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Beyrouth Tel-Aviv

De
286 pages
Le roman initiatique d'un chef de la Résistance palestinienne. Du camp de Tall az-Zaatar, Abd as-Salam mène joyeusement sa guerre. La destruction de Beyrouth fera sa fortune future, lui qui a déjà négocié sa part de marché aux entrepreneurs de travaux publics qui rebâtiront la ville. Mais face à l'horreur, sa vie bascule lentement. D'abord la folie guerrière et l'alcool, enfin, l'amnésie libératrice à défaut de la mort. La mémoire lui revient dans les Territoires occupés. L'homme avec un passé peut désormais penser à l'avenir. Il fait alors un rêve, un rêve magnifique, qui devient sa raison de vivre : un pays pacifié où ses enfants pourront grandir.
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BEYROUTH TEL- AVIV

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM SEINE/EUPHRA TE
Les œuvres romanesques LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANT 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES A VENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 Les pièces de théâtre LA TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 LA CHUTE DE JUPITER 1977 LA FILLE DE ROME 1978 Les essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 Les scénari i L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI VA TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI AVALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

AFNAN EL QASEM

BEYROUTH TEL-AVIV
IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L'EST...
roman

DE LA SEINE À L'EUPHRATE L'HARMATTAN

cg L'Harmattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Iralia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays @ Editions de la Seine à l'Euphrate Editions l'Harmattan PARIS 2003 ISBN 2-7503-0002-9 ISBN 2-7475-4542-3

A Guy Bedos A Renaud A Amos Oz A Amin Maalouf

PREMIERE PAR TIE

BEYROUTH

Chapitre 1.

La guerre était imminente au Liban, et cela nous amusait beaucoup. Tous, adultes et enfants confondus, attendions avec impatience que le drame éclate. C'était plus par réaction contre la vie de misère que nous menions que par mépris de la mort. La guerre était une occupation comme une autre, et qui nous ferait passer le temps. Quelle valeur le temps pouvait-il avoir à nos yeux? Nous ne nous bercions pas de faux espoirs. Nous n'avions plus d'espoir tout court. Aussi, tout était prétexte pour nous amuser, la chose la plus insignifiante comme la plus grave. C'est peut-être parce que nous n'étions ni de Beyrouth-Ouest, ni de Beyrouth-Est, et qu'on ne nous considérait ni comme chrétiens, ni comme musulmans. Notre quartier se situait sur la ligne de démarcation, en plein cœur de la capitale. Et nous, ses habitants maudits, étions les plus malins des Beyrouthins. Nous ne disions à personne de quelle confession nous étions vraitnent. Opportunistes de père en fils, comme disait ma tante Mariam. Pour confondre son monde, celleci, par exemple, allait jusqu'à porter autour du cou la croix et le verset al-Koursi. Alors, chez les chrétiens, on la prenait pour une chrétienne, et chez les musulmans, pour une musulmane. Comme fait exprès, son prénom était d'usage dans les deux communautés. Même si elle ne s'était pas appelée ainsi, elle aurait inventé un nom de circonstance afin de duper tout le monde. En retour, tout le monde tentait de nous duper également. De toutes les parties en conflit, chacune essayait à sa façon de nous rallier à sa cause. Puisque nous n'avions pas d'identité précise. Et du fait de l'intérêt stratégique que représentait notre quartier. Taqiy ad-Dine, le religieux chiite comme son nom l'indiquait, était le premier à venir prêcher chez nous. Il n'était pas vraiment imam. Tante Mariam le connaissait - et nous tous d'ailleurs depuis qu'il était tout petit. À l'époque, il venait chez elle avec sa mère, lorsque cette dernière ne trouvait pas de quoi manger. Tante Mariam se faisait un devoir d'égorger pour la mère de Taqiy adDine le gros poulet fermier qu'elle avait reçu en remerciement du

service rendu à l'épouse d'un grand «kata'ibi », un grand phalangiste. Cela lui revenait beaucoup moins cher qu'un kilo de viande de mouton et c'était plus copieux. Elle devait bien garder quelque chose pour nous autres, ses neveux et cousins qui étions à sa charge, et nous étions nombreux. Comme à l'accoutumée, une fois rassasiés, on jouait à la guerre. Le petit Taqiy perdait toujours tant il était poltron. Donc, dans son discours, le grand Taqiy nous promettait fortune et justice si nous nous rangions à ses côtés. Tante Mariam lui disait que tout le quartier était derrière lui. Mais dès qu'il était parti, elle se moquait de lui. Nous nous moquions tous de lui. Ce trouillard d'autrefois voudrait faire le chef à présent! Et de quelle justice parle-t-il ? De quelle fortune? demandait tante Mariam. Pour elle, justice et fortune ne faisaient jamais bon ménage. Après Taqiy ad-Dine venait le tour de Boutross al-Ahmar. Tante Mariam, dans le temps, faisait le ménage chez eux trois jours par semaine à Beyrouth-Ouest. Elle allait aussi chercher Boutross à l'école des sœurs, à quatre heures, quand sa mère était prise avec ses amies de l'association « Pain et charité ». Elle l'accompagnait même à l'église, le dimanche, si sa mère préférait aller « militer». Le petit Boutross versait de chaudes larmes s'il devait manquer la messe. Maintenant, devenu «ahmar », rouge si vous voulez, il nous promettait, lui aussi, fortune et justice, si nous nous rangions à ses côtés. Tante Mariam lui disait la même chose qu'à Taqiy adDine, à savoir que nous étions ses inconditionnels. Après son départ, elle racontait comment ce cOlnmuniste, quand il était petit, chialait pour aller à la messe! Elle parlait aussi de la dureté de sa mère. Et elle riait. Elle se souvenait qu'une fois, il avait pissé dans sa culotte dans la grande nef, rien que parce que le curé, elnporté par une éloquence d'inspiration divine, avait haussé le ton. Nous en pleurions de rire. Abou Arz, le chef phalangiste, ne manquait jalnais de nous rendre visite, lui aussi. Pour lui, il ne faisait aucun doute que, du fait que le quartier coupait pratiquement Beyrouth en deux, ce serait de ce quartier même que repartiraient les premières balles. Donc, il avait décrété, sans nous demander notre avis, que nous étions tous des chrétiens. Des phalanges. Il ne parlait pas de fortune et de justice, mais de devoir et d'ordre. Tante Mariam 12

