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AVOCAT DES FELLAGAS

De
225 pages
Ecrivain et scénariste, Henri Coupon a été avocat et plus encore un avocat engagé…Durant la guerre d'Algérie, il fit partie du fameux " collectif " des avocats du FLN appelés à défendre, en métropole comme en Algérie, ceux que la IVè République puis la Vè traitaient de rebelles et trainaient devant les tribunaux le plus souvent militaires. Il nous révèle ici ce que fut alors la répression et la justice de la France, un aspect peu connu et dérangeant de la tragédie algérienne.
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AVOCAT DES FELLAGAS
1958-1962

cgL'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0166-3

Henri COUPON

AVOCAT DES FELLAGAS
1958-1962

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur

Romans et essais

Verdict, roman, Presses de la Cité, 1973 Piège pour un flic, Orban, 1974 L'Ange à Noël, Libraire des Champs-Elysées (Hachette), 1974 Le juge assasssiné, Librairie des Champs-Elysées (Hachette), 1975 Un tiercé pour la mafia, Librairie des Champs-Elysées (Hachette), 1975 Les P.D.G., Librairie des Champs-Elysées (Hachette), 1976 Le grand fléau, roman historique, Trévise, 1978 La seconde mort de Raspoutine, roman, Fayard, 1984 22 rue de la Pente Rapide, roman, Michel de Maule, 1997 Ces dinosaures, Slatkine, 1998 Panique au palais des Papes, L'aube noire 2000 Scénarios et dialogues de films

Les Braconniers de Dieu, tiré de l'ouvrage de René FaIlet, avec
Michel Galabru et Pierre Mondy Verdict, avec Jean Gabin et Sophia Loren Scénarios et dialogues de téléfilms
La faute, Antenne 2 Les avocats du diable, Antenne 2 Les yeux pour pleurer, Antenne 2

Retour à Cherchell, Antenne 2

AVANT PROPOS

31 mars 1998 Quarante années se sont écoulées depuis mon premier voyage en Algérie. J'ai longuement hésité avant de rassembler ces souvenirs. Auraient-ils un, intérêt? Que représentent pour un lecteur d'aujourd'hui de vieux combats menés par une poignée d'avocats décidés à faire entendre la voix de la justice et le respect des droits de l'homme? Et qui se soucie encore de la Gue"e d'Algérie? J'allais y renoncer en ce mois de mars 1998 puis je subis un véritable choc psychologique. Un parti extrémiste aux théories fascistes les plus éculées se voyait déclarer fréquentable par une partie importante de la classe politique. Le Front National de Le Pen soudain devenu respectable, ce parti dont le noyau dur m'est si bien connu. Collabos de 1940 , anciens de la LVF, membres de /'OAS, assassins potentiels de De Gaulle et tortureurs d'Alger. Il fallait donc écrire ce qu'avait été notre justice, oui, celle de la France, à l'heure des ultimes sursauts de la colonisation. Pour montrer tout simplement que le pire est toujours possible. 1944, le nazisme et le fascisme à te"e, la Gestapo et la SS vaincue, les tribunaux d'exception, les Sections Spéciales, oubliées et à jamais bannies... 1954, dix ans plus tard seulement, le temps d'une 5

petite enfance, et voilà revenues la baignoire et la gégène de la rue Lauriston et les verdicts expéditifs des tribunaux d'exception ... Oui, il fallait rappeler que notre pays ne peut se protéger de la gangrène en invoquant uniquement les grandes heures de sa Révolution, la déclaration des Droits de l'Homme et la glorieuse libération de Paris. Dans le passé, durant les événements d'Algérie cela n'o pas suffi. Il n y a aucune raison pour que cela suffise aujourd'hui.

