Camille de Morlhon, homme de cinéma (1869-1952)

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296346130
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Eric LE ROY

CAMILLE DE MORLHON, HOMME DE CINEMA
(1869-1952)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de I'École- Polytechniquç.

75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Champs Visuels
dirigée par Pierre-Jean Benghozi, Jean-Pierre Esquenazi et Bruno Péquignot

Dernières parutions:
Dominique Colomb, L'essor de la communication en Chine, publicité et télévision au service de l'économie socialiste de marché, 1997. Jean-Pierre Esquenazi, La communication de l'information, 1997. Laurent Jullier, L'écran post-moderne, 1997. Gérard Leblanc, Scénarios du réel (Tomes 1 et 2), 1997. Jean-Paul Desgoutte, L'utopie cinématographique. Essai sur l'image, le regard et le point de vue, 1997 Michel Azzopardi, Le temps des vamps.I9I5-I965 (Cinquante ans de sex appeal), 1997 José Moure, Vers une esthétique du vide au cinéma, 1997. René Noizet, Tous les chemins mènent à Hollywood, 1997. Régis Dubois, Images du Noir dans le cinéma américain blanc (19801995), 1997.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5706-1

A Raymond Chirat, avec toute mon amitié

Abréviations et sigles
AAF: Association des auteurs de films ACF: Automobile club de France AN: Archives nationales BN-ASP: Bibliothèque nationale de France, département des arts du spectacle CDM: Camille de Morlhon CF: Cinémathèque française SACD: Société des auteurs et compositeurs dramatiques SAP: Société des auteurs de films

INTRODUCTION
Camille de Morlhon a longtemps été une véritable énigme pour les historiens du cinéma. Régulièrement cité en tant que pionnier, son oeuvre et sa personnalité n'ont jamais fait l'objet de recherches approfondies. Il est pourtant indiscutablement l'une des figures les plus marquantes du cinéma français de 1910 à 1940. Son parcours est unique: élevé dans un milieu aristocratique, il se tournera vers le théâtre puis le cinéma, avant de devenir le premier défenseur des auteurs de films et ce jusqu'à son décès en 1952, oublié et sans ressources. Sa présence incontournable dans plusieurs fédérations et syndicats après la première guerre mondiale, sa notoriété auprès de la profession, mais aussi le caractère novateur de ses films à son époque (notamment les premières bandes en Algérie, les tournages en Hongrie et Roumanie) en font un personnage hors du commun. En 1985, lorsque j'ai entamé, aux côtés de Raymond Chirat le Catalogue des films français de fiction de 1908 à 1918 (édité par la Cinémathèque française en 1995), mon travail a consisté à dépouiller toutes les revues et journaux alors disponibles sur cette période. A ce moment, j'ai découvert une part cachée du cinéma: le nom de Camille de Morlhon, mystérieux pour de nombreux chercheurs, est probablement l'un des plus cités dans la presse de l'époque. L'absence d'infonnations biographiques, la constatation des lacunes filmographiques et la diversité de sa carrière ont été indiscutablement les facteurs qui m'ont fait choisir Camille de Morlhon pour sujet d'étude panni les nombreux pionniers du cinéma français oublié. 9

b

Le manque d'études approfondies sur les pionniers du cinéma français les plus célèbres tels que Ferdinand Zecca, Georges Monca, Albert Capellani, Maurice Tourneur ou Léonce Perret m'a fait hésiter sur mon choix: la découverte d'archives tant à la Cinémathèque française qu'à la Société des auteurs et compositeurs dramatiques m'ont convaincu de la richesse des sources primaires à exploiter dans le domaine de 1'histoire du cinéma. La tâche de rendre compte de cette vie était donc attrayante. L'absence de chercheurs intéressés par un tel sujet, renforcée par l'absence d'informations même minimales sur l'homme et les sarcasmes de quelques chercheurs sur mon entreprise ont consolidé ma détermination. En effet, quoi de plus réjouissant que de reconstituer le puzzle d'une existence aussi riche, de tenter d'apporter des éléments neufs à l'histoire du cinéma, de réviser ce qui a été dit, de défricher des archives, d'essayer de comprendre et d'éclaicir des zones d'ombre en essayant de le faire sans complaisance ? Cela n'a pas été toujours aisé, spécialement en raison de la disparité des sources, des archives non classées (il n'y a rien de pire que de perdre des heures à ouvrir des cartons pour peu de résultats), des informations répétées mais fausses (y compris par les personnes concernées). Cependant, dans ce domaine, la recherche de documents originaux est un acte autant empirique que scientifique. Aussi n'ai-je négligé aucune piste, même éloignée du cinéma: du Grand Orient de France aux Archives nationales, de la Bibliothèque nationale (arts du spectacle) à la Confédération des travailleurs intellectuels. Mais le plus épique restera un voyage de quinze jours en Roumanie pour visionner une copie unique, y rencontrer des historiens de cinéma puis voyager sur les lieux du tournage, comme je l'ai également fait en Hongrie (sur les traces de deux films tournés par Camille de Morlhon en 1914) dans des conditions moins périlleuses. Camille de Morlhon, durant une époque, a été célébré par la presse corporative où il avait de nombreux amis, mais cela n'empêche pas les lacunes pour certains films et périodes de sa 10

vie: il a donc fallu faire preuve d'obstination pour accéder à un document ou obtenir une information. Cependant, il reste (et restera, je le pense) quelques questions sans réponse, comme une collaboration inexpliquée avec le docteur Comandon en 1914, les raisons réelles d'un tournage en Roumanie ou ce refus obstiné d'être assisté après une carrière aussi remplie qu'éclectique. Ceci nous amène aux sources disponibles et existantes: l'inégalité des documents est redoutable car elle institue une hiérarchie entre les films eux-mêmes, accentuée par la perte des copies, voire par leur états physiques variables. J'ai donc fait le choix de retracer la carrière du cinéaste par les écrits sur ses films, en m'employant de les relier à sa propre vie. Bien qu'étudier les films d'un point de vue formel soit une toute autre direction, je m'y suis parfois risqué lorsqu'il m'a semblé indispensable de le rapporter à l'ensemble de l'oeuvre (et de l'esprit) de Camille de Morlhon. Ceci pose évidemment des problèmes rédactionnels: je me suis alors efforcé de les trancher sans pour autant être convaincu d'y être parvenu. TI m'a aussi fallu élaborer avec méthode une filmographie, la plus exhaustive et rigoureuse possible, à partir de multiples données. Le résultat est stupéfiant: cent trente-trois films de 1908 à 1923, un en 1930, vingt-huit incertitudes, dix scénarios ou adaptations tournés par d'autres, ainsi que vingt-sept projets

inaboutis connus.

