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BENITO JUAREZ

De
256 pages
Issu d'une famille de paysans indiens, par la force de sa volonté et par son acharnement, il accède à la Présidence de la République. Il y fait proclamer les lois de la Réforme, créant l'Etat de droit et abattant les structures sociales féodales existantes. Mais il doit lutter contre les ambitions impérialistes de Napoléon III qui tient à y installer un monarque de son choix. Juarez apparaît pour les historiens comme l'homme intègre, libérateur du territoire garant de l'unité nationale résultant de la fusion de trois cultures : indienne, hispanique et moderne.
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BENITO JUAREZ
Héros national mexicain Du même auteur :
Une colonisation douce : les missions du Paraguay, Paris, L'Harmattan,
1989
L'Abbé Grégoire, défenseur des Juifs' et des Noirs,
1992
Bismarck, démon ou génie ?, Paris, L'Harmattan, 1994
Histoire du Texas, Paris, L'Harmattan, 1996
La France en Egypte, L'Harmattan, 1998 Maurice EZRAN
BENITO JUAREZ
Héros national mexicain
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest 10214 Torino
France H2Y I K9 HONGRIE ITALIE © L'Harmattan, 2000
ISBN : 2-7475-0614-2 r
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INTRODUCTION
e siècle, a une histoire tumultueuse. Après Le Mexique, au xix
s'être émancipé avec beaucoup de difficultés de la tutelle espagnole en
1821, ce pays subit pendant 40 ans une succession de régimes politiques
qui font alors douter de sa capacité à devenir une nation pouvant
s'autogérer. Système fédéral et Etat centralisé se succèdent sans jamais
aboutir à une forme stable de gouvernement. Le « pronunciamento »,
c'est-à-dire le coup d'Etat fomenté habituellement par un général devient
la méthode la plus répandue pour aboutir à un changement des
institutions.
Au point de vue social, les structures figées de la population sont en
grande partie responsables de cette impasse politique. D'une part,
l'Eglise omniprésente se débarrasse du « patronage », c'est-à-dire de la
tutelle qui lui était imposée par le roi d'Espagne. Elle constitue alors une
puissance indépendante, une sorte d'Etat dans l'Etat, possédant près de la
moitié des terres cultivables, une grande force financière, ayant en plus le
monopole de l'instruction et de la foi. D'autre part l'armée, dirigée par
des généraux en nombre pléthorique, impose son point de vue au pouvoir
civil et l'oblige en le menaçant d'employer la force, à lui céder une
grande partie des maigres crédits dont dispose le Gouvernement. Ces
deux puissances, Eglise et armée, sont dirigées par des Créoles, Blancs
d'origine espagnole qui, avec les grands propriétaires fonciers,
maintiennent en tutelle les Métis et les Indiens, population pauvre et
opprimée. La Révolution mexicaine aboutissant à l'Indépendance ne lui
donne pas les institutions démocratiques nécessaires à son libre
développement. Le Mexique ne suit pas l'exemple de son voisin du Nord,
les Etats-Unis, où la guerre d'indépendance s'accompagne de révolutions
sociale et politique.
9 A ces grandes difficultés internes s'ajoutent de grands déboires en
politique extérieure. Le Mexique perd, en moins de 20 ans, près de la
moitié de son territoire au profit des Etats-Unis. Ses difficultés
financières et ses troubles intérieurs dévalorisent son image auprès des
puissances européennes. Il acquiert une réputation d'Etat mauvais payeur
de ses dettes et peu sûr pour ses ressortissants étrangers.
Une figure émerge au milieu de ce chaos : Benito Juarez. Pour les
Mexicains il incarne à la fois le héros de la lutte pour l'indépendance et le
promoteur de la « Réforme », audacieuse tentative de briser l'emprise de
l'Eglise et de l'armée sur le pays et de moderniser ses institutions. Son
mérite est d'autant plus grand, que pour atteindre ses objectifs il est
obligé de mener de front plusieurs combats :
—Sur le plan militaire, il doit lutter contre l'armée française,
considérée à cette époque comme la meilleure au monde et commandée
par un de ses généraux les plus compétents : Bazaine. Celui-ci applique
au Mexique la politique voulue par Napoléon III, à cette époque au faîte
de sa puissance.
