//img.uscri.be/pth/b5716bad59ba34873e4c5cf777c56e5aff192437
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

BAUDELAIRE : L'ECRITURE DU NARCISSISME

De
386 pages
Fabrice Wilhelm propose une nouvelle lecture de l'œuvre et de la vie du poète où la dialectique du spleen et de l'idéal est étudiée dans ses analogies avec l'articulation freudienne de la mélancolie et du narcissisme. La création littéraire se révèle alors dans son paradoxe : si l'idéal demeure sa fin, elle consiste en une écriture du souvenir qui l'apparente au contraire au travail du deuil.
Voir plus Voir moins

BAUDELAIRE:

L'ÉCRITURE

DU NARCISSISME

Collection L'Œuvre et la Psyché dirigée par Alain Brun
L 'Œuvre et la Psyché accueille la recherche du spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue... ) qui jette sur l'art et l' œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.

Déjà parus

Michèle RAMOND, La question de l'autre dans FEDERICO GARCIA LORCA, 1998. Jean Tristan RICHARD, Les structures inconscientes du signe pictural, 1999. Pierre BRUNO, Antonin Artaud, réalité et poésie, 1999. Jean-Pierre MaTHE, Du sang et du sexe dans les contes de Perrault, 1999. Aïda HALLIT-BALABANE, L'écriture du trauma dans Les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, 1999. Richard PEDOT, Perversions textuelles dans la fiction d'Jan McEwan, 1999. Philippe WILLEMART, Proust, poète et psychanalyste, 1999.

@ L'Harmattan, ISBN:

1999 2-7384-8157-4

Fabrice Wilheltn

BAUDELAIRE: L'ÉCRITURE DU NARCISSISME

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements

Je tiens à remercierJean Delabrqy qui a dirigé cette rechercheet m'a fait bénéficier de sa parfaite connaissance du corpus baudelairien, Jeanne Bem, Claudio Galderisi, Aliette et Daniel Guibert, Valérie Guiraudon, André Guyaux, Didier Mouton, Gilbert Salmon, Yvonne et Jacques Wilhelm, Jean Wilhelm, qui l'ont soutenue par leurs encouragements et leurs conseils.

Ce livre est dédié à Annie

Vocanson

INTRODUCTION

UNE :MÉTAPSYCHOLOGIE BAUDELAIRIENNE ?

Spleen et mélancolie

La lecture parallèle des Fleurs du Ma/l et de la Métapsychologiea donné naissance à ce travail. Le deuxième « Spleen »2 pose une énigme analogue à celle que relève Freud à propos du comportement mélancolique: le sujet semble en deuil mais ignore l'origine de sa souffrance. «L'auto-analyse» par laquelle Baudelaire s'identifie à un «bourreau de lui-même» rejoint également la description de la relation du mélancolique avec son objet d'amour intériorisé. Le sentiment que Baudelaire possédait un «savoir» de l'inconscient avait d'ailleurs été formulé par de nombreux critiques. René Laforgue considérait qu'il avait « inauguré la pensée moderne, caractérisée par la pensée psychanalytique» en découvrant «les mécanismes psychologiques du refoulement »3. Charles Mauron avait reconnu dans le dernier tercet d' «Obsession» « une description quasi clinique du

1. Les textes de Charles Baudelaire sont cités d'après l'édition des Œuvres complètes,texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois. Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2 volumes, 1975-1976. - Abrégée par la suite O. C. - Les lettres de Charles Baudelaire sont citées d'après l'édition de la Correspondance,exte présenté et annoté par t Claude Pichois avec la collaboration de Jean Ziegler, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2 volumes, 1973. Abrégée par la suite Corr. 2. Les Fleurs du Mal, O. C. I, p. 73. 3. René Laforgue, «Baudelaire et sa pensée », in L'Échec de Baudelaire, Genève, Les éditions du Mont-Blanc, 1964, p. 164.

10

Baudelaire:

l'écriture du narcissisme

mécanisme psychologique de la projection »1, Pierre Jean Jouve voyait dans «la recherche de l'inconscient comme moteur de la poésie» le « secret» de la poésie baudelairienne2. Jean Starobinski avait noté, en étudiant 1'«Héautontimorouménos », la parenté entre les analyses baudelairienne et freudienne de la mélancolie3. Leo Bersani étudiait4, dans son Baudelaire et Freud, certaines similitudes entre la théorie freudienne du désir sexuel et ses figurations baudelairiennes. PaulLaurent Assoun enfin interprétait une note de Mon cœurmis à nu comme une anticipation de la conception psychanalytique de la sexualité féminines. Mais, à peine évoquées les parentés entre le psychanalyste et le poète, les interprétations poursuivaient d'autres cheminements. Les critiques constataient la compréhension du refoulement, de la projection, de la dépression mélancolique, mais ils traitaient ces données comme s'il s'agissait de hasards ou de fulgurances, et non comme des preuves tangibles de la constance d'une pensée à l'écoute de l'inconscient et attachée à la figuration et à l'élucidation de ses mécanismes. Il en allait de même en ce qui concernait la mélancolie. Jean Starobinski ne tenait « nullement à faire de Baudelaire un mélancolique» et considérait plutôt qu'il « mimait les mécanismes de la mélancolie avec ce qu'il appelait son hystérie »6. Il ne poursuivit d'ailleurs pas dans l'ouvrage qu'il consacra à la mélancolie baudelairienne l'hypothèse psychanalytique7. Pierre Dufour de même, dans son recensement des figures de la mélancolie dans Les Fleurs du Mal, considéra que «quelques poèmes seulement (<< 'Héautontimorouménos L », « Le Cygne », « La Géante », « La Servante au grand cœur ») illustraient directement la théorie freudienne »8.

1. Charles

Mauron,

« La personnalité

affective

de Charles

Baudelaire

», Orbis Litteramm,

n° 12, 1957, p. 207. 2. Pierre Jean Jouve, Le Tombeau de Baudelaire, Paris, Seuil, 1958, p. 16. 3. Jean 4. Voir Starobinski, Leo Bersani, «Les rimes du vide », Nouvelle Revue française de p!JchanaIYse, n° 11, par Dominique et beauté Jean, Paris, printemps 1975, p. 143. Baudelaire et Freud, traduit », 1981. « Le Spleen baudelairien, misère maternelle de l'ange », 1996, p. 112. 1989. », Littérature, n° 72, 1988, de l'anglais

Seuil, « Poétique 5. Paul-Laurent

Assoun,

in Le Pervers et la femme, Paris, Anthropos, 6. Jean Starobinski, art. cit., p. 143. 7. Voir Jean Starobinski, 8. Pierre p.36. Dufour,

La Mélancolie au miroir, Paris, Julliard, de mélancolie

« Les Fleurs du Mal, dictionnaire

Une métaprychologie

baudelairienne

?

11

Baudelaire avait néanmoins choisi de faire figurer le terme de « Spleen» dans le titre de la section essentielle des Fleurs du Mal et dans celui du recueil de poèmes en prose. Une question méthodologique surgissait alors: pouvait-on sans anachronisme reconnaître l'équivalent d'un concept psychanalytique dans une notion qui, si elle rappelait par son étymologie la conception médicale de la mélancolie, était devenue depuis longtemps l'apanage des poètes? Freud avait, il est vrai, cultivé une même ambiguïté en écartant le concept psychiatrique de psychose maniaco-dépressive et en réutilisant le terme grec. La parenté de quelques poèmes avec l'analyse freudienne n'était pas néanmoins une preuve suffisante. Il semblait cependant que, loin d'être des hapax, ils n'étaient que les représentations les plus évidentes de thèmes omniprésents dans les deux recueils poétiques. Le caractère énigmatique des souvenirs - derrière lesquels se profilaient d'autres souvenirs indiscernables - n'était pas le propre du seul deuxième « Spleen» mais un thème récurrent de l'œuvre. Quant au rêve de faire souffrir une amante, s'il était figuré dans «L'Héautontimorouménos », sous la forme d'une relation intra-psychique, Georges Blin avait assez démontré1 qu'il était également une constante de la fantasmatique baudelairienne. Le récent essai de Paul-Laurent Assoun2 reliait par ailleurs le spleen à la relation avec la mère à l'époque du « défaut fondamental »3 et conftrmait ainsi l'idée de rechercher l'origine de la souffrance baudelairienne dans des traumatismes archaïques. Deux directions s'ouvraient dès lors: l'une orientait vers les figurations textuelles, l'autre vers l'examen de l'enfance. Il fallut conf1rffier les parentés entre la description baudelairienne du spleen et la description freudienne de la mélancolie en suivant l'exemple de Daniel Widlôcher qui avait établi un parallèle similaire entre les analyses proustienne et freudienne du deuil en comparant l'article de 1915 avec La Fugitive't. Toutefois «Deuil et mélancolie» n'était qu'une première approximation revue en 19235 par Freud lui-même, affinée par Abraham

1. Voir Georges 2. P.-L. Assoun,« 3. Michael

Blin, Le Sadisme de Baudelaire, Paris, Corti, Le Spleen Baudelairien Le Défaut fondamental,

1947. Payot,

», in Le Peroers et lafemme, op. cit., p. 118. aspects thérapeutiques de la régression, Paris, 1983, p. 91-104. de l'allemand par S. Bibliothèque

