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AU NOM DES ENFANTS OUBLIÉS DE ROUMANIE

De
266 pages
Au cœur de la Roumanie vivent des enfants brisés qui se laissent mourir pour n'avoir plus à supporter leur douleur. Partie comme volontaire, l'auteur a lutté pour apporter un peu d'humanité aux orphelinats de ce pays, pour donner à ces enfants oubliés un peu de dignité, d'attention, de chaleur humaine. Ce livre est un témoignage tragique de la vie de trop jeunes enfants à qui " on " a volé l'enfance, un regard porté sur un pays en souffrance, une mémoire pour que jamais personne n'oublie une des plus grandes tragédies de notre histoire.
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AU NOM DES ENFANTS OUBLIES DE ROUMANIE

Témoignage

Catherine DEROUETTE

AU NOM DES ENFANTS OUBLIES DE ROUMANIE

Témoignage

Préface du docteur Xavier EMMANUELLI

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0892-7

à Bogdan, Cyprian, Luminita, Alina et à tous les enfants de l'orphelinat de Cernavoda, à Christina et tous les enfants de l'orphelinat de Roman, à Irina, Loredana et tous les enfants des rues de Piatra-Neamt à tous les enfants qui souffrent encore en Roumanie

Pour que renaisse votre mémoire

N ote à mes parents:

C'est par tout l'amour que vous m'avez donné que j'ai pu vivre cette histoire et m'en relever. C'est parce que vous êtes mes parents que je suis ce que je suis. Vous êtes les charpentiers de ma conscience et de mon humanité...

Préface

«Médecins sans frontières» avait acquis son expérience et son savoir-faire dans des situations de conflits, de catastrophes, de grands déplacements de populations ou de camps de réfugiés. Cette expérience était le fruit des connaissances recueillies au cœur des crises par les équipes formées à l'urgence, dans la lignée des professionnels du SAMU et leur mode opératoire,

celui de personnels entraînés, enrichis des
de terrain» efficacité. qui renforçaient sans

«

retours
leur

cesse

Il faut dire que ceux-ci disposaient de moyens logistiques, administratifs et techniques, qu'ils avaient constitués au fur et à mesure des missions parfois périlleuses au contact des blessés en nombre, de la désorganisation ou de l'absence des services traditionnels et cela bien sûr dans un environnement précaire. Mais l'action «au long

cours» relevait d'une autre logique: celle de « systèmes» à mettre en place pour pérenniser l'activité des «Médecins sans frontières» après l'urgence « aiguë» : nutrition, vaccination, sanitation, hébergement. .. «Médecins sans frontières» commençait acquérir cette expérience du long terme. à

C'est pourquoi, quand la Roumanie a changé de régime de la manière tragique que l'on sait, il ne faisait pas de doute pour l'association, qu'après cette phase aiguë, complexe, qui avait été celle de son intervention dans le cadre d'une révolution armée, il fallait intervenir auprès des plus déshérités, des plus faibles et abandonnés.
«

Médecins sans frontières », comme beaucoup

d'autres associations, a alors choisi de mener des actions dans les orphelinats déjà tristement célèbres où étaient traités (mais le mot traité n'est pas exactement le terme qui convient), où étaient « entassés» les petits orphelins que le régime monstrueux de Ceausescu avait créés. Ces orphelinats étaient le résultat idéologie démente qui exigeait que les fassent de nombreux enfants pour d'augmenter la démographie de ce petit n'existait évidemment pas de contraception avortements étaient interdits. Comme ces étaient pauvres, il était recommandé et d'une femmes tenter pays. Il et les familles presque

