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Cameroun, plaidoyer pour le patriote martyr Um Nyobe

196 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296406797
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PLAIDOYER POUR LE PATRIOTE MARTYR RUBEN UM NYOBÈ

LE CAMEROUN A L'HARMATTAN
Dans la collection « Points de Vue»
WOUNGL Y-MASSAGA: Où va le Kamerun?, 1984, 292 p. J.-P. BlYITI BI ESSAM: Complots et bruits de bottes, 1984, 120 p. Victor KAMGA : Duel camerounais, démocratie ou barbarie, 1985, 200 p. E. KENGNE POKAM: La problématique de l'unité nationale au Cameroun, 1985, 165 p. Eloi MESSI METOGO: Théologie africaine et ethnophilosophie, 1985. BASSEK BA KOBHIO : Cameroun, la fin du maquis? Presse, livre et ouverture démocratique, 1986, 180 p. Paulette SONGUE: La prostitution en Afrique, 1986, 155 p. Vianney OMBE NDZANA : Agriculture, pétrole et politique au Cameroun. Sortir de la crise ?, 1987, 168 p. Dans la collection «Racines du Présent» Ruben UM NYOBE : Le problème national kamerunais, présenté par Achille Mbembé, 1984,443 p.

A.P. OLOUKPONA-YINNON

: « Notre place au soleil »
Syndicalisme

ou l'Afrique des pangermanistes, 1984, 183 p. Abel EYINGA: Démocratie de Yaoundé, d'abord (1944-1946), 1984, 193 p.

Dans la collection «Mémoires Africaines» Eugène WONYU: De l'U.P.C. à l'U.C. : témoignage à l'aube de l'indépendance (1953-1961), 1985, 332 p. Gaston DONNAT : Afin que nul n'oublie, l'itinéraire d'un anti-colonialiste, préface de Gilles Perrault, 1986, 400 p. P. TITI NWEL : Thong Likeng, fondateur de la religion Nyambe Bantu, 1986, 238 p. Hors collection Abel EYINGA : Introduction à la politique camerounaise, 380 p. Abel EYINGA : Mandat d'arrêt pour cause d'élections, de la démocratie au Cameroun, 252 p. P.-F. NGAYAP: Cameroun, qui gouverne? De Ahidjo à Biya, l'héritage et l'enjeu, 1985, 350 p. EONE TJADE : Radios, publics et pouvoirs au Cameroun: utilisation officielle et besoins sociaux, 285 p.

NDONG-LOLOG WONYU II (ancien ministre)

CAMEROUN
PLAIDOYER POUR LE PATRIOTE MARTYR

RUBEN UM NYOBÈ
Préfacé par J.-P. NYUNAI

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur Les Problèmes Babimbi, Douala, 1957, épuisé. Pour devenir un vrai militant politique, Douala, 1960, épuisé. Douala, Guide Vert de A à Z, Douala, 1970, épuisé. Histoire des Basaa du Cameroun: des pharaons d'Egypte à nos jours, Douala, 1975. M'bok Basaa Kôba en langue nationale, Douala, 1975. M'ban ou Démocratie et Pouvoir chez les Basaa précoloniaux du Cameroun, Douala, 1983. De l'U. P. C. à l'U. c.: témoignage à l'aube de l'Indépendance (1953-1961), collection« Mémoires Africaines », L'Harmattan, Paris, 1985.
Ouvrages non publiés Essai sur l'organisation sociale et la religion des Basaa du Cameroun (Mémoire de diplôme à l'E.P.H.E. Sorbonne, Paris). Monographie historique d'après la tradition orale des Basaa du Cameroun (UNESCO, Paris). La famille dans le groupement de parenté (Laboratoire d'Anthropologie juridique, Faculté de droit et sciences économiques, Paris). Rôle et place des cadres africains dans le secteur privé de l'économie. Exemple du Cameroun (Mémoire de Diplôme d'Economie, IRFED, Paris). Survivre à Ahidjo (essai). Eloges funèbres d'un vivant ou 20 ans après (biographie) . La salle d'attente (nouvelles). Croisière au large du Wouri (essai). Il y a cent ans naissait le Cameroun moderne, 1884-1984 (commentaire sur le traité germanocamerounais) .

