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BRÉSIL TERRE DES CONTRASTES

De
376 pages
L’auteur propose une présentation générale du Brésil, à sa manière, c’est-à-dire fortement marquée par la passion de comprendre, de donner à voir un monde différent, un « ailleurs » dégagé de tout exotisme. Brésil terre des contrastes n'avait pas connu de réédition depuis 1957. Et même si les disparités régionales s'émoussent lentement, qui peut nier la pertinence en cette fin de siècle de la caractérisation choisie par Bastide ?
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ROGER

BASTIDE

,

BRESIL
TE RREcEs CO NT RAST ES
Présentation et notes d'actualisation de Christine RITUI Préface de Maria Isaura PEREIRA DE QUEIROZ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

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Prelllière

édition

: Ha(;hette~

1957

@ L'Hanl1at.t.an,

1999

ISBN: 2-7384-8069-1

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PRÉFACE
SOUVENIRS DE ROGER BASTIDE
Roger Bastide arriva au Brésil en ] 938, invité à occuper tIDe des chaires de la Faculté de Philosophie, Sciences et Lettres de l'Université de SaoPaulo Université toute neuve car elle datait de 1934 ; sa fondation était un des résultats de l'effervescence sociale et intellectuelle qui caractérisa les décades de 1920 et 1930 dans le pays. La ville de Sao Paulo, qui avait alors un million d'habitants, se développait à vive allure; les industries, le commerce, les services étaient en expansion, et la grave crise économique del929 n'avait pas réussi à les ébranler. Les campagnes politiques tournées vers l'extension du vote aux femmes et vers l'in1plantation du vote secret, les grandes réformes de l'enseignement, montraient que le pays était mûr pour des transform~tions importantes. La création de l'Université de Sao Paulo en fut l'une d'elles. Roger Bastide trouva donc, en arrivant dans la ville de Sao Paulo et dans l'Université, des milieux où l'activité intellectuelle était déjà considérable. Dans la ville, des écrivains, des historiens, des peintres, des musiciens avaient en ] 922, organisé la fameuse Semaine d'Art Moderne, qui déclencha une modernisation intellectuelle dont les fruits étaient en train d'étre cueillis; l'un d'eux était la fondation de l'Université de Sao Paulo. Roger Bastide trouva des amis dans la pléiade des "Modernistes de 1922", tels que le poête Mario de Andrade, le peintre moderniste Flavio de Carvalho, le compositeur Villa Lobos, l'écrivain Oswald de Andrade, le critique d'art Sergio Milliet, composant un cercle qu'il appréciait beaucoup. Dans l'Université de Sao Paulo, un groupe de professeurs français avait aidé à composer le Département des Lettres, et là il trouvait des collègues qui l'aidèrent à passer

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IV

BRÉ~1L, TE1UŒ DES (~ONlRAS1ES

par les difficultés d'adaptation à un monde nouveau; dans le Département des Sciences Sociales, le doyen, le sociologue Fernando de Azevedo, lequel avait en 1925 bataillé pour la modernisation de l'enseignement brésilien et ensuite avait été un des fondateurs de l'Université paulisla, l'avait trés bien reçu, ainsi que tous les collègues. Pour ce qui est des étudiants du cours des Sciences Sociales, il fut tout d'abord étonné parce qu'ils étaient peu nombreux, mais il ne tarda pas à trouver les avantages de la petite quantité: ils étaient tous vraiment intéressés par le cours qu'ils avaient choisi en entrant à l'Université et avaient du plaisir à poser des questions. Roger Bastide reçut donc un bon accueil dans les groupes sociaux où il devait vivre; et cela non seulement parmi ses collègues et ses amis, mais aussi dans les ensembles de personnes où il entreprenait ses recherches. Ses articles furent publiés dans les meilleurs journaux des grandes villes Rio de Janeiro, Sào Paulo - et aussi dans ceux d'autres cités du pays, car il était rare qu'il refuse sa collaboration. Ceci non seulement pour des contributions en Sociologie, en Anthropologie, e~ Psychologie Sociale, mais aussi en Littérature, en Arts p.lastiques ; il contribua donc de façon extraordinaire à l'enrichissement des études du pays. En arrivant au Brésil, il se vit fasciné pàr cette civilisation vivante, contradictoire, qu'il y trouvait, renfermant des problèmes les plus surprenants - un objet d'études qu'il analyserait jusqu'à la fin de sa vie. D'autre part, le professeur, à son tour, parlait à un public composé, en plus des étudiants, par des membres de l'intelligentzia du pays; ceux-ci étaient attirés par les réflexions passionnées et passionnantes d'un étranger cherchant à comprendre une société en ébullition et si différente de la sienne! Aux étudiants, Roger Bastide apporta des manières de voir et des connaissances qui étaient comme la découverte d'un monde inconnu. Il respectait aussi les manières de voir des élèves; il était facile de trés vite les connaître tous, étant donnée leur petite quantité. Il avait déja quitté le Brésil depuis

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quelques années lorsqu'une grande réforme universitaire ouvrit les portes à une grande quantité d'étudiants, au début des années 1960 ; les rapports entre professeurs et étudiants devinrent indifférents et impersonnels, car il devint impossible de les connaître tous, au contraire de ce qui se passait auparavant. L'intégration de Roger Bastide au monde brésilien fut complète pendant la période qu'il passa dans le pays; cette intégration ne se limitait pas aux groupes d'intellectuels, de collègues de l'Université, elle allait aux milieux populaires où il réalisait ses recherches. Ceci était démontré par les rapports si faciles, si cordiaux, si amicaux qu'il maintenait avec tous ses informateurs, malgré la différence des langues et des façons de parler; n'étant pas doué pour l'apprentissage des idiomes, pour ses recherches personnelles il avait composé une sorte de sous-dialecte français-portugais-provençal-Iatin qu'il utilisait souvent. Qu'il fréquentât les milieux d'intellectuels ou d'artistes, celui de ses collègues ou celui des candomblés, ou aussi celui des chanteurs de cururÛ dans l'intérieur de Sào Paulo, il éveillait la sympathie et nouait des amitiés. Bien des années aprés son départ, un de ses collègues, effectuant des recherches parmi des paysans-chanteurs dans l'intérieur de l'État de Sào Paulo, fut interrogé par un de ceux-ci, voulant avoir des nouvelles du Professeur et, après la réponse, il improvisa: « Si tu rencontres Roger Bastide, Salue-le de ma part. J'ai rencontré des gens bien dans ma vie Et aussi des gens raffinés, Ce petit homme les dépassait tous. » De retour en France, l'intérêt de Roger Bastide pour tout ce qui touchait le Brésil persistait; cela est visible dans ses écrits et dans l'appui qu'il donnait aux étudiants brésiliens qui

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VI

B1Œ~1L, lERRE

D~~Y C~ONTRASTE5Y

le cherchaient. Par deux fois il revint au pays aprés son départ, en 1962 et 1973. Dès son arrivée, il se vit entouré d'amis, d'anciens éléves, de jeunes ayant lu ses livres et voulant le connaître personnellement; ses quelques conférences se déroulèrent dans des salles regorgeant d'auditeurs. Il retrouvait ainsi dans le pays la chaleur de l'accueil, l'entrain, l'allegresse qui avaient marqué ses années de séjour; c'était comme s'il n'était jamais parti...