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Ecrire une biographie, se pencher (se plonger 1) dans la vie d'un homme, est un acte aussi palpitant que périlleux. On peut à la fois avoir des moments singuliers (ceux qui font se croiser des informations, des dates, des noms et résoudre des problèmes) ou être déçu en découvrant tel ou tel aspect de son objet d'étude, sans pouvoir toutefois l'expliquer. TIm'a été par exemple embarrassant de trouver certains passages de scénarios emprunts d'un indéniable antisémitisme (bien que le cinéaste ait compté de nombreux israélites parmi ses amis proches) et d'être aussi troublé par une rare tolérance dans d'autres textes de l'auteur. Ce paradoxe se retrouve également dans les origines artistocratiques de Camille de Morlhon: élevé dans un uni11

vers à tendances orléanistes, ses études à Saint-Jean-de-Passy lui ont donné une ouverture d'esprit peu commune. Devenu légitimiste, il était pourtant l'ami de républicains farouches et convaincus tels que Donatien! D'autre part sa culture et son éducation dix-neuvième siècle se heurtait à une profonde aspiration pour la modernité. Curieux, érudit, toujours habillé en costume-cravate et portant chapeau, il n'a cessé d'aller de l'avant: il aura défendu le cinéma des attaques de la corporation théâtrale, le cinéma parlant, l'arrivée de la couleur, avant de se lancer dans la radiodiffusion... Ce parcours kaleïdoscopique et cet univers multiforme m'ont fait découvrir d'autres aspects du cinéma jamais étudiés, à commencer par la notion d'auteur de film. Ce aspect de la carrière de Camille de Morlhon aurait mérité à lui seul une étude: préparée en 1917, fondée à l'armistice, la Société des auteurs des films, premier organisme en son genre au monde n'a fait l'objet d'aucune attention particulière à ce jour. C'est grâce à ce travail que je me suis lancé dans un autre projet aussi passionnant: celui d'une étude de l'oeuvre de Donatien. Pourquoi écrire une biographie? La biographie est un genre littéraire traditionnel. Cependant, les chercheurs dans le domaine cinématographique ont, a mon avis, négligé et sous-estimé cette forme d'étude qui est pourtant une démarche scientifique pouvant éclairer des aspects méconnus de l'histoire du cinéma, et principalement celle des premières années. La raison principale pour laquelle je me suis donc engagé à rédiger une biographie a été celle de vouloir m'inscrire dans un courant peu visité, à l'exception des écrits de Francis Lacassin ou Philippe Esnault. Ce choix m'a semblé le plus juste pour ouvrir de nouvelles perspectives dans le domaine des premières années du cinéma français. Les films sont un objet d'étude désormais courant, tandis que la carrière d'un cinéaste, même mineur (et a fortiori d'un pionnier) permet très souvent d'éclairer l'oeuvre entière, la met en valeur à sa manière. L'analyse des films de cette période est plus périlleuse: sans comparaison avec le corpus global de la 12

production, elle a peu de sens. Or ce corpus est encore extrèmement lacunaire. Seul un visionnage intensif permettra de dégager les lignes de force de la société Pathé, plus encore des autres firmes, lorsque tous ces films seront sauvegardés, restaurés et consultables. Depuis 1988, date à laquelle je me suis lancé dans cette entreprise, j'ai eu l'occasion de publier quelques articles sur la carrière de Camille de Morlhon. Ces textes m'ont permis de faire mieux connalùe une personnalité, de développer tel ou tel aspect de son oeuvre, en attendant d'achever mon doctorat. CaInille de Morlhon aurait-il apprécié une biographie? Ce n'est pas certain. Bien qu'ayant rempli ses dossiers de reconstitutions de carrière en se valorisant lui-même avec excès, il n'a jaInais envisagé d'écrire ses mémoires alors qu'il est décédé très âgé. La tentation était donc grande, autant que la crainte de la trahison qui m'a animée tout au long de l'écriture de cette étude. Après avoir autant lu, comparé, rédigé et corrigé, je n'espère qu'une seule chose: avoir été fidèle.

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CHAPITRE

1

DE CAMILLE DE LA VALETTE A CAMILLE DE M()FULIf()~(1869-1907)

1. L'enfance
Camille de Morlhon est né à Paris, 3 rue Saint Vincent, XVIIIe le 19 février 1869 à six heures du matin. De son vrai nom Louis Camille Adrien Edouard de la Valette de Morlhon, il est le fils de Pierre Marie Joseph Adrien, comte de la Valette de Morlhon et de Juliette Camille Marie de Sohn. La famille de la Valette (originellement de Valetta) est du pays de Rouergue et tire ses racines des vicomtes souverains de Saint-Antonin, issus des Comtes de Rouergue et ces derniers des premiers comtes hériditaires de Toulouse. L'une des branches de cette famille a donné naissance à Jean Parisot de la Valette, défenseur de Malte en 1565. En son honneur, la capitale de l'île n'est autre que Valettal et les armoiries sont celles de la famille de la Valette. Le père de Camille de la Valette, industriel, est aussi le fondateur et le rédacteur en chef du journal politique L'Assemblée Nationale à tendances orléanistes, lancé dès février 18482.
1 De la Chenaye-Desbois, Radier, Dictionnaire de la noblesse, troisième édition, Tome XIX, Ed. Schlesinger frères, 1926, p. 388-389. 2 Lancé au moment de l'abdication de Louis-Philippe, le journal s'intitule tout d'abord L'Assemblée Nationale, journal quotidien politique, scientifique et littéraire, avec pour sous-titre Tout pour la France et par l'Assemblée Nationale. L'éditorial du premier numéro (27 février 1848) signé Adrien de la Valette consacre le gouvernement constitué: « Pour soutenir le gouvernement provisoire comme drapeau de l'ordre social. Pour réserver à l'Assemblée Nationale son indépendance, sa puissance absolue. Pour assurer la liberté et la sécurité des élections. Nous avons exprimé comme vœu le désir d'une constitution forte, libre, stable, quel que soit son nom. Nous avons inscrit sur notre feuille pour devise: Tout pour la France et 15

