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Biographie d'un désert

De
347 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
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EAN13 : 9782296297319
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BIOGRAPHIE

D'UN DÉSERT Le Sahara

Pierre Rognon

BIOGRAPHIE D'UN DÉSERT Le Sahara

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

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Librairie Plon, 1989.

1994 ISBN: 2-7384-2954-9

@ L'Harmattan.

Avant-propos

Lorsque j'ai découvert le Sahara pour la première fois, en 1953, sur le piedmont de l'Aurès, ce désert avait encore l'attrait de l'inconnu. Les liaisons par la piste, et même par avion, étaient lentes, difficiles et épisodiques. Pour la plupart de leurs missions d'exploration, Émile Félix Gautier, Théodore Monod ou Robert Capot- Rey avaient utilisé le chameau ou de vieux Dodges militaires. Leurs travaux montraient, de manière très fragmentaire, l'extrême diversité des paysages et des adaptations de la vie à ces milieux inhospitaliers. Même la cartographie du Sahara était à peine ébauchée, souvent sous la forme de cartes méharistes levées au sol sans réseau géodésique et sans photographies aériennes. Pour nous, génération de l'après-guerre, la recherche saharienne représentait donc l'espoir de nombreuses découvertes inédites dans tous les domaines scientifiques. En 1953, les Presses Universitaires de France publiaient la première synthèse sur le Sahara dans laquelle le professeur R. Capot-Rey rassemblait l'essentiel de ses enseignements, que j'avais suivis avec enthousiasme à l'université d'Alger. Ce livre exposait avec précision les grands problèmes à résoudre à l'avenir et il est encore la meilleure référence pour apprécier le formidable essor qu'a connu la recherche saharienne au cours des trente-cinq dernières années. Aujourd'hui l'accès du Sahara est facilité par de nombreuses routes goudronnées, des liaisons aériennes fréquentes et l'utilisation de véhicules tout terrain fiables. Le désert a été parcouru en tous sens par les géologues pétroliers, les chercheurs et même les touristes hors piste. Une quarantaine d'agences de voyages proposent des circuits organisés, insolites 7

BIOGRAPHIE D'UN DÉSERT ou sportifs, pour le seul Sahara francophone. Le désert n'est plus une terre inconnue, même pour le grand public. Les connaissances acquises ont dépassé tout ce que nous pouvions espérer en 1953, avec le développement fantastique des nouvelles méthodes analytiques. Pourtant, ma fascination pour le Sahara ne s'est pas relâchée car cette accumulation de données pose des problèmes de plus en plus fondamentaux. Comparé aux autres déserts de notre planète, le Sahara, le plus vaste et le plus accentué, dégage en effet une impression de perfection, qui est encore amplifiée si on le replace dans la longue histoire des déserts au cours du passé géologique. Pour expliquer son évolution et son originalité actuelle, il faut envisager un exceptionnel concours de circonstances, étant donné la complexité des mécanismes qui sont intervenus dans l'élaboration de cette véritable œuvre d'art de la Nature. J'ai rassemblé dans ce livre les réflexions accumulées au cours de plus de trente années de recherches sahariennes. Mais le Sahara n'est qu'un exemple de ces chefs-d'œuvre naturels. Les progrès des sciences de la Terre ont atteint aujourd'hui un niveau suffisant pour que d'autres démarches du même genre puissent être faites à propos de l'Antarctique ou de la forêt amazonienne, par exemple. Une réflexion de plus en plus globale est en effet possible sur l'organisation des grandes régions naturelles de notre Globe et la complexité des mécanismes qui en maintiennent l'équilibre. L'apparition des images de la Terre, prises par les satellites géostationnaires à 36000 kilomètres du sol, n'a fait qu'accélérer cette vision nouvelle. Mais ces vues de l'espace ne représentent qu'un simple arrêt sur image dans le déroulement d'un film dont la durée se compte en millions d'années et que les géologues s'efforcent de reconstituer. Pour comprendre ces chefs-d'œuvre naturels, il est en effet nécessaire de combiner l'espace et le temps. Sur ces instantanés à l'échelle géologique que sont les images de satellites, le Sahara apparaît déjà comme un des éléments caractéristiques de la physionomie de notre planète: une grande tache blanche ou jaune pâle, soulignée par le bleu de l'Océan ou l'écrin ouaté des masses nuageuses. Les contours de cette tache se modifient au gré des jours, un peu comme le fameux œil de la planète Jupiter, mais elle est toujours présente. Étendu sur près de 4800 kilomètres d'ouest en est et I 600 à 2000 kilomètres du nord au sud - soit près de 8 millions de kilomètres carrés -, le Sahara ne peut pas passer inaperçu. Il est, de loin, le plus vaste espace de terres arides d'un seul tenant et s'étend sur toute 8

Avant-propos

la largeur de l' Mrique, de l'Atlantique à la mer Rouge. Il représente entre le quart et le cinquième de la superficie des déserts du Globe, et plus encore si on y ajoutait l'Arabie, aujourd'hui séparée du Sahara dont elle était encore solidaire il y a moins de 25 millions d'années. Pour écrire la biographie d'une personnalité aussi importante que le Sahara, il faut rechercher dans son passé géologique toutes les archives permettant de reconstituer ses antécédents, mais aussi s'interroger sur les mécanismes qui expliquent son comportement actuel. Il faut, en quelque sorte, établir à la fois sa fiche signalétique et son curriculum vitae. Étant donné la taille de ce désert et la complexité de son histoire, ce dossier a été long à constituer et il manque encore beaucoup de pièces pour le compléter. La nécessité de coordonner les premières découvertes scientifiques s'est fait sentir juste avant la Seconde Guerre mondiale, lorsque ont été créés, presque simultanément, deux instituts de recherches à la périphérie du Sahara, qui ont joué un rôle essentiel dans cet inventaire scientifique. L'Institut français d'Mrique Noire (IFAN) a été créé à Dakar, en 1938, sous la responsabilité du professeur Théodore Monod. Inspiré de l'exemple du Muséum national d'Histoire naturelle de Paris, l'IF AN regroupait des spécialités jusque-là très négligées en Mrique de l'Ouest: botanique, zoologie, entomologie, biologie marine et lacustre, géographie physique, préhistoire, etc. Cet institut avait une double mission. D'une part, rassembler la documentation scientifique sur l'Ouest africain dans une bibliothèque accessible à tous les chercheurs. D'autre part, orienter des recherches poursuivies jusque-là sans plan ni méthode, en créant à Dakar un institut fédéral (qui a été par la suite associé à l'Université lors de la création du campus de Dakar-Fann) et des centres locaux dans chacun des territoires de l'ancienne AOF, souvent en collaboration avec l'Office de Recherche scientifique et technique d'Outre-Mer (ORSIDM), organisme métropolitain, créé à la même époque. L'IFAN et l'ORSIDM ont réalisé une œuvre considérable dans l'inventaire des milieux naturels tropicaux, l'IF AN se spécialisant surtout dans l'étude des êtres vivants, en relation avec la spécialité de son directeur, et l'ORSIDM dans les recherches hydrologiques et pédologiques en vue d'applications à l'aménagement. Les résultats de ces recherches ont été publiés dans deux séries de volumes, les Bulletins de 1'[FAN et les Cahiers de !'ORSTOM, qui réunissent les connaissances fondamentales sur la partie du Sahara sous influence tropicale. L'Institut de Recherches sahariennes (IRS), créé à Alger, a été 9