l'applaudissait. Nous l'applaudissions tous. Tante Mariam savait qu'il allait distribuer un gros paquet d' argent. Avec lui, la perspective de faire fortune était presque vraisemblable. Et quelle fortune! Elle ne dépassait pas quelques livres libanaises pour chacun de nous. Quant à la justice, nous nous en fichions. Depuis que Beyrouth existait, c'est ainsi que le quartier avait traité avec Abou Arz, le père d'Abou Arz, le grand-père d'Abou Arz, et qu'il traiterait à l'avenir avec Arz, « le Cèdre », le fils de ce dernier. Dès qu'il avait le dos tourné, tante Mariam traitait le chef phalangiste d'idiot. Idiot et riche par-dessus le marché. Nous éclations tous de rIre. Flanqué d'Abou al-Machareq, KaInal ad-Dourzi, «KaInal le Druze », ne tardait pas à faire son apparition chez tante Mariam. Il la considérait comme la chef de tout le quartier. À la différence des autres qui venaient s'assurer de notre soutien, lui cherchait à nous prouver qu'il resterait à nos côtés quoi qu'il advienne. C'est ainsi qu'il concevait le « socialisme» disait le Druze, croyant remplir ainsi sa mission de «parfait homme» comme son prénom l'indiquait. « Ton socialisme, rétorquait l'autre en prenant un air méprisant. Moi je suis maoïste.» «Oui, mais un maoïste de Machreq - d'Orient - doit me faire allégeance.» Et tous deux commençaient à se disputer. Tante Mariam menaçait de ne soutenir ni l'un ni l' autre. Nous ravalions à grand peine nos protestations, en pensant à ce que nous allions perdre. Alors, par souci de nous ménager, elle feignait de les soutenir l'un comme l'autre. Depuis des générations, ils étaient comme ça, l'un extrémiste et l'autre socialiste, à la druze bien évidemment. Pour finir, tout le quartier avait été récompensé par des centaines de paquets de cigarettes, que nous vendions au Inarché noir. Par contre, Abd as-Salam, le leader palestinien, nous apportait des centaines de cartons d'armes. La veille, en aidant à la préparation du festin, tante Mariam l'avait aperçu parmi les invités d'Abou Arz. Ils étaient censés être les pires ennemis du monde, Abou Arz et lui. Nous avions fait semblant de ne pas le connaître: la moindre des choses était de savoir fermer les yeux sur les inconséquences de quelqu'un qui distribuait des kalachnikovs avec autant de générosité. Nous en étions enchantés. Enfin nous pouvions jouer à la vraie guerre. Tante Mariam avait soudain pris 13

peur. Un pli soucieux assombrissait son visage quand elle pensait aux conséquences de cette guerre. Elle ne pouvait s'empêcher d'aimer Abd as-Salam. Nous l'aimions tous, même si lui ne nous aimait pas vraiment. C'était lui, le plus malin de tous les autres chefs, et il n'y avait pas de quoi en être fier. Son nom signifiait littéralement « Adorateur de la Paix ». Dans les faits, Abd as-Salam ne souhaitait que la guerre. Et parce qu'il était calculateur, il poussait ses adversaires à tirer les premiers, pour s'ériger à la fois en victime de la terreur et en partisan de la paix. Il savait que la guerre civile approchait, car il en était en quelque sorte l'instigateur. Il anticipait sur l'écroulement de Beyrouth et la prospérité à venir des négociants de ciment. C'est pour cette raison que lorsque ses yeux croisèrent ceux de Bernadette, la fille du plus grand négociant de ciment de la ville, il décida de la séduire. La visite qu'il nous avait rendu n'avait d'autre but que celui de demander à tante Mariam de l'aider à faire tomber Bernadette dans son filet de faux amoureux. Les kalachnikovs n'étaient qu'un trompe-l'œil. Tante Mariam, qui connaissait bien Bernadette, la cousine de Boutross al-Ahmar, l'avait invitée chez elle alors qu'Abd as-Salam s'y trouvait « par hasard ». Dès que Bernadette aperçut son arme, elle tressaillit. Elle ne savait pas qu'elle avait affaire à un redoutable tireur d'élite, et craignait qu'un incident se produise. De ses doigts tremblants, elle repoussa l'arme et prit aussitôt congé de l'assistance, sans prêter attention aux rappels de tante Mariam. Elle prétexta devoir assister à la messe en compagnie de sa famille. Nous ne la revîmes plus pendant un temps qui nous sembla très long. Abd as-Salam envoya à sa recherche quelques fedayin. Ils se rendirent dans les églises, rôdèrent sur les plages, escaladèrent même les rochers, bravant la violence des vagues, en vain. Bernadette demeurait introuvable. La nuit, nous surveillions, en compagnie d'Abd as-Salam, l'endroit où elle habitait. Bernadette semblait avoir disparu pour de bon. La seule chose significative que nous remarquâmes fut le comportement bizarre de son père. Nous nous demandions ce qui avait pu lui arriver. Nous étions prêts à tout pour le savoir. Un matin, elle réapparut enfin. Elle vint tout droit vers Abd asSalam, le visage pâle. Elle lui apprit que son père était à deux 14