Adrien de la Valette est un polémiste à la plume alerte lancant des débats et des idées en appréciant qu'on les critique. Camille de la Valette évolue donc dans un milieu aristocratique cultivé, sensibilisé aux matières sociales, recevant une éducation au Pensionnat des frères Saint-Jean de Passy où il fait des études secondaires jusqu'en mathématiques élémentaires. Cet enseignement a été aussi pour lui le moyen d'acquérir une éducation artistique; théâtre et musique notamment3. De ces études, le jeune Camille de la Valette gardera une passion pour l'histoire (et particulièrement celle de son pays), de la littérature grecque et du patrimoine français. Par l'intermédiaire de l'éducation civique et de son père, le concept de la Nation française sera très fort dans son esprit et se traduira dans son œuvre. La mort et la ruine de son père interrompent ses études: à vingtdeux ans, il devient, pour des raisons alimentaires, sousdirecteur de l'usine électrique de Saint-Denis. Est-ce pour se démarquer de l'empreinte familiale qu'il se proclame légitimiste (c'est à dire fidèle à la branche ainée des Bourbons), ou par esprit de contradiction? Ce choix est une rupture avec les idées prônées par son père. Il démontre déjà une force d'âme, un caractère tranché, peu enclin aux compromis. Lors de son service

par l'Assemblée Nationale. Et nous résumons tous nos sentiments par ces trois mots: Liberté, Egalité, Fraternité. Liberté de la pensée, liberté de l'enseignement, liberté religieuse, liberté du vote; égalité devant la loi, égalité et protection pour tous les intérêts, pour tous les droits: Fraternité des hommes entre eux, fraternité dans les relations privées, dans les relations sociales, fraternité aussi dans les rapports entre les peuples)}. Plus tard, vers 1860, le journal devient Union des conservateurs, L'Assemblée Nationale de 1848 jusqu'au 30 juillet 1878, date à laquelle il disparaît après avoir prôné ouvertement la dissolution de l'Assemblée Nationale. Collection consultée à la Bibliothèque de l'Arsenal (Cote Folio JO 408). 3 Information donnée par Monsieur Jacques Houssain, auteur deSaint Jean de Passy, 150 ans de traditions (Ed. Saint Jean de Passy, s.d.) que je remercie. TIindique que {(Si l'enseignement donné par les frères est avant tout chrétien, il est aussi pratique et humaniste. Dès le début, cet ensei. gnement est bien diffirencié.)} (chap.!, 4: L'Esprit de Passy, p. 34). 16

militaire en avril 1887, il s'engage volontairement pour la division d'occupation du Tonkin et l'Annam4.

2. Un as de la voiture
Cette jeunesse quelque peu chaotique pour un aristocrate de ce rang est alors peu commune et malgré ces obstacles, Camille de Morlhon continue de côtoyer le milieu qui était celui de son père. C'est ainsi qu'en 1895, lors de sa fondation, il est Secrétaire général des services administratifs et techniques de l'Automobile-Club de France (ACF), où il est nommé officier d'Académies et est, en 1901, l'un des premiers à obtenir son pennis de conduire. Il porte encore le nom de Camille de la Valette, mais le premier comité de l'ACF, en 1895, le nomme M. Le Comte de la Valette. Il cotoie alors le bouillonnant Baron de Zuy1en (Président), MM. le Comte de Dion, Henri Menier (vice-présidents), Paul Meyan (secrétaire général) et d'autres industriels, aristocrates, financiers passionnés par l'aventure de l'automobile comme Emile Wessbecher6. Le travail du Comte de la Valette est alors de gérer cette association qui prend vite de l'ampleur, achète des terrains et villas, organise des diners, fêtes et soirées: en 1896, Camille de la Valette fait venir un orchestre de tziganes qui joue les mercredis et dimanches dans la villa du bois de Boulogne. Une autorisation spéciale fut alors demandée pour circuler en voiture dans les allées du bois. A ce moment, il transportait les membres de l'ACF avec leurs invités à la villa: un tricycle à pétrole fût mis à sa disposition par le Comte de Dion, tandis que M. Deutsch de la Meurthe fournissait le pétrole. A l'ACF, le futur cinéaste côtoie bon nombre de personnalités qui l'aideront par la suite,
4 Infonnation fournie par le dossier de Légion d'honneur de Camille de Morlhon. Son dossier militaire est absent des Archives de Paris. 5 Voir Jean-Louis Lemerle, Histoire de l'Automobile Club de France, Ed. ACF, 1987, 127 p. 6 Infonnation donnée par la Commission Historique de L 'Automobile-Club de France. Courrier de M. Jean-Louis Lemerle, Vice-Président, à l'auteur le 2 septembre 1992. 17

mais il évolue dans un univers qu'il représentera dans ses scénarios: le cercle Geux, tables d'écarté, de poker..), les dîners mondains et réceptions dans les salons qui sauront l'inspirer pour décrire le milieu bourgeois ou aristocratique. Rencontré au cercle, Henri Deutsch de la Meurthe, industriel et philanthrope (1846-1919), fondateur de l'Aéra-Club de France le prend comme secrétaire particulier de 1902 à 1905. Parallèlement à ses activités professionnelles, Camille de Morlhon entame une carrière d'auteur de théâtre dès 1901. Il s'était déjà entrainé lors de réceptions aristocratiques, à mettre en scène quelques petites pièces, jouées dans des châteaux d'amis bienveillants. Au même moment, il décide, avec son frère Edouard, que le premier à réussir financièrement portera le nom de la Valette, et l'autre de Mar/han. C'est à son frère, qui va rapidement prospérer comme industriel, notamment en perçant le tunnel du Simplon, que reviendra cet honneur7 .