BIOGRAPHIE D'UN DÉSERT dirigé à partir de 1937 par le professeur René Maire, qui avait participé en tant que botaniste à l'exploration scientifique du Hoggar dès 1928. Puis, après la guerre, la direction en fut confiée au professeur Robert Capot-Rey qui l'a animé jusqu'à sa retraite. L'IRS avait pour but de réunir les spécialistes de toutes les disciplines concernées par l'exploration du Sahara et appartenant aux quatre facultés de l'université d'Alger. Une vraie révolution dans un monde aussi cloisonné! Les débuts ont été difficiles pendant la Seconde Guerre mondiale et les premières missions se sont limitées à la « proche banlieue» du Sahara: piedmont de l'Atlas et Mzab en 1939, Erg Occidental en 1941-1943. Mais dès le retour de la paix, l'IRS a lancé ses premières grandes explorations pluridisciplinaires au Fezzan, sous administration française à l'époque. Toutes les disciplines étaient représentées depuis la linguistique jusqu'à la zoologie ou la météorologie, car tout était à découvrir, par des levés topographiques ou géologiques, des inventaires botaniques, zoologiques ou préhistoriques, etc. Pour la première traversée à chameau de l'erg de Mourzouk, l'itinéraire a été tracé sur une carte au 1/2000000 sur laquelle la position des oueds était très approximative et la longueur du massif dunaire exagérée d'une cinquantaine de kilomètres! Il a fallu cinq semaines de marche d'approche pour passer treize jours dans la région totalement inconnue d'Anaï. Ainsi était lancée la tradition des grandes missions de botanistes au Hoggar, au Tibesti ou au Tassili des A.ijers, de préhistoriens au Mouydir et au Hoggar, de zoologistes dans les Tassilis, de géomorphologues (qui étudient l'évolution actuelle et passée des reliefs) au Hoggar, ou de pédologues au Sahara septentrional et central. En 1959-1960, les chercheurs de l'IRS ont participé activement aux deux raids scientifiques interdisciplinaires des missions Berliet avec des moyens techniques peu communs: gros camions, hélicoptère, radio, etc. En février 1961, l'IRS a organisé avec le CNRS une mission encore plus sophistiquée aux confins de l'Algérie et de la Mauritanie en utilisant les moindres aérodromes de fortune où pouvait se poser un avion rempli de scientifiques et affrété pour deux semaines avec toute une infrastructure de voitures tout terrain au sol. Entré à l'IRS en 1956 à la suite de ma nomination à un poste d'assistant à l'université d'Alger, j'ai eu la chance d'apprendre mon métier de chercheur dans cette ambiance exaltante. L'IRS devint ainsi, peu à peu, un lieu de rencontres et de discussions pour tous les Sahariens. A cette époque, les spécialités 10

Avant-propos

se recouvraient: un géologue n'hésitait pas à rapporter des observations sur le climat ou l'hydrologie ou un préhistorien à émettre des hypothèses sur les paléoclimats. Je me souviens encore de ma confusion un jour où, dans une de ces discussions, j'avais fait état du curieux comportement des scorpions qui, après un vol important de criquets, étaient sortis précipitamment de leur trou, en plein jour, pour foncer sur la masse des criquets posés au sol puis étaient retournés avec leur proie, tout aussi vite, dans leur trou. J'avais trouvé ce ballet assez étonnant, sans plus. Or j'ai été assailli de questions par mes collègues entomologistes auxquels il m'était impossible de répondre. En effet, les scorpions sont des prédateurs essentiellement nocturnes et le comportement que je décrivais, tout à fait exceptionnel, était dû sans doute à la longue période de sécheresse qui avait précédé et qui les avait contraints à un jeûne prolongé. J'ai toujours gardé à l'esprit les questions de mes collègues, mais je n'ai jamais eu l'occasion d'observer à nouveau ce phénomène. Les travaux des chercheurs de l'IRS se concrétisaient aussi par l'élaboration d'une bibliographie annuelle sur le Sahara, puis de comptes rendus d'ouvrages et surtout par la publication des tomes successifs des Travaux de l'IRS et des Mémoires qui ont été la base de la documentation générale sur le Sahara. En 1950 était lancé aussi un Bulletin de Liaison Saharienne dans lequel toute personne intéressée par la découverte du Sahara, depuis les officiers jusqu'aux instituteurs, pouvait signaler les crues des oueds, les migrations des oiseaux ou les tempêtes de sable exceptionnelles. Cet essor de l'IRS et cette floraison de publications ne peuvent être séparés des événements qui se déroulaient en Algérie depuis 1954. Ceux-ci ont indirectement favorisé le déplacement des recherches vers le Sahara plus calme. Mais en 1961-1962, l'équipe de chercheurs de l'IRS perdait la plupart de ses membres, parfois tragiquement disparus (comme l'hydrologue C. Medinger ou l'hydrogéologue A. Cornet) ou rentrés en France durant l'été 1962. Robert Capot-Rey ne voulait pas croire à l'effondrement de son œuvre. Tel un capitaine dans la tempête, il chercha à maintenir ce qui pouvait être sauvé, malgré des moyens très réduits. Il travailla sur documents, faute de pouvoir continuer les recherches de terrain qui avaient été sa passion. En 1966, il prenait sa retraite et transmettait l'héritage à Gabriel Camps, un préhistorien de l'équipe, qui assura encore quelques missions et la publication des Travaux jusqu'en 1968. Au Sahara même, deux centres de recherches installés par des

Il

BIOGRAPHIE

D'UN DÉSERT

équipes parisienne et berlinoise ont également dû cesser plus ou moins leurs activités vers cette même époque. Le laboratoire de Beni-Abbès, fondé par N. Menchikoff dans la vallée de la Saoura pour l'étude de la flore et de la faune sahariennes, a longtemps servi de base pour les missions des préhistoriens et géologues parisiens, en particulier de l'équipe d'Henriette Alimen qui a joué un rôle important dans les premières recherches sur la préhistoire du Sahara septentrional. Ce laboratoire a ensuite été rattaché au Centre de Recherches sur les Zones arides (CRZA), dirigé par J. Marçais. Cet organisme, doté de gros moyens, a permis la réalisation d'études géologiques à l'échelle régionale et la publication de monographies sous forme de luxueux mémoires sur l'Atakor, la Saoura, ou le Nord-Est du Sahara algéro-tunisien, jusqu'en 1975. Il ouvrait ainsi la voie vers des recherches plus approfondies, mais aussi plus localisées, qui allaient se développer au cours des années soixante-dix et quatre-vingt en relation avec l'éclatement politique du Sahara. Le centre de recherches de l'université libre de Berlin, établi à Bardai au Tibesti à partir de 1965, a contribué à faire connaître les régions aux confins de la Libye, du Tchad et du Niger par toute une série de travaux interdisciplinaires de géologues, géomorphologues, préhistoriens et climatologues dans la même tradition que l'IRS ou l'IFAN. Mais, malgré la ténacité et le courage de l'équipe allemande du professeur Hôvermann, ce centre a dû fermer en 1976 devant l'insécurité grandissante. Ainsi, au début des années soixante-dix, toutes ces équipes qui avaient participé à l'inventaire du Sahara, considéré comme une entité naturelle, disparaissaient les unes après les autres. En 1976 pourtant, le Centre national de la Recherche scientifique m'a confié la responsabilité d'une équipe sur le thème « Paléoclimats et paléoenvironnements en régions arides» (ERA 684, puis UA 722), qui a poursuivi, dans ce même esprit, les recherches sur les variations climatiques du Sahara. Mais dans l'ensemble, l'étude du désert actuel et de son passé géologique a éclaté entre de multiples organismes travaillant à l'échelle restreinte de tel ou tel État, souvent à partir d'universités nationales, comme Dakar, Niamey, Tunis ou Le Caire. D'autres laboratoires, comme celui de géologie du Quaternaire de Marseille, dirigé successivement par Hugues Faure, puis par Claude Hillaire-Marcel, comptent quelques chercheurs spécialisés dans l'étude du désert, mais dans le cadre de programmes où le Sahara n'est qu'un objectif parmi d'autres. 12

