AU FIL DE L'EXISTENCE HUMAINE

De
Publié par

Regroupant une dizaine d'articles, de cours et de conférences se rapportant aux grandes étapes de l'existence humaine, ce recueil s'adresse principalement à des étudiants et à des personnes non spécialisées en matière d'anthropologie.
A travers la diversité des sujets traités, nous comprenons que les cultures diffèrent entre elles parce qu'elles développent des images contrastées de l'homme.
Publié le : jeudi 1 novembre 2001
Lecture(s) : 177
Tags :
EAN13 : 9782296227712
Nombre de pages : 352
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Au fil de l'existence humaine
Premières approches en anthropologie

Collection Culture et Cosmologie dirigée par Pierre Erny

Toute culture contient, d'une manière ou d'une autre, une vision du monde. L'homme a besoin de pouvoir se représenter d'où l'univers vient, où il va et comment il fonctionne, car cela conditionne dans une large mesure l'image qu'il se fait de lui-même et de son destin. La présente collection a pour but de rassembler des études sur la manière dont les différentes civilisations ont véhiculé dans le passé ou véhiculent dans le présent de telles "cosmovisions", où interfèrent inévitablement mythe, science et idéologie dans des proportions propres à chacune.

Déjà parus

Dominique ZAHAN, Le feu en Afrique Pierre ERNY (ed), Des astres et des hommes Joseph ROUZEL, Ethnologie du feu. Guérisons populaires et mythologieschrétienne Robert TRIOMPHE, Sur la terre comme au ciel, Images antiques et modernes, profanes et sacrées, de la Communion Cosmique Georges OULÉGOH KÉYÉW A, Vie, énergie spirituelle et moralité en pays Kabiyè (Togo) Jacquy CHEMOUNI, Psychanalyse et anthropologie: LéviStrauss et Freud Pierre ERNY, Clés pour une anthropologie ouverte Castor KESNER, Ethique vaudou, herméneutique de la maîtrise Pierre ERNY, Cultures et habitats Michel FROMAGET, Dix essais sur la conception anthropologique « corps, âme, esprit». Pierre ERNY, Contes, mythes, mystères. Pierre ERNY, Enfants du ciel et de la terre. Ivan GOBRY, La cosmologie des Ioniens.

Pierre ERNY

Au fil de l'existence humaine
Premières approches en anthropologie

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polytec1mique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Q L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0878-1

Sommaire
Avan t-pro p os
1. Attitudes pédagogiques fondamentales
L'enfant dans la pensée contemporaine de l'anthropologie chrétienne - Trois conceptions de l'enfant - Exemples africains - Potier ou jardinier? - Conclusion

9

- Evolution

Il

2. Du rythme de sept ans dans l'existence humaine 29 Les éléments constitutifs de l'homme selon la pensée anthroposophique - Forces éthériques - Forces astrales - Le moi spirituel - Interactions - Le premier septenaire - Le deuxième septenaire - Le troisième septenaire - Le quatrième septenaire - Les cinquième et sixième septenaires - Bibliographie

3. Le jeu de la poupée 47 Données ethnologiques - Entre ethnologie et psychanalyse Bibliographie

4. Adolescence et maturité

tions dites traditionnelles - La maturité sociale dans les civilisations industrielles La maturité psychologique La maturité spirituelle - Conclusion - Bibliographie

La maturité physique - La maturité sociale dans les civilisa-

75

-

-

5. Signification humaine du plaisir 95 Approche psychologique - Les plaisirs de la peau - De la psycho-physiologie à la psychanalyse - Fonctions de la douleur Histoire et ethnologie - Théologiens et moralistes - Kama: le plaisir dans la tradition de l'Inde ancienne - Bibliographie

6. Aspects culturels de la maladie et de la médecine 119
Constantes

sciences sociales - La société et la culture comme systèmes Les raisonnements médicaux - L'efficacité symbolique - Des ponts entre médecines? - L'inévitable plongée dans le para-

des sociétés dites "traditionnelles"

- L'appel

aux

normal - De l'ethnologie de la maladie et des pratiques médicales à l'ethnomédecine

- Annexe

1 : "Le" symbolique dans

7

l'anthropologie moderne - Annexe 2 : Sorciers et compagnie Annexe 3 : Partir pour soigner ailleurs - Bibliographie Les points de départ - Loi et mystère - Mariage et Eucharistie Transferts de compétence de l'Empire vers l'Eglise - Les rites des fiançailles et du couronnement - Points particuliers - Différences d'atmosphère - Annexe: Eléments de symbolique chrétienne orientale - Bibliographie

7. Se marier dans la tradition byzantine-orthodoxe.181

8. La fidélité

Une famille de mots - La fidélité en tant que liée au temps et à la mémoire - L'objet de la fidélité - La fidélité comme pari Fidélité et conscience, liberté, sincérité, authenticité, vocation Eléments pour une sociologie de la fidélité - Conclusion - Bibliographie

211

La vieillesse selon la Bible - Les dernières étapes de la vie dans la tradition de l'Inde - Chine et Sud-Est asiatique - Faire disparaître ses parents par piété filiale - Partir avant d'être à charge Afrique Noire Deux types de sociétés Convergences - Bibliographie

9. Anthropologie du vieil âge

235

-

-

10. La mort et l'accompagnement des mourants 271 Chez ceux qui savent... - Populations à mentalité traditionnelle - Le déni moderne de la mort - Retrouver un sens - Le travail du mourir - Une pédagogie de la mort - Bibliographie

Il. Comment fonder le respect dû à la personne humaine ?
La notion de respect

sentiment - La personne La valeur Positions - Fondements au plan du sentiment - Une éthique du respect de la vie Conclusion - Bibliographie

- Le

-

299

-

12. Annexes: Au fil de l'existence au Congo Récit de vie: naissanceet mort (Bas-Congo) - Enfance et adolescencechez les Doko (Equateur) Grandir dans une société pastorale(Kivou) - Récit de vie: unejeunesse ballottée

8

311 311 315 337 341

Avant-propos
Le présent recueil fait suite à Enfants du ciel et de la terre. Essais d'anthropologie religieuse et à L 'homme un et divers. Positions en anthropologie. Il regroupe une dizaine d'articles, de cours et de conférences se rapportant aux grandes étapes de l'existence humaine, avec quelques annexes. Je parle de "premières approches" au sens de textes d'introduction s'adressant principalement à des étudiants et à des personnes non spécialisées en matière d'anthropologIe. Il m'arrivera plus d'une fois d'opposer populations "traditionnelles" et modernes: je le fais par commodité, mais en étant bien conscient que cette terminologie est simplificatrice et insatisfaisante à bien des égards. Notre vocabulaire s'avère souvent d'une grande pauvreté. Mais on ne peut contester la véritable rupture qu'en de nombreux domaines la modernité a introduite dans les mentalités à des moments et avec des intensités certes très variables. Nous n'avons pas de termes vraiment adéquats pour désigner les populations de plus en plus rares qui n'ont pas été affectées en profondeur par les influences nivelantes qui s'exercent au plan mondial. Les sujets traités sont fort divers, mais un fil rouge les parcourt. J'espère que la manière dont j'aborderai des questions par ailleurs classiques apportera quelque nouveauté. De l'enfance et de l'adolescence à la vieillesse et à la mort, la vie se déroule avec ses étapes et ses rythmes, ses passages et ses métamorphoses. Trois thèmes annexes retiendront plus particulièrement notre attention parce que personne n'échappe aux problèmes existentiels qu'ils posent: la maladie, le plaisir et la douleur, la fidélité et l'infidélité. Si in fine je m'interroge sur le respect que nous devons à la personne humaine, à toute personne, proche ou