Balint,

« Science de l'homme », 1977, p. 29-36. 4. Daniel Widlocher, Les Logiques de la dépression, Paris, Fayard, 5. S. Freud, «Le moi et le ça », in Essais Jankélévitch, nouvelle édition Payot », 1976, p. 224-233. revue par A. Hesnard,

de psychanalYse, traduit

Paris, Payot, « Petite

12

Baudelaire: l'écriture du narcissisme

en 19241, puis par Mélanie l<lein en 1934 et 19402, et qui ne cessait d'être réinterrogée par les recherches contemporaines, l'élaboration de la théorie allant toujours dans le sens de la mise à jour des phénomènes les plus archaïques. Nos lectures parallèles devaient être poursuivies afm de déterminer jusqu'où Baudelaire était allé dans l'expression artistique des virtualités de l'inconscient. Force fut de constater qu'il était allé loin, si loin qu'il devenait difficile de maintenir qu'il « mimait»3 la mélancolie. Il était plus probable qu'il avait appris « par le dedans de lui-même ce que Ves psychanalystes] apprennent par les autres »4, « que le sieur Baudelaire avait assez de génie pour étudier [...] dans son propre cœur ». Si l'étude des textes seuls mettait en évidence que la nature des «relations objectales» du «Je» des recueils de poésies s'apparentait à celle du mélancolique, ne pouvait-on raisonnablement supposer que l'étude de la vie de leur auteur, révèlerait également des traits mélancoliques? Et pourtant, aucune des monographies psychobiographiques n'avait jusqu'alors reconnu dans l'attitude mélancolique une position structurante. Il est vrai que la méthode biographique, qui appuie ses reconstructions sur les faits attestés de la petite enfance, est bien empêchée quand il s'agit de mélancolie, puisque les traumatismes déterminants ont lieu dans les stades les plus primitifs du développemen t libidinal. La première étude analytique concernant la personnalité de Baudelaire fut publiée en 1931 par René Laforgue, personnalité essentielle du mouvement psychanalytique français, qui fit œuvre théorique en inventant la fameuse « névrose d'échec »5. On respire dans ses ouvrages l'enthousiasme thérapeutique caractéristique des premiers disciples de Freud qui, comme }Carl Abraham ou Sandor Ferenczi, avaient le
1. K. Abraham, psychanalyse «Esquisse des troubles d'une histoire du développement de la libido basée sur une de

mentaux

», in Développement de la libido, Œuvres complètes, t. 2,

traduit de l'allemand par lIse Barande avec la collaboration d'Elisabeth Grin, édition lIse Barande, Paris, Payot,« Science de l'homme », 1973, p. 235-298. 2. M. Klein, «Contribution à l'étude de la psychogenèse des états maniaco-dépressifs» (1935) et «Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs », in Essais

de

psychanalYse, traduit de l'anglais par Marguerite Derrida, édition de Nicolas Abraham et Maria Torok, Paris, Payot, 1967, p. 311-340 et 341-369. 3. Selon la formule de Jean Starobinski, voir supra. 4. S. Freud, Délires et rêves dans la (( Gradiva)) de Jensen, traduit de l'allemand par Marie Bonaparte, revu par S. Freud, Paris, Gallimard, « Idées », 1981, p. 242. 1993, p. 17-26. 5. René Laforgue, Psychopathologie de l'Échec, Paris, Trédaniel,

Une métapsychologie

baudelairienne

?

13

sentiment de posséder une jeune science qui les rendrait capables de résoudre peu à peu tous les désordres psychopathologiques. Peut-être est-ce ce mélange d'anticonformisme, d'orgueil philanthropique, allié à une profonde connaissance et à un goût sincère pour le poète, qui le conduisit, à une époque où le rejet de Baudelaire avait fait place à la vénération, à «psychanalyser» le « plus important des poètes français »1 en donnant, qui plus est, à son livre un titre provocateur: L'Échec de Baudelaire? Mal lui en prit: après avoir essuyé le refus de la librairie Gallimard, il dut souvent subir l'opprobre des baudelairiens les plus éminents, et aujourd'hui encore, quand ses analyses ne sont pas passées sous silence, elles ne sont évoquées qu'avec condescendance. Nous
aurons maintes fois l'occasion de revenir à cet ouvrage qui

-

dans

l'hypothèse où la souffrance baudelairienne serait une névrose qui prend sa source dans une mauvaise résolution du complexe œdipien - n'a pas été dépassé et offre par ailleurs les hypothèses les plus fécondes permettant l'investigation de phénomènes plus archaïques. L'idée générale du livre consiste dans une interprétation de la culpabilité qui serait induite par l'amour incestueux à l'égard de la mère et par la haine du rival. L'attitude «perverse» de Caroline puis la mort de François, interprétée selon la croyance primitive en la toute-puissance des idées, comme une réalisation des souhaits œdipiens, ont rendu la culpabilité indépassable. Une « barrière» entre le sujet et le monde s'est alors établie qui a rendu nécessaire l'invention d'un univers imaginaire permettant de chanter l'amour de la mère en trompant le Sur-Moi. Mais on n'abuse pas si aisément l'impitoyable instance interdictrice qui est souvent parvenue à inhiber la création. Toutefois, René Laforgue finit par supposer que la névrose et la création pourraient être des réponses au traumatisme de la « scène primitive ». Marie Bonaparte publia en 1933 sa monographie sur Edgar Poe dans laquelle elle consacre un chapitre à Baudelaire2. Son étude n'apporte pas beaucoup d'éléments nouveaux, mais il est intéressant de noter qu'elle s'oppose à Laforgue sur l'origine de la névrose. Au lieu d'y voir une réaction à la « scène primitive », elle considère que l'événement crucial est celui du remariage de Caroline. La critique psychanalytique, en se centrant exclusivement sur le scénario œdipien, rencontre ainsi les
1. Paul Valéry, Variétés II, Paris, Gallimard,« Idées », 1978. hommes », p. 799-833.

2. Marie Bonaparte,

Edgar Poe, Sa vie, Son œuvre, Étude psychana!Jtique, t. 3, La vie et lespoèmes, de Poe aux autres

Paris, P. U. F., 1958, « Du message

14

Baudelaire:

l'écriture du narcissisme

biographies traditionnelles et la vision que Baudelaire donne lui-même de son enfance dans la fameuse lettre de 1861. Quand Sartre entreprend sa « psychanalyse existentielle» en 19471, il se démarque de l'interprétation freudienne en situant à l'adolescence la «fêlure baudelairienne ». Mais en fait il réutilise, comme l'a montré André Guyaux2, des pans entiers de l'analyse de Laforgue. Si les divers travaux de Charles Mauron empruntent à une méthode qui lui est propre, les analyses du Dernier Baudelaire, qui décèlent une persécution du moi-social à l'encontre du moi-créateur, apparaissent néanmoins largement redevables à la conception de la culpabilité de L'Échec de Baudelaire.Près de trente ans plus tard, en 1971, Pierre-Paul Clément entreprend à son tour une psychobiographie3 dans laquelle - après avoir, selon l'usage, marqué les plus vives réserves à l'égard de René Laforgue - il développe à nouveau longuement l'aspect œdipien sans ajouter, à notre sens, beaucoup d'innovations. Puis, reprenant à son compte les analyses de Théodore de Banville et de Jacques Crépet, il insiste sur le caractère hamlétien du poète. En 1987, John E. Jackson conclut La Mort Baudelaire par une nouvelle psychobiographie. L'appareil conceptuel est modernisé mais les conclusions ne diffèrent pas sensiblement de celles de René Laforgue dont il reprend tous les grands thèmes: perversion du développement psychosexuel par une relation trop érotisée à la mère, défaillance paternelle, sentiment de culpabilité à la mort du père, érotisation de la mort, masochisme, instauration d'une « barrière» entre Baudelaire et le monde extérieur expliquant son goût de l'art et de l'artifice. Bien que John E. Jackson évoque la relation aux parents avant l'époque d'acmé du complexe œdipien et que son analyse soit plus proche de celle de René Laforgue que de celle de Marie Bonaparte et de Pierre-Paul Clément, il reste - nous semble-t-il- en deçà de ses conclusions en ce qui concerne l'étude de la prime enfance et des origines de la vocation artistique.
La succession des psychobiographies est donc bien l'histoire d'un « malentendu» provoqué par un « titre pétard» puisque les baudelairiens n'ont fait souvent que redécouvrir les interprétations du pionnier. Toutefois, les progrès dans l'établissement des faits dont témoigne la
1. Voir Jean- Paul Sartre, Baudelaire, Paris, Gallimard, 1947. 2. André Guyaux, «L'intellectuel contre le poète, Sartre et Baudelaire », Mesure n° 2, octobre 1989, p. 41-46. 3. Pierre-Paul Clément, «Baudelaire et les années profondes », Études de lettres 3, 1971, p. 47-97.

Une métaprychologie

baudelairienne

?

15

biographie de Claude Pichois et de Jean Ziegler1 incitaient à tenter une nouvelle lecture de la petite enfance qui prendrait en compte les mécanismes archaïques mis en évidence par l'étude de Paul-Laurent Assoun ainsi que ceux que nous commencions à découvrir. La vision traditionnelle des années 1827-1828, telle qu'elle est interprétée par les biographes, qu'ils soient ou non psychanalystes, est alors apparue comme l'adhésion de la critique à une reconstruction mythique, largement induite par Baudelaire lui-même et qui avait pour fonction de voiler une dépression profonde. L'hypothèse mélancolique semblait se confirmer dans l'œuvre et dans la vie. Mais, à peine le terrain de nos recherches s'était-il affermi que l'instrument théorique se dérobait. L'extrême précocité des traumatismes qui sont à l'origine de la souffrance mélancolique interdit à la psychanalyse de les défmir avec clarté. La réflexion sur la mélancolie rejoint en effet la question du narcissisme. Cette notion, en permanente évolution chez Freud, désigne tantôt un moment de l'évolution du Moi dont la datation est toujours reculée, tantôt une structure permanente. Elle est rejetée par certaines écoles de psychanalyse et promue concept central par d'autres. L'énigme du narcissisme redouble celle de la mélancolie. L'appel au vocabulaire philosophique pour défmir ce point aveugle est révélateur de la difficulté du problème. Julia I<risteva, qui avait par ailleurs eu l'intuition que la problématique œdipienne ne suffisait sans doute pas à rendre compte de la souffrance baudelairienne, qu'elle attribuait à «une crise [...] narcissique profonde »2, écrit, par exemple, dans l'ouvrage où elle expose sa propre théorie de la mélancolie : «Le dépressif narcissique est en deuil de la chose. Appelons ainsi le réel rebelle à sa signification, le pôle d'attrait et de répulsion demeure de la sexualité d'où se détachera l'objet du désir »3. Si ce quelque chose d'énigmatique que le mélancolique a perdu est la « chose », la complexité épistémologique du concept le rend difficilement opératoire autant du point de vue biographique que de celui de l'analyse textuelle. Le texte baudelairien suggérait une hypothèse plus économique. Ne sousentendait-il pas que ce à quoi le spleenétique aspirait pouvait fort bien être ce qu'il avait perdu, en un mot qu'il était en deuil de son « Idéal» ?
1. Claude Pichais et Jean Ziegler, «Baudelaire, Baudelaire, Paris, Julliard, du parfum 1987. et du punk », in Histoires d'amour, 1987, p. 22.