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obligatoire d'abandonner les enfants aux soins de l'état qui avait pour ce faire «inventé» de nombreux orphelinats. L'abandon d'enfants était tellement passé dans les mœurs, qu'encore de nos jours, la Roumanie reste le seul pays, même s'il est devenu une démocratie, qui maintienne la coutume d'abandonner les enfants à la naissance. Quoi qu'il en soit, «Médecins sans frontières» avait décidé d'agir au cœur même du système et de s'implanter dans ces orphelinats. C'est à cette occasion, que l'association a improvisé un nouveau mode d'intervention inédit, en recrutant des personnels nouveaux qu'elle n'avait jusqu'alors jamais sollicités: c'était les puéricultrices. Etant
«

membre

du Comité

de direction

de

Médecins sans frontières », c'est avec curiosité et

une certaine appréhension que je me suis rendu en mission dans un de ces orphelinats où opéraient nos missionnaires. J'avais une solide expérience des situations de crise et des malheurs extrêmes que pouvaient apporter la guerre, les accidents, les catastrophes et,

sans être blasé, on peut dire que j'étais « protégé»
du spectacle de l'ultime souffrance par une vie professionnelle qui m'avait mené sur tous les terrains de catastrophe, de souffrance, et de mort.

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Mais lorsque je suis entré dans l'orphelinat où opérait Catherine Derouette, j'ai reçu un choc comme je n'en avais encore éprouvé. C'était un spectacle hors de la compréhension humaine, une sorte de blasphème infligé à l'homme à travers ces enfants qui étaient non seulement abandonnés, mais maltraités de la manière la plus abjecte qui soit. Les mots ne sont pas assez forts pour décrire ce que j'ai ressenti dès l'entrée. D'habitude les établissements d'enfants sont emplis de cris, de jeux, de babillages et de mouvement. Ici c'était le silence. Un silence impressionnant parcouru de sortes de gémissements ou de plaintes, rares, inarticulées, de cris étranges. Une odeur féroce d'urine imprégnait les murs, d'inquiétantes personnes vêtues de blouses blanches erraient parmi les lits. J'ai reconnu immédiatement le syndrome « d'hospitalisme» où l'on voit les enfants qui ne reçoivent pas de visite, se balancer inlassablement d'avant en arrière, en un tic incessant. J'ai vite . . comprIs pourquoI. Ces enfants n'étaient vêtus que d'une chemise et les personnels les nettoyaient à l'éponge et à la chaîne, sans un mot, sans jamais les toucher, sans jamais une caresse. Ils maltraitaient par leur absence d'intérêt et d'amour ces enfants à l'abandon, qu'ils « élevaient» littéralement comme du bétail.

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C'étaient des enfants sans nom. Et de ne pas avoir de nom depuis leur naissance les avait rendus fous. L'opinion internationale, alertée par toutes les télévisions, envoyait des secours sous toutes les formes, mais l'aide ne modifiait pas le regard porté sur ces orphelins. C'est pourquoi j'ai eu d'emblée un immense élan d'amitié et d'estime pour Catherine Derouette qui, à mon sens, travaillait aux portes de l'enfer. Son témoignage d'amour est irremplaçable. donne à tous une leçon d'humanité. Il

Docteur Xavier Emmanuelli

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Prologue

De ma place, je peux voir le coucher du soleil au-dessus des nuages: spectacle rare et extraordinaire. Les couleurs se mêlent et se fondent comme un tableau peint à la hâte. J'essaie d'imprimer dans ma mémoire cette œuvre d'art que jamais aucun homme ne saura reproduire. Mes yeux s'émerveillent et se brouillent en même temps et il me revient soudainement, comme une musique, cette phrase du petit prince de Saint-

Exupéry : « Tu sais, quand on est tellement triste, on
aime les couchers de soleil». C'est vrai, je suis triste ce soir, et j'aime ce coucher de soleil! Dans cet avion qui me ramène vers Paris, mes pensées s'envolent, des visages défilent devant moi et avec eux des sourires, des larmes, des regards apeurés et blessés La Roumanie ne laisse personne revenir intact, on y perd beaucoup d'illusions, un peu de sa foi en l'homme. Même le temps n'est pas de taille à permettre l'oubli.