lointaine, c'est que la manière dont on vit celui-ci et dont on le fonde en théorie engage notre vision du monde et le sens que nous donnons à la vie. Les cultures diffèrent entre elles principalement parce qu'elles développent des images contrastées de l'homme. Et quand on parle ainsi de cultures, cela ne concerne pas seulement des peuples, mais aussi en leur sein des milieux particuliers, tels les classes sociales, les groupes professionnels, idéologiques ou religIeux. Je place en annexe des textes recueillis auprès de mes étudiants congolais du campus de Kisangani en 1973 parce qu'ils illustrent remarquablement la plupart des thèmes traités (ils sont tirés de Sur les sentiers de l'Université. Autobiographies d'étudiants zaïrois, 1977). Quand je pense à eux, à la manière dont en toute simplicité ils ont décrit leur existence, mais aussi au sombre destin que leur pays a connu depuis plus de quarante ans, j'en suis toujours profondément ému et troublé. Si j'utilise le terme d'anthropologie, ce n'est pas simplement comme synonyme d'ethnologie, science de la diversité humaine, mais parce que j'essaie, à partir de données fournies par cette dernière, de remonter en fin de course vers l'homme considéré dans sa généralité, son unité et son universalité. Laissons-nous donc glisser au fil de l'existence humaine comme emportés à travers le temps par le courant d'un fleuve.

10

I. Attitudes pédagogiques fondamentales
La réflexion philosophique sur l'éducation a principalement tourné autour de la question de savoir si dans sa nature "originelle" l'enfant est fondamentalement bon, auquel cas il faut le laisser croître et se déployer librement autant sur le plan physique qu'intellectuel et moral, ou si, au contraire, héritant d'une nature blessée, voire viciée et encline au mal, il appartient à la société de se surimposer à celle-ci par une action éducative volontariste afin de créer en l'individu une sorte d'être nouveau, ou pour le moins de réorienter, de redresser et de conforter une entité qui n'est encore qu'à l'état de germe. C'est en Occident l'opposition classique entre les idées d'inspiration rousseauiste et une tradition judéo-chrétienne qui elle-même comporte beaucoup de nuances selon que l'on met l'accent sur la bonté de toute chose issue des mains du Créateur ou sur la déchéance consécutive au péché originel. Mais cette opposition entre un optimisme et un pessimisme anthropologiques, et par voie de conséquence pédagogiques, est apparue en des termes analogues dans des traditions culturelles tout à fait différentes, par exemple aux origines mêmes de la philosophie chinoise. Je voudrais souligner ici une autre opposition sur laquelle on s'est moins étendu, tout aussi permanente et peut-être plus fondamentale encore, celle qui résulte de la

conception même que l'on a de l'enfant, de son être profond et de la réalité qui l'habite.

L'enfant dans la pensée contemporaine
Nous sommes marqués aujourd'hui plus radicalement que d'habitude nous en avons conscience par le positivisme scientiste et le matérialisme pratique qui ont présidé au développement des sciences de la vie et du comportement, même si par ailleurs nous baignons dans une civilisation encore imprégnée de religiosité chrétienne, ce qui est à l'origine de bien des contradictions. Voici comment on tend d'habitude à présenter les débuts de la vie: au départ, c'est-à-dire à la conception, le petit d'homme n'est rien d'autre qu'une cellule vivante d'un type particulier, destinée à se multiplier à une vitesse prodigieuse ; par différenciations progressives apparaissent très tôt un cerveau et un système nerveux qui vont permettre l'émergence d'une vie psychique autonome. Deux séries de causalités ne cessent plus dès lors de se rencontrer et d'interférer, d'un côté la maturation biologique par complexifications progressives, de l'autre les contacts et les stimulations du milieu social, et c'est de leurs interactions et de leur dialectique que vont naître la conscience de soi, la pensée et la personnalité. Au départ, l'enfant n'est certes pas une tabula rasa puisqu'il porte en lui un potentiel génétique considérable en quête d'actualisation ; mais comme celui-ci est de nature biologique, on a du mal à percevoir le fœtus comme une personne. Tout le discours actuel sur l'interruption volontaire de grossesse illustre ce point de vue. Les neurosciences tendent à affirmer l'unité de l'être humain autour de son système nerveux: c'est du cerveau que découle tout ce qui est d'ordre psychique; si "âme" il y a, elle ne peut être qu'un pur sous-produit ou un épiphénomène. Je voudrais relever quelques autres signes allant dans le même sens. J'ai suivi autrefois des expériences d"'édu12

cation sexuelle" menées par des catholiques convaincus et en milieu officiellement confessionnel: or l'information transmise ne dépassait guère le cadre de la biologie et d'une morale naturelle à fondements psychologiques; ces chrétiens n'avaient manifestement rien à dire sur la nature spirituelle de l'enfant à venir; en soulevant le problème devant eux, ils prenaient conscience du fait qu'il y avait là un vide dans leur pensée, mais ils ne savaient pas de quelle manière le combler et ils n'étaient de toute évidence pas outillés pour le faire. Je me souviens aussi avoir connu un gynécologue de renom qui recommandait à ses clientes de parler durant leur grossesse à l'enfant qu'elles portaient en elles comme s'il pouvait déjà les entendre et les comprendre. Mais la plupart des femmes trouvaient ce conseil parfaitement saugrenu et n'arrivaient pas à le mettre en pratique. Cette conversation avec un être qui à leurs yeux "n'était encore rien" leur paraissait relever de l'artifice. Si donc au départ l'enfant n'est pas encore perçu comme une personne au sens plein du mot, mais simplement comme étant appelé à le devenir, on comprend que l'avortement pratiqué dans les premières semaines ne soit pas ressenti comme homicide. Bien entendu, ce matérialisme ambiant n'est que médiocrement explicité par la plupart de ceux qu'il affecte. Comment, se demandera-t-on, a-t-il pu se développer durant des siècles dans une Europe pénétrée de christianisme ? Pour le comprendre, il n'est pas inutile de considérer comment le problème s'est posé dans le passé.

