BOMBAY EN FLAMMES 1993

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Au croisement du roman et de la science sociale, ce texte évoque l'aventure d'un scientifique français passionné par son travail et une Inde bien différente des clichés. Dans Bombay en spasmes, le drame d'un homme croise la tragédie d'une ville. Le romanesque autobiographique semble à Gérard Heuzé judicieux et nécessaire face à ces événements bouleversants que furent les émeutes de Bombay (1992-1993) ; affrontements d'une rare cruauté entre les musulmans et les indous et les forces répressives de l'Etat Indien.
Publié le : mercredi 1 novembre 2000
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EAN13 : 9782296418875
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BOMBAY EN FLAMMES 1993

@ L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9 (Qc)

L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7384-9510-9

Gérard HEUZÉ

BOMBAY EN FLAMMES 1993
Le cri des deux mondes

Toufane

L'Harmattan

L'auteur a déjà publié

Chez ['Harmattan

La grève du siècle (1987) Iran (1990) Où va l'Inde moderne? (1993) Entre émeutes et mafias (1996)

Chez d'autres

éditeurs

Travail et travailleurs en Inde, Nantes: Lersco.(1987) Ouvriers d'un autre monde (1989), Paris: Editions de la Maison des sciences de l'Homme. Pour une compréhension des faits et des hommes du secteur non structuré (1992), Paris: ORSTOM. Travailler en Inde (1992), Paris: Editions de l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Les conflits du travail en Inde et à Sri Lanka (1993, avec L. Jagga et M.J. Zins), Paris: Karthala. Workers of another world (1996), Delhi: Oxford University Press.

Politique et religion dans l'Inde contemporaine (1998, avec
M. Selim), Paris: Karthala. Bombay/Mumbai, en tendresse et en fureur (2000, avec R. Brégeat) Paris: Revue Autrement.

TOUFANE

Durant les années 1980 à la Nouvelle Delhi, peut-être encore aujourd'hui, s'ébranlait chaque jour vers l'Est un long train couleur de sang qui s'appelait Toufane: l'Express de la Tempête. Il dispersait. Il unissait.

A ceux qu'ébranle la tempête. A ceux qu'elle fait se rencontrer. Pour les vies gardées, créées ou retrouvées. A Brigou

I Une si jolie poubelle

Nous étions vraiment dans la merde, le gosse et moi. Pas jusqu'au cou, seulement jusqu'aux genoux, mais ça commençait à bien faire. Nous étions là depuis trois heures et demie, accroupis dans une de ces bennes métalliques jaunâtres où la municipalité de Bombay a pour coutume d'entasser les ordures pour les laisser mariner durant des semaines. Nous nous enfoncions calmement dans un entassement instable de peaux de banane, de riz pourri et de choses variées à l'odeur fétide. Je préférais faire l'impasse sur les détails du contenu. Très humain, au fond. La fange s'infiltrait. Elle avait recouvert mes chaussures. Elle imbibait lentement le tissu de mon pantalon. De temps à autre une corneille mantelée venait se poser sur le bord de métal rouillé de la benne, pour nous narguer de son œil noir en bouton de bottine. Nous occupions, après tout, l'un de ses garde-manger. Ce n'est pas drôle de stagner à croupetons au fond d'un magma de pourriture tiède. On s'accoutume pourtant à ce curieux partenaire. Je ne pouvais qu'en être solidaire. Quand j'ai tenté de m'adosser à la paroi noirâtre, lassé de rester les jambes repliées au plus serré, je me suis aperçu que j'étais englué. Ensemble jusqu'au bout, vraiment. Heureusement qu'il y avait Ramesh, enfant si fin qu'il en paraissait maigre. Il m'avait regardé sauter juste derrière lui avec des yeux exorbités. J'ai vu la peur élargir ses pupilles. Il avait de grands yeux sombres et sa mâchoire bougea convulsivement. Lui fallait-il fuir loin du monstre blanchâtre quitte à risquer sa peau de blé doré? Nous nous sommes apprivoisés. Sagesse de poubelle. Il y avait le temps. Je lui ai raconté qui j'étais, ce que je faisais. Je bricolais, en somme, avec les hommes ou avec ma vie, et je ne m'en tirais pas mal. Lui, les films le passionnaient. Je n'étais pas 5

contre mais nous n'avions pas tout-à-fait les mêmes goûts. Son cœur battait pour ceux de Bombay-Bollywood, les mélos de ces immenses salles de cinéma aux sièges de bois où l'on insulte le vilain, reprend les chansons en chœur et quitte le lieu obscur et troublant avant la fin. Il n'avait jamais imaginé qu'il puisse y avoir des films français. Il pressentait à peine qu'il existait un flot américain, mal bridé par une censure puritaine. Les Français? Il y avait donc vraiment une France? Il avait perçu des rumeurs à propos de parfums, d'avions de guerre et, finit-il par murmurer, des «toureffellès ». Ma description du TGV le ravit pourtant mais pas autant que le fait que je connaisse l'argot de Bombay. Bref bouleversement d'un monde: le sien, son petit univers si dense et menacé. Toujours perché sur l'ordure, il tint à m'entretenir de préoccupations sérieuses, des problèmes de carrure pour préadolescents. «Je ne suis pas maigre et filiforme, hein, mister, je suis le serpent de shiva: souple, fort et bon sauf envers les méchants. Je suis brave, hein que c'est vrai?» C'était l'évidence. La science des savants et des professeurs l'impressionnait fort. Ce n'était pas la spécialité de sa famille. Loin s'en fallait. Ce que je fichais dans cette benne lui paraissait un peu irréel: charité, journalisme, socialisme, espionnage? Sociologie. Toutes ces bizarreries allaient souvent ensemble sur les écrans et sociologie ne faisait pas fait partie de son vocabulaire. Je lui parlai alors des vaches noires et blanches de la Bretagne, si abruties à côté des bêtes débrouillardes qui hantaient son quartier, de l'école de mon enfance, de ma bibi aux longs cheveux, car il tenait aux longs cheveux des femmes, de notre amour sans beaux-parents trop proches ni cortège impérieux d'oncles chamailleurs, de mon garçon tout blond qui donnait dans le maigre, pardon le souple, tout comme lui, malgré un goût irrépressible pour les yaourts au caramel, des trop nombreuses rues de Paris aux vitrines emplies de choses si chères que personne ne savait qui pouvait bien les acheter, de la glace qui tombe, gratis, du ciel dans les pays du nord, des fins bateaux de plastique qui filaient sur la mer émeraude et tempétueuse près de chez moi pour faire la course. Le temps passait; chaque mot apprivoisait la peur. Dans l'air tiède du Bombay d'hiver s'épanouissaient des nuages de gaz mortifères et de cendres. Des entrepôts de produits chimiques et de bois partaient en fumée, au vent, vers le port. C'était à des kilomètres mais ils avaient recouvert le ciel d'immenses flocons vénéneux. Il me décrivait la vie dans son quartier. A douze ans il était champion de karom, à Bombay prononcer kéram, un jeu d'adresse avec des palets de bois lisses, du talc et une table carrelée. C'était magique et si commun. On entendait chaque 6

