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CANULAR (DU) DANS L'ART ET LA LITTÉRATURE

De
336 pages
Dans le domaine de la littérature comme dans celui des arts plastiques, le canular est une entreprise de déstabilisation et de remise en question des institutions légitimantes. Il met à jour les phénomènes de croyance et les systèmes de valeurs qui soutiennent les entreprises de fiction. Moraliste immoral, pédagogue inspiré, le canular est complice de la dérision du jeu du monde de l'art, fiction de fiction qui dit le vrai, en quelques sorte, mais sous les habits du mensonge. Il est parent de la mystification, cousin du plagiat, proche de la supercherie, voisin du faux. Ce sont ces rapports entre réel, fiction, vérité, croyance et valeur qui sont traités dans ce livre.
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DU CANULAR DANS L'ART ET LA LITTÉRATURE

~ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7728-3

Sous la direction de

Jean-Olivier MAJASTRE et Alain PESSIN
avec la collaboration de

Gisèle PEUCHLESTRADE

DU CANULAR DANS L'ART ET LA .LITTÉRATURE
Quatrièmes rencontres internationales de sociologie de l'Art de Grenoble

Cet ouvrage a été réalisé avec le concours
du Conseil général de l'Isère de l'Université Pierre Mendès France de Grenoble de la Ville de Grenoble
L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris.. FRANCE
L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Régine BERCOT, Devenir des individus et investissement au travail, 1999. Sophie DIVAY, L'aide à la recherche d'emploi, 1999. Myriam BALS, Esclaves de l'espoir, 1999. Lindinalva LAURINDO DA SILVA, Vivre avec le sida en phase avancée, 1999. Ivan SAINSAULIEU, La contestation pragmatique dans le syndicalisme autonome, 1999. Chantal HORELLOU-LAFARGE, Les rapports humains chez les penseurs du social, 1999. Maryse PERVANCHON, Du monde de la voiture au monde social, 1999. Marie-Anne BEAUDUlN, Les techniques de la distance, 1999.

SOMMAIRE

Onze thèses sur l'art du canular avec illustration Jean-Pierre SAEZ
Le canular, le désir Jean-Olivier MAJASTRE

07

19

Perec et l'écriture canularesque : l'amitié du scientifique et du littéraire Claudette ORIOL-BOYER La littérature fantastique romantique: entre canular et malversation Florent MONT ACLAIR
L'alpinisme, ou le jeu de la rêverie et du mensonge Philippe BOURDEAU Du canular radiophonique Hervé G LÉVAREC à l'effet de réel

27

41 61 75

La représentation théâtrale: un canular avec la complicité du spectateur Jean CAUNE Du canular dans l'art contemporain et de son intérêt sociologique Yves CHALAS

95

103

L'hypothèse du canular: authenticité et gestion des frontières de l'art Nathalie HEINICH
Canular et belle époque: l'affaire Boronali Jean-Louis PELON

115 131

Le jeu de l'insensé. Art et pornographie Made in Heaven Jeff Koons Alain MONS
L'anti-prix comme acte social: vers une esthétique de la subversion Jan MARONTATE

149

169 189 209

Diderot, Rivette et la Religieuse Christian VOGELS
Comment ne pas être Salinger Alain PESSIN Le Kékragône avenionis : un syndrome d'exposition Marie-Sylvie POLI, Eric TRIQUET Perpétuels mouvements Gabriel THOVERON des grands héros mytiques

219

241

Inesthétique de la réception (Le canular textuellement) Jean-François JEANDILLOU Le grand erratum Jean-Pierre BERNARD
Lecture canularesque Mary LÉONTSINI du discours idéologique

255 273 289 311 319

Le sérieux du canular et sa fonction sociale Bruno PÉQUlGNOT

De l'universalité du canular. .. Claude ORSONI

JEAN-PIERRE SAEZ

ONZE THÈSES SUR L'ART DU CANULAR AVEC ILLUSTRATION
«

Mais on peut faire avaler n'importe

quoi aux gens, c'est ce qui est arrivé... » ~arcelI>uch~p avec ses prises de tête»

«

Il me canule celui-là

Un rappeur marseillais

1. Contre le sens commun qui voudrait réduire le canular à un geste superficiel il faut établir qu'en vérité la chose peut s'avérer fort sérieuse, chargée d'un sens à coté duquel il est facile de passer si l'on se laisse dominer par la hâte intellectuelle, la paresse sociologique ou les idées reçues. Cette thèse s'applique particulièrement à bon nombre de canulars qui émaillent l'art moderne et contemporain, terrain d'élection des jeux de l'esprit et de leur questionnement. Au-delà même des intentions premières dont ils procèdent les canulars sont susceptibles de cacher des significations profondes, dignes d'être savamment débattues. 2. A quoi il convient d'ajouter qu'un canular de qualité est à même de contenir une telle charge spirituelle, humoristique, ironique, facétieuse ou cruelle qu'on ne peut le laisser aux seules paroles analytiques, distanciées, voire 7

