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BERLIN, FIN DE SIÈCLE

De
174 pages
Sergent se promenait à travers le temps, ici avant-hier, là hier, et ailleurs aujourd'hui. Avec une intensité nouvelle, il vécut l'emboîtement des murs et des barbelés, ces murs et ces barbelés se répondaient dans une mélopée du prisonnier et du gardien, ils dessinaient une géographie du labyrinthe et de la caverne, ils coupaient à travers le plein, et faisaient naître le vide… Dix ans après la chute du mur, ce récit fait renaître un monde disparu.
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Patrice-Loup RIFAUX

BERLIN, FIN DE SIECLE
'"

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

DU MEME AUTEUR
PROVINS MEDIEVAL, texte illustré des photographies de Jean-François BENARD, aux éditions LA LEZARDE - 1996

OUVERTURE

-Toi qui as vécu là-bas, as-tu applaudi, lorsque le Mur de Berlin est tombé? -Moi? J'étais effondré. -Je te croyais germanophile? -Pour Ingmar et pour Detlef, que j'imaginais jouant des coudes dans la foule dense, se hissant l'un après l'autre en s'appuyant sur des dos anonymes, et dansant sur la crête du Mur, ivres de bonheur, torse nu malgré le froid de novembre, au milieu de la foule en liesse, des pétards et de la musique, je me suis réjoui. Mais j'ai surtout ressenti une tristesse indici ble, comme si ma maison natale venait d'être détruite. Chaque plaque du Mur qui s'effondrait sous les coups de pic me procurait un frisson. Chaque coup de massue me martelait le coeur. Je gémissais à l'unisson des craquements de ce vieux Mur. La vague de I'histoire effaçait mon passé. Pas seulement mon passé, car le passé est hors d'atteinte, il ne peut être détruit. Mais aussi tout ce que j'avais projeté, ma vie. Cette vague m'anéantissait. J'avais construit des châteaux de sable, la plage devenait soudainement lisse. La chute du Mur entraînait celle de mes illusions, de mes rêves. -Mais il y a eu une vie avant le Mur. Berlin n'est pas née en 1961 ! Il y a eu les Spartakistes, au début de siècle, et le Bauhaus, et... -Tais-toi. Tu ne comprends rien. Tu n'as pas connu Berlin pendant le Mur. Ce n'était pas une ville, mais un univers. Le 7

Berlin que tu évoques, le Berlin d'avant-garde, celui du XIXème siècle et de la première moitié du XXème, ce Berlin-là, si riche et si novateur qu'il fût, ce Berlin révolutionnaire où l'Europe se regardait avec effroi, appartenait à l'histoire. Berlin au temps du Mur se trouvait hors du temps, suspendu dans une durée pure, un présent immobile et fragile. Les guides touristiques écrivaient qu'avec le Mur, les grandes industries s'étant délocalisées en République Fédérale, Berlin avait perdu son rang de capitale, s'était provincialisée. Quel contresens! Berlin était la capitale du monde, un monde hors de notre chronologie. -Mais l'écroulement de l'Empire soviétique, le communisme relégué aux oubliettes? -Tu ne comprends décidément pas. Un monde entier disparaissait, et j'aurais dû m'en féliciter? Ce Mur dont on avait fait le plus formidable symbole de toute l'humanité, ce Mur qui marquait l'Est et l'Ouest, une fois abattu, mis à terre, vendu à l'encan sous forme de petits blocs de béton pour les touristes avec une étiquette "souvenir de Berlin", réduit à un objet banal, un stigmate honteux qu'il importait de raser au plus vite, ce Mur devenait une anecdote dans nos consciences, alors qu'il était, jusqu'à ce jour terrible, nos consciences elles-mêmes. Avec lui, nous n'avons pas seulement perdu la République démocratique, le COMECOM et le bloc communiste: nous avons perdu cette chose vague qui s'appelait l'Ouest, la CEE, le monde capitaliste, nous nous sommes définitivement perdus à nous-mêmes. Le nord magnétique vers lequel nous pouvions orienter notre boussole a soudain disparu - comment traceronsnous notre route, désormais? Tu connais peut-être cette phrase terrible de Nietzsche :"Nous avons tué Dieu. Comment avonsnous fait? Comment avons-nous vidé la mer ?" Je ressens la même interrogation. Berlin, Berlin que j'aimais, capitale de nulle part et capitale du monde, ville universelle plus 8