doigts de la faillite. Sa mère passait ses journées à prier, comme ultime recours. Bernadette avait pris l'initiative d'aller exposer la situation familiale à Abou Arz, là-haut, dans sa résidence perchée dans la montagne. II avait refusé de recevoir son père. Quant à elle, ill' avait séquestrée quelques j ours durant, d'où sa disparition. Malgré la complicité qui le liait à tante Mariam, Abou Arz était le chef de la milice Inaronite la plus dure. Lui aussi était calculateur, et habile à combiner des plans. Il parvenait toujours à faire plier tout le monde tout en assurant ses arrières. C'est ainsi qu'il avait réussi à déposséder le père de Bernadette. Comme Abd as-Salam, il spéculait sur la flambée du marché du ciment après la guerre. C'était lui le vrai rival de celui-ci. Bernadette pleurait, tirait sur la croix de baptême pendue à son cou. Les hommes d'Abou Arz lui avaient lancé avec ironie de suggérer à son père de monter à Notre-Dame-du-Liban. Dieu seul pouvait le sortir de ce mauvais pas. Abd as-Salam la calma:
-

Ne t'inquiète pas. Tout s'arrangera demain! Ton père est un homme fort ! Abou Arz n'hésitera pas à le tuer.

- Comment peux-tu dire cela? s'emporta Bernadette. Il sera trop tard.
-

- Il ne le tuera pas. Je le protégerai car je t'aime. - C'est gentil, mais... - Ecoute-moi! Tout d'abord, je discuterai avec Abou Arz, et, si je n'arrive à rien, mes hommes iront assiéger le port pour empêcher la contrebande d'armes. Elle le regarda. Elle poursuivit qu'elle avait essayé de mettre en garde son père contre Abou Arz, lui affirmant que celui-ci ne cherchait que sa ruine pour obtenir le monopole du marché du ciment. Son père, qui était très croyant, n'arrivait pas à concevoir que la bonté enseignée dans l'Evangile n'était pour Abou Arz qu'un moyen pour asseoir son pouvoir. S'il avait été perturbé par ses propos, il n'avait toutefois pas cru sa fille. Il pensait qu'elle exagérait. Elle se tut, puis ajouta à l'adresse d'Abd as-Salam: - Tu sais ce qu'il a fait, mon père? - Non.
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- Il est allé voir Abou Arz, là-haut, chez lui, dans la montagne, pour me dénoncer. Celui-ci a refusé de le recevoir pour la seconde fois. Les hommes d'Abou Arz lui ont alors conseillé de tout dire à Abou Mazzeh. - Abou Mazzeh, ce salaud?
-

Oui, Abou Mazzeh, le caïd du quartier! Le rival de tante

Mariam. Cet imposteur qui se range ouvertement aux côtés d'Abou Arz, qui renie ses proches, qui agresse tout le monde au nom de la religion chrétienne sans savoir un Ave Maria! Ils voulaient que mon père lui répète tout ce que j'ai dit à propos d'Abou Arz afin de punir « l'athée» ! - Je jure devant Dieu de le punir moi-même s'il touche à l'un de tes cheveux! se contenta de dire Abd as-Salam. La ville de Beyrouth était silencieuse. On n'entendait que le ressac de la mer. Beyrouth détestait I'hiver. Elle s'était habituée à la chaleur du sable. Nous voulûmes accompagner Bernadette jusque chez elle. Elle refusa, arguant que si les voyous d'Abou Arz la voyaient avec nous, ils la tueraient. Nous n'insistâmes pas. Avant d'arriver à Beyrouth-Ouest, elle nous montra du doigt Abou Mazzeh, occupé à élever un mur en plein cœur de notre quartier. Il avait à sa disposition un nombre impressionnant de sacs de ciment.

Il n'a pas le droit, dit Abd as-Salam avec stupeur. Elle sourit: - S'il t'entend dire cela, il te répondra que c'est toi qui n'as pas le droit d'être ici! Il te provoquera pour que tu partes, et si tu restes, il te frappera à mort s'il le faut. Les Libanais sont à l'image de leur Liban: absurdes. - Mais il divise le quartier, la ville, le Liban, ce salopard de merde! Bernadette voulait dire quelque chose, ses traits s'assombrirent et elle se tut. Elle savait que seule tante Mariam pouvait intervenir. Or, tante Mariam ne voulait rien savoir. Sa politique était de laisser faire son rival. Elle fermait les yeux pour ne pas envenimer les choses. Et puis, pour elle, tout le monde se valait. Si elle-même était à la place d'Abou Mazzeh, elle ferait comme lui. Une cloche sonna. Abou Mazzeh passa la tête par-dessus son mur, si haut qu'on eût pu croire l'apparition de l'archange Saint-Michel. Quand Bernadette passa devant lui, il arrêta de travailler. Elle sentit peser 16
-

sur elle son regard plein de colère, jusqu'à ce qu'elle fût rentrée chez elle. Une fois Bernadette en sécurité, Abd as-Salam se rendit chez Abou Arz qui l'accueillit chaleureusement et lui offrit un verre d'arak de premier choix. Après quelques échanges de courtoisie, il en vint très vite au sujet de sa visite.
-

Abou Mazzeh construit un mur qui divise Beyrouth en deux,

lui dit-il, l'un chrétien, l'autre musulman. - Ce n'est qu'un pur hasard, répondit Abou Arz, de sa voix nasillarde. Nous souhaitons seulement construire des logements populaires en commençant par un mur et donner du travail aux chômeurs de tante Mariam. Beyrouth compte si peu de HLM que plus personne ne sait à quoi ressemble un deux-pièces. Les résidences sont inoccupées parce que les loyers sont très chers. Je sais que le fait d'élever le mur ne règle en rien le problème. Toutefois, il en calme quelques-uns et remplit les poches de certains autres, en attendant d'arriver à une solution permettant à chacun d'y trouver son compte. Abd as-Salam fit celui qui n'avait rien entendu:
-

