Aux origines de l'identité réunionnaise

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296277229
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AUX ORIGINES DE L'IDENTITÉ RÉUNIONNAISE

Illustration de couverture:

Indiens et nègres de La Réunion. Dessin de Mettais d'après une photographie de M. Bévan. Le Tour du Monde. Nouveau iournal de voyages, 1862 (2ème semestre).

1993 ISBN: 2-7384- 1885-6

@ L'Harmattan,

Sonia CHANE-KUNE

AUX ORIGINES DE L'IDENTITE REUNIONNAISE
~ ~

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 002 Paris

Introduction

L'objet de ce livre est la Réunion d'avant 1946, date à laquelle l'île cesse d'être une colonie et devient un département français. Le présent de cette île est accablé de difficultés, son avenir lourd d'incertitudes. Cette plongée dans la Réunion d'autrefois, qui ne prétend nullement traiter de façon exhaustive l'histoire de l'île, a plutôt pour but de faire resurgir tout ce qui, dans ce passé, peut aider à comprendre le présent et à envisager le futur. Depuis 1990, on a d'autres raisons de parler de la Réunion que les déchaînements naturels qui la secouent périodiquement. Aux destructions cycloniques et aux éruptions volcaniques chroniques, sont venus s'ajouter les bouleversements sociaux dont le plus spectaculaire a été les émeutes du Chaudron de février 1991. Avec son chômage impressionnant, ses inégalités de moins en moins bien supportées et sa jeunesse de plus en plus menacée, la société réunionnaise traverse une crise aiguë. Certes, depuis une trentaine d'années, bien des progrès mit été accomplis et se sont traduits dans des réalisations nombreuses et variées. La situation des Réunionnais s'est incontestablement améliorée. Comparée à d'autres pays et d'abord aux îles voisines, la Réunion fait figure d'île riche et opulente: les populations ne s'y trompent pas, et les statistiques qui mesurent les niveaux de richesse individuels et collectifs confirment leur impression. Mais, à eux seuls, les événements du Chaudron ont mis à nu les contradictions de la société réunionnaise trop souvent dissimulées sous les bilans chiffrés, les masses financières globales et les réalisations clinquantes.

Même si elles s'expriment plus violemment aujourd'hui, ces contradictions sont anciennes et n'épargnent ni l'économique ni le social ni le politique. D'un point de vue économique, on constate par exemple une augmentation continue des revenus et de la croissance alors même que la part des richesses créée dans l'île stagne: tout se passe comme si les transferts financiers bloquaient le développement économique local. Dans le domaine social, on constate que c'est précisément au moment où la législation sociale appliquée à la Réunion tend à se rapprocher de la législation nationale que les mécontentements s'intensifient. Si indispensables qu'elles soient, les allocations financières ne suffisent plus à satisfaire les revendications. Sur le plan politique, alors que la décentralisation confère davantage de pouvoirs aux régions, on voit sur bien des points, notamment institutionnels, la volonté de se rapprocher de la métropole se manifester de plus en plus fréquemment. Même si l'interprétation de ces évolutions varie selon les besoins de la thèse défendue, reste l'essentiel: les Réunionnais sont en train de vivre une des plus importantes périodes de mutation de leur histoire. Des mutations décisives

L'île avait fini par s'accoutumer à une situation certes pénible, mais dont le schéma était relativement simple et les rôles bien identifiés. Ces dernières années, les repères et les habitudes ont vacillé et l'on est entraîné dans l'incertitude. Les changements sont de tous ordres, aussi bien au plan interne qu'au plan externe. A l'interne d'abord. Dans la nouvelle équation politique, les clivages traditionnels ne sont plus aussi clairs que par le passé. L'irruption inattendue dans le monde politique d'un personnage très controversé et se présentant comme apolitique a accéléré la fin d'un duel droite-gauche dont beaucoup commençaient à se lasser. Elu à la présidence de la Région à la place des édiles habituels, Camille Sudre a non seulement bousculé les positions acquises, mais a prétendu se faire le porteparole d'une grande partie des mécontents, des contestataires, des déçus qui ont pu ainsi, d'une manière 6