qu'allemande, terre d'asile en dehors du temps, Berlin est morte de la destruction du Mur, plus sûrement que des bombes russes ou américaines de 1945. Pendant plusieurs années, je me suis refusé à y retourner, je ne voulais pas prendre la mesure du désastre. Puis la tentation a été trop forte. Je devais me rendre de Cracovie à Hambourg, Berlin était sur ma route. Entré dans les faubourgs, je croyais longer l'ancien aéroport américain de Tempelhof, mais je ne reconnaissais plus la rue où je roulais difficilement: sous les trottoirs éventrés, des ouvriers remplaçaient les canalisations d'eau ou de gaz. A un carrefour, je me suis arrêté pour consulter ma carte. Je me trouvais de l'autre côté du Mur, dans l'ancien Berlin-Est. Dans le centreville, la FriedrichstraBe jadis barrée par le Mur et le point de passage vers l'Ouest - le mythique Check Point Charlie s'offrait nue sur toute sa longueur, seuls les échafaudages des immeubles en construction arrêtaient le regard. Sur Potsdamerplatz, l'ancienne esplanade déserte où parfois s'installaient des manèges forains, les ministères de l'administration fédérale et les sièges des grandes firmes internationales avaient comblé la béance de l'après-guerre. Qui viendra désormais à Berlin, quand s'est éteinte la ville hors du temps, îlot perdu, lampe attirant les phalènes, les artistes, les pacifistes, les espions et les écrivains? Avec quel empressement l'administration et les promoteurs avaient tenté d'effacer la césure du Mur, avec quel acharnement, quelle rage! Les immeubles poussaient sur l'ancien no man's land, comme les mauvaises herbes sur une tranchée fraîchement rebouchée. Les lignes de V-Bahn étaient bouleversées, avec des tracés nouveaux pour moi. Dans le Kreuzberg, je devais m'arcbouter à la mémoire, pour retrouver les rues que j'avais connues. La Brandeburgtor transformée en une vaste porte Saint-Denis ou Saint-Martin, Check Point Charlie disparu. Ici, était-ce l'Est ou 9

l'Ouest? Imagine la Seine soudainement comblée, la rive gauche et la rive droite brutalement réunies, confondues, dans une sorte de monstrueux baiser où les lèvres s'avalent avec un bruit horrible de succion. Berlin! Christo a pu emballer le Reichstag, il a même eu raison de le faire: cette ville qui contenait l'univers n'est plus qu'une apparence, une forme vide. Du mur de Heinrich Honnecker à la toile de Christo: un parfait résumé de Berlin, passée de l'illusoire au dérisoire. -Tu exagères. -J'avais imaginé une histoire. Elle se conjugue désormais au futur irréel.

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BERLIN DECEMBRE

-Tu ne peux pas dire une chose pareille. C'est impossible et inhumain. J'étais d'accord avec toi, mais là, vraiment, je refuse de te suivre. Te rends-tu compte de ce que tu dis? Comment peux-tu vouloir des morts par millions, des bombardements et des dévastations tels que jamais l'humanité n'en a vus? Comment diable peux-tu souhaiter la guerre? François secoua la tête d'un air désolé et reprit: -Non, je ne peux pas te suivre, je ne peux pas te comprendre. Sergent resta un instant immobile, un silence brutal succéda à l'envolée. Il reposa avec soin la brosse à chaussures qu'il tenait en main sur le couvercle de la boîte à cirage, et regarda avec satisfaction la tige à présent luisante de ses rangers puis, en chaussettes, il se leva et s'adossa à la fenêtre, tourné vers l'intérieur de la chambre, aussi droit que le rideau de peupliers qui bornait l'horizon au delà de la cour, plantés à cinq mètres en retrait du mur d'enceinte de la caserne. Il dit très doucement, sur un ton presque monocorde: -Tu te laisses emporter, mais ton indignation te trompe. Je ne souhaite pas la guerre, je l'espère. Ne crois pas que je sois un salaud ou un pervers. Jamais je ne pourrai vouloir la guerre, jamais je ne pourrai former un voeu aussi horrible. Qui te parle de souhaiter, c'est-à-dire de vouloir, des morts par millions? Je n'ai pas mémoire d'avoir souhaité une seule fois la mort de qui 11

