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CADAVRE (UN) SAUTE PAR LA FENETRE

De
225 pages
Chanteur et compositeur chéri du public de la région sud du Brésil, Nei Lisboa entre en littérature avec ce premier roman. La surprise, ce n'est pas que Nei ait fait un livre différent et inventif comme sa musique, et qu'il ait joué avec le langage, nous ait intrigué et nous ait fait rire. La surprise est qu'il soit parti et revenu avec l'assurance d'un vieux capitaine. Il fut dense et ingénieux, comme un vétéran ayant du sel dans la barbe. Ce premier livre est à la fois tout ce que l'on attendait de Nei Lisboa et ce que personne ne pouvait espérer.
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Un cadavre saute par la fenêtre

Titre original: Un morto pula ajanela,
Editora Sulina (porto Alegre
(Ç)L'Harmattan,

- Brasil),

Nei Lisboa
1999.

2000 5-7, rœ de l'École-Polyteclmiqœ
75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacqœs, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.r.!. Via Bava 37 10124 Torim ISBN: 2-7384-9389-0

Nei Lisboa

Un cadavre

saute par la fenêtre
Roman

Traduit du brésilien par Elaine PENNY

L' Harmattan

Collection L'Autre Amérique dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos

AGUIRRE Eugenio, Gonzalo Guerrero, 1990. ARCE Manuel José, D'une cité et autres affaires, 1995. ARGUETA Manlio, Un jour comme tant d'autres, 1986. BARETTO Lima, Souvenirs d'un gratte-papier, 1989. BARETTO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud, 1992. BARETTO Lima, Vie et et mort de Gonzaga de Sa, 1994. BOURGERIE D., Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité, 1992. BRANT Vera, La routine des jours, 1998. CONSTANTINI Humberto, Dieux, petits hommes et policiers, 1993. DIAZ ROZZOTTO Jaime, Le papier brûlé (trad. de J-J Fleury), 1996. GIL OLIVO Ràmon, L 'homme sur la place et autres nouvelles, 1997. GOSAL VEZ Raul Botelho, Terre indomptable (roman traduit du bolivien par Agnès Sow), 1994. JACOME Gustavo Alfredo, Pourquoi les hérons s'en sont allés, 1998. JIMENEZ GIRON Adalberto, Les récits de la mort (trad de Andrée Ducros), 1995. LAFOURCADE Enrique, Lafête du Roi Achab, 1997. MACEDO Porfirio Mamani, Les vigies, traduit de l'espagnol par Elisabeth Passeda, 1997. MARTI José, Vers libres. Edition bilingue établie par Jean Lamire, 1997. MEDINA Enrique (nouvelles argentines traduites par Maria Poumier), La vengeance, 1992. MEJIA José, Plus grand que les plus grands..., 1997. MONTSERRAT Ricardo, La périlleuse mémoire de Tito Perrochet, 1992. MONTSERRAT Ricardo, Là-bas, la haine, 1993. OTERO Lisandro, La situation, 1988. P ALLOTINI Renata, Nosotros, traduit du portugais par Jandira Telles de Vasconcellos, 1996.

POSADAS Carmen,

Mon frère Salvador et autres mensonges

- Nouvelles

-

(Traduction de l'espagnol de Sophie Courgeon), 1996. PRENZ Juan Octavio, Fable d'Inocencio Onesto, le décapité, 1996. RODRIGUEZ JULIA Edgardo, L'enterrement de Cortijo. Chronique portoricaine, 1994. DE FRANCISCO Miguel, Armoire de célibataires, traduit de Michel Falempin, 1996. VERDEVOYE Paul (traduits et présentés), L'abattoir suivi de Soledad, 1997. MIGDAL Alicia, Historia Quieta, Histoire Immobile, 1998. MEDINA Enrique, Transparente, traduit de l'argentin par Maria Poumier

Tout particulièrement E. S. Lisboa, D. F Adams e A. N. Jeruzalinsky.