Evolution de l'anthropologie

chrétienne

Au déclin de l'empire romain, nous voyons saint Augustin s'interroger longuement sur la génération de l'enfant, sans trouver une solution qui le satisfasse entièrement: l'âme est-elle créée directement par Dieu? ou estelle engendrée par les parents? ou encore est-elle allumée 13

à celle des parents comme un flambeau s'allume à un autre flambeau? Le plus grand des Pères de l'Eglise a passé par des moments de perplexité. A l'apogée du Moyen-Âge, la pensée augustinienne, qui elle-même s'inspirait de Platon, fut relayée par celle de Thomas d'Aquin, à un moment où les œuvres d'Aristote s'imposèrent en Europe via les pays arabes. Or Aristote est d'abord un naturaliste, et c'est comme tel qu'il parle de l'âme: elle est à ses yeux "forme" du corps qui s'impose à la matière au moment où celle-ci est suffisamment différenciée. Le problème est évidemment de savoir si les conclusions que l'on tire de l'observation du monde matériel peuvent s'appliquer adéquatement quand il s'agit de réalités d'un autre ordre. A ce propos, il convient de remarquer qu'une mutation importante venait de se produire au cours du haut MoyenÂge. Dans l'Antiquité chrétienne, l'homme était pensé par une partie importante des auteurs ecclésiastiques conformément à un modèle tridimensionnel: corps, âme, esprit. Celui-ci est formulé on ne peut plus clairement par saint Paul. Or si l'on entend par "esprit" ce qui donne à l'homme sa dimension en profondeur, si l'esprit est le "trône de Dieu en l'homme", ce qui permet une certaine communication entre l'humain et le divin, il faut bien constater que cette notion éminemment biblique s'est peu à peu étiolée dans la pensée occidentale. Au temps de Thomas d'Aquin un schéma bipartite était déjà bien implanté, et lui-même n'a fait que le confirmer et l'officialiser: on ne parlait plus que du corps et de l'âme, étant bien entendu que chez l'homme cette âme était d'essence spirituelle au sens d'immatérielle, qu'elle n'émergeait pas de la matière et ne pouvait être que créée par Dieu directement. Les hésitations de saint Augustin étaient ainsi dépassées. Un problème annexe se posait alors qui n'est pas sans intérêt: à quel moment Dieu crée-t-il cette âme spirituelle ? Trois solutions peuvent être envisagées: ou bien l'on 14

admet que les âmes ont été créées au début du monde et attendent leur incarnation en un lieu qui leur est réservé, ou bien l'on admet qu'elles sont créées au coup par coup, soit au moment de la conception, soit quand l'organisme du fœtus est suffisamment différencié pour avoir forme humaine, autrement dit quand il est doté d'un système nerveux fonctionnel. Les auteurs d'inspiration aristotélicienne, mais aussi les autorités ecclésiastiques qui ont condamné Origène sur ce point précis, ont toujours répugné à l'idée d'une préexistence des âmes: comme celles-ci, dirat-on, sont des formes ordonnées à une matière, il est difficile d'admettre qu'elles puissent exister indépendamment d'un corps. D'autre part, comme dans les premiers temps de la gestation l'embryon n'a pas encore forme d'homme, on conçoit difficilement, quand on raisonne en naturaliste, qu'il soit déjà doté d'une âme pleinement humaine. De fait, c'est pour la troisième solution que l'aristotélisme thomiste semble avoir eu des prédilections, dans la logique du système. Mais un problème plus décisif encore s'est posé aux infatigables raisonneurs du Moyen-Âge: si c'est l'âme qui, en tant que forme du corps, instaure chacune des espèces vivantes dans sa particularité, on peut se demander quel est le principe qui fait que celles-ci soient à leur tour représentées par des individus plus ou moins nombreux et différents les uns des autres. En termes techniques, si la forme est principe de spécification, quel va être le principe d'individuation? Toujours dans la ligne du naturalisme aristotélicien, celui-ci ne peut être cherché que du côté de la matière. Pour Thomas d'Aquin ce n'est pas la matière considérée dans son indistinction (materia prima) qui est en jeu, mais la matière en tant qu'elle est affectée par la quantité (materia quantitate signata). La théorie des anges fournit une sorte de contre-épreuve: quand il s'agit d'entités supposées immatérielles, ce principe d'individuation ne peut donc pas jouer, ce qui amène les thomistes à penser 15

que dans la sphère angélique chaque espèce est représentée par un seul individu, ou, en d'autres termes, que chaque individu constitue une espèce. Ces spéculations philosophiques que l'on retrouve partout où Aristote a laissé son empreinte, en terre musulmane comme en terre chrétienne, nous semblent de prime abord bien lointaines. Il se pourrait pourtant qu'avec elles nous touchions du doigt un des principaux fondements du matérialisme pratique qui domine notre anthropologie contemporaine. Le fait de voir dans la matière-quantité le principe de toute individuation a en effet des conséquences redoutables: si j'ai une personnalité distincte, si par mon caractère ou mon intelligence je suis différent des autres, ce n'est pas à la partie spirituelle de mon être que je le dois, mais à mon corps! A mon âme je dois d'être homme, à mon organisme biologique je dois d'être tel homme. La composante spirituelle, curieusement, n'a pas d'individualité. Ce qui importe donc concrètement, ce qui de fait va polariser toute l'attention, c'est l'être matériel. Que cette doctrine héritée du naturalisme grec et arabe se soit imposée malgré des résistances considérables à la philosophie chrétienne représente un revirement très significatif, puisque jusque-là on avait plutôt tendance à voir en l'esprit la part la plus personnalisée et la plus personnalisante de l'être humain, tandis que la matière était censée fonder l'espèce. Cela permet d'entrevoir pourquoi il n'y a pas véritablement d'opposition entre le matérialisme ambiant et la pensée religieuse traditionnelle de nos pays. Il est même fort probable qu'il y a de l'une à l'autre une relation de filiation. Notre culture a si bien intégré Aristote que son naturalisme est devenu notre mode de penser habituel. Je voudrais montrer qu'à travers le monde on trouve des manières de concevoir l'enfant et donc son éducation qui sont fondées sur d'autres perspectives.

16

Trois conceptions de l'enfant
Je me limiterai ici à trois conceptions qui me semblent anthropologiquement significatives. 1. En premier lieu, on peut se représenter l'enfant comme étant, avant qu'il ne prenne corps, une entité du monde invisible, dotée d'intelligence et de volonté, menant sa vie et connaissant toutes sortes d'expériences dans cet au-delà. A un moment donné cet être peut éprouver l'envie ou le besoin d'aller faire un tour parmi les hommes, de prendre corps pour expérimenter ce qu'est l'existence sur terre. Il peut aussi en recevoir l'ordre de la part de Dieu ou d'une divinité. En fonction de sa personnalité propre et des acquis de son expérience, il se choisira une femme pouvant lui servir de porte d'entrée dans ce monde en devenant sa mère. L'enfant va prendre corps en celle-ci à l'occasion de rapports intimes qui mettent en mouvement le processus biologique, mais aussi nouer d'emblée des relations avec cette femme en lui apparaissant en songe, en lui révélant son identité ou en lui inspirant toutes sortes d'idées, d'envies et de volitions. On trouve dans les pays de la côte du golfe du Bénin l'idée qu'avant de s'incarner, cette entité passe devant Dieu, et que là, ensemble, ils se mettent d'accord sur sa mission dans le monde. En ce cas, l'enfant vient sur terre porteur au plus profond de luimême d'un projet précis et concerté qu'il aura pour vocation de redécouvrir petit à petit et de réaliser. 2. Là où sont en vigueur des croyances en la réincarnation, nous nous situons dans une optique similaire: l'enfant naît porteur d'une personnalité précise et il a derrière lui tout un passé sur terre qui marque son être et son destin. Dans ces deux cas, la femme a conscience que l'enfant qu'elle porte dans son ventre est "quelqu'un" de particulier, qui sait très exactement ce qu'il veut et dont il faut autant que possible respecter les volontés si on ne veut pas l'indisposer. Elle sera attentive aux messages qu'il peut lui 17