jour claquer les pièces de bois noires et blanches dans les ruelles. Ça lui allait mieux que la lutte au corps à corps, qui survit avec peine dans les quartiers pauvres de l'immense métropole. Il voulait devenir un grand héros. En attendant, il vivait avec neuf personnes dans une pièce d'une sorte de caserne industrielle. On appelle ça un chawl. Ils avaient la télé en couleur grâce à la paye de l'oncle car son père avait perdu son emploi de fileur en 1983, suite à la grande grève. Le patron l'avait aussi flanqué dehors de son logement. Ouvrier modèle, sujet obéissant, il l'était dans l'usine; il demeura passif à l'extérieur, empilant rancœurs et verres de mauvais tafia sur l'estomac. Finies les 96 bobines à surveiller. Il n'avait pas eu le courage de résister comme ceux qui s'accrochaient depuis dix ans dans la ruelle adjacente à leurs taudis bien situés, comme ceux qui faisaient mine de pointer depuis sept ans devant les portes obtuses de fabriques désertées, sinistres sentinelles d'une cité traumatisée. Il était parti se réfugier chez son frère, deux cents mètres plus loin. Depuis, après s'être mis à boire, il avait commencé à jouer aux cartes avec de drôles de types. Il hurlait dès qu'on lui adressait la parole. Ramesh ne savait combien de chômeurs, glandeurs, voleurs ou sinistrés d'eux-mêmes comptait Bombay et ses onze millions d'habitants. Pour lui, c'était l'avenir, videpoches, «tourneur en rond », selon l'expression locale, revendeur de cochonneries, petit salaud? Des gars qui tournaient en rond du matin au soir, de combines foireuses en stations molles sur le trottoir, c' en était plein tout autour. L'enfant parlait peu de l'école. Pas jouissive, l'école. Dans sa classe ils étaient cent quarante à tenter de suivre quatre heures par jour les propos criards d'un instituteur mal payé qui se barrait avant la fin après être arrivé en retard. Cet enseignant donnait ensuite des cours privés où il ne gueulait pas et dont il tirait beaucoup plus d'argent. On n'avait pas les moyens de payer ça à Ramesh. Les élèves étaient serrés sur des petits bancs, s'ils avaient de la chance, assis par terre dans le cas contraire, entassés dans le bâtiment rosâtre, un cube de béton sinistré par les moussons et le manque d'entretien qu'il me montra par la suite. Il séchait souvent les cours. La grande sœur c'était autre chose. Sa joie de vivre. Il était homme. L'homme a besoin de sœurs. Elle avait réussi un examen genre BEPC. Ils l'avaient recrutée dans une clinique qui pratiquait les avortements en série. Les nanas, les «noix de coco» dit-on dans le faubourg devenu centre, ça ne fait pas grève et ça bosse dur. Les mecs qui tournaient en rond n'appréciaient qu'à moitié mais ils la fermaient. C'était de l'argent qui rentrait, après tout. Elle faisait l'accueil et le secrétariat. On la payait fort mal mais elle avait acheté des 7

vêtements féériques de rayonne, dorés et argentés, copies presque réussies de ceux des gens aux fouilles pleines. Elle lui en racontait sur son travail! Il venait des types avec des costumes, des étrangers du Gujarat ou du Tamil Nadu. Ils parlaient d'argent avec des airs importants. C'était autre chose que l'étude. L'odeur m'avait d'abord donné une violente envie de gerber. Il faut croire que l'on s'habitue à tout car je n'y songeais plus lorsque, vers 17 heures, la frange du ciel a commencé à devenir rosée, puis mauve malgré les volutes envahissantes des fumées infernales. Ramesh n'avait point dormi la nuit précédente. Il a vacillé. En essayant de le retenir, nos corps endoloris se sont affalés sur un amas fangeux d'où émergeaient d'immenses feuilles de bananiers. Les corneilles en croassèrent de rire. Les impertinents volatiles firent claquer leurs rémiges pour se réunir sur un arbre proche en argumentant furieusement. Heureusement, cela s'était passé dans la partie la moins merdeuse de la benne. J'ai soulevé mon ti-shirt, afin de chasser quelques immondices antipathiques. Ramesh se révélait à la fois fier et pas gêné. Toujours accroupi, il a retiré ses vêtements et les a essuyés un à un avec un soin minutieux.
« Vous ne me jugez pas mal, mister, parce que je pue et que

j'ai peur? Nous, les hindous, nous sommes des gens bien. Je crois à notre grande nation hindoue. Le maître lui-même le répète. J'l'aime pas plus que ça mais il en sait des choses. Il nous répète une phrase depuis des mois: Masjid toro, rashtra banao, Mumbai sa! karo, Brise les mosquées, construis la nation, nettoie Bombay! On l'a reprise au club de quartier. Nettoyer. Il faut de la propreté. Shivaji était très propre. Il faudrait de la droiture aussi. Nous sommes entourés de traîtres. Shivaji a tué les traîtres. On parle beaucoup de ce qui se passe, dans les courées. Comme les parents ont les jetons, c'est nous, les jeunes, qui allons leur crier en face. Ça branle et ça pète, ils l'ont bien cherché hein! C'est pas juste ce que les mangeurs de poulet ont fait à l'Inde! Qu'ils foutent le camp au Pakistan! Ces sales musulmans, quand l'Inde perd les matches de cricket face à l'équipe ennemie, ils poussent des cris de joie et leurs rues résonnent de pétards comme pour un grand mariage! - Tu les as vus faire? - Non mais on m'a dit. Personne ne l'ignore à Bombay. » Les pieds dans l'excrément, nous persistions à profiter d'une vue à éclipses sur une avenue déserte. Chaque minute passée allongeait les ombres. Je m'exaspérais discrètement dans le cri orangé du crépuscule pendant qu'une police, très nettement hindoue, s'arrangeait comme elle le pouvait avec l'ordre de tirer à vue. Il n'y avait pas l'ombre d'un musulman. 8

« Au club nous avons parié que personne n'oserait traverser l'avenue Ambedkar pour placer le drapeau du grand Shivaji le bien-aimé, là-bas, sur le lampadaire d'en face, pour faire la pige à leur saleté de drapeau vert du Pakistan. Regardez comme elle flotte ma bannière! Quand les flics seront partis nous irons à la maison. Mataji lavera vos vêtement, je vous le jure. C'est à la vie à la mort maintenant. » Je ne l'ai jamais revu. Silence réflexif ou vide. Je ne sais plus ce qui suivit avant qu'il reprenne. C'était toujours à propos de vêtements. « Vous pourrez mettre ceux de mon frangin en attendant que ça sèche. Il est absent. Il est parti au village en claquant la porte. Il va rester flâner par là-bas un ou deux mois. C'est toujours comme ça. Il a vingt ans, pas de travail et tous ces types qui ont des scooters, des motos, des appartes, Ça l'énerve. Chez nous, la place manque tellement. Au village, il se met à boire du tari. Il en oublie de revenir. Il affirme que ce n'est pas de l'alcool mais mon oncle m'a fait jurer de ne jamais toucher au jus de palme. Il est très pieux. Comment savoir? On nous raconte tellement de trucs. Vous buvez beaucoup chez vous mister? Ici tout le monde dit que les farangi, les blancs, les Européens quoi, boivent de grandes bouteilles de whisky tous les jours. - Je ne suis pas un mister, je lui dis. Maintenant t'es mon petit frère, mais on t'a raconté de sacrées conneries. » Il sourit, à peine étonné, avant de s'enfoncer dans un air sombre et préoccupé. C'est qu'ils semblaient s'enraciner en face. Nous ne nous étions pas jetés là-dedans par hasard. Alors que nous marchions l'un près de l'autre sans le savoir, au sortir d'un terrain vague, moi venant de l'ouest, lui de l'est, un véhicule de police, un petit camion bleu marine aux vitres grillagées avait débouché en vitesse du quartier ouvrier de Parel. Il s'était s'arrêté, à notre soulagement mêlé d'appréhension, à un carrefour, deux cents mètres devant nous peut-être. Quatre policiers en habits kaki en étaient sortis. Ils regardaient le monde avec des yeux troublés, cherchant pitoyablement à paraître impitoyables, le lourd mousquet 303 à la main. Chacun savait que la police avait étalé sur l'asphalte bien plus de monde que les jeunes révoltés des quartiers musulmans, les troupes désordonnées des nationalistes hindous ou ces voyous énigmatiques à propos desquels la presse glosait chaque jour en alignant des chiffres de victimes. C'était le neuf décembre 1992. Malgré les rémanences de tiédeur venues de la mer et des incendies, le froid se mettait peu à peu à sourdre de nos vêtements humides. Je commençais à en avoir plus que ma