à

Regardez, presque une famille.

Franchement, je ne sais pas. Je ne me l'explique pas. Nous rentrions de Gravetal do Soturno après avoir animé la "Fête de l'Avocat". Il me semble. Ou bien un festival de rock à Alegrete. Unefoire bovine, un truc de ce genre. Occupation honnête. Où le plus dur est d'éviter que le troupeau des tribunes ne se débande. Le batteur a attiré mon attention sur le brouillard aux aguets en haut des collines, qui nous rendait soudain terriblement civilisés. Si Porto Alegre n'est pas Londres, a-t-il expliqué, vu de loin, par les trous de la carrosserie, ça lui ressemble bien. J'ai rangé la vodka, et, à tout hasard, rangé aussi la phrase dans ma mémoire. Et un jour, c'est arrivé. Probablement à cause de cette phrase. Revenu à moi, j'étais déjà en chaussons, parlant tout seul et m'essayant à la pipe. Un écrivain, oui. Mon deuxième élan fut de mijoter une biographie non autorisée d'Agatha Christie, insinuant des choses horribles sur la vieille dame. Le premier? Or, le premier élan fut ce livre. Quelqu'un a dit que l'on doit se méfier des premières idées qui nous viennent à l'esprit car elles sont en général les meilleures. La pipe n'a pas marché. Quant au reste... bien, si vous êtes là, je ne parle déjà plus tout seul.
Bon voyage! Porto Alegre, mai 1991

Nei Lisboa

l En français dans le texte original

- Où veux-tu en venir? Je n'ai jamais dit que je voulais aller quelque part. Je n'ai rien dit. Je peux très bien partir. Tomber dans l'histoire. Si elle me le permet. Me l'accorde. Un vrai pot de colle. Avec ses sempiternelles suggestions. Il m'est impossible de me concentrer. Je finirai par commettre un crime. Un de plus. Grrr. Jamais une suggestion qui tienne la route. Aucune chance. Elle ne sait même pas ce qu'est la littérature. Même pas dire si c'est de la dinde ou du chapon.

- Et ça, c'est quoi, peux-tu me le dire?

I

II Y avait une grande sensualité et peut-être même quelque chose de libertin. C'est à peu près ce que je dis à Cherry, alors que nous coulions le long de la Cinquième Avenue, assouplis par la fraîcheur et la luminosité du jour - et par le vin consommé à l'heure du déjeuner. - Un manoir dans le Devonshire. Une marâtre jeune et ambitieuse... Hum... marmonnai-je, sans me retourner, sachant qu'elle me taquinerait à son tour, souriante, en m'enlaçant, «mon biquet, laisse tomber ça, viens ». Dans ces situations, elle disait toujours ça, indifférente à ma découverte imminente du plus hideux des assassins. Je levai la tête, songeant à lui répondre quelque chose de provocateur et de drôle à la fois, mais je réalisai que nous arrivions au croisement. Je ne pouvais pas me permettre le luxe d'être renversé uniquement parce qu'une jeune marâtre préparait quelque chose de sordide; je fermai le livre et, alors que nous traversions, je me suis fait rappeler à l'ordre une fois de plus:
- Il faut que tu arrêtes avec cette manie.

Dernièrement; j'avais pris l'habitude de lire pendant nos promenades en ville, y compris lors de nos courses au supermarché, et là, betteraves, laitues et saucisses venaient se mélanger à la brume d'un petit village de la province anglaise ou à un mystérieux assassinat dans une chambre-fermée-à-clé-de-l'intérieur, ou encore à un agent de Scotland Yard déguisé en rabbin dans un compartiment de l'Orient Express... et, bien sûr, aux moustaches d'Hercule Poirot

