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BABIECA

De
270 pages
Après sept années d'errance, Cascabel, décide de rentrer dans son pays : le Chili. Isidora, une petite fille de 7 ans, l'y attend. Sur les bords de l'Amazone, il rencontre Babieca et ses trois extravagants occupants. Eux aussi sont en route pour le Grand Sud. Ensemble, ils vont traverser une Amérique qui n'a toujours pas été découverte.
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Babieca

L'Amérique du sud ne se traverse pas seul, elle se traverse au volant de Babieca-

Collection L ~utre Amérique dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos

AGUIRRE Eugenio, Gonzalo Guerrero, 1990. ARCE Manuel José, D'une cité et autres affaires, 1995. ARGUETA Manlio, Un jour comme tant d'autres, 1986. BARETTO Lima, Souvenirs d'un gratte-papier, 1989. BARETTO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud, 1992. BARETTO Lima, Vie et et mort de Gonzaga de Sa, 1994. BOURGERIE D., Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité, 1992. BRANT Vera, La routine des jours, 1998. CONST ANTINI Humberto, Dieux, petits hommes et policiers, 1993. DE FRANCISCO Miguel, Armoire de célibataires, traduit de Michel Falempin, 1996. DIAZ ROZZOTTO Jaime, Le papier brûlé (trad. de J-J Fleury), 1996. GIL OLIVO Ràmon, L 'homme sur la place et autres nouvelles, 1997. GOsÂL VEZ Raul Botelho, Terre indomptable (roman traduit du bolivien par Agnès Sow), 1994. JACOME Gustavo Alfredo, Pourquoi les hérons s'en sont allés, 1998. JIMENEZ GIRON Adalberto, Les récits de la mort (trad de Andrée Ducros), 1995. LAFOURCADE Enrique, Lajète du Roi Achab, 1997. LEZAMA LIMA José, L'Expression américaine, 2001. MACEDO Porfirio Mamani, Les vigies, traduit de l'espagnol par Elisabeth Passeda, 1997. MARTI José, Vers libres. Edition bilingue établie par Jean Lamire, 1997. MEDINA Enrique (nouvelles argentines traduites par Maria Poumier), La vengeance, 1992. MEDINA Enrique, Transparente, traduit de l'argentin par Maria Poumier MEJIA José, Plus grand que les plus grands..., 1997. MIGDAL Alicia, Historia Quieta, Histoire Immobile, 1998. MONTSERRAT Ricardo, La périlleuse mémoire de Tito Perrochet, 1992. MONTSERRAT Ricardo, Là-bas, la haine, 1993. OTERO Lisandro, La situation, 1988. P ALLOTINI Renata, Nosotros, traduit du portugais par Jandira Telles de Vasconcellos, 1996.

POSADAS Carmen, Mon frère Salvador et autres mensonges Nouvelles (Traduction de l'espagnol de Sophie Courgeon), 1996. PRENZ Juan Octavio, Fable d'Inocencio Onesto, le décapité, 1996. RODRIGUEZ JULIA Edgardo, L'enterrement de Cortijo. Chronique portoricaine, 1994. ROMERO Flor, Terres d'Emeraudes, 2000. VERDEVOYE Paul (traduits et présentés), L'abattoir suivi de Soledad, 1997.

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Santiago ELORDI

Babieca
L'Amérique du sud ne se traverse pas seul, elle se traverse au volant de Babieca,

Titre original La Caravana Traduit du chilien par Alain DEV ALPO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Bibliographie de Santiago ELORDI

Salto Mortal, Poèmes à compte d'auteur, Chili, 1983. Kris Kolombino, Poèmes en prose, Santiago, Chili, Noreste, 1987. Cambio y luera, Nouvelles, Santiago, Chili, Hachette, 1992. La Caravana, Roman, Santiago, Chili, Dolmen, 1995. El Corazon, Journal poétique, Santiago, Chili, 1994/1995. Poèmes de voyage, Poèmes, Santiago, Chili, Universitaria, 1999. Noreste, Premier journal de poésie appliquée (1986/1991).

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-1915-5

A ma fille Ileana.

