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Banyarwanda et Banyamulenge

De
158 pages
La question de la violence en Afrique et au Kivu pose inévitablement la problématique de la gestion des crises et des conflits ethno-politiques. La monographie présentée ici dégage les principaux traits des violences africaines qui reposent sur une nouvelle réalité socio-politique, celle des "seigneurs de la guerre" : gonflement des classes d'âge jeunes, prolifération de milices, développement de trafics informels.. En dépit d'une histoire immédiate, toujours en train de s'écrire, le modèle des chefs de guerre d'inspiration rwandaise et ougandaise reste toujours d'actualité, de même que l'accompagnement extérieur aux dérives violentes dans cette partie de l'Afrique.
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Jean-Claude WILLAME

Banyarwanda
et

Banyamulenge
Violences ethniques et gestion de l'identitaire au Kivu
Collection

"ZAIRE, ANNEES

90" - volume

6

Institut Africain-CEDAF Afrika Instituut-ASDOC
Bruxelles-Brussel

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

CAHIERS

AFRICAINS

Collection Zaire, années 90
Le projet Zaire, années 90, lancé par le CEDAF en 1991, vise à mettre à la disposition des chercheurs, observateurs, décideurs, des documents et des analyses concernant la période de transition politique qui s'est ouverte au Zaïre en avril 1990.

Déja parus dans la collection
WILLAME Jean-Claude, "De la démocratie "octroyée" à la démocratie enrayée (24 avril 1990 22 septembre 1991)", Cahiers du CEDAF/ASDOC Studies, n° 5-6/1991, 318 p., (Zaïre, années 90, Volume 1), 800 FB.

-

de ~LERS Gauthier, "Zaïre 1990-1991 : Faits et dits de la société d'après le regard de la presse", Cahiers du CEDAF/ASDOC Studies, n° 1-2/1992, 235 p., (Zaïre, années 90, Volume 2), 600 FB. NDA YWEL è NZIEM, "La société zaïroise dans le miroir de son discours religieux (1990-1993)", Cahiers africains-Afrika Studies, n° 6/1993, 102 p., (Zaïre, années 90, Volume 3), 350 FB. MAYOYO BITUMBA TOO- TOO, "Migration Sud/Nord. Levier ou obstacle? Les Zaïrois en Belgique", Cahiers africains-Afrika Studies, n° 13/1995, 167 p. (Zaïre, années 90, Volume 4), 700 FB. LYE M. YOKA, Lettres à mon oncle du village, Cahiers africains-Afrika Studies, n° 15/1995, 160 p. (Zaïre, années 90, Volume 5), 700 FB.

Les Cahiers Africains sont publiés avec l'aide de la Communauté française

@

Institut Afticain / Aftika Instituut

- CEDAF

/ ASDOC,

1997

ISBN: 2-7384-4709-0 ISSN: 1021-9994

Sommaire

LISTE

DES CARTES

ET DES TABLEAUX

7

AVANT-PROPOS: 1. ANATOMIE

"LES AUTRES DES VIOLENCES

ET NOUS" EN AFRIQUE AU KIVU
au Nord-Kivu

11 15 35
37 37
....... . .......... 44

2. LES CONFLITS

DE NATIONALITE

Banyarwanda contre Zaïrois "authentiques"

De l'ouverture d'un espace à la territorialisation coloniale
Premières conflagrations ethniques dans la post -colonie...
nationalitaire..

Le régime Mobutu, les baronnies rwandaises et la conflictualité
.. . . . . . . . . . . ... .. . . . . . . .. . . . . . . . . .. . ... ... . . .. . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .. 52

De la "transition" au second "Kanyarwanda"
L'impact de la guerre du Rwanda

62
68

L'invention de l'ethnicité : "Banyamulenge" Kivu
'"

contre "Zaïrois" au Sud76
78 83 87

Qui sont les Banyamulenge ? Les Banyamulenge et la question de la nationalité zaïroise Les Banyamulenge et la guerre du F.P .R.