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Le problème prÎ11cipalqui avait intrigué Roger Bastide dès son arrivée dans le pays où il allait travailler pendant des années, était celui de l'interpénétration de civilisations trés différentes entre elles. Pendant trois siècles, le mélange des races s'était établi entre les Indiens, les Blancs et les Noirs, dans des lieux différents et à des moments différents; elle résulta en une synthèse marquée par des contradictions, de telle façon que le Brésil, dés les premiers temps de sa formation, se présentait dejà comme un pays de contrastes. Ensuite,
vers la fm du XIXe siècle, l'arrivée massive d'Européens

Italiens, des Allemands en même temps que des Syriens, des Japonais, donna lieu à une nouvelle synthèse, culturelle les premiers temps, mais ensuite physique aussi, au fur et à mesure que des mariages entre la jeunesse des diverses origines eurent lieu. Roger Bastide assista à l'interpénétration plus récente, qui venait s'ajouter à la plus ancienne, sans la masquer ni l'effacer. Dans l'Introduction de son livre, il observe: «... ces morceaux du passé, en même temps qu'ils se j ustap osent, se mêlent aussi savoureusement au présent et à l'élan vers le futur »(1). Cette observation est une réponse au problème qu'il avait voulu résoudre; il arrivait à la conclu(1) Bastide, 1957, p. 9.

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1)lŒl1A(~E

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sion qu'il ne s'agissait pas d'un problème, l11aisde la caractérisation précise du Brésil: de façon fondamentale, il était une "Terre des Contrastes". Aujourd'hui, trente-trois ans après la publication du livre et malgré les modifications survenues, cette appellation est toujours valable.

Maria Isaura Pereira de Queiroz Professeur Émérite Université de Sào Paulo 21 janvier 1999

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PRÉSENTATION

Le nom de Roger Bastide a été quelque peu oublié depuis une vIDgtained'années. Philosophe, ethnologue et sociologue, il a pourtant enseigné tant en France qu'au Brésil et formé toute une génération de chercheurs aujourd'hui réputés. Professeur de sociologie à l'Université de SàoPaulo de 1938 à 1953, cet esprit ouvert s'est intéressé àla civilisation brésilienne dans tous ses aspects. (société, art, religion, mœurs et coutumes, etc.). C'est à l'initiative de certains de ses disciples et autres émules qu'a été créée la revue Bastidiana qui se propose de faire connaître l''ensemble de son œuvre, ouvrages épuisés ou nombreux articles publiés par le maître dans les revues et journaux brésiliens et français. Dans Brésil, terre des contrastes, pam en 1957, Roger Bastide propose une présentation générale du Brésil, à sa manière, c'est-à-dire fortement marquée par la passion de comprendre, de donner à voir un monde différent, un « ailleurs» dégagé de tout exotisme. Après une brève revue de I'histoire du Brésil, il nous entraîne Gusqu"au douzième chapitre), dans un voyage dont J'itinéraire repose sur une thématique logique reposant souvent sur la chronologie historique. Il souligne la diversité du pays où se côtoient, du point de vue à la fois spatial et temporel, plusieurs civilisations (canne à sucre, cuir, or, café). Dans le dernier chapitre, qui est le plus long, il procède à une synthèse des problèmes que connaît le pays dans les années cinquante. Le voyage commence en Amazonie là où vivent désormais ce qui reste des premiers habitants du pays - les Indiens (chapitre II - L'Amazonie). Puis l'auteur passe au littoral du Nord et Nord-Est, la première région mise en valeur par les Portugais avec la culture de la canne à sucre (chapitre

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BRÉSIL, T£1UŒDES CONTRASTES

III - Le littoral de la canne à sucre). Celle-ci a nécessité
l'importation d'un fort contingent d'esclaves venus d'Afrique dont la présence a marqué définitivement la civilisation brésilienne (chapitre IV - Présence de l'Afrique). La colonisation effective du territoire, avec la pénétration dans le sertêio, révèle un autre monde, celui de la «civilisation du cuir », pour reprendre la formule de l'historien Capistrano de Abreu, une terre ingrate, attachée à la tradition, où règne la loi du plus fort, foyer propice aux leaders charismatiques (chapitre V - "L'autre Nord-Est"). Les bandeirantes - ces aventuriers qui s'enfonçaient dans l'intérieur du pays - trouvèrent sur leur route l'or, la richesse tant convoitée par la métropole et qui finira par faire naître l'idée d'indépendance chez les natifs du pays (chapitre VI - Le Brésil de l'or). La culture du café, à l'aube du XXIe siècle, déplace le centre économique du pays davantage vers le sud. Avec son expansion, qui coïncide avec la suppression de l'esclavage et l'emploi d'une maind'œuvre salariée, le Brésil entre dans l'âge moderne en troquant ses habits impériaux pour les républicains (chapitre VII - Itinéraire du café). C'est la découverte de l'or qui est à l'origine du déplacement de la capitale du pays de Salvador à Rio de Janeiro. Quant au café, il fera la richesse de Sao Paulo. Ces deux capitales économiques sont encore aujourd'hui les deux plus grandes métropoles brésiliennes (chapitre VIII - Deux capitales: Rio et Sao Paulo). Dans les années 30, c'est de l'extrême sud, royaume de l'élevage, que viendront les changements politiques, la dernière région à parfaire l'unité du pays après un des rares conflits que le Brésil ait connu avec ses voisins sud-américains (la guerre du Paraguay). Elle sera aussi la terre d'élection des émigrants européens venus surtout du nord (chapitre IX - La pampa et le cheval). Après la suppression de l'esclavage et l'entrée du Brésil dans l'économie de marché, le pays encouragera l'arrivée des émigrants. Italiens, Japonais, Allemands participeront activement au développement du pays (chapitre