ISBN:

2-85802-886-9

« Lorsque le passé n'éclaire plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres. » A.C. de Tocqueville

BIOGRAPHIE

DE L'AUTEUR

NDONG-LOLOG WONYU II dit Eugène est né le 12 Janvier 1933 au Cameroun. Il a étudié l'anthropologie, l'histoire et les sciences religieuses ainsi que l'économie après avoir exercé de 1957 à 1966 la fonction de professeur d'histoire-géographie dans un collège qu'il co-fonda et qui dut fermer par la suite (le collège
« Molière »).

Inscrit à l'U.P.C. en 1953, il quitte ce parti en 1961 pour des raisons largement exposées dans son précédent ouvrage De l'U. P. C. à l'U. C. : témoignage à ['aube de l'indépendance (1953-1961). En 1961, il rejoint donc l'U.C. et est nommé ministre de l'Information et du Tourisme (octobre 1961), fonction dont il est aussitôt démis pour avoir voulu instaurer le dialogue entre le peuple et le gouvernement. Ce geste téméraire entre tous lui a valu la traversée du désert jusqu'à ce jour. Depuis 1985, il a rejoint le Rassemblement démocratique du Peuple Camerounais (R.D.P.e.) du Président Biya qui prône la politique du dialogue et de la concertation.

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PRÉFACE
DE JEAN-PAUL NYUNAI

Je me sens parfaitement à l'aise et, qui plus est, heureux de préfacer un travail de recherche comme celui-ci. Car il s'agit d'une somme colossale. Que dis-je! Une pierre d'angle pour le Grand temple de l'Histoire du Cameroun. On peut cependant regretter que Monsieur Eugène WONYU ne nous dise pas ici plus qu'il ne dit. Mais quoi! Il faut avouer sincèrement - et reconnaissons-le - que le peu qu'il nous livre ici pèse très lourd. Qu'il en soit remercié et félicité.

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Le cahier de photos a été réalisé grâce à des documents empruntés aux brochures originales de l'U.P.C., ainsi qu'à des livres existants ; ou gracieusement prêtés par des amis et parents d'Um Nyobè. Qu'ils en soient ici tous remerciés.

A VIS AU LECTEUR

« (...) L'histoire du Cameroun ne commence pas en 1960 avec 1'1ndépendance. Et comment fut-elle donc acquise cette indépendance? Elle ne fut point ni "donnée" ni "octroyée" aux Camerounais. L'lndépendance de notre pays fut conquise de haute lutte par de nombreux et dignes enfants issus de ce terroir et dont les noms sont, hélas, restés tabous pendant le quart de siècle qui vient de s'écouler. L'Indépendance de notre pays fut arra-

chée au colonisateur à travers des luttes acharnées, menées par toutes sortes de moyens et de stratégies imaginées alors par des combattants qui avaient tous comme dénominateur commun la nationalité camerounaise. « Si bon nombre de ces combattants de la liberté

sont aujourd'hui disparus à jamais, bien d'autres vivent et continuent de s'intéresser à la vie et au

destin de leur patrie. »
Paul Biya, in Pour le Libéralisme communautaire Editions Pierre-Marcel Favre, 1987, pp. 151-152.

Le texte qui suit* a été écrit entre Avril 1985 et
* Nous nous sommes inspirés (ou avons reproduit) des passages d'ouvrages récemment parus sur le Cameroun de l'époque et sur Ruben Um Nyobè.

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Octobre 1986, bien avant la sortie du livre du Président camerounais cité ici. Nous saluons l'apport inestimable de ce dernier qui éclairera davantage le lecteur sur nos propres intentions. Car, d'entre tous ces « nombreux et dignes enfants issus

de ce terroir (...), ces combattants de la liberté

»,

nous avons extrait l'un des plus prestigieux, des plus nobles: RUBEN UM NYOBÈ, patriote, héros et martyr de cette indépendance non « octroyée» ni « donnée» mais arrachée au colonisateur, «de haute lutte ».