que ce soit. Un tel voeu est étranger à mes pensées, irréducti blement. Je ne sais pas haïr, c'est ma faiblesse et c'est aussi toute ma force. Alors, des millions! J'imagine comme toi combien la guerre est affreuse. Quand je pense à Napoléon Premier, je vois d'abord ce chirurgien aux armées, capable d'amputer une jambe en moins d'une minute. Sous le Second Empire, j'aurais frémi avec Henri Dunant en visitant les hôpitaux de campagne dressés à la hâte dans les églises autour de Solférino, avec l'odeur insupportable des chairs gangrenées, les gémissements des blessés, les râles des mourants. Comme toi, j'ai vu ces images d'archives où les poilus s'agitent ainsi que des marionnettes au fond des tranchées putrides, où les corps pourrissent dans les cratères creusés par les obus. J'ai lu les récits de ces assauts stupides où les soldats se faisaient massacrer, fauchés par la mitraille, et se déchiraient sur les rouleaux de barbelés pour gagner quelques mètres de terrain, repris par l'ennemi le soir-même. La terre, dit-on, peinait à absorber les corps; les pluies du printemps 1916 mettaient à nu, dans ces couloirs étroits, les cadavres de l'année 1915. A un an d'intervalle, la tranchée pouvait avoir changé de camp, mais qu'importait au fantassin pataugeant dans ce charnier que les lambeaux de drap qui pendaient aux squelettes fussent allemands ou français? Chaque fois qu'à l'exercice nous mettons notre ANP, je pense à tous les gazés de 14-18 ; à tous ces poumons rongés par l'Ypérite, à tous ces soldats en survie qui moururent quelques années après l'armistice dans des convulsions atroces. J'ai en mémoire les films d'actualité montrant les visages pitoyables sur les routes de l'exode en juin 1940, et les récits sur ces femmes hallucinées, parvenues au bord de la Loire après des jours de marche, paniquées de ne pouvoir traverser, les ponts ayant été détruits par les Stukas qui n'avaient laissé que les piles, inaccessibles au milieu du lit du fleuve, ces 12

femmes jetant dans un geste de désespoir leurs bébés dans le courant pour les soustraire à une mort qu'elles imaginaient plus terrible encore, affolées par la propagande, convaincues qu'ils seraient éventrés à la baïonnette par les Nazis, s'ils tombaient dans leurs mains. Comment pourrais-je vouloir que se renouvellent des événements aussi épouvantables que la destruction de Dresde par les bombes au phosphore, avec des centaines de milliers de gens transformés en torches, ou que soit remis en scène l'hallucinant univers des camps nazis? Les pelles mécaniques repoussant les corps squelettiques des camps d'extermination au fond des fosses immenses, les foules civiles massacrées par les avions, les troncs sans tête et les membres torturés des prisonniers politiques: je connais tout cela autant que toi. Ici, dans cette ville, comment pourrais-je ne pas mesurer les conséquences de la guerre? As-tu vu les images aériennes où les rues entières, vides de tout habitant, n'offrent que des pans de façades derrière lesquelles les immeubles ont disparu, comme un décor de théâtre macabre. J'ai en mémoire un dessin au fusain de Copreau, que possède Hélène, ma grand-mère. Il offre la perspective de la ville en ruine, et, en bas du. tableau, des soldats soviétiques en train de forcer une Allemande. Enfin, la petite fille d'Hiroshima, qui frappe à votre porte et que l'on ne voit pas "car les enfants morts sont invisibles" me rend visite aussi souvent qu'à toi, lorsque je songe aux horreurs de la guerre. Sergent ajouta même, à mi-voix: -Plus souvent qu'à toi, ~sans doute. Je ne peux pas souhaiter la guerre, m.aisje l'espère. Comprends-tu la différence entre l'espérance et le souhait? Souhaiter, c'est exprimer une volonté, engager des moyens pour parvenir à un but. Souhaiter qu'il ne pleuve pas, c'est croire que la pensée peut agir sur la météorologie. Vouloir, c'est pouvoir. On nous le répète assez 13