Construire un mur, cela veut dire beaucoup de ciment. Tu as

tout fait pour mettre la main sur le ciment du père de Bernadette et je ne pourrai jamais oublier cela. - Accepteras-tu la moitié du marché?
- Je préfère travailler avec quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'a rien à voir avec toi, et la personne la mieux indiquée pour cela est le père de Bernadette.
-

Tu as peur que tes hommes le sachent? Toi et moi, nous sommes faits pour nous entendre sur une

seule chose: les profits que nous pouvons tirer de la guerre. N'oublie pas qu'aux yeux de nos hommes, nous sommes les pires ennemIS.
-

Soit. Je rends le marché du ciment au père de Bernadette, Le tiers des gains seulement, et Bernadette sera ma fiancée,

mais je garde Bernadette pour moi, plus la moitié des gains.
-

elle ne sera jamais à toi. - Laissons-la choisir l'un d'entre nous, mon ami. - Elle a déjà choisi, nom d'un chien! Il hésita, perplexe, puis dit: 17

-

Je suis d'accord. Je déclencherai la guerre, affirma-t-il, mais tu détruiras Je la détruirai, ne t'inquiète pas pour ça. Nous avons tout à y Nous devons fêter cela.

- Je te laisse libre de commencer la guerre quand tu veux. Il éclata de rire.
-

Beyrouth pierre par pierre.
-

gagner.
-

Il se leva, et pour sceller leur accord, ordonna à sa milice d'égorger dix moutons en l'honneur d'Abd as-Salam. Tante Mariam et une dizaine d'autres femmes s'occupèrent de la cuisine. Abou Arz, Abd as-Salam et nous qui les accompagnions, passâmes la soirée, puis la nuit, à dîner, boire, rire et chanter. Le lendemain, Abou Arz fit le contraire de ce qui avait été convenu. Il s'empara de quelques autres magasins de ciment qui n'appartenaient pas au père de Bernadette. Abou Mazzeh supervisa l'opération, pendant que les parents de Bernadette continuaient à prier. Leur fille n'avait pas voulu se joindre à eux. Elle se rendit à l'église et se mit à sonner les cloches en signe de protestation. Abou Mazzeh la suivit, arracha sa croix et la griffa. Tante Mariam assista, impassible, à la scène. Quant à nous, nous regardions de loin et ne faisions rien. Heureusement que les fedayin n'étaient pas présents, sinon ils auraient déclenché une bataille avant la date prévue pour la guerre. De toute façon, tante Mariam ne voulait pas participer à cette guerre. Cette guerre ne serait jamais la sienne. Quant à nous, qui étions nés dans la rue, la guerre serait la nôtre. Mais on ne savait pas de quel côté. Moi, personnellement, je savais. Mais pas mes cousins, ni mes voisins. Pour eux, c'était le hasard qui déciderait. En attendant, Abou Mazzeh emmena Bernadette dans un endroit secret, persuadé que nous l'oublierions vite. Abou Arz avertit tout de même Abd as-Salam que, quel que soit le sort réservé à Bernadette et son père, ils se partageraient le marché du ciment après la guerre. Les hommes d'Abou Arz rassemblèrent tous les gens du quartier, et les haranguèrent en leur rappelant que si le démon s'emparait du cœur de l'un d'eux, la l11alédiction retomberait sur tous. Ils pointèrent le doigt en direction d'Abd as-Salam en le rendant responsable du démon qui avait pris possession du cœur de 18

Bernadette. Ils leur demandèrent de remercier Dieu qui les avait sauvés de Satan. Puis tous, chrétiens et musulmans, partirent à l'église, ce qui n'avait rien d'étonnant. Comme j'ai pu déjà vous le dire, à l'instar de tante Mariam, nous n'étions ni chrétiens, ni musulmans, et nous pouvions très bien être les deux à la fois. Nous passions notre temps à suivre Abou Mazzeh qui faisait main basse sur les magasins de ciment, l'un après l'autre. Abd asSalam rêvait de s'en approprier quelques-uns. Il chassa cependant vite cette idée. Abou Arz était d'accord pour partager le marché avec lui après la guerre, et non avant. La seule marge de manœuvre qui lui restait était de s'en prendre indirectement à Abou Arz en dressant ses hommes contre Abou Mazzeh. Celui-ci avait repris la construction du mur, et prenait un plaisir évident à exhiber ses biceps tatoués de deux os et un crâne. Ses hommes voulaient le tuer, détruire le mur et retrouver Bernadette. Tante Mariam leur dit que I'heure n'était pas encore venue de l'attaquer. Elle le leur disait par pur opportunisme, et non par clairvoyance. Elle les calma avec quelques bouteilles d'arak de mauvaise qualité. Nous n'avions plus de nouvelles de Bernadette. La construction du mur d'Abou Mazzeh se poursuivait. Malgré les bonnes dispositions d'esprit d'Abou Arz à l'égard d'Abd as-Salam, ce putain de mur ne représentait plus une menace pour lui seulement, mais également pour nous tous, du moins pour ceux qu'il espérait rallier à sa cause. Abou al-Machareq revint voir tante Mariam en compagnie de Kamal ad-Dourzi, de Taqiy ad-Dine, et de Boutross al-Ahmar. Abd as-Salam était déjà chez elle. En dépit des réticences d'Abou al-Machareq, ils décidèrent de ramener Abou Mazzeh à la raison en tentant le dialogue, parce que «le langage des armes était destructeur », argumenta sentencieusement Taqiyad-Dine. - Il y a assez de misère et d'affamés dans le pays sans que les armes ajoutent encore à cette souffrance, renchérit Boutross alAhl11ar en chuintant.
-

Oui, essayons d'abord la discussion, dit Abd as-Salam,

comme l'ange agitant un ral11eau d'olivier, et si nous ne réussissons pas, nous devrons prendre des mesures coercitives.