Sur le plan politique, il doit affronter l'archiduc Maximilien de —
le` empereur du Mexique. C'est un Habsbourg qui devient Maximilien
prince prestigieux, qui arrive en Amérique avec l'appui de la plupart des
puissances européennes : France, Autriche, Angleterre, Espagne,
Belgique.
Juarez ne doit son ascension sociale qu'à son seul mérite, à ses
qualités personnelles. On ne peut démarrer plus bas que lui dans la vie.
Né Indien zapotèque, la catégorie sociale la plus méprisée de la
population mexicaine, il est de peau bien bronzée, et presque illettré
jusqu'à l'âge de 12 ans. Il ne parle alors que son dialecte indien et ignore
l'espagnol. Rarement un homme parti de si bas, avec autant de handicaps,
s'est élevé aussi haut jusqu'à atteindre la présidence de la République du
Mexique.
Issu d'une pauvre famille de paysans indiens, orphelin à l'âge de
5 ans, il était prédestiné à une vie de petit agriculteur dans son village. A
la malédiction de sa naissance, s'ajoutait celle de sa race. Aucun Indien
ne pouvait accéder à cette époque à une profession libérale ou à un poste
élevé dans l'administration et dans l'armée.
Juarez est peu connu en France, peu de biographes se sont intéressés
à ce personnage. Les raisons de cet ostracisme sont multiples. Tout
1 0 d'abord, Juarez est l'artisan d'une défaite française, militaire et surtout
politique, d'une perte de prestige pour Napoléon III. On ne fait pas
l'éloge de ses vainqueurs. Sous le Second Empire, la presse française le
présentait, avec un parti pris non dénué de préjugés raciaux, comme un
Indien sauvage, sanguinaire, aux moeurs primaires, menant son pays à la
catastrophe.
Après la défaite de 1870, toute l'aventure mexicaine est oubliée, elle
est considérée comme un épisode fâcheux, la conséquence tragique de la
politique à la fois ambitieuse et irréaliste de Napoléon III. La
Me République, naissant avec difficulté, ne manque pas d'attribuer tous
les malheurs du pays au manque de discernement des dirigeants du
Second Empire. La France entière a les yeux tournés sur la « ligne bleue
des Vosges » et sur les provinces arrachées à la Mère Patrie. Par contre
l'opinion publique, revancharde, souligne la valeur de l'armée. Les
défaites ne sont dues qu'aux hommes politiques incompétents et non aux
soldats courageux et dévoués. On parle alors de l'expédition française au
Mexique pour mettre en valeur le soldat français. De nombreux mémoires
de guerre sont publiés. Ils ont pour auteurs des officiers français ayant
tenu d'importantes positions au Mexique pendant l'occupation ou qui ont
participé aux opérations militaires. On n'y manque pas de souligner
l'épopée de Cameron où un contingent de légionnaires s'est distingué par
son héroïsme face à des combattants mexicains d'une écrasante
supériorité numérique. Cet épisode, entré dans la légende, est
commémoré chaque aimée par la Légion étrangère. Le soldat français n'a
pas démérité durant toute cette campagne.
Il est donc passionnant d'étudier le parcours de cet homme
d'exception : Juarez, et de bien mettre en relief les raisons de sa victoire.
Acculé à la frontière nord du pays, menant une lutte désespérée, il gardait
malgré tout une ferme résolution de libérer son pays de l'emprise des
forces armées de l'Europe coalisée et de l'empereur fantoche arrivé
derrière les soldats. Il nous faut valoriser la mémoire de Juarez, cet
homme aux humbles origines, à la moralité irréprochable, au maintien
modeste, qui a su s'élever à la magistrature suprême du pays et qui,
malgré ses débuts modestes, a pu surmonter tous les obstacles. Il
personnifie aujourd'hui la lutte pour la liberté. Fierté de tous les
Mexicains, il symbolise le Mexique nouveau, unissant les racines
primitives indiennes à l'héritage culturel espagnol et au modernisme
1 1 français du xix e siècle. Comme le souligne André Corvisier dans sa
préface au livre de Jean Avenel sur la campagne du Mexique :
« La guerre du Mexique, fait mineur et assez désagréable au
souvenir des Français, reste pour les Mexicains l'acte fondateur de
l'identité et de la cohésion nationale. Aucun peuple ne rechigne à la
pensée que son pays a pu se faire 'à coup d'épée' (1). »
Cet ouvrage sera divisé en quatre parties :
—La première intitulée « L'ascension sociale » rappelle la difficile
siècle, ainsi émancipation du Mexique durant la première moitié du xix e
que l'émergence de ce jeune Indien : Juarez, qui à force d'études et de
travail acharné arrive à s'imposer auprès de ses compatriotes. Elle nous
montre comment un homme issu d'une peuplade indienne, réputée
passive et amorphe au milieu des remous politiques, peut acquérir un
sens aigu de l'intérêt national et un amour profond pour la démocratie.