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A Maurice Courrégé et Kerbi Bendimérad

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Qui se souvient encore du Bréguet-DeuxPonts? Une sorte de cigare obèse lourd sur pattes, court sur ailes, qui se traînait à des moyennes aujourd 'hui ridicules. Deux heures entre Paris et Marseille, trois heures de plus pour Alger. Volonté de la compagnie ou zèle du personnel de bord, je n'en sais les raisons, mais il y régnait en outre, sa structure aidant, une ségrégation évidente. Les arabes en bas et les autres au teint plus clair, une majorité d'officiers et sous-officiers retour de permission, au dessus, à l'étage d'où, arrivé à destination, on émergeait dignement les premiers. Il est vrai qu'à chacun des voyages le pont supérieur comptait l'alibi habitueî, un bel et vieil algérien, caïd ou bachaga, dont la djellaba immaculée brillait de ces multiples décorations bien astiquées dont la République n;était alors pas avare avec ses bons serviteurs FSNA. Je me trouvais dans cet avion un jour de 1959, en avril si mes souvenirs sont bons. Le vénérable Bréguet venait de toucher le sol sans aménité particulière et je me pressais vers la sortie en déglutissant autant que je le pouvais pour déboucher des oreilles mises à mal par une depréssurisation des 7

plus sommaires. C'était la première fois que je posais le pied en Algérie. Bientôt sa capitale toute entière s'offrit à mes yeux. Alger la blanche ouverte sur la mer. C'est cette vision superbe que j'ai conservée tout au long des quarante années écoulées depuis ce jour là. C'est cette impression de beauté souveraine qui me permettra quelques années plus tard de comprendre, mieux sans doute que bien d'autres qui prétendaient partager leurs idées, la rage des piedsnoirs et les excès de certains d'entre eux. Et cela, même lorsqu'ils s'exerçaient contre mes biens et ma vie. Au contact de cette réalité on comprenait mieux les changements de bord de certains politiques venus là faire respecter la volonté des gouvernements successifs de la France. Selon l'expression locale Soustelle puis Lacoste avaient viré leur curi dans les délais les plus brefs. L'avenir proche allait montrer qu'ils ne seraient pas les derniers à trahir le mandat politique ou le commandement militaire qui leur avait été confié. Le seul qui ne fut jamais sensible au charme du pays et de ses habitants de souche européenne sera le Général. L'homme d'État, le vrai car en cette matière il ne s'agit pas de se proclamer tel, n'est que peu sensible à la beauté. C'est ainsi et sans doute doit-il en être ainsi. J'avais vingt-neuf ans et je ne venais, quoiqu'en suggère mon apparence et mon âge, ni y rétablir l'ordre sous l'uniforme ni y exercer à un niveau plus ou moins élevé des talents administratifs. J'y venais exercer mon métier d'avocat avec pour seuls mais nombreux clients des fellagas en armes ou des politiques de la rébellion. Autant dire tout de suite que je n'étais pas le bienvenu. J'en éprouvais une certaine anxiété que les regards malveillants des fonctionnaires de la sécurité à la lecture de mes papiers d'identité ne firent rien pour dissiper. Ce 8

n'était qu'une attitude. L'heure n'était venue de l'injure ou de la menace.

pas encore

*

La terrasse de l'hôtel Aletti embaumait le jasmin. C'était une oasis de verdure, micocouliers, chèvrefeuille et vigne vierge, en plein milieu d'une ville en ébullition automobile permanente où le bâillonnement des klaxons n'avait pas encore acquis droit de cité. Installé devant un café turc servi par un garçon déguisé en arabe du temps de la conquête, j'éprouvais malgré ce qui m'attendait le curieux sentiment d'être en vacances. Une sensation que l'on n'éprouvait guère en allant plaider à Montluçon ou à Carpentras. En me présentant à la réception je n'avais remarqué aucun intérêt particulier de la part des employés, tous musulmans, qui se préoccupèrent de mon installation. Peut-être le 'concierge insista-t-il quelque peu sur le "maître" qu'il me décerna dans un léger sourire mais ce n'était qu'une impression. J'avais reçu à ce sujet des recommandations très précises. Aucun contact ne devait être pris avec des gens se présentant comme des partisans de ceux que nous devions défendre, tout aussi bien avec des européens libéraux que des musulmans. Ce n'était pas notre rôle. Nous venions plaider, un point c'est tout. Prudence! avait insisté Maurice Courrégé lors de notre rencontre à Paris. Les ultras seraient trop heureux de nous compromettre et si je faisais l'objet d'une approche quelconque ce serait à 100 contre 1 une manoeuvre de provocation. Pour être franc cette recommandation m'avait soulagé car si je partageais totalement l'opinion des 9

