et ...,

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2

L'appel retentit au loin. La maison dort de nouveau. Une femme s'active. En silence. Elle se prépare au retour annoncé de ses enfants qu'elle n'a plus revus depuis si longtemps. Et qui n'apparaissent toujours pas. Dans sa cuisine, elle prépare le dîner. Comme elle l'a toujours fait. Pour eux, ses petits. Du plus petit au plus grand. L'un après l'autre, elle ne les a plus. Nourris. Eduqués. Bordés. Ils sont partis. Ils l'ont quittée. Son chagrin est grand. Comme grand est Dieu. Le Seul qui la soutiendra, le Seul qu'elle osera, à bout de forces, appeler au secours. En de longues prières solitaires psalmodiées du matin au soir et du soir au matin. Son chagrin est immense, comme est immense sa foi en Lui. Elle ne dormira plus, ne mangera plus, sa vie durs ans, elle gardera une indélébile rancoeur envers ces pays qui lui avaient volé ses enfants, ils les prennent comme un dû et elles, elles les donnent comme un tribut abondannemment versé à ces civilisations lointaines, qu'elle ne connaît même pas. Elle sait, peut-être parce qu'elle est si proche de Dieu, qui Lui aura envoyé quelque signes, que jamais plus elle ne les reverra, elle se résigne. Fatalité? Volonté divine? Emigration,

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PREMIERE PARTIE
LA TERRE PROMISE

. ~

1

Portés par sept chevaux écumant au vent froid du nord...

Chouf, Youssef, chouf! Youssef somnolait sur la banquette arrière de la voiture qui n'avait cessé de rouler depuis six ou sept heures lorsqu'il eut l'impression que quelqu'un l'interpellait, il releva la tête, Naïma lui souriait. Sa belle-soeur pointait son index droit devant elle, de l'autre côté du pare-brise sur lequel ruisselaient de minuscules gouttes de pluies. Elle indiquait une chose ou un être que l'enfant n'arrivait pas à distinguer dans le lointain, comme dans un rêve. Il se mit sur son séant et avança de quelques centimètres, s'accrochant aux sièges avant du véhicule
.

infatigable.C'est alors qu'il aperçut le pont: millequatre cents
mètres de longueur, des tonnes d'acier suspendus au-dessus des eaux.

Le pont de Tancarville.

Magnifique et effrayant. Un miracle pensa-t-il, un véritable miracle, de ceux dont les Gawris sont capables et que les siens ont eu si souvent à la bouche. Il n'en croyait pas ses yeux. Comme jadis, il n'y a pas si longtemps, il en avait cru ses oreilles. Tournant la tête vers la droite, il vit une grande étendue d'eau paisible que remontait, à une allure tranquille, une péniche faisant route vers Rouen ou Paris. A gauche, la Seine descendait tout droit vers l'embouchure de ce Havre qui 19

là-bas, sous ce ciel gris de Normandie allait l'accueillir avant de la laisser aller seule se jeter dans les eaux ftoides de la Manche. En même temps que ce colosse aux pieds mouillés, des questions avaient surgi comme dans un cauchemar. Pourquoi n'avait-il pas vu ce pont dans son rêve? Ce rêve qu'il avait fait cet après-midi-là, allongé sur le sedari du petit salon, juste après le déjeuner: sa soeur faisait la vaisselle dans la m'rah. Il entend le son de sa voix qui recouvre le bruit des assiettes et des verres qui s'entrechoquent entre ses doigts depuis longtemps rompus à cet exercice de haute voltige. Il entendait ses chants comme si la cuisine était là, quelque part dans la voiture. Hanna, après lui avoir conseillé de faire une sieste, s'était elle-même assoupie dans sa petite pièce sombre. Tous les autres membres de la famille étaient partis pour Moulay Ya'koub. Il était alors entré dans un délire. Un rêve? Un cauchemar? Il ne s'était souvenu que du paysage qui défilait devant ses yeux, rapide comme ces coursiers pur-sang qui avaient .fait cette conquête dont on ne lui a jamais parlé. A leur image, il traversait des villes étranges, la course du soleil interminable, les kilomètres dévorés, le vent dans les cheveux, les inconnus dans les rues, ceux des cafés et des parkings à qui, parfois, il parlait. Le sedari s'était soudain transformé en une chose mobile, une voiture peut-être. Une voiture, deux personnes dont il ne distinguait pas le visage conversaient devant et, lui, derrière, écoutait sans comprendre. Des paroles lointaines à l'objet encore plus lointain, lourdes d'un seul sens, vers le nord, de crainte et de beaucoup, beaucoup d'espoir. Son sommeil avait pris fin au moment même où son rêve commençait. Il se concrétisait: son ftère parlait, sa bellesoeur écoutait. Il était question de ce pont. Des Arabes n'avaient pas (à l'époque) été étrangers au prodige. Haut miracle volant! La voiture s'arrêta. Son frère baissa la vitre. Mais auparavant, il avait pris soin de faire taire Oum K'ltoum qui 20