ici, comme l'un des dix commandements du parfait soldat. Et d'une certaine manière, c'est vrai. Les mots ont une force, dire "je veux" modifie le réel. Un souhait, c'est un acte. Nous n'en sortons jamais intacts. Quoiqu'il arrive ensuite, nous sommes responsables. Ce conte pour enfants où une bonne fée accorde à de braves gens la réalisation de trois voeux ne ment pas dans sa morale, et cette morale est désastreuse. Balzac, mieux encore, l'a exprimé dans la "Peau de Chagrin" : de souhait en souhait, la mort se rapproche. Au contraire, espérer qu'il ne pleuve pas, c'est s'en remettre aux hasards du vent et des nuages. L'espérance n'affirme aucun pouvoir sur l'avenir, elle est simplement là. Quand j'espère la guerre, c'est une attente d'événements redoutés et pourtant que tout en moi appelle. Tu trouveras cette espérance immonde ou monstrueuse. Mais je m'en fous. C'est un sentiment trop profond en moi, un sentiment égoïste et dur, et noble tout à la fois. J'espère la guerre pour moi, pour la faire, pour connaître le baptême du feu. Ne devrais-je être que l'unique combattant, cette guerre aurait le même sens. As-tu lu les Chemins de la liberté? Dans le troisième tome, "la mort dans l'Arne", la scène la plus forte se situe le jour de l'armistice. Deux soldats qui n'ont pas combattu, qui ressentent le poids de la défaite, et l'inutilité soudaine de leur existence, rejoignent alors un groupe de Cuirassiers endurcis par l'épreuve des armes, et s'enferment dans le clocher d'une église pour s'y livrer à une manoeuvre de retardement suicidaire et dérisoire contre l'avancée d'une colonne allemande. Tu vois, ce dérisoire de l'action, car que peuvent ces deux hommes et leurs compagnons? - leur victoire, c'est de gagner cinq minutes sur une avance ennemie, sans aucun enjeu militaire -, ce dérisoire de l'action, c'est aussi l'instant sublime où leur vie prend sens, où l'acte les crée, plus sûrement que toutes les années qu'ils ont vécues auparavant. 14

Cette guerre que j'espère est une guerre redoutée car, pas plus que toi, je ne peux réellement imaginer le combat, et j'ignore si je serai capable de courage ou d'héroïsme. Les grands chambardements planétaires sont trop abstraits et trop éloignés de l'action indi viduelle pour m'inspirer une véritable angoisse. Tu me parles de millions de morts. Cette abstraction ne veut rien dire, ne m'évoque rien. Personne n'a jamais vu ni ne verra jamais des millions de morts. Cela d'ailleurs rend possible qu'il y en ait tant. Regarde la mécanique de l'extermination organisée par Hitler. Peut-on encore parler de meurtres, lorsque les victimes ne sont plus regardées comme des êtres humains, mais comme des masses, des entités abstraites, des produits et des nombres, et un camp d'extermination, vu comme une succession de problèmes techniques à résoudre, de trains arrivant à l'heure pour débarquer des milliers de prisonniers, de fours capables de brûler des milliers de corps, tout cela réduit à de la mathématique. Le crime contre l'humanité réside dans cette négation de l' humain, dans cette transformation des êtres en nombre. Nos démocraties vivent toujours au bord de ce crime à quantifier, à ne saisir le réel qu'au travers du prisme des données qui agrègent mathématiquement des hommes. Oh, pas des grands crimes. Mais nos technocrates ne connaissent rien des problèmes, tant qu'ils n'apparaissent pas dans une catégorie statistique. Les milliers d'hémophiles morts par contamination du virus du Sida furent les victimes de ces abstractions, où le risque de contamination, évalué en pourcentage, se heurtait à d'autres chiffres, le coût de destruction des stocks, et d'achat de sang chauffé. La Démocratie, c'est devenu un crime contre l'humanité permanent, le règne des experts et de leurs calculettes, la loi du nombre, l'illusion criminelle du savoir, et la perte du pouvoir, de l'intelligence fine de l'homme. Moi, au moment où je pense à la guerre, ces millions de morts 15