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claque. Toutes les dix minutes, Ramesh1 rampait sur le bord incliné de la benne pour voir si ces "putains d'enculés par les ânes de flics" étaient encore là. Il m'avait intimé l'ordre de rester au fond: "Vous êtes si blanc! Ils vont vous prendre pour un Pathan et vous abattre sans hésiter. Les Pathans, c'est le pire. Ce sont des pakis, des voleurs, des gangs, des suceurs de sang. Déjà que je me sens visé parce que j'ai le teint clair. » Il insistait sur ce détail avec une nuance de fierté dans la voix. C'est mieux d'être clair en Inde, Pathans patentés exceptés. L'argument avait du poids mais je suis du genre têtu. J'arrangeais entre nos discussions languissantes et nos silences de plus en plus accablés un sac de plastique et quelques peaux de bananes sur ma tête. Il n'y avait pas de quoi rire. Enfin, si. Profitant de l'insatiabilité impertinente des corneilles qui formaient, car la tombée de la nuit les excite, un vrai mur de plumes et de becs, je montais, les tripes nouées, pour voir s'ils étaient encore là. Les corvidés encapuchonnés de noir protestaient de plus en plus faiblement. Ils s'habituaient, eux aussi. Le gosse parut soulagé. A treize ans, les héros se fatiguent vite. Ma taille me permettait d'éviter les reptations auxquelles il devait se livrer. Le ciel perdait la clarté qui lui restait du jour. Quelques lampadaires qui n'avaient pas été canardés s'allumèrent avec une demi-heure d'avance. Il commençait vraiment à cailler. Nous crûmes entendre un bruit de moteur. Parfaitement exact. Ils rembarquaient mais ils venaient vers nous. Mon cœur se mit à battre. Fort. Coups de crosses dans la figure, balles perdues dans le ventre, matraquages sans fin au commissariat, le choix était limité mais corsé selon mon petit guide. Il était en position de fournir les détails qu'aucun type remuant n'ignorait dans sa chair, dans le coin. Son frère en était. Tout ce que le quartier comptait d'ouvriers et de chômeurs s'y était frotté un jour ou l'autre. Nous nous recroquevillâmes dans le jus, parmi les tubes fluorescents éclatés, les longues feuilles jaunies et les vomissures nauséabondes de riz. Ils continuèrent leur chemin, accélérant en éjectant une éructation de sirène rauque. D'après
1 NDA: la plupart des noms de personnes et

certains lieux ou moments ont été

changés afin de rendre les protagonistes non reconnaissables. Ce texte autobiographique est partiellement une fiction et tous les évènements rapportés ne sont pas vrais. Beaucoup le sont cependant, les autres étant d'ailleurs plausibles. Les termes locaux sont francisés en respectant leur prononciation sauf s'il s'agit de mots connus. Les termes vernaculaires sont écrits en italique, au moins lors de leur introduction à l'exception des noms de communautés. Les titres de journaux, considérés comme des noms propres" sont écrits normalement. Les majuscules sont en principe réservées, outre les noms propres, aux noms de lieux ou de nationalités. 10

Ramesh, on les avait appelés au secours depuis le commissariat d'Agripara que les musulmans n'arrêtaient pas d'attaquer. Ça chauffait dur là-bas, depuis trois jours. Sur ces grosses voitures, ils avaient la radio. Les corneilles sont allées créneler le toit d'un immeuble vert et blanc. L'agression de la beuglante leur avait paru de la dernière cuistrerie. Nous sortîmes lentement nos têtes de l'abri révulsant. Pas de phares à l' horizon. Cela ne veut pas dire grand-chose à Bombay où l'usage d'accessoires si sophistiqués sur un véhicule, voitures de police comprises, reste assez aléatoire. Nous nous extirpâmes quand même de l'infection protectrice, nos corps laissant exploser une vitalité longtemps bridée. Quelle allégresse! Je crois que nous avons crié. Nous jaillîmes de la barge de tôle avec prestesse avant de courir comme des fous, derrière les grandes buses grises d'un chantier en panne, puis de traverser à toute vitesse l'immense avenue. Nous nous sommes propulsés avec plus de retenue au long de rues noires bordées d'immeubles décrépits où de petits groupes d'hommes silencieux semblaient porter le poids du monde. Dépassant l'immense tigre rugissant, jaune, rouge et noir, qui illuminait un mur, nous nous jetâmes dans un lacis rassurant de ruelles emplies de gens, en pleine palabre ceux-là, qu'il fallait bousculer pour passer. En arrivant chez Ramesh, il y eut d'abord un étrange silence puis des cris de joie, les copains arrivant en criant avec des parents, des voisins et même des ennemis. Le père n'avait pas bu. Il était aimable. Mataji, les cheveux en folie et l'étincelle au coin du regard, rayonnait. Nous ne pouvions pas entrer dans la maison dans un état pareil. Impensable! Ganapati, le dieu ventru à tête d'éléphant si cher aux familles, en aurait flétri sur son chromo. Ils nous emmenèrent aux toilettes publiques, tout au fond de la courée. Des jeunes gens, conscients du caractère essentiel de leur tâche me firent en quelques minutes une manière de cabine de bain avec du bambou et du tissu. Ramesh se déshabillait sans complexe devant les copains. On nous passa des seaux d'eau et un savon rose. J'en ressortis tout blanc du bas, portant un pantalon à la dernière mode de Parel, et, me gonflant le torse, une chemise noire du plus bel effet. Ils m'arrachèrent mes vêtements des mains pour les expédier vers une dextérité féminine que je ne vis jamais. Quelqu'un me tendit le peigne de plastique qui fait, avec le respect du père, de la sœur et de la mère, les êtres humains. La décoration de la pièce familiale était au moins hétéroclite et je ne voyais pas qu'elle avait quelque chose d'horrible. C'était la paix. C'était la vie. Ils étaient fiers de posséder une armoire de formica, une vaisselle d'acier inoxydablement brillante et une multiplicité de bibelots.