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PRÉSENTATION

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Les étrangers au Brésil). Dans le domaine culturel, les Européens ont largement contribué à la formation intellectuelle du Brésil que ce soit au niveau de la littérature, de la musique ou des arts plastiques (chapitre XI - Les lettres et les arts) . La seconde partie de l'ouvrage s'inscrit défmitivement dans le présent. Après avoir souligné la diversité culturelle, sociale et économique des grandes régions composant le Brésil, Roger Bastide dresse le bilan du pays dans les années 50. L'ethnologue s'efface devant le sociologue pour porter son analyse sur un terrain résolument politique - le Brésil conçu dans sa diversité en tant que civilisation, mais dans l'unité des problèmes qu'il doit affronter en tant que nation. Cette analyse finale est induite tout au long du voyage à travers le pays qui compose la première partie de l'ouvrage. En effet, les problèmes que connaît le Brésil à l'époque où Bastide écrit découlent de la formation historique du pays. Les «trois âges» dont parlait Morazé coexistent encore et le constant déséquilibre sur lequel s'est bâti le pays fait que les diverses régions n'ont pas suivi le même rythme d'évolution. Un siècle sépare les chercheurs d'or de l'Amazonie et les hommes d'affaires de Sao Paulo. S'il y a un terme on ne peut plus approprié à la caractérisation de ce pays, c'est bien celui de « contrastes». Brésil, Terre des Contrastes n'avait pas connu de nouvelle publication depuis 1957 et, même si les disparités régionales s'émoussent lentement, qui peut nier la pertinence, en cette fin de siècle, de la caractérisation choisie par Bastide? Certaines réflexions de l'auteur, ainsi que sa conclusion sur l'avenir possible et souhaitable du Brésil, sont évidemment datées. L'humaniste, préoccupé de chercher le fil qui relie les cultures tout en soulignant leur spécificité, se remet à rêver, après la chute du régime nazi, à un monde harmonieux. il ne pouvait prévoir l'effacement des frontières culturelles provoqué par la mondialisation de l'économie. C'est ainsi qu'il

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BRÉSIL, TERRE DES C()NTRASTES

envisage d'une façon optimiste les migrations du Nord-Est du Brésil vers les centres urbains du Sud: «Si ces déplacements présentent des dangers, en rompant l'équilibre démographique, ils font aussi cesser les oppositions trop brutales de genres de vie, ils adoucissent les antithèses et les contrastes, et font communier les Brésiliens dans le sentiment de l'harmonieuse unité de leur pays» (p. 134). Il est vrai que la télévision, répandue dans les foyers les plus pauvres, a estompé l'écart culturel entre les régions pour le niveler - en bien ou en mal- et le mettre au diapason d'une réalité citadine. Plus obsolète son constat selon lequel le Brésil «est rattaché ethniquement au Portugal », «intellectuellement à la France» et «par ses immigrants, à l'Italie» (p. 341). Le lusotropicalisme de Gilberto Freyre, en vogue pendant le long régime de Salazar, a fait long feu et les racines portugaises se sont diluées dans une miscigénation où dominent les mulâtres. Quant à l'influence culturelle de la France, elle a été depuis longtemps bien mise à mal par la domination économique anglo-saxonne. Dans la présente édition qui reproduit l'édition originale de 1957, quelques notes ont été ajoutées afin d'actualiser certaines données socio-économiques et corriger certaines assertions ayant cours au milieu de ce siècle. Mais, bien des problèmes soulevés par Roger Bastide sont toujours d'actualité. Son ouvrage est un document précieux pour tous ceux qui s'intéressent au Brésil, parce qu'il émane d'un homme cultivé qui nous livre un témoignage passionné et passionnant sur un pays qui reste la «terre des contrastes ». Christine Ritui Maître de Conférences Université de Caen

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BRESIL
TERRE
DES

CONTRASTES

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INTRODUCTION

RÉSIL,terre des contrastes... Contrastes géographiques, contrastes économiques, contrastes sociaux. C'est que le pays est aussi grand à lui seul que toute l'Europe, moins la Russie, s'allongeant de la forêt amazonique à la pampa de l'Uruguay, faisant alterner plaines, montagnes et plateaux, climat tropical et climat tempéré, terres agricoles et terres d'élevage: Amazonie liquide, où la terre et l'eau, le fleuve et la forêt se fondent en une immense symphonie verte, et triangle. de la sécheresse, avec son sol calciné par le soleil, hérissé de cactus, ses troupeaux de bœufs beuglant après la pluie; littoral de la canne à sucre, des vieux moulins endormis, des noirs dansant sous la lune, près des églises baroques, et Brésil des gauchos, des vastes étendues herbeuses, des hommes.;.centaures gardant la frontière du Sud... Et cependant, malgré ces oppositions, le voyageur peut parcourir de très longues distances sans que le paysagl-! change sous ses yeux, sans qu'il perde l'impression d.ulle nature toujours pareille à elle-même. Il faut prendre l'avion et faire des centaines de kilomètres pour passer d'une de ces provinces à une autre. Monotonie dans l~ contraste. Uniformité dans les oppositions. C'est que l'holnme

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BRÉSIL, TERRE DES CONTRASTES

n'a pas encore modelé partout la terre selon sa propre volonté, mêlant les cultures, dessinant la mosaïque bariolée de ses champs, taisant dialoguer le jardin et le verger. La nature du sol, le climat, l'hydrographie découpent le Brésil en un certain nombre de régions extrêmement différentes, mais c/lacllne reste pauvre en ces variations locales, qui tiennent au peuplement dense et à la diversité des goûts paysans. La géographie ne se sépare pas de l'histoire. Pedro Calmon a remarqué que le Brésil se divise moins en une stratification de classes sociales qu'en une juxtaposition d'époques historiques. En partant du littoral pour s'enfoncer dans l'intérieur, on réalise le miracle de la machine à remonter le temps. Près de l'Atlantique, les grandes cités tentaculaires, avec leurs gratte-ciel enivrés d'orgueil, ridiculisant de leurs masses imposantes les flèches minuscules des églises, avec leurs usines bruyantes, leurs cinémas luxueux et, la nuit, leurs milliers de réclames lumineuses, vertes, rouges, blanches, pendant comme des grappes de fleu~s nocturnes le long des façades, nous font vivre déjà dans le Brésil futur. Plus loin, les petites cités de l'intérieur, calmes, paisibles, entourent de leurs maisons sans étages des jardins où les amoureux se pron1ènent encore romantiquement sous l'œil attelldr; des parents, et nous donnent une image de ce qu'a dû être le Brésil de l'Empire. Puis on gagne les villages qui continuent la vie de la colonie, avec leurs familles patriarcales, la séparation des sexes dans les maisons, et ces magasins obscurs, où l'on vend de tout, dppuis les séries de casseroles jusqu'à la pllarnlacie homéopathique, depuis les pièces d'étoffes jusqu'à L'I1istoire de Charlemagne et de ses douze Preux. Et c'est ainsi qu'en remo/liant à travers toutes ce,ç époques his..