3. GESTION VERTICALE ET HORIZONTALE DES CRISES IDENTITAIRES 100
La gestion par le haut: le "système Mobutu" revisité ou le prophétisme d'État en action 103

La gestion "par le bas" : la montée en phase de la société civile ...120 Une gestion des crises par des "seigneurs de la guerre" ? 131

CONCLUSION: MODERNITE, ETHNICITE ET GESTION DE
CRISE. .. . . . . .. . . .. . . . . . .. . .. . .. . . . .. . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 140

Liste des cartes
Cartel: Carte 2 Carte 3 Carte 4 Carte 5 Réfugiés: pays d'origine et destination en 1995 : Carte linguistique du Kivu : Le Nord-Kivu : Le Sud-Kivu : Configuration générale actuelle de la répartition de la population par ethnie dans la zone d'Uvira 24 36 38 77 92

Liste des tableaux
Tableau 1 : Données relatives aux activités des Nations Unies en matière de paix et de sécurité Tableau 2 : Densités de la région du Nord-Kivu Tableau 3 : Population étrangère (rwandaise) dans le Nord-Kivu Tableau 4 : Densités des zones de Mwenga, Uvira et Fizi 29 39 54 76

"Selon du courrier parvenu en Belgique de Zaïrois réfugiés en Tanzanie, des Babembe opposeraient une forte résistance aux rebelles de Fizi (Sud-Kivu) où Kabila est connu depuis 1965 pour y avoir tenu le maquis (...). Le but, selon la lettre d'un des leurs, est d'empêcher "les Rwandais d'atteindre Kalemie (NordShaba, entre le Sud-Kivu et Moba) (...). "Finalement, (explique la source zaïroise NDA), on se demande s'il faut les encourager à faire la guerre ou laisser passer les rebelles vers Ka lemie, car les gens de Kalemie sont contre les Babembe aussi ". "Selon l 'AFP, (...) des dissensions sont (aussi) apparues entre les hommes de Kabila et leurs alliés Maï-Maï. Ces dissensions étaient prévisibles puisque les Maï-Maï sont des milices hunde et nyanga qui ont pn's les armes en 1995 pour jeter les Rwandais hors du Kivu. Les Maï-Maï avaient intérêt à s'unir à Kabila, dont les assauts ont provoqué le retour au Rwanda des réfugiés,. mais les Maï-Maï n'apprécient pas plus les Banyamulenge et les Rwandais qui appuient Kabila. Zaïre: la rébellion à un tournant, La Libre Belgique, 28-29 décembre 1996.

"Les Ouménés de Bonnada ont pour désagréables voisins les Nippos de Pommédé. Les Nibbonis de Bonnan.s s'entendent soit avec les Nippos de Pommédé, soit avec les Rijabons de Carabule pour amorcer une menace contre les Ouménés de Bonnada, après naturellement s'être alliés avec les Bitules de Rotrarque, ou après avoir momentanément, par engagements secrets, neutralisé les Rijobettes de Biliguette qui sont situés sur le flanc des Kolvites de Beulet qui couvrent le pays des Ouménés de Bonnada et la partie nord-ouest du territoire des Nippos de Poméddé, au-delà des Procus d 'Osteboule ". Henri Michaux, Face aux verrous, Paris, Gallimard, 1992, p. 77.

Avant-Propos.

"Les Autres et Nous"

