BANGUI RACONTE

De
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Lieux de contestation d'un certain ordre social établi… mais établi au détriment du petit, et au profit du riche, du puissant, du nanti qui se croit tout permis ; établi encore au détriment de la femme, qui prend ici en main sa vie et sa destinée ; lieux d'affrontements violents, où ce n'est pas toujours le plus fort qui gagne ; modes d'expression souvent drôle, avec le personnage mythique masculin TERE qui donne son nom à ce genre de textes. Les 38 contes de ce livre esquissent un aperçu sur quelques aspects de la culture du peuple centrafricain.
Publié le : dimanche 1 octobre 2000
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EAN13 : 9782296421752
Nombre de pages : 256
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Bangui

raconte

@ L'Harmattan,

2000

5-7, ru:: de l'École-Polytecmiqu:: 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, ru:: Saint-Jacqu::s, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan Hongrie Hargita IL. 3 1026 Budapest - Hongrie L'Harmattan, ltalia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino - Italie ISBN: 2-7384-9661-X

Pierre

Sau(nier

Bangui
contes

raconte

de Centra/rique

L'H a r~atta...

Collection La Légende des Mondes dirigée par Maguy Albet, Denis Rolland, Martine Michon et Alliette Sallée.

Dernières parutions

Didier LEMAIRE,Contes et récits métissés de Guyane, 1998.

Najet

MAHMOUD,

Contes du Grand Sud tunisien, 1998.

Catherine FOURGEAU, Mami Wata et autres contes pour aujourd'hui, 1998. Clémente MAMANI LARUTA, Parlanaka, contes et légendes aymaras des hauts plateaux boliviens, 1998. Zoé V ALASSI,Anna ANGELOPOULOU,Claire MONFERIER, Le petit paon et la pièce d'or et autres contes grecs (bilingue français-grec), 1999. Najet MAHMOUD, Le Jardin aux Marabouts et autres contes du Grand Sud tunisien, 1999. François-Xavier DAMIBA, Dieu n'est pas sérieux, 1999. Jean-Louis ROBERT, Larzor et autres contes créoles (bilingue créolefrançais), 1999. Alphonse LEGUIL, Contes berbères de l'Atlas de Marrakech, 2000.

lal>le

des

~a+;ères

Après le titre du conte, nous donnons le lieu de son recueil, le groupe ethnique du conteur, et enfin son nom.

Introduction

9

I. L'amour et la violence
I. Mouche et Atilonge. Mbaïki, isongo, G. Mabo. 2. L'orpheline de mère. Bangui, gbanu, F. Kaskilo.

17 25

Il. Le mariage: beauté ou fécondité?
3. Python et Yasimanga. Bangui, banda, A. Mada. 4. La jeune fille qui épousa un lépreux. Bangui, manza, A. Yanumandji. 5. Kpakuba et Sarsion. Bangui, aH, B. Nabana. 6. Mademoiselle Mara et Ngakola-Ngu. Alindao, banda, E. Mbekade.

45 49 53 60

III. Les ruses de Tere 7. Tere et les jeunes filles. Bangui, ngbaka-manza, J. Kano. 8. Tere et Cochon. Mbaïki, isongo, G. Mabo.

71 75

9. Tere, Tortue et Céphalophe dans le baobab. Bangui, ali, B. Nabana. 10. Tere et le Grand Génie de la forêt. Bangui, ali,

79 84 89 96 102

B. Nabana.
11. Tere et Crocodile. Bangui, gbanu, L. Boutou. 12. Tere et les Esprits. Bangui, gbanu, F. Kaskilo. 13. Tere, celui qui fait tout seulement une seule fois. Bangui, gbanu, F. Kaskilo.

IV. Ruse pour ruse: le dupeur-dupé, le dupé-dupeur
14. Tere et Perdrix. Bangui, ali, B. Nabana. 15. Uèvre et Uon. Bangui, banda, A. Mada. 16. Antilope, Crapaud et Tere. Bangui, ngbaka-rnanza, A. Yanumandji. 17. Tere et Caméléon. Bangui, rnanza, A. Yanumandji. 18. Varan et Uon. Bangui, gbanu, F. Kaskilo. 19. Uon et Bouc. Bangui, banda, A. Mada. 20. Hyène et Bouc. Bangui, banda, M. Gonendji.