avait pourtant accepté de chanter pour eux, gracieusement. Pendant des kilomètres et des kilomètres. Qu'avait-elle chanté ? Quelque histoire née de l'Histoire ou un amour impossible tiré de ses mille et une nuits. Un amour impossible, triste, perdu mais éternel. Fatalité? De ce porte-monnaie en cuir, souvenir de Marrakech, son frère tira quelques pièces et les tendit à un bras articulé accroché à une cabine. Youssef eut beau s'avancer, reculer, se pencher, il ne put entrevoir le visage de celui ou celle qui encaissait l'argent. Une seule certitude: il fallait payer pour passer le pont. Et ils paieront!

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2

De l'autre côté du miracle, Oum K'ltoum avait oublié de se remettre à chanter. Et la route avait continué à traverser d'immenses près verts où paissaient d'immenses vaches, pensionnaires chanceux qui vaquaient à leurs occupations quotidiennes suivant un train-train immuable sans se soucier de quiconque. Un bois puis avant les premières eaux de la Fontaine Martel, celles de la Mare Carel, plantées çà et là, d'un seul côté de la route sur des mi-hauteurs, telles de solides kobbas, ces édicules blancs, que l'on aurait par inadvertance construits avec des briques rouges. Enfin, la voiture débouche sur une petite ville, une toute petite ville, sur le point de s'endormir toute trempée, comptant quelque dix mille âmes et qui aurait répondu, si on l'avait appelée, au nom de Bolbec. Baalbek? Non, Bolbec. Mais où sont-ils donc? se demande Youssef Il n'était pourtant pas tard. Il avait beau tourner la tête dans tous les sens interdits, pas âne qui vive, pas même un chien, à peine quelques voitures qui, discrètement les croisaient sur la pointe des roues (à cause de ces routes qui seront bientôt toutes blanches) avant de disparaître dans une ruelle ou sur un parking. Ainsi, personne ne les attendait. Personne ne savait qu'ils arrivaient. Personne ne savait qu'ils étaient arrivés. Même pas ceux qui savaient qu'ils étaient partis.

Demain ou après demain, ilfaudra leur écrire, pour leur dire que nous sommes bien arrivés, pour ne pas qu'ils s'inquiètent

promet son frère, heureux de pouvoir aller se reposer et, surtout, dormir dans son lit, cette nuit. Promesse qu'il oublia quand le jour fut venu. 22

Ds ont attendu, attendu de nos nouvelles puis un jour, une nuit, ils se sont résignés à ne plus en recevoir. Seul espoir auquel, par désespoir, ils s'accrocheront, un adage romi qu'ils traduiront dans leur langue et qu'ils feront leurre pour les siècles à venir.: pas de nouvelles, bonnes nouvelles.

- Ecris, écris mon fils, même une toute petite lettre, pense à ta pauvre mère qui se meure de chagrin de vous savoir si loin.

- Ne t'inquiètes pas. On écrira. Il jure' wallah, on écrira.
Mais ils n'écriront pas. Ou si peu. Une lettre, peut-être deux en attendant la prochaine année. Oui, l'année prochaine, on rentrera à la maison, on retournera chez nous, on les reverra tous. Mais en attendant ce jour, il ne faut pas penser, surtout ne pas y penser.

Maintenant tu es ici, lui dira-t-on, tu penseras à là-bas quand tu seras là-bas.