tenants de la décolonisation j'avais encore en tête toute la panoplie des devoirs professionnels dont la distanciation nécessaire entre l'avocat et son client n'était pas le moindre ornement. Pour mes maîtres et les anciens qui m'avaient entouré jusque là c'était là une condition de la considération des magistrats et le ciment de cette connivence organisée qui rendait harmonieux nos rapports avec eux et se montrait assez souvent fructueuse pour nos clients. C'est ce que proclamaient les robes très décorées de resplendissants bâtonniers. Je n'étais qu'un tout jeune avocat et je n'avais encore rien vu. Entre deux whiskies, Courrégé m'avait rapidement informé du rôle qui m'était dévolu. Je plaiderais les dossiers venant devant le Tribunal des Forces Armées pendant mon séjour limité à deux semaines. Ensuite un autre confrère viendrait me relever et prendrait la suite selon les hasards du calendrier du tribunal. Je m'étais très classiquement informé. -Les dossiers? Où puis-je en prendre connaissance ? Vous en avez copie? Il avait souri. -Impossible d'en obtenir la copie. Vous les verrez sur place. Nous avons des noms et les lettres de désignation correspondantes. C'est toujours moi même, Michelle Beauvillard ou Vergès qui sommes généralement désignés par les détenus. Vous aurez des lettres de substitution en blanc signées par nous qui vous permettront de plaider. Je vais vous les remettre. Pour le reste il faudra vous débrouiller sur place. Voyez les dossiers au greffe et plaidez... Je plaidais au pénal depuis quatre ans et si j'avais acquis une habileté relative elle ne me paraissait pas suffisante pour me permettre de ne pas préparer mes affaires et me lancer à l'aveuglette. Cette pensée dut se lire sur mon visage. 10

Il sourit à nouveau. -Notre système de défense est particulier. Ici, en France métropolitaine le client tente de s'en sortir avec les moyens habituels, dénégations, alibi ou autre. Là bas les faits sont rarement niés et pour tout dire difficilement niables... Ces hommes ont été pris les armes à la main au cours d'opérations ou porteurs de documents et de matériels de la structure politicoadministrative du FLN...Ils revendiquent en outre volontiers ce qu'ils ont fait. Ils en sont fiers... Vous n'aurez pratiquement jamais de problèmes de culpabilité. Ensuite vous tacherez d'éviter le pire... -Je vois, dis-je sans conviction. -Tout cela vous étonne mais vous vous y ferez. Je vous ai entendu plaider et je sais donc que vous ne craignez pas l'incident avec les magistrats. Continuez et soyez ferme! Sachez qu'ils n'auront aucune indulgence. Ni pour le client, ni pour vous. Pour la plupart d'entre eux vous ne serez au mieux qu'un empêcheur de condamner en rond, au pire un agent du FLN... -A ce point? -Plus encore. Vous verrez... De toutes manières nous n'allons pas plaider en Algérie pour leur être agréable. Dès le début de l'affaire vous déposerez les conclusions ronéotypées que mon secrétariat vous remettra. Il s'agit de conclusions d'incompétence basée essentiellement sur la Convention de Genève. -La Convention de Genève? -Oui, le traité international sur les actes de guerre qui prévoit que les combattants pris les armes à la main ne doivent subir aucun sévices et être considérés comme des prisonniers de guerre sans qu'il soit possible de leur reprocher les actes commis les armes à la main. Nos clients sont des combattants aux ordres du GPRA et doivent bénéficier des dispositions de la convention... Ceci dit, aucune Il

chance, vous vous en doutez, mais cela a au moins un effet... Ça les énerve... C'est déjà ça, avait achevé Maurice en riant.