—La seconde partie « Le défi étranger » relate les raisons de
l'intervention armée européenne dans le chaos mexicain. Elle souligne le
rôle principal tenu par la France de Napoléon III qui voulut placer au
Mexique une monarchie à l'européenne, totalement inadaptée aux
besoins du pays. Devant ce défi, Juarez opposera un refus farouche,
malgré la faiblesse de ses moyens.
—La troisième partie « Le libérateur du Mexique » relate l'épopée
de la reconquête du pays, le duel inexorable entre Juarez et l'empereur
Maximilien, aboutissant à la libération complète du Mexique de
l'emprise étrangère. La fin de cet épisode est sans doute conforme à la
morale et au bon sens, mais elle est tragique. La victoire totale de Juarez
a les accents d'un drame romantique.
—La quatrième partie « Après la victoire » nous ramène aux réalités
politiques et sociales de la fin du xix e siècle : le désenchantement des
vainqueurs au Mexique, prélude à de nouvelles guerres civiles. Pendant
ce temps, l'Europe commence le cycle infernal des guerres mondiales
dues aux chocs des nationalismes. Le mythe Juarez survivra à toutes ces
tourmentes.
L'expédition française au Mexique n'est pas un épisode très
important dans les relations entre les deux pays. De courte durée, il n'a
pas pu creuser un fossé irréductible entre les deux peuples français et
mexicain. Presque oublié en France, il représente pour les Mexicains un
12 grand moment de leur lutte pour l'indépendance et la démocratie. Le
5 mai, anniversaire du premier échec des troupes françaises à Puebla,
épisode historique d'importance secondaire, devient une fête nationale au
Mexique. Sur le plan militaire, cette guerre faite d'une succession
d'escarmouches, de guérillas, d'embuscades, suivies d'atrocités
commises de part et d'autre sur les populations civiles et les prisonniers,
ne présente que peu d'intérêt pour les historiens des armées.
Par contre, sur le plan politique, elle aboutit à deux résultats à
souligner. D'une part elle établit de façon définitive la doctrine de
Monroe sur le continent américain. Plus aucune puissance européenne
n'interviendra en Amérique du Nord ou du Sud, plus aucun prince ou
monarque de la Vieille Europe n'aura des ambitions ou des
revendications dynastiques sur le continent américain.
De l'autre, paradoxalement, elle marque l'arrêt de l'expansionnisme
territorial des Etats-Unis vers le sud, aux dépens du Mexique. La
frontière entre les deux pays est fixée définitivement. Les hommes d'Etat
américains qui avaient des visées sur la Basse-Californie, le Sonora ou
même qui songeaient à annexer totalement le Mexique, orienteront
ailleurs leurs ambitions territoriales. L'ironie de l'histoire est que
l'objectif de Napoléon III : arrêter l'hégémonie américaine sur
l'Amérique latine, s'est donc réalisé, mais par d'autres moyens que ceux
qu'il envisageait.
En faisant connaître cet épisode des relations entre la Vieille Europe
et le Nouveau Monde, cet ouvrage nous renseignera donc sur les acteurs
principaux de cette compétition, leurs qualités et leurs faiblesses, leurs
ambitions irréalistes et leur détermination farouche dans une lutte sans
merci.
13 PREMIERE PARTIE
L'ASCENSION SOCIALE CHAPITRE I
LA DIFFICILE EMANCIPATION
DU MEXIQUE
siècle, le Mexique, connu sous le nom de Au début du xixe
Nouvelle-Espagne, est la plus belle colonie du monarque régnant à
Madrid. Cet immense pays, à la superficie double de celle du Mexique
actuel, s'étend de l'île de Vancouver au nord jusqu'au Guatemala au sud,
de la Floride à l'est jusqu'au Pacifique à l'ouest. La population
clairsemée de cet Empire démesuré est divisée en classes sociales
totalement hermétiques les unes aux autres.