Même si les paysages changeaient, durant de nombreuses années, je vécus dans la pénombre. J'étais vivant dehors mais mort dedans. Ceci est aussi arrivé à d'autres. Il y a des personnes en vie qui meurent entièrement. Mais si on pénètre la mort sans l'esquiver, alors on renaît entièrement. C'est le cycle de toutes les initiations. Et c'est ce qui m'arriva, et ma renaissance coïncida avec une rencontre inespérée: "Babieca". Cela fut si bouleversant, que villes, routes et stations-essence redevinrent comme aux premiers jours, amorçant l'étape prodigieuse du chemin. J'arrive à comprendre seulement aujourd'hui, comme quelqu'un sortant d'un tunnel et recevant le jour, certaines choses qui sont utiles pour aller toujours plus loin. Par exemple, que le monde extérieur est la projection de notre propre état interne, et je souris malgré la douleur, car c'est nécessaire dans ce monde. J'ai aussi réussi à comprendre que le changement est l'unique permanence; et que le plus grand de tous les changements est la mort. Le monde est changeant, jamais il ne fut meilleur ou pire que maintenant. De nouveaux êtres sont sans cesse cuisi-

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nés dans le four du présent, pleins de vie, légers, lucides, compatissants et capables d'attirer les jours qui n'arrivent pas. Ce sont des personnes qui, vaillamment, ont osé s'abandonner à leur propre mort. Hommes et femmes qui ont désormais arrêté de vivre en vénérant leur faux Ego car, s'il y a bien une chose que la mort réduit en miettes, c'est le faux Ego. Ce n'est rien de plus qu'un frère de la peur qui nous maintient agrippés à la vie, nous regardant le nombril dans un miroir, en se désespérant. Chaque mort, à sa façon, entreprend sa propre caravane de renaissance, son propre voyage. Et, dans cette fuite en avant, quelque chose me dit - une ligne sur la route, un panneau lumineux - qu'aucune lueur de vie ne serait véridique, si elle n'était pas traversée par la mort. Que rien n'est nécessaire, ni les monuments, ni les poèmes, ni les conquêtes et les voyages, si nous les faisons mus par le désespoir de ne pas pouvoir affronter la mort. La mort est un état qu'il faut dépasser pour revenir à ce monde, mais né de nouveau, un passage parmi les ombres pour se rapprocher d'une vie plus pleine. Alors plus que n'importe quelle recherche d'or, ce qu'il convient, c'est d'apprendre à mourir. Ensuite seulement, nous pouvons avoir une vie magnifique. Je sais aussi que, dans ce voyage permanent vers les temps nouveaux, il est une alliée de la mort, féminine comme elle: la femme qui l'accompagne en magnétisant le monde. Cette sensibilité est, par essence, participative, captive, lumineuse. Je me réfère à l'éternel féminin qui reçoit les bras ouverts et ne se sent pas dévalorisé pour autant. Tout comme la conversion d'Yvonne, une femme que j'ai aimée et que j'ai vécue en chair propre, comme on le verra plus loin.

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Si j'écris ces réflexions, fruits de mes expériences, ce n'est ni par mégalomanie, ni par égocentrisme. C'est un cadeau pour un inconnu. Tel est le jeu de l'art, l'un offre et l'autre reçoit pour former la chaîne du cœur humain. L'un raconte une histoire et elle traverse ceux qui sont en train de construire leur propre monde. Une vie contient toutes les autres vies, les problèmes personnels sont une parabole de la condition humaine; et chaque aventure spirituelle est extensible à toute l'humanité. Ce livre est donc la collection des notes d'un voyageur, un roman-rapport, un poème de transfert, mais aussi une histoire d'A-mour qui se divise en Av:B. et Ap.B., c'est-àdire, avant et après Babieca. Tout est symbole de renaissance. Et moi, Cascabel, Américain, le protagoniste de cette histoire, je ne conserve que de vagues rapports avec l'auteur, dans la mesure où je suis immergé dans le grand archétype de la modernité, dans cette grande famille d'amour que forment les guerriers de la route.

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Av.B.