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INTRODUCTION

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toriques, miraculeusement conservées, on arrive finalement à la civilisation la plus primitive, au néolithique des Indiens du Mato Grosso et de Goiaz. Mais ces morceaux du passé, en Inême temps qu'ils se juxtaposent, se mêlent aussi savoureusement au présent et'à ..l'élan vers le futur. Le capitaliste moderne fait dire la messe dans son usine, tout comme le seigneur des temps coloniaux la faisait célébrer dans la chapelle de son Inoulin. Et le prêtre lève l'hostie au milieu des courroies, des engrenages, des bielles, des grandes roues un in.,. stant arrêtées, continuant, parmi des ouvriers brésiliens, italiens, allemands, le geste antique du chapelain officiant au milieu des mattres blancs et des esclaves noirs, perpétuant en plein xx.esiècle le catholicisme familial du XVIIe, tandis que par contraste les postes de radio hurlent dans les villages coloniaux de l'intérieur, aux métis d'Indiens silencieux, les bienfaits du coca-cola ou les avantages de la glacière électrique... . Il n'est pas étonnant dans ces conditions que les sociologues brésiliens aient caractérisé le Brésil par cette rencontre d'éléments antagonistes, cette harmonisation des contraires. Gilberto Freyre en particulier. Dans les champs, maisons des mattres se dressant au-dessus des masures d'esclaves. Dans le centre de la ville, palaces princiers, dans les faubourgs, taudis de noirs: « Considérée dans son ensemble, la formation brésilienne a été... un processus d'équilibration entre des antagonismes. Antagonismes de civilisations et d'économies. La civilisation européenne et l'indigène. L'européenne et l'africaine. L'africaine et l'indigène. L'économie agricole et la pastorale. L'économie des champs et celle de.ç mine.',. La catholiqu~ et l']lérétique. [Je jésuite et le grand propriétaire. [Je

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BRÉSIL, TERRE DES CONTRASTES

bandeirante 1 et le seigneur du moulin. Le Pauliste et l'immigrant. [..tePernamboucain et le marchand ambulant. Le riche propriétaire foncier et le paria. Le bachelier et l'analphabète. Mais les dominant tous, plus général et plus profond encore: l'antagonisme du seigneur et de l'esclave 2. » Peut-être faudrait-il ajouter que cette opposition entre le seigneur et l'esclave ne vaut que pour la zone de la monoculture fondée sur le travail servile, et que l'antagonisme le plus apparent reste celui des deux Brésil: le Brésil du nord avec ses moulins à sucre, son océan de cannes vertes, ses noirs importés d'Afrique, ses maîtres blancs, riches et voluptueux - et le Brésil du sud, avec une population plus pauvre, plus mêlée aux Indiens, de pionniers, de défricheurs de terres vierges, de conquérants du sertâo. Deux types régionaux. Deux types humains. Deux méthodes de prise de possession du Brésil. La conquête horizontale, celle des bandeirantes de Sfio Paulo, continuant le nomadisme de l'Indien, hommes hardis s'enfonçant vers l'inconnu, remontant les fleuves mystérieux, escaladant les montagnes, faisant sans cesse reculer les frontières, pour donner finalement au Portugal tout le pays qui va du Paraguay à l'Amazonie. Et l'autre espèce de conquête, plus spirituelle que géographique, celle des seigneurs de Bahia ou de Récite, agrippés au sol conquis sur la forêt, fixant les populations autour de leurs manoirs solides et bien plantés dans la terre, les hommes sédentaires, les fondateurs de la civilisation luso-tropicale. Aujourd'hui qu'il n'y a plus de terres nouvelles à découvrir, que les frontières du
1. Bandeirante. On désigne Paulo qui se sont enfoncés terres pour faire prisonniers précieuses, etc. 2. G. FREYRE: Maîtres et 1951. de ce nom les habitants de Sao en ~roupes dans l'intérieur des des Indiens, découvrir des pierres Esclaves, trade franç., Gallimard,

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INTRODUCTION

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pays sont définitivement fixées, la même oppolition se retrouve pourtant encore entre ces deux Brésil. Et c'est l'opposition chère à M. Lambert entre le Brésil archaiq'ue et le Brésil moderne: « A l'intérieur même du Brésil, on voit se présenter de façon très accusée la même différence entre pays neuf prospère et vieux pays colonial misérable, que l'on observe sur le plan international, entre les pays neufs de la Plata et les vieilles sociétés coloniales de l'Amérique Andine. Le Brésil reproduit en son sein les contrastes dll monde: on y trouve des aspects qui rappellent ceux de New York et de Chicago et d'autres qui rappellent ceux de l'Inde ou de l'Egypte 1. » En gros, le vieux pays colonial a sa terre d'élec.fion dans le nord, tandis que le pays neuf se situe dans le sud: le sud des villes industrielles et des cultures expérimentales. Où le Brésilien côtoie le Japonais, où l'Allemand heurte l'Italien, dans une fraternelle bousculade de peuples et de races. Mais ce ne sont pas seulement les peuples qui se mêlent, ce sont les types d'architecture, les genres de vie, les accents ou les langues. De telle sorte que le contraste se marque jusque sur le sol, jusque dans les plantes et les bêtes. Des moineaux importés de Paris piaillent parmi les colibris. Le palmier impérial dépasse dédaigneusement les platanes souffreteux venus d'Europe. Des villas normandes, des patios mexicains, des gratte-ciel de ciment armé, de vieilles demeures coloniales délabrées envahies par les noirs et les immigrants, des palais florentins construits par des Italiens enrichis, des Alhambras irréels où s'inscrivent les songes des Syrien.s, les petits jardins où les Allemands jettent sur le gazon une profusion de gnomes, de lutins et de champignons germaniques,
1. J. LA.MBERT: Brésil, A. Colin, 1953. Le

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BRÉSII.J, TERRE DES CONTRASTES

se succèdent le long de la même rue de sao Paulo, que dévalent autos, trams, autobus, bruits de klaxons, grincements de roues. « Il est vrai, ajoute Gilberto Freyre, qu'entre tous ces antagonismes qui se heurtaient, il a toujours existé, pour amortir leur choc ou les harmoniser, des forces de confraternisation et de mobilité verticale, particulières au Brésil. » Dans le moulin à sucre colonial, où les groupes raciaux étaient si séparés, en une hiérarchie de couleurs, de fonctions, de privilèges ou de devoirs, les petits blancs s'amusaient avec les négrillons, se baignaient dans la même mare, apprenaient ensemble les mêmes gros mots ou les mêmes gestes obscènes. Le maitre de moulin couchait avec ses négresses, leur faisait des enfants, qui étaient élevés à la maison, envoyés à l'école, bref traités comme les fils légitimes par l'épouse blanche. Le bandeirante du sud courait le sertâo 1 pour en amener comme esclaves les Indiens, mais en même temps il se mariait avec des filles de la terre, il parlait toupi plus que portugais, il cultivait les plantes indigènes, le manioc, le malS. Aux forces de scission, de séparation,. se sont toujours opposées, pour les contrebalancer, des forces d'union démocratique, de mélange des sangs, d'interpénétration des civilisations les plus hétérogènes. Le Brésil aurait pu s'effriter, comme l'Amérique hispanique, en une multitude de nations opposées, selon les lignes des découpures géographiques, ethniques, sociales: Brésil indien, de l'Amazonie; Brésil noir, du nord-est; Brésil blanc, du sud. Qu'y a-t-il de commun, à première vue, entre le gaucho espagnolisant de la Pampa et les hommes-lianes, les femmes fille.ç de l'eau de l'Amazonie? Les heurts entre ces divers Brésil ont d'ailleurs existé;
1. Sertau. Intérieur peu peuplé du Brésil, «la brousse ..