Au sommet, les Espagnols de naissance, fonctionnaires,
commerçants ou militaires venus de la métropole, nommés
« Gachupinos » par le reste de la population, détiennent tout le pouvoir :
politique, économique, religieux. Ces 15 000 étrangers au pays ne songent
qu'à s'enrichir rapidement et à retourner vivre dans leur patrie d'origine.
Près d'un million de Créoles forment la classe sociale
immédiatement en dessous. Ce sont des Blancs, originaires d'Espagne,
nés dans la colonie, formant une bourgeoisie locale de fonctionnaires,
officiers, grands propriétaires fonciers. Ils envient les « Gachupinos », car
ils ne peuvent accéder aux plus hauts postes de la colonie. Par contre ce
sont eux qui exploitent de manière scandaleuse les classes sociales
inférieures.
Les Métis, au nombre de 1 300 000 environ, issus de croisements
entre Blancs et Indiennes forment la masse des petits artisans,
cultivateurs, curés. Ils essayent de prendre les habitudes, le parler des
Créoles, mais ceux-ci les repoussent. La ségrégation raciale est totale.
17 La dernière classe, au bas de l'échelle sociale, est constituée par les
Indiens, au nombre de 3 500 000, regroupés en tribus, ce sont les
paysans. Méprisés par les trois autres classes, vivant dans un état de
pauvreté sans espoir, ils sont mal christianisés, illettrés et parlent leurs
dialectes coutumiers. Ils se sentent étrangers dans ce pays où plongent
pourtant leurs racines séculaires.
Le pays est gouverné par un vice-roi, un aristocrate nommé par le
souverain espagnol, vivant au milieu d'une cour fastueuse à Mexico. Il
est assisté par une « audiencia » faisant office de conseil d'administration
et de cour d'appel ainsi que par les intendants en poste dans toutes les
régions. Les Espagnols ont établi une administration à la fois despotique
et idéaliste qui essaye d'imposer la culture espagnole à toute cette
population d'Indiens, qui veut sauver leurs âmes en les baptisant et
essayer d'adoucir leur exploitation. Jamais puissance coloniale ne s'est
autant préoccupé du sort de ses vaincus.
L'Eglise est omniprésente, elle impose la culture et la religion
espagnoles. L'archevêque est après le vice-roi le personnage le plus
important du pays. Elle est secondée par l'Inquisition, qui réprime toutes
les hérésies, les mauvaises pensées, les moeurs trop libertines et qui exerce
une censure rigoureuse sur tous les livres importés. Elle constitue une
grande puissance financière, prête de l'argent, établit des hypothèques. Le
haut clergé mène une vie fastueuse : l'archevêque de Mexico touche un
revenu annuel de 130 000 pesos alors que celui du paysan est de 100.
Toute cette administration coloniale n'a qu'un seul but : fournir de
l'argent à la métropole par les impôts, par le commerce. Celui-ci est régi
par le monopole. Les échanges de produits agricoles ou industriels ne
peuvent avoir lieu qu'entre l'Espagne et la colonie par les ports de Cadix
ou Séville. De riches commerçants espagnols en tirent des revenus
considérables et empêchent toute arrivée de produits étrangers sur le sol
de la Nouvelle-Espagne. Ce caractère féodal de la société coloniale
entrave tout développement, toute évolution dans un sens favorable aux
couches sociales les plus pauvres.
Vers la fin du xvIll e siècle, l'Espagne, alliée de la France par la
dynastie des Bourbons, appuie la rébellion des colonies anglaises de
l'Amérique du Nord. Elle est présente lors de la signature du traité de
Paris en 1783. Le comte Aranda son plénipotentiaire le signe, mais au
lieu de participer à l'allégresse générale, il déclare :
18 « L'indépendance des colonies anglaises a été reconnue et ce fait
est pour moi une occasion de tristesse et de peur (1). »
Il n'a pas tort, le roi de France a travaillé contre ses intérêts. Aranda
est conscient du péril que ce traité représente pour les monarchies
française et espagnole et pour leurs colonies : il sent que cette petite
République fédérale des Etats-Unis d'Amérique, créée avec l'aide de son
pays et de la France, va devenir un jour un géant avide d'expansion. Très
réaliste, il songe à créer, outre-Atlantique, une sorte de
« Commonwealth » avant l'heure de monarchies américaines avec à leur
tête des princes de la famille des Bourbons. Trois royaumes sont ainsi
envisageables en Nouvelle-Espagne, au Pérou, en Amérique centrale.