Ai-je dit que je suis le protagoniste de ce voyage et qu'une fois, je fus mort? Ai-je dit que je suis Américain et que je m'appelle Cascabel ? Je ne m'en souviens pas. En tout cas, avant de connaître Babieca, je rentrais dans mon pays par le côté obscur et je pensais certaines choses qui se produisaient. Il est nécessaire de les rappeler. L'Amérique n'a toujours pas été découverte. Depuis le premier débarquement, des roues parcourent toujours la route panaméricaine. Par moments, le début se perd et la fin semble une illusion, comme les paysages de l'autre côté du pare-brise. - Nous n'irons pas plus loin, Indienne de merde, dis-je à Denisse tout en mordant un chewing-gum en plein désert. Denisse était une Indienne mexicaine que j'avais connue la nuit antérieure, dans une taverne de Tucson, alors que je venais de décider d'entreprendre ce retour. Excédée d'y travailler, de glisser de la monnaie dans le juke-box et de baiser à l'occasion avec de gros cow-boys, elle avait réuni suffisamment d'argent pour rentrer à Mexico rejoindre son fils. L'histoire des putes est toujours

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la même. J'en avais connu beaucoup dans les rues, les impasses et les hôtels de passe. Je me rappelle avoir laissé la taverne et les ivrognes, puis nous avons marché enlacés, le long d'un sentier boueux. - Elle est où ta bagnole? demanda-t-elle soudain. Je lui répondis que nous pouvions en acheter une, et c'est comme ça que nous sommes arrivés dans un sombre faubourg où des amis à elle me vendirent une épave. Nous sommes plantés sur la route. C'est la mi-journée et tout grille dans le désert. Il n'y a pas âme qui vive et les scorpions grimpent sur les roues. Le mieux serait de déboucher une bouteille. La déviation vers la ville n'apparaît même pas sur la carte. - Tes connards d'amis, lui criais-je, désespéré. - Déconne pas Gringo, tu voulais sans doute un Boeing pour 400 dollars? répliqua l'Indienne en ouvrant la fenêtre. Elle aussi était furieuse et transpirait comme une bougie allumée. Je lui dis que je n'étais pas gringo, que je venais d'Amérique du sud. - Bon ça va, passe-moi la bouteille. Je lui donnai la bouteille, elle but quelques gorgées, enleva ses habits et resta en jupon. Personne ne passait par là. Personne. Cet état d'abandon ne me surprenait pas. C'était la simple conséquence de ma propre perdition. Brusquement, en plein désert, au milieu du désespoir, un frisson traversa nos corps et l'après-midi nous surprit l'un sur l'autre, sur les sièges brûlants du tas de ferraille. Plus tard, je poursuivais seul mon retour. Quand la nuit tomba, je m'habillai et, une bouteille dans la poche, je commençai à marcher sous les premières étoiles.

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J'ai marché un long moment. Je ne pourrais dire combien de temps. J'ai l'impression d'avoir vu plusieurs soleils au bout de la route. Je désirais la pluie en vain et, comme à chaque fois en ce temps-là, je me trompais de direction car je me réveillais en proie au délire dans un hameau perdu. Je repris conscience dans une chapelle de l'état de Sonora, alors qu'une femme me faisait boire de petites gorgées d'un liquide insipide. Ce devait être une drogue car, à bout de forces, je fis des rêves merveilleux de convalescence. J'ai de la fièvre; un gonflement des parois de l'estomac, conséquence de la marche sous le soleil. Mais je suis charmé en observant d'étranges figures dans les voûtes nuageuses des portiques, des anges sur les murailles fraîches et écaillées. "Peut-être que ce qu'on appelle le mysticisme n'est rien de plus qu'un degré de fièvre", me dira plus tard un missionnaire apparu pour officier les sacrements. Quand j'eus récupéré, je laissais la chapelle. Dehors rien n'avait changé. Le lieu aussi vivait sa propre convalescence. Dans le calme le plus absolu, le vent levait de temps en temps un nuage de poussière et, sous le soleil, je m'étendis au milieu d'une petite place, à côté d'une pompe à eau asséchée, donc inutilisable comme je l'étais moi-même. Je me souviens, que tout le temps que je restais dans ce hameau, personne ne m'adressa la parole. Curieusement, on ne me laissa pas mourir non plus et tous les matins - si je suis fidèle à ma mémoire - je me réveillais face à des tortillas de maïs et à une grosse jarre d'eau. Plus tard, je sus que, dans ce lieu, les Indiens évitaient les étrangers et, que quand quelqu'un tombait par là malencontreusement, ils le remettaient sur pieds pour qu'il s'éloigne au plus tôt.