* Ce fut à peu près toute la documentation et toute l'aide que m'apporta le Collectif (un mot qui fleurait le déshonneur et le manquement au serment dans la profession guindée et réactionnaire d'alors) auquel je venais d'adhérer avant de m'expédier en Algérie. C'était peu mais cela semblait suffire aux quelques avocats qu'il comptait à cette époque. Il fallait bien que je m'en contente. La nuit qui suivit mon arrivée me parut cependant assez longue. Je devais défendre un certain M'Rabet Mustafa à l'audience du lendemain matin et tout ce que je savais du dossier était le nom de l'accusé et l'incrimination qui le faisait comparaître devant le tribunal. Assassinat... Je me demandai à plusieurs reprises si mes convictions ne m'avaient pas quelque peu égaré en me faisant accepter sans trop réfléchir un rôle si éloigné de mon confort professionnel habituel. Sans doute est-il temps d'exposer le processus qui m'avait amené, jeune avocat de province, à passer une nuit blanche dans une chambre, il est vrai confortable, de l'hôtel Aletti à Alger. Certains dérapages personnels alors que j'étais élève de l'Institut des Sciences Politiques à Paris avaient précipité mon retour en Provence et l'abandon d'une carrière administrative qui aurait fait le bonheur de mon père, modeste employé de banque. Il serait sans intérêt de conter ce qu'avaient été ces dérapages mais la fréquentation d'aînés 12

désoeuvrés au casiers judiciaires chargés, celle des tables de jeu et des hippodromes parisiens, si elle n'était guère prévue par le Traité de la Profession d'Avocat du regretté professeur Appleton, n'en eut pas moins un effet bénéfique. Installé à Avignon, alors ville ouverte aux interdits de séjour, les relations mondaines nouées dans ces conditions à Paris m'amenèrent aussitôt une clientèle fournie et agréablement généreuse qui sut, les truands étaient ainsi à l'époque, respecter ma robe d'avocat et rien demander qui ne fut déontologiquement correct. Je parvins donc rapidement à me constituer une clientèle pénale à la maison d'arrêt. Jusque-là l'organisation de la défense des détenus algériens poursuivis pour appartenance au FLN n'avait été que balbutiante. Je savais qu'à Paris existait un groupe d'avocats, le collectif, qui s'en préoccupait. En province il n'en était pas de même. Le régime politique des détenus algériens n'existait pas encore. Traités de la même façon que les délinquants de droit commun, souvent isolés au sein de la prison, coupés de leur organisation, les membres du FLN tombés aux mains de la justice choisissaient un avocat au hasard de leurs voisins de cellule. C'est ainsi que de nombreux algériens m'avaient désigné sans référence à mes convictions personnelles qui leur étaient parfaitement inconnues. Il en était de même pour les autres pénalistes de mon barreau et ce n'est qu'à l'heure des plaidoiries que se manifestait une différence dans les moyens utilisés... J'étais alors à Avignon et dans sa région le seul qui approchait les véritables problèmes et mettait en avant le caractère honorable des actes reprochés uniquement motivés à mes yeux par des considérations patriotiques. Malgré la réserve de ton de mes propos, inutile de dire que cela faisait le plus souvent scandale. Je 13

dois avouer que ce n'était certainement pas le meilleur moyen d'obtenir la compréhension des magistrats. Cela importait peu à mes clients, je le lisais dans leurs regards satisfaits, et la sévérité parfois accrue dont ils étaient les victimes n'avait d'ailleurs que peu d'importance au regard de ce qui les attendait. Nous vivions alors sous un régime très particulier que l'on pourrait qualifier de fasciste car dès leur libération après exécution de la peine en prison, ces hommes, parfois même lorsqu'ils avaient été relaxés, étaient jetés dans un camp sous le régime de la détention administrative. Prison plus longue ou camp sans issue prévisible, cela ne faisait guère de différence... C'est ainsi que quelques semaines auparavant je plaidais pour un collecteur de fonds devant le tribunal correctionnel de Nîmes. C'est probablement en raison de son importance dans la hiérarchie de la Fédération de France du FLN que je vis débarquer peu avant l'audience un avocat élégant et sympathique qui s'excusa de venir, sans avoir eu le temps de m'en avertir, partager ma tâche. C'était Maurice Courrégé qui devait devenir mon ami. -Aucun problème, lui dis-je, plus on est de fous... Du moment que Moussa -c'était le nom du client- en est d'accord... -Il le sera, dit-il en me tendant sa carte d'avocat à la Cour de Paris. Mon nom ne lui est certainement pas inconnu. Il ne le fut pas en effet et je lus même dans les yeux de Moussa, lorsque dans la geôle d'attente je l'en informai, une sorte de soulagement. Son organisation ne l'avait donc pas oublié. Revenus dans la salle d'audience où le procès d'une équipe de cambrioleurs se déroulait, nous nous mîmes d"accord sur nos rôles respectifs. Je plaiderais les faits d'ailleurs assez inconsistants, quelques 14