2. Julia Kristeva, Paris, Denaël, 3. Julia Kristeva,

ou de l'infini,

1974, p. 306. Soleil noir de la mélancolie, Paris, Gallimard,

16

Baudelaire:

l'écriture du narcissisme

Mais si le concept baudelairien devenait notre « phare », il s'agissait d'un «phare ironique» car on n'en finirait pas de dénombrer les définitions et les allégories baudelairiennes de l'idéal, autant que ses interprétations par la critique. Notre recherche rencontrait ainsi une des plus vieilles questions qui s'est posée à l'exégèse baudelairienne.

Idéal et narcissisme

On peut interpréter la notion d'idéal comme un concept esthétique et la rattacher tantôt à la traduction romantique du rêve, tantôt à la « forme impeccable », à la beauté immobile et statufiée des plasticiens, tantôt à la saisie du fugitif de l'esthétique de la modernité. L'idéal dans ces exemples est avant tout une aspiration, comme le disait Georges Blin: «C'est sans doute la fin inaccessible et le moteur de l'action, le terme contradictoire de réel mais plus profondément la direction esthétique de l'Idée »1. Mais, en tant qu'aspiration, il est également une notion métaphysique apparentée à l'infini. Il est alors coutumier de le rattacher, comme le fait Claude Pichois, au pôle divin de la double postulation. L'aspiration à l'idéal s'explique comme la conséquence d'une nostalgie. Le mélancolique en est exilé, comme l'albatros l'est de l'azur, le cygne de son « beau lac natal »2, Andromaque de Troie. La relation du spleen et de l'idéal reformule alors celle de la mélancolie et du paradis perdu de la tradition romantique, interprétation qui combine ses aspects esthétiques et métaphysiques. Jean Starobinski écrit ainsi: «Dans l'élégie selon Schiller, la nature et l'idéal sont objet de deuil car la nature est représentée comme perdue et l'idéal comme non encore atteint. « Spleen et Idéal », le sous-titre de la première partie des Fleurs du Ma~ correspond d'assez près aux catégories schillériennes »3. L'idéal apparaît encore sous la forme d'instants privilégiés qui interrompent l'existence. Le «ténébreux orage» de la vie est traversé «çà et là» par de «brillants soleils »4, moments d'émotion amoureuse de « Parfum exotique» ou de «La Chevelure », d'inspiration créatrice des premières pages des Paradis artificiels, de rêverie panthéiste du «Confiteor de l'artiste» ou d'extase
1. Georges Blin, Baudelaire, Paris, Gallimard, 1939, p. 204. 2. (( Le Cygne », O. C., I, p. 86. 3. Jean Starobinski, La Mélancolie au miroir, op. cit., p. 57. 4. (( L'Ennemi », O. C., I, p. 16.

Une métaprychologie

baudelairienne

?

17

poétique. L'idéal est enfltl «l'idéal artificiel »1 par lequel, «sans s'inquiéter de violer les lois de sa constitution », l'homme tente de pérenniser ses instants de bonheur par l'usage des excitants - vin, hachisch, opium -, dans ùs Paradis artificiels, ou par une sexualité maléfique dans ùs Fleurs du Mal. Si l'une des acceptions possibles de l'idéal selon laquelle il serait une nostalgie d'un état premier, plus allégorisable que définis sable, s'accorde bien avec l'hypothèse mélancolique, ses aspects proprement esthétiques et métaphysiques semblent participer d'autres champs de recherche et en sont pourtant indissociables. L'idéal apparaît comme un concept qui fonctionne non seulement dans une relation dialectique avec celui du spleen, mais encore avec lui-même puisqu'il est à la fois une origine et une fin. Et pourtant, l'ambiguïté de la notion baudelairienne d'idéal n'est-elle pas identique à celle du concept freudien de narcissisme ? L'idéal n'est-il pas tantôt un moment, un « stade» qu'il est bien malaisé de dater, tantôt une aspiration devenue structurelle? À l'homologie encore vague des phénomènes, s'ajoutait également la coïncidence de l'homonymie. En 1914, le narcissisme acquiert une place centrale dans l'œuvre freudienne: le conflit psychique n'est plus pensé comme un conflit entre l'auto-conservation et la sexualité, entre la faim et l'amour, mais entre la libido d'objet - celle qui vise un objet distinct du Moi - et la libido narcissique - celle qui vise le Moi. L'article « Pour introduire le narcissisme »2 décrit un état premier et idéal du Moi, dans lequel le sujet éprouve le sentiment de la totalité et de la toutepuissance. Le Moi contient primitivement, dans le moment dit du « narcissisme primaire », toute la libido du sujet et, seulement plus tard, il pourra en céder une part aux objets du monde extérieur. Mais le primat du narcissisme demeurera dans tous les cas. Si les objets d'amour sont décevants, le sujet aura tendance à leur retirer son amour pour le faire refluer sur le Moi - « narcissisme secondaire» - mais quand bien même il continuerait d'investir sa libido dans les objets du monde extérieur, il ne le ferait que dans la mesure où ceux-ci représenteraient son narcissisme, où ils seraient idéalisés,et lui permettraient donc d'espérer par leur biais le retour de la complétude primitive. L'idéal est devenu une
1. Le Poème du hachisch, O. C, I, p. 403. 2. S. Freud, « Pour introduire édition le narcissisme », in La Vie sexuelle, traduit Paris, P.U.F., de l'allemand par Jean Laplanche, de Jean Laplanche, 1969, p. 81-105.

18

Baudelaire:

l'écriture du narcissisme

instance sous les formes du Moi-Idéal et de l'Idéal-du-Moi. Dès lors les figures du narcissisme sont innombrables: l'amante pour l'amant, l'enfant pour les parents tendres, le leader pour la foule, le dieu pour le croyant, le beau pour l'artiste sont autant d'incarnations de l'Idéal, autant de mirages qui créent l'illusion d'un retour possible à une toutepuissance primitive qui - et c'est bien là le fond du problème - était ellemême un leurre visant à masquer une détresse originelle. Nous étions confrontés de nouveau au même problème méthodologique. Baudelaire et Freud en décrivant les métamorphoses de l'idéal n'étaient-ils pas parvenus, bien que par des moyens différents, à une analyse semblable des profondeurs de la psyché? Était-il acceptable méthodologiquement de passer de l'homologie apparente des phénomènes, et de l'homonymie des notions, à l'afftrmation d'une synonymie des concepts? Étions-nous en train de mettre au jour un objet d'analyse ou confondions-nous les catégories linguistiques et ontologiques en mêlant imprudemment les domaines du savoir? Le fait que Baudelaire et Freud puisaient à nouveau dans le même fonds culturel et employaient tous deux un vieux concept philosophique largement utilisé à l'époque romantique constituait-il une présomption en notre faveur ou un leurre supplémentaire? Les questions de l'idéal et du narcissisme prenaient le pas sur celles du spleen et de la mélancolie, dans la mesure où le spleen n'était qu'une conséquence de la perte de l'idéal, comme la mélancolie d'une déchéance narcissique. Le problème était donc de savoir si l'antinomie du spleen et de l'idéal était une simple reprise de ce mélange d'aspiration et de nostalgie, qui en faisait un poncif romantique, si la nostalgie du paradis perdu devait s'expliquer par l'influence de multiples constructions théologiques et philosophiques, ou si elles acquéraient avec Baudelaire une signification neuve non plus métaphysique mais métapsychologique. Nous rejoignions ainsi le vieux débat de la critique baudelairienne qui consistait à établir le statut des énoncés théologiques et métaphysiques dans l'œuvre.

Une métap.rychologie baudelairienne

?

19

Métapfysique

ou métapsychologie

?

