AVENIR D'UNE DÉSILLUSION

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Les auteurs proposent, à partir de Freud et Lacan, un parcours en association libre de la psychanalyse révélant quelques vérités " oubliées ". Une levée du refoulement qui redonne à des concepts aujourd'hui galvaudés tout leur tranchant : le désir inconscient, le rêve, la structure du sujet, la cure, le père…, sans écarter les rapports de la psychanalyse au social, c'est-à-dire aussi sans épargner les psychanalystes et leurs institutions.
Publié le : mercredi 1 novembre 2000
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EAN13 : 9782296423039
Nombre de pages : 204
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Avenir d'une désillusion

Collection Études psychanalytiques dirigée par Alain Julien Brun et Joël Bernat

La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

Déjà parus

Joël BERNA T, Le processus psychique et la théorie freudienne. Au-delà de la représentation, 1996. Martine DERZELLE, La pensée empêchée, Pour une conception psychosomatique de l'hypocondrie, 1997. Thémélis DlAMANTIS, Sens et connaissance dans le freudisme, 1997. Yves GERIN, Souffrance et psychose, 1997. Filip GEERARDYN, Gertrudis VAN DE VIJVER, (dir), Aux sources de la psychanalyse, 1997. Yves MATISSON, Approche psychanalytique du trouble sensoriel des mots, 1998. Houriya ABDELOUAHED, La visualité du langage, 1998. Stéphane LELONG, Fantasme maternel et folie, 1998. Patrick DI MASCIO, Freud après Auschwitz, 1998. Gabrielle RUBIN, Travail du deuil, travail de vie, 1998. Franca MADlONI, Le temps et la psychose, 1998. Marie-Thérèse NEYRAUT-SUTTERMAN et collaborateurs, L'animal et le psychanalyste, 1998. Miguel Zapata GARCIA, Aux racines du religieux, 1999. Eliane AUBERT, Alzheimer au quotidien, 1999. Mohamed MES BAH, Le transfert dans le champ freudien, 1999. Gabrielle RUBIN, Le sadomasochisme ordinaire, 1999 Anne CADlER, L'écoute de l'analyste et la musique baroque, 1999. Maurice-David MA TISSON, Les mises en scènes du théâtre et du psychodrame. L'injonction spectaculaire, 2000.

Gérard GASQUET et Angel NUNEZ

Avenir d'une désillusion

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, roe Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Bava, 37 10214 Torino ITAllE

@L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9731-4

A nos enfants

Remerciements

pour la collaboration de Véronique Richard

Mais le démon de l'homme est ce qu'il y a de meilleur en lui, c'est l'homme même.
(Lettre de Freud à sa fiancée Martha du 31 mars 1885)

I
LE FOND DES TÉNÈBRES

Quel était donc le désir de Freud, quels buts poursuivait-il, et qu'entendait-il par psychanalyse scientifique? Faisons quelques rappels afin de situer un contexte historique, celui de l'avènement de la psychanalyse, à partir duquel s'originent des enjeux fondamentaux, en même temps qu'une adversité sans relâche pour en empêcher l'éclosion, par la résistance considérable qui en a résulté. Ces deux aspects, entremêlés et inséparables, impliqueront d'ailleurs Freud dans un combat qu'il n'avait pas choisi, pour sauvegarder une psychanalyse devenant cause à défendre, la cause même de sa survie et ce, non seulement comme découverte, mais comme traitement des névroses et comme science. La science est l'un des thèmes majeurs de l'œuvre freudienne dans ce combat, véritable arme dialectique que Freud n'a cessé de manier tout au long de ses découvertes cliniques et de ses avancées théoriques. La science apparaît à l'évidence comme un signifiant aux ramifications multiples chez lui, qu'on peut cependant ranger sous trois registres principaux. C'est d'abord le modèle originel, en cette fin du XIXème siècle, auquel il a adhéré sans réserve durant ses études médicales, notamment auprès du physiologiste Brücke qu'il admirait et respectait pour sa probité intellectuelle. C'était bien là pour Freud «la science », soumise aux nécessités de l'observation et de l'expérimentation, rattachée aux théories de l'École de Helmholtz, avec Du Bois-Reymond, Brücke, Ludwig, prônant la suprématie des forces physiques et chimiques agissant sur l'organisme, réductibles à la force d'attraction et de répulsion, que seule la méthode physico-mathématique pouvait mettre en évidence. Tel est le bain scientifique dans lequel le jeune Freud s'est formé et auquel il fera divers emprunts, non