n'existent pas. Je me vois au combat, mon regard peut englober une position, un village en flammes, un camarade blessé, des cadavres à mes côtés. Je peux entendre une femme hurler, ou les pleurs d'un enfant, et le craquement d'un toit qui s'effondre. Je peux sentir l'odeur du métal chaud de mon arme, la sueur des combattants autour de moi, et les arbres mouillés par la pluie. Je peux avoir le goût salé du sang dans la bouche. Mais tout cela demeure à une échelle humaine. Je ne crains que mes propres défaillances, François, mais je les crains vraiment. Malgré toute la préparation que nous avons subie, comment réagirai-je aux bruits de la mitraille, à la douleur, à la peur qui videra mon ventre? Tant que l'épreuve est devant soi, il est facile de se concevoir en soldat valeureux; mais quand l' heure survient, que devient-on? Dans ma vie, chaque fois que j'ai atteint un but que je m'étais fixé, j'ai ressenti non pas de la fierté, mais de l'amertume. Quoi, ce n'était que cela? Mais comment réagirais-je à ma propre défaillance? Sans la guerre, comment saurai-je si je ne suis pas un lâche? La pensée que rien ne me permettra de sonder dans un enjeu vital le véritable fond de mon caractère est une pensée insupportable et justifie l'attente de la guerre. Je ne sais rien de moi, puisque je n'ai jamais été confronté à l'extrême, à la souffrance, à la mort. Cette attente se réalisera.-telle ? Je l'ignore autant que toi, mais son espérance suffit pour que le sang coule plus vite dans mes veines, et que l'air me paraisse plus fort, chargé des effluves du combat, comme un vent venu du large qui remplit les poumons et les gonfle à la limite de l'éclatement. Toi, le marin, oseras-tu prétendre n'avoir jamais ressenti ce vertige et cette exaltation quand l'approche de la tempête t'oblige à affaler les voiles, quand la puissance des éléments s'imprègne par tous les pores de la peau, te communique leur vitalité, et te rend invulnérable, te soulève de ta condition humaine? J'espère la guerre, et si tu 16

veux me faire un reproche, traite moi d'égoïste, mais n'invoque pas mon inhumanité. Car je suis le plus humain au moment même où cette espérance te fait hurler le plus à la barbarie. Où crois-tu que se niche notre humanité? Dans la satisfaction béate d'être bien nourri, dans l'écoulement des jours ordinaires, comme une fuite d'eau tiède? Humains! Nous ne le sommes que dans le dépassement et le don. Dans l'art, si tu veux, mais l'art est un divertissement intellectuel qui n'engage pas le corps. Or nous ~ommes esprit et chair. Le dépassement et le don absolus doivent associer notre nature physique et notre nature spirituelle. Nous sommes la seule espèce à pouvoir mettre consciemment en jeu sa vie pour un enjeu qui la dépasse. L'esprit entraîne le corps dans une épreuve où il ne veut pas aller, car il y risque son abolition. Crois-tu que le progrès humain se soit construit dans la félicité? Que le goût du progrès soit inné, que le développement se nourrisse de lui-même? La paix perpétuelle, c'est l'ataraxie des anciens Grecs, c'est la communauté hippy assise en cercle et fumant avec un air imbécile de la marijuana. La régression absolue. Même notre société de consommation, où les impératifs de l'économie exigent constamment le renouvellement des produits et des modes s'épuise sur elle-même. La seule véritable matrice du progrès, c'est la guerre: elle crée l'élan qui apporte les nouveautés techniques, les idées nouvelles, le renouveau de l'art. Sans la tension de la guerre, une société est morte. Il faut une conscience forte de la mort pour créer. La création n'est pas l'antithèse de la destruction, l'une est le fruit, l'autre l'arbre. L'éternité effraie la pensée, l'assurance anesthésie. La civilisation donne le meilleur d'elle-même et ne progresse qu'à proportion qu'elle se sait mortelle, et qu'elle lutte pour sa survie~ Et l'individu obéit aux mêmes lois.