- j'étais persuadé qu'Elizabeth II avait sans pudeur usurpé ce qui revenait de droit à Agatha Christie. Il m'arrivait parfois d'être impliqué dans un de ces cas brillamment élucidés par Miss Marple et de trébucher alors sur une sympathique vieille dame dans le rayon porcelaines. C'était un signe évident, quelque chose de grave allait se produire. J'en avertissais Cherry: qu'elle se défit en vitesse de toute marchandise clandestine ayant pu trouver refuge dans son sac. Je doute qu'elle eût jamais prêté l'oreille à ce que je lui disais et nous arrivions invariablement à la maison avec un stock illégal de fromages, chocolats, savonnettes, ou avec un très osé couvert en argent coincé sous sa jarretelle. Nous habitions un deux-pièces au troisième et dernier étage d'un immeuble ancien, sans ascenseur, où nous croisions de rares et anonymes voisins, en montant et en descendant le large escalier de l'entrée ou bien l'allée déserte qui y conduisait: une côte pavée, ombragée de platanes, de flamboyants et de divers autres arbres s'en allant vers le haut de la butte. Je disais «la rue», simplement; jamais nous ne connûmes son vrai nom parce que le panneau, au carrefour, avait déjà été arraché lorsque nous emménageâmes et que tout le monde l'appelait, de toute façon, «rue du bosquet». Cherry, bien sûr, aurait pu l'appeler autrement, comme elle nommait «Cinquième Avenue» cette profusion de trous et mauvaises odeurs qui constituaient la rue du port, et « Maxim's », les quatre tables et le comptoir graisseux où nous mangions des moules en buvant de la bière. Au point que j'avais oublié son prénom, Olivia, hérité de sa grand-mère açorienne, prénom qu'elle détestait et avait remplacé par « Cherry» le jour où elle avait vu ces six lettres sur une boîte de rouge à lèvres - couleur cerise, comme il se doit. * * * Nous nous rencontrâmes pour la première fois chez Gustavo, qui est Balance, elle aussi, Balance, moi, Capricorne, et nous

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partîmes - en conséquence - fumer et marcher sur les rochers de la grande côte, fêlés de froid et de folie, jusqu'à ce que la plage ait disparu de notre champ de vision. Là nous restâmes, des heures durant, les yeux rougis se fracassant contre les vagues et ruisselant dans l'écume des rochers. Je commençais à me demander si nous n'avions pas été transmués en roche, quand Cherry se leva tout à coup pour nous montrer une goélette qui passait à l'horizon. Elle se montra très excitée à l'idée de naviguer et se mit à débiter une thèse sur rinsignifiance humaine, la relativité du désir et la reproduction des dauphins. Pour ensuite évoquer l'idée d'habiter «près de la mer et du port, sur la butte, peut-être ». Et jurer qu'elle ne resterait pas une semaine de plus dans la maison du Lagon qu'elle partageait avec deux sœurs jumelles, non pas à cause d'elles, qui étaient adorables, mais par besoin de mer, ce qui enfm! n'était pas étrange au point que nous la «regardions comme deux crapauds sous une moustiquaire» . Tout cela fut dit d'un seul souflle et Gustavo lâcha, dès qu'elle eut terminé, un "Qué paso ?"1qui resta sans réponse car nous riions tous trois déjà, comme des idiots, tandis que nous déboulions sur le chemin du retour.

Cela précéda de deux ans tout ce qui allait se passer. C'était l'hiver et j'étais encore « le nouveau» à la correction du «journal d'IbiraÏ». J'habitais chez un oncle qui m'avait dégoté le poste et qui s'employait à m'en rafraîchir la mémoire à chaque fois que nous discutions, ce qui était fréquent. Gustavo était musicien et égratignait quelques boléros durant l'été, lorsque la ville s'emplissait de touristes argentins. Le restant de l'année, il survivait en tant qu'électricien et plombier, faisant appel aux bribes de la profession