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- Des mesures coercitives! Des mesures coercitives! tonna Abou al-Machareq de sa voix grave. Il n'y a que les armes qui marchent avec eux. - Il a en quelque sorte raison, le Père de l'Orient, lança Kamal ad-Dourzi avec son accent libanais mâtiné d'intonation druze. - Nous ne prendrons les armes qu'en dernier recours, répondit Abd as-Salam, endossant le rôle de l'ange de la paix. De toute manière, il faut que le mur tombe. - C'est d'accord, dirent-ils. Tante Mariam n'était pas d'accord. Pour elle, son rival n'était pas si dangereux que cela. Elle le connaissait bien. Il voulait seulement montrer de quoi il était capable, et cela s'arrêterait là. Il ne diviserait jamais le quartier, ni la ville, ni le pays. Il ne passerait jamais à l'attaque tant qu'il savait qu'elle était là.

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Chapitre 2.

Abou Arz refusa toute discussion. Tante Mariam avait raison. Son rival cherchait avant tout à faire une démonstration de force. Mais elle le sous-estimait terriblement. Nous, que le hasard avait poussés à nous allier à Abd as-Salam, savions que seules nos armes pourraient permettre de détruire ce putain de mur. Il en serait de même pour la destruction de la ville de Beyrouth. Abd as-Salam réfléchit longuement: cela mettait en cause le partage du marché du ciment conclu avec Abou Arz. Il l'estimait tout à fait capable de détruire non seulement Beyrouth, mais aussi le Liban entier. Néanmoins, il restait très méfiant à son égard et décida de le mettre à l'épreuve. Si Abou Arz rêvait de s'approprier seul la capitale libanaise, et bien, lui-même se ferait un devoir d'anéantir ses illusions. Lorsque ses alliés poussèrent les habitants des quartiers pauvres à descendre dans la rue pour réclamer du pain en scandant des slogans hostiles à Abou Arz, Abd as-Salam se plut à imaginer qu'il prendrait bientôt sa place, et qu'il ne tarderait pas à régner sur tous en maître absolu. Abou Arz redoutait les manifestations de foule. Il ordonna aussitôt à Abou Mazzeh d'arrêter la construction du mur et mit ses troupes en état d'alerte. Le dimanche matin, il attendit que le flot des gens de Beyrouth-Ouest qui se rendaient à l'église formât un attroupement conséquent pour les interpeller. Il leur dit qu'ils pouvaient accomplir leur devoir dominical en toute quiétude parce que ses homInes étaient prêts à donner leur vie pour eux. Tante Mariam fut touchée par ce discours. Personne ne lui avait jamais fait savoir qu'il était disposé à mourir pour elle. Alors, elle cacha le verset al-Koursi et exhiba sa croix avant de pénétrer dans l'église, l'âme débordant d'amour et de sérénité. L'ordre d'arrêter la construction du mur avait beaucoup contrarié Abd as-Salam. Ce petit mur de rien du tout pouvait être un excellent prétexte pour que ses alliés déclenchent la guerre. Il espérait que la mobilisation des troupes d'Abou Arz éveillerait l'instinct guerrier de ses propres alliés. C'est ce qu'il fit savoir à tante Mariam dès sa sortie de l'église, en comptant sur l'affection

qu'elle lui portait. Alors, elle cacha la croix et ressortit le verset alKoursi. Elle l'assura de son soutien et du nôtre à tous. Abd asSalam demanda donc à Taqiy ad-Dine de calmer les manifestations des déshérités. Il lui fit comprendre que, finalement, la meilleure solution était de prendre les armes. Depuis qu'Abou Arz avait mobilisé ses hommes, la situation était devenue irréversible. Boutross al-Ahmar nous demanda d'une voix empreinte de tristesse de ne pas oublier sa cousine Bernadette. Abou Arz somma ses gens d'aller prier encore. Pendant ce temps, il se rendit à la banque toute proche pour effectuer un retrait. Profitant de ce que le guichetier était tout seul, il braqua son arme sur lui au moment où il ouvrait la caisse, le fit jurer de taire à jamais ce qui était en train de se passer, sous peine de l'expédier dans l'autre monde. Lorsqu'il sortit de la banque, nul ne pouvait se douter que cet homme à l'allure respectable transportait dans sa serviette usagée une somme considérable acquise sous la menace d'une arme. La moitié de l'argent volé était destinée au paiement d'une petite cargaison d'armes all1éricaines, l'autre moitié était pour lui. C'est ce qui avait le plus contrarié tante Mariam. La messe terminée, les fidèles sortirent de l'église. Les commentaires allaient déjà bon train concernant le hold-up et laissaient présager l'accord final d'une fugue de Bach. Le chef phalangiste pointa le doigt en direction d'Abd as-Salam, en direction de ses alliés, et même en notre direction, à tante Mariam et à nous. «Les voleurs, ce sont eux, lança-t-il, les criminels, les responsables de tous les méfaits. » Abd as-Salam était furieux de la manière dont Abou Arz dressait les gens contre lui. Il était encore plus furieux d'avoir été accusé du hold-up de la banque, sans en avoir perçu le moindre sou. C'est en pensant à sa part, elle aussi, que tante Mariam vendit la mèche sur l'identité du braqueur. - S'il en est ainsi, dit le chef palestinien à Boutross al-Ahmar, nous allons faire le casse de la plus grande banque au pays. Abou Arz ne nous a-t-il pas traités de voleurs? Ne nous a-t-il pas rendus responsables de tous les méfaits? Ne nous a-t-il pas fait endosser des crimes que nous n'avons pas commis? - On réfutera le prétexte d'Abou Arz d'une autre manière, dit Boutross al-Ahmar. 22