3. De la voiture au théâtre
C'est probablement le contact de Henri Deutsch de la Meurthe qui oriente définitivement la carrière du jeune auteur. De simples revues (qu'il nomme revuettes) écrites pour un public restreint, il passe à un échelon supérieur pour accéder aux scènes parisiennes. Sa première pièce officielle s'intitule C'est bouclé !: il s'agit d'une revue en un acte, signée de son pseudonyme Valmore (Val pour Valette, more pour Morlhon) et Génémas (pseudonyme d'Eugène Maas) et jouée au Théâtre des Mathurins le 21 janvier 1901 puis au Théâtre de l'ACF les 12 et 21 février 1901. Suivront d'autres revues, parfois fort lestes, écrites et mises en scène sous le nom de Camille de Morlhon ou de son pseudonyme: En cinq sec (Joli Théâtre, 4 décembre 1901), Ps't! venez tous pécher rue Bossu?! (Casino Théâtre de Cannes, 15 mars 1902), Stances à Victor Hugo (poésie chantée, Concert
7 Source: Madame Christiane de la Valette de Morlhon. 18

Fémina, avril-mai 1902), A tour de rôle (Théâtre des Capucines, 9 mars 1903), La Doublure (Mathurins, 12 octobre 1907), Scandale Mondain (Casino de Paris, 7 décembre 1907). Sur des adaptations symphoniques de Henri Deutsch de la Meurthe, il est également l'auteur de saynettes et chansons interprétées au Théâtre Sarah Bernhardt (février 1905). Mais il semble surtout obtenir une renommée avec ses poèmes lyriques chantés par les artistes les plus réputés de l'époque, Mme Second-Weber, Madeleine Roch, Litvinne, Mary Garden 'ou Clément. Cette carrière (dont il ne reste que les programmes sans les textes euxmêmes) se prolongera parcimonieusement jusqu'en 19108 .

8 Informations émanant du dossier de presse personnel de Camille de MorIhon (Théâtre 1901-1910), Coll. Mme Christiane de la Valette de MorIhon.
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CHAPITRE 2
L'HEURE DES CHOIX: THEATRE OU CINEMA? (1908)
Les débuts de Camille de Morlhon au cinéma sont le fruit de ses rencontres à l'Automobile Club de France, lieu où il était aisé de prendre contact avec des personnalités tant de l'industrie que des arts, pour peu que l'on ait un nom et déjà une bonne réputation. Il est indéniable que les origines aristocratiques du futur cinéaste l'ont aidé dans ses démarches, car il faisait partie de cercles fermés où il pouvait aborder des notabilités pouvant servir une carrière. C'est le cas du Cercle d'Anjou, où, féru d'escrime, il sera admis fin janvier 1903, le même , jour que Gustave Eiffel et que d'autres aristocrates et , 1 depu t es . De même, Camille de Morlhon appartenait au Grand Orient de France. A cet égard peu de renseignements: il a été initié à la loge Les Amis du Progrès à Paris le 1er juillet 1907, a reçu le deuxième degré en 1908, puis le troisième en 1909. En 1910, il s'est affilié à la loge «Ernest Renan» où en 1934 il a reçu l'honorariat. En 1930, il Y fut délégué judiciaire2. Si son dossier laisse apparaître une carrière maçonnique banale, Camille de Morlhon y avait malgré tout des liens: d'autres cinéastes, auteurs et producteurs s'y trouvaient. En l'absence de documents précis, il est fort périlleux de fonder une thèse à ce sujet. Mais la filmographie de Morlhon se chargera de nous donner des pistes.

I Sources: Le Gaulois, 1er février 1903; Le Petit Bleu (Paris), 31 janvier 1903; La Presse, 3 février 1903. 2 Dossier Camille de la Valette de Morlhon, Institut d'Etudes et de Recherches maçonniques, Grand Orient de France, Paris. 21

1. Chez Gaumont: premier film, premier échec
C'était en 1908 (...) J'étais fort lié à cette époque avec Louis Gaumont que j'avais beaucoup connu à l'Automobile-Club de France, dont nous faisions partie tous deux. Sachant que je faisais du théâtre, puisque je comptais déjà une dizaine de pièces représentées (...) il me demanda d'écrire un scénario et de le réaliser moi-même. J'acceptais et mis à l'écran une histoire qui reposait sur le postulat suivant: un jeune officier entraîné par la passion du jeu ayant pris dans la caisse de son père, receveur de rentes, une somme importante, ce dernier, pour sauver son fils ou du moins l'honneur de l'uniforme, s'accusait du vol...Quand mon film fut achevé, je le fis voir à Louis Gaumont. Hélas! nous n'étions pas si loin des passions de l'affaire Dreyfus. Pris d'un scrupule, à mon sens exagéré, mon ami craignit que les officiers ne s'offensassent du thème que j'avais traité. En vain fis-je valoir à Gaumont que dans la suite de mon histoire l'officier coupable se rachetait largement, il ne voulut rien entendre et l'affaire n'alla pas plus loin. Dégoûté de l'écran par cette expérience malheureuse, je retournai au théâtre en jurant bien de m'en tenir là. Quelques temps après (...) Edmond Benoît-Lévy vint me trouver. Quand ferez-vous du cinéma? dit-il. Jamais, lui répondis-je. Et je lui narrai mon aventure avec Gaumont. Ne perdez pas un seul jour, répliqua Benoît-Lévy, allez raconter tout cela à Charles Pathé, vous verrez bien ce qu'il en pensera. Le lendemain, j'étais à l'usine de la rue des Vignerons, à Vincennes, et je n'avais pas achevé mon récit que Charles Pathé disait à Zecca, son collaborateur: dès demain, M. de Morlhon tourne pour nous...3

3 A l'aube du cinéma. Les souvenirs de C. de Morlhon, par Francis Ambrière, L'Image, 1ère année, nOH, 1932, p.23-26. Dans d'autres textes, Morlhon confond Léon et Louis Gaumont. 22