seulement pour certains concepts, mais surtout comme référence quasiment éthique dans son mode d'approche du psychisme humain. Le deuxième aspect se présente sous la forme de l'idéal scientifique qui tenaille Freud avec force dans la mesure où il lutte contre son penchant à la spéculation, animé par une soif de savoir insatiable1. L'idéal scientifique agit alors comme frein aux débordements de l'imagination et comme garant contre une chute de la psychanalyse dans le charlatanisme spéculatif. Freud craignait plus que tout au monde qu'on l'accuse d'avoir tout inventé. On se souvient, d'ailleurs, de la blessure éprouvée aux propos de son ami Fliess, vers la fin de leur relation,. qui l'accusait de ne découvrir dans ses recherches que ce qu'il pensait déjà lui-même:
Tu prends parti contre moi en disant que «celui qui lit la pensée d'autrui n'y trouve que ses propres pensées », ce qui ôte toute valeur à mes recherches. S'il en est ainsi, jette sans la lire, ma psychopathologie dans la corbeille à papiers. Il y a dans ce livre des tas de choses qui te concernent, des choses manifestes pour lesquelles tu m'as fourni des matériaux et des choses cachées dont la motivation t'est due. Tu m'as aussi fourni l'épigraphe. Quelle que soit la valeur durable de cet ouvrage, tu y trouveras la preuve du rôle que tu as, jusqu'à présent, tenu dans ma vie.2

Mais comment pourrait-il en être autrement? C'est bien là, en effet, ce que découvre la psychanalyse, à savoir le
1 _ « Une certaine crainte de ma tendance subjective à laisser une trop grande
place à mon imagination dans mes recherches scientifiques m'a toujours retenu. » Cf. lettre de S. Freud à M. Bonaparte du 12 novembre 1938, in M. Schur, La mort dans la vie de Freud, Gallimard, Paris, 1975, p. 599. Citons également: «Etant jeune, je me sentais très attiré par la spéculation et m'en suis courageusement écarté. » Cf. E. Jones, La vie et l'œuvre de S. Freud, Tome J, PUF, Paris, 1976, p. 32. 2 _ Cf. lettre de S. Freud à W. Fliess du 7 août 1901, in La naissance de la psychanalyse,PtJF,Paris,1973,p.296.

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phénomène du transfert, révélant à l'être humain que son désir n'est que le désir de l'Autre1. n fallait donc pour Freud s'obstiner opiniâtrement à réunir des preuves, à développer et à convaincre du bien-fondé de ses découvertes, à l'aune d'un esprit scientifique sévère, dénué d'illusion et de légèreté. On peut dire que l'idéal scientifique prenait ici valeur de sur-moi auquel il se soumettait, dans le droit fil de l'idéal que représentait pour lui son maître Brücke, ainsi que de la relation œdipienne, c'est-à-dire ambivalente, à son père. La science apparaît alors pour Freud comme le résultat d'un commandement, d'une loi. Mais en même temps elle incarne le questionnement du sujet Freud par rapport au savoir, c'est-à-dire au savoir du Nom-du-Père. En témoignent l'influence qu'exerça sur lui la lecture précoce de la Bible et la dédicace de son père qui lui offrit sa propre Bible pour ses trente cinq ans:
Mon cher Fils, C'est au cours de la septième année de ta vie que l'Esprit du Seigneur t'incita à étudier. Je dirai que l'Esprit du Seigneur te parla ainsi: «Lis mon Livre, là te deviendront accessibles les sources de la connaissance intellectuelle.» C'est le Livre des Livres, la source où ont puisé les Sages et