De nombreux travaux ont établi l'importance des lectures de Swedenborg, de Fourier1, de Saint-Martin2, de Balzac3, de Joseph de Maistre4, au-delà des influences romantiques5 et illuministes, celles de Pascal6, de la théologie catholique 7, de l'hermétisme8, du platonisme9. Si beaucoup a été dit sur l'établissement des faits, il n'existe pas de véritable consensus critique sur leur interprétation. Le problème est parfois posé en termes de filiation intellectuelle: Baudelaire serait influencé à tel moment de sa vie par Fourier, à tel autre par Swedenborg, Saint-Martin ou Joseph de Maistre, parfois en termes de croyance: il croirait à la réalité de la théorie des correspondances, au Dieu Catholique ou, au contraire, n'y croirait pas. Suivant les divers critiques - et même les générations critiques -, tantôt est privilégiée l'appartenance à un courant de pensée qui lui préexiste, tantôt la nouveauté et la modernité de sa position, croyances religieuses et constructions métaphysiques étant reléguées au rang de résidus conformistes. Malgré les positions tranchées de certains, chaque critique sait bien que les arguments du camp adverse sont souvent pertinents. À n'interpréter les énoncés baudelairiens que

1. Sur l'influence

de Swedenborg

et de Fourier,

voir Jean 1939,

Pommier,

La Mystique et 127-148. 1982.

de

Baudelaire, Paris, Les Belles Lettres, 1932, p. 3-55. 2. Voir Georges Blin, Baudelaire, Paris, Gallimard,

p. 103-125

Voir

également la thèse d'Anne-Marie Amiot, Baudelaire et l'illuminisme, Paris, Nizet, 3. Voir Graham Robb, Baudelaire lecteur de Balzac, Paris, Corti, 1988. 4. Voir Daniel 5. Voir Albert Bénichou, 6. Philippe V ouga, Baudelaire et Joseph de Maistre, Paris, Librairie Béguin, L'Ame romantique et le rêve, Paris, et Pascal» Corti, L'École du désenchantement, Paris, Gallimard, Sellier, «Pour un Baudelaire José Corti, 1991, p. 509-516,

1957. et Paul

1992, p. 577-600. in Baudelaire, Les Fleurs du Mal,

L'intériorité de la forme, Colloque de la société des études romantiques, Sedes, 1989, p. 515. 7. Voir les divers travaux de Marcel Ruff, notamment son Baudelaire, ainsi que ceux de Max Milner, notamment le chapitre « Baudelaire» in Le Diable dans la littérature française de Cazotte à Baudelaire, Paris, Corti, 1960, t. 2. p. 421-483 et « La poétique de la chute» in Regards sur Baudelaire, Actes du colloque de London, (Canada 1970), Paris, Minard, 1974, p. 85-107. Pierre Emmanuel dans le premier chapitre de son Baudelaire (paris, Desclée de Brouwer, 1967, p. 11-17) effectue un résumé des prises de position des critiques sur cette question de Barbey d'Aurevilly à Jean-Pierre Richard. 8. Paul Arnold, L'Ésotérisme de Baudelaire, Paris, 1972, V rin, «Librairie À la Baconnière, philosophique «Langages », », 1972. 9. Marc Edeldinger, 1961.

Le Platonisme de Baudelaire, Neuchâtel,

20

Baudelaire: l'écriture du narcissisme

par les influences du passé, on risque de manquer sa particularité, comme à mésestimer le poids de la tradition métaphysique, on est souvent contraint à opérer dans l'œuvre des découpages injustifiés. Il en va de même pour les croyances de l'homme, ses prises de position politiques, son attitude par rapport à la forme poétique. On sait qu'il est à maints égards dans une position charnière entre tradition et modernité et que ses détracteurs ont eu beau jeu d'utiliser ces tensions pour mettre en évidence ce qu'ils croyaient être des contradictions quand ses admirateurs avaient pour souci de mettre en évidence cohérence et profondeur. Comment interpréter la relation qui unit les énoncés théologiques et métaphysiques aux figurations des phénomènes psychiques? Baudelaire ne commente pas tous les aspects de la théologie chrétienne. Malgré son goût précoce pour la théologie1, il prend rarement en compte la théologie trinitaire et la théologie de l'Incarnation. Il s'intéresse essentiellement à la théologie de la Rédemption, aux questions du péché et du rachat qui rencontrent, par le biais du problème de la Chute, la théologie de la Création. Il se réfère d'ailleurs à des systèmes contradictoires entre eux: d'une part à la théologie catholique qui affirme la responsabilité de l'homme dans le péché et qui fait une large part à la participation humaine dans la Rédemption, d'autre part aux systèmes illuministes dont la conception de la création comme chute de Dieu et du rachat par nature ou par élection a pour origine le néoplatonisme et la gnose. Mais, au-delà de ces tensions qui rendent la « théologie baudelairienne» si difficile à cerner, la question essentielle et récurrente est toujours semblable: il s'agit d'expliquer l'alternance de souffrance et de bonheur qui caractérise l'existence humaine individuelle comme une réactualisation des souffrances et du bonheur de l'humanité. Les moments de bonheur sont des instants où, par une cause inexpliquée, par « une véritable grâce », l'homme paraît retrouver le bonheur du paradis originel; le malheur est nostalgie, ennui, mélancolie consécutive à sa perte. Les baudelairiens ont toutefois depuis longtemps remarqué, guidés par les textes poétiques autant que par la correspondance avec Mme Aupick, que l'aspect individuel du paradis perdu semblait pour le moins aussi important que son aspect théologique. Quel aspect devait être finalement privilégié? La mélancolie peut-elle être comprise pour l'essentiel dans la réinterprétation qu'en fait la tradition chrétienne
1. CO"., I, p. 67.

Une métaprychologie

baudelairienne

?

21

comme la conséquence de la chute et donc comme la souffrance d'Adam? Est-elle avant tout un ennui pascalien ou une acédie de «mauvais moine »1 ? Dans la même perspective historisée, se confondelle avec le péché capital d'un siècle qui renonce aux valeurs de l'esprit pour vouer un culte nouveau à la « stupide matière »2 ? Faut-il privilégier au contraire la rupture avec Caroline plutôt que celle avec Dieu, le « vert paradis des amours enfantines» plutôt que l'Unité primitive ou le paradis terres tre ? Une des façons les plus convaincantes d'effectuer une conciliation entre ces deux extrêmes est d'interpréter Baudelaire dans sa filiation avec la pensée romantique telle qu'Albert Béguin en a retracé l'archéologie dans L'Ame romantique et le rêve3.On fait alors intervenir un inconscient de type jungien qui fait communiquer l'individuel et le collectif. L'idée chrétienne selon laquelle l'aspiration au bonheur est liée à la nostalgie de l'Éden appartient également au courant romantique qui a souvent associé l'enfance au paradis perdu, non toutefois pour les identifier, mais pour considérer que, dans l'état d'innocence enfantine, chaque homme a, en quelque sorte, revécu le bonheur primitif dont a été exilée l'humanité. La vision de l'enfance de Baudelaire est souvent interprétée dans cette perspective. Léon Cellier écrit par exemple4 : « Cette fraîcheur reflète un état d'innocence dont l'homme se trouve déchu, la nostalgie de l'enfance symbolise la nostalgie de l'Éden perdu ». Il rencontre ainsi L. J. Austin: « en ressuscitant, d'après L'Enfant maudit de Balzac, les «enfances» du poète, Baudelaire se rapproche de Wordsworth pour qui les impressions fugitives de la première enfance semblaient prouver par leur transfiguration que l'âme avait déjà existé dans le monde céleste [...] Si l'enfant est ainsi «déshérité », c'est qu'un patrimoine a dû lui être enlevé, et pour « retrouver l'ambroisie et le nectar », il faut qu'il les ait goûtés ailleurs »5. Pierre Emmanuel effectuait la même année une admirable conciliation entre les aspects psychologique et théologique de l'œuvre6. Ce que Georges Blin avait appelé « nostalgie de l'arrière-monde », il l'interprétait

1. « Le Mauvais 2. « L'Examen 3. Voir Albert 4. Léon 68. 5. L.

Moine de Minuit Béguin,

», O. C., I, p. 15. », O. C., I, p. 144.

L'A"me romantique et le rêve, Paris, Corti, 1991. Cellier, « Baudelaire et l'enfance », in Baudelaire, Actes du colloque de Nice, op. cit., p.

J. Austin, « Retrouver la vision de l'enfance », Nouvelles littéraires, n° 6 du 6 juin 1957, cité par L. Cellier, ibid., p. 73. 6. Voir Pierre Emmanuel, Baudelaire, op. cit., 1967.

22

Baudelaire:

l'écriture du narcissisme

comme une nostalgie de « la vie unitive ». De la rupture avec la mère, où le poète reconnaissait un «inconnaissable traumatisme enfantin », semblait dépendre toute la théologie baudelairienne de la Chute. Mais, une fois posée la relation entre théologie et psychisme inconscient, il interprétait de façon anagogique leur relation: la rupture avec la mère était l'indice d'une rupture tout autre, avec Dieu. Ainsi, l'importance des déterminations psychiques était reconnue et comprise - plus profondément que par certains psychobiographes -, mais elle était ensuite subsumée par l'analyse d'une crise spirituelle qui devenait son véritable principe. Brillant renversement au terme duquel le théologique redevient principe et fin. L'inconscient du sujet était ainsi, en dernière analyse, ce par quoi il communiquait avec un inconscient plus profond. La genèse de la souffrance était insuffisamment expliquée par les traumatismes de l'existence individuelle. Pour la saisir au fond, il fallait effectuer un saut métaphysique. On a souvent tendance aujourd'hui à considérer que les influences romantiques et illuministes correspondraient à un moment de la pensée et de l'esthétique baudelairiennes qui serait fmalement dépassé par les textes sur la modernité1. Peut-être s'agit-il d'un moment au sens philosophique, mais au sens temporel ce point de vue se heurte à des objections considérables puisque les allusions à la thématique des correspondances ne font que croître en nombre avec les années et que les énoncés théoriques concernant la double postulation appartiennent aux derniers grands textes critiques et aux projets inachevés, de sorte qu'il est impossible de minimiser leur importance sans entrer en contradiction avec Baudelaire lui-même. La question du statut des énoncés métaphysiques reste donc toujours d'actualité en un sens qu'il faut préciser. Le problème de la croyance du sujet semble pouvoir être relativisé. De même qu'il y a une autonomie du sujet par rapport à l'œuvre -le fait de raconter des scènes de viol ou de meurtre n'implique nullement qu'on soit un débauché ou un assassin -, il y a également une autonomie de l'œuvre par rapport au sujet -le fait que son auteur croie à tel moment de son existence au

1. Voir, entre autres,

Maurice-Jean

Lefebve,«

Surnaturalité

et époché

baudelairiennes

», in

Baudelaire, Actes du Colloque de Nice, éd. cit. Martine Bercot « Nouvelles Fleurs du Mal » ; idéalisme et désillusion », in Baudelaire, Les Fleurs du lvIal, L'intériorité de la forme, op. cit., p. 126, p. 41-53. Michel Collot, « Horizon et esthétique », in Baudelaire, nouveaux chantiers, Actes du colloque de l'Université Lille III, organisé par Jean Delabroy Lille, Presses universitaires du Septentrion, 1995, p. 267-277. et Yves Charnet,

Une métaprychologie

baudelairienne

?