114 119 123 126 133 150 152

V. Méfait pour méfait: la vengeance 21. 22. 23. 24. 25. Pintade et Perdrix. Alindao, banda, E. Mbekade. 159 Moustique et Oreille. Mba'iki,isongo, G. Mabo. 161 Le serpent et la bague. Bangui, sango, R. Lavou. 164 L'orphelin et sa poule. Alindao, banda, E. Mbekade. 167 Chien et Singe gendres. Bangui, banda, A. Mada 169

6

VI. L'attitude

devant

les épreuves 175 178 182

26. Caméléon et Tere. Bangui, manza, J. Penali. 27. Cynocéphale et Coq s'en vont chercher une femme. Bangui, manza, A. Yanumandji. 28. Tere et Tortue en quête de femme. Bangui, manza, A. Yanumandji.

VII.

La conduite idéale
189 192

29. La jalousie. Bangui, sango, R. Lavou. 30. Les co-épouses. Bangui, manza, A. Yanumandji.

Vin. Le comportement aberrant 31. Tere et Sadinali. Mbai'ki,isongo, G. Mabo.
32. Tortue et Perdrix. Alindao, banda, E. Mbekade. 33. Antilope, Tere et Panthère. Bangui, manza, J. Pumate. 203 205 207

IX. La solidarité familiale
34. Tere et Lézard. Bangui, manza, F. Wena. 35. Tere et les astuces de Rat palmiste. Bangui, manza, A. Yanumandji. 36. Tere et sa femme Nambela. Bangui, manza, A. Yanumandji. 37. La femme prise au piège. Bangui, sango, R. Lavou. 38. Seto et ses femmes. Bangui, ali, B. Nabana. 217 220 226 229 231

Conclusion.
7

237

Notes.
Index des noms de personnes, animaux, végétaux. Bibliographie.

241
251 255

Notes

orthographiques

1. Les noms ou phrases en langue sanga sont transcrits suivant l'orthographe officielle (décret na 84025 du 28.01.1984).

2. n existe quelques différences orthographiques dans les noms des groupes ethniques, en particulier pour le terme manza ; lequel s'écrivait soit mandja ou mandjia, avec un «s»au pluriel. Dans les citations ou les titres d'ouvrages, nous gardons la graphie de l'auteur.

8

Introduction

ourquoi ce recueil de contes centrafricains? Dans une société à tradition orale, mythes, chants, proverbes, anthroponymes ... ne peuvent passer pour un art littéraire mineur, et les contes pour enfantins. Tout d'abord, ceux-ci renvoient à l'univers sociologique, cosmologique, voire religieux du conteur et de ses auditeurs, à leurs attentes, à leur système de valeurs. L'écoute assidue de ces textes, comme leur étude, permet à l'étranger d'entrer dans la culture qui les produit et dont ils sont le reflet. A la suite de Bruno BETTELHEIM(1) et de bien d'autres auteurs, nous ne pouvons que rappeler que le conte, quelque soit la culture qui le produit d'ailleurs, véhicule des règles de vie, des modes de comportement, la morale sociale, et surtout le système de valeurs, la vision du monde, les modèles culturels du groupe, auxquels doit se conformer le jeune s'il veut réussir, affronté aux obstacles, aux difficultés, aux inévitables conflits entre personnes, entre sexes, entre générations... Le conte a donc une fonction pédagogique importante. En Centrafrique, ceci n'est pas toujours perçu ainsi, tant par le conteur que par les auditeurs, qui s'arrêtent volontiers à la «morale»ou aux conseils qui terminent le récit. Or de ceux-ci, il faut se méfier. Même s'ils sont justes et renvoient à des situations ou des faits vécus au moment de la profération du conte, certains n'entretiennent en réalité qu'un rapport lointain avec lui. Ce qui est essentiel, c'est en fait l'enjeu du récit lui-même, par la mise en rapport des personnages et de leurs actions: cela dépasse largement la morale ou le proverbe qui conclut éventuellement le texte. Ce qui frappera et marquera davantage l'esprit de l'auditeur, surtout