1 _ « L'Autre est défini pour nous comme le lieu de la parole, ce lieu toujours
évoqué dès qu'il y a parole, ce lieu tiers qui existe toujours dans les rapports à l'autre, a, dès qu'il y a articulation signifiante. (..,) ... c'est d'abord comme inconscient de l'Autre que se fait toute expérience de l'inconscient. C'est d'abord chez ses malades que Freud a rencontré l'inconscient.» Cf. J. Lacan, Le transfert (1960-1961), Le Séminaire, Livre VIII, Seuil, 1991, pp. 202 et 218. Citons également: «.., comme nous l'avons donné à entendre plus haut, en ouvrant la dialectique du transfert, il faut fonder la notion de l'Autre avec un grand A, comme étant le lieu de déploiement de la parole... (..,) ... il faut poser que, fait d'un animal en proie au langage, le désir de l'homme est le désir de l'Autre. » Cf. J. Lacan, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir» (1958), in Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p. 628.

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d'où les législateurs ont tiré les fondements de leurs connaissances. Tu as pu avoir, grâce à ce Livre, une vision du ToutPuissant, tu as agi, tu as essayé de voler haut sur les ailes de l'Esprit sacré. Depuis, j'ai toujours conservé la même Bible. Voici ton trente-cinquième anniversaire, je l'ai sortie de sa retraite et te l'envoie en témoignage de l'affection que te voue ton vieux père.1

Par cette dédicace le père de Freud veut sans doute rappeler à son fils que l'homme est assujetti à la culture, à la parole et au langage qui font loi pour lui. Il ne peut donc y déroger, condition de son accès à la connaissance. Or, nous sommes en 1891 et Freud, alors neurologue expérimenté, vient de publier son premier livre intitulé: Contribution à la conception des aphasies. Une étude critique. Il s'y montre, en effet, fort critique vis-à-vis de ceux qui font autorité dans ce domaine et substitue à leur conception anatomique de l'aphasie (localisation) une conception fonctionnelle, dynamique et psychophysiologique. Freud souscrit à la parole de son père, à savoir que ce n'est pas dans le corps (la neurologie) qu'il pourra trouver les réponses aux maladies morales de l'être humain mais, bien plutôt, dans l'Esprit. Seulement cela suppose qu'il mette en question un savoir officiel s'il veut rester au plus près de l'éthique et de l'enseignement proposés par son père. Avec ce livre, il a commencé à poser la fonction de la parole et du langage au-delà de ses bases neurologiques, notamment en abordant son amnésie, voire son aphasie, en relation avec l'histoire d'un sujet. Tout individu, en effet, n'est-il pas aphasique par rapport à son histoire, c'est-à-dire à son inconscient que Freud est sur le point de découvrir? Il a, semble-t-il, pris conscience des limites de la neurologie, que cette anatomie-là ne suffisait certainement pas à comprendre quelque chose du fonctionnement mental d'un individu. Ce
1
_

Cf. E. Jones, La vie et l'œuvre de S. Freud, Tome I, op. cit., p. 22.

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faisant, il ne confondait plus l'organe avec la fonction. De fait, l'organe n'avait rien à dire, seule comptait la parole inscrite, autre écho à la parole biblique portée par la parole du père. Freud semblait déjà avoir saisi cette croyance, plus que jamais actuelle, qu'en modifiant l'organe ou son contenu chimique (neurotransmetteur) ou même en découvrant un gène, on modifierait quelque chose d'une inscription traumatisante. Il s'est très tôt départi de cette idée qui débouchait sur une impasse, séparant désormais la neurologie de la psychanalyse naissante qui prendra en compte le désir inconscient avec la théorie de la libido. Freud reste en même temps dans la loi scientifique, mais aussi dans la loi du désir de savoir, qui le pousse à interpréter les fondements structuraux constituant l'homme et la société. Il défie ainsi les tabous, les normes, les croyances, la religion et même une certaine idée de la morale. En découvrant que l'homme est avant tout le contraire de tout ce qu'il croit être il «transgresse» les croyances, faisant que celui-ci imagine détenir ainsi des vérités qui, à leur tour, vont se constituer en lois. En laissant de côté le corps comme objet de science, et en s'inscrivant dans ce qui fonde l'essence même de l'être humain, à savoir la parole, Freud s'est heurté à la communauté scientifique qui ne lui a demandé qu'une seule chose: de se taire, théories scientifiques à l'appui. Car, hier comme aujourd'hui, rien n'est plus gênant que la psychanalyse freudienne. On voudrait à tout prix que l'homme soit plus organe, plus gène, que parole et ainsi, destitués de cette spécificité, nous serions destinés à un silence entièrement ordonné par la biochimie. L'œuvre de Freud correspond fondamentalement à son auto-analyse, ses découvertes étant liées à ses propres découvertes par l'écoute des patients. Il a bouleversé ainsi la conception de l'être humain. Et lorsqu'il s'écartait de trop de son idéal scientifique, comme pour son roman historique sur L'homme Moïse et la religion monothéiste, par exemple, c'est-à-dire le livre dernier