23

Dieu catholique n'implique pas nécessairement que l'œuvre soit le reflet de cette croyance. Il paraît, en effet, méthodologiquement discutable de mettre sur le même plan, par exemple, la lettre à Toussenel de 1856 qui semble témoigner d'une croyance dans la théorie des correspondances, les figurations poétiques des correspondances dans Les Fleurs du Ma~ ou les allusions aux théories de Fourier ou de Swedenborg dans Les Paradis artificiels ou dans les œuvres de critique littéraire ou musicale. Nous tenterons, à propos de ces textes, de montrer qu'il est toujours problématique de conclure que l'adhésion à une croyance métaphysique participe des démonstrations baudelairiennes ou soit clairement inductible des figurations poétiques quelles que soient les dates de leur rédaction. La relation entre le paradis de l'enfance et un quelconque éden religieux est également difficilement inductible des textes baudelairiens pour une autre raison. Marthe Robert constatait que «l'Éden romantique ignore [...] la sexualité tout comme le Paradis de l'enfant trouvé ou celui des théologiens, de sorte que le mystère de l'engendrement de toute chose se révèle précisément là où la différence sexuelle est niée »1 ; or le thème du «vert paradis des amours enfantines» ne saurait être interprété à partir de la seule figuration de « Moesta et errabunda » mais il est lié à maint autre texte où la composante sexuelle ne saurait être négligée, de telle sorte que l'idéal baudelairien est indissociable de l'expérience sexuelle. La nouveauté de l'écriture baudelairienne en ce domaine ne consiste pas tant à oser ces «descriptions» que l'on stigmatisait par l'étiquette de réaliste dans les premières années du Second Empire, quoique tel fût le prétexte de la condamnation. Elle ne tient pas non plus, du moins pour l'essentiel, au seul fait que Baudelaire choisisse parfois comme sujet des conduites sexuelles frappées du sceau de l'immoralité. Bien qu'on ait souvent comparé son œuvre à celle de Sade, la figuration de la sexualité est d'une nature radicalement différente chez les deux écrivains. La longue théorie des coïts et des meurtres sadiens peut lasser ou faire jouir suivant les dispositions sexuelles du lecteur et sa relation à la Loi, mais le mode de réception, hormis le cas d'une étude purement historique ou critique, ne peut s'apparenter qu'à l'acquiescement pervers ou au dégoût. Chez Baudelaire, la peinture de la sexualité dans ses composantes perverses, sadiques ou homosexuelles par exemple, ne s'accompagne que très rarement de descriptions précises
1. Marthe Robert, Roman des origines et origine du roman, Paris, Grasset, 1972, p. 113.

24

Baudelaire:

l'écriture du narcissisme

pouvant susciter des «formations réactionnelles». Le poème le plus propre à provoquer le «dégoût» est assurément «Une charogne », comme en témoigne la réaction horrifiée de Villemain, mais il nécessite un décodage pour y reconnaître la composante sexuelle sadique. Si les juges ne se sont pas laissés abuser par la signification métaphorique des dernières stances de «À celle qui est trop gaie », le sens premier de «Une martyre », qui décrit une femme décapitée et suggère le viol de son cadavre, leur a échappé et le poème assurément le plus « atroce »1 du recueil a ainsi évité l'interdiction. Mais, hormis ces exemples extrêmes, la particularité de l'érotisme baudelairien ne tient pas pour l'essentiel au contenu sexuel des «pièces condamnées» mais à la communauté d'atmosphère entre les «pièces condamnées» et les autres poèmes du recueil. «La Chevelure» ou «Parfum exotique» ne sont pas moins érotiques que «Les Bijoux» ou «Delphine et Hippolyte ». Les thèmes des poèmes que la mère de Proust savait par cœur sont les mêmes que ceux des textes qui la choquaient. Parions que c'est pour cette raison qu'elle n'aimait Baudelaire « qu'à demi »2. Le matériau pulsionnel qui est à l'œuvre dans les textes apparemment éthérés ou explicitement érotiques est le même, et il affleure si clairement à la surface du texte, il est si manifeste que le lecteur n'a qu'un pas à franchir pour reconnaître que par les uns et les autres il goûte les mêmes plaisirs impurs. La « candeur unie à la lubricité »3 donne un charme neuf aux métamorphoses poétiques, et révèle que l'art dans tous les cas procure des jouissances d'ordre sexuel. Parmi les raisons qui poussaient à interdire les représentations de la sexualité dans les œuvres d'art, certaines tiennent au nécessaire renoncement à l'expression des pulsions primaires dans la civilisation. La création artistique implique un tel renoncement tout en offrant aux pulsions un nouveau type d'expression par le biais de la sublimation, mais elle permet également un bénéfice d'ordre narcissique: les artistes sont les « phares» de la civilisation, leurs créations en sont l'expression la plus haute. Elles offrent donc la possibilité d'une projection narcissique. Ce que l'homme a perdu de bénéfices pulsionnels en renonçant à agir ses pulsions, il le regagne en bénéfices narcissiques quand il contemple les œuvres des grands artistes de la civilisation à
1. Voir la lettre à Narcisse 2. Marcel Proust, AncelIe du 18 février édition 1866, Corr., II, p. 610. de Pierre Clarac, Paris, Gallimard,

Contre

Sainte-Beuve,

« Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 243. 3. « Les Bijoux », O. C., I, p. 158.

Une métaprychologie

baudelairienne

?

25

laquelle lui-même participe. On comprend dès lors que l'art soit l'objet d'une idéalisation qui aboutit à le couper du matériau pulsionnel dont il est issu et qui s'accompagne donc d'un refoulement. La liaison essentielle entre art et sexualité, entre plaisir artistique et jouissance sexuelle, telle qu'elle ressort de l'œuvre baudelairienne, est non seulement une levée du refoulé, un dépassement de l'interdit de penser, mais également une remise en cause narcissiquement blessante d'une conception idéalisée de la création artistique. Elle cause donc un scandale tout à fait voisin de celui que Freud provoquera en 1905 quand il associera, dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, les conduites perverses et la sexualité infantile. Dans tous les cas, ce qui était idéalisé par la culture -l'enfance et la poésie - participe comme toute chose humaine de la sexualité. Or, nous le verrons, cette sexualité omniprésente dans Les Fleurs du Mal- et qui associe des poèmes aux thématiques apparemment les plus diverses, théologiques, esthétiques, érotiques - est précisément la sexualité infantile. Enfm, comme John E. Jackson l'a si bien démontré: «La nouveauté radicale que Charles Baudelaire introduit dans la poésie française, et même dans la poésie européenne, tient [...] à une assimilation, à une intériorisation même, de la mort comme foyer de perception du réel. La conscience poétique des Fleurs du Mal trouve son unité en même temps que son point focal dans le fait qu'elle est une conscience de la mort »1. L'écroulement des idéaux collectifs, reconnu par les figures les plus lucides du XIXème siècle, favorisait chez eux un développement de la mélancolie, la perte de l'idéal religieux ou politique réactualisant chez chaque sujet la perte de son idéal individuel. Ross Chambers2, puis Paul Bénichou3, ont montré comment, après l'échec des révolutions, une génération de poètes est caractérisée par le désenchantement et le repli sur soi, nouvelles figures de «l'abattement» et du «retrait» aristotéliciens. Dans ce contexte, l'afftrmation des valeurs métaphysiques a certes chez Baudelaire le sens d'une réaction, à la fois politique et morale, contre le matérialisme et le «progressisme» triomphant, mais il est douteux qu'elle implique une adhésion au contenu des croyances. L'omniprésence des thèmes de la sexualité et de la mort conduit plutôt à penser que la faillite des idéaux est perçue par Baudelaire comme une
1. John. E. Jackson, La Mort Baudelaire, op. dt., p. 14. Mélancolie et opposition, Paris, Corti, L'École du désenchantement, Paris, 1987. 1992. Voir notamment les Gallimard,