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Première partie

UN COLOSSE AUX PIEDS D'ARGILE

Lorsqu'un objet atteint un haut degré de qualité ou de familiarité, son nom propre, tel Frigidaire, vélo Solex ou Walkman, tend à supplanter le nom commun. Ainsi le Sahara exerce une telle fascination que lorsqu'on parle de désert, on pense presque. toujours au Sahara. A quoi tient un tel privilège? A l'immensité de ses espaces vides et plats? Comme les nomades indifférents aux frontières, on y circule en effet sans contrainte pour la chasse à courre en Land Rover (qui a hélas décimé la faune), pour la guerre (les offensives éclair des blindés de Rommel, de Montgomery ou de Leclerc), pour les relations économiques (les missions Berliet) et, depuis peu, pour les rallyes automobiles. A son extrême aridité? On affronte ces pays de la soif pour vaincre la peur du risque, comme les alpinistes se mesurent avec une paroi rocheuse. D'autres y recherchent une occasion d'aventure et de dépassement de soi, comme les marcheurs solitaires, les skieurs sur dunes, les véliplanchistes sur roulette ou les conducteurs de chars à voile. D'autres enfin sont attirés dans ces espaces vides par l'intensité de leur solitude qui favorise la vie contemplative, comme les Frères de Foucauld ou la confrérie des Almorades. Aux mystères des civilisations disparues? On pense, en les mélangeant parfois, aux évocations imaginaires de l'Atlantide et d'Antinea par Pierre Benoit et aux témoignages authentiques comme les fresques rupestres du Tassili des A.üers. Ces trois raisons recouvrent assez bien l'extrême originalité du Sahara: un désert démesuré, qui oppose un véritable défi à l'existence des êtres vivants, mais qui a été un très vieux foyer de civilisations préhistoriques. 17

Chapitre 1

Un désert exceptionnel

Il existe une grande variété de régions que l'on qualifie de désertiques. Selon la définition la plus couramment admise aujourd'hui, un désert est une région où l'eau à l'état liquide est rare ou quasiment absente. Cette notion, imposée progressivement par les climatologues et les écologistes, s'est substituée au sens primitif du mot qui, au Moyen Age et à l'époque classique, signifiait un espace sans population et parfois sans vie. Dans ce sens biologique, le Sahara n'est pas un désert absolu puisque, même dans ses parties les plus arides, on peut rencontrer des êtres vivants microscopiques (des bactéries par exemple) ou très mobiles (oiseaux migrateurs, antilopes Addax). Les déserts polaires sont bien plus dépourvus de vie que le Sahara... Enfin, il existe un troisième type de déserts, révélé par l'exploration du système solaire: les déserts minéraux.
Une forte personnalité

Les déserts où l'eau disponible se révèle insuffisante pour assurer le développement normal de la vie sont des déserts d'origine climatique. Ces déserts couvrent 34 % environ des terres émergées non englacées (calottes glaciaires exclues). Dans cette catégorie des déserts au sens habituel, le Sahara fait partie d'une grande diagonale de régions arides qui, à travers le Moyen-Orient et l'Asie centrale, s'étend de l'Atlantique à la Chine et relie des déserts chauds tropicaux (comme le Sahara) à des semi-déserts continentaux, souvent tempérés ou froids (comme le désert de 18

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BIOGRAPHIE D'UN DÉSERT Gobi). Cet ensemble de régions arides se situe au milieu du plus vaste domaine continental représenté par l'Mrique, l'Europe et l'Asie. Pourtant, c'est dans I'hémisphère Sud, plus océanique, que se trouvent à la fois le second désert par la superficie (le désert australien, le plus comparable au Sahara, mais moins étendu et moins aride) et les déserts littoraux chilo-péruvien et namibien qui disputent au Sahara les records d'aridité. La plupart de ces déserts s'expliquent par des causes simples: écran montagneux, forte continentalité, proximité de courants océaniques froids ou encore position en latitude sous l'un des deux tropiques. Seul le Sahara réunit toutes les variétés de déserts connues, à l'exception des déserts les plus froids de l'Asie centrale. Toutes ces variétés sont rassemblées en un ensemble unique, parfaitement structuré, avec au centre des noyaux où l'aridité est presque absolue et tout autour des auréoles de moins en moins arides. Cet ensemble englobe aussi bien des montagnes de 2 à 3000 mètres, comme le Hoggar ou le TIbesti, que les côtes de l'Atlantique (sur plus de 1500 kilomètres du nord au sud), de la Méditerranée orientale ou de la mer Rouge. Il s'étend même aux îles proches, comme les Canaries orientales ou les îles du CapVert. Ce vaste domaine de terres déshydratées est pourtant sous la dépendance de mécanismes purement atmosphériques. De vastes cellules de hautes pressions permanentes engendrent des vents chauds et secs (l'harmattan, le khamsin, le sirocco, etc.) qui repoussent de toutes parts les arrivées d'air humide. Ces anticyclones assurent ainsi l'existence de la tâche claire aux contours fluctuants qu'on observe depuis l'Espace. Celle-ci se maintient au gré des saisons, mais elle existait bien avant l'apparition des satellites. Elle s'est maintenue aussi à l'échelle des temps géologiques, au moins au cours des derniers millénaires. Dans les régions polaires, l'eau n'est pas évaporée comme au Sahara. Elle est même surabondante, mais sous forme de glace, donc inutilisable pour les êtres vivants. Dans l'Antarctique par exemple, l'accumulation continue de la glace a abouti à l'édification d'une calotte glaciaire (ou inlandsis), épaisse de 3 à 4000 mètres, au centre de laquelle règne un véritable désert au sens climatique. Il y tombe, chaque année, l'équivalent de 5 millimètres d'eau en moyenne, aussi peu qu'au Tanezrouft au cœur du Sahara! Les mécanismes de cette aridité présentent d'étranges ressemblances avec ceux du Sahara. La glace, en effet, renvoie comme un miroir l'essentiel des radiations solaires vers la haute atmosphère 20