Les transitions démocratiques et/ou les plans d'ajustement structurel ont mis à nu, dans un certain nombre de pays africains, l'incapacité d'États post-coloniaux, très faiblement enracinés dans les sociétés, à gérer les crises autrement que par une reproduction "par le haut" d'un système de domination coloniale, conjugué sur le mode patrimonial et parfois "prophétique" mais le plus souvent accaparé et réaménagé par des despotismes qui n'ont aujourd'hui plus rien à redistribuer. Les faux semblants d'une démocratisation africanisée ne doivent pas occulter le fait que "le roi est nu". Les "princes" qui gouvernent ou qui aspirent aujourd'hui à gouverner ce continent semblent avoir oublié un des grands préceptes de Machiavel selon lequel il ne peut exister de République sans de "bonnes lois" et de "bonnes armes" : dans le pays qui nous occupera ici, il n'y a plus ni les unes, ni les autres. On doit à cet égard relire Thomas Hobbes et son "Léviathan" pour comprendre pourquoi des dizaines de milliers de victimes s'accumulent aujourd'hui, non pas sur des champs de bataille ordonnés, mais sur le terrain même de "sociétés civiles" où sévissent des "guerres de pauvres" et où la conflictualité se lit à travers des "histoires de village". Les tragédies qui se sont déroulées dans les sociétés libérienne, rwandaise, angolaise sont au fond celles de l'absence ou de la disparition d'un type de "contrat politique" (covenant) tel que Hobbes le préconisait pour une Angleterre déchirée par des guerres de religion qui, sur le plan des ravages humains, n'étaient guère différentes des affrontements ethniques que connaissent certaines régions d'Afrique. Sans ce contrat, ces sociétés ne connaissent que des "face-à-face" dans une sorte d'état de nature qui peut, selon les interprétations de la philosophie politique classique, engendrer la violence de tous contre tous (Hobbes) ou au contraire la proximité chaleureuse et les multiples connivences de la sphère privée (Rousseau). Certes, nos sociétés qui ont inventé l'Etat -Léviathan où chacun peut "vaquer librement à ses occupations" et qui lui ont conféré un pouvoir énorme en se dessaisissant de leur libre arbitre de citoyen, subissent désormais des univers de signes qui ne font plus sens comme on s'en rend de plus en plus cOlnpte aujourd'hui. "Au moment où on touche à la réalité du pouvoir, écrivait naguère le philosophe J. Ladrière, il semble que l'on évoque une puissance anonyme et terrible (...) dont l'homme n'est jamais le maître. Aussi longtemps qu'on reste au plan local, dans les limites d'une communauté dont on peut connaître tous les membres, les choses se passent entre hommes. On peut s'aimer, on peut se haïr, on peut coopérer, on peut

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Jean-Claude

Willame

s'opposer, voire se détruire (...) Dès le moment où se profile l'ombre de l'État et où s'engagent les luttes qui en commandent le contrôle, tout se brouille; les abstractions remplacent les individus concrets, les mots remplacent les choses et les principes remplacent les consciences. Désormais, les individus ne peuvent plus se voir dans leur simple et quotidienne vérité, ils apparaissent -- qu'ils le veuillent ou non -comme les porteurs d'un régime, d'une idéologie, d'un drapeau, comme les spectateurs d'un parti, comme les tenants d'un ordre"1. On ne peut toutefois, comme l'indique Ladrière, échapper au politique et ce quel que soit le type de société. "Il y a un problème du pouvoir, de l'autorité, de la légitimité; il Y a la réalité des luttes, des contestations; il y a la chose publique, ses exigences, ses contraintes. Ce sont des hommes qui gouvernent, qui décident, qui obéissent ou qui refusent d'obéir, qui consentent ou qui se révoltent. D'une certaine manière, tout passe par là, car il faut un pouvoir, un consentement, un ordre pour que le reste soit possible et que la société soit autre chose qu'une jungle"2. Les sanglants affrontements africains, qui conduisent parfois à des comportements génocidaires, donnent précisément l'impre$sion d'un continent retourné dans un désordre qui s'apparente à cette jungle. Certes, les images de ces affrontements ne doivent pas nourrir et remettre au goût du jour les vieux fantasmes, si présents dans notre inconscient collectif, d'une Afrique "continent des ténèbres". Il n'empêche. L'Afrique sub-saharienne et ses élites, dans la mesure où elles ne parviennent pas à gérer leur "face à face" et leur excès de particularisme, risquent bel et bien de décrocher d'une modernité dans laquelle les populations sont résolument entrées depuis plus longtemps qu'on ne le pense d'ordinaire. En attendant, on ne peut qu'effectuer le constat d'un paradoxe: si nous sommes membres de 1'Humanité, nOllSsommes également enracinés dans nos particularités et nos entours, et ces deux appartenances entraînent des exigences et des habitus contradictoires, comme le démontrent les nombreux conflits identitaires d'aujourd'hui. Je cite une nouvelle fois à ce sujet J. Ladrière : "Ce qui pose vraiment une question, ce n'est pas (...) la violence, c'est la division des hommes, c'est que nous ne pouvons jamais nous rencontrer simplement dans l'universel (fût-ce celui de la morale), mais seulement à travers les particularités de nos groupes respectifs. Il y a quelque chose qui reste absolument incompréhensible, et aucune philosophie de l'histoire n'a jamais pu et ne pourra jamais expliquer ce fait. L'histoire de la tour de