Il

La discussion se poursuivit longuement, sur plusieurs fronts à la fois: qui j'étais, comment j'avais rencontré l'enfant, ce qui se passait en ville, ce que valait ce monde, les Etats-Unis d'Amérique, l'épicier du coin de la rue et le travail des femmes à l'extérieur, les activités et influences nocives de tous, de chacun et du chômage, la faillite divine probable, la nullité garantie des «ordures de politiciens» et, pourquoi pas, les derniers films sortis, pendant que la télé braillait en marathi dans l'indifférence générale. J'ai mangé grassement sur un carré de toile à sac brodé, une jolie fille à longues tresses brunes, celle de l'oncle, anticipant mes moindres gestes. C'était gênant. C'était fort doux. Je finis par donner des signes de fatigue. On m'attribua une natte neuve et une épaisse couverture. Il y avait une sorte de mezzanine étroite en haut de la pièce. Ils se tassèrent en bas. Je pus me livrer sans hésitation aux délices d'un sommeil lacéré par des songes incompréhensibles pendant qu'une rumeur sourde, ponctuée de cris ou de slogans continuait de hanter le quartier. La félicité.

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II L'affiche rouge

Je me revois descendre de cet avion, harassé et crispé, les nerfs en pelote. J'avais passé dix heures auprès d'un homme, un individu petit et jovial même, homme donc, sur le front dégarni duquel je me suis demandé un long moment si je n'allais pas aplatir une barquette d'aluminium et son contenu de poulet au curry après qu'il eût osé quelques réflexions sur la saleté de l'Inde, son lieu de vacances, et les ruses de ce peuple trop riche ou trop pauvre. Les conneries sur l'Inde c'est moi qui les dis. Question de distinction? Question de morale? Question d'habitude? Je me suis tourné comme un rustre après avoir étranglé la conversation et m'être enfilé un couple d'hypnotiques légers. Je ne sais pas si j'ai vraiment dormi. Cela vibrait tout le temps. Il n'y avait aucune tendresse. Nous aurions pu nous écraser. Je suis heureux de bouger mais je reste cotonneux, décalé d'avec moi-même. Je hais les sièges d'aéroplanes. Je déteste les aéroports. J'exècre la ligne B du RER et son abominable terminus de Roissy. Heureusement, je viens de voir du ciel la forme de la ville, encore ponctuée par les lumières orangées de l'hélium. Elle est très longue. Elle me touche. Elle m'émeut. C'est un doigt. Le doigt d'une main qui va me saisir. Il en va toujours ainsi. J'en sortirais transformé. Je l'ignore. Je m'ensonge. La mégapole prend tant de place et pas seulement par terre. Je divague. Je rêve d'une autre main que je ne prendrai plus. Plus pareil. Une main bien plus fine et encore plus connue. Je les entremêle. Je ne sais pas faire autrement. L'aimée est si loin. Chaque arrivée est une sourde négociation avec des éléments auxquels je ne comprends pas grand-chose. Il faut gagner, non? Il faut marcher en tous cas. L'air n'est pas agressif. Le temps est clair. Depuis trois mois qu'elle est ainsi, l'atmosphère climatique, ceux qui ne m'accueillent pas ont plus que l'habitude. Ils n'en 13

causent pas. Ils tolèrent administrativement l'homme aux yeux bleus, vaquant eux-mêmes sans précipitation vers leurs vies d'ennuis empilés et de joies minuscules. Le béton des halls du vieil aéroport luit d'infinis transits. Je me ré approprie lentement ce lieu d'entrée dans les tiers-mondes que bien des touristes trouvent dégoûtant. Je jauge ses batiments longs et bas où tout a commencé à tomber en poussière avant d'avoir été achevé. C'est ma station de métro, ni amicale ni vengeresse, simplement usante. Le fonctionnaire des douanes ne me voit pas. Pas question d'entamer son indifférence batracienne. Je cherche ailleurs des regards. Je voudrais parler. Je n'aime pas cette solitude qui étreint tout le corps et que n'égratigne pas le bruit mou du tampon sur le passeport. C'est comme une petite mort. Une odeur de fioul et de fumée. Des fleurs tartement arrangées dans un bac de ciment. Une caresse de l'air s'esquisse et retombe. Au-delà des marécages et de kilomètres de jungles urbaines, c'est la mer d'Arabie. 1992 de l'ère chrétienne. Calendrier grégorien, le cinq décembre. Je reste debout, immobile, ingérant avec circonspection la lourdeur du retour. Minuscule douleur à apprivoiser. Il ne faut pas se presser. Ce pays est implacable avec la hâte. Je hume à nouveau le lieu au creux de la stase, me rappelant d'autres départs, les attentes furieuses d'avions ayant douze heures de retard, les arrivées énervées, l'envie de savoir ou la joie de revoir les amis qui me transportaient. Aujourd'hui, pas de sourires près des barrières. Sur l'esplanade, c'est aussi le vide, un vide gentiment habité ouvrant un peu plus loin sur une autre vacuité grouillante. J'ai un ordre de mission, la connaissance des lieux et des dossiers bien préparés. Je ne sais par quoi commencer. Tout a un goût moche. Je frôle l'ennui programmé. Un éclair de tristesse zèbre le rythme de mes pas hésitants. Il me reste dans la cité un réseau de connivences, peutêtre rancies ou mortes, et toute cette, comment dire, connaissance. Cette rage de savoir. Ces quartiers dessinés maison par maison. Ces histoires de vie reconstituées mot à mot. Ces rapports soigneusement dépouillés. Cet appareil, ce système, cet acharnement qui ne remplacent pas les yeux qui brillent. Je repense à Brigou. Je ressens encore l'intense déchirure, l'impression physique d'être fêlé qui m'a transi lorsque ses derniers mots ont jailli, tout bas, en miettes de tendresse jetées comme des pétales au vent, et que j'ai vu sa silhouette se rapetisser sur le quai de la gare. Pourquoi fais-je ça? Nous nous aimons tellement. Comme fée et korrigan. Comme amis, comme amants. Notre monde étincelle. Ici, le soleil ment. Je ne sais plus ce que je suis venu comprendre. Personne ne me sollicite. Cela me revient tout de même, comme à regret. Le chômage et les 14

emplois, les longues rues camionneuses, les jeunes à la dérive! La majesté du savoir raclé au coin des rues, seul face à la ville immense qui ondule dans la chaleur. La grâce rugueuse des expressions échappées des bouches travailleuses, les flirts étranges de religions nudifiées et de politiques triviales, les drôles de manières de démerdards au jour le jour. J'aurais pu trouver ça en face de chez moi. Il a fallu que je vienne jusque-là. Je peux m'asseoir, la place ne manque pas. Je considère bovinement les autres voyageurs qui se hâtent. Vers quoi? J'ai repéré un banc de ciment teinté de rouge brique. Installé près de l'étroit sac à dos bleu, ayant lu en esquissant mon premier sourire le nom du sieur Shyam LaI Das, charitable marchand qui a donné ce mobilier urbain pour le bien public, je me laisse envahir par l'humeur de terre mouillée, hantée par un remugle de pneu carbonisé. Tout est si calme. Ici, de tels moments sont privilège. Alors je profite. Je déambule un peu. Je me laisse tenter par un café gobeletisé, auquel seul le sucre donne un goût, qu'une cabane de bois vivement colorée de jaune et de rouge dispense sur fond de disco filmique. Je m'assieds sur mon premier banc de bois noirâtre. Ce genre de siège tordu et usé est l'une des portes de l'apprivoisement de la ville, du tâtonnement organisé qui va constituer ma vie. Huit heures du matin et une tiédeur s'installe. La planche est lisse. Je me rassure en évoquant d'autres temps calmés dans l'activité frénétique du chercheur, de menues douceurs qu'il va falloir cultiver comme des espèces rares. Je proteste encore muettement quelques instants contre ma vie hachée menue par les séparations puis l'idée s'éloigne. C'est mieux. Ces mièvreries anti-scientifiques sont de sales jeux. Elles proviennent de l'avion sans doute. Il abrutit, le grand 747 blanc et rouge d'Air India. Au-delà des fleurs se profile une étendue grise et blanche d'où n'émane qu'une très légère fragrance de terre fraîche. Le travail des bulldozers. Des blocs d'andésite grise, où s'enchassent des cristaux verts et blancs, attendent de contribuer à un problématique chantier. Je me rappelle soudain combien cette pierre est dure. Au bord des routes du Maharashtra, le Grand pays, j'ai souvent aperçu les paysannes en casser des fragments pour faire du gravier. L'Etat les paye en brisures de riz. Toutes ces choses en miettes... Je revois leurs veines qui saillent sur les tempes, leurs cheveux semés de fragments de roche éclatée, les saris trempés de sueur et le mouvement calculé de leurs mains dans lesquelles s'agitent des marteaux ridiculement petits. C'est à cause d'elles que je suis là. La peine et le désir humain. Le travail. Son absence. Cela me paraît essentiel. J' y croirais presque. Je suis un niais diplômé et même instruit. 15