- Il ne s'agit pas d'un prétexte, mais d'une accusation grave. Si nous le laissons faire, il lui sera facile de nous liquider. Taqiy ad-Dine soutint Abd as-Salam, non sans poser comme condition que la plus grande part du butin lui reviendrait, qu'il distribuerait aux pauvres. Abou al-Machareq et Kamal ad-Dourzi firent savoir qu'ils étaient pour le vol, même s'ils n'y participeraient pas. Boutross al-Ahmar s'entêta. Abd as-Salam lui promit de retrouver Bernadette s'il donnait son accord à l'opération. Il accepta, mais comme Abou al-Machareq et Kamal ad-Dourzi, il ne participerait pas au hold-up. Il nous informa que son parti préparait une grève à l'usine de biscuits, contre les conditions de travail et l'élévation du mur. Il estimait insuffisante la décision qu'avait prise Abou Arz de suspendre la construction du mur. Pour lui, il fallait que nous allions jusqu'au bout en détruisant la partie qu'il avait élevée entre nous et l'Ouest de Beyrouth. Comme tante Mariam, Abd as-Salam ne prêtait pas attention à ce qu'il disait. Il pensait au casse futur et en préparait déjà le plan d'attaque. Il s'approcha de Taqiy ad-Dine et lui dit: - Nous devons être vigilants. En aucun cas, il ne doit y avoir la moindre effusion de sang, sinon les phalangistes vont sauter sur le prétexte pour déclencher la guerre. Le chef chiite s'énerva: - Puisqu'ils ont refusé de discuter, laisse-nous les tuer jusqu'au dernier, laisse-nous les tuer jusqu'au dernier, dit-il de sa voix menaçante, sans aucune pitié. Débarrassons la terre de leur merde, à ces saligauds! - La guerre éclatera de toute façon. Nous n'avons pas intérêt à ce que cela arrive maintenant, répliqua Abd as-Salam. Il nous manque beaucoup d'armes et il n'y a pas encore assez de gens pour partager notre point de vue. L'autre se calma:

C'est comme tu veux, mon vieux. - Nous allons acheter des armes avec l'argent de la banque. - Et les déshérités? - Quoi, les déshérités? - L'argent de la banque, c'est pour eux. Je veux dire la part qui me revient.
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-

Les déshérités peuvent attendre, pas les phalangistes. Les phalangistes, les phalangistes! Laisse-nous les tuer

jusqu'au dernier, je t'ai dit, putain de Dieu! - Nous allons les tuer jusqu'au dernier, mais au moment opportun. En attendant, nous allons acheter des armes avec l'argent de la banque. - Avec l'argent de la banque? balbutia-t-il. - Avec l'argent de la banque, répéta le chef palestinien.
-

Avec tout l'argent de la banque? reprit-il avec un certain

regret dans la voix. - Avec tout l'argent de la banque, dit Abd as-Salam d'un ton sans appel. Et nous allons lancer des mouvements de grève dans les usines pour que notre cause soit soutenue par toute la classe ouvrière. - Toute la classe ouvrière? - Toute la classe ouvrière. - Tu dis TOUTE la CLASSE ouvrière? Tu dis TOUTE la CLASSE ouvrière?
-

Je dis TOUTE la CLASSE ouvrière, nom d'un chien!

Qu'est-ce qui te prend? - Tu as des idées communistes, maintenant? lui dit-il de sa voix menaçante. Je n'ai aucune confiance en Boutross al-Ahmar. Il a trop d'influence sur toi! Laisse-nous liquider ce mécréant ou livrons-le à Abou Arz contre une grosse somme d'argent qui nous permettra d'acheter plus d'armes.
- C'est une bonne idée, lui dit Abd as-Salam en souriant à l'idée géniale qu'il venait de lui donner. Nous la mettrons en pratique au moment opportun. Maintenant, nous devons rester d'accord sur le principe qu'aucune goutte de sang ne doit être versée lors du hold-up. - C'est d'accord, acquiesça-t-il. - Je pense que le meilleur moyen d'y parvenir est de s'infiltrer dans la banque par les égouts. - Par les égouts? - Oui, par les égouts. - Par la merde, tu veux dire. - Oui, par la merde. On y est obligé pour tromper la vigilance des phalangistes.

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- Les phalangistes, les phalangistes! Laisse-nous... - Je sais, je sais... les tuer jusqu'au dernier. - Je ne supporte pas l'idée de passer par la merde. - Il Y al' argent qui se trouve derrière. - Pour tout l'argent du monde, l'idée de passer par la merde m'est insupportable! - C'est pour acheter les armes dont nous avons extrêmement besoin.
-

L'idée de passer...
pour tuer les phalangistes jusqu'au dernier, tante Mariam, qui était restée silencieuse jusque-là.

- C'est s'impatienta
-

Si c'est comme ça...