superficielle, sanctionner une approche des problèmes et un mode de gestion que l'ampleur des besoins avaient rendus inadéquats. Pour la première fois, un vote sanction non lié à la question du statut a été possible, vote de mécontentement que l'attribution du RMI a permis aux plus démunis d'exprimer sans trop se soucier des habituelles contraintes et menaces. Ce n'est pas seulement d'ailleurs dans le domaine politique que le RMI a provoqué des changements. Cette mesure sociale a eu des conséquences parfois inattendues dans d'autres secteurs. Il faut en effet constater l'ampleur du phénomène provoqué par cette nouvelle allocation et s'attarder sur la place qu'elle occupe désormais dans la société réunionnaise. Appliquée dans un contexte économique très difficile où le taux de chômage avoisine les 40% et où les possibilités d'insertion sont très faibles, cette mesure a rapidement été amputée des perspectives d'insertion pour devenir ce qu'on appelle dans l'île "l'argent gratuit". Considéré le plus souvent comme un revenu traditionnel, le RMI entre même parfois en concurrence avec les mesures liées au travail, surtout au travail agricole. Ce phénomène a pris rapidement une telle ampleur qu'il est devenu un des arguments principaux des partisans de ce qu'on appelle dans l'île "l'égalité sociale". Depuis une dizaine d'années, le débat déjà ancien sur cette égalité sociale a en effet resurgi. Bien que le statut départemental ait surtout été revendiqué pour des raisons sociales, aucun gouvernement de la IVème ou de la Vème République, de droite ou de gauche, n'a pu répondre à l'attente des départementalistes de 1946, c'est-à-dire des élus de gauche qui demandaient avant tout l'égalité sociale avec la métropole Au nom des spécificités locales, les prestations sociales ont été appliquées de façon partielle, souvent à des taux plus faibles. Certaines d'entre elles, jugées inadaptées, n'ont d'ailleurs jamais été étendues aux DOM. Mise en sommeil pendant quelques décennies, cette revendication est revenue à l'ordre du jour, toujours portée par la gauche locale. En témoigne en 1986 le coup d'éclat des députés communistes qui démissionnent de l'Assemblée Nationale pour protester contre la "parité sociale" nouvellement instituée dans les DOM. En 1988, lors de la campagne présidentielle, François Mitten-and prend partie dans le débat et s'engage, s'il est réélu, à réaliser l'égalité 7

sociale. Quelques années plus tard, en 1992, l'essentiel du programme du futur Président de la Région porte toujours sur l'égalité sociale. Elu, il met son mandat dans la balance: l'égalité sociale totale et immédiate ou sa démission. Ainsi dans le même temps qu'avec la décentralisation, les pouvoirs locaux sont accrus et le respect des spécificités de plus en plus préconisé, la demande d'un régime social identique à celui de la métropole se fait pressante. Bien des progrès ont pourtant été réalisés. L'extension des lois sociales, quoique encore incomplète, s'est accélérée au cours de la dernière décennie. Mais, paradoxalement, ces lois coïncident avec un renforcement du mécontentement et une aggravation du malaise social. Tout se passe comme si la distribution de toutes sortes d'allocations ne suffisait plus pour compenser les inégalités. Celles-ci sont sans doute moins fortes -en tout cas moins visibles- que par le passé, mais elles deviennent de plus en plus insupportables. Les revenus augmentent mais les besoins plus encore, et l'incapacité de les satisfaire engendre des frustrations qui débouchent parfois sur des violences collectives ou individuelles. Cette évolution des comportements est encore à rapprocher de l'élévation du degré d'instruction. Même si le système scolaire souffre encore de nombreuses déficiences, il est incontestable que les jeunes sont dans l'ensemble mieux formés que leurs parents et nourrissent donc des exigences que ces derniers n'auraient pas imaginées. Les événements extérieurs ne sont pas non plus sans influence sur l'évolution en cours, ils provoquent souvent au contraire, des comportements nouveaux. Alors que la construction européenne, qui concerne totalement la Réunion en tant que région intégrée, s'accélère, on voit apparaître un élan de plus en plus fort en faveur de la coopération régionale dans l'océan Indien. D'un côté donc, des programmes et des financements spéciaux tendent à rapprocher la situation socio-économique de la Réunion et des DOM en général de celle des régions européennes. De l'autre, on s'efforce de donner corps à une Commission qui regroupe l'ensemble des îles du sud-ouest de l'océan Indien, îles fort différentes les unes des autres et qui connaissent bien des mutations elles aussi. Insistons en effet sur les changements en cours dans la région. Signalons 8