Mais le cours de l'histoire s'accélère en cette période cruciale et il n'aura
pas le temps de commencer la mise en application de ses idées.
Aranda est bien informé. L'état d'esprit de la population a évolué en
Nouvelle-Espagne. Des livres en français ou en anglais pénètrent
clandestinement dans la vice-royauté, malgré l'Inquisition omniprésente.
La bourgeoisie lettrée est impressionnée par l'exemple des Révolutions
américaine et française. Les idées libérales américaines se répandent dans
la colonie avec les marchandises introduites en contrebande à travers la
frontière nord. Les gens cultivés à Mexico font ouvertement l'éloge de la
Révolution française et prennent conscience de l'objectif à atteindre pour
sortir leur pays de son état d'arriération matérielle et intellectuelle. Les
Créoles éclairés, aux idées avancées, ne sont pas hostiles à la dynastie
royale espagnole, ils reportent toute leur amertume sur les
« Gachupinos ». Ils se rendent compte que c'est la faiblesse et
l'incompétence du Gouvernement espagnol, secondé par ses envoyés au
Nouveau Monde, qui sera responsable de la rupture des liens entre
métropole et colonie. Ils réalisent que leur métropole au début du xix e
siècle, malgré son immense Empire, n'est plus une puissance coloniale.
C'est en 1808 avec l'entrée en Espagne des troupes de Napoléon que
le choc décisif se produira. C'est cette guerre d'Espagne qui sera le
révélateur outre-Atlantique des antagonismes entre Gachupinos et Créoles.
Napoléon fait prisonnier Ferdinand VII, souverain espagnol, et met son
frère Joseph Bonaparte à sa place. La classe politique espagnole refuse de
reconnaître ce coup d'Etat et constitue une « junte » qui s'installe à Séville.
Outre-Atlantique, les Gachupinos et les Créoles refusent de
reconnaître Joseph Bonaparte comme leur souverain. Mais les
19 divergences apparaissent tout de suite sur la marche à suivre. Le vice-roi
avec les Blancs originaires d'Espagne veut continuer à gouverner avec
l'Audiencia et reconnaît la « junte » de Séville. Par contre les Créoles
veulent en créer une nouvelle où ils seraient majoritaires pour gouverner
le pays en attendant que la situation s'éclaircisse en métropole. Le vice-
roi Iturrigaray commence par combattre cette idée, car il sent bien qu'elle
mène tout droit à l'indépendance politique du pays. Par la suite, mû par
une ambition personnelle, il se range du côté des Créoles. Les
Gachupinos, alarmés, fomentent un coup d'Etat, déposent le vice-roi et le
remplacent par un autre, acquis à leurs idées, qui impose au pays une
dictature absolue, et arrête les dirigeants du mouvement créole.
Les Créoles, battus, se soumettent mais sont prêts à prendre leur
revanche. Ils savent que le vent a tourné et que les énergies
révolutionnaires, réveillées par Napoléon depuis l'Europe, et réprimées
par les Blancs espagnols, ne vont pas tarder à exploser dans des
convulsions violentes. Comme l'écrit l'historien américain Henry
Bamford Parkes dans son Histoire du Mexique :
« Parfois au cours de l'histoire agitée, souvent sordide, du
Mexique, apparaissait une figure de Métis réunissant l'abnégation
espagnole à l'idéal indien de sacrifice, qui témoignait d'une noblesse
fréquemment teintée de mélancolie et telle que rares furent les autres
races qui pouvaient l'égaler (2). »
L'histoire devait lui donner pleinement raison.
1 — La guerre d'indépendance
Au début de 1810, des Créoles de la ville de Querétaro se réunissent
sous couvert de sociétés littéraires et préparent en secret un soulèvement.
Leur objectif est d'aboutir à un Mexique indépendant, avec pour
monarque Ferdinand VII, roi d'Espagne. A ces réunions participent de
jeunes officiers, l'un d'entre eux se distinguera par la suite : Allende.
Mais la personnalité la plus marquante parmi ces comploteurs exaltés est
un prêtre de 60 ans, Miguel Hidalgo, curé de Dolores, ville des environs.