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sur ce qui l'a poursuivi toute sa vie - à savoir: qu'est-ce que le père? - on assistait à des hésitations, des doutes innombrables, des autocritiques, un report de publication de plusieurs années, dont rend compte la correspondance avec Arnold Zweig:
Laissez-moi en paix avec Moïse. Que j'aie échoué dans cette tentative pour créer quelque chose - la dernière probablement - me déprime déjà assez. Non que je m'en sois détaché. L'homme, et ce que je voulais faire de lui, me poursuit continuellement. Mais c'est impossible, les dangers extérieurs et les scrupules intérieurs ne me laissent pas d'autre issue. (.,,) Que je vous aie écrit suffisamment dans une lettre précédente que Moïse était Égyptien, ce n'est pas l'essentiel, bien que ce soit le point de départ. Ce n'est pas non plus la difficulté intérieure, car on peut tenir cela pour certain. Mais le fait que j'ai été obligé d'ériger une statue effrayante de grandeur sur un socle d'argile, de sorte que n'importe quel fou pourra la renverser.1

Un conflit pénible a jalonné la création de cette œuvre, publiée par morceaux, et seuls peut-être le havre de l'exil londonien et la mort prochaine ont permis à Freud d'en rédiger la troisième partie et de publier le livre intégralement. Fallait-il donc le prix de la mort pour avoir osé questionner la fonction symbolique du père qui se confond avec le père mort? La culpabilité de l'homme Freud est évidente, une culpabilité qui ne l'aura jamais quitté, au point que la création de la psychanalyse est reliée intimement par lui-même à la mort de son propre père: c'est L'interprétation des rêves2.
1 _ Cf lettre de S. Freud à A. Zweig du 16 décembre 1934, in S. Freud! A.
Zweig, Correspondance, Gallimard, Paris, 1973, p. 136. 2 _ «Pour moi ce livre a une autre signification, une signification subjective que je n'ai saisie qu'une fois l'ouvrage terminé. J'ai compris qu'il était un morceau de mon auto-analyse, ma réaction à la mort de mon père, l'événement le plus important, la perte la plus déchirante d'une vie d'homme.» Cf S. Freud, L'interprétation des rêves (1900), PUF, Paris, 1973, p. 4.