2. Ross Chambers, 3. Paul Bénichou, pages 577-600.

26

Baudelaire: l'écriture du narcissisme

désillusion radicale sur laquelle il est impossible de revenir. Il y a chez lui une nostalgie de la croyance, un goût de la religion, un goût de la métaphysique - comme il y avait une nostalgie de l'Ancien Régime chez Chateaubriand - mais associés à une conscience aiguë que tout ceci appartient irrémédiablement au passé. Dès lors, l'utilisation des schèmes théologiques prend un sens original: ils deviennent des analyseurs du fonctionnement collectif et des instruments d'investigation du psychisme individuel. C'est pourquoi l'œuvre de Baudelaire ne témoigne pas simplement d'une figuration mais également d'une théorisation des phénomènes psychiques dont participent les énoncés apparemment métaphysiques. Dans cette perspective, notre travail ne se limite pas à une nouvelle tentative de lecture psychanalytique mais voudrait étudier la révélation par l'œuvre des phénomènes psychiques inconscients. L'examen parallèle de leur figuration dans les textes poétiques et de leur théorisation dans les textes critiques mettrait ainsi en évidence une « métapsychologie » baudelairienne. Une entreprise voisine avait été esquissée par Francis Pas che, qui présenta - au cours d'un colloque consacré aux relations entre littérature et psychanalyse - une communication intitulée «La métapsychologie

balzacienne» 1 dans laquelle il mettait en évidence, à partir de La Peaude
chagrin et de ùuis Lambert, une théorie psychologique implicite qui s'apparentait à la deuxième élaboration freudienne de l'antagonisme pulsionnel. Elle fut accueillie par le plus grand scepticisme des participants. Il est vrai que Francis Pasche récidivait et qu'il avait déjà prononcé une conférence à la Société Psychanalytique de Paris, où il démontrait les liens profonds qui unissaient la métapsychologie freudienne et l'orthodoxie judéo-chrétienne2. Bien qu'il ne puisse qu'être admis, tous les essais freudiens de psychanalyse appliquée à la littérature en témoignant, que l'on rencontre chez les écrivains des figurations des processus psychiques inconscients qui rejoignent les descriptions psychanalytiques, ce constat s'accompagne souvent d'un axiome selon lequel elles ne peuvent s'exprimer qu'à leur insu. Le chapitre du « discours de la méthode» de Paul-Laurent Assoun consacré au « savoir de l'écrivain» et à la «science de l'inconscient» 3 résume une attitude
1. Francis Pasche « Métapsychologie balzacienne », in Entretiens sur l'art et la p[Jchana{yse,

Paris, Mouton, 1968, p.258-264. Voir également la discussion qui suit, p. 265-268. 2. F. Pasche, « Freud et l'orthodoxie judéo-chrétienne », in À Partir de Freud, Paris, Payot, « Science de l'homme 3. Paul-Laurent Assoun, », 1969, p. 129-156. Littérature et p[Jchana{yse, Paris, Ellipses, 1996, p. 74-76.

Une métaprychologie

baudelairienne

?

27

assez consensuelle. Commentant le raisonnement freudien de Délire et rêvesdans la Gradiva deJensen, le psychanalyste distingue trois moments: Freud constate que l'écrivain en sait autant que le psychiatre puisqu'il décrit correctement les symptômes, bientôt qu'il en sait même plus que lui, puisqu'il a l'intuition de phénomènes psychiques inconscients, enfin qu'il est en quelque sorte l'allié du psychanalyste face à la science officielle. Tous deux puisent aux mêmes sources; l'écrivain possède l'intuition, le psychanalyste la science, «l'écrivain ouvre le chemin, le psychanalyste fait sa route ». Mais bientôt, l'analyste doit reconnaître que l'écrivain ignore tout de ses propres intentions secrètes: « Tout se passe comme s'il avait marqué son texte, telle petit Poucet, de ses « traces» permettant de retrouver le «motif» secret. C'est pourquoi l'interprétation psychanalytique ne saurait adjuger une motivation à l'auteur mais retrouver dans la texture même du récit ou narration les « cailloux» qu'y a semés l'auteur, ceux que l'analyste-interprète retrouvera avec patience, lui faisant retrouver son propre cheminement, ignoré de lui-même! ». Il semble que l'analyse de Paul-Laurent Assoun tire un peu le texte du côté du savoir inconscient de l'écrivain alors que les propos de Freud concernent avant tout son savoir de l'inconscient: «les poètes et les romanciers sont de précieux alliés, et leur témoignage doit être estimé très haut, car ils connaissent, entre ciel et terre, bien des choses que notre sagesse scolaire ne saurait encore rêver. Ils sont dans la connaissance de l'âme, nos maîtres à nous, hommes vulgaires, car ils s'abreuvent à des sources que nous n'avons pas encore rendues accessibles à la science »1. La finalité de l'analyse de la Gradiva comme celle de l'Œdipe roi n'est pas, ou pas uniquement, de mettre à jour ce que l'écrivain ignore de lui-même, et qui s'est manifesté à son insu dans son œuvre, mais bien de tenter de montrer en quoi il a été un «maître dans la connaissance de l'âme» et un allié pour le psychanalyste, non pas seulement face au psychiatre, mais bien dans l'investigation de l'inconscient. C'est pourquoi dans Délire et Rêves comme dans L'Interprétation des rêves, Freud flle l'analogie entre la création littéraire et la psychanalyse. Il afftrme que Sophocle dévoile par une «révélation progressiveet très adroitement mesurée comparableà une prychana!Jse»2 - insistons sur ces termes qui laissent à penser que les «cailloux» ne sont pas tombés au sol à l'insu du Petit Poucet - qu'Œdipe est le meurtrier de Laïos et qu'il a partagé la couche
1. S. Freud, 2. S. Freud, commentée Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen, op. cit., p. 239. L'Interprétation et révisée des rêves, traduit par Denise Berger, de l'allemand Paris, P.D.F., par 1. Meyerson, 1967, p. 228. nouvelle édition

28

Baudelaire: l'écriture du narcissisme

de sa mère. Il montre de même la «ressemblance entre le procédé employé par la Gradiva et la méthode psychothérapeutique de la psychanalyse» sur les questions du refoulement, du rôle de l'élucidation dans la guérison et du transfert1. On aura beau dire que la méthode analogique n'est qu'une étape dans la pensée freudienne - on peut d'ailleurs en dire autant de la méthode biographique2 ou de la recherche des motifs3-, le passage d'une méthode d'investigation à une autre n'implique pas l'invalidation de celle qui précède. Il semble que Francis Pasche ait renoué avec cette méthode analogique en tentant de mettre à jour une « métapsychologie balzacienne» et que la méfiance que cette démarche suscite ne tient pas uniquement à des raisons scientifiques. Dans LA Question de l'analYseprofane, Freud dit que tout écrivain, comme tout philosophe, s'est fait sa propre psychologie, « avance ses hypothèses particulières sur les relations et les buts des actes psychiques» mais également que la psychanalyse va plus loin dans la mesure où elle crée une métapsychologie qui assure un « fondement commun »4. Quand Freud forgea ce concept sur le modèle du terme aristotélicien, il semble qu'il voulait signifier non seulement qu'il fallait rechercher à l'intérieur du psychisme - et non au-delà de la nature - les principes et les fins du comportement humain, mais encore que les constructions des philosophes, comme celles des théologiens, avaient pour origine tout autre chose que la raison pure et qu'elles n'étaient somme toute que des projections des mouvements psychiques intérieurs de leur créateur. La rupture épistémologique produite par la pensée freudienne serait donc le passage de la métaphysique à la métapsychologie. En parlant de la « métapsychologie » d'un écrivain, n'a-t-on pas l'air de retirer à Freud le privilège de l'invention ou du moins de remettre en cause la nouveauté radicale du mode de pensée qu'il inaugure? Et après ..., ex nihilo nihil, aurait-il été si choqué de se voir attribuer des précurseurs, lui qui conseillait de s'adresser aux poètes pour « en

1. S. Freud, 2. Voir

Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen, op. cit., p. 239. Gallimard, 1987 et «Un souvenir

Un Souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, Paris,

d'enfance de « Poésie et vérité» », in L'Inquiétante Étrangeté et autres essais, op. cit., p. 193207. 3. Voir « Le motif du choix des coffrets », in L'Inquiétante Étrangeté et autres essais, op. cit., p. 61-82. 4. S. Freud, La Question de l'analYse profane, traduit de l'allemand par Janine Altounian, Paris,

André et Odile Bourguignon et Pierre Cotet, édition de Jean-Bernard Gallimard, « Connaissance de l'inconscient », 1985, p. 41.

Pontalis,

Une métaprychologie

baudelairienne

'(

29

savoir plus »1 sur le « continent noir» ? Peut-être l'évolution des études historiques et épistémologiques, au cours du :xxe siècle, vers une pensée des ruptures plus que des continuités a-t-elle créé des habitudes intellectuelles qui font réagir négativement aux idées de filiation et d'analogie dans la mesure où elles risqueraient de faire passer au second plan la spécificité d'un champ de recherche ou les configurations du savoir à une époque donnée. Et pourtant ces mêmes études historiques, par les travaux de Michel Foucault - peu suspect d'adhérer à une vision linéaire de l'histoire - ont également effectué l'archéologie des relations entre sexualité et vérité à travers l'antiquité grecque et romaine, le moyen âge chrétien et la modernité, de même que celle des processus de véridictions qui mettent la situation analytique en relation avec l'antique parésia ou l'examen de conscience. Relever des analogies ou même des filiations n'est donc pas forcément une attitude épistémologique désuète, mais peut s'accompagner d'une prise en compte des singularités méthodologiques et des spécificités historiques. Balzac et Baudelaire écrivent au moment où vacillent les grands systèmes religieux et métaphysiques, au moment également où naissent les sciences humaines et avec elles une nouvelle conception de l'homme et de son rapport au sexe et à la mort; il n'est donc pas surprenant que leur volonté de savoir et leur intérêt pour la psyché donnent naissance à une sorte de « métapsychologie ». Mais en disant ceci, nous ne voulons pas, ce qui serait absurde, prétendre que Baudelaire a décrit en pleine conscience le fonctionnement intérieur du psychisme avec une scientificité freudienne mais simplement que son travail poétique l'a amené à découvrir certaines lois du psychisme, que la lutte avec ses propres conflits et ses inhibitions l'a conduit à des formulations sur les conflits psychiques qui s'apparentent aux formulations freudiennes, ou encore que son aspiration et sa nostalgie de l'idéal lui ont permis de figurer les métamorphoses du narcissisme.

1. S. Freud,

« La féminité

», in Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalYse, traduit édition de Jean-Bernard Pontalis,

de

l'allemand par Rose-Marie Zeitlin, « Folio-Essais », 1993, p. 181.