1 Jean Ladrière, Préface de l'ouvrage de Jean Kestergat, André Ryckmans, Liège, Editions Dessart, 1961, p. 17.
2 Idem.

Banyarwanda

et Banyamulenge

13

Babel est ici infiniment plus signifiante que toutes les philosophies, mais elle n'est pas une explication"3. La référence à cette histoire nous interpelle d'autant plus que l'on invoque aujourd'hui sans cesse un mouvement irrésistible de "globalisation" du monde sous la houlette d'un objet politique non-identifié, la "communauté internationale". Aujourd'hui, cette globalisation du monde requiert logiquement que l'on prévienne et que l'on gère les crises et les conflits inacceptables et parfois indicibles qui se sont emparés des pays les plus pauvres de la planète. Mais, tant sur le plan des pratiques que sur le plan conceptuel, les gère-t-on et les prévient-on adéquatement ? Une abondante littérature existe déjà sur le sujet (Early Warning System, Early Responses, Early Action...). Le plus souvent, les "bons conseils" qui sont prodigués par des "experts" se bousculant au portillon d'un nouveau créneau porteur ne s'adressent dans les faits qu'à des décideurs extérieurs à court d'idées ou de projets finançables dans le cadre de ce que l'on nomme le "développement durable". "Puisqu'il faut bien dire quelque chose dans des situations auxquelles on ne comprend plus rien et que l'on n'a pas la volonté politique de maîtriser, parlons de prévention de conflits", tel paraît être l'agenda, voire le slogan, de beaucoup d'organes qui prétendent incarner la globalisation. La caractéristique principale du discours sur la prévention du conflit réside dans le fait qu'il donne souvent l'impression d'être un "discours" du Nord sur le Sud au lieu de mettre en évidence le "discours" du Sud sur le Sud lui-même. Ce qui est surtout recherché à travers ce discours et les pratiques auxquelles il donne lieu, c'est le développement des capacités du Nord à prévoir et donc à prévenir les conflits (qui l'intéressent ou le concernent plus directement!) plutôt que celles des sociétés du Sud à s'organiser dans un contexte de conflictualité. L'approche de la gestion des crises identitaires par les grands appareils qui ont vocation de garantir l'ordre et la paix internationale apparaît donc comme problématique. A défaut d'avoir pu susciter --ou imposer -- le "marché" dans des

sociétés lointaines, ces grands appareils brandissent désormais le drapeau de
nouveaux impératifs catégoriques
des conflits

-- "bonne

responsabilisation,

prévention

-- en

gouvemance",
à destination

élections,
du Sud,

particulier

l'accompagnant de discours et de pratiques "humanitaires" qui occultent leur impuissance politique. Il reste à voir dans quelle mesure ces discours qui se veulent universels toucheront un jour les véritables acteurs, parleront leur langage, tiendront compte de leurs contraintes et de leurs particularités et seront donc véritablement

3

Idem,

pp. 9-10.

14

Jean-Claude

WiJ/ame

signifiants. Pour l'heure en tout cas, on doit constater qu'un dialogue n'est pas encore engagé entre les" Autres" et "Nous".

* * *

La monographie ci-après est centrée sur les violences ethniques dans le Kivu montagneux. Avant d'entrer au coeur d'une histoire déjà longue et mouvementée, on a d'abord souhaité dégager dans un premier chapitre les principaux traits des violences africaines en général: ces dernières, qui ne reposent pas sur un socle purement identitaire et dont les différentes composantes se retrouvent aussi dans la région du Kivu, paraissent en effet constituer une trajectoire nouvelle et même un nouveau mode de production du politique sur le continent africain. Par ailleurs, nous nous sommes également penché sur la manière dont les conflictua1ités ont été et sont gérées tout au long de l' histoire politique du Zaïre et du Kivu en particulier. C'est à ce niveau surtout que, tenant compte du recul du temps et d'informations souvent trop peu connues ou mal mises en évidence, certaines analyses sommaires sur les réalités sociopolitiques zaïroises doivent, comme nous le suggérons, être quelque peu "revisitées". Une dernière remarque est de mise et concerne le contexte temporel de l'analyse. Le lecteur se rendra en effet compte que les violences et les "guérillas" dans le Kivu montagneux sont loin d'avoir atteint un seuil de pacification significatif. Cette monographie a été clôturée en février 1997, c'est-à-dire à une époque où les premières esquisses de négociations voyaient le jour. De ce point de vue, nous sommes prisonnier des contraintes d'une "histoire immédiate" qui pourrait toujours réserver des surprises.