tracts, des listes de compatriotes, une feuille aux apparences comptables que l'accusation tenait pour la fiche de recette des cotisations au FLN versées par les algériens de Beaucaire. Quant à Courrégé, il plaiderait les éléments politiques, Moussa niant les faits mais ayant reconnu sans difficulté sa sympathie pour ce que le ministère public qualifiait de rébellion. Je respectai le contrat et me gardai de déborder le registre qui m'avait été réservé. L'attitude ostensiblement hostile du tribunal ne m'étonna guère, elle était coutumière. J'entendis de mon confrère parisien une plaidoirie remarquable où rien ne fut épargné à l'accusation. Ce fut une violente diatribe contre les attardés de la colonisation, les néo-fascistes de la répression à tout va, les mal voyants de l'histoire incapables d'en saisir les évolutions... Il n'eut pas le temps de terminer. Nous eûmes un bel incident avec suspension d'audience qui ne s'acheva qu'après l'intervention du bâtonnier et une séance houleuse d'explications en Chambre du Conseil. Le procès reprit. Courrégé termina sa plaidoirie avec une plus grande modération dans les termes mais une agressivité dévastatrice sur le fond. Cinq ans. C'était ce à quoi, Moussa compris, nous nous attendions. Notre patriote algérien regagna sa prison et nous allâmes boire un verre à la brasserie du Palais. Courrégé fut direct. Après avoir vidé jusqu'à la dernière goutte son whisky et reposé son verre, il me posa la question dont la réponse allait orienter quelques années de ma vie. -Aimeriez vous entrer dans notre collectif de défense des gens du FLN? Je vous ai entendu et je ne pense pas que cela vous pose un problème personnel. Par contre cela en pose d'autres. Cette offre soudaine ne m'étonna pas. C'est à 15

croire qu'inconsciemment j'avais toujours pensé que cela arriverait un jour. -Quels problèmes? -Matériels... Les honoraires. Ils ne sont pas mirobolants... Il y a aussi les séjours prolongés en Algérie qui vous éloigneront de votre cabinet... Les risques une fois sur place, ils ne sont pas négligeables... Vous voyez... J'allais accepter. Il le devina et m'en empêcha d'un geste. -Non. Réfléchissez. Vous me téléphonerez. C'était tout réfléchi. Le lendemain je l'appelais.

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2

Couchée de bonne heure en raison du couvrefeu, Alger se levait tôt. Dès avant sept heures du matin, déjà bruyante, la rue étalait son exotisme très particulier. Ville en guerre, de nombreux véhicules militaires effectuaient leur noria du matin, officiers conduits vers leurs casernes ou pelotons de maintien de l'ordre à destination des points chauds de l'agglomération. Les jeeps et les camions se mêlaient à un trafic civil tout aussi intense fait de camionnettes surchargées d'ouvriers, de vélos et de charrettes tirées par d'étiques canassons bastonnés sans modération par des conducteurs aussi injurieux dans leur langue que les chauffeurs de taxi parisiens. Sur les trottoirs cheminait un petit peuple de fatmas aux tenues traditionnelles en route vers le ménage de quelque foyer européen, de jeunes musulmanes aussi fardées qu'on pouvait l'être à Saint-Germain-desPrés se hâtant vers leurs bureaux et d'hommes en tenue de travail se dirigeant vers le port proche. Je glissai un billet qui me valut une grande considération à un yaouled de huit ou dix ans dont l'acharnement à cirer mes souliers avait eu raison de mes préventions d'homme de gauche à l'égard de cette pratique puis, délaissant l'atmosphère 17