Un désert exceptionnel

et l'air est en permanence refroidi à son contact. Cet air plus dense s'accumule en vastes cellules de hautes pressions qui émettent des vents froids, permanents et très secs jusqu'à la périphérie de l'inlandsis. Comme l'harmattan ou le sirocco sahariens, ces blizzards étendent ainsi l'influence desséchante du désert froid jusqu'aux limites du continent Antarctique. Cette structure atmosphérique analogue explique l'extension considérable de ces deux déserts (13 millions de kilomètres carrés pour l'Antarctique, 8 millions pour le Sahara) et leur emprise sur les reliefs ou les littoraux à l'échelle de tout un continent. Dans l'Antarctique, cette aridité, associée à des froids extrêmes ( - 30 à-50°C), est plus efficace que les chaleurs extrêmes ( + 30 à + 50°C) du Sahara, et elle exclut pratiquement toute vie à sa surface. Ces deux déserts se ressemblent étrangement dans cette compétition pour éliminer les êtres vivants, soit par l'extrême aridité, soit par la rigueur des températures. Mais dans l'Antarctique, les deux sens successifs du mot désert (biologique et climatique) se rejoignent pour faire de ce continent le désert le plus absolu de la Terre. La notion de désert est souvent associée aussi à celle de paysages où apparaissent les roches: «Au Sahara, la planète est véritablement à nu et même davantage: elle n'a plus de peau, on lui voit les os... c'est-à-dire la roche en place» (Th. Monod). Dans ce domaine, le Sahara se diff~rencie complètement des déserts glacés et peut être comparé aux déserts minéraux du système solaire. Les images du sol de Mars ou de la Lune ont montré des couvertures de blocs de quelques décimètres de diamètre, posés sur des débris plus fins, tout à fait analogues aux regs caillouteux sahariens. Au Sahara, le Ténéré, le Tanezrouft ou le désert libycoégyptien sont des étendues quasi planes de 260000 à 880000 kilomètres carrés (0,5 à 1,5 fois la France!) qui, seules, pourraient rivaliser avec les mers peu cratérisées de la Lune (la Mare Serenitatis a un diamètre d'environ 500 kilomètres). La comparaison avec les déserts de Mars (étendus à l'ensemble d'une planète!) montre deux autres points communs entre ces déserts minéraux. D'une part, comme l'ont montré les vues prises en orbite par Mariner 9 ou Viking, il existe sur Mars des reliefs façonnés par le vent et des accumulations de fins débris d'origine éolienne. En été, des tempêtes de poussière peuvent s'étendre à tout l'hémisphère Sud et Mariner 9 a même observé une tempête qui a probablement affecté l'ensemble de la planète. A son échelle plus réduite, le Sahara serait pourtant le meilleur champ d'expéri21

BIOGRAPHIE

D'UN DÉSERT

mentation pour la future exploration de Mars. D'autre part, il existe dans les plaines de l'hémisphère Nord de Mars des chenaux, parfois organisés en réseau hydrographique, mais qui se perdent après quelques dizaines de kilomètres. Leur localisation sur les portions les plus cratérisées de la Planète fait remonter cette ébauche d'organisation hydrographique au-delà de 600 millions d'années. Elle a été stoppée alors par la disparition du fluide (probablement de l'eau) responsable de ces entailles. Au Sahara aussi l'hydrographie tend à se désorganiser et disparaît dans les régions les plus arides. Mais cette désorganisation est très récente, contemporaine de l'installation du désert, après un fonctionnement prolongé des cours d'eau pendant des dizaines de millions d'années. Ainsi, au sein de la grande famille des déserts, le Sahara est le plus évolué parmi les déserts « climatiques ». Il présente un degré d'organisation qui atteint presque celui de l'Antarctique, son grand rival parmi les déserts de glace. Enfin il se rapproche même, par certains traits, les déserts extraterrestres connus à ce jour...
Un défi à la vie Les déserts, chauds ou froids, sont les derniers bastions de résistance à la propagation de la vie sur les terres émergées. Depuis leur sortie des océans, il y a environ 400 millions d'années, les êtres vivants se sont progressivement adaptés à des espaces où l'eau était de moins en moins abondante. Mais cette adaptation atteint ses limites dans les milieux hyper-arides, presque aseptiques, des tanezroufls où les rares bactéries présentes ne parviennent même pas à assurer la putréfaction des cadavres. Dans ces cas extrêmes, on est loin de la profusion de vie, surtout nocturne, des « déserts vivants» du Sud-Ouest des États- Unis, si bien décrits dans le célèbre film de Walt Disney. Certains auteurs, très exigeants sur la qualité de l'aridité, regrettent d'ailleurs que le mot désert reste aussi ambigu et désigne aussi bien des régions hyper-arides où le paysage est presque lunaire que des déserts atténués couverts de buissons et d'arbustes comme le Sud-Ouest des États-Unis ou l'Australie. Il est difficile de «se résigner à l'imprécision et accepter qu'un seul mot s'applique au Tanezrouft et au Kalahari qui est tout plein d'arbres» (Théodore Monod). Mais l'originalité du Sahara est précisément d'offrir la gamme la plus étendue de cas où se poursuit cette lutte incessante entre l'aridité et la vie. Au cours de leur longue confrontation avec l'aridité, les êtres

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Un désert exceptionnel

vivants ont eu le temps de mettre au point des stratégies d'une extrême ingéniosité qui excitent la curiosité des naturalistes. Mais cette lutte n'est pas statique; elle se traduit par de brusques avancées des êtres vivants lors des années favorables (ou lors des périodes pluviales, à l'échelle géologique), suivies de brusques hécatombes. Cette gigantesque partie d'échecs se traduit, pour chaque espèce animale ou végétale, par la conquête ou la perte de telle mare permanente ou de tel îlot montagnard qui servira de refuge lors des retraites ou de tête de pont lorsque viendra le temps de la reconquête. Chaque espèce s'adapte en fonction de sa «plasticité », mais aussi des associations biologiques dans lesquelles elle peut s'incorporer. Il en résulte, pour chaque désert, une mosaïque originale où interviennent les variations du climat, le stock d'espèces animales ou végétales présentes à la périphérie du désert, le nombre des refuges potentiels, etc. Cette diversité contribue beaucoup à définir la spécificité - on serait tenté de dire la personnalité - de chaque désert. Le règne végétal est le plus affecté par l'accroissement de l'aridité à cause de l'immobilité de la plante qui doit subir intégralement les conditions du désert. L'exploration botanique du Sahara n'est pas achevée mais, à partir des travaux de R. Maire, P. Ozenda, C. Sauvage, P. Quezel, P. Guinet, H.N. Le Houerrou etc., on comprend bien comment s'est constituée la flore saharienne. Ses espèces proviennent de deux grands empires floristiques, « paléo-arctique » du côté de la Méditerranée et « soudanodeccanien » au sud. Ainsi, la proportion d'espèces de graminées connues dans le Midi de la France et rencontrées au Sahara septentrional et central est d'environ 35 %, elle n'est plus que de 22 % au TIbesti et de 6 % en Mauritanie. A côté de ces espèces particulièrement plastiques, d'autres espèces, ou même des genres ou des familles, ont donné naissance à des variétés endémiques, procédé classique de la Nature chaque fois qu'un biotope, insulaire ou montagnard, est soumis à un très long isolement. A partir des flores limitrophes, s'est ainsi constitué un empire autonome, appelé saharo-sindien parce qu'il s'étend jusqu'au désert du Sind (au Pakistan) sur la diagonale des déserts afro-asiatiques. La plupart des familles floristiques extérieures y sont représentées par un ou deux genres, parmi les plus plastiques, qui eux-mêmes ont donné naissance à une ou deux espèces endémiques. Or la flore saharienne ne contient qu'environ 1000 espèces sur les 1500 recensées dans le 23