notamment la situation de Madagascar qui traverse actuellement une grave crise institutionnelle et s'est rapprochée de la France après l'échec de sa révolution socialiste. Mentionnons également le décollage économique de l'île Maurice permis par les zones franches et le tourisme, nation qui a aussi le rare privilège, dans cette région du monde et parmi l'ensemble des pays en voie de développement, d'être une démocratie. N'oublions surtout pas de souligner les bouleversements politiques en cours en Afrique du Sud. Les formidables changements qui secouent la planète depuis 1989, même s'ils n'ont pas de conséquences directes sur la Réunion, ne sont pas non plus sans exercer une sourde influence sur les mentalités. L'implosion du bloc de l'Est et la fin de la guerre froide ont entraîné par exemple des modifications dansla représentation que l'on se fait de l'importance stratégique de l'île en tant que base française dans l'océan Indien. Sans doute, située à l'extérieur du Canal de Mozambique, la Réunion n'a t-elle jamais été une base stratégique vraiment importante, avec ou sans le Canal de Suez, et c'est d'assez loin qu'elle voit les gros pétroliers qui, contraints par leur taille, passent par la route du Cap pour gagner l'Atlantique. Toutefois, avec cette île, la France dispose d'une base à partir de laquelle elle peut rayonner dans une grande partie de l'océan Indien et particulièrement vers les autres territoires français de la région qui, même non peuplés, présentent un intérêt stratégique certain. C'est le cas des Iles Eparses, par ailleurs très convoitées, qui permettent le contrôle du Canal de Mozambique. C'est le cas aussi des Terres Australes et Antarctiques Françaises qu'on avait imaginé, pour parer aux tensions suscitées par Mururoa dans le Pacifique, d'utiliser comme Centre d'expérimentation nucléaire. Reste qu'avec la fin de la guerre froide, l'utilité stratégique de la Réunion apparaît encore moins évidente Une plongée dans l'histoire

C'est donc dans un contexte mouvant que les Réunionnais ont à faire face à de graves problèmes économiques et sociaux, un contexte si troublant qu'au-delà 9

des préoccupations immédiates, il donne une urgence extrême à la quête identitaire. Depuis une quinzaine d'années déjà, l'identité constitue une des sources principales d'interrogation à la Réunion. La réforme régionale de 1982 et la proclamation du respect du droit à la différence qui l'a accompagnée ont favorisé l'émergence de revendications identitaires qui jusque-là ne s'étaient guère exprimées. Contrairement aux Antilles françaises et à l'ensemble de l'Afrique noire francophone, la Réunion n'a pas été concernée par le mouvement de la Négritude apparu dans les années 30. A cette époque, les intellectuels étaient rares à la Réunion puisque le système scolaire y est beaucoup plus récent qu'en Martinique. Ils étaient en outre exclusivement issus de familles blanches aisées et avaient étudié en métropole. Plutôt que l'identité réunionnaise, c'était la défense de la civilisation en tant que "culture française sous les tropiques" qui leur importait. Les interrogations sur l'identité réunionnaise, qui sont apparues aussi bien chez les intellectuels qu'au sein de la population, n'ont d'ailleurs encore donné lieu qu'à peu d'études générales, même si des articles de plus en plus nombreux posent les jalons de cette réflexion. C'est précisément d'une réflexion sur l'identité réunionnaise qu'est né cet ouvrage. WOn peut aborder la question de l'identité par bien des entrées. Pour plusieurs raisons, j'ai choisi la démarche historienne. D'une part parce qu'à la Réunion les différents discours sur l'identité se réfèrent tous au passé en privilégiant telle ou telle période ou telle série d'événements. Il m'a donc semblé nécessaire de tenter de reconstituer, au-delà de ces choix, une mémoire aussi globale que possible dont on suivrait l'évolution. Certes, grâce au développement de l'Université, l'histoire de l'île est un thème très étudié. Mais, nous l'avons vu, il s'agit plutôt ici de faire remonter du passé, à partir notamment des travaux des historiens, ce qui permet de comprendre le présent, et de mettre ainsi en évidence l'évolution des relations entre les différents modes de la société réunionnaise. D'autre part, parler d'identité c'est aussi parler d'histoire et la tentation de le faire est d'autant
(1) CHANE-KUNE (5), Identité réunionnaise, Analyse géopolitique, Thèse de Doctorat de géopolitique, Paris VIII, 1991. 10