2. Les débuts chez Pathé frères
Les archives de Camille de Morlhon 4 comportent une liste indiquant que le premier film du cinéaste pour Pathé frères a été tourné le 1er juillet 1908. Cette date est celle qui est constamment mentionnée dans tous ses documents. Or, d'autres documents filmographiques des mêmes fonds indiquent un film, Un Père irascible, sortie à l'Omnia Pathé en juin 1908. Ce film, une scène comique, n'a rien de singulier au regard des autres titres de la production Pathé frères. Au contraire, on remarque que, dès le début de sa carrière de metteur en scène, il a su tout de suite s'adapter aux exigences de la production. Aussi son second film (lui, par contre, sorti en juillet 1908, donc probablement tourné au début du mois), Un bienfait n'est jamais perdu, scène dramatique, s'inscrit-il également dans la même ligne. Ceci dit, l'auteur-réalisateur marque son terrain, par un intérêt pour les drames et les sujets sociaux avec lesquels il peut imprimer son esprit. Dans ce film, l'argent est le sauveur et le bien représenté par un philantrope. Le repentir est omniprésent. Combiné à l'absolution, la cohésion de la Nation est garantie. En comparaison avec la totalité de la production Pathé frères, ce cinéma n'a rien de particulier, mais la cohérence de l'œuvre à venir est déjà présente, avec parfois des touches très personnelles sur les sujets. Ce que ne dit pas Camille de Morlhon dans son entretien à Francis Ambrière, c'est que le film commandité par Léon Gaumont fût édité par Pathé frères à la suite du premier film tourné, en juillet 1908 sous le titre Pour l'uniforme. L'existence de ce film est donc particulière et peut-être unique: inscrit au catalogue Pathé frères (n02382), il n'est pas du fait de la société en question. Le résumé du scénario comporte en effet des détails qui peuvent rappeler l'affaire Dreyfus (le capitaine a été réhabilité par la Cour de Cassation le 12 juillet 1906) mais ce à
4 Voir bibliographie. Fonds à La Cinémathèque française (CF) déposé par Camille de Morlhon en 1948. 23

quoi tenait l'auteur est la dignité d'un jeune officier ayant commis un délit. Comme d'ordinaire, c'est en rêve que se répare la faute, formalisé par une surrimpression au dernier plan, effet stylistique récurrent à cette époque. L'arrivée de Camille de Morlhon chez Pathé en 1908 n'est pas uniquement liée à cette anecdote. En réalité, la société Pathé frères commence, au même moment à mettre véritablement en place une structure de production organisée. Jusqu'en 1907, au lieu de continuer la vente physique des films, c'est à dire des copies, Charles Pathé eût une idée tout à fait révolutionnaire et capitale pour la corporation cinématographique: la location. C'est en raison de cette décision historique que sont nés les loueurs de films (devenus plus tard éditeurs puis distributeurs) ainsi que les salles de cinéma et en conséquence les exploitants. L'habileté de Charles Pathé est d'avoir, naturellement, fait cumuler à sa firme toutes ces professions pour mieux contrôler sa production (c'est-à-dire prendre en compte les attentes du public via les exploitants) et monopoliser l'industrie cinématographique française de la fabrication de la pellicule à la projec5 tion des films dans les salles Pathé . A ce moment précis, sous la houlette de Ferdinand Zecca se forme donc une véritable troupe de réalisateurs, d'acteurs et de techniciens, payés au mois ou à la semaine. C'est lui qui sélectionne et engage les auteurs, contrôle tant l'écriture que la production. Depuis 1896, la production de la firme a évolué; elle s'est adaptée peu à peu à l'attente des spectateurs. Tandis qu'au début du siècle Pathé se concentrait sur les vues générales, scènes de genre, scènes comiques, historiques, politiques et les vues panoramiques ou de plein air comme nous le démontrent les catalogues de l'époque, en 1908 la société au coq opère un changement manifeste: elle partage sa production entre les scènes comiques, dramatiques et réalistes ainsi que les scènes à
5 Voir La Foi et les montagnes ou le 7ème art au passé, Henri Fescourt, Ed. Paul Montel, Paris, 1959, pp.34-36. 24

trucs. Les scènes diverses, elles, sont un amalgame de toutes les vues non classées dans les autres rubriques bien qu'aisément identififiables par leur contenu. Ferdinand Zecca (1864-1947) est de la même génération que Camille de Morlhon, mais d'une autre formation: il était le fils du concierge du théâtre de l'Ambigu. C'est après avoir réussi le tour de force de mettre en place rapidement le stand Pathé à l'Exposition universelle de 1900 que Charles Pathé lui avait confié la direction de production de la société. Le qualificatif de directeur artistique qui lui est souvent donné n'est peut-être pas le mieux approprié car son rôle principal était à la fois de rentabiliser les studios, de suivre les tournages et de lire les scénarios pour les viser. Cet homme réputé exigeant était luimême scénariste, réalisateur et acteur depuis 1899 et le fût jusqu'en 1906 où il prit la direction de production de Pathé frères. Les personnalités alors recrutées sont pour la plupart choisies par lui-même ou Charles Pathé, comme ce fût le cas pour Camille de Morlhon. On attribue souvent à Zecca l'engagement de Lucien Nonguet (avec lequel il cosigne plusieurs titres) en 1901, puis de Gaston VelIe (1872-1942 ?) en 1903, V. LorentHeilbronn en 1904 avant Segundo de Chomon (1871-1929) en 1905, Georges Hatot (?-?), Charles-Lucien Lépine (1859-1941) et surtout Albert Capellani (1870-1931) en 1906. Lorsque Camille de Morlhon arrive chez Pathé en 1908, Henri Gambard (?-?), Georges Denola (1880-1944), Louis Gasnier (18821963), René Leprince (1875-1929), André Calmettes (18611942), Jean Durand (1882-1946) et Georges Monca (18881939) débutent aussi, avant Michel Carré (1865-1945) l'année suivante: nous sommes donc indiscutablement en présence de la première génération de cinéastes, qui sera active jusqu'aux débuts du parlant. En l'absence d'étude fiable sur les cinéastes eux-mêmes, à l'exception de Segundo de Chomon et Alfred Machin6, il est hasardeux d'attribuer tel ou tel film à l'un des cinéastes sans source précise. Par contre, à partir de sources fiables (telles que les scénarios du dépôt légal) on peut recon6 Juan-Gabriel Tharrats, Segundo de Chaman, Ed. Universidad de Zaragoza, Prensas Universitarias, 1988, 317 p; Francis Lacassin. 25