A neuf heures, après d'ultimes et brèves tergiversations, je m'enfonce dans un taxi jaune et noir qui se lance sur la grandroute, cap au sud. Proto Fiat plus que trentenaire. Les banquettes sont soigneusement recouvertes de velours rouge mais la suspension est absente. Le tableau de bord dégouline de breloques. Si la porte arrière ne s'ouvre que de l'extérieur, le levier de vitesse de plastique transparent est délicatement ouvragé. « Où vas tu, mon maître? » Il va bêtement dormir, le maître-esclave. Pour passer le temps, le conducteur assure que le pays est calme. Tout va bien. Le pays va toujours bien, il est toujours calme quand débute une conversation de ce genre. Le seul problème, reprend l' homme au volant, c'est que tout est cher. On se dirige vers la catastrophe. J'ai si souvent été bercé par ce genre de propos, le grand écart des pauvres gens. Je l'écoute comme une musique familière, fade et un tantinet cruelle. Après quelques kilomètres de cabanes, elle me gêne pourtant. Je ne lui en veux pas, au gars. Il sacrifie à la tradition mais il me barbe. J'aimerais le silence. Je pense aussi, dans mon égoïsme de perclus, qu'il y a peut-être au bout de la course un lit fraîchement convenable et je me fous de tout le reste. Je sors la main de la portière dont la vitre est bloquée ouverte. Je me retrouve enfant et je joue, plus à l'avion, à l'oiseau. Les avions sont vraiment trop rabat-joies. Nimbant le soleil d'un halo blanc, l'air me caresse, pas chiche. Chez moi, hier, il mordait et giflait. Il est neuf heures trente en entrant dans Bandra. C'est la porte des faubourgs nord. Le taxi a longé durant une heure des univers de chiffons, de planches gondolées et de tôles grises d'où jaillissent des centaines d'oriflammes. Des hommes, des femmes sont partis vers leurs corvées mais il reste les chômeurs, les enfants, les malades, les éclopés et des ménagères en longs saris bariolés. A la sortie de Bandra le commerce, l'industrie ou la banque et pourquoi pas les trois, ont planté une forteresse qui se voit de loin, rayée, blanche et grise, à la laideur très propre des châteaux de grand rapport. Jouir de ce ciel irréel, qui blanchit sans une tache, s'enfoncer dans la banquette rayée. Oui, il y a du noir en bandes avec le rouge. Peu importe l'industrie ou la banque. Nous frôlons la mer à Mahim. D'un côté s'arrondit une baie bordée de constructions dépareillées pour les riches et d'une autoroute engorgée, de l'autre stagne une lagune aux relents d'égout, moirée de pétrole contre laquelle s'entassent les pauvres. Après ce symbole criard, la voiture plonge dans la ville. Rugissements et fumée, glissements et couleurs. Comme c'est samedi, le trafic n'est pas si dense et me voilà devant un hôtel connu. 16

Routiniers, mes voyages. Toujours pareils. Etreignants en plus. C'est un endroit ni beau ni laid, qui trompe son monde avec son allure d'oasis de verdure. Tout autour, des immeubles en réfection bruissent d'activités sonores. L'hôtel offre son hospitalité mesurée pour cadres moyens avec quelques moyens. Les murs sont ripolinés de blanc et de brun. Des rideaux épais filtrent mal les bruits de la rue. Un vendeur de noix de coco fraîches installe sa marchandise. Une ambulance s'annonce en couinant. L'hôpital est en face. Le lit est plus que convenable mais il n'est plus frais. Dehors, le soleil étend son empire. Ce chez moi d'un ailleurs, j'ignore d'un coup son existence. Je dors. C'est un sommeil poisseux, gluant même, qui me délivre lentement en concédant parcimonieusement des songes. Je me love dans d'autres mondes; des lieux sans pauvres ni riches, sans taxis ni fumées, sans chômeurs ni avions. J'aime rêver. Ce luxe de vivre en double, d'inventer l'impossible. Le rêve est une gloire. Les contes sortis du songe illuminent des jours entiers. J'en frémis dans mon affalement ultralucide. Au soir, le réveil est vasouilleux. Je m'étire, je repique. Je sinue longtemps dans les plongées mollasses jusqu'à ce que monte une légère excitation. Elle a ses arguments. La faim d'abord. L'envie de sortir de cette cage aux lourds rideaux ensuite. Je me décide. L'escalier est plein de larbins. Le hall, lui, est encombré d'une équipée de membres du Rotary club de Nasik qui parlent fort. Endroit à fuir. Juste à la porte de l'hôtel, sur la gauche quand on regarde vers La Mecque, un tombeau d'ermite musulman étale fastes et misère. Ce dargah dédié à un saint aux noms et titres longs d'une ligne entière, recouvert de tentures vertes et dorées, a quelque chose de réjouissant. L'édicule, auquel s'adjoignent plusieurs pseudopodes, occupe l' entièreté du trottoir ainsi qu'un fragment du patrimoine étatique, un bout de la cour d'une grosse administration plantée derrière. Chaque jour, le soufi miteux, mort depuis plus de deux siècles, gagne la partie de bras de fer avec l'Etat indien, le puissant sarkar. Ceux du dargah font à manger pour une centaine de pauvres hères: du riz, des légumes, un peu de mouton. Industriels et commerçants se bousculent, le matin de neuf à onze, pour apporter leurs oboles, alignant les billets bleus de cent roupies par la vitre descendue, sans ouvrir les portières de leurs grandes Ambassadors au luxe suranné. Je me laisse porter par une vague envie d'errer, de rencontrer peut-être, à défaut d'agir. Le décalage horaire me plonge peu à peu en état d'agitation. Voilà qui tombe bien. Je n'aime rien tant que dériver dans les cités. Après la cinquantaine de pharmacies qui assiège l' hôpital et la douzaine de boutiques de 17