"Qu'est-ce qui se passe ?" (En espagnol dans le texte original. ) 13

l

du père, apprises à Montevideo, en vue d'inonder les salles de bain des ménagères de la région. Cherry avait, à cette époque, dix-neuf ans et les cheveux courts. Ils étaient roux, presque rouges sur les côtés, jaunes sur la frange et le haut de la tête, comme je n'en avais jamais vu auparavant. Elle avait des yeux verts qu'elle persistait à croire bleus - ils changeaient peut-être bien de couleur selon le temps. C'était une déesse qui s'agitait sur l'avenue, en nous devançant de quelques pas, se retournant de temps en temps pour commenter quelque chose d'intéressant qu'elle avait pu voir. Je me mis à observer son petit corps gracieux et me dis que, tout compte fait, j'avais justement besoin de m'amouracher d'une folle à lier. Je goûtais encore aux aigreurs d'un dépit amoureux que j'avais emporté dans mes bagages et n'avais dans la région de relation autre que Gustavo, dont j'avais fait la connaissance alors qu'il s'évertuait à détruire l'installation électrique de mon oncle. Dans ses moments de liberté, il me faisait découvrir la ville et ses astuces. Il Y avait deux villes, en réalité, en tout différentes, mais qui partageaient le même nom et entouraient, de part et d'autre, la même rade d'eaux calmes. Vers le nord s'étendait la partie récente, immeubles et pavillons modernes crépis de blanc. Côté sud, le vieux centre ville butait sur un petit port de pêche et sur les anciennes maisons portugaises courbées au-dessus des bananiers de la butte qui, ici, accompagnaient le rivage.

La « Cinquième Avenue» était une étroite bande goudronnée, pressée entre le coteau et le quai. On y longeait, en partant de son extrémité méridionale, le bâtiment et l'embarcadère du yacht-club, puis les hors-bord et autres bateaux de plaisance qui laissaient enfm place, à l'autre extrémité, aux odeurs de poisson, aux baleiniers et cargos chargés de farine, aux bars et magasins du port de pêche.

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Nous nous promenions côté sud, ce premier jour, lorsque nous aperçûmes un chalutier à l'amarrage, le filet rempli à ras bord. Cherry s'y précipita, contribuant ainsi à épaissir le bouillon de curieux et de pêcheurs qui entouraient le bateau. Gustavo profita de la brèche pour me passer une information bilingue: - Elle peint, dit-il, "Y qué quadros, loco, belissimos."
1

L'après-midi s'en allait, l'idée d'un bel objet trouvait écho dans sa fme silhouette, découpée en contre-jour de la baie par la lumière clairsemée de l'hiver. J'admirais ses déplacements légers, çà et là, l'entendant converser avec un vieux pêcheur, impatiente comme les poissons qui se tortillaient dans le filet grand ouvert sur le quai, la regardant s'en aller avec une paire de merlans enveloppés dans du papier sombre, fascinée par le vieux et fière du cadeau. Rayonnant d'une grâce envoûtante, contre laquelle elle seule semblait immunisée, Cherry percutait notre silence extasié avec des sujets aussi mondains qu'inattendus. Quand nous arrivâmes au port, elle voulut monter la côte, attirée par les nombreux arbres qui se détachaient du tapis de bananiers recouvrant le coteau et qui rendaient ce chemin unique parmi tous ceux de la butte. M'ayant confié le paquet de poissons, elle gravit la côte avec aisance et s'arrêta cinquante ou cent mètres plus haut pour examiner la vue de la baie, intriguée manifestement par quelque chose. De retour, elle nous dit savoir avec une étrange certitude, bien qu'un arbre l'eût un peu gênée, que c'était là, l'endroit précis où elle voulait désormais habiter. Nous suivîmes l'avenue qui abandonnait, après le port, le rivage, puis longeait la butte vers le centre ville et le lagon Ibiraï, environnée de bars et autres petits commerces. Gustavo souhaitait improviser une fête dans le pavillon en bordure de mer qu'il surveillait pendant l'hiver pour des amis uruguayens. Je devais

l

"Et quels tableaux, mon vieux, magnifiques l" (Idem) 15

toutefois travailler et Cherry semblait indécise, le regard tout à COU] distant et méditatif.