1. Anatomie des violences en Afrique

Même s'il est indispensable de prendre du recul par rapport aux dérives médiatiques affichant des théories de cadavres et de malheurs sur les écrans de télévision, il n'en reste pas moins vrai qu'une bonne partie de l'Afrique d'aujourd'hui est en proie à des violences qui ne sont tout simplement plus gérées et dont les acteurs sont souvent peu saisissables parce que dissimulés au plus profond de l'Afrique en colère, pour reprendre l'expression de C. Monga1. Il Y a quelques années déjà et plus précisément au moment où l'on célébrait l'irruption de la "transition démocratique", un observateur avisé des évolutions africaines évoquait l'hypothèse pessimiste d'un "retour (de l'Afrique) au coeur des ténèbres". "La banalisation de la guerre comme mode de production du politique, le délitement de l'autorité du pouvoir central et l'extension des territoires en dissidence contrôlés par des rébellions ou des banditisme d'inspirations diverses prévaudront, sur le modèle des expériences soudanaise, ougandaise, mozambicaine, angolaise, éthiopienne ou tchadienne"2. De nombreuses raisons objectives ont été avancées pour expliquer cette "colère". Bien sûr, l'impact des ajustements structurels brutaux n'est pas étranger à la prolifération de la violence sur le continent africain. On peut aussi évoquer les déséquilibres croissants des termes de l'échange international qui marginalisent l'Afrique, une urbanisation non maîtrisée qui draine des cohortes de jeunes sans avenir, l'action conjuguée d'une croissance démographique et d'une pénurie de ressources naturelles (foncières par exemple), qui, dans certains cas, a pu mener à d'épouvantables hécatombes comme au Rwanda3, etc. Mais les colères africaines ne s'inscrivent -elles pas aussi dans le temps long d'une "indocilité" si finement analysée par A. Mbembe4 et qui se déploie, bien avant l' "état de crise manifeste", dans le bourgeonnement d'un secteur informel dont

1

Célestin Monga, Anthropologie de la colère. Société civile et démocratie en Afrique

noire, Paris, L'Hannatlan, 1994. 2 Jean-François Bayart, "Retour de l'Afiique au coeur des ténèbres", miméo, 1991. 3 Jean-Claude Willame, Aux sources de I 'hécatombe rwandaise, Les Cahiers Africains, Bruxelles - Paris, Institut Afiicain-CEDAF- L'Hannattan, 1995. 4 Achille Mbembe, Afriques indociles, Paris, Karthala, 1988.

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Jean-Claude

Willame

l'essor coïncide avec "une privatisation accélérée de la violence publique"5, le contoulnement des frontières géographiques et politiques de l'État ou la délinquance? Ne doit-on pas prendre au mot et au sérieux l'affirmation de C. Monga suivant lequel la configuration souterraine qui balise le continent africain serait de plus en plus marquée par une violence qui transcende la simple conflictualité ethnique et identitaire6? Avant d'entrer dans le vif des violences qui se sont déployées plus récemment dans le Kivu montagneux, on voudrait d'abord répertorier les traits les plus manifestes de ces "colères africaines" dont la plupart sont des ingrédients que l'on va retrouver tout au long de notre étude. 1. Le premier est sans conteste l'implication et la participation sur une plus large échelle des civils dans les conflits. Généralement, ces guerres n'opposent plus des armées ennemies, mais soit une armée et des civils armés, soit des civils hostiles les uns aux autres. Ceci est un fait nouveau lorsque l'on sait que lors de la première guerre mondiale par exemple, 90% des victimes ont été des soldats alors que depuis la fin de la seconde guerre mondiale, 90% des 20 millions de victimes ont été des civils. Une proportion inquiétante de combattants est constituée d'enfants et d'adolescents. En 1988, l'UNICEF estimait que 200.000 "combattants" avaient moins de 15 ans. Au Tchad, en Ouganda, en Erythrée, au Mozambique, en Angola ou en Sierra Leone, l'enrôlement forcé d'enfants et de "teen-agers" dans les bandes rebelles est devenu une coutume ordinaire. On leur apprend parfois, comme dans le RENAMO, à tuer leurs propres parents et leurs chefs les socialisent à une éthique de la violence. Tout le monde a vu à la télévision ces jeunes "technicals" somaliens juchés sur des camionnettes ou des Jeeps munies de mitrailleuses lourdes. Tout le monde a aussi pu voir ces milices de jeunes, munis de fusils, de bâtons, de gourdins à clous et de machettes, en train de tuer et d'achever hommes, femmes et enfants sur les collines ou aux barrages édifiés sur les routes du Rwanda. L'implication des cadets dans des activités guerrières traduit, plus spécifiquement dans des sociétés vivant en dessous du seuil de pauvreté, la pression démographique des classes d'âge jeunes qui sont totalement exclues et marginalisées par rapport à leur environnement tant économique que politique et culturel. Toutes autres choses restant égales, les perspectives ne sont guère réjouissantes. Les projections que D. Tabutin dresse de la croissance démographique en Afrique sont particulièrement
S Achille Mbembe, "Des rapports entre la rareté matérielle et la démocratie en Afrique subsaharienne", Sociétés africaines et Diaspora, n° 1, mars 1996, p. 34. 6 Célestin Monga, op. cit., pp. 36-37.