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Mortes, les âmes des intrus restaient rôder à jamais. Un matin, on m'indiqua la sortie et, au milieu de canyons escarpés, je poursuivis mon retour. Vers où ? Je ne le sus jamais. En ce temps-là, tout était ainsi. J'allais d'un endroit à un autre, comme porté par le vent. Le temps était une lointaine mesure de la conscience et les choses se produisaient simplement. Un peu plus tard, un camion transportant du cacao en direction du District Fédéral me recueillit sur la route. Dans la cabine, un gros chauffeur conduisait et une vieille pute itinérante se maquillait les lèvres. - Vers où vas-tu, Gringo? demanda la vieille, brisant le silence. - Je ne suis pas gringo et je rentre dans mon pays. - Tu ressembles à un spectre. D'où es-tu supposé venir? - J'étais dans un endroit à moitié mort et... - Tu ne m'auras pas avec des aventures, Gringo, enfoncetoi le bien dans le crâne. Le Mexique, c'est pas du cinéma, ajouta la vieille, en passant un mouchoir dans son décolleté en sueur. Nous arrivâmes de nuit dans la ville. Le camion se gara dans une station-service où, sous les lumières d'une publicité pour lubrifiants, j'attendis un taxi en direction du centre de Mexico. En ce temps-là, tout était attente, avancée, puis nouveau départ pour à nouveau s'arrêter. Sur la route qui m'emportait vers le centre d~ Mexico, il y avait un trafic infernal. Le taxi avançait à peine et, alors que la radio jouait à tue tête, le chauffeur commença à me parler de choses intimes; de comment il faisait l'amour avec une amie de sa fille. "Et tout dans le dos de mon épouse", répétait-il. Ennuyé par le petit psychopathe, comme par tous les gens de la sorte, il me vint une idée.

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- Vous ne vous appelleriez pas Porfirio Cespedes par hasard? l'interrompais-je. - Caray ! s'exclama-t-il surpris. - Et votre femme Mercedes Cespedes, qui vous ferait frire comme un œuf si elle apprenait les cochonneries que vous faites avec la petite amie de sa fille, concluais-je. Le type resta de glace. Le volant sauta et faillit nous mettre en pièce. Pour le tranquilliser, je lui montrai du regard les papiers qui dépassaient de la boîte à gants. - Quel farceur! Vous êtes un sacré farceur! répéta-t-il en riant. Je profitais de l'occasion pour lui demander où trouver une pension. Sans cesser de rire, et après quelques détours, il me déposa devant un vieil hôtel.

- Gringo, n'oubliez

pas de dire au patron que vous venez de ma part, cria-t-il tout en redémarrant. Derrière le comptoir, un type dormait sur le registre. Quand il entendit des pas, il ouvrit un œil et ajouta avec méfiance. - Je n'admets personne sans bagage. Je préférerais que vous preniez le large, jeune homme. - Je viens de la part d'un ami, lui dis-je, en nommant le chauffeur de taxi Porfirio. - Si c'est ainsi, notez vos coordonnées dans ce cahier. Le registre avait un espace où il était demandé la profession. Comme d'habitude, je le laissai en blanc et je terminai en inscrivant le numéro de mon passeport. Puis je gravis un escalier et parvins à la chambre. Sur des planches sales, un matelas neuf était étendu. Épuisé, je tombai comme un sac mort, distant et sans fond, comme mon retour. Je dus dormir durant de longues heures, car je me