envoyer. Elle sera soucieuse d'instaurer avec lui une relation suivie et ne trouvera nullement saugrenu de lui parler, puisqu'il peut comprendre. C'est à l'enfant qu'il appartient de guider sa mère, et non l'inverse; mieux que quiconque il sait ce dont il a besoin. Le rôle symbolique de la femme apparaît sous un jour particulier. Elle est perçue moins comme un jardin clos que l'homme vient ensemencer, que comme le portail, le canal, le chemin qui permettent de passer du monde invisible au monde visible. La femme est essentiellement intermédiaire, médiatrice, voie de passage. Par son être même de femme, elle est donc plus proche de la face obscure, inconnue, mystérieuse, sacrée de la réalité. Etant celle qui "relie", on comprend qu'elle puise avoir des accointances particulières avec la "religion". Socialisation et éducation prennent aussi une tournure spécifique. La personnalité n'a pas besoin d'être "formée", façonnée activement par les influences du milieu, puisqu'elle est dans son fond telle qu'éternellement elle demeure. Elle a tout au plus besoin d'être "éveillée" à sa nouvelle existence. Son problème est de s'incarner, de prendre possession d'un corps, de s'approprier une matière afin de se manifester au dehors à travers elle. Ce corps lui est au départ étranger et il lui faudra peut-être se battre avec les tendances inscrites en son sein par l'hérédité via les géniteurs si celles-ci ne correspondent pas avec ce qu'elle est appelée à devenir. L'enfance nous apparaît ainsi comme une lente épiphanie, comme une progressive révélation. "Révéler" évoque l'idée d'enlever des voiles: le bébé est encore un être voilé, mais petit à petit il écarte le rideau et montre qui il est. De certains peuples les anciens ethnologues ont affirmé qu'ils ignoraient le rôle des relations sexuelles dans la procréation. Il y a là sans aucun doute une erreur d'interprétation de leurs dires. Ces hommes savent très bien qu'il ne peut pas y avoir d'enfants sans rapports intimes. Mais quand ils parlent de la venue au monde d'un nouvel être, 18

cet aspect purement physiologique des choses leur paraît très secondaire, voire négligeable. L'important pour eux est que l'enfant soit l'incarnation d'un esprit ou la réincarnation d'un ancêtre. Nous pouvons rapprocher cela des mythes de naissance virginale quand il s'agit de personnalités suréminentes revêtues d'une mission spirituelle hors du commun: nous trouvons ce thème chez les anciens Grecs, dans la vie du Bouddha, dans la vie de Jésus... 3. Quand on raisonne selon une conception triadique de l'homme qui dissocie clairement, voire oppose, âme et esprit, on est en présence d'un schéma encore différent qui a lui aussi une incidence évidente en matière d'éducation. Affirmer que la personne humaine a une dimension spirituelle revient traditionnellement, du moins dans une optique chrétienne, à dire qu'elle est porteuse d'une transcendance immanente et qu'avec elle on touche à un Absolu. L'esprit (humain), peut-on dire par images et métaphores, c'est le trône de Dieu en l'homme, c'est la coupe qui reçoit l'Esprit-Saint, c'est l'impact ou l'empreinte que laisse en lui le Souffle de Dieu, c'est l'étincelle divine qui l'habite, c'est en lui l'organe du divin. C'est cet esprit qui, au moins à l'état de germe, est inhérent à la nature même de l'homme (et non quelque don surnaturel plaqué sur elle) et fonde le respect absolu que l'on doit à la personne humaine. C'est à ce niveau spirituel, et là seulement, que l'existence peut trouver un sens. Quand l'homme comprend qu'il a été lancé dans le monde à partir d'un projet divin qui le dépasse, mais qui l'habite au plus profond de lui-même, cela donne à sa vie une orientation et une signification. Il comprend qu'il est venu chargé d'une mission qu'il lui faut découvrir puis réaliser petit à petit. On trouvera chez le psychothérapeute allemand Graf Dürckheim une présentation adaptée à notre temps de cette anthropologie quand il distingue en l'homme son "moi existentiel" (façonné au plan physique et psychique par tous les événements et toutes les influences qui s'inscrivent 19

dans sa biographie de la conception à la mort) et son "être essentiel", c'est-à-dire ce qu'il est en son fond, dans son essence, dans sa profondeur, ce qui en lui est lié à l'Absolu et échappe à tout aléa, à toute influence, à toute contingence, à tout conditionnement, ce qui l'enracine dans l'Être et dans le Divin. J'ai développé cette vision des choses dans Clés pour une anthropologie ouverte. L'Absolu en l'homme. Que devient l'éducation envisagée dans cette optique? Antinomique, elle se situe nécessairement sur un double plan. D'un côté il s'agit de socialiser le jeune être, de l'enraciner dans une société donnée, donc de procéder à des apprentissages, de transmettre un savoir, un savoir-faire et un savoir-être, de façonner l'intelligence, de développer la volonté, de modeler la sensibilité. Sur ce plan le pédagogue est en pays connu. Mais d'un autre côté, il faut toujours se dire que l'individu ne devient vraiment personne que dans la mesure où il vit et expérimente sa dimension proprement spirituelle, que s'il arrive à se déployer aussi à ce niveau-là et à utiliser ce qui est de l'ordre bio-psycho-sociologique comme autant de moyens et de leviers pour laisser éclater sa vraie nature, son être essentiel. Il s'agit de permettre l'éclosion, la manifestation, la révélation de ce que l'être dont on a la charge comme éducateur est déjà dès le départ au fond de lui-même, de dégager la pépite de la gangue qui l'entoure et la cache. L'éducation sur ce plan ne peut être que "négative", puisqu'aucune action directe n'est possible sur ce qui est d'ordre transcendantal: ce ne peut être qu'un travail de déblayage, de désencombrement, d'aplanissement, de silence, d'attente respectueuse, enfin d'émerveillement. Il n'est plus question de former, d'influencer, mais seulement d'ôter des obstacles, de laisser être, de faciliter un accouchement. N'est-ce pas en ce sens que Socrate a parlé de maïeutique? 20