naître chez certains cinéastes des récurrences narratives. Aussi peut-on supposer que l'équipe, sous le contôle de Ferdinand Zecca, jouissait d'une liberté d'écriture tout en devant s'inscrire dans le sillon de la production Pathé. Par ailleurs, les débuts de Camille de Morlhon s'accordent avec l'expansion de Pathé frères. Les sociétés ou filiales à l'étranger se développent (Russie, Italie, Belgique, Etats-Unis, Hollande? pendant que les satellites de Pathé voient le jour: le Film d'Art (fondée le 28 février 1908 par les frères Lafitte) et la Société cinématographique des auteurs et gens de lettres (SCAGL, fondée le 1er juin de la même année par Saül Merzbach, avec les administrateurs Charles Pathé, Saül Merzbach, Pierre Decourcelle et Eugène Guggenheim). Depuis les débuts en 1896, la production de films de fiction s'est donc nettement modifiée, mais l'année 1908 est une période charnière: de 265 on passe à 439 titres tournés8, conséquence de la nouvelle organisation qui se met en place. En 1908, Pathé frères sort sur les écrans dix films réalisés par Camille de Morlhon: trois scènes dramatiques (Un bienfait n'est jamais perdu, Pour l'uniforme, Benvenuto Cellini), quatre scènes comiques (Un père irascible, Domestique malgré lui, Un suiveur obstiné, Un tic gênant), une scène à trucs (Les Reflets vivants), une scène historique (Olivier Cromwell), une scène "féeries et contes" (Quand l'amour veut)9. Le cinéaste est donc déjà, en six mois, totalement assimilé aux différents genres de la Maison: les sujets sont écrits et proposés par le cinéaste, puis ils sont visés par Ferdinand ZeccalO . Si la plupart des genres sont bien définis, d'autres portent à confusion. En effet, certains films peuvent être à la fois dramatiques et histo7 Voir Henri Bousquet, Catalogue Pathé des années 1896 à 1914, 19071908-1909, Ed. Henri Bousquet, 1993, p.III-IV. 8 Source: Henri Bousquet, op. cit. 9 La terminologie usitée à propos des scènes est issue du vocabulaire d'époque, et tout particulièrement des catalogues et brochures Pathé frères. 10 J'ai pu effectivement déduire cela à partir des manuscrits ou brouillons de scénarios que j'ai pu consulter, comportant fréquemment la mention" vu par Zecca, à exécuter". 26

riques: la classification arbitraire opérée à l'époque était visiblement liée au nombre possible de titres par genre, en vue de l'édition du catalogue. A l'instar de la production Pathé, celle de Camille de Morlhon va se modifier: si, pour l'insant, le cinéaste-pionnier accepte d'aborder tous les genres, il va peu à peu se recentrer sur trois d'entre-eux (le comique, le dramatique et le sentimental) avant de se cantonner momentanément dans le drame et l'historique puis en définitive dans le drame. C'est donc à la fois un parcours qui suit celui de la firme (qui abandonne peu à peu les sujets tels que les danses et ballets, les scènes militaires, les scènes grivoises d'un caractère piquant et celles s'adaptant au phonographe) et un moyen pour s'imposer dans un style précis, celui des scènes dramatiques, historiques et réalistes, genre mineur du catalogue Pathé de 1908. A cette période, il est encore problématique de déterminer un «style» de Morlhon, son apport se fondant dans la production générale. Ceci dit, l'auteur-réalisateur marque son terrain: il est probablement l'un des rares à rédiger lui-même ses scénarios, souvent annotés d'informations techniques ou historiques. Ses scripts sont de véritables œuvres littéraires, dans un langage peu commun, utilisant des références et des termes précis, parfois poétiques. Une fois lancés sur le marché, les résumés édités dans les catalogues et scénarios reflètent moins son esprit!! . Deux films sont principalement représentatifs de l' œuvre à vënir de Camille de Morlhon: Benvenuto Cellini et Olivier
11 Tout particulièrement la collection de scénarios (1905-1918) déposés au titre du dépôt légal à la Bibliothèque nationale de France, Département des Arts du Spectacle (BN-ASP) et aux Archives du Film du C.N.C (AFCNe). Ces documents se présentent sous la forme d'une feuille tapée à la machine (tapuscrit) comportant le numéro de série, le genre, le code télégraphique, le numéro de catalogue, le titre du "sujet" (c'est à dire du film) ainsi que le résumé et une bande de photogrammes sur papier. La longueur et le prix de la bande ne sont jamais mentionnés. A partir de 1910, apparaissent de temps à autre le nom des acteurs et auteurs (qui sont en fait souvent les réalisateurs). 27

Cromwell. Ces sujets historiques seront principalement travaillés par l'auteur, qui observera de près la véracité historique, se basera sur des ouvrages de référence ou alors en fera des versions toutes personnelles. Benvenuto Cellini dénote un intérêt marqué pour l'anecdote, qui sera, chez Pathé, le trait marquant d'un nombre de titres signés Morlhon: ce n'est parfois que le prétexte à évoquer une période de l'histoire de France ( même sous forme détournée voire entièrement fausse) et à pouvoir s'insérer dans l'un ou l'autre des genres édités par Pathé. Pour ce film, de Morlhon se plaît donc à inventer l'histoire d'une duchesse qui, masquée, se fait le modèle du sculpteur florentin devenu proche de François ler12. La statue devenue «La Nymphe de Fontainebleau» ayant attiré l'œil du roi, celui-ci exigera de rencontrer le sujet...qui n'était autre que sa favorite. Ce fait serait, selon l'imagination de Morlhon, l'origine du départ de France de Benvenuto Cellini. Cette vision est purement fictive, élaborée pour un récit plus proche du conte que de la vérité historique. A l'inverse, Olivier Cromwell se présente comme un modèle de reconstitution historique: «Nous sommes dans une salle du Palais de White-Hall» nous signale le scénario13. Le découpage, sous forme de tableaux, du scénario d'origine14 se veut, cette fois-ci, non plus anecdotique mais rigoureux et exact. Les lieux, dates et noms des personnages sont énumérés dans le détail. De Morlhon, signale même dans son manuscrit la véracité de son ouvrage: «(oo.) Cromwell, intimidé, baisse la tête, horriblement pâle (ainsi qu 'historiquement il l'a été au moment où Charles pendant le jugement l'a toisé du regard) (..)
12 François 1er était, comme la famille de la Valette, issue de la branche d'Orléans. La représentation de la cour de'.êette époque, particulièrement marquée par le développement des arts, n'est pas innocente de la part du réalisateur. 13 Voir filmographie en annexe. 14 Issu de la collection de scénarios ayant servi au tournage déposés au titre du dépôt légal à la Bibliothèque Nationale, Département des Arts du Spectacle, mais antérieurs aux scénarios avec photogrammes. Il s'agit de documents en plusieurs pages, contenant découpage, nombre de tableaux et détail des intertitres. 28

Cromwell contemplant le cercueil de Charles (d'après le tableau de Paul Delaroche) »15. Ce genre d'annotation n'était pas nécéssaire pour le réalisateur, mais servait probablement à rassurer le directeur artistique (Zecca avait une réputation de personnage critique, avec le soucis de la perfection) sur la véracité des infonnations historiques.