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réveillais la gorge sèche. Près de la persienne qui laissait entrer un peu de soleil, une femme déposait une bouteille de bière sur la table de nuit. À contre-jour, comme une présence distante, je distinguais un balai. Soudain, la femme commença à se dévêtir et sauta sur le lit. - Le patron m'a ordonné de monter. - Oublie, je n'ai pas un peso. C'était la femme de chambre de la pension, elle s'appelait Lupita et, à ce qu'il semblait, les clients l'employaient à tous les services. Elle avait des hanches larges, les seins lourds et une rangée de dents blanches et régulières. Le retour tissait, une fois de plus, son réseau de rencontres et de séparations. Je jetais mes fringues et je commençais à jouer au vieux jeu avec Lupita. Je me souviens de Lupita car, en ce temps-là, elle représentait l'unique type de femme avec qui je pouvais partager la route. Complètement saine, elle avait la moralité d'un mollusque. - C'est bon de coucher avec des hommes que tu ne connais pas, disait-elle en ouvrant les jambes, une cigarette aux lèvres. Plus tard nous nous sommes habillés. Puis nous avons descendu les escaliers. Le propriétaire de la pension examinait minutieusement les pages de mon passeport. Quand il me vit, il ferma un œil sournoisement. - Au Chili, il y a un dictateur ou un président? - Je m'en fous, dis-je et je sortis faire un tour. Au-dehors, un vent frais soufflait, il faisait nuit et je commençais à cheminer dans la foule. Je marchais toute la nuit sur les boulevards de Mexico où des automobiles décapotables stationnaient et des jeunettes à la mode sirotaient des jus de fruits aux terrasses.

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Je recherchais de temps en temps cela pour rompre mon abandon; l'illusion factice que donne l'argent qui s'étale dans la rue. Englouti par la métropole, je marchais en dévorant les lumières, les enseignes et les phrases désespérées inscrites sur les murs. Enivré, longeant des monuments, des pyramides et traversant des faubourgs, j'aboutis dans une fête glauque où j'avalais d'immenses quantités de nourriture piquante. En ces années-là, les détours de mon retour étaient sans cap comme cette nuit-là. Je tournais dans une roue obscure, dénué de sentiments, comme une espèce de héros sceptique et solitaire. Quand le jour se levait, il m'arrivait de prendre le petit-déjeuner dans une cafétéria et j'aimais me regarder dans les miroirs des caisses enregistreuses. Je ressortais avec des miettes de pain grillé entre les dents comme si c'était un trophée, et même si les paysages changeaient, tout restait ténèbres, ennui et répétition. Je flottais dans une espèce d'état vague, tiède et sucré, où les sentiments allaient d'un côté et l'esprit tournoyait pour son propre compte. Quand le jour arriva, je rentrai à la pension. Il n'y avait pas un bruit. J'étais allongé bouche ouverte sur le lit de la pension, en pensant à ce retour et aux kilomètres restés en arrière. Une pâle lumière filtrait des persiennes. Je me suis levé. De la poche de ma veste qui pendait sur une chaise, je sortis un porte-plume et je commençais à écrire sur le mur de la chambre le mot "absence". Je l'avais fait d'autres fois, dans d'autres hôtel, sur les murs d'autres villes. J'ignorais pourquoi j'étais là. Sept ans plus tôt, j'avais délaissé mon pays, même si parfois il me semblait que cela faisait bien plus de temps. Les premières années sont

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les plus longues; elles n'en finissent pas, puis la suite tombe comme les décomptes d'un match de foot. Étendu sur le lit de la pension, je n'arrivais pas à trouver un motif à mon absence. Si j'avais échoué dans le désert, ou si j'étais maintenant perdu dans une ville anonyme, c'était simplement parce que je regardais passer les chemins depuis la rive. J'ignorais ce que signifiait cette rive. Je n'avais aucun motif précis d'être là où je me trouvais. La première année de ma fuite à travers le continent, je travaillais à Caracas, vendant des ordinateurs. Là-bas je connus une fille du Salvador qui militait dans un groupe de libération. Elle avait des tétons magnifiques et s'appelait Rosaura. C'était une étudiante ravissante qui publiait une revue de résistance. Une nuit, alors qu'elle se déshabillait, je pensais que si elle était capable de montrer au monde sa paire de bonté occultée par son habit de guerrière, elle effacerait d'un trait de plume tous les conflits du continent. Je le lui dis. Dans la foulée, elle se revêtit et me jeta de chez elle. Comme dans le cas de Rosaura, pendant mes années d'absence, j'avais rencontré beaucoup de monde qui n'avait rien à voir avec ma fuite. Je les payais tous à ma manière et, s'ils m'avaient hébergé ou donné à manger, je les divertissais avec mes aventures qui leur paraissaient de pittoresques exploits issus d'un livre. J'avais un arsenal d'histoires qui allaient des Jivaros de la jungle équatorienne aux momies du désert d'Atacama. La moitié étaient de pures inventions, mais cela importait peu. Rien ne m'était plus étranger que me sentir aventurier. De plus, je n'ai jamais vraiment réussi à savoir si l'aventure consiste à vivre ou à inventer ce que nous vivons.