lénifiante de la terrasse de l'Aletti, j'entrepris de gagner le Palais de Justice où m'attendait une formalité alors classique et aujourd'hui disparue, la visite protocolaire au bâtonnier du lieu où l'on venait plaider depuis un barreau extérieur. Elle se résuma au dépôt de ma carte de visite entre les mains d'une des secrétaires de l'Ordre parfaitement indifférente à l'avocat métro que j'étais. Le palais était d'ailleurs désert et à ma grande satisfaction je n'eus à commenter ma présence à quiconque. Courrégé m'avait éclairé sur nos relations avec les membres du barreau d'Algérie. Elles n'étaient pas ce que l'on aurait pu en attendre. Il existait quelques confrères qui ne répugnaient pas à défendre les fellagas comme ils les nommaient, mais ce n'était ni avec les mêmes arguments ni de la même manière. Ceux là n'étaient d'ailleurs pas forcément des libéraux mais le plus souvent des avocats seulement désireux de gagner leur vie en plaidant les dossiers qui se présentaient. Quelques autres, peu nombreux, partageaient nos opinions sans pour cela faire ostensiblement cause commune avec nous. Pour anticiper disons que le nombre des défenseurs locaux du FLN s'amenuisa rapidement avec une chute marquée après l'assassinat de notre ami Poppie, avocat de talent et chef de tlle des libéraux d'Alger. Pour les autres, la quasi totalité du barreau, on pouvait parler de mépris marqué à notre égard, de conservatisme et d'esprit colonial avec quelques nuances selon les individus et leur origine sociale. Il est cependant un fait qui doit être signalé. Il y eut peu d'exemples d'un manque de confraternité lorsque le besoin, au hasard des affaires et des circonstances, exigea l'intervention du bâtonnier et la solidarité des conseils de l'ordre que ce fut à Alger, Constantine, Oran ou ailleurs. Peut-être n'était-ce là que la 18

conséquence de l'antagonisme habituel au pénal entre avocats et magistrats. Sans doute aussi le fait que notre présence soulageait-elle le barreau en évitant à ses membres la défense d'office (à contrecoeur et... gratuite) de ceux qui empoisonnaient leur vie quotidienne et obscurcissait singulièrement leur avenir. Il me restait à accomplir ce que nous appelions le baise-main, la visite avant l'audience au président du tribunal militaire. En gagnant à pied le vieux palais où il siégeait je m'interrogeais sur l'accueil qui m'était réservé. Si j'en croyais les nombreux incidents que la presse métropolitaine se plaisait à rapporter il ne serait pas très chaleureux.

*

vous appelez M'Rabet Mustafa? -Oui. -Vous avez vingt ans pour être né à Alger le 13 juillet 1939 ? M'Rabet n'eut pas le temps de répondre affirmativement. Le président enchaîna sur sa profession, vendeur des quatre saisons, son domicile, Ravin de la Femme Sauvage, sa qualité de célibataire et sa situation militaire, non encore appelé. A tout cela mon client ne répondait que par des signes de tête. Il n'avait pas été beaucoup plus prolixe avec moi. Je l'avais rencontré cinq minutes avant l'audience dans un coin de fenêtre grillagée et il m'avait laissé parler, me présenter, se contentant de me remercier et empochant les cigarettes dont je m'étais muni à son intention. De son affaire, malgré mes efforts de conversation, il ne pensait visiblement rien. Qu'aurait-il pu dire à cet inconnu? Pour finir 19

-Vous

je lui recommandai de contirmer ma désignation si le tribunal lui posait la question. J'obtins entin une réponse significative. Oui, j'étais l'avocat envoyé par les frères, il les en remerciait. Visiblement satisfait d'avoir mené aussi rapidement l'interrogatoire d'identité, le président annonça qu'on allait examiner les faits. J'étais perdu dans les quelques feuillets de notes prises en quatrième vitesse au greffe et attendais la suite. Elle ne vint pas et étonné par ce silence, je levai la tête. A ma surprise l'attention du tribunal était toute tournée vers moi. Je vis le président m'adresser un sourire engageant. -Maître, dit-il atTable, vous avez sans doute des conclusions à déposer? Je crois que j'en rougis et me hâtai de prendre les conclusions ronéotypées remises par Courrégé que je déposai devant lui. Cet homme se montrait donc manifestement bienveillant. Je l'avais trouvé déjà ainsi dans son cabinet où il m'avait reçu sans me faire attendre en bras de chemise et la pipe au bec. Nous avions échangé quelques banalités sur le climat, l'inconfort du Bréguet et la chance pour moi de vivre en Avignon dont il avait apprécié la beauté et les richesses de ses musées. A l'irruption sans formalité du Commissaire du Gouvernement dans le bureau, un colonel en uniforme et décorations pendantes, il m'avait présenté. -Maître Henri Coupon, un jeune avocat d'Avignon qui vient défendre M'Rabet. Il y avait dans ces mots et le ton employé une sorte d'autorité paternelle qui m'avait aussitôt mis à l'aise. Le colonel ne s'était montré qu'indifférent, compulsant ses notes à l'écart en me donnant ainsi l'impression qu'il n'en savait pas beaucoup plus que 20