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Et que peut être d'autre la statue effrayante de grandeur au socle d'argile sinon la psychanalyse elle-même? Née de la douleur d'exister, alliée au désir de savoir, elle est la création symbolique de Freud gagnée sur le réel. Un acte symbolique qui a rencontré très tôt la figure de Moïse. Depuis l'enfance de Freud bien sûr, mais plus encore dans ce moment crucial de ses relations avec Jung qui lui laissait entrevoir la conquête du monde. La psychanalyse allait pouvoir sortir du ghetto juif et atteindre cette terre promise, au prix cependant pour Freud d'être Moïse (celui qui ne la verrait que de loin) et pour Jung d'être Josuél. Et puis Moïse encore, la statue de Moïse par MichelAnge dans l'église Saint-Pierre-aux-Liens de Rome, que Freud allait observer pendant des heures et des jours lors de ses voyages si essentiels pour lui à Rome. Et le texte qui en a résulté, si intime, si proche du désir de Freud, si peu « scientifique» à ses yeux qu'il le publiera d'abord de façon anonyme2. L'absence du nom de Freud, du nom de son père, cette non-reconnaissance officielle de son texte, ne peut que renvoyer à son texte inconscient qu'il tente de censurer car il laisse entrevoir cet enjeu fondamental, cette ambivalence fondamentale chez l'homme Freud vis-à-vis du père. Ce père Moïse auquel il s'identifie, ce père qui sait s'élever au-dessus de
1 _ « Nous avançons donc indubitablement,et vous serez celui qui comme
Josué, si je suis Moïse, prendrez possession de la terre promise de la psychiatrie, que je ne peux qu'apercevoir de loin. » Cf. lettre de S. Freud à e.G. Jung du 17 janvier 1909, in S. Freud! C. G. Jung, Correspondance, Tome I, Gallimard, Paris, 1975, p. 271. 2 _ «J'entretiens avec cette oeuvre les rapports que l'on a par exemple avec un enfant de l'amour. Durant trois semaines solitaires de septembre, je suis resté chaque jour debout dans l'église devant cette statue, l'étudiant, la mesurant, la dessinant jusqu'à ce que je finisse par comprendre ce que, dans mon article, je n'ai osé bien sûr exprimer que dans l'anonymat. Beaucoup plus tard seulement j'ai légitimé cet enfant que la psychanalyse

n'avait pas conçu. » Cf. lettre de S. Freud à E. Weiss du 12 avril 1933, in
S. Freud! E. Weiss, Lettres sur la pratique psychanalytique, Toulouse, 1975, p. 88. Privat,

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lui-même et contenir ses passions pour une juste cause, ce père pourtant qu'on doit tuerl. Moïse, Freud et la cause analytique ne font qu'un, dans une sorte de chassé-croisé, où l'on ne sait plus qui est le père et qui est le fils, sinon qu'il yale père des juifs et le père de la psychanalyse. Ce dernier pourtant, dans son obstination à découvrir sa vérité, à nommer le père symbolique, devient père symbolique lui-même, ce qui ne laisse pas indemne le sujet Freud. Quarante années entre L'interprétation et L'homme Moïse n'auront pu réduire ce qui ne peut l'être, à savoir le prix à payer pour s'être aventuré dans la terra incognita et faire œuvre symbolique. L'idéal scientifique freudien est bien cette loi à laquelle il tente de se soumettre, non pas tant pour être un grand homme de science (c'est son œuvre qui compte d'abord) mais avant tout pour atteindre son but: découvrir le secret de l'énigme humaine, tout en préservant cette découverte afin qu'elle s'impose à l'humanité et ne puisse être détruite, effacée. Et d'abord par luimême, avec sa tendance à la spéculation, mais plus encore avec cette force pulsionnelle de désir de conquête qui l'anime profondément, puissant levier du découvreur mais qui peut tout saccager en même temps. Car Freud est aussi un conquistador:
Je ne suis ni un véritable homme de science, ni un observateur, ni un expérimentateur, ni un penseur. Par
1 _ «Mais Michel-Ange a placé sur le tombeau du Pape un autre Moïse, supérieur au Moïse de l'histoire ou de la tradition. Il a remanié le thème des Tables de la Loi fracassées, il ne permet pas à la colère de Moïse de les briser, mais la menace qu'elles puissent être brisées apaise cette colère ou tout au moins la retient au moment d'agir. Par-là il a introduit dans la figure de Moïse quelque chose de neuf, de surhumain, et la puissante masse ainsi que la musculature exubérante de force du personnage ne sont qu'un moyen d'expression tout matériel servant à rendre l'exploit psychique le plus formidable dont un homme soit capable: vaincre sa propre passion au nom d'une mission à laquelle il s'est voué. » Cf. S. Freud, «Le Moïse de Michel-Ange» (1914), in Essais de psychanalyse appliquée, Idées! Gallimard, Paris, 1975, p. 36.