INTRODUCTION

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il Y a eu des mouvements séparatistes, des révoltes, des rencontres sanglantes de civilisations. Le sertao de la sécheresse contre le littoral de la canne à sucre. Les villes seigneuriales contre les ports de commerce. L'aristocratie rurale contre les commerçants portugais. Mais toutes ces luttes n'ont été, au fond, que des luttes de famille, entre gens ayant la même langue et le même Dieu, élevés dans les mêmes écoles religieuses, ou dans les mêmes couvents de jésuites. Les déplacements de population, de la zone de la canne ou de celle de Sâo Paulo dans la région des Mines, puis des Cearenses 1 en Amazonie, des habitants du nord dans les plantations de café du sud, en mêlant les cultures locales, en mélangeant les genres de vie, en mariant les couleurs, ont toujours empêché les forces de division de triompher. La mobilité verticale 2, du mulâtre devenu bachelier, du seigneur ruiné devenu petit fonctionnaire, du fils de l'immigrant enrichi achetant des hectares de terres neuves, a ralenti, sinon détruit, le mouvement qui tendait à la cristallisation de castes antagonistes, aux préjugés raciaux et à la xénophobie, comme à la fornlation de classes, à la fois sociales et raciales, superposées, aux contours bien arrêtés, aux lignes définitives. Mais il faut aller encore plus loin. Si l'harmonie existe jusque dans le contraste, le contraste continue jusque dans la réconciliation des antagonismes. La sexualité détruit sans doute le préjugé de couleur, brise les barrières entre les races, en faisant communier dans la même étreinte amou1. Cearense. abitant du Ceara, une des provinces les plus H atteintes par la sécheresse. 2. Ce terme, introduit en sociologie en particulier par Sorokin, par opposition à la mobilité horizontale (celle de l'individu qui se déplace, mais sans changer de profession) désigne soit l'ascension, du prolétariat à la bourgeoisie, soit la décadence, du bourgeois au prolétaire.

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BRÉSIL,

TERRE

DES CONTRASTES

reuse, le blanc et la noire, mais le préjugé se glisse insidieusement jusque dans l'union, dans le sadisme du maître, abusant de son esclave, dans la préférence donnée à la mulâtresse plus qu'à la négresse. Le noir, qui a d'abord gardé son folklore africain, ses danses érotiques, ses instruments de musique, ses contes animaux, pour les transmettre par l'intermédiaire de la femme de chambre, de la nourrice, du vieux conteur d'histoires, ou de la maîtresse de couleur, au blanc, s'est introduit peu à peu dans le folklore européen, dans les pastorales de la Noël, dans les processions de l'Epiphanie, dans le Carnaval. Cependant la lutte continue entre les races confondues. Le combat des Mores et des Chrétiens a lieu à cheval dans la Chegança 1 brésilien, espèce de chants alternés du desafio joute littéraire entre poètes du sertâo, dressent l'un contre l'autre le métis d'Indien, le blancl et le descendant d'Africain:
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des blancs, à pied dans la Congada

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des noirs. Les

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Le nègre couleur de nuit A une odeur qui empeste, La Vierge ne consent pas qu'un nègre entre dans le ciel. Je suis nègre, mais parfumé. Tu es un blanc mal lavé, Si tu veux chanter avec moi, commence par prendre un bain. Le blanc est couleur d'argent, Le noir couleur de corbeau.

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1. Chegança. Pièce populaire mimant la lutte des Chrétiens contre les Mores. 2. Congada. Ballet dramatique dansé par les noirs (au début du Congo) sur le même sujet. 3. Joute littéraire entre des chanteurs iInprovisant sur un tHème et des rimes données par l'assistance.

INTRODUCTION

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Quand les maisons de commerce Font entre elles des transactions, Le papier blanc, bien luisant, Ne vaut même pas un sou; Ecris dessus à l'encre noire, Il vaut aussitôt un million.

Les civilisations se mêlent bien sur la table de cuisine, huile de palme africaine, beignets de mais indiens, riz et haricots noirs brésiliens, morues portugaises, macaronade italienne, comme elles se mêlent dans le lit, dans le hamac. Mais chacune s'oppose par le métier, modiste française, tailleur italien, cordonnier mulâtre, teinturier japonais, bazars syriens. L'industrialisation favorise l'ascension des pauvres gens, permet la transformation du cabocle 1 et du noir en prolétaire, puis en ouvrier spécialisé, enfin en petit bourgeois, comptable, employé de bureau, propriétaire de sa maison, passant ses soirées en famille autour d'un poste de télévision. Mais en même temps, en augmentant la concurrence des races autour des mêmes bonnes places, en le.f) opposant sur le marché du travail, elle donne une nouvelle vie aux reproches traditionnels contre les noirs, « paresseux, imprévoyants, ivrognes », contre l'étranger qui « crache dans le plat où on lui donne à manger », et fait naÎtre un raci.f)me noir à côté du racisme blanc. Ce qui fait que les forces d'antagonisme existent à l'intérieur des forces d'adaptation, d'accommodation, d'assimilation, tout comme ces dernières existaient à l'intérieur des forces de conflit et dans le jell des contrastes. Aussi le sociologue qui étudie le Brésil ne sait plus quel système de concepts utiliser. Toutes les notions qu'il a apprises dalls les pays européens ou nord-américains ne valent plus. [..le vieu.1: se
1. Cabocle. Descendant d'Indiens civilisés ou métis d'Indiens.

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mêle au jeune. Les époques historiques s'embrouillent les unes dans les autres. Les mêmes mots, comme ceux de « classe sociale» ou de « dialectique historique » n'ont pas la même significa.. tion, ne recouvrent pas les mêmes réalités concrètes. Il faudrait, au lieu de concepts rigides, découvrir des notions en quelque sorte liquides, capables de décrire des phénomènes de fusion, d'ébullition, d'interpénétration, qui se mouleraient sur une réalité vivante, en perpétuelle transformation. Le sociologue qui veut comprendre le Brésil doit se muer souvent en poète.

TABLE CHRONOLOGIQUE
1497 : Pl'emière expédition aux Indes, de Vasco de Gama. 1500 : Deuxièlne expédition aux Indes, de Pedro Alvarez Cabral, qui atterrit au Brésil. 1501 : Début da commerce du « bois Brasil ». 1534 : Le Brésil est divisé en « capitaineries». 1549 : Le Brésil est unifié avec lIn gouverneur général, Tomé de Souza, qui arrive dans la colonie avec les premiers jésuites, et qui fonde Bahia. 1554 : Fondation de Sao Paulo. 1555 : Occupation de Rio de Janeiro par les Français. 1567 : Expulsion de.ç Français. 1624 : Colonisation hollandaise au nord du Brésil. 1654 : Fin de l'occupation hollandaise. 1661 : Paix entre la Hollande et le Portugal. 1694 : Première découverte de l'or. 1720 : Les terres de l'or forment une nouvelle Pl'Ovince: Minas Geraes. 1723 : Introduction du café au Brésil. 1729 : Découverte des diamants. 1750 : Traité de Madrid entre l'Espagne et le Portugal, fixant les limites du Brésil. 1759 : Expulsion des jésuites. 1763 : Rio de Janeiro remplace Bahia comme capitale. 1792 : Conjuration de Tiradentes à Minas. 1807 : La famille royale du Portllgal, fuyant Napoléon, se réfugie au Brésil.