Exemples africains
En Afrique Noire, les croyances en la réincarnation sont très vivantes, mais aussi très différentes de celles que l'on trouve par exemple en Inde. Dans la perception indoue ou bouddhiste des choses, le monde n'est qu'illusion, et l'homme est appelé à "prendre la tangente" définitivement en parvenant à l'illumination qui le "libère", soit déjà durant sa vie, soit au moment de sa mort; s'il n'y parvient pas, il retombe dans le cycle sans fin des retours en cette vie irréelle marquée du coin de la souffrance. Ce pessimisme s'oppose à l'optimisme africain qui considère quant à lui que c'est en ce monde-ci que nous pouvons être heureux par la prospérité et la fécondité: le retour sur terre d'un ancêtre sera donc accueilli positivement, attendu et célébré. Dans beaucoup d'ethnies on s'attend à retrouver dans un enfant à venir une personne défunte de la famille. Par contre, quand il s'agit d'enfants quelque peu exceptionnels, en particulier de jumeaux ou d'albinos, on pense plus volontiers à une incarnation de ces très nombreux esprits ou génies qui peuplent la nature, les forêts, les rochers, les rivières. Pour comprendre dans le concret les attitudes face à l'enfant en pareil contexte, voici des propos d'étudiants congolais (tirés de mes livres Sur les sentiers de l'Université,. autobiographies d'étudiants zaïrois et Ecoliers d'hier en Afrique centrale) : ''A ma naissance je fus pris pour un prématuré, mais cette impression fut vite démentie par ma croissance très rapide. Un jour mes parents me laissèrent dans les bras d'une de mes tantes paternelles éloignées pour se rendre en brousse. Cette personne me pressa les côtes en vue de m'étouffer. Ce fut une si grande tristesse quand mes parents à leur retour me trouvèrent gémissant et véritablement voué à la mort. Je ne me relevai que par miracle. Cela m'a touJ.oursfait estimer par mes parents comme un enfant exceptionnel, un esprit réincarné pour vivre parmi eux. De plus, je suis dans cette famille le seul esprit du 21

côté maternel, et de surcroît la propre mère de maman réincarnée. Vous me demanderez peut-être comment on peut savoir que c'est tel mort et non tel autre qui est revenu. C'est parce qu'ici, chez nous, quand la femme conçoit, on a l'habitude de voir un des morts de la famille souvent en songe. /1 vous tourmente ou au contraire vous favorise constamment de bonnes aubaines. " Une étudiante mariée raconte le rêve suivant annonciateur de sa grossesse: "En route vers je ne sais où, j'entendis derrière moi une voix qui m'appelait: "Porte-moi, porte-moi, car je ne peux plus marcher. " C'était le grandpère de mon mari mort depuis longtemps. Quand j'ai voulu le porter je me suis réveillée avec une grande joie. " Le message émis par l'ancêtre peut revêtir une forme matérielle: "Dès le jour de ma naissance, mon père me donna un nom signifiant ''juge'', en mémoire de mon grand-père, J.uge coutumier d'une éloquence célèbre. Mes parents prétendaient qu'en moi c'était lui qui était revenu au monde. En effet, quelques mois après sa mort, ma mère partit un jour déterrer des patates douces près de son ancienne maison. Tout d'un coup un long serpent sortit de la case et se dirigea vers elle. Prise de peur, elle s'enfuit en laissant sa machette. Le serpent s'enroula autour de l'outil, puis rentra dans la case. Maman ramassa ses patates et sa machette et retourna chez elle. Le soir elle mangea de ces patates et fut prise d'une violente fièvre avec maux de tête, ce qui l'obligea à garder le lit plusieurs jours. Une fois rétablie, elle s'aperçut qu'elle était enceinte. " Souvent le nom donné à l'enfant doit correspondre à la personnalité que dès le départ il incarne: "La naissance d'un enfant chez les Tetela pose un grand problème d'identification que l'on ne résout pas facilement au gré d'une fantaisie et qui a sur la vie du nouveau-né une grande influence. Ce problème est celui du nom à donner à l'enfant, et les significations dont il est porteur sont différentes d'un

22

cas à l'autre. Les Tetela distinguent deux espèces principales de noms: 1. Le nom donné à l'enfant avant même sa venue au monde : ce nom est emprunté à un parent défunt...: c'est un véritable sujet de révélation par les songes au cours desquels un parent ou un ami défunts se présente, cherchant l'entrée de la maison, mendiant du feu, prescrivant l'observance de telle chose ou interdisant telle autre afin de lui permettre d'être l'hôte de la maison. Par exemple, mon oncle défunt Tatenga a fait rêver mon père, son cadet, grand fumeur de tabac. Il lui a enjoint de ne plus fumer, car cette fumée l'empêchait de voir l'entrée de la demeure. Aussitôt la prescription fut suivie, sa femme cessa ses règles et conçut un enfant, un garçon, dont le nom était connu à l'avance: il s'appellera Tatenga, comme le grand frère de son père. Le nom peut aussi être connu à l'avance si en mourant l'ancêtre promet aux siens de revenir sans tarder, car il va seulement se reposer. 2. Le nom donné à l'enfant en fonction de critères de ressemblance et d'appartenance: cette nomination est réservée au grand-père une semaine après la naissance. Celuici procède à un examen sérieux du nouveau-né pour voir à qui il ressemble et définir ainsi l'être même de l'enfant. L'éducation donnée par les Tetela tend à conférer à ceux qui portent un tel nom les qualités, les habitudes et même les défauts du prototype. Il s'agit donc de procéder à une véritable identification de l'enfant et à une interprétation des signes qui permettent à l'entourage, et surtout aux grands-parents, en lui donnant tel ou tel nom, de déclarer qui il est, et par là même de le reconnaître en le mettant en rapport avec une personnalité déjà connue. Par le nom, le clan se donne une prise sur l'enfant. " La naissance d'un enfant en qui on reconnaît un ancêtre de la famille conduit logiquement à un véritable renversement des relations sociales: "Puisqu'en milieu coutumier (tetela) l'enfant est considéré comme la réincarna23

tion d'un ancêtre ou comme un être qui naît sous l'influence d'un ancêtre, le garçon devient, grâce au nom qu'il porte, l'ancêtre même de son père, donc son guide. Le garçon-ancêtre doit se conduire comme s'il était réellement l'afeul et imiter son comportement... Shembo, par exemple, est l'oncle paternel défunt de mon père. Il était un homme sévère, mais bon, très expéditif et sage. Il aidait beaucoup ses parents dans les divers travaux. Il était de taille moyenne et n'avait presque pas de cheveux à la nuque. A sa mort, il avait dit à mon père: "Omekenge, ne pleure pas, ne te donne pas trop de peine, car je reviendrai bientôt." Il mourut deux jours après qu'il eût dit ces paroles. Voilà que ma mère conçut avant même le retrait du deuil. Tout le monde savait et disait que c'était Shembo qui revenait comme il l'avait dit. Dix mois après, elle mit au monde un garçon: ce fut moi, qui présente les mêmes caractéristiques que Jeu Shembo. Plus d'une fois on m'a dit dans mon village que j'agissais, que je parlais, que je me fâchais comme feu Shembo. Comme je suis de taille moyenne et comme je n'ai presque pas de cheveux à la nuque, tous les villageois retrouvent en moi l'oncle paternel de mon père. En portant le nom de Shembo, j'ai le privilège d'être appelé ''papa'' par mon père et par tous mes grands et petits frères. Ils savent tous que c'est moi, l'oncle paternel de notre père, qui succéderai à notre père quand il sera mort. " J'ai tenu à reproduire ces propos d'étudiants congolais pour montrer qu'il ne s'agit pas là de laborieuses élucubrations d'ethnologue, mais de croyances très concrètes et vécues comme telles même par des universitaires, en l'occurrence de jeunes psychologues. De toute évidence, ces représentations forment système et ont sur l'éducation des enfants et l'atmosphère éducative dans laquelle ces derniers baignent une incidence directe. Leur caractère populaire peut inciter à n'y voir que superstition sans portée. Je crois qu'en réalité il y a là infiniment plus: une anthropo24