BIOGRAPHIE D'UN DÉSERT domaine saharo-sindien. Certaines espèces sont propres au Sahara et absentes en Asie, d'autres sont plus localisées encore au Sahara occidental ou au Sahara oriental. En 1958, Paul Ozenda avait recensé 162 espèces endémiques au Sahara septentrional et central sur 650, soit une proportion élevée de 25 % du total. Par suite d'un isolement extrême dans des sites refuges, certaines endémiques ne subsistent qu'au Tibesti et au Hoggar (une vingtaine), dans le Sud oranais (deux) et ont même parfois une aire de distribution ne couvrant que quelques dizaines de kilomètres carrés. Cette importance de l'endémisme au Sahara est un des arguments de poids en faveur de l'ancienneté du désert. En effet, les botanistes pensent que ces adaptations exigent un certain temps, mais aucune évaluation des durées nécessaires n'a pu être faite jusqu'ici. Certaines espèces subsistent dans des refuges très spécifiques comme ces «bonsaïs géants» que sont les quelques centaines de cyprès du Tassili ou les oliviers du Hoggar à plus de 1800 mètres d'altitude. Certaines restent identiques aux espèces de la périphérie, comme ces derniers pistachiers, bien en feuilles sur de très vieux troncs, que j'ai eu la chance de découvrir, en 1959, avec G. Barrère, dans les vallées du flanc ouest du Tahat, le sommet du Hoggar. Ces arbres, probablement disparus aujourd'hui, étaient à plus de 1500 kilomètres des peuplements du piedmont de l'Atlas. Mais lorsqu'on les étudie de près, on s'aperçoit que ces espèces présentent souvent des caractères endémiques. Ainsi, l'olivier réfugié sur les sommets du Hoggar, de l'Aïr et du jebel Marra est différent par la forme de ses feuilles, fleurs, pollens et fruits ainsi que par la structure de son bois et de ses tissus foliaires, de l'olivier européen ou maghrébin. Mais comment s'est faite sa diffusion, nécessairement lente en raison du poids de ses graines (olives)? Combien de temps a-t-il fallu pour qu'apparaissent ces traits endémiques? Ces arbres, très vieux et souvent isolés, sont incapables de se reproduire sous les conditions climatiques actuelles, même s'ils produisent encore des graines. Déjà l'existence récente du cyprès au Hoggar n'a pu être confirmée que par la découverte d'un ou deux troncs morts dans l'oued Tin Tarabine. Ces espèces, après une longue survie, semblent être appelées à disparaître. On pourrait en conclure à une accentuation actuelle de l'aridité qui menacerait même ces refuges traditionnels. En fait, ils succombent sous l'effet croissant des destructions anthropiques, qui s'ajoutent à l'aridification du climat: un facteur nouveau qui bouleverse désormais les rapports de force entre l'aridité et la vie. 24

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Le résultat de cette lutte implacable contre l'aridité est un net appauvrissement en espèces de la flore saharienne et, par conséquent, une grande monotonie des couverts végétaux. Plus de 35 à 40 % des espèces sont des graminées, des légumineuses ou des composées. Si on regroupe les espèces spontanées venues de l'extérieur ou endémiques, leur nombre est d'environ 500 pour le Nord-Sahara et 1000 à 1200 pour l'ensemble du désert: à peine celui des espèces du seul Bassin parisien! Pour une superficie de 10000 kilomètres carrés, on recense en moyenne 150 espèces au Sahara contre 1000 à 2000 en Europe méridionale ou 3000 à 4000 en région tropicale humide. Pour chaque espèce, le nombre d'individus au kilomètre carré diminue aussi avec l'aridité croissante. La concurrence pour l'accès à l'eau disponible provoque une dispersion progressive des individus si bien qu'au Sahara la notion de taux de recouvrement des feuillages, qui définit leur rôle d'écran par rapport à la lumière ou à la force cinétique des gouttes de pluie, n'a plus de sens. Mais cet espacement n'est pas uniforme: les végétaux, surtout lorsqu'ils sont permanents, se rassemblent d'abord le long de toutes les petites ravines, puis si l'aridité augmente, uniquement dans les oueds les plus importants. La végétation est ainsi de plus en plus concentrée, abandonnant de vastes espaces où s'étend le désert minéral. Pour la faune dans son ensemble, le Sahara ne constitue pas une barrière entre les espèces d'origine eurasiatique ou méditerranéenne et les espèces tropicales. En raison des facilités de renouvellement des espèces à partir des bordures du désert, il existe très peu d'espèces réellement sahariennes. Leur nombre augmente en fonction de la lenteur des déplacements: sur les 90 espèces d'oiseaux sédentaires du Sahara recensées par Th. Monod, aucune n'est endémique; parmi les 65 espèces de mammifères, seuls le fennec, la gerboise, l'antilope Addax ou le dromadaire sont réellement adaptés à la rareté de l'eau. La plupart des insectes (mouches, moustiques, papillons, etc.) ont une large distribution à l'extérieur du Sahara. En revanche, les animaux de petite taille vivant au niveau du sol sont sensibles autant aux fortes températures qu'à la rareté de l'eau. On compte alors 9 endémiques parmi les 66 espèces de fourmis, 5 parmi la vingtaine d'espèces de lézards mais une seule (la vipère à cornes) parmi les quelque 20 espèces de serpents. Grâce à ces échanges faciles avec l'extérieur, le nombre des espèces animales (terrestres ou d'eaux douces) est encore très 25