plus forte que le passé à la Réunion n'est pas si lointain. Trois siècles et demi, telle est pour nous la longue durée. La Réunion d'autrefois, qu'on appelle en créole la Réunion du temps longtemps, est encore à nos portes. Cet ouvrage est le résultat de cette plongée dans le passé. Il se termine en 1946, année qui marque une rupture décisive et conditionne le futur de l'île. La loi de 1946, qui fait des "quatre vieilles colonies" des départements, a été désirée pour des raisons sociales. Il s'agissait de soulager la misère des plus démunis et de renforcer l'égalité des droits politiques. Les changements n'auront pas été immédiats dans les faits et encore moins dans les mentalités. Mais, dès lors qu'ont eu lieu les modifications institutionnelles, tout un processus s'est engagé qui s'est traduit, dans tous les domaines, par de grands bouleversements. C'est aussi à cette époque qu'on cesse d'enregistrer des arTivées massives de populations. Dorénavant, l'augmentation de la population se fait davantage par accroissement naturel que par immigration. Ce livre se termine donc sur la photographie de la société réunionnaise, aussi nette qu'on l'a pu, juste avant qu'elle ne connaisse de très amples transformations. Suivre l'évolution de la Réunion jusqu'en 1946 et décrire la situation de l'île à la veille de la départementalisation, voilà qui devrait permettre de comprendre les échecs et les réussites, les refus et les adhésions du temps présent. Questions de méthode

Pour suivre dans la durée l'évolution de la société réunionnaise à travers ses différents modes, on a choisi une présentation chronologique capable de faire ressortir les ruptures, les accélérations, mais aussi les permanences. Le découpage entre les périodes, toujours contestable, a été opéré en fonction des changements fondamentaux intervenus dans l'île. Adoptant en effet la distinction établie par Fernand Braudel entre les temps courts et les temps longs, entre l'histoire événementielle, l'histoire conjoncturelle et l'histoire de longue durée, c'est l'évolution interne de la société réunionnaise que je souhaite retracer. Comme le note Yves Lacoste, "les difficultés des diverses sociétés insulaires ne peuvent se réduire à un rapport de 11

dépendance

compte des contradictions internes." (I) C'est précisément

C..) et, pour chacune d'elles, il faut tenir

pour cette raison qu'on abandonne ici le découpage traditionnel, calqué sur celui de l'histoire de France, pour un découpage plus proche de l'histoire de la Réunion, même si celle-ci a largement été influencée par l'histoire de France. On peut distinguer, jusqu'en 1946, deux grandes périodes que sépare la date charnière de 1848, année de l'abolition de l'esclavage. Cette année-là, le système social est transformé: l'asservissement de la plus grande partie de la population, sur lequel reposait le système de production, est supprimé. Par ailleurs, les influences culturelles se diversifient, avec l'arrivée massive de populations d'origines différentes. Après Madagascar et l'Afrique, le recrutement de la main-d'œuvre se fait en effet de plus en plus à partir du continent asiatique d'où arrivent essentiellement des Indiens et des Chinois. Ainsi, après avoir évoqué l'absence de matrice culturelle avant la colonisation de l'île, on considérera ces deux grandes périodes. Celle de l'esclavage (1690-1848), contexte dans lequel prend naissance la culture créole, puis celle qui commence avec l'abolition de l'esclavage et prend fin avec la départementalisation. Durant ce siècle, les travailleurs engagés ou libres débarquent à la Réunion, et l'on peut dès lors, à l'arrivée de ces nouvelles populations venues de l'Inde ou de la Chine, parler de culture réunionnaise. A l'intérieur de chacune de ces périodes, on distinguera, en fonction des changements d'orientation économique -surtout agricole-, des sous-périodes qui, bien souvent, sont liées aux transformations sociales. Le peuplement de la Réunion s'est fait de façon variée et multiple, et a donné naissance à une société d'autant plus complexe et plus difficilement saisissable qu'elle 'se caractérise aussi par la surdétermination constante qu'exerce sur elle la métropole. Edouard Glissant, dans son grand travail sur les Antilles, Le Discours antillais, se propose d"'accumuler à tous les niveaux", car "c'est la technique la
(I) LACOSTE (Y), Ces îles où l'on parle français, Hérodote, 1984, n° 37-38, pp. 3-30. 12

plus appropriée de dévoilement d'une réalité qui elle-même

s'éparpille".