logie, une certaine manière de percevoir et de concevoir la réalité humaine parfaitement cohérente, qui pourrait d'ailleurs être sublimée en une philosophie véritable, comme cela s'est sans doute produit en Inde à partir de croyances du même type.

Potier ou jardinier?
Sans que nous en ayons conscience, l'éducation que nous donnons à nos enfants se trouve liée plus intimement que n'importe quel autre complexe culturel à la manière dont notre milieu pense l'homme. Malgré les remaniements très profonds que connaissent les mentalités et les sensibilités des peuples d'un siècle à l'autre, on ne peut être que frappé par la continuité d'une ligne de pensée qui va d'Aristote à Thomas d'Aquin et à la biologie scientiste moderne, et qui s'oppose à une autre, à résonance plus platonicienne, où l'accent est mis sur l'individualité spirituelle. Nous voyons ainsi se dessiner deux grandes orientations pédagogiques. Dans le premier cas, l'enfant n'est encore rien à la naissance, sinon un paquet de potentialités. Il appartient au milieu ambiant de façonner activement sa personnalité, d'agir sur lui pour le conformer à une image élaborée par la société et qui est donc nécessairement extérieure. En ce sens, l'enfant est bel et bien perçu comme une "table rase" sur laquelle on peut inscrire tout ce que l'on veut, une surface vierge, une cire molle et malléable que l'on peut pétrir et façonner à sa guise. Eduquer, en ce cas, c'est former, c'est-à-dire imprimer du dehors une forme à une masse qui n'en a pas encore, et l'on est alors logiquement conduit à une pratique directive et interventionniste. Avons-nous remarqué à quel point notre vocabulaire peut être dur quand nous parlons d'inculquer des valeurs, de diriger la croissance, de construire l'homme de demain, etc. ? A la limite on en arrive à des conceptions telle celle de Watson, 25

le père du behaviorisme américain, qui prétendait que par le jeu des influences et des conditionnements on pouvait faire n'importe quoi d'un enfant normalement constitué, aussi bien un génie qu'un criminel. Les étatismes, cléricalismes et totalitarismes en tout genre ne se sont pas fait faute de mettre en pratique de telles théories. L'éducateur qui se conforme à ce modèle ressemble au potier qui façonne sa terre glaise ou encore au forgeron qui tord sa barre de fer. Dans le second cas, l'enfant est déjà presque tout dès le départ. Il porte au fond de lui-même l'image de ce qu'il est appelé à devenir. S'appliquent alors à plein les célèbres devises grecques: "deviens ce que tu es", et pour cela "connais-toi toi-même". Une intervention extérieure trop contraignante est soit inutile, soit nocive. On reconnaîtra bien entendu qu'il y a une hérédité liée au corps reçu des parents; on reconnaîtra aussi l'importance du milieu et de l'action qu'il exerce. Mais le développement de l'enfant ne peut et ne doit se réduire à l'interaction de ces deux facteurs. Car il est animé de l'intérieur par un moi venu d"'ailleurs" s'insérer dans un corps et dans une société qui au départ lui sont étrangers et avec lesquels il va peut-être entrer en conflit. L'action de l'éducateur ne peut alors être comparée au travail du potier ou du forgeron. Il s'agit moins de former et de façonner que de placer le nouvel être dans un milieu qui lui est favorable, d'enlever de sa route les obstacles qui l'entravent et de lui procurer ce dont il a besoin (au moment où il le reclame : c'est là en quelque sorte le fondement métaphysique de l'allaitement à la demande tel qu'on l'observe en Afrique Noire). Dès le départ, l'enfant "sait", l'enfant "comprend", l'enfant "veut", et le devoir de l'adulte est de satisfaire au mieux sa demande. Dans cette optique, nous pourrions comparer l'éducateur plutôt à un jardinier qui place sa graine en un sol fertile, lui fournit l'humidité, le fumier, la protection nécessaires à la pousse, émonde, 26

sarcle, place des tuteurs pour guider en douceur la croissance et éventuellement redresser, mais sans prétendre à aucun moment intervenir dans le processus interne par lequel la plante monte et s'épanouit. En beaucoup de langues africaines, élever un enfant se dit simplement "le nourrir".

Conclusion
Il n'est pas inutile de temps à autre de reprendre conscience de l'extraordinaire diversité qui existe dans les modes d'éducation à travers le monde, ainsi que de notre propension à juger à la place des autres et à vouloir leur imposer notre vérité, ce qui en termes politiques s'appelle de l'impérialisme et du colonialisme culturel et mental. Cette diversité n'est cependant pas totalement chaotique. On peut l'ordonner suivant quelques grands axes. Nous en avons développé un, mais il en existe bien d'autres. On pourrait aussi distinguer des cultures, et par le fait même des éducations, les unes centrées sur la collectivité et prônant donc des valeurs d'interdépendance, les autres centrées sur l'individu et cherchant à promouvoir des valeurs d'autonomie. Tant que nous ne connaissons que notre propre culture, nous considérons comme naturel ce qu'elle nous propose ou plus exactement nous impose, et nous admettons difficilement que les autres puissent agir différemment. C'est dans la mesure où nous nous élevons audessus d'elle par la connaissance approfondie d'autres cultures que nous apparaît la contingence de nos manières de penser et d'agir. Le danger est alors de tomber dans l'autre extrême et de ne plus voir que relativité partout. La notion de culture n'a de sens que par rapport à cet autre pôle représenté par la notion de nature. Le constat de base est qu'entre hommes déterminés différemment nous arrivons à nous comprendre malgré tout ce qui nous sépare: nous devons donc bien admettre que quelque chose nous est commun, par delà nos différences. 27