Il est très cultivé, connaît bien la littérature française, ce qui lui a valu
d'être inquiété deux fois par l'Inquisition. Dans sa paroisse, il s'est
beaucoup penché sur le sort des Indiens, leur a appris la culture de
20 l'olivier, du mûrier et de la vigne. Tous ses efforts ont été réduits à
néant : l'administration coloniale espagnole interdit dans tout le territoire
ces cultures car elles risquent de concurrencer très favorablement les
producteurs espagnols d'huile d'olive, de soie et de vin et de leur fermer
définitivement le marché américain. Les cultures interdites sont toutes
détruites par les soldats du vice-roi. Cela révolte profondément ces
pauvres paysans privés de leurs ressources et augmente la popularité de
Hidalgo.
En septembre 1810, la police finit par apprendre l'existence d'un
complot fomenté par ces soi-disant amateurs de littérature, certains
d'entre eux sont arrêtés. Hidalgo prévenu à temps de l'imminence de son
arrestation décide de prendre les devants et déclenche la révolte. Il fait
arrêter les « Gachupinos » de la ville et harangue les Indiens qui le
suivent avec enthousiasme. Maître de Querétaro, il est rejoint par Allende
avec sa troupe qui prend la direction militaire de la révolution, laissant la
direction politique à Hidalgo.
«A son départ de Dolores, une femme lui crie 'Où allez-vous Senior
Curé ? "Je vais vous libérer du joug' répond Hidalgo. `Ce sera pire si
vous libérez également les boeufs répond la femme... ' (3). »
La révolte indienne, dirigée par des Créoles, se propage comme une
traînée de poudre. Les insurgés prennent San Miguel puis attaquent
Guanajuato. Ils y rencontrent alors une résistance acharnée des Blancs
réfugiés dans une bâtisse fortifiée. Malgré leurs pertes importantes, les
Indiens réduisent cette place, massacrent tous les Espagnols et Créoles
qui s'y trouvent puis pillent les maisons des riches propriétaires. La
révolte s'étend encore plus, la troupe évaluée à plus de 50 000 Indiens
s'empare de Valladoid, San Luis Potosi, Guadalajara. Pour augmenter
son influence, Hidalgo envoie un de ses fidèles, Morelos, un curé métis,
dans le Sud du pays pour y propager la révolution parmi les Indiens.
C'est la panique à Mexico, les Créoles de la ville ont entendu parler
de la révolte des esclaves de Haïti qui ont massacré tous les Blancs et
violé les femmes. Ils craignent une répétition de ces horreurs. Ils sont
obligés de faire alliance avec les Gachupinos et le vice-roi. Celui-ci
nomme le général Calleja, froid et cruel, chef des opérations contre les
insurgés ; il est à la tête d'une armée de 6 000 hommes, bien armés et
disciplinés. Les autorités religieuses excommunient Hidalgo comme
hérétique.
21 En octobre 1810, Hidalgo marche sur Mexico ; un premier
engagement a lieu à Monte de Las Cruces ; il remporte la victoire, mais les
pertes de sa troupe sont très importantes. Hidalgo qui contrôle mal ses
soldats, craint, s'il reste à Mexico, de voir la ville livrée au pillage et au
massacre. Contrairement à l'avis d'Allende, il renonce à prendre la
capitale et se replie au nord. C'est le début de sa déroute. Il est attaqué par
Callej a le 11 janvier 1811 à Calderon et malgré la grande supériorité
numérique de son armée, il est écrasé par les soldats disciplinés de Calleja.
Hidalgo avec les débris de son armée qui fond rapidement par suite
des désertions, remonte vers le nord. Trahi par un des siens, fait
prisonnier, traduit devant l'Inquisition, il est déchu de sa prêtrise puis
fusillé le 30 juillet 1811. Sa tête sera exposée à Guanajuato pendant
10 ans.
La flamme de la Révolution n'est pas éteinte. C'est Morelos, curé
d'un village du Michoacan et disciple de Hidalgo, qui reprend la lutte au
sud de Mexico. Analysant les causes de la défaite dans le Nord, il réalise
que ce fut un soulèvement désordonné d'Indiens, une révolte raciale
accompagnée de pillages plutôt qu'une guerre d'indépendance. Il change
de tactique, mobilise une armée de plusieurs milliers de combattants,
disciplinés, bien armés, disposant de canons. Il remplace le soulèvement
de masse par la guérilla de partisans.