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Pendant les années d'absence, j'avais aussi rencontré des personnes qui vagabondaient sans motif à travers le continent, qui se mouvaient arrachées par un vent absent et lointain. Elles étaient peu nombreuses, je les avais rencontrées en montant dans un train en Bolivie, dans un bar de Buenos Aires ou dans un casino à Caracas. C'était des hommes et des femmes qui avaient l'habitude d'entrer par la fenêtre en demandant quelque chose comme: "Qu'estce qui se passe ici? Où est le problème puisqu'il pleut dehors ?" Étendu sur le lit de la pension, je fais un autre saut dans le temps et le souvenir. C'était la troisième année de ma fuite, je travaillais dans une bananeraie d'Équateur et mon chef était de cette race là. Il s'appelait Curro Sampietro, c'était un type grand et timide. Je m'en souviens avec tendresse car il répétait sans cesse n'avoir aucune place dans ce monde. C'était aussi un fanatique de tous les types de drogues. "Écoute, tu devrais goûter la floripondio pour comprendre d'où tu viens et ouvrir ta conscience à des espaces jamais visités" , disait-il. Curro parlait ainsi, c'était une sorte d'incohérence merveilleuse. Un jour, il me convainquit et nous sommes partis prendre la magique floripondio que préparaient les Indiens Shuars dans les profondeurs de la jungle. C'était ma première expérience avec des hallucinogènes et je me mis à grimper le long d'un immense palmier. Je voyais Curro qui se transformait en cheval. Le jour suivant, je racontai ma vision au sorcier de la tribu. Étonné, il me conseilla de ne pas réutiliser la fleur sacrée car l'apparition d'un cheval signifiait de mauvais présages. A la suite de cela, Curro revint se droguer de nombreuses fois dans cette région. Il finit même par s'enraciner dans lajungle et

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se maria avec une native. Je ne sus plus jamais rien de lui. Un troupeau de chevaux fuyant à brides abattues parcourent les chemins et les hôtels du continent. C'est une course sans but sous une nuit étoilée. Je suis étendu et je n'ai pas sommeil même si j'ai marché toute la nuit. Je ferme les yeux un moment, cherchant un motif d'être là sans en trouver un seul. Le temps casse sa cadence dans le retour. Parfois, comme si toute perspective avait disparu, ce qui semble lointain me tombe dessus. Il existe sans doute une raison à ma fuite. Du lit de la pension, je regarde les murs blancs et je suis suspendu aux origines. Les années ont passé et, comme au travers d'un kaléidoscope fou, je me souviens avoir été un temps marié. Mon mariage avec Laura fut de courte durée. C'était avant de partir. Nous vivions à Santiago du Chili, dans une petite cabane entourée d'arbres, au pied d'une colline où nous projetions une vie heureuse et paisible. Mais sous cette apparence idyllique, des ombres que nous étions incapables de percevoir se cachaient. Une nuit, comme dans une comédie absurde, tout éclata après le dîner, lorsqu'aucun des deux ne voulut faire la vaisselle. Laura était ordonnée, Laura était virtuose, Laura était une pédiatre compétente qui travaillait toute la journée à l'hôpital et qui rentrait épuisée à la maison. La vaisselle était un truc qui l'énervait. Pour ma part, en pleine ère de la cybernétique et du féminisme, comme un fantôme venant d'un monde parallèle, j'étais la victime d'un vice fatal consistant à lire des chansons de geste et des romans de chevaliers qui sauvaient des princesses, qui réparaient les dommages et qui rendaient la justice impartialement. Notre idyllique cabane était remplie de livres de Tirandel, de Roland, de Tristan et Iseult, du Cid Rodrigue et rien de