Je me suis référé plus haut aux conceptions véhiculées au cours des siècles par le christianisme; je ne puis donc éluder pour finir une question délicate: vers laquelle des deux attitudes, celle du potier-forgeron ou celle du jardinier nous fait pencher une anthropologie chrétienne bien comprise? Par rapport à l'axe optimisme/pessimisme nous avons déjà souligné combien la position chrétienne était ambivalente: selon que l'on accentue tel élément au détriment de tel autre on peut aboutir à des attitudes opposées. Il en est de même ici. Des conceptions aristotélico-thomistes au scientisme moderne on penche très nettement du côté "potier". Mais Aristote, à quelque degré qu'on ait réussi à le christianiser, n'épuise pas les lumières que le message biblique jette sur l'homme. Dans la mesure où aujourd'hui on redécouvre la dimension proprement spirituelle des choses, on est mieux outillé pour comprendre "chrétiennement" le modèle "jardinier". En effet, si par "esprit" j'entends ce qui dans les profondeurs de mon être me met en accointance directe et en connaturalité &vec le divin et transcende donc infiniment tout ce qui relève aussi bien du domaine physique que psychique, si je reviens ainsi à une anthropologie tridimensionnelle corps-âme-esprit, je suis davantage à même d'admettre qu'il existe en moi, au cœur de mon être, une dimension que certes je puis occulter et étouffer, mais qui est toujours là, qui échappe à toute contingence et à tout conditionnement, et est seule capable de me fonder dans toute ma vérité, toute ma dignité et toute ma personnéité. La tâche de l'éducateur est certes de veiller à ce que l'enfant, dans son histoire existentielle, soit soumis à des influences qui l'édifient positivement et permettent son insertion sociale; mais plus profondément, son devoir est de l'amener à être attentif en son tréfonds à la vie et à la voix de l'esprit, car celui-ci est pour lui le seul vrai maître, le maître intérieur.
(cf. Ethnopsychologie, 4, oct.-déc. 1981, pp. 37-46) 28

II.
Du rythme de sept ans
dans l'existence humaine
Quand on se reporte à l'organisation temporelle qui régissait le premier tiers de la vie il y a quelques décennies à peine dans la plupart des régions d'Europe, on est frappé par l'importance qu'y revêtait une progression de sept en sept ans. Dans plusieurs pays, on entrait à l'école primaire à l'âge de sept ans, considéré comme "âge de raison". Très généralement on en sortait à quatorze, un moment où intervenait aussi un rite religieux du type première communion, rénovation des vœux de baptême ou confirmation. A vingt-et-un ans on était au service militaire et on devenait majeur sur le plan civique. Ce schéma n'a été bouleversé que récemment. De toute évidence, ces événements sociaux se calquaient eux-mêmes sur des événements biologiques: sept ans était considéré comme l'âge approximatif où se mettait en place la dentition définitive; quatorze ans comme l'âge approximatif de la puberté et de la maturité sexuelle; vingt-et-un ans comme l'âge approximatif où s'achevait la croissance et l'ossification. De toute évidence aussi, ces événements biologiques correspondent à des mutations psychologiques. La période qui va de la naissance à sept ans se caractérise par une vitalité extraordinaire dans le développement physique, l'assimilation du langage et de toutes les manières de vivre de l'entourage; ce qui domine sur le plan comportemental,

c'est l'imitation, l'introjection des modèles; et dans l'ensemble c'est un temps dont on se souvient peu. La période qui va de sept à quatorze ans se caractérise au contraire par l'éveil de la mémoire: l'enfant a soif d'apprendre, mais aussi de suivre des figures prestigieuses auxquelles il reconnaît une autorité; c'est la période scolaire par excellence, celle des acquisitions culturelles de base. Avec la puberté, et durant toute cette période qu'on appelle l'adolescence, se développe l'envie de faire des expériences bien à soi, émotionnellement intenses, de pouvoir exercer son jugement et sa volonté de manière autonome, d'exercer une pensée plus abstraite. A chaque tournant, quelque chose s'achève et quelque chose de nouveau "naît". La vitalité biologique - qui s'exprime entre autres dans les processus de croissance, la multiplication cellulaire et le pouvoir de régénération s'amenuise à chaque fois alors que de nouveaux horizons s'ouvrent pour la conscience. Un lien semble s'établir entre les deux, comme si ce qui est de l'ordre de la pensée résultait d'une métamorphose de ce qui est de l'ordre de la vitalité. Les mythes et les contes mettent cela en images: le géant, autrement dit l'être dont la croissance a été la plus forte, apparaît en général comme peu intelligent et niais, alors que le nain, l'être dont la croissance a été comme inhibée, se montre rusé et malin. Le développement de l'entité humaine s'opère manifestement de manière discontinue. Elle traverse des seuils et subit des métamorphoses. Des éléments nouveaux apparaissent à tel moment. D'autres, qui étaient jusque-là présents discrètement, deviennent soudain dominants. D'autres encore s'évanouissent. On peut remarquer significativement à ce propos qu'à mesure qu'on monte sur l'échelle des êtres vivants le pouvoir de régénération diminue alors que l'organisation interne devient plus complexe: le premier est maximal dans le monde végétal et minimal chez

30

l'homme. Le système nerveux, porteur de la conscience, est celui qui se régénère le plus difficilement. Si aux yeux des coutumes et des religions, des mythes et des contes, les périodes de sept ans ont une si grande importance, ce n'est peut-être pas par hasard. Dans la Grèce antique on avait coutume de diviser l'existence humaine en "hebtomades", c'est-à-dire en dix phases de sept années chacune. Aristote écrivait dans son Historia animalium : "Lorsqu'il est âgé de deux fois sept ans, dans de nombreux cas le mâle commence à sécréter de la semence et en même temps des poils apparaissent sur le pubis de la même manière, comme le remarque Alcmaeon de Crotone, que les plantes donnent d'abord la fleur puis la graine. Vers la même époque la voix commence à se modifier, devenant plus rude et plus inégale, ni aiguë comme auparavant ni profonde comme ensuite, ni même encore d'aucune tonalité, mais semblable à un instrument dont les cordes sont éraillées et désaccordées, et on l'appelle le "bêlement du bouc"... Au même âge chez la femme les seins gonflent et le flux cataménial commence à couler,. et ce liquide ressemble à du sang frais ... Dans la majorité des cas le flux cataménial apparaît au moment où les seins ont atteint une hauteur de deux doigts de large. Chez les filles également la voix prend vers cette époque une note plus profonde. " Hippocrate désigne aussi la quatorzième année comme celle où débute le plus souvent la menstruation. Le rythme septenaire a beaucoup intéressé les théosophes et occultistes de la Renaissance et des temps qui la suivirent, comme Paracelse, Jacob Boehme ou Cornelius Agrippa. Voici ce qu'écrivait ce dernier: ''A la fin de la première période de sept ans les premières dents tombent, de nouvelles dents poussent, elles sont plus fortes, conviennent mieux à une alimentation plus dure, et le langage se perfectionne. Après deux fois sept ans les garçons commencent à devenir virils et apparaît la force de procréation. L 'homme grandit jusqu'à trois fois sept ans,. on 31