15 tableaux XXIV et XXVI, pp.4-5

29

CHAPITRE 3
UN CINEASTE EN VUE (1909-1911)

1. Vers une production régulière (1909)
L'année 1909 confirme l'omniprésence du réalisateur dans lès studios Pathé de Vincennes (installés depuis 1905): il tourne trente et un films, soit seize pour cent du catalogue Pathé frères qui produit cette année 489 titres de fiction! . Cette première année de production complète comprend onze scènes dramatiques, neuf comiques, deux féeries-contes, une scène réaliste et huit vues «diverses» dans lesquelles on trouve une majorité de comédies sentimentales. C'est donc un travail qui l'occupe quotidiennement, entre l'écriture des sujets et leur tournage: en moyenne, un film tous les onze jours mais en raison du manque d'études dans ce domaine, il est ardu de comparer un tel rendement avec celui d'un autre cinéaste. La même année, Albert Capellani signait officiellement quatre bandes, Georges Monca onze, Michel Carré treize et Segundo de Chomon douze2, ce qui tend à démontrer le rôle primordial de Camille de Morlhon au sein de l'équipe de Ferdinand Zecca, éclaire sur sa notoriété et les responsabilités qui lui seront occasionnellement confiées. En 1909, Charles Pathé décide de lancer les vues scientifiques, intensifie sa production et développe le cinéma de salon. C'est aussi au même moment que s'engage la guerre avec Eastman sur la fabrication du film vierge.

1 D'après Henri Bousquet, Catalogue Pathé des années 1896 à 1914, 1907 à 1909, Ed. Henri Bousquet, 1993. D'autres films furent tournés, notamment par Camille de MorIhon, et ne sortirent jamais. Aucun document ni supposition ne permet d'en établir le nombre ni la raison. 2 D'après Henri Bousquet, op. cit. 31

La longueur moyenne des films de Morlhon sur l'année, soit 177 mètres, est identique à celui de la Maison Pathé, tandis que la longueur moyenne des tournages est de 227 mètres, soit 50 mètres de chutes3 . La maîtrise du tournage est complète, due, en grande partie au fait que les scénarios sont fignolés à l'avance, que les acteurs sont pour la plupart issus du théâtre et rompus à l'art du jeu dramatique. Le réalisateur alterne les genres en traitant tous les sujets. D'après de nombreux documents consultés, il ne semble pas que Morlhon ait écrit à cette époque des scénarios tournés par d'autres. Il a par contre accepté de réaliser quelques sujets venant d'auteurs de la maison Pathé. Une partie des titres de cette année 1909 ne comportant pas d'éléments suffisants pour en dégager la singularité ou la marque personnelle de Camille de Morlhon, nous avons choisi d'en retenir les plus représentatifs. Reflet du bouillonnement créatif dans les studios Pathé frères, il tourne un film en collaboration avec l'une des personnalités les plus marquantes du studio à cette époque: Segundo de Chomon qui se prépare alors à quitter la France pour Barcelone est déjà auteur de plus de trente titres et est l'un des artistes les plus habiles de la société avec L 'Homme aux trente-six-têtes (1905), L'Antre de la sorcière (1906), En avant la musique (1907) mais surtout le célèbre Métempsychose (id.), Chomon s'est forgé l'image d'un auteur ingénieux et singulier dont les idées, les continuelles inventions techniques et esthétiques valorisent Pathé4 . Son œuvre se démarque nettement de celle de Gaston VelIe qui pille allègrement l'univers de Georges Méliès. La collaboration entre Morlhon et Chomon, outre qu'elle faisait se rencontrer deux personnalités aristocratiques, confirme les synergies impulsées par Ferdinand Zecca. Cette expérience, étonnante à la vue des différences entre les deux hommes ne sera pas renouvelée souvent: les personnalités étaient-elles trop fortes pour accepter un travail commun? Il faut toutefois noter
3 Statistiques dégagées d'après les documents papiers conservés dans la collection Camille de Morlhon retenus pour l'établissement de la filmographie. 4 Juan-Gabriel Tharrats, op.cit, p.126. 32

que Camille de Morlhon sera l'un des auteurs de la Maison à s'associer le plus volontiers avec un autre. Mademoiselle Faust est une imitation des films de Georges Méliès, dans la lignée des féeries, contes et ballets de Gaston VelIe ou Segundo de Chomon5:
Mlle Faust, par téléphone, vend son dme au démon Méphistophélès en échange de sa jeunesse perdue (...) L'ange, pensant que les coupables sont assez punis, les accompagne en ascenseur jusqu'au ciel, où le Père Eternel les reçoit avec urbanité. Consommations. Ballet...

Segundo de Chomon se charge, en plus de la photographie, des trucages et tout spécialement des surrimpressions dont il s'est fait le spécialiste. Pour la seule et unique fois de sa carrière, Camille de Morlhon adapte pour le cinéma l'une de ses pièces jouée en 1907 aux Mathurins, La Doublure, narrant les aventures d'un séducteur qui, déjà marié, est obligé de réparer son erreur par des épousailles. Il est sauvé par un sosie qui accepte l'échange moyennant finance. «Enfin, après d'impossibles imbroglios, la situa6 tion finit par se dénouer, à la satisfaction générale» . Le double, le sosie seront au centre de très nombreux scénarios de l'auteur, sous différentes fonnes. TIs'agit d'un procédé narratif courant dans le cinéma des années dix, car il pennet des situations dramatiques ou comiques, avec de multiples variantes. Mais Morlhon en abusera pour ses films dramatiques: relations père/fils ou mère/fille, avec souvent à la clef une disparition/réapparition qui organise les situations. Tandis que la plupart des réalisateurs restent anonymes et n'apparaissent guère sur les programmes et affiches où l'on remarque surtout la prédominance des acteurs, on peut lire sur l'affiche de Petite rosse: «scène de M. de Morlhon». Cette indication n'est pas anodine car la présence, dans ce film, de Max Linder (1883-1925), déjà consacré par une vingtaine de bandes depuis 1905, suppose que le cinéaste-auteur cherche à imposer
5 Scénario original, coll. BN-ASP. 6 Id. note précédente. 33