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1808 : Fin du « pacte colonial» : les ports brésiliens sont ouverts all COn1mel'Ce mondial (lisez: au commerce anglais). 1821 : Dom Joao VI rentre au Portugal. 1822 : Son fils, Dom Pedro, proclame l'indépendance du Brésil et en devient le premier empereur, sous le nom de Pedro 16r. 1828 : Création de la République. 1831 : Abdication de Pedro 1er. Etablissement de la Régence. 1840 : Majorité de Pedro II. 1850 : Fin de la traite négrière. 1864-1870 : Guerre du Paraguay. 1888 : Suppression du travail servile. 1889 : Proclamation de la République du Brésil.

CHAPITRE

PREMIER

FORMATION

HISTORIQUE

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LA DÉCOUVERTE

DU BRÉSIL

'EST le 22 avril 1500 que les caravelles de Pedro Alvarez Cabral découvrent la terre du Brésil. Cabral était parti en fait pour renouveler l'exploit de Vasco de Gama, mais les vents le détournèrent de la côte d'Afrique, poussèrent ses bateaux loin vers l'ouest, pour les faire aborder « miraculeusement» sur une côte inconnue. Telle est du moins la version officielle des faits. Il est infiniment plus probable que Cabral avait reçu la mission secrète de se diriger vers le nouveau conti. nent, de se faire une idée des richesses qu'il pouvait contenir, et de placer la partie explorée sous la protection du Portugal. Le chroniqueur de l'expédition, en tout cas, Pedro Vaz da Caminha, ne paraît pas autrement surpris de débarquer en Amérique au lieu de continuer la route de Vasco de Gama et il se hâte d'écrire pour son roi un

C

rapport détaillé, sur le pays ainsi découvert.

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« Nous ne pouvons savoir s'il y a de l'or, de l'argent, des métaux ou du fer, nous n'en vîmes point. Mais la terre en elle-même a de bons airs... Beau-

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coup d'eaux... Et elle est de telle manière gracieuse que, si on la veut cultiver, elle produira de tout, à cause de cette abondance des eaux. Cependant le meilleur fruit que l'on en pourra tirer sera, à notre avis, d'apporter à ses habitants le salut de leurs âmes. » Ainsi débute l'histoire du Brésil. Le pays découvert est donné au roi du Portugal en tant que représentant de Dieu. Moins pour en tirer de l'or (il n'yen a peut-être pas) ou en cultiver les terres (malgré toute la « gentillesse» de l'île explorée) que pour apporter le salut aux indigènes. Et le premier geste des marins, en descendant sur la plage, sera d'y planter la croix du Christ. Et cependant, le nom que va prendre le pays ne sera pas celui de la Sainte Croix, mais celui de l'arbre à teinture, le Pau Brasil, que l'on y découvrira. Les intérêts commerciaux l'emportent sur les rêves missionnaires. Image exacte de cette étonnante époque, qui vit se développer en même temps la Réforme, la Contre-Réforme et le capitalisme, la société féodale se transformer en société bourgeoise, et où les drames religieux se jouent et se dénouent dans une atmospllère de banques, de magasins de drapiers, de cabinets d'armateurs. La métropole ne s'intéresse pas à la nouvelle terre, elle lui préfère les riches territoires de l'Extrême-Orient, qui lui rapportent des épices, des pierres précieuses, des soieries, des porcelaines exotiques, tandis que les quelques bateaux envoyés au Brésil retournent seulement avec des perroquets, des fruits curieux, mais ni or, ni argent. Le Brésil est laissé à la cupidité des aventuriers, des marchands, des «nouveaux chrétiens», c'est-àdire des juifs récemment convertis, qui viennent y échanger contre le bois à teinture des verroteries ou des bouts d'étoffes multicolores. Portugais sou.
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vent, mais aussi Anglais, Bretons, Normands. On a proposé d'appeler cette première période, qui précède la colonisation proprement dite, la préhistoire du Brésil; on l'a désignée aussi du nom de l'époque des factoreries, car les seuls établissements que l'on pouvait trouver consistaient en une maison de bois, près de l'Océan, qui servait d'entrepôt pour les marchandises, de lieu de troc, et qui était entourée d'une enceinte de pieux contre les attaques possibles des Indiens. Cependant la valeur des arbres à teinture,. en attirant tant d'étrangers sur les côtes récemment découvertes, risquait finalement d'éveiller les convoitises des diverses nations européennes sur le pays et de faire perdre le Brésil au Portugal. Il fallait donc songer à u.ne occupation plus régulière, mais le Portugal était épuisé par ses conquêtes coloniales. Le roi ne pouvait faire les frais de l'exploitation, du peuplemel)t, de la mise en valeur du pays. Et il fit appel à l'initiative privée, reprenant pour la colonie la solution qui s'était révélée si bonne au moment de la reconquête du Portugal sur les Mores: la donation de vastes étendI1es de terres aux seigneurs qui en devenaient propriétaires, à condition de les mettre en culture avec la main-d'œuvre locale. Ainsi l'expérience. féodale recommença-t-elle dans le Brésil du xvr siècle. La côte fut divisée en quatorze parts à peu près égales et tout l'intérieur des terres, comprises entre les lignes horizontales tracées à partir du littoral, était donné à des nobles ou à des vaillants soldats, comme « Capitaineries héréditaires », avec droit de justice, de distribution du sol, mais la mission de fonder des villes, de peupler leurs fiefs, et d'y introduire }'agricultlJre en réduisant à l'esclavage les Indiens. De colonie simplement d'exploitation, le Brésil devient une colonie de peuplement. Mais l'initia-

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tive est abandonnée

aux particuliers qui la tentent à leurs risques et périls et c'est ce qui distingue dès le début la colonisation portugaise de la coionisation espagnole. Risques et périls nombreux. Une forêt dense, mystérieuse, des Indiens anthropophages, les corsaires étrangers, rôdant près des cités naissantes, fondant sur elles, pour piller. Il n'est pas étonnant, dans de telles conditions, que seulement quelques-unes de ces Capitaineries réussirent, celles où les Portugais trouvèrent déjà installés des hommes de leur pays mêlés aux Indiens et devenus eux-mêmes à demi indiens, Sao Vicente, Bahia. Ailleurs l'expérience échoua lamentablement. Sans argent, sans soldats, attaqués du dehors par les étrangers, du dedans par les indigènes, sans colons en nombre suffisant, et loin de la métropole, les capitaines qui n'ont pas été mangés ou dont les navires n'ont pas sombré, font -entendre leurs plaintes: « Si Votre Majesté, écrit Luis de Goes en 1548, ne vient pas le plus rapidement possible au secours des Capitaineries de la côte, non seulement nous perdrons nos existences et nos possessions, mais Votre Majesté perdra tout le pays. »
LES CARACTÈRES DE LA COLONISATION PORTUGAISE