Paris, Gallimard,

I PARADIS PERDU ET NARCISSISME

CORRESPONDANCES

ET RÉ:MINISCENCES

Dans le grand mouvement du romantisme, Nerval, Baudelaire et Hugo tiennent une place essentielle: ils ressuscitent les thèmes du romantisme allemand, inaugurent le surnaturalisme français et préfigurent le surréalisme. La configuration, tracée par Albert Béguinl, puis par Marcel Raymond2, semble toujours valide au regard des travaux de Claude Pichois3 et de Paul Bénichou4. Du point de vue de l'histoire littéraire, il existe un consensus relatif. Néanmoins, la question du surnaturalisme et partant celle des correspondances a toujours divisé les baudelairiens. Max Milner, dans un article où il analyse l'évolution du concept de surnaturalité, distingue deux tendances critiques5. L'une consiste à privilégier l'aspect transcendant du surnaturel, l'autre à n'y reconnaître que l'expression de l'expérience subjective. Il n'est pas question de prétendre synthétiser l'ensemble des interprétations6
1. Voir Albert 2. Voir Marcel Béguin, L'Â.me romantique et le rêve, op. cit., 1991. De Baudelaire au Surréalisme, Paris, Corti, littérature française à la lumière du édition nouvelle revue

Raymond,

et remaniée, 1947. 3. Claude Pichois, «La

Surnaturalisme Vanderbilt,

», in Le

S urnaturalisme français, actes du colloque organisé à l'Université le 1er avril 1978, À la Baconnière, Neuchâtel », p. 11-27. 4. Paul Bénichou, L'École du Désenchantement, op. cit., p. 589-594. 5. Max Milner, 31-48. 6. Voir, entre «Baudelaire autres, Jean et le Surnaturalisme Pommier,

le 31 mars et

», in Le Surnaturalisme français, op. cit., p. de Baudelaire, op. cit., p. 3-55. Marcel

La Mystique

Raymond, De Baudelaire au Surréalisme, op. cit., p. 23-28. Georges Blin, Baudelaire, op. cit., p. 107-119 et «Mises au point» in Le Sadisme de Baudelaire, Paris, Corti, 1947. (voir infra). Jean Prévost, (1953), Baudelaire, Essai sur l'inspiration poétique, Paris, Zulma, 1997,

32

Baudelaire:

l'écriture du narcissisme

auxquelles ont donné lieu ces divers points de vue et nous reviendrons plus tard sur la lecture de Max Milner1. Si nous nous situons, après bien d'autres, dans la voie qui privilégie l'aspect subjectif, c'est pour tenter de montrer que la nature même de l'expérience rendait nécessaire sa traduction par un modèle métaphysique. Les diverses périodes qui composent le romantisme français sont, selon Claude Pichois, unies par leur opposition commune à ce qu'il y avait d'étroit dans le rationalisme des Lumières, qui « avait voulu nous priver de l'obscure clarté qui tombe des étoiles ou des abîmes que nous portons au-dedans de nous »2. À la particule disjonctive peut-être faut-il substituer un lien de causalité. La profondeur des abîmes qui ne sont qu'en nous est interdite à nos sondes; elle est pour cette raison projetée dans l'insignifiance du ciel d'où paraît tomber une « obscure clarté ». Si l'on admet cette hypothèse, il n'y a au départ que des expériences subjectives dont les racines sont inconscientes et qui, pour cette raison, sont projetées dans la surnature. Le mouvement de projection donne ainsi naissance à une métaphysique. Dans l'œuvre baudelairienne, il semble que la projection soit souvent reconnue comme telle. Le mouvement de récupération de la projection permet alors aux énoncés métaphysiques d'acquérir une signification métapsychologique. Sans prétendre reconstituer l'ensemble de ce mouvement à partir du célèbre sonnet des Fleurs du Ma!, on peut néanmoins y discerner ses prémisses. Il est aujourd'hui généralement admis que, quelles que soient la ou les dates de composition de «Correspondances », quelles que soient ses sources d'inspiration, le poème n'est l'illustration d'aucune théorie précise3. En sont témoins les nombreux commentaires qui ont tenté d'articuler les correspondances du premier quatrain et les synesthésies des tercets, sans parvenir à résoudre totalement cette énigme.

(voir infra), L. J. Austin, L'Univers poétique de Baudelaire. Symbolisme et symbolique, Paris, Mercure de France, 1956, p. 51-59. Marc Eigeldinger, Le Platonisme de Baudelaire, op. cit., p. 57-82. Félix Leakey, Baudelaire and Nature, Manchester University Press, 1969.(voir infra) . 1. Voir infra, « Genèse 2. Claude Pichois, 3. Sur l'atmosphère composition 1838-1852, des analogies intellectuelle ». qui entourait Baudelaire au moment probable de la art. cit., p. 27.

du sonnet, voir Graham Robb, La Poésie de Baudelaire et la poésie française, Paris, Aubier, « Critiques », p. 143-151.

Paradis perdu et narcissisme

33

La Nature

est un temple où de vivants piliers sortir de confuses paroles;

Laissent paifois

L'homme y passe à travers des forêts de rymboles Qui l'observent avec des regard familiers. Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les paifums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des paifums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, - Et d'autres, corrompus, riches et triomphants, Ayant l'expansion des choses infinies,

Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,

,

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens 1.

L'interprétation traditionnelle voyait dans les correspondances une mystique, un chemin spirituel qui conduisait l'homme à emprunter les degrés d'une hiérarchie spiritualisante au terme de laquelle il pourrait s'unir à Dieu. La difficulté de faire coïncider une telle mystique avec les synesthésies conduit généralement à privilégier une interprétation immanentiste par rapport à une interprétation transcendante tout en conservant la valeur métaphysique du poème. Claude Pichois écrit ainsi:
La nature de (( Correspondances )) ne se confond pas avec Dieu. Elle relève d'une métaphysique, au sens propre du terme, mais cette métaphysique n'a pas de nom défini: quelque chose se trouve au-delà des apparences, quelque chose de confus et de ténébreux qu'avec Marc Eigeldinger fu} nous pourrions appeler le Sacré. Ce recours au sacré - extra-religieux - permet au poète; dès qu'il revient aux apparences, de découvrir l'unité du monde, une unité considérée comme la complémentarité des contraires2.

Ainsi, il n'est plus besoin de distinguer les correspondances verticales des synesthésies horizontales. Les synesthésies sont les « confuses paroles» par lesquelles les phénomènes révèlent l'unité profonde de la
1. « Correspondances 2. O. C., I, p. 844. », O. C., I, p. 11.

34

Baudelaire: l'écriture du narcissisme

Nature, « ténébreuse et profonde unité» que l'homme peut ressentir à des instants privilégiés de la vie vigile comme dans les rêves ou dans l'extase procurée par la drogue. Si l'on maintient une interprétation métaphysique du texte, il semble donc se rapprocher plus du monisme romantique que du dualisme chrétien. Selon la conception dualiste, la perception des synesthésies ne serait qu'une première étape qui conduirait le poète à trouver sa place dans les «rangs bienheureux des saintes légions »1 ; selon la conception moniste, elle reviendrait à une perception surnaturaliste d'un réel voilé, celui de l'unité de la Nature. Il est vrai que les deux traditions sont souvent malaisément discernables chez Baudelaire, dans la mesure où il se réfère fréquemment à des modèles illuministes qui, s'ils admettent l'idée d'un Dieu créateur comme les chrétiens orthodoxes, conçoivent néanmoins la création comme une émanation - comme un passage de l'Un dans le multiple - et non comme une création ex nihilo. Les systèmes illuministes, comme jadis la gnose, abolissent la séparation absolue entre le créateur et le monde créé et tiennent donc une place intermédiaire entre monisme et dualisme. Quelle que soit néanmoins l'interprétation choisie, il faut insister sur la relation entre la théorie métaphysique des correspondances et le phénomène psychologique de la réminiscence. L'association de « Bénédiction », d'« Élévation» et de « Correspondances» fait apparaître le parcours mystique du poète comme un retour de la partie spirituelle de l'homme vers son principe. Accéder au Paradis céleste, être «couronné de pure lumière» signifie retrouver le «foyer saint des rayons primitifs »2, se mouvoir «par delà les confins des sphères étoilées »3, revient à fusionner à nouveau avec l'unité spirituelle dont l'homme a été séparé par la chute. La compréhension des correspondances, en tant qu'elle est une saisie de l'unité profonde de l'Être ou de la Nature par delà la multiplicité de phénomènes, est donc une sorte de souvenir d'un état originaire. Peu importe qu'on appelle celui-ci l'Un, la Nature ou Dieu, dans tous les cas, percevoir actuellement l'unité, c'est avoir la réminiscence de l'unité perdue du monde. C'est peut-être parce que les théologies du retour sont des métaphysiques de la réminiscence que Baudelaire leur a donné une si grande place dans son œuvre. Est-il nécessaire d'en conclure que la perception
1. « Bénédiction 2. Ibid 3. « Élévation », O. C., I, p. 10. », O. C., I, p. 9.