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tempérament, je ne suis qu'un conquistador, un explorateur,
si tu préfères ce terme ténacité qui caractérisent

- avec

toute la curiosité, l'audace et la

cette sorte d'homme.1

Les dénégations de Freud peuvent surprendre. Mais c'est un fait qu'il plaçait plus haut que tout sa découverte, et voyait sans doute un danger, une sourde résistance, quand on le considérait comme un grand homme. N'était-ce pas là, d'ailleurs, un phénomène transférentiel dont il n'était pas dupe? Cet imaginaire-là ne l'intéressait pas. Par contre son désir de conquistador insistait en lui, il lui fallait le domestiquer, le réguler, en prenant exemple sur Moise et en le soumettant à l'idéal scientifique. Le troisième aspect du signifiant science prend la forme de l'affirmation et de la revendication que la psychanalyse est une science, ce qui signifie essentiellement pour Freud qu'elle s'inscrit dans un champ spécifique, c'est-à-dire limité, confrontée à ses propres lacunes et incertitudes, une science incomplète, en constant devenir, soumise aux lois des faits, vérifiés et confirmés, pouvant entraîner le remaniement de certains concepts et l'évolution de la théorie. Pour Freud la science n'est pas la certitude, encore moins pour la psychanalyse. Sa science est bien le vecteur, pour lui, de l'assurance de ne pas dévier du chemin afin d'avancer toujours plus loin dans l'inconnu:

1

_

cf lettre de S. Freud à W. Fliess du 1er février 1900, in M. Schur, La mort dans [a vie de Freud, op. cit., p. 247. Citons également: «J'évalue très haut ce que j'ai découvert, mais non ma propre personne. Les grands découvreurs ne sont pas nécessairement de grands esprits. Qui a plus que Christophe Colomb changé l'univers? Qu'était-il? Un aventurier. Il avait, c'est vrai, de l'énergie, mais ce n'était pas uil grand homme. Vous voyez donc qu'on peut découvrir des choses importantes sans pour cela être vraiment un grand homme. » Cf lettre de S. Freud à M. Bonaparte, in E. Jones, La vie et ['oeuvre de S. Freud, Tome II, PUP, Paris, 1979, pp. 438439.

17

Les esprits médiocres exigent de la science qu'elle leur apporte une sorte de certitude qu'elle ne saurait donner, une espèce de satisfaction religieuse. Seuls les rares esprits vraiment, réellement scientifiques se montrent capables de supporter le doute qui s'attache à toutes nos connaissances. Je ne cesse d'envier les physiciens et les mathématiciens qui sont sûrs de leur fait. Moi, je plane, pour ainsi dire, dans les airs. Les faits psychiques semblent immesurables et le demeureront probablement toujours.1

En même temps, ce qui confère à la psychanalyse valeur de science pour Freud c'est sa capacité à être transmise et utilisée par quiconque en applique les principes. Des principes si rigoureux qu'il n'hésite pas à qualifier la psychanalyse «d'instrument impartial, semblable, pour ainsi dire, au calcul infinitésimal »2. Par ailleurs, la comparaison des méthodes, recherches, expérimentations, hypothèses, résultats de la psychanalyse avec ceux des sciences physiques, est constante chez lui et ce, non seulement pour montrer l'immense complexité et la difficulté à conceptualiser son objet, mais pour en prouver aussi le sérieux et la fiabilité, tout comme la modestie scientifique, comparables à ces sciences. Un des soucis majeurs de Freud semble être de préserver la psychanalyse de déviations philosophiques ou mystiques, comme de récupérations médicales et biologisantes. Elle est le « fondement» de la psychologie, la psychologie étant pour lui l'une des deux seules sciences avec la science de la nature3. Mais il finira par la ranger quand même parmi les sciences de la nature4. A ce titre, elle n'est pas pour lui une
1 _ Cf. lettre de S. Freud à M. Bonaparte, Ibid., pp. 442-443.
2 _ Cf. S. Freud, L'avenir d'une illusion (1927), PUP, Paris, 1973, p. 53.

3 4

_

Cf. S. Freud, Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse
(1933), Gallimard, Paris, 1984, p. 240.