Et pourtant, après un tel séjour dans ce pays, on voudrait bien garder pour soi ce qui a été vu, cacher dans un coin retiré de sa mémoire tout ce qui reste de blessure. Mais il est de mon devoir de témoigner pour que les enfants dont il est question dans ce livre et pour tous ceux qui vivent les mêmes souffrances quelque part en Roumanie, ne sombrent pas à jamais dans l'oubli des consciences! Mon avion atterrit à Paris, j'ai le cœur dans un étau. Il va maintenant me falloir vivre avec tous ces souvenirs d'enfants et les faire partager, mais qui pourra comprendre? J'ai envie de pleurer. Ce doit être la fatigue, l'émotion du retour, la séparation d'avec les enfants. Tous mes sentiments se bousculent et s'affrontent. Je quitte l'avion comme un automate. Comme c'est étrange de se retrouver en France en quelques heures! J'aperçois ma famille qui est venue m'attendre. Nous quittons l'aéroport, et la Roumanie s'éloigne inexorablement de moi. Les jours qui suivent mon retour sont difficiles. Je suis présente physiquement mais me sens sans cesse ailleurs. Je n'arrive pas à fixer mon attention. Je vis comme enfermée dans une bulle épaisse que mes souvenirs tapissent. Il faut pourtant réagir, faire le deuil des enfants que j'ai laissés à plusieurs frontières de la France. La vie doit continuer, différemment, même si je sais qu'elle sera toute remplie de leur présence.

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En cette fin du mois d'août, la chaleur de l'été s'est adoucie, je peux donc pleinement profiter de quelques belles balades dans ma Sologne natale. J'aime ces sentiers bordés de bruyères sauvages, ces étangs cachés au détour d'un chemin, ces fermes aux pierres rouges qui paraissent toujours un peu abandonnées et puis toutes ces senteurs magiques qui n'existent nulle part ailleurs. La nature est peut-être la seule thérapie dont j'ai besoin, elle m'offre le calme, la sérénité, la beauté. En marchant sur ces sentiers d'automne, j'essaye de relire l'histoire de «ma vie roumaine ». Il m'arrive alors de m'asseoir au bord d'un chemin, de fermer les yeux et de laisser mon corps s'enivrer de la douceur du vent et des odeurs qu'il apporte. Je peux alors me glisser doucement au cœur de ma mémoire.

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Première partie

Chapitre 1 Une décision pas comme les autres

L'année 1991 était tout juste entamée, il faisait froid comme tous les soirs d'hiver. Je ne savais pas encore que ce soir-là allait être différent, qu'il allait complètement changer le cours de mon existence. Je me souviens avec précision de cette soirée pas ordinaire et peux sans difficulté effectuer ce saut dans le temps pour revivre mon histoire. J'y reviens comme si c'était aujourd'hui. Il est six heures à peine, la nuit tombe déjà. Je rentre de mon travail, fatiguée, un peu découragée par ce quotidien trop banal qui a fini par m'envahir et que je supporte de moins en moins. Alors pour me donner l'illusion d'une évasion, j'allume la télévision et m'écroule dans un fauteuil. Un peu de fantaisie en conserve ne me fera pas de mal après tout. Le petit écran m'offre un feuilleton sans intérêt que je regarde tout de même, histoire de me changer les idées.