P

d'un jeune, c'est le succès du héros positif, sa victoire sur l'adversité. Il acquiert alors le sentiment que, lui aussi, peut réussir s'il conforme sa vie à celle du héros positif, et évite les errements du héros négatif. Là est le sens véritable du conte, comme de sa valeur. Plus que de conseils, l'adolescent, le jeune adulte, a besoin de héros, de modèles auxquels s'identifier. Aussi pour nous, le conte en tant que récit structuré, se termine à la fin de l'action, même s'il est normal de donner les textes en entier, ccmorales»comprises, tels que nous les avons reçus. Le conte est un moyen de s'adresser également aux adultes, aux responsables, qui seraient tentés d'abuser de leur pouvoir. Il est un lieu de contestation. Contestation d'un pouvoir traditionnel et facilement totalitaire, celui du chef de clan et de son conseil d'anciens, qui n'admet ni changement, ni évolution, celui du riche qui peut se croire tout permis, celui du mari dans son foyer. Peut-être n'y a-t-il de littérature que contestataire! Les textes les plus intéressants que nous ayons recueillis sont précisément ceux où nous avons perçu que le conteur, déjà adulte, y présentait sa propre histoire, malheureuse, affronté qu'il était à l'adversité, au destin sur lequel il semblait n'avoir plus de prise. Que cela se fasse parfois sur un mode ludique, drôle, amusant, qui prête même à rire, caractéristique souvent soulignée pour certains types de récits, en particulier quand rentre en scène le héros mythique Tere dont nous reparlerons, n'enlève rien à ce que nous disons de cet aspect. C'est d'ailleurs ce personnage Tere qui donne son nom à ce mode de littérature orale, ainsi qu'au mythe, même s'il n'apparaît pas dans le récit. Les ethnologues et les linguistes ne se trompent pas sur cette importance et la valeur de ces textes, à qui nous devons une ample récolte. Ceci vaut pour le Centrafrique, et nous citons en suivant la date de parution les travaux qui nous paraissent les plus Importants, car Il ne nous est pas possible d'en faire un Inventaire tant soit peu exhaustif.

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Dès 1933, René MARAN fait parattre «Légendes et contes nègres de l'Oubangui-Chari». Puis en 1937, VERGIAT dans la seconde partie de son ouvrage «Mœurs et coutumes des Mandja», intitulée «Contes et Légendes», rapporte une cinquantaine de textes. Après 1945, parmi les membres de l'équipe de linguistes de la SElAF, qui travailla surtout en pays ngbaka-mabo dans le

département de la Labaye, nous retenons les noms de
Jacqueline THOMAS, Luc BOUQUIAUX, Marie-José et Jean DERIVE, Sirnha AROM. Il faut y ajouter Paulette ROULON en pays gbaya. Leurs ouvrages, signalés en bibliographie, furent publiés dans les années 1970. Les récits recueillissont d'origine ngbaka-mabo, mais aussi mozombo, gbanzili, isongo, manza et gbaya. En 1986, parut le recueil posthume de contes d'Anne RETEL-LAURENTIN,médecin-ethnologue, qui séjourna chez les nzakara vers 1960. Il faut aussi citer les deux ouvrages de Yves IGOT, parus en 1970 et 1975, et celui de IPEKO ETOMANE en 1975. En dehors des travaux en langue française, nous n'oublions pas ceux de John HILBERTH, dont l'ouvrage «Les Gbaya», paru en 1962, a un chapitre de trente pages de contes et légendes de cette ethnie. Plusieurs des textes que nous présentons ici ont déjà fait l'objet d'une édition bilingue (sango-français) entre 1980 et 1985 dans la collection ATENE TI BE AFRICA (Dits de Centrafrique) : huit, dans le n° 1, L'Amour et la Violence; six, dans le n° 2, Les ruses de Tere ; et dix, dans le n° 4, Mari et Femme. Enfin, disons qu'au début des années 1980, la Faculté des Lettres Modernes de J'Université de Bangui introduisit un enseignement sur la littérature orale, dont naturellement l'étude des contes. D'autres collectes demeurent inédites: ainsi une série de contes et mythes, fort intéressants, recueillis en pays banda par M. DIKl-KlDIRI. Également, un travail du Père DAIGRE avant 1939. 11

Ces textes, nous les avons recueillis entre 1978 et 1980, d'abord à Mba'iki,puis à Bangui. Les conteurs étaient d'origine et de langue diverses: nous le signalons pour chaque conte, bien que tous aient été livrés en sango, langue officielleavec le français, dans laquelle les uns et les autres s'exprimaient normalement. Cependant il convient de noter ces origines; cela permet de rendre compte de bien des détails importants, ne serait-ce que les noms propres des personnages qui sont souvent donnés dans la langue maternelle du conteur; ces noms sont en effet signifiants dans les récits où ils apparaissent. Les langues que nous citons font toutes parties du groupe Conga-Kordofan, surtout du sous-groupe Niger-Congo, avec la famille adamawa-oubanguienne, dont la branche oubanguienne, qui comprend:

.