(1)

On tentera de s'inspirer de cette méthode

pour collecter d'une façon aussi large que possible tout ce qui, dans le passé, permet de comprendre la société réunionnaise d'aujourd'hui. Pour rendre lisible cette accumulation, il est nécessaire de regrouper les divers traits de la société réunionnaise autour d'un certain nombre de variables, même s'il est fort à craindre que ce regroupement ne rende pas compte de la totalité du réel. Quatre grandes variables peuvent être retenues dont nous suivrons l'évolution à travers le temps. Comme il s'agit d'un territoire peuplé pour des raisons économiques, le plus souvent au gré des décisions et des besoins de la métropole, la variable économique doit être prise en compte la première. On analysera donc, notamment, l'évolution: - des relations économiques de l'île avec la métropole, d'une part, avec la partie de l'océan Indien à laquelle elle appartient, d'autre part, - des cultures pratiquées et du mode de création des richesses, - des modes d'exploitation des terres. Dans l'étude de cette variable, on s'intéressera également à l'emploi qui a toujours été, à la Réunion, une source de difficultés. Pénurie ou abondance de maind'œuvre: l'équilibre a rarement été atteint. On essaiera également de décrire les diverses attitudes adoptées face au progrès technique et aux innovations. La deuxième variable, nous la désignerons par "expression". A travers elle, nous apparaîtront les représentations que se font les Réunionnais sur leurs conditions de vie. Là-dessus, les sources sont évidemment très inégales selon les différents groupes ethniques, surtout dans les premiers temps de la colonisation. Il faudra parler ici du créole réunionnais dont les origines sont lointaines et qui, devenu la langue de tous, blancs et noirs, colons et esclaves, constitue sans doute le premier élément élaboré en commun par tous ces hommes d'origines différentes. Son
(1) GLISSANT (E), Le discours antillais, Seuil, 1981. 13

rôle unificateur se vérifie toujours, il est, avec le territoire, l'une des composantes essentielles de l'identité réunionnaise et il est aussi devenu un enjeu politique important. Nous nous pencherons également sur le religieux et les croyances. Facteur d'unification d'ethnies différentes et pilier de l'ordre social dans la société esclavagiste, le catholicisme a été introduit très tôt dans l'île et a été adopté par la grande masse de la population. Il convient toutefois de s'interroger sur ce succès quantitatif. Y a-t-il eu abandon total de la religion d'origine, pratique simultanée de deux: rites, ou encore réinterprétation des rites chrétiens en vue de les intégrer à la religion première? L'accent sera mis également sur l'origine des nombreuses croyances populaires et pratiques empiriques qui, du fait du peuplement pluriethnique de l'île, revêtent des aspects multiples. La quatrième variable, "structures sociales et politiques", nous permettra de suivre l'évolution de l'organisation de la société et de comprendre pourquoi les critères de détermination des classes sociales ne sont pas seulement aujourd'hui liés à l'économique mais aussi aux origines ethniques. Politiquement, la Réunion a toujours été une île française. Avant de devenir département puis région d'Outre-mer, elle était une colonie française. Mais si les relations de l'île avec sa métropole sont constantes, elles sont aussi ambiguës, oscillant toujours entre l'intégration totale et une plus grande autonomie de la Réunion. Par ailleurs, l'île fait partie de l'archipel des Mascareignes et, plus largement, des îles du sud-ouest de l'océan Indien. Ces îles ont connu des évolutions parfois parallèles, mais leurs relations n'ont pas toujours été non plus des plus aisées. Cette double appartenance est décisive. Elle a donné lieu à des représentations diverses et contradictoires dont il est nécessaire de suivre l'évolution dans le temps pour comprendre la situation actuelle, les passions qu'elle suscite et l'avenir dont elle est porteuse.