A la tombée de la nuit, nous avancions en compagnie de Taqiy ad-Dine et de quelques-uns de ses hommes, dans la puanteur des égouts de Beyrouth. Taqiy ad-Dine pestait à chaque fois que son pied dérapait sur le trésor fécal. Il avait peur des rats de Beyrouth, que même nos torches ne faisaient pas fuir. En s'introduisant dans l'enceinte de la banque, des inconnus nous attaquèrent. Ils venaient de l'extérieur. Nous dûmes utiliser nos armes pour riposter. Il y eut plusieurs morts des deux côtés. À notre grande stupéfaction, Kamal ad-Dourzi faisait partie des assaillants. Abou al-Machareq se détacha de leur groupe et vint parlementer avec nous. Ni lui, ni Kamal ad-Dourzi n'avaient confiance en Taqiy ad-Dine. C'est à lui qu'ils en voulaient, et pas à nous. Ils avaient mené cette attaque pour prendre notre défense, en quelque sorte, pour éviter de voir Taqiy ad-Dine se retourner contre nous et nous tuer, afin de profiter seul du butin. Les balles sifflèrent à nouveau. Tante Mariam calma Taqiy adDine. Elle convint avec Abou al-Machareq et Kamal ad-Dourzi que nous entrerions tous ensemble dans la chambre blindée de la banque. À la vue du butin, nous oubliâmes tout, les disputes que nous avions payées cher, les armes que nous voulions acheter, les larmes que les déshérités avaient versées, même les désespoirs de nos mères, de nos pères et de tous nos ancêtres, nous nous oubliâmes nous-mêmes. L'or et l'argent furent finalement partagés entre nous, et tout le monde fut satisfait. Les perles chantaient entre nos doigts. Les dollars dansaient. Nous lûmes dans les yeux de Taqiy ad-Dine les rêves les plus fous; dans les yeux de Kamal ad25

Dourzi, les sourires de ses vivants et de ses morts; dans les yeux d'Abou al-Machareq, les colombes de la paix assassinées. Serrant l'or contre eux, ils mimaient les frémissements langoureux d'un homme en train de caresser une femme. L'idée grotesque de cet accouplement avec l'argent les fit ensuite hurler de rire. Abd asSalam éclata de rire, lui aussi. Il était heureux de voir les hommes rire. Une fois ce moment d'euphorie passé, nous évacuâmes l'enceinte de la banque, la conscience lourde d'avoir activement contribué au gangstérisme d'une ville qui en souffrait déjà suffisamment.

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Chapitre 3.

Abou Arz ne leva pas le petit doigt, car les tués étaient des nôtres, et notre hold-up n'était que la conséquence d'un autre holdup. Pour étouffer l'affaire, nous participâmes tous à la préparation de la grève prévue à l'usine de biscuits, en faisant croire aux ouvriers que leur dignité et leur salaire étaient en jeu. Le patron, un sunnite de surcroît, décida de les licencier tous, et appela Abou Arz à sa rescousse. Abou Arz alla demander l'aide d'Abou Mazzeh, dont le visage s'éclaira sitôt que l'affaire lui fut exposée. Il imaginait déjà comment il allait frapper, et au cas où la situation se compliquerait, à quel massacre il pourrait se livrer en toute impunité. Tante Mariam ignorait tout de cet aspect sanguinaire de sa personnalité. Finalement, elle pouvait faire preuve d'une très grande naïveté, elle aussi, malgré sa roublardise. Elle se trompait du tout au tout au sujet d'Abou Mazzeh, qui ne demandait rien de mieux que de se charger des plus sales besognes. Il découvrit son bras tatoué de deux os et un crâne et tira en l'air une rafale de coups de feu. Abou Arz connaissait très bien les désirs qui bouillonnaient dans son cœur. Il lui dit de patienter. Mais l'autre avait tout compris à demi-mot. Il fallait d'abord régler le problème de la sécurité. Le visage d'Abou Mazzeh reflétait une joie de plus en plus féroce; la mission qui lui était confiée était d'une tout autre importance qu'une simple répression d'ouvriers. Abou Arz fit un signe de tête en direction d'Abd as-Salam. - C'est le serpent des musulmans, lui dit-il de sa voix nasillarde. Chasse-le en premier, puis attaque-toi aux grévistes! Abou Mazzeh descendit dans la rue relnplie d'une foule dense. Nous étions tous échauffés, Abd as-Salam, Kalnal ad-Dourzi, Abou al-Machareq, Taqiy ad-Dine, le triste Boutross al-Ahmar et moi-même. Nous tenions à ce que la grève fût un succès afin de faire croire que le hold-up n'était pas de notre fait. Nous voulions également que notre soutien aux grévistes sonnât comme un défi aux oreilles d'Abou Mazzeh et d'Abou Arz. Chose qui fit trembler le premier et reculer le deuxième. Le patron vint négocier.

- Je vous permettrai de reprendre votre travail, dit-il aux ouvriers, à condition que vous renonciez à vos revendications. Chacun d'entre vous recevra une grande boîte de biscuits salés, c'est tout ce que je peux faire pour vous. Considérez-vous comme privilégiés!
-

Non! hurlèrent les malheureux ouvriers d'une seule voix.