BIOGRAPHIE D'UN DÉSERT appréciable, même s'il est plus faible qu'en régions tempérées (65 espèces de mammifères pour le Sahara, 115 pour la France). Toutefois, la répartition de chaque espèce pose aux naturalistes un problème spécifique. On peut, en effet, énoncer quelques règles générales. Ainsi les affinités sont plus marquées avec la faune de la savane qu'avec celle de la steppe méditerranéenne (l'éléphant existait encore en Mrique du Nord à l'époque carthaginoise, le lion ou l'autruche à la fin du xIxe siècle) à cause de la barrière de la Méditerranée qui a limité les échanges avec le Nord. De même, les espèces ont plus d'affinités avec celles des régions semi-arides les plus proches: les coléoptères du Sud marocain comprennent seulement 5 % d'espèces soudaniennes, ceux de Mauritanie plus de 56 %. Mais dans la répartition de chaque espèce intervient son degré de plasticité et ses exigences biologiques propres, et aussi une longue histoire de migrations anciennes et de refuges gagnés ou perdus. Ainsi, le mouflon, d'origine méditerranéenne, subsiste dans toutes les montagnes sahariennes jusqu'au Sahel. Ces refuges sont parfois infimes. F. Bernard a compté, par exemple, plus de cent espèces différentes d'oiseaux, de reptiles, d'insectes, d'araignées à l'abri d'un seul acacia. Plus étonnante encore a été la découverte par les biologistes italiens, au Fezzan, d'une espèce de fourmi vivant sur un sol caillouteux entièrement dépouIVU de végétation actuelle: elles subsistaient grâce à de vieux troncs de tamaris, remontant à une période plus humide et enfouis par une crue sous quelques centimètres d'alluvions! Ainsi cette répartition des espèces animales résulte d'une très longue histoire où le Sahara a été une zone de contact et d'échange, preuve qu'il a été souvent moins aride qu'aujourd'hui. Ces conclusions sur le passé sont différentes de celles fournies par la flore, mais pas contradictoires. Elles montrent seulement que l'histoire récente des climats du Sahara a été très complexe et qu'il serait imprudent de tirer des conclusions hâtives de tel ou tel argument partiel. Chaque désert conserve ainsi la mémoire, plus ou moins fidèle, de ces luttes incessantes entre l'aridité et la vie. Le Sahara conserve aussi la mémoire de la présence de l'homme et heureusement pas sous l'unique forme de tas de boîtes de conserve ou de bouteilles de bière... Il y a quelques décennies encore, il suffisait souvent de se baisser pour ramasser des outils préhistoriques ou des éclats de pierre taillée, dont le nombre était impressionnant. Malheureusement, le développement de la «chasse aux fléchettes» appauvrit d'année en année ces témoi26

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gnages d'une très ancienne occupation humaine. Ceux-ci se rapportent en effet à toutes les étapes de la Préhistoire, depuis les galets aménagés par l'enlèvement de quelques éclats (environ 1,5 million d'années), en passant par les gros bifaces taillés en forme d'amandes (500000 à 200000 ans environ),jusqu'aux flèches et harpons finement ciselés de l'époque néolithique (moins de 10000 ans). Comme les déserts de l'Asie centrale ou du Moyen-Orient, le Sahara a été peuplé très tôt, même si l'apparition de l'homme y est moins ancienne qu'en Afrique orientale. On en conclut parfois, hâtivement, que le Sahara a donc été plus humide au cours de la Préhistoire. Or ces hypothèses sur les variations du climat sont encore plus hasardeuses que celles tirées de la flore ou de la faune. Abandonnés sur un même sol, sous un climat aride favorable à leur conservation, pendant des centaines de milliers d'années, ces outillagesne sont pas la preuve de conditions favorablesà l'occupation humaine. Seules des fouilles archéologiques minutieuses pourraient distinguer des périodes de forte concentration de ces vestiges, qui ont pu correspondre à des périodes plus humides. Dans ce domaine, les recherches sont bien moins avancées au Sahara qu'au Moyen-Orient ou en Afrique orientale. Elles risquent aussi d'être moins fructueuses car le Sahara est une région relativement stable, où la vitesse de sédimentation pendant les derniers millions d'années a rarement été suffisante pour ensevelir les vestiges préhistoriques de manière continue, comme dans les fossés tectoniques de l'Afrique orientale ou les piedmonts des hautes chaînes du Moyen-Orient. Pour les dix derniers millénaires, il existe en revanche des preuves indéniables d'un peuplement dense de pêcheurs, agriculteurs ou éleveurs. Le Nord du Niger ou l'Égypte ont été, avec le Proche-Orient, les tout premiers foyers de la civilisation néolithique, attestés par l'abondance des meules et des broyeurs, des tombeaux et des habitats sédentaires. Les peintures et gravures rupestres sont connues dans d'autres déserts, en particulier l'Australie, mais le Sahara tient une place tout à fait originale dans le domaine du développement artistique. Les plus célèbres sont les fresques du Tassili des Aijers, mais il existe bien d'autres musées de plein air dans l'Atlas saharien, l'Adrar mauritanien, l'Ennedi au le jebel Ouenat au Sahara oriental. A cette époque, le Sahara était un carrefour de populations et certainement bien moins aride qu'aujourd'hui. L'éclosion des civilisations néolithiques correspond à la phase la 27

BIOGRAPHIE D'UN DÉSERT plus récente d'atténuation de l'aridité, ou même d'effacement du désert. A partir de 4500-4000 ans avant le présent, les conditions arides se réinstallèrent rapidement et les populations néolithiques furent confrontées à la raréfaction de leurs ressources. Dans quelle mesure ont-elles aussi contribué à cette ruine écologique par une exploitation excessive d'un milieu naturel rendu plus fragile? Les 'premiers témoignages écrits de l'Antiquité, laissés par Hérodote, Pline ou Strabon décrivent déjà la Libye comme le pays des sables et de la soif. Mais le nom de Sahara, qui signifie « espace vide au sol nu et sans végétation» dans la poésie préislamique, n'apparaît qu'avec les auteurs arabes. A la suite de la conquête arabe, il va s'imposer avec l'extension d'un genre de vie fondé sur l'élevage du dromadaire. Cette civilisation des nomades, adaptée aux nouvelles conditions climatiques, a contribué à donner à ce désert une originalité culturelle qui a résisté à tous les découpages politiques du Xlxeet du xxe siècle. Cette entité, à la fois naturelle et humaine, donne au Sahara une place originale parmi les déserts. Il est le seul désert qui porte un nom propre, identique sur plus de 8 millions de kilomètres carrés et indépendant des frontières des États. Si les déserts glacés, comme l'Antarctique ou le Groenland, sont aussi des régions naturelles, il leur manque ce long passé d'occupation humaine pour en faire des chefs-d'œuvre de la Nature aussi élaborés que le Sahara. Nous savons, depuis peu, que ce chef-d'œuvre est menacé de dégradation rapide à cause de la fragilité des milieux désertiques. Les dernières décennies ont montré que les limites du désert se déplacent et que l'homme accélère encore cette progression: la désertification sera l'un des grands problèmes mondiaux du XXlesiècle. Va-t-on dilapider, en quelques dizaines d'années, des eaux fossiles non renouvelables? Construire des barrages très coûteux sur des fleuves aux étiages inquiétants? Peut-on se protéger contre l'avancée du désert en implantant des «barrages verts»? Doit-on déplacer massivement les populations concernées? Pour prévoir le sens d'évolution du désert, il faudrait connaître son « comportement» sur une durée suffisante. Il existe effectivement des cas, en sciences de la Terre, où la reconstitution du passé géologique aide à comprendre l'avenir, par exemple dans la prévision des séismes ou des éruptions volcaniques. Peut-on espérer les mêmes résultats au Sahara en améliorant les connaissances sur les variations climatiques du passé? Pourra-t-on comprendre les 28

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mécanismes atmosphériques responsables de l'aridification, si les activités humaines modifient progressivement la composition de cette atmosphère?
Un chef-d'œuvre de la Nature