Une phrase qui tranche comme une con damnation à mourir, au temps de la peine, énormément de peine, de mort. Le centre ville. Avec ses cruelles désertes comme un jour de tempête de sable, ses magasins fermés et son drapeau tricolore flottant au-dessus de cette maison blanche dans son vocabulaire de néophyte et qui deviendra bientôt l'hôtel de ville. Tricolore le drapeau, comme ces feux qui rougissent sitôt qu'on s'en approche. Ils rougissent telles ces tomates que son père savait si bien faire pousser. Entre ses mains de journalier, noircies par la terre rouge de ses ancêtres. Sur ces 23

terres rouges et pro.metteuses dont pas une seule ne lui appartiendra jamais. Même pas en rêve. Et à cause de laquelle peut-être, ses enfants, ceux-là mêmes qu'il voyait courir vers lui tous les soirs à la tombée de la nuit, quand il rentrait enfin à la maison, devançant de peu l'appel à la prière du meghreb, deviendront des émigrés. Qu'est-ce donc qui les fait rougir ainsi, ces feux? Se demande Youssefin petto. Il n'ose pas interroger son frère qui continue à les fixer des yeux. Serait-ce la voiture? Nos têtes? A moins que ce ne soit notre lassitude. C'est vrai qu'on est las. Et bien là ! pour longtemps! Las de ce voyage, de ces allées et venues. On ne connaît personne dans cette ville mais on dormira ici. On n'a pas le choix. Il y a bien longtemps qu'on ne l'a plus, le choix! L'enfant les regarde à son tour. Alors ils verdissent. Sa fatigue est grande et pourtant, tout à l'heure, lorsqu'il pourra se reposer, le sommeil tardera à venir. Sa tête se remplira de nouveau de ces images. De véritables cartes postales: en douleurs, en relief et en sueur. Il avait fait chaud au Maroc. TIavait fait chaud en Espagne. Et même en France, il avait fait chaud! Le soleil avait été brillant. Avant de s'éteindre à la vue des collines de Normandie. Où le ciel s'était mis à pleurer. Peut-être en les voyant. Assis à l'arrière de la voiture, l'enfant avait prononcé le nom de chacune des villes traversées. Son frère lisait les pancartes de ces contrées que l'on parcourait à la hâte. y ousset: dans un exercice qui lui deviendra désormais familier, répétait après lui. Il psalmodiait en silence comme naguère, il n'y a pas si longtemps, assis en tailleur, dans le jame', il récitait les paroles du Très Haut, le nom de ces cités jusque-là inconnues et qui le seraient restées s'il n'avait un jour pris son manteau, relevé ses manches et son pouce et était parti à la découverte de ces villes que d'autres Arabes avaient 24

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prises et franchies avant lui. Il y a bien longtemps. Dix, quinze, vingt fois avait-il répété. Il emmagasinait ainsi les parfums, les paysages et les mots. Pour ne pas les oublier. Mais il oubliera. Avec le temps. Et même sans lui! Trois pays ou presque traversés en trois jours, en deux ? . . . .? . . Jours et demt, en deux Jours, qUI dIt nueux personne.... adjugé, marchandé, vendus! pour l'éternité à ces damnés venus d'ailleurs, ils font et refont le voyage, sans jamais se lasser de cette route, ils vont du nord au sud, du sud au nord, de bas en bas, ils vont d'une terre à l'autre et de l'autre à l'une, comme des oiseaux émigrateurs devenus fous pour avoir trop voyagé, enivrés par l'air du large et l'ère du temps, fuyant la chaleur quand elle était là et remontant vers le froid lorsqu'il était de retour, un cycle contre nature inscrit dans leur gêne qui ne les quittera plus, s'accrochant à leur complexe de peuple battu, ainsi donc, ils font et défont la route comme au temps de milliers de Prométhée, enchaînés depuis des siècles à leur rocher de Jabal Tarik, unique témoin d'une époque si glorieuse, que d'autres plus rusés, sûrement, ce sont approprié et rebaptisé: Gibraltar