voit apparaître la barbe et il procrée des enfants bien vigoureux. Jusqu'à la fin de quatre fois sept ans l'homme devient plus large,. là le corps cesse de se développer. Pendant les cinq fois sept ans l'homme atteint sa plus grande force et il garde sa vigueur jusqu'à la sixième période de sept ans. Si la période de sept ans a traversé le nombre parfait et est arrivée à la décade, alors le nombre de nos années, selon les paroles du prophète, a atteint le but commun" (cité par E. Bindel, p. 153). Au banquet organisé pour le sixième anniversaire de son fils Hans, Martin Luther a dit au cours de son discours de circonstance: "Le jour de (saint) Boniface, mon fils Hans aura six ans et marchera sur sa septième année, qui est une année critique car elle apporte avec elle des changements. Car depuis toujours la septième année transforme l'homme. Ainsi cette année est pour chaque homme celle qui apporte avec elle une nouvelle vie, un nouveau caractère et un nouvel état. " En notre siècle, divers hommes de science ont repris cette idée. H. Swoboda, dans Die Perioden des menschlichen Organismus in ihrer psychologischen und biologischen Bedeutung (1904), remarquait que des personnes habituées à s'observer elles-mêmes avaient noté des changements de caractère de sept en sept ans ; il relevait aussi que dans la croyance populaire on trouve l'idée qu'en ce laps de temps l'organisme se renouvelle complètement, et que dans la vie cultuelle des peuples, dans les mythes et les contes, on retrouve la même périodisation. Dans Vom Wesen des Rythmus (1934), le grand psychologue allemand L. Klages affirmait que "depuis des millénaires" on a reconnu l'importance des cycles de sept à sept ans. On trouve des indications allant dans le même sens chez M. Moers, H. Künkel, G. Sheehy, Hellpach, etc. W. Hoerner a montré les nombreuses occurrences du nombre sept dans l'univers, la semaine de sept jours, en correspondance avec

32

les sept "planètes", étant la donnée la plus significative puisqu'elle rythme quotidiennement notre âme. Mais ce furent surtout Rudolf Steiner et les auteurs se référant à la pensée anthroposophique qui, à notre époque, rendirent à nouveau attentif à ce rythme fondamental. D'après eux les trois premiers septenaires structurent la triple corporéité de l'homme (physique, éthérique et astraie) : tout se passe comme si l'homme "naissait" sur un autre plan au début de chacune des trois premières périodes de sept ans. Les trois périodes suivantes voient la formation de trois membres psychiques correspondants, que Steiner a qualifiés d'âme de sensibilité, d'âme de raison et d'âme de conscience. Les choses deviendraient moins nettes après 42 ans, quand l'homme est appelé à s'orienter vers son essence spirituelle supérieure. Bien entendu la période de sept ans ne doit pas être absolutisée : elle peut connaître de nombreuses variations et l'indication ainsi donnée ne peut être que moyenne et approximative. Avec l'irruption de la modernité on constate partout une accélération de l'évolution individuelle et donc une plus grande précocité de la dentition définitive et de la puberté: cela est perçu par les steineriens, non comme un progrès, mais comme le signe d'un durcissement et d'un vieillissement prématurés. On s'est évidemment plu, non sans quelque succès, semble-t-il, à étudier la biographie d'hommes célèbres sous l'angle de cette grille des périodes de sept ans. Je me suis intéressé à la pensée anthroposophique comme on s'intéresse en ethnologue à celle d'un ethnos lointain. Et le dépaysement fut au rendez-vous! J'y ai trouvé une anthropologie (au sens de conception de l'homme) extrêmement précise et structurée, dont j'évoquerai ici un aspect essentiel: en effet, la question des septenaires me permettra d'aborder de manière forcément rapide celle de la triple corporéité de l'homme.

33

Les éléments constitutifs de l'homme selon la pensée anthroposophique
Les steineriens distinguent quatre éléments constitutifs de l'homme: le corps physique, le corps éthérique, le corps astral et le moi spirituel. Les quatre sont présents et agissants dès le départ, mais ils n'arrivent à maturité, ils ne se dégagent pleinement des enveloppes qui les contiennent, ils ne "naissent" que de manière progressive et par étapes. Que met-on derrière ces termes? De quelles observations et de quels raisonnements use-t-on pour les mettre en évidence? 1. Les forces éthériques La physique et la chimie modernes se sont spécialisées dans l'étude du substrat matériel des êtres. A ce niveau, on peut détruire la vie, mais non la faire émerger. Pour que la vie soit possible, il faut donc l'intervention d'autres forces que celles d'ordre physico-chimique: on les a appelées "forces éthériques" ou "forces modelantes". Comment en rendre compte? On sait que c'est en voyant tomber une pomme que Newton a eu l'intuition des lois de la gravitation universelle, déjà pressenties par Kepler. Mais plus mystérieux encore que la chute sont les processus qui ont amené la pomme au bout de la branche et qui, poussant vers le haut, sont forcément en opposition et en lutte avec les forces de pesanteur qui dominent le monde minéral. Quand la sève monte dans une tige, ce n'est pas grâce aux mécanismes de l'osmose, mais malgré eux et en les surmontant. Quand les substances minérales dégagent de l'énergie, elles tombent à un niveau énergétique plus bas; dans la plante, au contraire, le niveau énergétique final est plus élevé que l'initial. "La pomme qui tombe échappe à la vie et ne subit plus que les lois du monde physique, telle la gravitation qui est une force dirigée vers le centre de la terre. Mais 34

tant que la pomme fait partie du pommier, elle est soumise à des forces cosmiques, solaires et autres de direction opposée. Ces forces n'agissent pas de façon indifférente sur les substances qu'elles empruntent au monde physique; elles en font un choix, elles les trient, les affinent, les orientent, leur confèrent des propriétés nouvelles et, d'une façon plus générale, les organisent, et cela conformément à un plan préétabli propre à chaque espèce. Ces forces ne sont pas seulement un facteur de structuration et de croissance, mais aussi de reproduction... Ces forces éthériques ou modelantes constituent pour chaque être vivant une sorte de deuxième corps, le "corps éthérique", intimement uni au corps physique, seul accessible à nos sens" (Bott, p. 20). Normalement nous ne connaissons ces forces formatrices que par leurs effets. Le support matériel par lequel elles agissent est l'eau. En sommeil dans une graine, elles sont activées par l'humidité pour donner lieu aux processus de germination et de croissance. Les substances empruntées au monde minéral sont "élevées" au niveau du règne végétal et acquièrent qualitativement des propriétés nouvelles qu'une analyse purement chimique ne peut révéler, n'étant pertinente que pour le règne minéral. Le corps éthérique ou "corps de vie" est donc le "modeleur", le "sculpteur" qui se trouve derrière les développements biologiques: il est issu du cosmos éthérique comme le corps physique est issu de l'univers physique. Dès que l'éthérique s'introduit dans le monde physique on passe de l'immobile au mouvant, du rigide au fluide, du divisible au continu, du mécanique à l'organique. 2. Les forces astrales Si le minéral tend verticalement vers le bas et le végétal vers le haut, l'animal se caractérise par son horizontalité, sa capacité de se mouvoir et sa sensibilité. Les états affectifs oscillant entre l'attrait et la répulsion se manifes35

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.