son nom. Il commence à prendre conscience de la nécéssité de défendre ses droits et de faire valoir son importance en tant qu'auteur et réalisateur. Cette notion, qui sera dans quelques années au centre de sa vie et de sa carrière par la création de la Société des Auteurs de Films en 1917 s'est édifiée par étapes: bientôt, son nom sera presque systématiquement inscrit sur les scénarios et affiches Pathé et plus tard il contrôlera sa propre production lors de la fondation de sa firme Films Valetta en 1912. L'importance que revêt pour lui le concept d'auteur est l'un des corollaires de sa carrière théâtrale, où il s'était, bien que brièvement, fait un nom. Petite rosse est aussi l'occasion, pour le réalisateur, de diriger un film de série, c'est à dire une bande tournant autour d'un personnage central. La plupart des films de la série «Max» ont été tournés soit par l'acteur, soit par Lucien Nonguet ou Louis Gasnier et aucune bande ne comporte encore le nom de Max dans son titre avant cette année. La prise en charge d'un film comique de situations7 prouve pour l'instant sa totale assimilation à la production Pathé, sa capacité à s'adapter à toutes les conjonctures sans craindre de côtoyer une star telle que Max Linder: c'est par contre un cas unique dans son œuvre. Les films qui suivent ne manifestent aucune originalité: A bon chat, bon rat est une comédie de la jalousie sous Louis XV; une petite fleuriste, orpheline et honnête rend un portefeuille à son (riche) propriétaire qui l'adopte aussitôt, c'est La Récompense d'une bonne action; un pauvre hère affamé trouve un billet de 100 francs, sauve du suicide par «le hasard, cet habile metteur en scène»8 le domestique qui l'a perdu, c'est La Conscience du miséreux. Hercule au régiment voit mettre en scène M. Victorius, célèbre champion de force du monde et Le Bouquet de violettes conte la trahison de Louise, fiancée à Jean, éveillée par le souvenir d'un bouquet de fleurs fanées. Le scénario de Bandits mondains présente quant à lui une roumaine, Mariora Orsantesku «appartenant à la société cosmopolite, d'origine incer7 Id. note précédente. 8 Scénario Pathé frères, colI. BN-ASP. 34

taine (.), menant grand train à Paris)/. L'omniprésence, dans l' œuvre de Camille de Morlhon de femmes aventurières (personnages sybillins, manipulatrices aux patronymes étrangers) est périlleuse à analyser: elle ne se raccroche à aucun fait marquant (connu) de sa vie personnelle, ni ne s'inspire d'une culture particulière, mais on remarque que ces femmes mystérieuses traversent les films du cinéaste, tant par les personnages fictifs que par les héroïnes de l'histoire. Mariora Orsantesku pénètre dans les salons fermés de l'aristocratie française afin de tirer parti d'une intrigue amoureuse tout en convoitant un collier de perles. Après le meurtre d'une baronne par la roumaine (toujours nommée par ce qualificatif, ou celui d'aventurière) suivi d'un vol, la fill condamne un innocent, pendant que «l'aventurière, cynique jusqu'au bout, offre au malheureux mari ses consolations éhontée»lo. Peur de l'étranger, dénonciation des complots qui rongent la société, voici les angoisses du cinéaste. Pour la première fois, un film de Camille de Morlhon souligne le nom de deux acteurs, Jacques Normand et Denise Parise!. Cette innovation provient essentiellement de l'essor de la production cinématographique, qui nécéssite désormais la participation d'artistes de théâtre: Ces derniers sont donc cités comme tel, avec la mention de leurs théâtres respectifs. Dans le cas présent, il s'agit de l'Odéon et de l'Athénée. Ce film, Le Subterfùge met en scène un riche industriel qui, amoureux d'une jeune fille pauvre et jolie mène une vie laborieuse. Il se déguise en ouvrier pour atteindre son cœur puis son stratagème est dévoilé...mais la jeune fille l'aime quand même et tombe dans ses bras. Le titre suivant, Le Roman de l'écuyère (un drame qui se déroule dans le milieu du cirque), marque l'attention des hommes de lettres sur le cinéma: Léon Chancerel, alors âgé de 23 ans

9 Id. note précédente. 10 Id. note précédente. 35

écrit une comédie dramatique pour Camille de Morlhon; ce sera sa seule et unique collaboration au septième artll . Effectivement, Chancerel en est encore à ses tous débuts: ce n'est qu'à partir de 1920, lors de sa rencontre avec Copeau au Vieux Colombier, qu'il s'orientera vers le théâtre. A l'instar d'autres débutants, il participe à la découverte de l'écriture cinématographique. Etant cité sur le scénario original dès 1909, on peut tout de même penser qu'il avait déjà une réputation dans le domaine littéraire. Par contre, cette incursion chez Pathé ne paraît pas avoir été suivie d'autres collaborations. Quant au Bon patron, à la lecture de son résumé, il démontre la générosité du patronat devant la misère de certains foyers, le pardon à ceux qui se sont mal comportés: «L'ouvrier Hardouin, mauvaise tête et imbu d'idées socialistes, à la suite d'une remon. ,12 . trance d e son contremaz tr e, essaze d e suscIter une greve» . L a suite du sujet prouve les errements de telles pensées et justifie la supériorité du patron, modèle humain dont le cœur est au dessus de tout. La cellule familiale est présentée comme un élément de stabilité indispensable dont le bon patron reste le garant. Les films suivants, eux, rompent avec ces enseignements pour se tourner vers le burlesque débridé (Bidouillard assassin, poursuite effrénée, suite à un malentendu, entre notre héros et les gendarmes; L'Encrier perfectionné dans lequel un gamin lance des jets d'encre à plusieurs personnages), où le drame sentimental (La Couronne, qui est celle d'un enfant habitué à l'école buissonnière, revenu dans le droit chemin à la mort de son père parce qu'il ne pouvait lui offrir une couronne mortuaire ).
A

Il En 1928, il fera une apparition anonyme pour son ami, le cinéaste, poète et peintre André Sauvage dans Etudes sur Paris, en lecteur du Misanthrope chez un bouquiniste. 12 Scénario Pathé frères, coll. BN-ASP. 36

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