Et la grève ne fut pas suspendue. Abou Arz passa un coup de fil en France pour faire savoir qu'il craignait que les grévistes de l'usine n'en veuillent à sa peau. Quelques jours plus tard, Abou Arz partit à Jounié. Nous savions qu'une importante cargaison d'armes devait arriver sur un bateau français et que Bernadette serait forcément dans les parages. - Bernadette est en danger, ma cousine, ma sœur, mon espoir, mon espoir, dit Boutross al-Ahmar en chuintant à Abd as-Salam, d'un ton inquiet. As-tu oublié Bernadette? - Je sais qu'elle est en danger, répondit-il, et je ne l'ai pas oubliée. - Il est de ton devoir de la délivrer. - C'est impossible. - Qu'est-ce que tu dis! ? - Dans les conditions présentes, il est impossible de la délivrer. Boutross al-Ahmar se mit en colère. Si nous ne faisions rien pour délivrer sa cousine, il nous laisserait tomber, il dénoncerait le commandant palestinien que nous aimions tous. Nous nous mîmes alors à réfléchir au meilleur moyen de pénétrer dans le bateau français et de libérer Bernadette. Abd as-Salam alla voir son supérieur Abou ad-Damim, qui était à l'image de son nom, « damim », c'est-à-dire laid. Ille trouva sur le balcon, en train de menacer de son arme les voisins. Il était vraiment laid et incontournablement détestable. - Je suis le plus beau des révolutionnaires, je suis le plus beau des révolutionnaires, criait-il de sa voix enrouée. Je suis le dieu de Beyrouth! Je suis le dieu de tout le Liban! Tous à mes pieds! V ous, vos femmes, vos filles! Tous à mes pieds, nom de Dieu! À mon derrière! AAAAAAAAAAAAA MOOOOOOOOOOO DEEEEEERlEEEEEEEEEEEEEEEEEERE! Il tira à l'aveuglette; des cris parvinrent des autres balcons. Nous attrapâmes Abou ad-Damim par le bras et le fimes entrer. Lui 28

continuait à injurier grossièrement les voisins. Il était drogué. Trois putains parmi les plus belles de Beyrouth étaient chez lui. Il avoua qu'il commençait à en avoir marre de coucher avec les putes de tante Mariam. Il voulait des vierges qu'il dépucellerait lui-même. - Les putes, comme les vierges que tu espères dépuceler, toutes ces filles appartiennent à tante Mariam, si tu veux savoir, lui rétorqua Abd as-Salam. - Alors qu'est-ce que tu attends pour baiser le dieu de tante Mariam et me donner satisfaction? s'écria le chef des résistants palestiniens.
-

Je veux que tu me prêtes tes putains pour cette nuit, et moi, je

t'amènerai toutes les pucelles de Beyrouth sans avoir recours à cette salope de tante Mariam. Nous savions qu'Abd as-Salam n'était pas sincère en disant cela, qu'il respectait notre tante. Il mij otait quelque chose, c'était là sa façon de faire. Abou ad-Damim l'embrassa sur le front et ordonna à ses prostituées de l'accompagner. C'est à ce moment qu'arrivèrent les frères jumeaux, Moustapha et Moustapha. Ces deux-là étaient contre toute ingérence dans les affaires libanaises. Pour eux, le Liban n'était qu'une base pour libérer la Palestine et mener les actions contre l'occupant et colonisateur israélien. Abd as-Salam leur dit que ces putes allaient l'aider à libérer Bernadette. Moustapha et Moustapha, ou M & M, comme on avait l'habitude de les appeler, opposèrent un refus catégorique. Des putes pour libérer Jérusalem, oui, mais Bernadette, pour eux, c'était un problème purement libanais. Aux Libanais de le régler. Ils claquèrent la porte en jurant de tout détruire sur nos têtes si jamais ils apprenaient que Bernadette avait été libérée grâce à nous. - Moustapha et Moustapha, bon sang, c'est ma fiancée, marmonna Abd as-Salam derrière eux. - On s'en fout! répliquèrent-ils, hargneux. La Palestine! Seule compte la Palestine! La Palestine, la Palestine, répétèrent-ils comme pour nous faire entrer un mot d'ordre dans la tête. Abou ad-Damim était affalé sur un fauteuil, bras ballants et langue pendue comme un chien. L'incrédulité et l'aversion se lisaient tour à tour sur son visage. Lorsque M & M furent partis, il jura qu'un jour il les massacrerait de ses propres mains. Il fit savoir

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à Abd as-Salam que malgré tous les « M » du monde, il devrait lui amener une vierge à dépuceler. - Je t'en prie, Salam Sallem ! supplia-t-il en trébuchant sur le prénom trop long et trop fatigant à prononcer pour lui. Il mit ses Mercedes à notre disposition et nous fit partir avec ses putes. - Je veux encore trois ou quatre belles putains comme vous,
leur dit Abd as-SalalTI. Je vous payerai en dollars et je serai généreux. Les putains, et surtout les belles putains, c'était l'affaire de tante Mariam. Nous les emmenâmes dans notre quartier, pour voir notre tante. Quelques minutes plus tard, notre cortège de Mercedes prit la direction de Jounié avec la «marchandise» voulue et la bénédiction de tante Mariam.
-

Nous allons distraire les marins avec les putes, dit le

commandant palestinien à Boutross al-Ahmar, afin de pouvoir monter dans le bateau. J'espère que Bernadette s'y trouve toujours. - Tu n'es pas sûr que Bernadette soit sur le bateau? s'emporta Boutross.
-

Abou Arz est malin!

AI-Ahmar se frappa les joues des deux mains. Il avait peur de risquer la vie des prostituées.
-

Si une fille ou deux trouvent la mort, lui murmura Abd as-

Salam à l'oreille, ce n'est pas grave, ce ne sont que des putes! Le ciel était sombre, nuageux. L'humidité rampait telle une bête féroce dévorant la nuit. Abd as-Salam découvrit les seins des putains, puis leurs cuisses, leurs fesses. Elles riaient tout en claquant des dents de froid. Il leur répétait qu'elles seraient payées en dollars, beaucoup de dollars, à condition qu'elles arrivent à monter à bord. Nous les laissâmes sur le quai et allâmes nous poster aux aguets. Les prostituées pénétrèrent dans le navire sans difficulté. La musique ne tarda pas à se faire entendre, entremêlée de rires obscènes. C'était à nous d'agir. Nous nous glissâmes dans les coursives du bateau à la recherche de Bernadette que nous trouvâmes, nue, sous l'énorme corps du capitaine. Abd as-Salam voulait le tuer sur-le-champ, Boutross al-Ahmar l'en empêcha. Il se 30