Nous hésitions encore quand l'autobus conduisant à SO] quartier déboucha au carrefour. Il terminait le tour de la bait: depuis le côté nord, et entamait l'avenue vers la destinatio] annoncée par son énorme panneau lumineux: «LAGON». Cherr: poussa un petit cri d'une voix de fausset et, séduisant le chauffeu pour qu'il la prenne hors arrêt, s'y engouffra en un clin d'œil; ell, nous disait maintenant adieu, son sourire d'ange collé à la fenêtre Retenant notre souffle, nous attendîmes jusqu'à ce que le dernier dl ses cheveux dorés eût disparu dans le virage. "Qu'elle est jolie !", pensai-je, sans même m'apercevoir dl stupide paquet de poisson qui suintait dans ma main.
Gustavo rompit le silence.

- Quelle folle! dit-il.

Je commençais à dix-neuf heures au bureau et travaillai jusqu'à minuit. Le service correction du Journal d'Ibiraï était uni pièce minuscule, séparée du reste de la rédaction par deux cloison en bois. Là, je me trouvais cloîtré avec Marion, chef de section, e Eliete - toutes deux ex-enseignantes. Nous partagions les crayons les gommes, les doutes et une édition préhistorique du dictionnairl « Aurelio». A part cela, nous n'avions aucun centre d'intérêt e] commun, ce pourquoi, dès la fm de mon horaire de travail, J prenais congé de mes deux collègues et rentrais chez moi. C'était exactement ce que je me préparais à faire cette nuit. J traversai la rédaction en boutonnant mon blouson et en songeant; boire quelques gorgées de vodka, histoire de dissuader le froid aval] de m'endormir. Je descendis pointer au rez-de-chaussée. Dans 1; rue, un vent glacial me cingla en plein visage et j'eus quelque

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difficultés à discerner dans la pénombre une figure emmitouflée, souriante, assise sur les marches de l'escalier' extérieur. C'était Cherry, les pommettes incendiées par le froid et le jaune de ses cheveux presque recouvert par le col d'un manteau en laine sombre qui lui tombait jusqu'aux chevilles.
- Je pensais téléphoner, mais...

Elle s'approcha, m'embrassa sur la bouche, comme un vieil ami, couvrit mes oreilles avec ses gants. J'étouffai un frisson. - Tu aurais pu congeler, là, dehors. Tu aurais dû me faire appeler! - Je suis arrivée il y a cinq minutes, dit-elle, j'ai pensé qu'il valait mieux attendre. Je n'ai pas aimé la gueule du portier... il a l'air bizarre. Il aurait été renvoyé sur-le-champ, si j'avais été le patron du Journal. - Il, non... elle! - Mais... - Oui, je sais, la barbe... Elle travaillait dans un cirque, avant. Mais... c'est une longue histoire. Viens, il fait trop froid, il vaut mieux que nous rentrions quelque part. Je n'étais pas sincère. J'aurais marché pieds nus sur la glace rien que pour sentir son corps collé au mien, sa manière de venir se nicher, d'enlacer le bras que je lui offrais, fier, ma main ferme dans la poche, mon blouson de cuir vivant son jour de gloire. J'avais rêvé cette scène depuis la première minute, et plus encore quelques jours plus tôt, après m'être rendu au Lagon pour restituer un paquet de merlans... fichtre! ne me reçoit-elle pas avec des chichis et de petits