téléphone, national, international et interstellaire, je connais des endroits pas chers. On y boit des jus de fruits pressés, pleins d'insecticide. A côté il y a moyen d'engloutir des beignets frits dans une huile changée trois fois par an avant de déguster du thé au lait brûlant. Je sais. Ça me perturbe, ces coups bas dans le métabolisme, mais c'est mon métier d'être là. C'est mon devoir de me bousculer la tripaille. Quand sortirai-je de l'école? De l'école et des devoirs? Ce n'est pas le moment d'ergoter. Je réinstaure la loi martiale et l'état d'orgueil. La mission passe avant tout. L'univers est acéré. Moi aussi. L'estomac calmé par ces choses à ne pas épiloguer sur, je continue vers le nord. Après un parc grillé en rectangulaire se dessine une petite mosquée. Je la connais. Plantée en plein milieu de la route, elle m'a souvent fait penser à une grosse coccinelle. Une coccinelle verte et blanche. Vêtus de clair, petites taches dans la nuit ronronnante de la ville, des hommes sont en prière. Allah, par ailleurs clément et miséricordieux, a interdit de se saouler la gueule. Il n'a rien fait contre les déjections de moteurs. C'est bien fréquenté. Dommage pour le croyant, ces vapeurs. Expédié par la science, un laboratoire renommé et mon propre entêtement, je ne crois à rien. Enfin presque. Ce qui n'est pas réfutable n'a pas d'intérêt. C'est la devise dans ma tribu. Je porte en moi, plutôt au fond du cœur que sur mes jeans

fatigués, une très haute idée de la science, discipline, jeu avec soimême autant qu'avec le monde, outil enfin. Je sais qu'elle n'est pas toujours brillante mais je la crois de plus en plus nécessaire. C'est cela. Je suis un agent de la nécessité autorisé par la raison à subvertir et à questionner. C'est ma religion. La religion. J'ai lu si souvent que les Indiens sont religieux dans l'âme. C'est tarte, ou très réussi comme tautologie, mais aucun éditeur sérieux ne refuse les contributions au genre. J'ai certes pu me rendre compte à quel point cela comptait d'être hindou, musulman ou autre chose. La politique, la vie de famille et même les syndicats ne peuvent éluder la question. Pour moi, cela demeure du matériau à étudier. Sans âme, je ne crois pas aux âmes. Il y a tant de travail dans la recherche. Il reste peu de temps pour l'émotion. Je me laisse pourtant aller avec les humains, les ambiances ou même les bovidés. C'est un droit. C'est aussi un devoir. Je crie, je chante, je pleure parfois. Je n'ai pas honte. L'Inde ne fait-elle pas pareil? Quand je l'ai découverte, il y a quinze ans, elle avait tout du fouillis provocateur, presque méchant, juxtaposant son passé décomposé à une folle fureur de vivre. Maintenant, je ne sais pourquoi, je la trouve normale. Sans prononcer son nom, j'en fais le repère de ma vie. Ce sont les autres, en Europe, qui déconnent. J'y ai passé 18

la moitié de mon temps depuis 1980, y vivant des moments aussi importants que la venue de la gauche au pouvoir, la mort provoquée de Malik O. ou la guerre du Golfe (persique). J'en ai seulement retrouvé la trace jaunie dans des journaux. C'est par ses yeux que j'ai commencé à voir le monde. Heureusement qu'il y avait notre amour là-bas, en l'île, sur l'Atlantique, nos enlacements et les tournesols dans le jardin du Morbihan. Emotion contre émotion, l'amour était plus fort. Dans la nuit tombée qui efface tant de choses, je chasse peu à peu les réflexions sur un boulot qui me tient les tripes autant que le cerveau. Je mets de côté mes divagations sur l'arrogance magique de la science. J'étudie peut-être l'Inde contemporaine mais pas un soir où rien ne brille en moi. C'est que je suis aussi l'acteur, dans ces approches. Anthropologue ou sociologue, ce n'est pas un rôle facile. Comme à chaque retour, je hume les odeurs. Il faut apprivoiser un monde que je prétends connaître et que je ne peux que gratter ça et là, de préférence où ça fait mal. Ce n'est pas du sadisme. C'est, je le crois du moins, la quête de l'efficacité. J'y repense. Je me promène lentement dans le parc où des familles bien mises regardent jouer leurs enfants. Un vieux panneau de l'office de planification des naissances achève de laisser s'aplatir sur le sol un péremptoire: "NOUS ET NOS DEUX", en hindi, abondamment maculé de jets de salive rouge. Deux gosses, c'est le modèle d'état. Deux garçons, c'est le désir du peuple. Dans le petit square aux bancs de ciment noirci, la norme est respectée. A la faveur de l'ombre embaumée des frangipaniers, des amoureux échangent promesses banales et baisers furtifs. Deux êtres à peine visibles se tiennent par le bout des doigts. Leur silhouette se découpe soudain dans la lumière blafarde d'un néon de négociant. J'envie ces mains nouées l'une sur l'autre. Comme la nuit est tendresse! Comme elle est manque! Personne ne me demande rien. Est ce que j'existe? Un bonsoir d'inconnu vise pourtant ma tête étrangère. Après tout, j'ai peut-être une place ici. Au sortir du parc, je tombe sur une rangée d'étals de vendeurs et d'artisans de rue gardée par un type qui sommeille sur deux caisses, bien enroulé dans une couverture mille fois reprisée. Rien d'étonnant, ils sont des milliers à faire de même dans la cité, mais l'un d'eux attire un regard qui n'a pas tout à fait quitté sa Bretagne, oui la "profonde" puisqu'il existe des andouilles pour écrire des trucs pareils. «Hitler ka Chamar. Yahan, marammat aur polish sabsé achcha Bombay mé» (Le cordonnier de Hitler. Ici on répare et cire les chaussures mieux que partout dans Bombay). L'étal est fermé mais au-dessus de l'inscription énigmatique, sur un panneau de contreplaqué peint 19

en blanc accroché à la grille du parc, s'étale un grand portrait du chef nazi, découpé dans un magazine, des photos de héros de pellicule locaux, des lutteurs de kung-fu et des bergers allemands. Je pense au Führer posant à côté de son adorable bestiole. Bon chien, bon maître. Il est instruit, le chamarkar, à moins que certaines associations ne soient universelles. Certes, tout autour de Bombay, au Maharashtra et plus loin encore, bien des gens sont loin de détester Hitler. «Il avait des couilles» profèrent ceux qui n'ont suivi ni leçons d'histoire ni cours de bon langage. «C'est un type comme lui qui nous manque! Il mettrait le pays au travail dans l' honneur et l'indépendance », ajoutent tranquillement de plus instruits. Ne fut-il pas l'ennemi des oppresseurs anglais? Subash Chandra Bose, héros respecté de l'indépendance indienne, n'alla -t-il pas chercher son soutien à Berlin en 1939 - le dictateur le snoba avant de s'allier aux Japonais? Les compagnies privées qui assurent la garde des usines et des immeubles de la Haute s'appellent sans complexe 'SS company', la 'Vraie SS de Hitler' ou encore les 'Sections de sécurité'. Mein Kampf, traduit en anglais, ne se vend pas si mal sur les trottoirs, quoique... Les gens lisent si peu, mis à part le journal, pages des pin-ups, du sport ou des loteries selon le groupe socio-professionnel, que la prose du fondateur du NDSAP ne doit guère ébranler les masses. Il y a aussi ce parti à l'emblème du tigre, l'Armée de Shivaji, la Shiv Sena que je suis venu étudier. Son chef, Bal Thakré, aime scandaliser de temps à autre les journalistes qui se jurent démocrates - croix de bois, croix de fer - en affirmant, posément mais régulièrement, que le pays a besoin d'un dictateur éclairé, du genre de Hitler. Il ajoute généralement «d'avant 1938.» Il lui arrive d'oublier. Ne se fait-il pas appeler le général en chef de l'Armée de Shivaji, Shiv Sena pramukh, ou encore le commandant suprême voire le suprême tout court. A Bombay la Shiv Sena au tigre n'est pas un groupuscule. C'est le premier parti politique, un pur produit de la métropole, d'abord présent parmi les jeunes. Bal, c'est la jeunesse. Le suprême est aussi Balasaheb, le "seigneur de la jeunesse." Ces gens se gavent de symboles. J'ai fréquenté jusqu'à la débectation cette jeunesse flatulente de fantasmes qui ne sait pas ce qu'est un Juif et n'a retenu des mauvaises leçons de l'école sur la guerre mondiale que le nom du criminel le plus spectaculaire. Comme au cinéma. Les gens aiment le spectacle à Bombay. Le grand. Pour leurs parents, estce le modèle du chef à poigne ou la fascination à l'endroit du trangresseur des tabous qui les écrasent au quotidien qui est en cause? Rêvent-ils d'un sauveur? Le sauveur! Tant de gens l'idéalisent depuis l'assassinat d'Indira Gandhi en 1984, sciée en 20