_

«La psychologie, elle aussi, est une science de la nature. » Cf. S. Freud, « Some elementary lessons in psycho-analysis» (1938), in Résultats, idées, problèmes, Tome Il, PUF, Paris, 1985, p. 291.

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Weltanschauung, une représentation du monde, elle s'écarte radicalement des systèmes philosophiques ou religieux tributaires des illusions des hommes, eux-mêmes dérivés d'anciennes réalisations de désirs. C'est donc en opposition aux illusions qu'elle se développe car, pour Freud, la science recherche la vérité qui se confond avec l'exploration de la réalité extérieure à l'homme: La pensée scientifique (...) aspire à atteindre une
dehors de nous, indépendamment de nous, et qui - comme l'expérience nous l'a enseigné - est décisif pour la réalisation ou l'échec de nos désirs. Cette coïncidence avec le monde extérieur réel, nous l'appelons vérité. Elle reste le but du travail scientifique...1
concordance avec la réalité, c'est-à-dire avec ce qui existe en

A l'instar de la physique, par exemple, la psychanalyse aussi recherche une vérité, et cette vérité singulière ne pourrait qu'être coïncidence avec le monde extérieur-interne qu'est l'inconscient pour l'être humain. Or, l'inconscient est à proprement parler inaccessible, sinon à travers les formations de compromis que sont les symptômes, les actes manqués, le rêve etc. De plus l'appareil psychique, objet de la psychanalyse, est en même temps le moyen d'observation et d'expérimentation dont elle se sert pour mener à bien ses recherches, ce qui n'est pas sans poser de nouvelles difficultés. Or, il est bien question ici de la capacité de cet appareil psychique à définir le plus précisément possible le monde externe et interne pour être dans la réalité, selon le critère normatif d'une société et la définition du moi. Mais, pour Freud, cette prétention se révèle caduque. Car l'appareil psychique est continuellement plongé dans un monde hallucinatoire, c'est-àdire que la perception que nous en avons est source d'erreur et de déformation, ce qui n'est pas l'apanage exclusif du rêve.
1 - Cf. S. Freud, Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse (1933), op. cit., pp. 227-228.

19

Notre conscience définit donc beaucoup plus ce que l'on manque que l'état de chose réel, et est incapable de préciser la cause et le lieu de l'erreur ou de l'hallucination, qu'elle soit externe ou interne. De fait, l'objet de la psychanalyse devient ce ratage même à travers les failles de la perception. Car, Freud nous prouve et nous démontre que toutes les erreurs de l'appareil psychique sont devenues pour lui-même le fond des ténèbres, ce qui montre à quel point il se méfie de son propre appareil1. Dans ce sens il abandonne complètement l'idée de perfectionner le moi:
C'est le langage qui permet d'établir un contact étroit entre les contenus du moi et les restes mnémoniques des perceptions visuelles et surtout auditives. Dès lors la périphérie perceptrice de la couche corticale peut être excitée, à partir de l'intérieur, sur une bien plus grande échelle; certains processus internes, tels que des courants de représentations et des processus cogitatifs, peuvent devenir conscients et un dispositif spécial, chargé de distinguer entre les deux possibilités, s'établit. C'est à lui qu'incombe ce qu'on appelle l'épreuve de réalité. L'équation perception-réalité (monde extérieur) est périmée. Les erreurs qui, désormais, se produisent facilement, et qui ne manquent jamais de se produire dans le rêve, s'appellent hallucinations.2

Alors, comment rendre compte des phénomènes inconscients, atteindre une certaine «compréhension », quand notre appréhension de l'appareil psychique se trouve à ce point tributaire d'une servitude liée à la conscience?
1 _ « Quelle est donc alors la nature véritable de l'état qui se traduit dans le ça
par sa qualité d'inconscient et dans le moi par sa qualité de préconscient et en quoi consiste cette distinction? Nous avouons n'en rien savoir et les profondes ténèbres de notre ignorance sont à peine éclairées par une faible lueur. » Cf. S. Freud, Abrégé de psychanalyse (1938), PUP, Paris, 1970, p. 27.
2
_

Cf. S. Freud,Ibid., p. 25.

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