moi. Mais revenons à l'audience. -Je savais bien qu'il avait des conclusions à nous remettre, dit le président, le ton malicieux, à i'adresse des six miiitaires qui i'encadraient. Je notai que deux ou trois d'entre eux consentirent à sourire. -IViaître, enchaîna-t-ii aussitôt, ia procédure veut que je vous donne la parole pour développer vos conciusions... \.rous pouvez ie iaire si vous ie désirez mais je dois vous dire que nous les connaissons déjà... Vous pourrez le îaire aussi longuement que vous le voudrez en plaidant le fond. De toutes manières notre jurisprudence est de joindre i'incident au iond. Nous allons perdre du temps, puis-je vous en dispenser? Que pouvais-je répondre? J'hésitai un instant mais la pensée me vint qu'il serait sans doute maivenu de m'opposer abruptement dès ie début d'un procès à des intentions que je jugeais relativement favorables. Du côté des militaires dont les grades s'étalaient de cinq barrettes à l'humble galon de sous-iieutenant, je ne iisais pas davantage d'hostiiité, seulement une indifférence teintée d'ennui. -Très bien, je piaiderai i'ensembie après ie réquisitoire. Je vais donc seulement les lire, ajoutaije en considérant ies règies habitueiies. Nouveau sourire bienveillant. -inutile, maître, nous les connaissons par coeur. Si vous le voulez bien nous les tiendrons pour iues. Mustafa M'Rabet avait lancé une grenade déiensive dans un café maure de ia baniieue tenu par un musulman appartenant au MNA et par là vioiemment hosriie au FLN avec pour résuitat deux morts et huit blessés. Arrêté à quelques mètres de là et une seconde quadrillée en poche, mon client avait avoué sans aucune difficulté. Le commissaire du gouvernementn'avait donc cité aucun témoin. Je supposais d'autre part qu'il n'était pas d'usage parmi 21

les membres du FLN de citer des témoins de moralité, c'eût été signaler des sympathisants à l'attention des parachutistes qui dirigeaient depuis 1957 les enquêtes à Alger. Les débats se résumèrent donc à une simple réitération des aveux par quelques signes de tête entrecoupant le monologue du président et quelques questions pour la forme. -Vous saviez bien que vous alliez tuer des innocents... M'Rabet se contenta de hausser les épaules. Il ne lui en fut pas demandé davantage. La préméditation était évidente. Vous connaissiez le patron du café? -Non, je connais pas. -Alors pourquoi? -J'ai reçu l'ordre. - Vous n'avez pas voulu dire au juge d'instruction le nom de celui qui vous avait donné cet ordre. Vous avez changé d'avis? -Non. Je dirai pas son nom. -C'était bien votre chef dans votre organisation? -Oui. Le frère qui commande. -L'homme qui commande le FLN dans votre quartier? -Oui. Le président eut un sourire satisfait. L'attentat était bien en relation avec la rébellion et justifiait la compétence de son tribunal. L'instruction de l'affaire était terminée. Parole fut donnée au colonel. Cela ne dura pas, quelques minutes lui suffirent. Il laissa au tribunal le soin de choisir entre la détention à perpétuité et la peine de mort, ceci, selon ses mots, en raison de l'évidente imbécillité de l'accusé et de son jeune âge. J'eus donc la parole le dernier comme disent

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