Dom Joâo III répondit à cet appel. Le régime des Capitaineries héréditaires est supprimé en 1549 et Tomé de Souza envoyé au Brésil comme gouverneur général avec ordre de bâtir à Bahia la capitale. Il gouvernera désormais,. au nom du roi, un Brésil enfin unifié. Ce sera lui qui distribuera les terres à tous ceux qui désirent tenter l'aventure coloniale, planter le manioc, le maïs, le tabac, surtout la canne à sucre, venue des Açores, et qui a trouvé dans le nord-est un sol particulièrement

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favorable. Tomé de Souza emmène avec lui des soldats, des administrateurs, des artisans, ainsi que six jésuites; à partir de ce moment, une double conquête va commencer: la conquête de la terre par les soldats, la conquête des âmes par les jésuites. La colonisation portugaise prend ainsi ses caractéristiques propres, qui la distinguent à la fois de la colonisation hispanique et de la colonisation anglo-saxonne. Certes, la colonisation anglo-saxonne, comme la colonisation portugaise, est d'abord une colonisation du littoral. Toutes deux s'accrochent primitivement aux sables des plages, comme si elles craignaient de perdre le contact avec la métropole, avec la tradition européenne. Mais l'une est fondée sur le travail, l'autre sur l'aventure. En NouvelleAngleterre, c'est toute une société qui s'expatrie, un ensemble de familles déjà constituées, qui retrouvent dans une certaine mesure, de l'autre côté de l'Océan, un climat analogue à celui de la métropole, des terres semblables, et qui peuvent par conséquent continuer leurs coutumes, l)êcher leurs champs et lire la Bible autour de la table domestique. Le Portugais se trouve .en face d'un monde inconnu, d'un climat plus sensuel, d'une terre plus luxuriante; il lui faut s'adapter à des conditions nouvelles de vie, il emprunte à l'Indien ses procédés de culture, le brûlis de la forêt sauvage, une partie de son alimentation, il échange son lit pour le hamac, son pain pour les beignets de manioc. L'Anglo-Saxon greffe la société anglaise en Amé", rique, le Portugais, plus malléable, se moule au contraire sur les rrropiques. Il lui faut cependant aussi conquérir son bien sur la forêt toujours envahissante et sur l'Indien toujours invisible, il lui faut se battre contre les arbres, les lianes, une

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terre couverte de racines; il ne peut y réussir à lui tout seul, avec ses mains blanches, ses bras vite engourdis par la fatigue. Il est obligé de recourir à la main-d'œuvre indigène, et lorsque celle-ci lui manquera, il fera appel à la main-d'œuvre africaine. Colonisation qui repose ainsi sur une triple base, le latifundium, la monoculture, l'esclavage. Société aristocratique, avec le maître blanc au sommet, possesseur de vastes domaines et de moulins à sucre, - le serf ou le client indien fixé à son domaine, plus bas, - et enfin, l'esclave noir qui occupe le dernier échelon de cette hiérarchie. Société, comme on le voit, opposée à la société plus démocratique de la Nouvelle-Angleterre, avec ses bourgs qui~'administrent eux-mêmes, ses familles égalitaires, ses dimanches sanctifiés. Mais cette colonisation anglo-saxonne n'a pu s'établir que sur la destruction de l'Indien, qll'en se protégeant derrière les préjugés de couleur, contre la séduction des femmes nues, des amours exotiques et la tentatiol1 « démoniaque » des mélanges de sangs. Au contraire, le Portugais, au début, a manqué de felnmes blanches, si l'on excepte quelques rares orphelines envoyées de Lisbonne ou des « filles de J11aUvaise vie», et il lui fallait peupler la nouvel]e terre. De là les relations avec les Indiennes, la polygalnie du blanc, le métissage. Relations qui se régularisèrent peu à peu, par la volonté du jésuite, et abolltirent à des mariages, mariages de races, mariages de cultures. Lorsque les femmes blanches devinrent plus nombreuses, unies légitimement au seigneur de moulins, le pli de la polygamie était pris et les patriarches semèrellt un peu pariout sur le sol du Brésil « mamelucks » et « lTIulâtres »; cette acceptation des Vénus brunes ou noires s'oppose all refus rigide <les Allglo-Saxons, à leur puritanislne prophylactique, toujours soucieux d'évi-

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ter des contacts jugés dangereux, et désireux de ne pas mêler ce que Dieu a séparé. La colonisation brésilienne brisait les frontières, et faisait fraterniser en une douce camaraderie les couleurs les plus hétérogènes comme les civilisations les plus disparates. Les Espagnols ont centré leur domination en Amérique sur la ville. Le conquérant trace d'abord, et sur la montagne où l'air est meilleur, la place quadrangulaire, la Plaza Mayor, avec l'église et le palais du gouverneur, et autour, en un quadrillage bien régulier, des rues se coupant à angles droits. La planification se poursuit, de la ville à l'administration. Le roi de toutes les Espagnes continue orgueilleusement en terre d'Amérique l'œuvre centralisatrice commencée au-delà de l'Océan: «Réduire tous les royaumes dont se compose l'Espagne aux lois et aux styles de la Castille, car de toute façon il sera le souverain le plus puissant du monde. » Ce n'est pas l'Espagnol qui se soumet aux mœurs des indigènes, quand ces mœurs sont mieux adaptées au climat, c'est l'Indien qui, refoulant ses croyances .dans le secret de son cœur, doit emprunter au vainqueur ses saints, ses fêtes, les coutumes d'Europe et les modes de Castille. Au contraire, l'administration portugaise n'apparaîtra pour ainsi dire pas avant le XVIIIesiècle, l)as avant la découverte des mines d'or; ou plus exactelnent, elle se dissimulera, lnodestement, à l'ombre des seigneurs de moulins. Les villes mênle fondées par les Portugais, à part de rares exceptions comme Sao Paulo, s'allongent le long du rivage, en pleine chaleur tropicale, all milieu des bananiers, des palmiers, des cocotiers. Et elles ne suivent, primitivement, aUCUI1plan d'urbanisme; elles se développent au hasard des constructions, selon la nature capricieuse du sol, tournant autour

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des lagunes, dégringolant les pentes d'une falaise, dans un aimable désordre de ruelles, de culs-desac, de maisons crépies de rouge, d'ocre, de bleu. Il y a sans doute des « chambres municipales» analogues aux cabildos 1 des possessions espagnoles, lnais ces chambres sont celles des « hommes bons», c'est-à-dire des grands propriétaires fonciers, seigneurs de plantations ou de moulins. Elles ne représentent donc pas des intérêts urbains, de
commerçants, de fonctionnaires, d'artisans