Dans la mesure où le Sahara est un désert dépendant surtout de mécanismes climatiques, la question essentielle est de savoir comment varie son climat: est-il un géant puissant ou un colosse aux pieds d'argile? C'est en cela que l'étude du passé géologique peut nous aider à prévoir l'avenir. Les étapes de cette démarche ambitieuse - mais aussi ses limites - apparaîtront à travers la rétrospective des trente dernières années de recherches au Sahara. Il y a trente ans, en effet, on n'avait aucune idée précise sur l'histoire des climats sahariens. En général, la date d'apparition du désert était repoussée très loin dans le passé car le Sahara, situé sous le tropique du Cancer, avait dû de tout temps être soumis aux hautes pressions qui génèrent des déserts à ces latitudes. Il y avait bien eu, en 1912, un météorologue allemand, Alfred Wegener, pour mettre en doute la fixité des continents, mais après de longs débats, géologues et géophysiciens avaient condamné cette hypothèse qui était tombée dans l'oubli. Aujourd'hui, la dérive des continents, réapparue sous le nom de tectonique des plaques au début des années soixante, est devenue une évidence admise par tous. Entre-temps, des arguments de plus en plus nombreux et précis avaient conduit à admettre que le Sahara avait été, depuis 500 millions d'années, tantôt une plaine démesurée parcourue par des fleuves, tantôt une forêt tropicale, tantôt un désert de glaces, mais bien rarement un désert .chaud ! La théorie de Wegener permet désormais d'expliquer cette étonnante variété des climats anciens par un déplacement du Sahara, incorporé dans la plaque africaine, sous différentes latitudes. Du coup s'effondrait aussi le dogme qui imposait d'expliquer le façonnement de tous les paysages sahariens par les seuls agents d'érosion intervenant sous climat aride. En effet, dans un désert sans longue hérédité, il devenait possible de faire appel à toutes sortes d'héritages antérieurs pour expliquer des formes de relief d'une extraordinaire variété. De nouvelles perspectives s'ouvraient pour les géomorphologues qui ont pour tâche de démêler les étapes du façonnement des topographies. Depuis quelques dizaines de millions d'années, les déplace29

BIOGRAPHIE D'UN DÉSERT ments de la plaque africaine ont amené ce continent à sa position actuelle, où il s'étend largement de part et d'autre du tropique du Cancer. Celui-ci passe exactement au centre du Sahara et le recoupe dans sa plus grande longueur. Les conditions optimales pour l'extension d'un désert tropical étaient donc réalisées et le Sahara occupe près du tiers du continent africain (8 à 9 millions de kilomètres carrés sur 30). Par un curieux concours de circonstances, à cette même époque, la dérive des continents entraînait l'Antarctique vers une position centrée sur le pôle Sud. Lorsqu'un continent occupe une telle position, la banquise fait place à une calotte glaciaire puisque la glace peut s'accumuler sur une grande épaisseur. Le plus vaste désert de glaces a pu alors se développer dans des conditions optimales: l'Antarctique occupe aujourd'hui 13 millions de kilomètres carrés. Toutes les circonstances semblaient donc réunies pour l'entrée en scène symétrique des deux super-déserts de la Planète, le chaud et le froid. L'Antarctique est un continent entouré par l'Océan qui fournit en abondance l'eau nécessaire à l'accumulation de la glace sur des milliers de mètres d'épaisseur. Le Sahara est situé au contraire dans l'hémisphère le plus continental où l'échauffement du sol aux latitudes tropicales favorise l'évaporation de l'eau. L'Antarctique s'est effectivement couvert de glaces depuis 25 à 30 millions d'années et la calotte glaciaire a fait preuve d'une surprenante stabilité jusqu'à aujourd'hui. En revanche, il n'y a pas de preuves convaincantes de l'existence d'un vaste désert au Sahara avant les tout derniers millions d'années, quand les premières glaces continentales ont commencé à s'étendre aussi autour du pôle Nord et même depuis, ce désert chaud a connu une constante instabilité. Les conditions très favorables réalisées par la migration des plaques ne sont donc pas suffisantes pour permettre la coexistence de ces deux déserts. Il semble même que la présence d'un grand désert de glaces au pôle Sud ait contrarié le développement du désert tropical dans l'hémisphère Nord en créant un déséquilibre dans la circulation atmosphérique. Jusqu'à l'apparition des glaces au nord de l'Eurasie et de l'Amérique, le Globe a connu, en effet, une longue période où le pôle Sud était bien plus froid que le pôle Nord. Comme nous le verrons par la suite, toutes les zones climatiques étaient alors systématiquement décalées vers le nord et le Sahara, malgré sa position sous le Tropique, ne semble pas avoir été un désert aussi vaste et accentué qu'aujourd'hui. Par la suite, il y a 3 millions d'années environ, de grands inlandsis ont commencé à se développer autour de l'océan 30

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Arctique. Mais ces calottes glaciaires ont connu des fluctuations considérables, en relation avec les variations thermiques imposées par les modifications de l'orbite de la Terre autour du Soleil. A certaines époques, l'inlandsis nord-américain, à lui seul, atteignait une superficie de 13 millions de kilomètres carrés, égale à celle de l'Antarctique. Mais durant les interglaciaires, les glaces continentales de l'Arctique se limitaient, comme actuellement, au seul Groenland (à peine plus de 2 millions de kilomètres carrés). Or ce sont les glaces accumulées sur des milliers de mètres d'épaisseur sur la terre ferme qui assurent à la fois le refroidissement intense de l'air (par la déperdition de plus de 80 % de l'énergie solaire renvoyée vers l'atmosphère et par l'altitude des calottes de glace) et la propagation de l'air froid à l'extérieur (les vents secs et glacés divergents). La glace de mer, au contraire, est très sensible aux variations thermiques annuelles et son extension varie considérablement. Ainsi, alors que l'Antarctique, centré sur le pôle Sud, est resté stable, les inlandsis de l'Arctique, localisés sur des continents autour de l'océan polaire, ont subi d'énormes variations qu'il nous faudra expliquer, car elles interviennent directement sur l'instabilité du désert au Sahara. Le lien, a priori surprenant, entre les déserts de glace et le Sahara s'éclairera lorsque auront été expliqués les mécanismes atmosphériques qui sont responsables de l'aridité au Sahara. Le passé géologique du Sahara renforce déjà cette idée que l'existence du désert résulte d'un exceptionnel concours de circonstances. TI a fallu d'abord que l'Afrique rejoigne sa position actuelle où la partie la plus massive du continent se trouve sous le tropique du Cancer. Mais par la suite, l'extension du désert a été sans cesse contrariée par l'instabilité des glaces continentales dans l'hémisphère Nord. Cette instabilité du désert est une certitude qui s'est lentement imposée avec l'accumulation de preuves de périodes pluviales ou arides de plus en plus nombreuses et de durée souvent très brève, de l'ordre de quelques milliers d'années. Elle implique donc que les limites du désert sont en constant déplacement, à toutes les échelles de temps. La progression du désert aux dépens de sa frange sahélienne entre 1968 et 1986 doit être replacée dans ce contexte et paraît ainsi moins exceptionnelle. Le problème de la délimitation du Sahara était l'un des grands sujets de discussion à l'Institut de Recherches sahariennes lorsque j'y suis entré au début de 1957. Robert Capot-Rey y a consacré 31