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Les débuts du peuplement (1502 - 1690)

Par sa géographie, la Réunion appartient à l'océan Indien mais, dès l'origine, la France a été le principal acteur de scm histoire. Ce sont des navigateurs arabes qui ont, sinon découvert, au moins aperçu les îles de l'archipel des Mascareignes. Ils leur attribuèrent des noms et les représentèrent sur les cartes qu'ils établirent. En effet, la Réunion "figurait sous des noms arabes sur des cartes trouvées aux mains des Nakhoudas de la côte d'Afrique par les premiers marins portugais qui pénétrèrent dans l'océan Indien."(}) L'itinéraire emprunté par Vasco de Gama lors de ses deux voyages en Inde, l'indication de ces îles avec leurs noms arabes sur les cartes dressées par les Portugais, le passage systématique de toutes les flottes portugaises par le canal de Mozambique, autant d'éléments qui laissent supposer que les navigateurs portugais ne découvrirent pas, dès leur arrivée dans l'océan Indien, ces trois îles situées à l'est de Madagascar. La date exacte de leur découverte est d'ailleurs incertaine et diffère selon les auteurs. Pour Toussaint, celleci s'échelonnerait de 1511, époque où l'on découvrit la Réunion et Maurice, à 1538, année de la découverte de Rodrigues. Pour Guët, les trois îles ont été découvertes en
(1) 21. TOUSSAINT (A). lIistoire des îles Mascareignes. Berger-Levrault. p.

même temps mais un peu plus tard, en 1528. (1)Par contre, ils sont unanimes sur l'identité de celui qui, le premier, s'arrêta dans l'une de ces îles, la Réunion: Pedro Mascarenhas, dont le nom est à l'origine de l'appellation de cet archipel. Découvertes, ces îles ne sont pas pour autant connues des navigateurs et resteront inhabitées. Leur peuplement se fera à des époques différentes mais toujours sur le même schéma: escales sur la route des Indes, installations provisoires, peuplement définitif.

Le temps des escales Il est peu probable que cette île, découverte et baptisée par les Portugais, leur ait servi d'escale sur la route des Indes. Il est vrai qu'à cette époque le Portugal disposait de tant d'établissements sur la carreira de India que s'y arrêter était secondaire. Pourtant, ils y laissèrent, lors de leur passage, des porcs et des chèvres qui s'ajoutèrent aux animaux déjà présents et que trouvèrent en très grande quantité d'autres navigateurs européens, anglais et surtout hollandais, qui y firent relâche à partir de 1613, comme le relatent quelques-uns de leurs récits qui sont parvenus jusqu'à nous. Samuel Castleton, capitaine du navire anglais "The Pearl" qui s'arrête dans l'île du 24 mars au 1er avril 1613, note: "Les gens ont découvert un étang couvert de canards et d'oies sauvages. (...) Ils y pêchent de grosses anguilles aussi savoureuses qu'en aucun pays du monde; elles n'étaient nullement farouches et lorsqu'on les manquait, elles allaient seulement deux ou trois mètres plus loin où on pouvait les prendre tout à son aise. (...) On y trouve une grande quantité de tortues de terre et de mer, des cabris, les eaux y sont pures, les cascades se voient au large, au milieu d'un manteau de forêt." Et c'est pourquoi "frappé par l'aspect du magnifique manteau de ses forêts descendant
GUET (M-O, Les origines de l'île Bourbon, Librairie Militaire de L. Beaudoin et Cie. 1885. (1)

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jusqu'au

rivage,

(il) la dénomme en hommage

à sa

patrie: England's

Forest". (1)