Mais mon esprit est ailleurs. Je pense à mon travail à la crèche, où je suis depuis trois ans déjà, et qui ne me passionne pas. Je ne m'y sens pas du tout à ma place. Depuis quelque temps, j'ai laissé la routine s'installer comme une sangsue, avec une monotonie qui emprisonne mon enthousiasme. J'ai besoin de liberté, d'espace, d'action, d'autre chose en tout cas. Pourtant j'aime mon métier. J'ai choisi d'être éducatrice comme on choisit de vivre une grande aventure. Je pensais, au moment de mon choix, que l'éducation était un objectif formidable dont chaque enfant pouvait bénéficier et auquel je devais prendre part. Je crois aujourd'hui que nous ne faisons pas nos choix complètement au hasard. Il y a, dans mon histoire, une certaine logique, comme un fil conducteur qui m'indique un chemin. Ma vie a commencé simplement. Je suis née dans une famille chrétienne et unie. Nous étions six enfants ou plutôt huit puisque nous étions «famille d'accueil» pour Anne et Dominique, qui sont restés des membres indispensables à notre «tribu» familiale. Cette enfance a certainement orienté mes choix futurs. Tout comme mon engagement chez les Guides de France a largement contribué à faire de moi la femme que je suis aujourd'hui. Mais ce soir-là, devant mon poste de télévision, je regarde les images du film comme pour me laver des tensions de la journée. Il est déjà tard quand la sonnerie du téléphone me fait sursauter. Je suis étonnée car, à cette heure tardive, il est rare que quelqu'un m'appelle.

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Allô, c'est Aline de « Médecins sans frontières », voulez-vous toujours partir avec nous? » J'ai répondu « oui» sans réfléchir.
«

« Alors c'est d'accord,

vous prenez l'avion pour

la Roumanie le 1er mars»
Lorsque je repose le combiné, mon cœur bat la chamade. Je fixe stupidement mon téléphone un moment. Pourquoi ai-je dit « oui» si vite? Depuis les premiers entretiens avec M.S.F. , il s'est passé plusieurs mois et je n'envisageais plus du tout l'éventualité d'un départ. A cette époque, je cherchais à changer de travail. Une amie m'avait parlé de cette mission éducative en Roumanie: Programme assez exceptionnel pour cette ONG (Organisation Non Gouvernementale) spécialisée dans l'urgence médicale. La particularité de l'intervention demandait à
«

Médecins

sans

frontières»

de

recruter

des

spécialistes dans les domaines de l'éducation, de la psychologie, de la rééducation motrice pour venir en aide à une catégorie d'enfants différents. Il s'agissait donc pour moi d'un travail d'éducatrice en santé mentale. J'essaye de rassembler mes esprits. Depuis le temps que je rêve de partir, que je cherche à donner plus de sens à mon existence, que j'espère ne plus faire partie de ces spectateurs anonymes, révoltés et démunis devant toutes les souffrances des Hommes. Etre acteur et contribuer enfin à la construction d'un monde plus doux, plus tendre et plus humain, quelle chance!

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C'est étonnant comme une vie peut changer en quelques secondes. Il suffit quelquefois d'un téléphone qui sonne au bon moment. Je prends conscience que j'ai enfin la possibilité de donner une âme à mes rêves. Je n'ai pas envie de dormir et reste une partie de la nuit à retourner ce départ dans tous les sens. Les questions se bousculent dans ma tête. Serai-je à la hauteur? Il me revient en mémoire, comme une claque en pleine figure, des reportages vus à la télévision; des regards d'enfants squelettiques. Pourrai-je les su pporter ? L'angoisse monte. Je peux toujours rappeler M.S.F. et dire que j'ai réfléchi, que je ne pars plus. Je tourne et me retourne dans mon lit sans parvenir à trouver le sommeil, ni de solutions à mes inquiétudes. Je finis par m'endormir et, lorsque le réveil sonne, je me demande si je n'ai pas rêvé. Le froid de ce matin me fait traîner au lit et je pense déjà à mon départ: je sais que je dois partir. Finies les interrogations et la panique de la nuit. Je vais maintenant me préparer et l'annoncer à mes proches, rapidement, pour être sûre de ne plus changer d'avis. Ce matin-là, je pars travailler avec plus de couleurs dans la tête. En arrivant à la crèche, je cherche la directrice partout pour la mettre au courant de mes projets. Elle n'est pas arrivée. J'attends donc mais ne tiens pas en place. Je me sens un peu nerveuse et la matinée traîne en longueur.

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