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ce qui se passait dans le monde extérieur ne me parvenait. Lecteur oisif, empêtré dans le passé pendant que Laura se rompait les épaules à l'hôpital, cette nuit-là, moi non plus je ne voulus pas faire la vaisselle. Le lendemain Laura ne revint pas. Durant des années, j'ai cru voir Laura partout, en entrant dans un hôtel, dans un café, au bord du chemin, mais comme ce retour, ce n'étaient que des mirages. L'affaire de la vaisselle cachait d'autres taches. La lézarde d'un amour incapable d'esquiver les pièges du quotidien. Ainsi soit-il, tout était terminé, on ne pouvait faire marche arrière. Mais, comme une morsure, le souvenir continuait à attiser la blessure malgré la distance. Les assiettes sales, au fond, cachaient une tache bien plus immense. Une tache qui s'appelle la mort. Nous laissons les animaux coucher dehors, nous faisons bouillir l'eau, nous parfumons les ambiances avec des essences chimiques et nous nous savonnons désespérément le nombril en tentant d'effacer les vestiges que laisse notre propre mort. Je suis sur le retour, étendu sur le lit d'une pension de Mexico, je me souviens. Il est possible que j'amplifie tout comme un fanatique interprétant le passé avec une loupe inexistante. Je regarde les murs blancs revêtus de chaux, l'image d'un saint collée sur la porte, le ventilateur immobile, la chaise où ma chemise blanche pend et je continue de penser à l'affaire de la vaisselle. Maintenant je me lève, j'ouvre les fenêtres et je regarde la ville. Entre les gratteciel, on aperçoit les ruines aztèques. Je pense aux Toltèques, aux Chichimèques, à Tiahuanaco et à toutes ces organisations du continent régies par le cycle naturel de la terre, bien éloignées de notre pauvre obsession pour l'asepsie. Comme un Dieu, je sors au balcon de la pension, un

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éclair enflamme l'après-midi et me transporte vers les visions d'une métropole futuriste. Une suave musique angélique enveloppe les rues. Il n'y a pas un papier à terre, pas une tache sur les vitres. Le regard des gens est neutre comme une pompe à savon, heureux comme le sol reluisant des centres commerciaux. J'interprète cette vision comme le miroir de notre époque obsédée par l'ordre et la propreté. Nous passons notre temps à acheter des détergents, à secouer la poussière comme une compilation infinie de taches afin de ne pas affronter l'unique... - Diable, et c'est quoi l'unique? me demanda subitement la femme de chambre entrée pour faire le ménage. - Que nous allons mourir! Avant, après, à l'aller ou au retour, mais nous allons mourir Lupita, dis-je en lui ôtant ses habits. Nous pouvions rester ainsi, en silence, étendus sur le lit. Au bout d'un moment on s'habillait, je descendais les escaliers et je quittais la pension pour chercher un bureau de poste. Cela m'arrivait fréquemment. À intervalles réguliers, j'envoyais des messages depuis ma roue obscure. À côté des machines à oblitérer, alors que le personnel triait mécaniquement le courrier, j'achetais une carte postale montrant un paysage d'hôtels luxueux près d'une plage tropicale. Puis, pour simuler un peu de lumière, j'écrivais à mes parents: "Je loue une chambre dans cet hôtel confortable. Rien ne me manque. Je rentrerai bientôt et nous parlerons à côté du feu. Avez-vous des nouvelles de Laura ?" Je n'écrivais jamais plus, juste quelques signes pour dissimuler mon absence et, comme ce retour, je laissai tomber la carte dans la boîte aux lettres. J'étais de retour, mais à la dérive. Je n'avais aucun plan. Lorsque j'avais faim, je

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pouvais prendre un taxi jusqu'au marché et cela m' occupait toute l'après-midi. Je me rappelle que le marché de Mexico était un spectacle saturé de gens, haut en couleurs qui, par instants, chassait mon absence. Il y avait des fromages de Durango, des racines du Chiapas, des épices de Tabascos. Les mangues, les guayabas, les sacs de haricots et d'autres féculents produisaient une explosion d'arômes qui effrayaient les souvenirs. Au plafond, des têtes de mouton et d'énormes poissons aux yeux brillants pendaient tels des symboles de sacrifice et, au milieu de cette fête, je m'asseyais pour manger à un boui-boui. Les après-midi passaient ainsi comme toutes les après-midi. Et à chaque fois que je commandais un plat, je sentais inévitablement la mort m'agripper comme son meilleur client. C'était comme si elle creusait un trou profond à la hauteur des côtes que seul un peu de tequila pouvait combler. Ce n'était pas la mort du corps, c'était la mort de l'âme. Je pouvais bouger, respirer, saluer, mais, à l'intérieur j'étais vide, totalement vide, comme les courges du marché. Alors que je déjeunais, je me souviens qu'un téléviseur diffusait une série. La serveuse, une grosse qui ne quittait pas l'écran des yeux, se mit soudain à applaudir. - Pourquoi applaudissez-vous tant? - Parce qu'Eduardo Ernesto est un scélérat. Si vous saviez le mal qu'il a causé à sa petite mère! Mais vous n'êtes pas d'ici, non?