Le Hollandais Guillaume

Bontekoë qui, à bord du "Niew Hom", fit escale dans l'île en juin 1619 rapporte, lui aussi, "qu'il y avait beaucoup d'oies, de pigeons, de perroquets gris et beaucoup d'autres oiseaux. On en voyait souvent jusqu'à vingt ou vingt-cinq à l'ombre sous le même arbre et qui ne s'envolaient point et se laissaient tuer sans quitter leur place. Il y avait aussi de fort beaux poissons, tels que des carpes, des meuniers et une espèce de saumon de fort bon goût."(2) Quant à Thomas Herbert, de passage dans l'île en décembre 1617, il note qu"'il n'y a point d'autres créatures sur cette île que des oiseaux. " Cette terre fut donc appréciée par tous ceux, Anglais et Hollandais, qui eurent l'occasion de l'aborder. Mais ni les uns ni les autres ne décidèrent d'en prendre possession et de la peupler, se contentant de s'y arrêter pour se reposer et se ravitailler. Ce n'est que plus tard que les Français s'intéressèrent à l'océan Indien. Dans un premier temps, les voyages furent surtout le fait de particuliers avant qu'une organisation ne fût mise en place avec le soutien de la Compagnie des Isles d'Amérique, alors en pleine prospérité et qui voulait étendre ses activités à l'océan Indien. Deux navires quittent la France en 1638, l'un pour explorer la Mer Rouge et s'arrêter à Madagascar, l'autre, le Saint-Alexis, pour se rendre à Maurice. Une fois arrivés aux Mascareignes, les Français apprennent que Maurice est déjà occupée par les Hollandais et prennent possession des deux autres îles encore désertes de l'archipel. C'est Salomon Goubert qui officia à Bourbon au cours d'une cérémonie durant laquelle les armes du Roi de France furent fixées sur le tronc d'un arbre. Cette prise de possession ne fut cependant pas le point de départ du peuplement de l'île. Les Français se préoccupent en effet exclusivement de leur implantation à Madagascar. En 1642, sous l'impulsion de Richelieu, la "Société de l'Orient" est créée pour "le commerce de la mer des Indes et de la Chine" et reçoit
(1) LEGUEN (M), Histoire de /'ile de la Réunion. L'Hannattan. 1979, p. 14. (2) Archives Nationales (A.N.) Colonies, C 3-1, Correspondance générale.

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l'autorisation de prendre possession de "Madagascar et autres îles adjacentes au nom de Sa Majesté très chrétienne." En 1643, la Société envoie à Madagascar deux administrateurs, Pronis et Fouquembourg, et une quarantaine de volontaires. Pronis renouvelle les prises de possession faites cinq ans plus tôt mais aucune décision n'est prise pour peupler Bourbon. A Madagascar, il fonde sur une presqu'île un établissement qu'il nomme FortDauphin et qui reçoit régulièrement la visite de bateaux français. Ils y amènent de nouveaux colons et repartent avec diverses denrées. Mais si tout se passe bien entre la Société de l'Orient et Fort-Dauphin, les relations entre les colons de Pronis et les Malgaches sont loin d'être parfaites, même si elles sont améliorées par des mariages entre Français et Malgaches. Rapidement, les rapports entre Pronis et ses colons se détériorent au point de se terminer par l'arrestation et l'emprisonnement de l'administrateur par ses subordonnés. C'est précisément cet épisode qui est à l'origine du premier peuplement de Bourbon. Le temps des installations provisoires

Une fois libéré, Pronis arrêta douze des mutins et les envoya dans l'île toujours déserte où ils restèrent pendant trois ans. Ils "n'y ont vécu que de chair de porc sans pains, biscuits, ni riz C..) Ils n'ont pas eu le moindre accès de fièvre, douleurs de dents ou de têtes quoiqu'ils fussent nus, sans chemises, habits, chapeaux ni souliers y ayant été portés et laissés avec chacun un caleçon, un bonnet et une chemise de grosse toile; et comme ils croyaient y rester toute leur vie, ils se résolurent d'aller ainsi, afin d'épargner ces vêtements. (...) Quelques-uns d'entre eux qui y allèrent malades. retrouvèrent leur santé." (1) Quant à l'île, ils la comparent à un "paradis terrestre" et les descriptions qu'ils en font complètent celles des navigateurs anglais et hollandais: "Les étangs et rivières fourmillent de poissons, il n'y a ni crocodiles, ni serpents nuisibles à l'homme, ni insectes fâcheuses. (...) La terre est très fertile et grasse. Le
(1) A.N. Colonies, C 3-1, Notes extraites de L'histoire des l'()yages. 1701.