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Le soleil s'était retiré depuis longtemps, et la pénombre avait envahi la chambre. François alluma une lampe. Ecoutait-il encore Sergent, perdu dans ses idées? Lui le devina sans doute, et revint à son ami. -Tu disais hier que tu en as assez de l' inacti vité ; je ne suis pas le seul à avoir demandé une affectation en compagnie de combat: nous avons effectué la démarche de concert. Le treillis que nous portons, les mois que nous passons ici loin de nos familles, et la discipline rigoureuse à laquelle nous nous soumettons n'ont de sens qu'à proportion que la guerre rôde autour de nous. Les milliards engloutis dans les budgets militaires, les millions d'hommes employés à travers le monde dans les armées: et la guerre serait une chimère à laquelle il serait fou de penser? Nous ne la voyons pas, personne ne sait où et quand elle se déclenchera. Notre présence ici se veut la garantie de la paix: c'est bien que la paix n'est pas assurée. Oublierais-tu que nous sommes stationnés comme troupes d'occupation? Faut-il te rappeler que la paix n'a jamais été signée? Comprends-tu tout ce que cela signifie quant à la précarité de la situation, quant à la fragilité de ce calme auquel l'accoutumance seule donne l'apparence trompeuse de la permanence? Les mouvements militaires autour de la ville mettent en branle des milliers d'hommes, des centaines de blindés, dessinant une géographie mouvante, imprévisible, que surveillent nos services de renseignements, comme ceux des Anglais ou des Américains. Car eux savent lire, dans ces déplacements de régiments et dans ces manoeuvres que tu imagines sans importance, une volonté guerrière ils connaissent, au bruit des bottes qui martèlent la campagne alentour, au grincement des canons pointés vers nous, au vacarme des chars qui se concentrent, l'exacte portée de la menace pesant sur cette ville en apparence paisible. Quand une 18

patrouille soviétique passe devant la caserne, nous respectons avec une bonne conscience routinière les consignes de fermer les portes, de noter l'immatriculation du véhicule et d'alerter l'officier de permanence. Nous transcrivons sur le registre de permanence l'intrusion, mais nous n'accordons pas la signification voulue à l'événement. Te souviens-tu, pendant nos classes, de cette sortie sur le terrain où nous avions découvert qu'une patrouille soviétique, quatre hommes à bord d'une Lada, nous observait à la jumelle, bien camouflée derrière un bosquet? Nous en avions ressenti une excitation et presque un émerveillement enfantins. Nous étions soudain plongés quarante ans en arrière, la seconde guerre mondiale venait à peine de finir. Nous nous sentions alors utiles, notre présence observée devenait une présence intéressante. Nous pouvions plaindre nos camarades restés en France, à balayer des cours de casernes à Vincennes, à Metz ou à Montélimar. Le sort du monde se jouait là, entre ces espions russes et nous. Un coup de feu, même par jeu, et nous embrasions tout l'uni vers. Oh, la tentation obsédante de rompre le fragile équilibre, de passer du statu quo à l'action. Ce sentiment que nous éprouvions, et qui s'émousse au fils des mois, ne nous trompait pas. L'observation n'est pas gratuite, elle précède d'autres actions. L'ennemi guette notre vigilance, il mesure notre capacité de résistance. Nos relâchements nous dépassent: ils marqueraient un relâchement politique plus loin, à Londres, à Paris ou à Washington. Nous sommes à des centaines de kilomètres de nos bases arrières, la ville que nous occupons forme un îlot dans un pays qui nous est interdit, cet Etat martial sur la carte duquel nous représentons une anomalie et une injure. En 1948, il a fallu un pont aérien sans précédent dans l' histoire de l' humanité, pendant onze mois, pour maintenir en vie la ville assiégée, coupée de toutes communications routières et ferroviaires. Faut-il te rappeler 19