deux par la mitraillette de son garde du corps. Netaji, guruji, adhyakshak, les mouvements se prévalant de chefs et de méthodes autoritaires font un tabac depuis des décennies, à tel point qu'on se demande comment survit la démocratie. Par défaut? Grâce aux pauvres et aux ruraux? Certes, les prétendants à la dictature passent le plus clair de leur temps à se quereller mais les gardiens de la démocratie les surpassent. Depuis cinq ans les gouvernements paraissent inexistants à la Nouvelle Delhi pendant qu'ils se déchirent à Bombay, les notables se vautrant dans la boue des scandales financiers. A l'été 1992, tout le gratin du pays s'est vu impliqué dans une histoire de jeux boursiers interdits. Les personnalités qui surnagent sont au mieux rouées, comme Narasimha Rao, qui tient les rênes du pouvoir fédéral depuis 1991 mais se fait déposséder un peu plus chaque jour par les soit-disant experts des grosses firmes, ses ministres chapardeurs et des conseillers étrangers qui se permettent de plus en plus de privautés. N'empêche que c'est la première fois que je vois sa photo dans la rue en Inde. Pas celle de Rao qui a l'aspect d'une limule. Hitler. Je voulais me ballader et ne penser à rien! Simplet! Voilà le travail qui revient, avec, en prime, un frisson dans le dos. Je me promets de demander au cordonnier ce que signifie son exposition de propagande. Routine d'un étrange travail, avec ses règles précises et ses pratiques mouvantes. Je prends note des détails sur un morceau de paquet de cigarettes ramassé par terre. Je ne touche à rien, moi qui ai lacéré tant d'affiches sans me gêner dans mon propre pays, surtout celles de ce genre pour être précis. L'Inde paraît assez ouverte, tolérante serait tout de même exagéré. C'est sa réputation dans nombre d'assemblées savantes. C'est en ces termes qu'elle s'affiche chez 'les grands'. Puisqu'il y a des grands. La rumeur de salle de récréation n'assiège pas que moi. J'ai compris, en dix -sept voyages, qu'il fallait s'y montrer discret et d'une diplomatie sans principe, si l'on ne venait pas pour la bronzette. Qu'arrive t-il, cependant, à ce pays-monde qui m'a tant appris? Est-ce un signe sérieux? Ils aiment plaisanter à Bombay. C'est une ville gaie, dure mais gaie. Peut-être n'a-t-il pas les mêmes critères du bon goût que moi, le cireur réparateur de grolles? Voilà des années que des brèches semblent s'ouvrir partout sur le corps de Bharat Mata, la mère-Inde des hindous. Si je suis revenu, c'est pour tenter d'y comprendre quelque chose. Certainement pas pour changer l'avenir d'un petit milliard de gens. Et si ça explose? Cela sera-t-il si grave? « Le pays en a déjà tellement vu. 21

Il est rodé à la violence. L'histoire est faite d'accouchements dans la souffrance, n'est-ce pas? Demain, l'ouverture économique (changera, changera pas) tout ça ; ils apprennent vite; la concurrence; la balance des échanges; les affaires; volatile; retour à la normale; intérêts primordiaux; sursauts éphémères. » Je les ai entendus déblatérer ainsi, dans les missions diplomatiques, françaises par exemple, pour déboucher, souriants, sur une conclusion d'un optimisme terrifiant: "a u fond, ces gens-là peuvent tout supporter." Ces propos m'exaspèrent mais je devrais m'y mettre. C'est quelque part reposant. Pas le moment de réfléchir. Le cerveau cafouille. Impossible d'aligner trois idées. Le décalage horaire me tient debout mais je suis vide. Vide et arqué comme une crampe. Comme un manque. Je dérive doucement jusqu'à buter sur un grondement tendre et rythmé. La mer. Elle lance ses vagues noires, involutant calmement les reflets des lampes fluorescentes au long de la longue avenue de béton qu'ils appellent encore Marine Drive. Son vrai nom, personne n'en use. C'est Subash Chandra Bose. Retour à la case départ où les pensées s'emmêlent. Les astres de la nuit se distinguent mieux qu'ailleurs en cet endroit de Bombay qui regarde la péninsule arabique. Je ne me lasse jamais des firmaments. Brigou voit les mêmes étoiles, si le vent arrache cette concession aux nuages. J'aime le vent. Je m'attarde avec plaisir sur mon idée géographiquement intenable. Longeant mollement le rivage, me voilà qui discute avec un vendeur de noix de coco attardé sur un trottoir devant un tas de lourds fruits verts décapités. Quelque chose m'inspire. Enfin! C'est l'âpre saveur et les tournures incisives de l'hindi de Bombay. Je réinvestis mots, gestes et regards, les chemins d'une langue. Les cris et les murmures de la ville. Ils reviennent par bouffées d'assurance retrouvée, par jeux de connivences reconstruites. A la joie un peu rêche succède la qualification. Il n'y a pas de temps à perdre. Parler, c'est cheminer. C'est accumuler ces données qui justifient mon existence. Des données. Je n' y échapperai pas. Je m'attarde en ce lieu où des touristes horripilés cotoient la jeunesse dorée qui sait éviter les mendiants hautement qualifiés. Vers deux heures du matin je pesterai en travers du lit entre les rideaux brunâtres et les murs qui enbaument le white spirit. Les changements d'heure ne m'ont jamais fait de cadeau. Le lendemain c'est dimanche. Jour de Dieu. Il se passe de moi. Il est habitué. Je me lève tard, engourdi par les senteurs de peinture, avant d'avaler un petit déjeuner qu'ils prétendent à l'anglaise. Je m'attarde un minimum sur les toasts caoutchouteux sous une pâte rougeâtre ressemblant à de la graisse pour vélos voisinant avec un thé noir comme du café. Je 22