Banyarwanda et Banyamulenge

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inquiétantes: même si, comme le reconnaît l'auteur, les prévisions doivent être maniées avec beaucoup de prudence, "ce n'est qu'à long terme, vers 2.020 ou 2.030, qu'un ralentissement à la croissance démographique qui se produirait entre 1990 et 1995 allégerait en quelque sorte la charge des investissements sociaux de tous ordres. Mais en attendant, comment, d'ici 2.000 ou 2.010, absorber ce surcroît d'enfants à scolariser ou à soigner? (...) Comment assurer à tous un minimum nutritionnel"'. La réponse à cette question ne se trouve-t -elle pas précisément dans ces bandes de "cadets sociaux" armés et ces "seigneurs de la guerre" qui se jouent de leurs "aînés" et d'une manière générale de tous les pouvoirs établis? Cette "pression" des jeunes générations a été on ne peut mieux illustrée par le génocide rwandais. Dans une étude très fouillée portant sur un village du nord-ouest du Rwanda, C. André et I.-Ph. Platteau ont pu montrer comment, dans un contexte de pauvreté de plus en plus absolue fait de dépossession foncière croissante, les jeunes générations, souvent incapables de remplir leurs obligations coutumières en matière de mariage par exemple, étaient entrées en conflit avec les générations plus âgées qui détenaient une plus grande portion de terres: à ces conflits entre générations, s'ajoutaient les querelles entre frères et soeurs, entre frères aînés et frères cadets. "What we wants to emphasize is just that the prevailing state of extreme land hunger created an enabling environment which made the most desperate people (particularly young people with only bleak prospects) ready to seize any opportunity to change their predicament"8. Les auteurs relèvent aussi que, sur cette même colline, ce furent surtout des personnes relativement bien dotées en terres --surtout celles ayant atteint la cinquantaine --, de même que des individus (le plus souvent des "jeunes") considérés comme des "perturbateurs" qui furent les victimes des massacres de 1994 indépendamment de leur affiliation ethnique: dans ce cas précis, une seille personne sur les 28 victimes était... Tutsi9. L'échantillon n'était sans doute pas représentatif mais l'enquête indique en tout cas que la dénonciation certes légitime des massacres ethniques et génocidaires occultait probablement d'autres réalités humaines, dont celle d'une génération jeune complètement à la dérive.

2. La seconde caractéristique des guerres civiles est la prolifération de la violence brutale et d'apparence non rationnelle. Le type de violence qui est visé ici
7 Dominique Tabutin, "La croissance démographique de l'Afrique. Bilan et perspectives", Revue Tiers-Monde, Tome 38, n° 125, janvier-mars 1991, p. 170. 8 Catherine André et Jean-Philippe Platteau, "Land Tenure under undurable stress: Rwanda caught in the Malthusian Trap", Cahiers de la Faculté des Sciences Economiques de Namur, Centre de Recherche en Economie du Développement (CRED), Namur, Janvier 1996, p. 34.
9 Idem, pp. 35.