Paradis perdu et narcissisme

35

subjective des synesthésies est pour lui l'indice de l'objectivité surnaturelle des Correspondances, que la sensation physique est un moyen de compréhension métaphysique ?1. Le fait qu'il y ait «des parfums frais comme des chairs d'enfants» prouve-t-il que «La Nature est un temple»? S'il est légitime de maintenir une telle lecture, il n'est pas impossible de considérer que l'énoncé métaphysique: «La Nature est un temple» n'est qu'un moyen d'allégoriser une perception subjective qui relie la fraîcheur des parfums à une peau d'enfant. Reste alors à comprendre comment une telle perception subjective est possible dans la pure immanence et pourquoi elle continue à être reliée au postulat métaphysique des correspondances. Considérer que ce lieu commun du romantisme n'est plus qu'une image2 chez Baudelaire, ou qu'il témoigne d'un moment qui sera dépassé par l'esthétique de la modernité - ce qui est d'ailleurs plus aisé à affltmer qu'à prouver au regard des textes - ne résout pas entièrement le problème. Si Baudelaire ne cesse d'évoquer les Correspondances, c'est parce que cette mystique permet de figurer un mystère- fût-il purement subjectif - qui ne cesse d'être métaphorisé dans l'œuvre poétique et analysé dans l'œuvre critique. Relisons le fameux raisonnement par lequel Georges Blin articulait les synesthésies et les correspondances:
La difficulté se trouve levée pour peu qu'on étudie de plus près la conversion rynesthésique. transposer L'explication d'abord proposée3 se fondait sur la possibilité de du sensible sans Jamais sortir du registre sensoriel et, en fait, les deux

termes de l'équation rynesthésique, pour être l'un actuel, l'autre virtuel, n'en relevaient pas moins de l'ordre perceptif. On oubliait simplement qu'entre ce point de départ et ce point d'am'vée pareillement inscrits dans le règne naturel, se produisait une référence à un terme spirituel, à une sorte d'étalon permettant de légitimer le passage et

de régler la conversion. S'il est possible de poser que certains parfums sont ((frais comme des chairs d'enfants )) ou (( doux comme des hautbois )) c'est parce que dans un cas l'idée de fraîcheur et dans l'autre celle de douceur offrent un arbitrage, constituant
1. Cette conception est défendue par Antoine Adam. Voir Les Fleurs du Mal, édition de

Antoine Adam, Paris, Garnier, 1961. p. 275. 2. C'était déjà le point de vue de Jean Prévost. Voir Baudelaire, Essai sur l'inspiration poétique, op. cit., p. 77.

3. « La sensation figurée, bien que de matière charnelle et terrestre, reste absente et distante au moment où on la cite en témoignage [...] elle conserve un mode d'être idéal qui la place du côté de l'esprit ». G. Blin, « Mises aux points », in Le Sadisme de Baudelaire,p. 181. Paris, Corti, 1948.

36

Baudelaire: l'écriture du narcissisme

un mqyen terme, situé lui-même au dehors du sensible, entre l' o!factif pur, d'une part,

et d'autre part le visuel ou l'auditif. Il en va de même dans tout exercice de traduction. Je ne peux pas passer du mot latin au mot français correspondant sans faire un crochetpar le concept, sans sortir du langage, sans remonter vers un terme fixe et unique qui me permettra aussi bien, par la suite, de monnqyer le mot français dans une autre langue. On voit donc que la (( métamorphose mystique de tous [les] sens )) dont parle Baudelaire dans Tout entière implique bien et applique le principe général (( que tout: forme, mouvement, nombre, couleur, paifum, dans le spirituel comme dans le naturel, est significatif, réczproque, converse, correspondant. )) Mais en

postulant que la relation du Ciel à la Terre, c'est, suivant la leçon même du
platonisme, le rapport de l'un au multiple, d'un sens unique à des sens multiples1.

La possibilité de la synesthésie viendrait donc d'un détour par l'idée qui serait le point commun entre les deux sensations. L'idée de fraîcheur, au sens d'une idée platonicienne hors du sensible, pourrait s'actualiser aussi bien dans le parfum que dans les chairs d'enfants, de même que la traduction d'un signifiant en un autre exige l'existence d'un concept, d'un signifié unique. Il semble que l'analyse de Georges Blin porte non sur la synesthésie en tant que sensation mais bien sur la traduction de la synesthésie en figure d'analogie. Pour comparer le signe « parfum» au signe «chairs d'enfants », un sème commun aux deux signifiés est nécessaire; ce sème est celui de la fraîcheur. La linguistique et le platonisme semblent en accord. S'il est vrai que dans le texte poétique la synesthésie n'existe que par son expression verbale, ce serait faire preuve d'un idéalisme radical peu compatible avec le contenu des textes baudelairiens que de considérer que la genèse d'une sensation - et la synesthésie est d'abord une sensation dont tout le monde peut avoir l'expérience sans nécessairement la traduire dans un matériau langagierdoive s'expliquer par le recours à une idée. De même, si une figure d'analogie pour être compréhensible nécessite un terme de comparaison qui soit un sème commun aux deux signes, il n'est pas assuré que la genèse d'une image soit purement intralangagière. Bref, pourquoi référer la fraîcheur à une idée universelle plutôt qu'à une perception particulière, à un concept objectif plus qu'à une sensation subjective? Il est vrai que « Correspondances» n'est pas un sonnet écrit à la première personne et qu'il a donc l'allure d'un art poétique qui énoncerait des vérités générales. Toutefois, il ne saurait être isolé des autres textes des Fleurs du Mal et il apparaît alors que les synesthésies évoquées dans les tercets renvoient
1. Georges Blin, op. cit., p. 181-183.

Paradis perdu et narcissisme

37

toutes, non à des vérités générales en premier lieu, mais à des expériences sensibles et particulières 1, de telle sorte que nous pouvons conserver l'analyse de Georges Blin qui réfère le «point de départ» et le «point d'arrivée» d'une synesthésie à un troisième terme, à la réserve près qu'il ne s'agirait pas d'une idée.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies.

La relation établie par Jean Pellegrin2 entre les parfums «verts comme les prairies» et le «vert paradis des amours enfantines» éclaire cette énigme. L'idée de verdeur, pour peu qu'on l'entende au sens propre et non figuré3, peut être induite d'une prairie mais en aucun cas d'un parfum. La prédication «il est des parfums verts» est impertinente; la motivation de la comparaison est elle-même métaphorique. Stricto sensu, il en es t de même en ce qui concerne les «parfums frais» et les «parfums doux» mais l'usage nous a accoutumés à ces associations lexicalisées. Ainsi, l'écart poétique consiste pour les deux premières images dans les comparaisons parfums/ chairs d'enfants, parfums/hautbois, tandis que pour la troisième image, il concerne tout autant la motivation de la comparaison «parfums verts» que la comparaison elle-même parfums/prairies. Dire que l'idée de verdeur offre un arbitrage entre celles de parfums et de prairies serait inexact - Georges Blin s'est d'ailleurs bien gardé de donner cet exemple - et ne suffirait pas de toute façon à expliquer ce qui fait la valeur poétique de l'image à savoir le passage de «parfum» à «couleur verte ». Pour en rendre compte, il faut avec Jean Pellegrin référer les « parfums verts» au « vert paradis », ce qui nous renseigne alors sur la genèse de l'image. Il peut exister des « parfums verts» dans la mesure où ceux-ci évoquent le « vert paradis des amours enfantines ». Il est des parfums qui évoquent les sensations olfactives de l'enfance, et ainsi «par un crochet », pour reprendre l'expression de Georges Blin, non par le concept mais par le souvenir, on peut prédiquer de tels parfums qu'ils sont «verts ». La même explication vaut, à notre sens, pour les autres images. Ainsi

1. Voir Felix Leakey, 2. Jean Pellegrin,

Baudelaire and Nature, op. cit., p. 286. et les « Correspondances» », Revue des Sciences humaines, vert au

« Baudelaire

janvier-mars 1966, p. 105-120. (cité par Claude Pichois, O. C., I, p. 847) 3. La comparaison « comme des prairies» interdit à notre sens de comprendre sens figuré.

38

Baudelaire: l'écriture du narcissisme

l'origine des synesthésies est purement sensorielle et subjective; ce détour pourrait ne servir qu'à conclure à nouveau à l'irréductibilité de celles-ci par rapport aux correspondances. Mais si l'on admet, à la suite de Felix Leakey et de Claude Pichois, que les « confuses paroles» et les «regards familiers », par lesquels les objets de la nature proposent à l'homme leurs qualités comme des « symboles », ne sont autres que les parfums, les couleurs et les sons dont l'homme se laisse pénétrer et auxquels il accorde un sens »1, il faut aller plus loin et aff1rmer que ce sont les correspondances qui ne sont que des allégories des synesthésies, que les correspondances ne sont que des réminiscences, non d'un Paradis terrestre, non d'une fusion originelle avec Dieu, non d'une Nature originelle, mais bien d'expériences subjectives et sensorielles, vécues par le sujet au moment de ce qu'il appelle le «vert paradis des amours enfantines ». Celui-ci est situé temporellement plus loin «que l'Inde ou que la Chine »2, que ces contrées où Baudelaire, malgré ses afftrmations3, n'est jamais parvenu. Il semble donc qu'il puisse encore receler des mystères et que la tradition exégétique ne l'ait pas suffisamment expliqué en le référant à Neuilly et au « bon temps des tendresses maternelles »4. Il est à la fois connu et inconnu, imaginaire et réel, mythique et historique; il s'apparente en somme à ces représentations refoulées dont le souvenir ne parviendra jamais totalement à la conscience mais dont la psychanalyse effectue parfois la reconstruction à partir de reviviscences affectives. Peut-être est-ce pour cette raison qu'il ne peut être figuré que par une allégorie et - comme nous tenterons de le montrer - que l'univers des correspondances est un modèle qui se substitue de façon particulièrement adéquate à ces représentations qui ne sortiront jamais de l'oubli. Il est généralement admis que la seconde série des parfums renvoie aux pôles sensuel et mystique des deux infinis. Mais la double postulation n'est ici encore que la formulation métaphysique de phénomènes sensuels et psychiques.

1. Voir les commentaires 2. « Moesta 3. « Notices et errabunda

de Claude

Pichois,

O. C., I, p. 844.

», O. C., I, p. 64. », O. C., I, p. 784.

bio-bibliographiques

4. Corr., II, p. 153.