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gâteaux et "que c'est bien que tu sois venu, figure-toi que... » elle était retournée au port le matin même et avait déjà trouvé un appartement, précisément là où elle le voulait, et tel qu'elle le voulait, et disponible en plus. Oui, Gustavo m'avait donné son adresse... non, ce n'était rien de venir jusque-là, et moi, non, non, je n'étais pas pressé... oui, bien sûr, je pouvais rester pour le déjeuner et pour un tour du Lagon si beau à cette époque de l'année, puisque désert, évidemment, mais aussi à cause des petites étoiles qui rebondissent sur les vagues quand le soleil se courbe tôt dans l'après-midi, comme rebondissent les galets que l'on jette à la surface de l'eau lorsque l'on n'a rien de mieux à se dire. - Pardon? Désolé, je... - Maxim's, répéta-t-elle. Un bar... le seul, que je connais, qui reste ouvert tard par ici. Je ne pensais pas qu'elle allait venir, malgré sa promesse de m'inviter - dès son déménagement achevé - à une promenade et à connaître son nouvel appartement, bien sûr. Elle viendrait vers minuit, au Journal plutôt que chez moi... c'était plus proche du port. .. ça ne la gênait pas de rester éveillée tard, elle ne dormait jamais tôt, de toute façon... elle n'était pas comme la ville qui, à cette heure-là, n'existait que pour répercuter nos pas et les mots qu'elle me disait à l'oreille, un nuage d'haleine douce flottant sous les lumières et se perdant dans le silence de la mer qui grognait dans l'obscurité ses douleurs... et à cause de cela, peut-être, a-t-elle posé la tête sur mon épaule, comme si elle voulait entendre les vagues dans le creux d'un coquillage, dédaignant la présence toute proche des ondes, derrière les réverbères et les bateaux amarrés à quai. - C'est là, dit-elle, quand nous aperçûmes du côté sombre de l'avenue deux portes éclairées et vîmes peu à peu apparaître une maison ancienne, en pierre comme toutes les autres au pied de la butte, mais reculée, à quelques pas du trottoir. L'enseigne disait « Bar de Valter».

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Nous entrâmes dans une pièce assez grande, bien éclairée et presque entièrement encombrée d'un comptoir en bois rustique, en "L", entouré de cinq ou six tabourets. A droite, près de l'entrée, une table était plaquée contre le mur. Le long du comptoir, du côté gauche, s'alignaient trois autres tables entourées de chaises cannées; une ouverture enfumée, au fond de la pièce, y dénonçait la cuisine. Il faisait presque aussi froid à l'intérieur que dehors, nous avons donc choisi la dernière table, loin des portes et à proximité de la chaleur de la cuisinière. L'endroit était presque vide. Deux vieux pêcheurs, les éperviers au repos sur le sol en béton, un ivrogne plié sur le comptoir, la tête dans le creux des bras, et derrière lui, la figure mythologique du patron, que Cherry avait salué d'un sourire lorsqu'elle était entrée suivie de tous les regards, admiratifs.
- Du vin rouge, nous demandâmes presque en même temps.

Le patron nous regardait comme on regarde des poissons rouges dans un bocal. Dès qu'il eut noté notre commande, il émit un grognement paléolithique et il compacta le bois du comptoir, en usant de ses mains comme de vérins afm de soulever le tronc et le ventre qu'il y avait entreposés. Il s'approcha lentement de notre table, l'œil inquisiteur, la tête inclinée ressemblant à un énorme vase vermillon prêt à dégringoler sur nous.
Je ne pouvais pas en détourner mon regard.

- Il doit être presque aussi grand que l'abominable homme des neiges, soufflai-je, dès que je me sentis en sécurité. Cherry avait ajusté sa veste sur le dossier de sa chaise, ses mains gantées réchauffaient les miennes sur la table. J'avais envie de me frotter les yeux, mais je n'allais pas prendre le risque de retirer mes mains...

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- Quelle chance, non? m'exclamai-je, trouvant l'inspiration en ma propre situation. Je veux dire... que cette histoire d'appartement ait été si facile, si rapide en tout cas.
Erreur de calcul. Elle lâcha mes mains pour gesticuler.