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tabac y vient le meilleur qui soit au monde, les melons, dont la graine a été portée par les exilés, sont très savoureux, ce qui fait juger que toutes sortes de légumes et fruits y viendront à merveille. Les eaux sont pures et très excellentes et il fait beau les voir tomber le long des ravines des montagnes de bassin en bassin en forme de cascades. Les bois sont très beaux dans lesquels il y a lieu de s'y promener, n'étant pas embarrassés d'épines et de buissons. Il y a du poivre blanc en quantité, de l'ébène et beaucoup d'autres bois de diverses couleurs dont les uns sont propres à bâtir des maisons et navires, les autres portant des gommes ainsi que les benjouins qui s'y trouvent en quantité. "(1) Entendant les propos élogieux des douze rebelles sur cette île, Flacourt, le nouveau gouverneur de Fort-Dauphin prit deux initiatives. La première fut d'y envoyer quatre génisses et un taureau, la seconde de la nommer Bourbon, "ne pouvant en trouver qui put mieux cadrer à sa bonté et à sa fertilité." L'île fut donc à nouveau déserte à partir de 1649. Elle va le rester pendant cinq ans avant de servir encore une fois de prison. En effet, en 1654, Flacourt condamna un colon de Fort-Dauphin, accusé de plusieurs trahisons, à s'exiler à Bourbon. Il s'y rendit en compagnie de sept Français et de six Malgaches qui désiraient cultiver du tabac. Ils étaient dans l'île depuis plus de trois ans déjà lorsque des flibustiers mirent fin à leur séjour à force de mensonges et de promesses flatteuses destinées surtout à obtenir des vivres gratuitement. Après leur avoir expliqué que Fort-Dauphin n'existait plus, ce qui laisse supposer que les habitants de Bourbon n'avaient que peu de visites de cette colonie, et que leurs produits se vendaient bien en Inde, ils réussirent à les convaincre de quitter l'île et leur proposèrent de les conduire en Inde moyennant des vivres. Bourbon se trouva encore une fois déserte, tandis que ses habitants trop crédules connaissaient les pires malheurs en Inde. Ces installations sporadiques sur cette terre de plus en plus connue et appréciée soulèvent des interrogations. Nous n'avons pas de réponse certaine pour expliquer cette
(I) ibid. 19

situation mais nous pouvons proposer un certain nombre d'hypothèses. Peut-être la trop grande proximité de Madagascar rend-elle secondaire, aux yeux des agents français sur place, le peuplement de Bourbon? L'absence de ports naturels, comme l'ont remarqué les douze premiers exilés, peut aussi être un élément de réponse. Ou alors l'absence de femmes lors de chaque installation incite-t-elle les hommes à partir quand l'occasion se présente? L'île ne sera plus déserte Il faudra attendre 1663, soit vingt-cinq ans après la première prise de possession par les Français, pour que Bourbon accueille, sur l'initiative d'un colon de FortDauphin, ceux qui allaient marquer le point de départ de son peuplement définitif. C'est en effet Louis Payen qui décida d'aller vivre à Bourbon en compagnie d'un autre Français et de dix Malgaches. La présence de trois femmes parmi les Malgaches envenima cependant très vite les relations entre les Malgaches et les Français et les premiers allèrent s'installer dans les montagnes. Les Français et les femmes malgaches établirent, eux, leur habitation là où avaient vécu les derniers habitants de l'île, "au bord d'une rade, à l'ouest de l'île, près de la chute d'une fontaine. (.o.) Elle était entourée de tabac, de racines et d'herbes potagères dont ils avaient porté des graines. Ils tenaient dans un enclos quantité de cochons et de cabris pour leur commodité et pour les vendre aux étrangers."(1) Ils restèrent ainsi jusqu'en 1665, jusqu'à ce qu'une nouvelle compagnie prenne le relais de cette initiative privée. Il s'agit de la Compagnie des Indes Orientales, créée sous la pression de Colbert juste après la disparition de la Société de l'Orient et à laquelle Louis XIV concède la propriété de Madagascar et des îles adjacentes. Il est décidé par cette Compagnie de faire de Bourbon une sorte d'infirmerie pour les malades de Fort-Dauphin. Pour mener à bien ce projet, on recrute des volontaires dans les provinces françaises, on nomme un responsable et c'est ainsi que le 9 juillet 1665, la
(1) A.N. Colonies. C 3-1. Notes sur les commencements de Bourbon.

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