.

dans la sous-branche ouest, les différents parlers du groupe gbaya, dont le gbaya proprement dit, le gbanu, le manza, l'ali, le ngbaka-manza ; ceux du groupe ngbandi, dont le sangayakoma ; enfin ceux du groupe gbanzili-sere avec le ngbakamabo et le monzombo ;
dans la sous-branche centre, les parlers banda; dans la sous-branche sud, le nzakara.
oubanguienne

. enfin

branche
sous-branche

ouest gbaya

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groupe langue

I ngbandi gbanzill-serebanda
nzakarazande

---

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sud

gbaya sanga- ngbaka-mabo manza yakoma monzombo all gbanu ngbakamanza

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La famille Bénoué-Niger du sous-groupe Niger-Congo est représentée par l'isongo ou mbati, langue bantu parlée dans la région de Mbaïki. Nous avons voulu tenter un classement de ces textes à partir de leur structure narrative: il nous semble bien en effet que structure narrative et sens sont ordinairement liés. Chaque chapitre regroupe ainsi des textes construits suivant la même structure, abordant chacun un aspect spécifique de la culture, sous la forme de touches culturelles successives, plus que d'une suite «logique» d'un chapitre à l'autre.

Ces textes sont en effet structurés, construits d'une
manière logique, qui certes peut échapper au profane, mais qui n'en existe pas moins et dans lequel un «bon»conteur coule son récit; la mise en évidence de ces structures permet de comprendre leur fonctionnement et ainsi, les lois qui régissent leur création. Ces structures ne sont d'ailleurs pas propres au Centrafrique ou à l'Afrique Noire dans son ensemble, puisque Jean DERIVE (2) a codé fort à propos un conte ngbaka-mabo en suivant la classification mise au point par Vladimir PROPP (3) pour les contes russes.

Enfin pour terminer cette présentation, disons que nous ne pensons pas que ce genre littéraire soit en voie d'extinction rapide, quand la radio et la télévision centrafricaines en programment régulièrement des émissions, avec le célèbre conteur DAMBALE.

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Source: P. Saulnier, Le Centrafrique, entre mythe et réalité, Paris, L'Hannattan, 1998.

14

L'a~our et ~a \I;o~ence

conte 1 Mo ut It e et AtH
0

nge

ouche et Atilonge, conte classique s'il en est à la fois par sa structure et par son thème. II s'agit bien d'un conte classique aoec ses trois séries d'épreuves successives: préliminaire, principale et complémentaire ou glorifia n te. Les premières, préliminaires, nous pouvons les nommer également éliminatoires dans la mesure où les premiers prétendants sont non seulement disqualifiés, mais physiquement éliminés, Ici à cause de leur manque de connaissance des coutumes qui veulent que le prétendant apporte et du vin de palme à son futur beau-père et sa natte pour dormir. Les épreuves principales volent une Inversion dans le déroulement de l'action et la situation des personnages: l'action bascule en faveur du héros positif qui conquiert l'objet de sa quête, laqueUe 00 maintenant mener l'action eUe-même. Enfin les épreuves glorifiantes consacrent la victoire définitive du héros positif. Le thème de ce conte est lui aussi classique. 1/ s'agit du combat d'un garçon pour obtenir une jeune fille en mariage contre un père qui la retient Indûment, et qui tourne dans un second temps à la confrontation entre cette jeune fille et son père abusif. En langue mbati ou Isongo, le nom de la jeune fille ((Atilonge» signifie ((La femme ne se marie pas»; il Indique son statut social Imposé par son père, mals contraire à la tradition: ((on ne met pas au monde une fiUe pour la garder par devers sol». La femme n'obtient en effet de statut social que par son