dois larguer vite fait cet endroit trop cher. Je déménage près de l'amirauté dans un petit établissement tenu par de jeunes musulmans sunnites du Karnataka. Le Karnataka commence au sud, là où le Maharashtra s'arrête après 600 kilomètres de côtes mammelonnées. Les sunnites c'est l'islam usuel. Les jeunes, c'est 15 à 20 ans, peut-être. Les gens d'ici traînent toujours, parmi de nombreuses appellations incontrôlées, des étiquettes de ce genre. Ils en sont fiers. L'état-civil indien n'est fait que de lambeaux mais ils ont de la classe. Si, du comptoir, j'ai entrevu avec ravissement la mer hésiter entre bleu-gris et vert pâle, la chambre est plus que rebutante. C'est un réduit long et sombre qui n'a pas oublié l'humidité de la dernière mousson. Pas de fenêtre. Le bas du mur est piqué de moisissures noires. Le haut des cloisons de contreplaqué, vitré de verre blanc pour que les clients ne se sentent pas seuls la nuit, diffuse la lumière blafarde des tubes au fluor du voisinage. C'est moins cher, les tubes. Me voilà en train d'installer laborieusement des feuilles de journal avec de l'adhésif. Presque toutes mes chambres indiennes, il y en eut des centaines, ont éveillé chez moi le goût de la personnalisation. Je dois être difficile. Eux, ils s'endorment tout de suite. Ils font un peu de bordellerie dans l'hôtel, rien de grave d'ailleurs. Ils organisent aussi des rendez-vous arrosés entre hommes, musulmans sunnites de toutes régions, qui offusquent les moralistes et dont la police n'ignore rien. C'est pour cela qu'il est bon marché, l'endroit. Ils aiment voir passer un peu de clientèle munie d'un passeport pas trop faux, à coucher sur leurs registres avant d'expédier son détenteur sur leurs draps trop petits. Ça recycle les corps moites clandestins et l'alcool illégal. Je jette un coup d'œil inamical au comptoir de mélamine sur lequel m'attend un large cahier à couverture de carton bleue. J'ai une répulsion instinctive de la mélamine. Ça hurle. Numéro du passeport? Il en est plein. Je n'ai jamais su lequel était le bon et je m'en fiche. «D'où venez vous?» Qu'est-ce qu'ils en ont à cirer au commissariat? Grommelants, les premiers matins. «Où allez vous? » Pas la moindre idée. Que faire d'un dimanche quand on se sent plus véreux qu'un bolet de novembre alors que l'air esquisse des tendresses à ravir les peaux trop pâles? Je suis venu pour aligner par centaines les heures de train de banlieue, de marche, d'attente ou de course sur des trottoirs chaotiques ou inexistants qui viendront bien assez tôt. Comme un appel, la mer s'illumine sous le soleil. C'est le golfe de Thané. Il est saturé de sels de plomb, de mercure, de teintures et de déjections moins modernistes mais cela ne se voit pas. Je décide d'une virée à Eléphanta. C'est la promenade 23

élémentaire, populaire et bon marché. Tout-à-fait mon niveau. Juste avant d'arriver à l'embarcadère, elle me frappe pourtant en plein visage. Placardée par groupes de cent et plus sur les épais murs de basalte noir, joliment maçonnés il y a un siècle pour immortaliser dans l'espace l'éminence des membres du Yacht club de Bombay. L'affiche rouge. Ils veulent descendre la Mosquée d'Ayodhya. La famille. Les nationalistes hindous et leurs compagnons de route, dont la Shiv Sena fait partie, traînant des pattes ou caracolant devant le troupeau, c'est selon. Les musulmans, qui tiennent aux mosquées plus que la moyenne, appellent l'édifice la Babri Masjid. Un certain empereur Babur régnait lors de sa construction, il y a quatre siècles et demi, d'où le nom. Les publications de 'la famille' ne la désignent plus que d'un terme étrange, la structure. Ils l'ont liquidée symboliquement. Disputé depuis un siècle par des hindous aux musulmans du lieu, le petit édifice a été clos, sur décision de justice, en 1949 pour être réouvert, aux hindous, en 1986 sur l'intercession d'un Rajiv Gandhi cerné par les scandales, tiraillé entre des confidents genre Raspoutine et le discours conquérant des Chicago Boys. Il est bien loin de la baie de Thané, cet Ayodhya au cœur duquel les dignitaires du Forum mondial hindou, la VHP pour Vishva Hindu Parishad, un des éléments primordiaux de 'la famille', ont posé la première pierre d'un temple destiné à remplacer la mosquée litigieuse. C'était le jour où tomba le mur de Berlin. Ils le soulignèrent. Ils l'écrivirent. Ils discoururent. Ils mobilisèrent. Ayodhya des visages d'anges et des sourires dévastateurs. Ayodhya des symboles méprisés et durcis comme des armes dans le feu du mal d'être. Ayodhya des bâtons de pélerins croisés avec les baïonnettes. Ayodhya, point focal d'un pays malmené qui n'en finit pas d'éreinter son passé. Ayodhya qui remue avec effroi et délices les cendres brûlantes de la partition de 1947. Ayodhya, bourgade assoupie depuis 900 000 ans sur les bords d'un bras de la mère Gange. Ayodhya, modèle d'un âge d'or enraciné dans le terreau stérile de l'impossible. Ayodhya des temples croulants, des auberges assoupies, des rues poudreuses et des boutiques de souvenirs dégoulinants du genre cher à Lourdes. Ayodhya qui conjugue la peur, le désir et la haine. Ayodhya des foules découvrant qu'elles sont des puissances et que c'est excitant.

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Ayodhya et son pont de ciment où claquèrent les fusils de Mulayam Singh. Ayodhya où convergèrent tant d'étranges processions. Ayodhya, depuis huit ans princesse des Cinq colonnes à la une. Ayodhya la sainte, encombrée de juges, de policiers et du tas de briques neuves le plus remarquable de l'histoire, doré aux feux de 240 000 villages. Ayodhya en charge des complexes d'infériorité d'une majorité introuvable. Ayodhya pour laquelle on a consacré, injurié, déblatéré, argumenté, prouvé, démenti, insulté, juré, menti, hurlé, sangloté et cyniquement manipulé. De tous bords. Ayodhya, si lointaine et partout présente. Ayodhya de Ram, dieu, roi, héros et nom commun. C'est un symbole omniprésent que ce Ram, dernier mot que Gandhi eut sur les lèvres. Depuis son 'ayodhyation', il bande des arcs de plus en plus formidables sur les chromos de papier glacé que se disputent le bidonville et la résidence grand luxe pendant que des spécialistes des médias, nationalistes hindous super branchés, lui peaufinent une image d'unificateur national. Au RSS, l'Organisation nationale des volontaires qui trace son chemin, entre loufoque, austère et ignoble, entre culture et nation, depuis 1925, ils exhibent "des preuves" archéologiques, politiques et historiques. Ses experts, diligentement aidés par quelques intellectuels étrangers, travaillent dur à inventer l'histoire du temple introuvable qu'écraserait la mosquée. On évoque trois mille autres lieux de culte hindous détruits par les dynasties musulmanes. Des livres aux titres incendiaires mobilisent les intellectuels. Les Moghols, ceux qui léguèrent le Taj Mahal aux agences de tourisme, deviennent des oppresseurs, voire les coupables d'un génocide. C'est un mot à la mode, génocide. Le nationalisme hindou est vraiment devenu très upto-date. Et voilà que l'affiche proclame de ses caractères impérieux: Aujourd'hui le temps est venu. Pour donner une forme au Royaume de Dieu sur terre! arrogance Rabaissons l'immonde musulmane! Donnons leur la leçon qu'ils méritent. Nous devons savoir une fois pour toutes à qui ce pays appartient. Tous à Ayodhya! Tous à Ayodhya !!
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