l'écrasement du soulèvement populai.re du 17 juin 1953 ? Le 27 novembre 1958" quand les Soviétiques exigèrent le retrait de nos troupes? Le 13 août 1961, nos devanciers se sont réveillés encerclés par un Mur bâti dans la nuit, et les habitants affolés sautaient par les fenêtres des étages, car les ouvertures des rezde-chaussée avaient été murées tout le long de la ligne de démarcation. La veille, un autre François avait peut-être souri devant un autre Sergent lui parlant de menace et de guerre. Cette ville construite sur le sable des marais n'est rien, un mirage où les Allemands ont cru matérialiser leur rêve de grandeur, où les Spartakistes s'illusionnèrent sur la révolution prolétarienne, où aujourd'hui les alternatifs s'essaient à une contre-société. Nous défendons un no man's land, une chimère, un espace hors du temps et du monde. Cette ville sans autre relief que le Teufelberg, les monticules artificiels faits des gravas de la destruction et les creux des lacs aménagés, cette' ville entourée d'un Mur comme un plissement de chairs, avec dans son enceinte d'autres murs clos sur eux-mêmes, les murs des casernes alliées, cette ville n'est plus le coeur de la Mitteleuropa, mais elle forme le nombril de l'Europe, une béance mal cicatrisée qui pourrait s'ouvrir à tout instant, et engloutir notre monde. Que la ville s'éblouisse de toutes les Iumières, de tous les néons, qu'elle brille comme une cocotte parée pour le bal des morts-vivants ne peut dissimuler sa nature, c'est un trou noir, un gouffre. Nous en sommes les gardiens, nous nous sommes portés otages volontaires, mais nous nous trouvons si en avant du front que nous pourrions être détruits sans que l'arrière ne s'en émeuve. Regarde une carte: notre position intenable donne le vertige. Comme la tentation doit être forte d'effacer cette tache, de raser nos cantonnements, d'ôter le kyste que nous formons. Je ne peux pas croire un instant que cet équilibre menteur se maintienne. L' histoire n'a jamais 20

raison contre la géographie. Qui s'inclinera devant l'autre, estce l'Ouest qui viendra nous rejoindre, ou l'Est qui passera sur nous? Il a fallu attendre le 3 septembre 1971 pour qu'un accord soit signé entre les Soviétiques, les Américains, les Anglais et les Français. Pour que juridiquement l'occupation de la ville trouve un statut quadripartite. Est-ce la paix pour autant? En 1981, l'élévation du taux de change obligatoire imposé pour les visiteurs de l'Ouest contrariait la petite musique de la concorde. De part et d'autre du Mur, la jeunesse s'impatiente: elle mettra le feu aux poudres, si les militaires ne le font pas avant. Nous ne sommes déjà plus dans la permanence, nous sommes au seuil de bouleversements inattendus. Nous sommes placés dans l'oeil du cyclone; le silence doit nous effrayer, le calme, évoquer la tempête. Un relâchement, François, un tout petit soupir de contentement, un geste des diplomates, pour dire "assez d'efforts, nous avons d'autres préoccupations" ; une ceinture que l'on desserre de quelques crans pour mieux respirer: nous serions débordés par les forces adverses, qui n'attendent que ce moment. Le Mur n'est qu'une construction de béton, il vaut comme symbole mais le véritable Mur est là, dans la tension des hommes armés qui s'observent et se jaugent. Que ce soit pour la rendre improbable_ ou pour la faire, la guerre justifie notre présence, elle charge chacun de nos actes d'une densité qui seule les rend supportables, fussent-il en apparence insignifiants. Les soldats auxquels nous commandons arrivent au régiment sans avoir connu la contrainte, sans avoir eu d'autre souci que d'euxmêmes. La discipline n'est qu'un mot abstrait pour eux. Il faut une vigilance de tous les instants, pour que la rigueur devienne une seconde nature, pour que l'obéissance aux ordres soit un réflexe. Ils en souffrent tant qu'ils ne l'ont pas intériorisée, ensuite çe qui était contrainte devient évidence. Cette éducation 21