M

mariage et la fécondité (1). Le mariage est donc un thème

courant dans les contes, dans la mesure où quelqu'un s'oppose à ce droit personnel qui répond au besoin du groupe de se perpétuer: celui qui s'oppose d'une manière ou d'une autre à ce projet doit disparaître. Ce combat est alors vital pour la jeune fille pour acquérir un statut social. Il en est de même pour le garçon. Son nom de Mouche fait allusion à une personne faible, Incapable, qui ne représente rien, qui Inspire le mépris. Peut-être serait-II mieux traduit par ((Moucheron"; mals de l'expression française ((une fine mouche", nous pouvons retenir que c'est lui qui va se révéler le plus futé des prétendants, et qui ua l'emporter face à ce beau-père, et face à Atllonge. Le pauvre type l'emporte sur le notable et le nanti, la jeunesse sur l'âge mûr, la fille sur son père, la femme sur l'homme: la hiérarchie du système social officiel se trouve Inversée. Dans cette quête enfin, Mouche fait preuve de courage personnel en affrontant sa belle-famille, condition pour obtenir cette femme comme épouse; et de son côté Atilonge comprend qu'elle doit quitter sa famtlle pour celle de son marl. Tout cela sous le signe donc de la violence et de la mort.

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ans un village éloigné, vit un homme riche avec ses femmes et ses enfants. Chaque dimanche, les enfants de cet homme riche vont au bord de la rivière et s'amusent dans l'eau. n a de nombreuses filles. Parmi celles~i, son cœur bat beaucoup pour Atilonge (2), dont la beauté surpasse celle de toutes ses sœurs. Il se met en colère contre tous ceux qui viennent demander sa main. Un jour, voici qu'un beau jeune homme vient demander à l'épouser. Cet homme riche l'accueille avec joie et le reçoit très bien, comme un hôte important. Il invite son gendre (3) à prendre un fauteuU et Us discutent. Il appelle son domestique et lui demande d'apporter du bon vin de palme, celui qui se trouve dans sa chambre à coucher. Le domestique apporte deux verres et y verse le vin. L'homme riche ouvre la bouche et dit : «Boismon vin qui va te rafraîchir après ce long voyage. C'est du vrai vin de palme frais. Je ne le donne pas à n'importe qui. Mais toi, tu es mon hôte, et aussi mon gendre. - Merci, père, j'ai vraiment la gorge sèche.» Le jeune homme boit, mais voici que les yeux lui sortent de la tête; Uveut crier, mais rien, sa gorge se serre. n se lève de sa chaise et tombe par terre; Utremble de tout son corps, puis se raidit. L'homme riche se tord de rire, Upiétine la tête du jeune

D

homme et dit :
«Espèce d'animal, tu disais qu'Atilonge te plaisait! Ma fille est vraiment belle! Venez donc, et j'agirai toujours de même. 19

Vous ne réussirez pas

et je vous ferai passer J'envie de J'épouser.»
Ainsi tous les garçons qui viennent nombreux demander la main d'Atilonge trouvent la mort. Jour après jour, Atilonge devient plus belle; elle est connue partout: dans la brousse, la forêt, la savane. Cela parvient aux oreilles de Mouche (4), dont le village se trouve de J'autre côté du fleuve; il se dit que lui aussi va tenter d'épouser Atilonge. Il part, marche longtemps et arrive au bord d'un grand fleuve; il embarque dans une pirogue et traverse. A la nuit tombante, il arrive à la porte de la maison de J'homme riche, le père d'Atilonge. Ce dernier reçoit Mouche comme ceux qui sont déjà venus demander la main de sa fille. Il appelle son domestique et lui dit d'apporter du vin de palme, de celui qui se trouve dans sa chambre. Le serviteur apporte le vin dans deux verres. L'homme riche dit à Mouche: lIMon gendre, bois ce vin qui te rafratchira après le long chemin que tu as parcouru.» Mouche lui répond: «Merci beaucoup, père! Mais dans mon village nous ne buvons pas de vin de palme. Nous sommes en deuil de notre grand chef de village qui est décédé»

- Alors va dormir et te reposer! Demain matin, je te montrerai ce qu'il te faudra faire pour épouser Atilonge. Puis je te montrerai à mes filles. Va, il y a un lit dans la chambre des hôtes. - Merci beaucoup, je suis vraiment très fatigué, je vais me reposer un peu. Mais d'abord, je vais prendre mon petit bagage qui est resté à J'entrée du village.» Lorsque Mouche est sorti, J'homme appelle son serviteur et lui dit: «Cet homme a échappé à la mort, il a eu de la chance.
20