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Lorsque la voiture s'immobilisa devant la tour, Youssefbondit à terre. Il n'avait plus peur de fouler ce sol à présent. Une appréhension était venue remplacer la peur, cependant. Il leva aussitôt les yeux au ciel. Etait-ce pour le remercier de les avoir aidés à traverser tant de territoires inconnus sans tomber en panne sèche, sans couler une bielle? Pour lui témoigner sa gratitude de les avoir guidés dans ces pays d'adorateurs de statues, sans qu'aucune d'elles ne leur soit tombée dessus à bras raccourcis? Il leva la tête au ciel. Les nuages m'ettaient bas. Mais ni proches ni familiers. De minuscules gouttes de pluies. Le ciel lui crachin ait sur le visage. Du haut de ses un mètre vingtcinq, Youssef contempla cet immeuble qui se dressait telle une pyramide devant ses yeux d'enfant étranger. Il en scruta chaque fenêtre. D'énormes baies vitrées, derrière lesquelles des fantômes semblaient se livrer à des danses étranges. D'autres, plus petites les escortaient. Adroite. Gauche. A chaque croisée, son regard s'était reposé un instant avant de continuer à grimper. Des dizaines de fenêtres enluminées. Puis ce fut le tour des autres bâtisses des alentours. Trois. Toutes conçues de la même façon. On aurait dit que leur architecte, inspiré ou révélé, les avait imaginées pour une semaine croyant (ô) pouvoir (!), au septième jour, les dynamiter toutes pour en reconstruire d'autres plus présentables, à visage plus humains, moins dortoirs, plus conviviales. Ne serait-ce que pour les enfants dégénérations à venir qui finiront par s'y ennoyer à mourir. Ou à tuer. Qui sait? Des constructions de l'âge de Pierre, Vincent, Paule ou Mohammed. Toutes entourées de haies, de gazon et d'un petit jardin aseptisé où étaient assis deux bancs blancs et un peu à l'écart, un autre, noir. Tous trois chétifs et tristes qui regardaient tomber la pluie. Et c'était là leur unique point commun. Comment ne pas 26

ressentir de la tristesse en les voyant? Des silhouettes grises se penchaient aux fenêtres avant de disparaître tout aussitôt, derrière ces rideaux sans couleurs au travers desquels il devinait encore leurs moindres gestes et leur histoire sans paroles. Un homme était apparu au balcon de son appartement. Un homme au torse malingre, imberbe et nu malgré la pluie, un homme qui s'était mis à regarder dans la direction de la voiture que trois ombres, déjà suspectes et soupçonnées, déchargeaient sur un parking. Il se tenait là, immobile. Son crâne blanc réfléchissait. La lumière du réverbère. Placé à quelques mètres de son nid. En voyant ces horsains, il eut l'air d'avoir froid. Et à cet air froid qu'il avait adopté, on devinait qu'en vérité, il ne voyait pas ces étrangers. Il ne les voyait pas du tout dans son pays. Insigne, peut-être.

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Une inexplicable angoisse s'était emparée de l'enfant. Dès qu'il avait mis les pieds dans la tour. Elle semblait ne plus vouloir le quitter. La veille, avant de s'endormir, il avait prié Dieu. Très fort. Plus fort que d'habitude. Hanna, à qui il évitait de trop penser, comme à tous les autres membres de la famille, d'ailleurs, lui avait un jour dit que Dieu se trouvait également chez les Infidèles. Il n'en avait pas douté. Sur le moment. Mais à présent... Qu'avait été cette prière dite et répétée inlassablement une bonne partie de la nuit? Comprendre, simplement, comprendre ce qu'ils lui diraient. Dès le matin, il avait fait un essai: armé de ses seuls pyjama et chaussons qu'il avait trouvés là et qui l'attendaient en compagnie de son nouveau cartable au fond duquel il avait, un instant, dévisagé sa nouvelle vie, il s'était approché de cette boîte que là-bas déjà, chez ses cousins de Casablanca, il avait vu briller: c'était un après midi, sa mère était au premier étage, parlant à bâtons rompus avec sa soeur, Dada. Cette autre tante à qui elle venait régulièrement rendre visite et qui lui avait demandé de lui faire l'honneur de préparer le thé, qui ne serait évidemment prêt que lorsqu'elles se seraient dit tout, tout ce qu'elles avaient à se dire. Youssef se trouvait au rezde-chaussée, avec l'une de ses cousines. Celle qu'il préférait, celle qui avait de si magnifiques cheveux brillants, longs et soyeux et qui, lorsqu'elle leur rendait leur liberté, venaient se reposer, comme un bébé qui dort, d'un sommeil léger, apaisant et profond, sur ses épaules délicates, le long de sa colonne vertébrale et bien au-delà, que Youssef n'en finissait pas de caresser. Dans ses rêves. 28