ONZE THÈSES SUR L'ART DU CANULAR AVEC ILLUSTRATION

scientifiques. Profitons, en toute circonstance où l'on a l'occasion d'être auteur, témoin et même victime d'un canular, de l'aubaine qui nous est offerte pour apprécier le canular pour ce qu'il révèle, pour ce qu'il dévoile de son sujet une fois qu'il est réalisé, c'est à dire porté à la connaissance publique, et en même temps pour les situations concrètes qu'il met en scène, les récits qu'il nous promet. 3. Le canular procède d'un goût de la mystification éminemment moderne. TImet en œuvre un sens du jeu, un type de construction intellectuelle et de rapport à l'autre en étroite correspondance avec notre temps. Le développement de la pratique canularesque est la manifestation d'un désir nouveau d'émancipation vis à vis des codes du respect social. Non pas que les anciens ne savaient pas canuler, mais sans doute pas de manière aussi radicale qu'on le fait depuis... que l'on dispose d'un mot pour définir la chose. Historiquement, le vocable canular advient sous forme argotique en 1895, inventé par les élèves facétieux de Normale Sup. Ainsi peut-on considérer que ce colloque commémore le centième anniversaire, à deux années-poussière près du néologisme «canular». La modernité du canular est encore corroborée par l'éventualité de la réciprocité entre mystificateur et mystifié sur laquelle il ouvre. Paradoxe du canular, le facteur de réciprocité qu'il contient en puissance mène à une pédagogie de l'altérité. 4. C'est moins le canular qui nous berne, qui nous trompe, que la réalité dont il s'inspire, les représentations auxquelles nous sommes soumis, les croyances en tous genres ancrées dans nos esprits surtout prompts à s'assoupir et qui travaillent en permanence à nous leurrer. En ce sens l'une des vertus potentielles du canular est de critiquer l'ordonnancement des choses établies, de permettre outre une déstabilisation de son objet, sa déconstruction. Cela revient à dire que l'un des enjeux d'une 8

ONZE THÈSES SUR L'ART DU CANULAR AVEC ILLUSTRATION

sociologie du canular est de mettre en exergue les propriétés critiques de la geste canularesque, de démontrer la capacité démystificatrice de la mystification que constitue le canular, et même de le reconnaître comme entreprise sociologique. Cependant, il ne s'agit pas d'annexer le canular, en tant qu'objet d'analyse, à une sociologie déterministe. TIne s'agit pas de nier la pure gratuité de maints canulars. Par gratuité j'entends souligner le fait que d'innombrables canulars procèdent de la part de leurs auteurs d'une dépense somptuaire d'énergie spirituelle qui s'apparente à une sorte de don de l'esprit du rire, sans justification, sans recherche de profit, ni calcul secondaire. Soit, et pourtant cette forme d'humour, même lorsqu'elle parait aussi dénuée d'intentions politiques (i.e. concernant l'ordre de la cité) et de conséquences essentielles (i.e. touchant à la problématique du sens) ne pouvait s'épanouir pleinement qu'avec la modernité démocratique. 5. Le développement de la pratique canularesque est corrélatif de celui de la démocratie. La pratique sociale du canular n'est à même de s'épanouir que dans une société d'équité, fondée sur l'égalité des droits entre citoyens, du fait que l'esprit de dérision, qui est au cœur du principe du canular, est susceptible de faire de tout puissant une victime, sans risque de représailles dramatiques puisque ce dernier ne peut se prévaloir d'une autre loi que quiconque. Cependant, plus une société est dominée par un état autoritaire, plus elle subit un régime totalitaire, plus le canular devient une activité dangereuse pour ses auteurs. Dans ce contexte on ne s'étonnera pas que ces derniers préfèrent garder l'anonymat. En effet, l'aveu de canular est la preuve rétrospective qu'il y a eu création d'un espace de liberté, préservation d'un secret, çomplot, tous comportements insupportables à l'esprit de dictature hanté par l'obsession du contrôle absolu.