- Ah ! je ne sais pas... c'est alarmant la manière dont les choses m'arrivent! C'est drôle! Parfois c'est comme si elles tombaient du ciel. Je pense à Sao Paulo... c'est encore plus rapide, bien sûr; là-bas tout a toujours été plus rapide. Peut-être parce que je suis fille unique, je ne sais pas... je pense que ce n'est pas bien génial, j'aurais aimé avoir des frères et sœurs, mais... Parfois il y a aussi des avantages... Sans que je le comprenne, il m'arrive d'avoir peur de moi-même; c'est quelque chose d'intérieur, de profond, c'est difficile à expliquer... comme si je devais m'enfuir, comme si j'allais disparaître d'un jour à l'autre. J'aurais préféré éviter cette dérive psychanalytique, mais je plongeai mon regard dans le sien, bleu-vert. Pour que nous disparaissions ensemble, le cas échéant. - Tu dois avoir une ascendance nordique, certainement. Un arrière-grand-père viking ou quelque chose dans le genre, la taquinai-je. Nouvelle erreur. La question venait mal à propos, je m'en rendis progressivement compte, car elle attendit un moment avant de répondre, les yeux baissés. - C'est à peu près ça. Mon grand-père maternel était un immigrant danois. Il a rencontré ma grand-mère sur le bateau qui les amenait. Mon père, lui, est d'origine allemande, je n'en sais pas grand-chose, car il nous a abandonnées, ma mère et moi, peu de temps après ma naissance. - Ah ! Je comprends. Moi, non plus, je n'ai pas connu...

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Le monstre fit une nouvelle apparition, portant cette fois-ci une bonbonne de vin et deux verres. Là, j'éprouvai presque de la sympathie pour lui, car son irruption me permit de mieux réfléchir à ce que j'allais dire à Cherry. Il versa le vin dans les verres et sur la table pour ensuite la nettoyer avec la paume de la main. - Vous allez voirr que ce vin est un bichou, dit-il, avant de s'éloigner. Je me préparais à reprendre la conversation où nous l'avions laissée. .. - Salut! dit Cherry, regardant par-dessus mon épaule. Je me retournai vers la porte de la cuisine. Il y avait un squelette de cent cinquante centimètres, un tablier accroché au cou. Elle avait les cheveux blancs, bouclés, et des yeux bleus entourés de rides, à l'aide desquels elle fit une rapide reconnaissance des lieux. Après un demi-sourire à l'adresse de Cherry, elle disparut. - C'est Ursula, m'annonça Cherry. Sa femme. Ils sont très sympathiques. Et sa cuisine est délicieuse. Sans aucun doute, me dis-je, cherchant une cigarette dans la poche du blouson. D'où l'appellation « Maxim's ». - Tu allais dire quelque chose? - Non, rien de particulier, répondis-je, abandonnant provisoirement la question des parents démissionnaires. - Gustavo m'a dit que tu écris.

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- Ah ! oui... confirmai-je, en me rappelant que j'avais montré au barde uruguayen toute mon œuvre: deux pages d'une nouvelle inachevée. Il est de retour? demandai-je. - Il est venu chez moi hier après-midi pour voir l'appartement. Mais il n'est pas resté longtemps car, manque de chance, Andréa était passée par là, elle aussi. Tu ne la connais pas, n'est-ce pas?
Non, je ne connaissais pas encore les sœurs jumelles.

- Elles sont identiques, absolument identiques. Maladroit comme il est... - Oui, je sais...
- Andréa prend tout trop à cœur.

- C'est vrai, accordai-je, solidaire du drame de l'uruguayen, que je connaissais bien. Il embrassait souvent, par mégarde, Adriana, la sœur jumelle de sa petite amie. Adriana trouvait ça très drôle, mais Andréa ne pouvait pas le tolérer. Ils s'étaient séparés pour la millième fois.
- Qu'est-ce que tu écris? me demanda Cherry.

- A dire vrai, dis-je en lâchant une bouffée à la manière de Humprey Bogart, je suis en train d'écrire un conte sur tout cela. Sur leur histoire. - Ah... Vraiment? Dieu, ces yeux! - Enfin, c'est presque ça, je veux dire... comme dans tout ce que j'écris - Quel courage! - il y a un fond de vrai. Mais ensuite 22