Se rendant maître des provinces du Sud, il s'empare d'Orizaba,
coupant la route entre Mexico et le port de Veracruz, puis il prend
Oaxaca et Acapulco. Il donne à son mouvement une composante
politique et convoque en septembre 1813 un Congrès qui proclame la
naissance de la République mexicaine. En 1814 il commence à préparer
la Constitution de ce nouvel Etat indépendant. C'est la Constitution
d'Anahuac qui est établie sur des bases démocratiques, avec l'égalité des
races, mais qui maintient le catholicisme comme religion d'Etat.
Mais les Espagnols réagissent, Calleja, qui vient d'être nommé vice-
roi, rassemble une armée et met à sa tête un général plein d'avenir,
Iturbide. En essayant de sauver son Assemblée constituante, Morelos se
heurte à Iturbide à la bataille de Valladoid. Ses troupes sont écrasées ;
essayant de s'enfuir il est fait prisonnier. Ramené à Madrid, son procès
aura lieu dans la capitale et il sera fusillé en décembre 1815.
Ainsi prennent fin ces deux révoltes issues du peuple opprimé. Celle
de Hidalgo a duré 6 mois, celle de Morelos, mieux gérée, fut écrasée au
22 bout de 3 ans. Les deux procès des deux chefs de ces révoltes furent les
derniers de l'Inquisition au Mexique. Cette institution périmée et
incompatible avec l'esprit du temps fut supprimée en Espagne puis au
Mexique durant cette période.
Hidalgo et Morelos sont toujours des héros nationaux du Mexique,
martyrs de leur cause. D'une part leur action, pleine d'enseignements,
montre à leurs compatriotes ce qu'il ne faut pas faire : c'est-à-dire mener
conjointement le combat pour l'indépendance et la révolution sociale
avec en plus la lutte inter-raciale. De l'autre, ces actions aux
dénouements dramatiques marquent le début du réveil des Mexicains qui
ne peuvent plus supporter la domination espagnole, pas plus que leurs
frères d'Amérique du Sud. L'écrasante majorité des Créoles et Métis en
sont conscients. Comme l'écrit une des personnalités politiques de
l'époque, Lorenzo de Zavala :
« En 1819, il n'était pas un Mexicain qui ne fut convaincu de la
nécessité de l'indépendance et qui n'attendit l'occasion de l'installer
sans effusion de sang et sans malheur (4). »
Malheureusement, l'obtention de l'indépendance se fait difficilement
sans effusion de sang dans cette société en effervescence et où les
passions s'affrontent, prenant souvent le pas sur l'intérêt politique.
2 — Première République fédérale
Après la mort de Morelos, le vice-roi Calleja exerce une répression
sanglante contre les partisans de l'indépendance, mais le flambeau de la
résistance armée est repris par Vincente Guerrero, un des lieutenants de
Morelos. Il continue la lutte avec ses partisans dans le Sud du Mexique.
La disproportion des forces en présence est énorme et la cause de
l'indépendance semble compromise pour longtemps. Mais en Espagne la
situation évolue et elle relance au Mexique la lutte politique.
Dès 1812, à l'époque de l'invasion napoléonienne, la junte de Séville
établit une Constitution libérale à la française, avec liberté de presse, de
conscience, abolition de l'Inquisition. Mais Ferdinand VII, revenant au
pouvoir en 1815, après Waterloo, abolit cette Constitution de 1812 et veut
gouverner en monarque absolu. Cependant, la grande période de tumultes
sociaux qui s'ensuit l'oblige à la rétablir à partir de 1820.
23 La nouvelle monarchie constitutionnelle espagnole devient alors une
menace pour les grands propriétaires fonciers mexicains et pour le clergé
qui voient leurs privilèges menacés. Couper les liens avec la métropole
serait alors le seul moyen disponible pour faire disparaître ce danger et,
paradoxe de l'Histoire, ceux qui avaient réprimé de façon sanglante les
mouvements d'indépendance combattent à leur tour la domination
coloniale.