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Il avait écouté ces hommes en jellabas blanches réciter des versets du Coran qu'il avait récités avec eux. Des paroles et des sons sortaient de cette boîte à images, parvenaient à son esprit qui les diagnostiquait aussitôt comme des corps étrangers, les rejetant illico. Elles allaient se fracasser quelque part dans ce nouveau petit salon, contre ces tapis figuratifs et ces sourates du Coran merveilleusement calligraphiés, accrochés aux murs. Youssef restait devant cet écran, les sens à l'aftùt.Une fenêtre, une lucarne ouverte sur un univers nouveau et si différent du monde d'où il était sorti, avait émergé. Une greffe sera nécessaire. Il faudra bien s'y résoudre un jour ou l'autre. De la musique, des mots, toute une atmosphère en suintaient, toute une civilisation. Il restait là et observait. Youssef était sur le point d'entrer dans un monde inconnu dont il ne savait rien. Ni la langue, qu'il commençait à peine à découvrir ni la culture ni les moeurs n'étaient pareilles aux siennes. Il restait là, ouvert à un univers à sens unique, ce trou noir qui vous happe et duquel on ne revient jamais. Il était déterminé à tout comprendre. Il avait la détermination d'un con damné. Assis dans ce canapé en cuir marron, qui les avait tant attendus et disposé le long de la baie vitrée (la leur), ses yeux allaient d'un personnage à un autre sans qu'il pût suivre, ne serait-ce qu'un instant, le sujet de leur conversation. Qu'avaitce été? un film? un débat? un dessin animé? Qu'importe. Il observait tous ces personnages dont certains lui deviendraient vite familiers, se mouvoir dans leur univers. Youssef restait là, à attendre qu'ils veuillent bien envahir le sien. Une rayée de soleil entre deux gros nuages, attira son attention. Il se leva et écarta les rideaux blancs. A travers les vitres, il eut la vision de la veille. Améliorée, parlante et en couleur. Les nuages étaient bas et gris. Menaçants. Déjà. Il lui sembla qu'en tendant le bras, il eût pu toucher le ciel. 29

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L'émouvoir peut-être. Il ne s'y risqua pas. Et s'il se mettait à pleuvoir de nouveau? Un immeuble s'élevait en face. Devant lequel une dizaine de voitures étaient garées. Des enfants jouaient: des petites filles étaient assises sur ces bancs aperçus la veille tandis qu'un peu plus loin, au milieu de ce qui devait être un bac à sable, des garçons se couraient après, se jetaient du sable, se rattrapaient en roulant à terre. Youssef les obselVa comme eut fait un général étudiant ses ennemis. Juste avant la bataille. Il était conscient que ses premiers pas n'iraient pas san heures. Il faudra du temps. TI les observa longtemps. Puis, tout doucement, il laissa retomber le rideau sur ce spectacle qui le fascinait déjà. Des va-et-vient dans le couloir. Des cent pas. A la manière d'un général en détresse. Quelques irruptions dans la cuisine. Où Naïma s'était cloisonnée. Dès son arrivée, elle avait pris possession de ses quartiers d'hiver, d'été, de printemps et d'automne. Elle préparait le petit déjeuner. En fredonnant un air du pays. Qu'elle échangera bientôt contre des chansons de Mike Brant avant qu'il ne se suicide et Claude François avant qu'il ne s'électrocute dans sa salle de bain. Fatalité? Non, hasard, ici. Dans son désoeuvrement et sa quête de quiétude, il fit un séjour dans les toilettes. Dès l'abord, la chasse d'eau l'avait intrigué. Puis amusé. Il fit plusieurs essais. En riant. Il vidait son angoisse. Il s'asseyait longuement avant de se tirer. Youssef n'avait pas l'habitude d'être assis sur un trône, lui, l'enfant des quartiers populaires. A la maison, là-bas, tout était différent. Même les toilettes! A ras du sol. Comme le reste. Héritage turc. Ils auraient pu nous léguer autre chose que des chiottes! Nous, qui leur avons tant apporté. Qu'étaient-ils avant l'arrivée du Coran porté par les Arabes? 30

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Le petit déjeuner. Vite expédié le café au lait ! Youssef n'aimait pas. Il préférait le thé à la menthe. On ne se refait pas. Ou plutôt si, on va se refaire. De gré ou de force, on se refera. On s'y fera à la vie d'ici. Il n'y avait pas de menthe fraîche. Il faudra attendre la fin de la semaine pour en avoir. C'est rationné. Cette petite ville était si loin de tout. Si loin de là-bas surtout.