Tu vas préparer le second piège: je ne veux pas qu'il en réchappe: mets le lit au-dessus d'un grand trou, au fond duquel il y aura des sagaies. Lorsqu'il voudra se coucher, le lit basculera, et il tombera sur les lames des sagaies. Je te le répète, je ne veux pas qu'il en réchappe. - Ne dites plus rien! Le piège est fin prêt et l'attend.» Le soir venu, le domestique montre à Mouche l'endroit où il va dormir; puis il sort et ferme la porte de la chambre d'hôte. Mouche jette un coup d'œil par un petit trou et voit que le serviteur est parti. Il ouvre alors son sac, prend une petite natte et un petit pagne, qu'il étend par terre pour s'y reposer. A l'aube, le domestique de l'homme riche se précipite pour voir le piège; il ouvre la porte de la chambre et voit Mouche assis. La peur le saisit, il claque la porte et court chez son maitre. Il lui dit :
«

Père, il n'est pas mort !

- Que dis-tu?
- Je l'ai w, il était assis, ou bien j'ai w son fantôme. - Ce qui veut dire que tu n'avais pas disposé le lit comme il fallait ! - Je vous ai dit, père, que tout était en place, comme il faut, mais il n'a pas dormi dans le lit. Je l'ai w, il était assis sur une petite natte. - Oh, ce gendre! Il est futé; laisse, nous verrons !» Mouche qui entre alors dans la pièce, surprend la fin de la discussion. «Ne l'envoyez pas me chercher, je le suivais.

- C'est bien, assieds-toi,et écoute ce que je veux que tu
fasses pour épouser Atilonge : Tu vas débrousser une grande plantation, tu y sèmeras du maYset tu en récolteras vingt paniers; tu me les rapporteras aujourd'hui même avant que le soleil ne soit au zénith. Ensuite tu iras plonger dans le fleuve 21

et tu m'y rechercheras ma bague qui y est tombée. Cela fait, demain, toi et Atilonge, vous prendrez la route de ton village. Je te le répète, ce maïs et cette bague, je les veux pour aujourd'hui. - Père, ce que tu me demandes est bien difficile, mais je serai courageux et je vais essayer, parce que j'aime beaucoup Atilonge. Je m'en vais! A nous revoir ce soir !» Mouche sort et va s'asseoir près de la clOture du village. Il veut juste jeter un petit coup d'œil. Il voit les enfants de l'homme riche qui s'en vont se laver au fleuve. Il se lève alors discrètement et les suit en cachette. Les filles se déshabillent au bord de l'eau, et y descendent nues. Atilonge est parmi elles. Lorsque Mouche voit qu'elles sont toutes descendues au fleuve et s'amusent à s'éclabousser les unes les autres, il rampe dans l'herbe, arrive près des vêtements d'Atilonge, les prend et retourne se cacher. A la fin de la baignade, chacune des filles sort et se rhabille. Atilonge, elle aussi, sort et cherche vainement ses habits. Ses sœurs se mettent à l'aider dans sa recherche, mais elles ne les trouvent pas. Elles prennent alors le chemin du retour, et Atilonge reste seule; toute nue, elle se met à pleurer au bord de l'eau. «Celui qui a pris mes vêtements, qu'il me les rapporte; je lui donnerai un cadeau». Mouche entend et sort de sa cachette, les vêtements dans ses bras. (!.j'ai juré autrefois qu'aucun homme ne verrait ma nudité. Puisque tu m'as we nue, je veux vraiment que tu deviennes mon mari. Je suis l'aînée des enfants de mon père; il ne veut pas que je me marie, parce que je suis magicienne, et lui, l'est aussi.