Les conservateurs trouvent leur héros pour mener à bien cette
nouvelle politique : Iturbide, le général créole. A la tête d'une armée, il
part écraser la rébellion de Guerrero. Mais par un coup de théâtre bien
mexicain, au lieu de le combattre il entame des négociations avec lui. Ils
aboutissent à un accord connu sous le nom de plan d'Iguala comprenant
trois points importants : 1) le Mexique devient une monarchie
indépendante dont la couronne est offerte soit à Ferdinand VII soit à un
autre prince espagnol ; 2) la religion catholique reste la religion d'Etat et
l'Eglise garde tous ses privilèges ; 3) l'égalité est proclamée entre
Gachupinos et Créoles.
Le plan d'Iguala, avec sa monarchie modérée, est accepté par la
majorité de la population. Le vice-roi O'Donoju qui débarque à Veracruz
est mis devant le fait accompli et l'accepte. Iturbide entre en grande
pompe à Mexico en septembre 1821. Il a réussi car il a préservé les
privilèges du clergé et ceux des grands propriétaires. Eglise et armée se
partagent alors le pouvoir. Il n'y a pas eu de révolution sociale
accompagnant cette révolution politique.
Ferdinand VII refuse dédaigneusement la couronne du Mexique et
Iturbide se proclame régent, devant une Assemblée constituante qui ne lui
est pas favorable. Appuyé par l'armée, il se fait proclamer empereur sous
le nom d'Augustin j e' le 16 mai 1822. Mais les caisses de l'Etat sont
vides, l'armée n'est pas payée. Un général ambitieux, Santa Aima, lance
la révolte ; Iturbide est obligé d'abdiquer le 19 mars 1823 après 10 mois
de règne, il s'exile, tente de revenir au Mexique au bout d'un an, mais il
est pris et fusillé.
La République est proclamée de façon définitive, bien que les
partisans de la monarchie soient toujours nombreux. Le pays se divise
alors en deux clans : les conservateurs partisans d'une république
centralisée avec maintien de la prédominance de l'Eglise et de l'armée et
les libéraux favorables à une république fédérale avec abolition des
24 privilèges. Ils sont pour la confiscation des biens d'Eglise qui constituent
une immense richesse.
Le Congrès réuni en 1823 adopte une Constitution fédérale et divise
le Mexique en 19 Etats et 4 régions autonomes. Après une série de coups
d'Etat où les présidents de la République se succèdent, Santa Anna prend
le pouvoir en 1832 et se fait élire président en 1833. Il est le héros de
Tampico. Il a repoussé un débarquement espagnol, parti de Cuba, au port
de Tampico et cela lui a donné beaucoup de prestige dans le pays.
Devenu donc le président de ce Gouvernement, il laisse la gestion des
affaires courantes à son vice-président Farias, un libéral.
Dès 1821 on ne lutte plus pour l'indépendance, celle-ci ayant été
obtenue par l'intrigue. Débutent alors les combats pour la libération
sociale qui vont durer pendant 40 ans. Ceux qui ont pris le pouvoir sont
incapables d'assurer l'égalité devant la loi. Une nouvelle génération
devra prendre en mains cette tâche difficile, c'est celle de Juarez. Un
mois après l'entrée d'Iturbide à Mexico en 1821, Juarez entre au
Séminaire d'Oaxaca.
3 — La République centraliste
Avec l'arrivée de Santa Arma au pouvoir, le Mexique entre dans une
période de grande instabilité politique. Sur le plan intérieur la lutte entre
conservateurs et libéraux s'intensifie et les présidents se succèdent à un
rythme infernal. En politique étrangère, le Mexique s'engage dans trois
guerres dont il sortira épuisé en 1848. L'acteur principal Santa Anna,
surnommé le « Président Yoyo » sera chassé et reprendra le pouvoir
quatre fois de suite.
En 1834, à la suite d'élections, un Congrès conservateur s'installe,
fortement appuyé par le clergé. Celui-ci ne supporte pas les mesures
libérales prises par le vice-président Farias et s'oppose à son désir de
s'emparer des biens d'Eglise pour renflouer les finances de l'Etat. Santa
Arma fait volte-face, se sépare de Farias devenu trop compromettant,
abolit la Constitution fédérale de 1824, rétablit l'Etat centralisé où il se
comporte en dictateur.
Par ces mesures radicales, il déclenche un grave conflit au Nord dans
la province du Texas. Dans cette région, presque inhabitée au début du
siècle, de nombreux immigrants d'origine anglo-saxonne, venant des
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