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AVANT-PROPOS

RUBEN UM NYOBÈ UN GRAND PATRIOTE?
Faut-il en parlant de Ruben Urn Nyobè mettre

une interrogation après le mot « patriote », surtout lorsque celui-ci est précédé de l'adjectif « grand» ?
Certains lecteurs pressés trouveront déplacée, voire injurieuse, pareille attitude au début de l'évocation consacrée à l'homme qui a tout misé pour l'indépendance de son pays: ses biens, son avenir, sa sécurité jusques et y compris sa vie... Quel destin que celui de cet homme dont le seul nom, d'une part, indispose ceux qui veulent effacer à tout jamais son insertion dans la fulgurante ascension du Cameroun moderne vers un mieuxêtre et, d'autre part, passionne ceux qui ne l'ont pas connu, qui n'ont pas vécu son époque, ni partagé ses angoisses pour qu'existe comme Etat-nation sa patrie: le Cameroun. Une fois pour toutes, il faut que l'on sache que l'auteur de ces lignes ne peut, ne pourra, ni n'a pu d'ailleurs, douter un seul jour de l'engagement de l'homme Ruben Urn Nyobè dans la lutte d'émancipation de son pays, ni ignorer les pressions qu'il a subies pour que son projet n'arrive jamais à terme dans les normes internationales admises pour qu'un «territoire sous tutelle» disposât enfin de son libre-arbitre. En prenant le relais de Léonard Bouly, en 1948, au secrétariat de l'U.P.C. - Union des Populations du Cameroun - naissante, l'homme allait devenir 10 ans après, un mythe vivant, une énigme aussi, 12

une interrogation. Personne alors, au sortir de la guerre mondiale, ne l'augurait. Après 30 années bientôt d'éviction brutale, sanglante, de la scène camerounaise, l'homme continue à demeurer ce Prométhée légendaire en même temps craint et admiré, aimé et haï, selon la place où l'on se trouve, évidemment. Prenant la plume pour l'immortaliser à ma façon, je le fais à plusieurs titres: je l'ai connu vivant, je l'ai servi, je l'ai aimé, je l'admire jusqu'à la minute où je couche cette pensée ici pour les générations présentes et futures. Mis à part ces miens sentiments, en tant que témoin privilégié de cette époque, j'utilise pour l'évoquer le support de la mémoire collective ainsi que la science de l'histoire. Nous sommes donc Camerounais par la grâce d'un aventurier portugais en quête d'épices ou d'esclaves. Un triste jour, il y a longtemps, des chefs Douala cédèrent la souveraineté de leurs terres aux étrangers par un traité scélérat. Après la férule allemande, les belligérants européens vainqueurs de l'ancien « tuteur» colonial ne commirent pourtant pas l'injure de nous considérer comme de simples .« colonisés» car ils placèrent notre pays «sous mandat international» avec l'intention de décider plus tard de son sort et - éventuellement, qui sait? - de son retour à la case-départ: le Cameroun, une entité africaine libre, comme avant 1885 ?

En 1945, les « Alliés », vainqueurs, nous infligèrent donc un autre nom: « Territoiresous tutelle»
dont la vocation était l'émancipation totale et l'indépendance. Bien que ce statut fût entériné par la France et l'Angleterre, signataires du Traité de 13

l'Atlantique, nos « tutrices» du jour allaient s'ingénier à nous nier la possibilité d'échapper à leurs griffes. C'est pour l'avoir osé - avec ses camarades de l'époque - que Ruben Um Nyobè, par ses campagnes de presse, ses discours à l'O.N. U. même, sa participation sur place à l'organisation démocratique des masses camerounaises ainsi que par sa conviction inébranlable quant à l'issue des justes revendications nationalistes, devint la bête noire des «Etats généraux de la Colonisation », sursaut colonialiste s'il en fut des colons français et de l'administration «tutrice» pour demeurer les maîtres du pays. Um Nyobè devint du coup l'ennemi à abattre pour tous les anti-indépendantistes, français et autochtones. Aujourd'hui, parler ment reste, dans son 30 années, un crime quelle trahison était-ce 2 puissances « tutrices» de ce nationaliste ouvertepropre pays, même après de haute trahison! Mais, que dire et souligner que les du Cameroun avaient failli
«

à leurs engagements de

conduireleurpupille dans

de bonnes conditions à sa pleine majorité» ? Pour continuer à priver son pupille de la jouissance de sa souveraineté, la France, qui contrôlait la majeure partie du territoire camerounais, engagea en 1955 une épreuve de force. Celle-ci se solda par l'éviction de la branche active et revendicatrice des indépendantistes au profit de ceux qui ne voulaient pas l'indépendance ! Qui a fait que durant 10 années - de 1948 à
1958

-

10 années

d'une

lutte

sans

merci

pour.

l'auto-détermination du peuple camerounais, le Cameroun fût connu hors de ses frontières et que son cas fût porté sur cette place mondiale qu'est l'O.N.U. ? Ce sont un Camerounais et son équipe

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de travail, au sein d'une certaine organisation appelée « Union des Populations du Cameroun» U.P.C., à la fois les catalyseurs et les vecteurs des revendications nationales. Un Camerounais sans diplôme, sans compte en banque, sans soutien d'aucune puissance étrangère et à propos de qui celui-là même qui dicta son assassinat dira 3 années après la proclamation de cette indépendance si chèrement payée: «Je rends hommage à Ruben
Um Nyobè qui a été un grand patriote» * ...