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T'as qu'à y retourner là-bas si c'est si bien,

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s'entendra-t-il dire des années plus tard. Il baissera les yeux simplement. Car comme lui, ces gens n'auront pas compris. Pas compris la raison de sa présence dans ce pays. Il y avait un foyer d'immigrés ou d'émigrés, (vous avez le droit de les appeler comme bons ou mauvais ils vous semblent et le choix d'enfer ce que vous souhaitez) où l'on peut se procurer de la menthe traîche. Mais les fins de semaines seulement. En attendant, on s'en passe. Comme on se passera de tant d'autres choses très passées, à présent.

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Youssef, pourquoi ne vas-tu pas jouer dehors?

J'avais compris cette phrase. Elle avait retenti comme un fouet. Qui claque sur le dos de ces chevaux que l'on fouette. Dans les rues bondées de Mohammedia, Casa ou d'ailleurs. Elle lui avait cinglé les oreilles. Il avait sursauté. Et le regard vide, perdu, lointain, il avait un instant cru qu'il allait s'évanouir. Une phrase, lancée sur un temps anodin, une suite de mots l'avaient laissé sur place. Pendant quelques minutes. Barra, barra, se répétait-il. Pourquoi djin n'y avait-il pas pensé? En vérité, il n'avait fait que ça, y penser. Aller voir de près à quoi ressemblait cette terre. De près et en plein jour. Et puis. .. voir aussi ses enfants. Alors, une foule d'images s'abattit sur lui. Des enfants, connus cette fois, au pays, l'entouraient et lui faisaient des recommandations. Tous en même temps. Ecoutez. Approchez-vous. Vous pouvez les entendre vous aussi: ne te mélange pas à ces Infidèles, ne joue jamais avec eux, n'adore pas leur Dieu, ils sont si différents de nous. La preuve? Même leur nourriture est distincte de la nôtre. Quant à leur façon de manger... prends garde à toi, si tu ne veux pas à jamais brûler dans les feux de Jahennama. Illes voyait encore, sur le chemin de l'école, près de la fontaine (l'autre), celle du centre du douar ou au bord des eaux chaudes de l'Atlantique. Chacun y allait de sa petite phrase. Comme des politiques, la veille d'une élection quelconque. Tous l'avaient mis en garde contre ce peuple, kaffr et insoumis, d'adorateurs de statues. Tout le monde, d'une façon ou d'une autre, l'avait prévenu. Tous, sauf Hanna, 32

assise dans cette pièce sombre. Elle était là. Au fond de sa mémoire? Non, là, dans le petit salon. Devant l'écran de la télévision que Youssef avait fini par faire taire de ses mains propres, comme on fait taire quelqu'un de ses propres mains, quelqu'un que l'on ne connaît pas, quelqu'un de différent, quelqu'un dont on ne comprend pas la langue. Avant de prendre le petit déjeuner. Dans son habit de lumière, elle le regardait. Etait-il en train de rêver? Agi, agi 'and; lui dit-elle Il alla vers elle. Elle lui prit la main droite et tous les deux se dirigèrent vers la porte. L'ascenseur: les quatre étages descendus en un clin d'oeil. Il poussa la porte métallique et se retourna. Personne. Un instant, il resta là, à ne savoir que faire de sa surprise, de cette liberté aussi nouvelle que soudaine. Puis il sut. La porte en acier se referma tout doucement. Alors, comme dans un rêve, Youssef se mit à marcher vers l'extérieur de la tour qui l'avait retenu prisonnier depuis la veille. Il eut conscience, à ce moment précis, avec une si grande certitude qu'il en eut le vertige, qu'en réalité, depuis son arrivée dans ce pays, il n'avait vécu que pour cet instant. Calmement, il descendit les quelques escaliers couchés là comme par hasard, se demandant eux-mêmes à quoi ils pouvaient bien servir si ce n'est à rendre la vie plus difficile aux vieilles dames (dont l'une d'elles ne va pas tarder à apparaître) trop faibles pour les gravir. Il longea les boîtes aux lettres qui lui faisaient signe de leurs tonnes de prospectus et autres magazines en couleur que jamais personne ne lira, à commencer par lui. Une baie vitrée. Une autre. Immense. Et

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