BIOGRAPHIE D'UN DÉSERT plusieurs articles et un chapitre de sa synthèse de 1953. Quatre critères peuvent être proposés: politique, topographique, botanique ou climatique. Les États organisés ont longtemps cherché à se défendre contre les nomades par des murailles (limès romain en Afrique du Nord, Muraille de Chine), qui seraient une limite claire. Or le Sahara moderne vit en étroite symbiose avec les économies des États périphériques qui ont toujours cherché à s'étendre vers le centre du désert. Certains déserts sont bien délimités par un escarpement topographique (Atacama, Namib, Patagonie, etc.). Une telle limite ne pourrait être proposée au Sahara que le long de l'Atlas. Elle est d'une remarquable netteté au pied de l'Aurès, au débouché des oueds Abdi ou El Abiod, où l'on passe de la montagne au désert en quelques kilomètres. C'est là qu'en 1953 j'ai effectivement découvert pour la première fois le Sahara et qu'il m'a fait une impression aussi forte et durable... Mais en d'autres points, la limite est déjà plus floue lorsque l'Atlas est précédé de contreforts (l'Anti-Atlas) ou lorsque des bassins au climat déjà subaride s'insèrent au sein des chaînes atlasiques (la cuvette du Hodna). Enfin du côté sahélien, la monotonie des reliefs décourage toute idée de délimitation topographique. La flore joue quant à elle un rôle important dans la définition des paysages désertiques car elle est très sensible aux degrés de l'aridité. Beaucoup de travaux de botanistes ont abordé ce problème et Robert Capot-Rey, en 1953, a proposé une double limite fondée sur la flore. Au nord, la limite du Sahara suit assez bien celle du palmier-dattier effectivement producteur de dattes, mais au sud les caractères sahariens de la flore, de la faune, de l'hydrographie et du modelé dunaire n'apparaissent pas tous en même temps et Robert Capot-Rey proposait pour limite l'apparition d'une plante sahélienne aux graines piquantes, appelée cram-cram, parce que « la présence de ces maudites graines suffit à interdire l'entrée de la prairie à quiconque n'est pas chaussé ou monté »... Une limite climatique serait la plus logique puisqu'un désert est, avant tout, une région où la pluie est rare. Mais le choix d'une isohyète à 100 ou 200 millimètres de pluie annuelle comme limite est trop simpliste, même si elle est encore souvent utilisée. Les effets d'une pluie méditerranéenne de saison fraîche sont bien supérieurs à ceux des pluies estivales du Sahel qui sont en grande partie volatilisées par évaporation. Pour tenir compte de ce contexte thermique, on a proposé de délimiter le Sahara à l'iso32

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hyète de 150 millimètres au nord et de 300 millimètres au sud. Mais l'eau disponible pour les plantes ou pour le ruissellement dépend de bien d'autres facteurs, comme la répartition des pluies, leur intensité, ou le degré hygrométrique de l'air. Divers indices combinant ces différents facteurs ont été proposés par des géographes (E. de Martonne, R. Capot-Rey, P. Birot), des botanistes (E. Emberger, H. Gaussen) ou des climatologues (J. Dubief, C.W. Thomthwaite) entre 1926 et 1957. Durant cette période, en effet, l'élaboration de cartes de l'hydrographie, de la végétation ou du climat, à l'échelle du Sahara ou de l'Afrique, a conduit à mieux définir les limites du désert, mais aussi à préciser les différences entre régions hyper-arides, arides et semiarides. Ces efforts ont abouti à une carte de la répartition mondiale des zones climatiques arides et semi-arides au 1/30000000 publiée par l'UNESCO en 1960. Ses limites sont maintenant adoptées par presque tous les scientifiques. Il faut cependant reconnaître que le tracé des limites, indispensable en cartographie, a l'inconvénient de figer une réalité qui est apparue de plus en plus mouvante au cours des trente dernières années. La sécheresse du Sahel a montré qu'une isohyète pouvait se déplacer durablement de près de 300 kilomètres et les progrès de la botanique ou de la .zoologie ont fait apparaître la grande complexité des limites de chaque espèce en fonction de son histoire. Les spécialistes ne cherchent plus aujourd'hui à fiXer d'un trait de plume les limites naturelles du Sahara. Le désert se caractérise en fait par un certain nombre de critères: désorganisation de l'hydrographie, concentration des végétaux permanents dans les chenaux de ruissellement, mobilité des sables, etc. Mais ceux-ci apparaissent progressivement et leurs limites sont en continuel déplacement. Une autre évidence est apparue au cours de ces dernières années, en particulier lors des conférences de l'UNESCO à Nairobi en 1977 et en 1984. En effet, on s'aperçoit que le déplacement des limites des déserts n'est pas lié aux seules variations du climat, c'est-à-dire à une aridification naturelle. En comparant précisément les cartes des limites climatiques existantes avec l'état réel de la végétation ou des paysages, on est forcé d'admettre que les dégradations dues aux activités humaines (que l'on appelle des actions anthropiques) jouent un rôle croissant dans la définition des limites du désert. Soumis aux exigences d'une population plus dense et d'une 33

BIOGRAPHIE D'UN DÉSERT exploitation plus intensive, les milieux semi-arides situés à la périphérie du Sahara, déjà fragiles, se transforment en véritables déserts. Cette extension des environnements désertiques sous des climats qui ne répondent pas aux critères climatiques de l'aridité s'appelle la désertification. Celle-ci a commencé dès que le développement de l'agriculture et de l'élevage, au Néolithique, a dépassé les capacités de résistance des milieux sahariens en voie d'aridification, vers 4500 à 4000 ans avant le présent. Malgré les progrès de nos connaissances sur l'évolution des populations néolithiques, il est très difficile de préciser les étapes de cette dégradation car la reconstitution de l'évolution des climats anciens passe précisément par celle des paléoenvironnements. Or il y a encore très peu de critères qui permettent de dire si ces milieux étaient naturellement ou artificiellement arides... A l'échelle de notre siècle, on assiste à une accélération considérable des processus de la désertification, en particulier sur la bordure sahélienne. Cette apparition d'un nouveau type de désert non climatique, qu'on pourrait appeler anthropique est un fait nouveau encore difficile à définir. En effet, lorsque la végétation ne protège plus le sol, les pluies, encore efficaces en bordure du désert, modifient les conditions de l'érosion des sols et de l'écoulement des eaux. Ainsi la désertification vient encore compliquer le problème déjà si épineux de la délimitation du Sahara. Elle aboutit, avec la complicité inconsciente de l'homme, à une extension du désert bien au-delà de ses limites naturelles. Par une évolution paradoxale, l'homme, maillon le plus avancé de l'évolution des êtres vivants, devient l'allié du désert dans la lutte de l'aridité contre la propagation de la vie. Avec cette croissance vertigineuse des interventions de l'homme sur la Nature, on peut prédire, sans trop de risque, un bel avenir à ce colosse aux pieds d'argile, renforcé par la désertification. Au contraire, les prévisions concernant les autres chefs-d'œuvre de la Nature évoqués dans l'avant-propos sont bien sombres. La forêt amazonienne perd chaque année du terrain devant les «fronts pionniers» des défricheurs. A plus longue échéance, l'Antarctique, le plus grand et le plus parfait des déserts biologiques, est menacé par le réchauffement rapide de l'atmosphère, enrichie en C02, en poussières et en méthane, en relation avec le développement de l'économie moderne.