-

mais

des intérêts ruraux. A la concentration démographique de Lima, de Mexico, plus tard de Buenos Aires, s'opposent la dispersion de la population brésilienne sur le sol, son éparpillement en « maisons de maîtres» et masures d'esclaves, son émiettement en familles séparées, éloignées les unes des autres par des distances parfois considérables, des déserts d'eaux ou de bois. Les relations de mariage, entre cousins germains, entre seigneurs blancs, remplacent ici les relations de voisinage, le rapprochement des hommes habitant la même rue, pour créer une première forme de solidarité. Malgré sa centralisation administrative, la colonisation espagnole a été, par certains côtés, plus libérale que celle du Portugal. Elle a favorisé la naissance des métiers, le' développement d'une petite industrie et d'un commerce local. Le Portugal, attaché à l'esprit du pacte colonial, interdisait au contraire l'industrie et le comn1erce dans sa colonie. Il ne tolérait que l'école primaire ou le collège des jésuites; le Brésilien qui voulait poursuivre son instruction devait aller à Coïmbre, à moins qu'il ne préférât Montpellier. Aussi le Brésil, une fois indépendant, eut-il un double retard à rattraper, économique et intellectuel, et per1. Cabild'os. Assemblées en général et plus particulièren1cnt conseils municipaux.

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dit-il du tenlpS à se donner les rOllages nécessaires à son progrès industriel et à son équipement universitaire. Mais, d'un autre côté, le Brésilien natif était quasi indépendant dans ses terres, peu gêné, bien qu'il aimât se plaindre, par les lois ou les règlements de la métropole, façonné par sa nouvelle patrie plus que par la nostalgie de l'Europe lointaine. Le féodalisme des Capitaineries héréditaires avait eu vite fait de disparaître et la société qui s'était créée était une société de patriarches, sans péons, sans véritables serfs, avec une simple clientèle de métis d'Indiens analogue à la clientèle des patriciens romains d'autrefois, avec, certes, des esclaves africains, mais vivant au milieu de ces esclaves, les connaissant, les soignant, les estimant parfois à l'égal de blancs. On voit que cette société était à l'opposé de la société coloniale espagnole, plus familiale que stratifiée, plus paternaliste qu'arrogante, plus démocratique que féodale. Le terme de « démocratie» peut étonner, car cette démocratie-là n'a rien à voir avec celle que tentent vers la même époque les Anglais d'Amé.. rique du Nord. II s'agit de la fraternisation des races ou des civilisations, non de la démocratie politique. Sergio Buarque de Rolanda l'a appelée la démocratie de « l'homme cordial ». Alors que celle des Anglo-Saxons voit dans les individus des unités égales entre elles et qu'elle se fonde sur des rapports quasi mathématiques, l'autre lie des êtres de chair et de sang, qui ont sans doute des couleurs et des statuts différents, mais qui sont envisagés en tant qu'hommes et non en tant que simples unités. Peut-être cette démocratie raciale tient-elle au caractère du Portugais, qlli s'est mêlé à toutes les races du Inonde. Peut-être tient-elle aussi à son catholicisme. Tomé de Souza est venu avec six

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jésuites, et il y a eu, nous l'avons dit, au fond deux colonisations du Brésil, celle des conquérants des terres et celle des conquérants des âmes. Elles n'ont d'ailleurs pas toujours fait bon ménage ensemble. Les conquérants de terres avaient besoin de la main-d'œuvre indienne et les jésuites prenaient la défense des indigènes. Les chambres municipales de Maranhao et de Sao Paulo expulsèrent même les jésuites de leurs territoires. Mais les hommes en soutane noire avaient plus de force que ceux en bottes de cuir: ils tenaient la femme du seigneur par la confession, et ils tenaient son enfant par le collège. Ils ont pu ainsi, malgré les disputes, les plaintes réciproques, voire les expulsions, façonner un peu le Brésil selon leur volonté.
LE BRÉSIL COLONIAL

On a dit que le Brésil avait eu une formation « ganglionnaire 1 ». Et en effet, il y a, à l'origine, quatre centres principaux de peuplement, tous localisés sur la côte, mais extrêmement éloignés les uns des autres, et ne pouvant communiquer entre eux que par la mer: Maranhao, Pernambouc, Bahia, Sâo Vicente. Cellules primordiales, qui vont, chacune, se multiplier, donner naissance autour d'elles à d'autres cellules, jusqu'à ce qu'elles finissent toutes par se rencontrer pour former le Brésil. Mais, longtemps, le pays n'aura atlCUne autre unité que celle, plus fictive que réelle, du gouvernement général, et ne sera composé que de ces îlots. Il en est toujours resté quelque chose, une division du pays en aires de civilisations, une certaine
1. En ce sens que le pays n'était pas peuplé, à part quelques villes dont les environs appelaient tous les nouveaux arrivants, comme des ganglions qui grossiraient.

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hétérogénéité d'accents, de coutumes, de composition raciale. Et, cependant, tandis que le grand bloc monolithe de la colonisation hispanique s'est brisé, au moment de l'Indépendance, en plusieurs dizaines d'Etats rivaux, l'unité brésilienne n'a jamais été sérieusement menacée. C'est que des facteurs d'union, de rapprochement, existaient, qui ont contrebalancé ceux de dispersion, de séparation. Des facteurs géographiques sans doute: pas de montagnes inaccessibles, de fleuves avec leurs frontières liquides, mais un vaste plateau s'achevant doucement en plaines; et des rivières qui rejoignent l'hinterland de ces quatre noyaux de peuplement. Mais surtout facteurs moraux. Les habitants de ces îlots dispersés participaient à la même civilisation, parce qu'ils avaient été éduqués dans les lnêmes collèges de jésuites. Il y a eu aussi la convoitise des étrangers et la nécessité de défendre le pays contre d'autres colonisateurs, de langue différente et de religion hérétique. Les Français au sud, les Hollandais au nord. Coligny avait rêvé de donner une solution aux guerres des religions en réconciliant luthériens, calvinistes et catholiques dans une même œuvre impériale sous la directiol1 de Villegaignon, chargé de donner à son pays une « France antarctique». Mais bien vite dans les îles de Rio de Janeiro, où Villegaignon s'était établi, les querelles religieuses recommencèrent et tandis que les Français discutaient des points de dogmes, et se battaient pour savoir si 1'011pouvait mêler un peu d'eau au vin de l'Eucharistie, les Portugais de Sao Paulo, encouragés par les jésuites, réussirent à vaincre les Indiens alliés des Français, puis à bouter ces derniers hors de la colonie. La colonisation hollandaise, par contre, s'est prolongée pendant vingt-quatre ans et elle s'est étendtle sur tOllt le nord-est, menaçant même un