-

En déclarant en 1963, sur la terre qui conserve les

restes de son ennemi, que R. Urn Nyobè était « un
grand patriote », Ahidjo avait-il donc si peur des revenants? Ou était-ce par démagogie: flatter des foules naguère bannies de leur terroir pour avoir avant les autres et plus que les autres soutenu qu'un jour viendrait où le Cameroun -leur pays - serait gouverné par des Camerounais! Ahidjo a été au pouvoir sans partage pendant 20 ans encore après son «hommage », soit une génération. Aucun geste de lui n'est venu confirmer cette pensée de circonstance. L'historien que je suis affirme que ces paroles n'étaient pas sincères, qu'elles n'étaient que tromperie et démagogie car c'est Ahidjo et son régime qui ont conduit Urn à la mort. Ayant survécu sous ce régime, nous demandons si le gouvernement du Renouveau a raison de vouloir gommer, tout comme son prédécesseur l'a fait, cet homme d'une stature aussi impressionnante qu'est Urn Nyobè ? Du fond de moi, je crois que TOUS les Camerounais d'aujourd'hui - y compris ceux qui
l'assassinèrent

-

seraient

d'accord

pour clamer que

* Ahmadou Ahidjo dans La Presse du Cameroun, n° 3885, du mercredi 3 avril 1963. 15

le temps de la réhabilitation est enfin venu! Qu'il est enfin temps de ressusciter les héros de notre patrie, de les sortir des cendres de l'ignominie où leur peuple fut contraint de les inhumer; TOUS leurs héros dont Ruben Urn Nyobè. Depuis plusieurs années, je brûlais d'écrire l'épopée de Ruben Urn Nyobè, dont la courte existence a donné et semble encore donner tant de cauchemars aux dirigeants de notre pays de tous bords et ce, à chaque fois que son nom est cité par écrit ou évoqué simplement au cours d'une causerie privée! Pourquoi cette angoisse? Surtout de la part de gens qui auraient tant à apprendre de son exemple... L'homme Urn Nyobè fut-il si repoussant ? Fut-il un ogre avide de sang, un monstre? Sinon, pourquoi ce bannissement si long? Car voilà bientôt 30 ans qu'Um a quitté ce monde et qu'on a ordre de l'oublier... Je sais, moi, pour l'avoir côtoyé, qu'il n'a été ni ogre, ni démon, mais un simple homme né un an avant la première guerre mondiale au Cameroun Kamerun - la veille du départ des premiers colonisateurs. Je sais qu'il était un chrétien, c'est-à-dire un homme qui a appris à aimer ses semblables et à donner sa vie pour eux. Je sais que très tôt, il a chéri la justice, qu'il a haï l'injustice, qu'il a préféré défendre la cause du pauvre et de l'opprimé plutôt que celle du nanti. Je sais aussi qu'à travers l'école française qu'il a fréquentée, il a su assimiler les leçons de l'histoire du pays de ses maîtres. Je sais qu'il fut un élève docile, discipliné, éveillé, prêt à appliquer cette leçon apprise: « tout homme 16

naît libre et égal aux autres hommes. »Je sais encore que jusqu'à sa majorité, it a médité sur l'application dans son pays, de cette admirable leçon pour l'émancipation des peuples. Je sais toujours, que devenu un adulte responsable, il a cherché à faire l'Histoire, celle de son pays, à l'instar d'autres hommes tels Thomas Jefferson, Mustapha Kemal, Sun Vat Sen, Mahatma Ghandi, etc. Ecrire sur Ruben Urn Nyobè, c'est vouloir imprimer tout cela dans la tête des jeunes; c'est vouloir redonner un sens à l'Histoire du Cameroun moderne; c'est entraîner les générations montantes à réfléchir sur le sens de la véritable lutte d'émancipation de leur peuple ainsi que sur le sens du martyre qu'a connu l'homme Urn Nyobè. C'est réfléchir aussi sur le poids de sa participation à la lutte de ce peuple jusqu'au suprême sacrifice - ce sacrifice qui ne fut que le couronnement de cette leçon apprise dans la Bible des missions: « Un vrai

ami est seul celui qui donne sa vie pour ses amis. »
Tel Jésus-Christ illustrant ce propos, tel fut Urn pour moi et pour ceux qui l'ont connu: le symbole de l'ultime aboutissement de l'amour pour sa patrie, le Cameroun. J'ai dit plus haut que je désire parler de Ruben Urn Nyobè parce qu'il était un Camerounais. L'aurais-je fait, s'il était un Congolais ou un Chinois? Je ne le pense pas. Il y a chez nous un

proverbe qui dit:

«

L'on ne peut prier que le Dieu

que l'on connaît» (en basaa : « hi mut a tôg-benege ni yé sat a nyi »). Urn Nyobè était un Camerounais mais, avant tout, il était un Basaa, né dans la Sanaga-Maritime d'avant 1958. Le 13 septembre 1958, il fut abattu comme un
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chien galeux, dans un bosquet de son terroir alors qu'il attendait la délivrance de son peuple. Il était sans armes et il ne résista pas. Il fut cueilli par des balles, ennemies du vrai devenir de ce pays, ennemies de la liberté et du progrès. Quelle coïncidence de dates: la partition de son terroir et sa brusque disparition qui laissa un peuple veuf et orphelin à la fois! Et cela dure depuis bientôt 30 années, plus d'une génération! Si je me dois d'évoquer l'homme que j'ai côtoyé, admiré, aimé, imité, à travers les leçons duquel j'endure également mon propre martyre -l'incompréhension depuis déjà 26 années - c'est parce que personne n'a voulu, d'une manière officielle, jusqu'ici, consacrer un écrit au « héros fort et craint », légendaire et martyr qu'il fut...

Mais revenons en arrière... Avant que ne naisse le Cameroun, il y eut d'abord des ethnies; c'est-à-dire de véritables petites nations que d'aucuns ont appelé péjorativement « tribus»... Parmi les grandes ethnies de ce pays, il en est une -les Basaa - arrivée au Sud-Cameroun, du moins au bord du Wouri, entre les années 900 et 1300 de notre ère. Depuis ces temps lointains, elle se donna un territoire plus grand que celui de certains Etats modernes d'Afrique, car il s'étendait des bords du Wouri au bord de l'Océan, à Kribi,en jouxtant la savane de Bafia et s'infiltrant jusqu'aux portes de Yaoundé (qui n'a d'autre signification, qu'« Ongola Ewondo », cette clôture qui protégea jadis les habitants de ce site, fuyant les Basaa parvenus déjà aux portes d'Otélé). Les Basaa s'installèrent et créèrent des institu18

tions au sein desquelles le Mbok* fut l'élément moteur, catalyseur et soudure de ce vaste peuple dont la langue unique n'est pas l'apanage de toutes les ethnies du Cameroun. Au sein de ce peuple naquit vers 1913 à Boumnyébel, au cœur du pays basaa, Ruben Urn Nyobè. Cet homme, grâce à l'acquisition du savoir des Blancs et grâce à la sagesse de son milieu, allait entre 1948 et 1958, faire à ce pays un legs d'une dimension digne d'un héros: l'Indépendance non des Basaa, mais de ce qui d'après le navigateur portugais Péro de Cintra, en 1450, allait s'appeler le Cameroun. Cette mission d'évocation que je me suis donnée aurait pu être menée par d'autres Camerounais bien mieux informés que moi. Hélas, depuis 1958, j'ai attendu vainement. Et pourquoi moi qui suis né à Babimbi, à plus de 200 km de Boumnyébel, dois-je en parler? L'homme dont nous parlons n'avait pas de limitation tribaliste ni par sa formation, ni par sa naissance, ni par ses orientations. L'ayant côtoyé et surtout ayant assimilé ses leçons, il est de mon devoir de témoigner, au risque de subir son sort... Si, aujourd'hui, ceux qui l'ont poussé vers la mort veulent éloigner son nom des manuels et des mémoires, les générations montantes, elles, je l'espère, dès qu'elles apprendront - et elles l'apprennent déjà! -lui érigeront des mausolées à chaque coin de rue ; car sans son courage et celui de

* Le Mbok est ce qui relie les éléments de la culture Basaa. Voir R. Ndebe Biya : Etr~, pouvoir et génération. Le système Mbok chez les Basaa du Sud-Cameroun, « Points de Vue », L'Harmattan, 1987.

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