- Non.
- Donc vous ne savez pas ce qui se passe à Mexico, dit la grosse retirant les assiettes de la table. Sans doute, je ne savais rien de ce qui se passait à

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Mexico ni nulle part ailleurs. Mais je m'en foutais. Yécoutais seulement le bruit de mes pas qui marquaient la distance, et j'allais toujours plus loin jusqu'à ce qu'un signe inespéré stoppât ma marche. Quand je sortis du marché, je tombai sur un groupe de gamins jetés à la rue. - Marijuana, Gringo? demanda l'un d'eux - Non, merci, dis-je en passant à leurs côtés. - Quelque chose de plus puissant? me redemanda la voix. - Tu peux réellement obtenir quelque chose? dis-je en ralentissant le pas. Nous avons traversé un cimetière d'épaves pour arriver dans une rue glauque de baraques en terre où l'un des morveux frappa à une porte. Un type à la face variolée ouvrit. C'était un infirmier qui vendait sous le manteau des ampoules volées au dispensaire du quartier. Du réfrigérateur, il sortit un paquet enroulé dans du papier journal. Gringo. C'est 50 dollars. Nous sommes sortis et j'ouvris le paquet: il contenait quelques seringues et des ampoules de Demerol. De la chimie pure pour continuer le voyage, pour découvrir au moins une éclaircie parmi les ombres. Cela faisait des années que je vagabondais à travers le continent, mais depuis toujours j'aimais m'ouvrir artificiellement la conscience. C'était juste un moyen différent de rentrer. Avant de retourner à la pension, j'achetai des jus de fruits et de la nourriture, puis je m'enfermai dans la chambre. Étendu sur le lit, petit à petit je chutais dans une spirale pourpre et je flottais sans pesanteur au milieu d'un ciel transparent. Sans bouger, j'entrais dans des temps et des lieux paradisiaques. Téméraire mais extasié, à travers d'immenses jungles, je descendais des marais où des lézards

- C'est tout ce que j'ai,

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pondaient leurs œufs entre les racines aquatiques et où les quetzals décrivaient des figures gracieuses dans le ciel. Je ne sais pas combien de temps je restais enfermé dans la chambre. Mais régulièrement, je retroussais les manches de la chemise pour me clouer cette merde. - Que t'arrive-t-il ? Cela fait des jours que tu ne sors pas de la chambre. Le patron m'a demandé de monter, interrompit Lupita, brisant les visions. - Et qu'arriverait-il si nous jouions un peu? ai-je demandé alors qu'elle laissait tomber sa robe au sol. - N'est-ce pas que tu vas me laisser ta montre quand tu partiras de Mexico, continua-t-elle en sautant sur le lit. Parmi mes visions, je la voyais nue, se tenant la chevelure, se trémoussant ardemment et me demandant de ne pas la toucher. La distance l'excitait. Ensuite elle exigeait que je la caresse partout. Nous passions les nuits ainsi, perdus et repus de plaisirs. Quand je m'éveillais, Lupita était déjà partie. Un matin, je descendis les marches, disposé à quitter la pension. Comme de coutume le patron dormait le front sur le registre. Je payais la note et je sortis. De retour, les scénarios changeaient à une vitesse stupéfiante. Selon les paroles du commandant de bord, nous survolions maintenant le Nicaragua. - Vous connaissez le Nicaragua? me demanda mon voisin de siège. Il était gros, portait un chapeau texan et il buvait whisky sur whisky. - Il Y a quelques années, j'étais dans cet enfer. - J'ai des affaires là-bas, continua-t-il orgueilleux. - Super! dis-je, en continuant à lire l'horoscope d'une revue de mode. Mais ces prédictions heureuses ne tapaient jamais dans le mille. Comme toujours, elles ne

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