22

Mals en magie, je suis plus forte que luI. Je vals t'aider à faire tout ce qu'il t'a commandé. Viens, tu vas me couper la tête et la jeter à l'eau. Lorsqu'elle en ressortira, tu la prendras, tu l'essuieras bien pour qu'elle soit parfaitement propre j tu enlèveras le sang qui restera, et tu la remettras en place sur le cou. As-tu compris ?» Mouche coupe donc la tête d'Atilonge et la jette à l'eau. Peu de temps après, elle ressort avec la bague de l'homme riche. Mouche prend la tête, la lave bien et la remet en place sur le cou. «Tu as vu, je t'ai donné la bague de mon père; seul, tu ne pouvais la récupérer, parce que les animaux de l'eau, eux-mêmes, la gardaient. Maintenant il reste la plantation de maTs. - Comment vals-je faire? - La force de ma magie suffit. Prends ce collier, tu frapperas la terre avec, et des paniers de maTs frais en sortiront. Lorsque tu emporteras tout ceci à mon père, s'il ne croit pas que tu as réussi tout ceci de toi-même, et s'il te demande de revenir te coucher, pour partir demain, accepte. Quand il fera nuit, ne te couche pas, car il viendra pour te tuer, reste assis sur ton séant. Je viendrai et je te prendrai sur un cheval, nous nous enfuirons. N'aie pas peur !» Mouche s'en va donner la bague et le maTs à l'homme riche. Celui-cI réfléchit et demande au garçon: «C'est vraiment toi qui as fait tout cela ? Ce n'est pas vrai ! Mals comme tu m'as montré la bague et le maTs, mol aussi, je tiendrai ma parole envers toI. Va dormir; demain matin, toi et ta femme, vous partirez.»

23

Mouche se lève et s'en retourne dans la chambre des hOtes. L'homme riche appelle son seIViteuret lui dit: «Pour moi, je pense qu'Atilonge a aidé ce garçon. Au milieu de la nuit, tu m'attendras à la porte de la chambre d'hOte avec mon grand couteau.» A l'heure dite, le domestique attend à la porte de la chambre de Mouche. L'homme arrive et le trouve; il ouvre la porte; ils entrent et constatent que Mouche n'est plus là. Ils le cherchent partout sans le trouver. Alors l'homme riche se précipite et demande aux gardiens à l'entrée du village: «N'avez-vouspas w un homme passer par ici ?
"-

Nousen avons w un.

- Il est sorti seul? - Non, avec Atilonge. - Avec qui?
- Atilonge l'emmenait sur un cheval blanc. - Oh, maman! vous tous, venez, prenez vite vos sagaies et vos arcs. Nous allons les poursuivre.» Ils se lancent à leur poursuite... Au bout d'un long moment, l'homme riche voit au loin, devant eux, un nuage de poussière. Il dit alors: «Toi, Atilonge, qui es mon enfant, puisque tu veux t'enfuir avec ce garçon, que la foudre tombe sur toi !» Un coup de tonnerre terrible éclate sur la tête d'Atilonge et de Mouche. Mouche tombe à terre; tout son visage n'est que plaies; le cheval est mort. Atilonge est à genoux près de Mouche et dit : «Puisque tu es mon père, et que tu refuses que j'épouse ce garçon, que le grand fleuve t'avale, toi et toute ta suite.» AussitOt un océan suIVient avec violence, qui avale cet homme riche, lui et toute sa suite. C'est ainsi que trouva la mort cet homme qui refusait de marier sa jolie fille.

24

conte

2

L'or"he(ine

de ~ère

lassique encore, ce conte de l'enfant orphelin. 11n'y pas en langue sango, comme dans bien des langues africaines, de mot pour désigner l'orphelin. L'enfant, appartenant d'abord à la grande famille avant d'être celui d'un couple, y trouoera un oncle ou une tante, en principe du côté de son père, un grand-frère ou une grande-soeur, des grandsparents, pour le prendre en charge au décès de ses parents. Il n'empêche que si le mot n'existe pas, la réalité, elle, est bien présente. Le décès des parents-génlteurs entraîne pour l'enfant un manque affectif, quand ce n'est pas un manque de soins physiques; ou encore il se oerra reléguer au second plan des préoccupations de ceux qui sont chargés de lui; tout au moins c'est ce qu'II dira éprouoer en comparant sa situation à celle d'enfants qui peuoent compter sur ta présence efJectloe de leurs propres père et mère. Dans le conte, c'est ainsi que l'orpheline voit sa situation: la mère favorise sa vraie fille, et fait retomber sur l'autre les corvées ménagères. Sans l'aide d'une mère, partant de rien, puisqu'elle est deoenue la servante de la maison, elle ne peut Ici compter que sur elle-même pour s'imposer et réussir à deoenir la femme du prince. A défaut de mère, elle doit faire preuoe de maturité: sans se révolter contre sa belle-mère, elle accepte les corvées ménagères; elle s'Impose par son obéissance en acceptant même d'aller puiser de l'eau aoec un tamis! Que peut-on alors lui reprocher? Elle fait preuoe de maturité en s'Imposant à la vieille

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