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ONZE THÈSES SUR L'ART DU CANULAR AVEC ILLUSTRATION

Plus généralement, que le pouvoir craigne le type d'intervention publique qu'incarne le canular est compréhensible si l'on considère toutes les qualités que celui-ci est susceptible de receler: des vertus démystificatrices déjà évoquées, un caractère sulfureux, une part d'obscurité d'où peut émerger l'inattendu, une charge émotionnelle aux effets imprévisibles, un potentiel de désordre capable de perturber la condition du monde dans lequel il s'accomplit... 6. Considérons par comparaison, non pas exactement le canular tel que nous le comprenons aujourd'hui mais ce qui lui préexistait sous l'Ancien Régime et plus encore dans les sociétés féodales. En ces temps de dévotion à la chose divine - dont les rois procédaient naturellement et que singeaient les seigneurs de rang inférieur -, le pouvoir ne supportait que ses canuleurs attitrés: les sots, les fous (du roi) occupaient ce rôle, cette fonction, de façon institutionnelle. Un tel système canalisait les risques de déstabilisation de l'image des rois, des princes et des hommes de dieu. De même qu'avec le carnaval d'autrefois se délimitait un espace-temps du canular autorisé au cours duquel riches et pauvres inversaient leurs rôles d'une manière codifiée, ritualisée. Exutoire aux frustrations des classes soumises, ce moment récurrent de catharsis laissait entrevoir dans le subconscient collectif que la pesante hiérarchie sociale où chacun était pris n'avait rien de fatal, n'étant rien d'autre qu'une construction humaine, un jeu de symboles manipulables et donc réversibles. Hormis ces occasions exceptionnelles, nul doute qu'en ces époques antérieures ce que l'on pourrait appeler, dans un esprit rétrospectif, l'art de canuler, se pratiquait en d'autres circonstances dans quelque endroit de la société. Mais il s'agissait alors d'un art privatif, de classe, les nobles canulant à la rigueur la noblesse; les paysans se canulant entre eux. Au demeurant, le canular comme art typiquement populaire devient objet courant de représentation à partir du XVIe siècle dans la peinture 10

ONZE THÈSES SUR L'ART DU CANULAR AVEC ILLUSTRATION

flamande et hollandaise, une peinture, comme on le sait, annonciatrice de la modernité car s'émancipant du joug esthético-idéologique de l'Eglise en s'emparant de sujets profanes. 7. Que la pratique du canular se dialectise socialement, qu'elle implique pauvres et possédants dans une même scène est le signe d'une société où chemine l'idée démocratique. Néanmoins ce sont les élites, et notamment leurs fractions les plus modernistes, qui ont inventé le canular moderne (formule commode mais insatisfaisante car en fin de compte redondante). Dépassant les querelles d'armes mais ne renonçant pas à leurs affrontements, elles trouvèrent dans le canular un art idéal de délégitimation et de régulation des valeurs. Un art dont elles n'ont cessé de poursuivre la sophistication. 8. Le canular est un art du désenchantement. La règle qui l'anime est de perturber les représentations, les croyances, les situations, les positions admises en l'état, en générant un effet de distanciation, de par sa faculté à mettre à nu le personnage social qu'il vise, à souligner la vanité des symboles dont il se pare. Ce type de processus dont le canular est porteur met en danger principalement toute figure tributaire de sacralité, que celle-ci soit d'ordre religieux, politique, artistique ou autre. 9. Canuler consiste à créer, par goût du jeu, des récréations inattendues, à construire des situations, en toute imprudence éventuelle, à faire spectacle pour mieux exhiber ironiquement la nature spectaculaire de la victime choisie. Par là même on voit que l'art du canular, qui est un art du détournement, mobilise des schémas de pensée que l'on retrouve à l'œuvre dans l'esprit dadaïste, duchampiste, situationniste. 10. Toute définition positive de la notion de canular s'expose à des simplifications discutables. Comment 11

ONZE THÈSES SUR L'ART DU CANULAR AVEC ILLUSTRATION

définir la frontière entre un canular et ses multiples avatars? Entre une mystification amusante, joyeuse pour les uns, méchante, cruelle ou même vulgaire pour les autres et une sinistre blague ou une froide et amère tromperie: la sociologie du canular est une sociologie de la complexité. Avis aux imposteurs.

11. La modernité a déjà épuisé une certaine idée du canular. Avec la post-modernité advient une conception du canular qui ne repose plus nécessairement sur la règle de son dévoilement mais sur celle de son incertitude, laissant au public témoin le soin de choisir s'il est en présence d'un canular, ou de ce qui en emprunte les apparences. Cette seconde option autorise une mise en abîme du jeu de la mystification et de la démystification inhérent au canular car elle permet d'envisager, au-delà du vrai-faux canular, le faux-faux canular, le ni vrai ni faux, etc. Conduisant au renchérissement indéfini de la simulation, le canular post-moderne invente un genre sans limite. Pour illustrer ces onze thèses il me revient maintenant de porter à votre connaissance le récit d'un canular que nous fûmes quelques-uns à développer durant de longues années et que je me résous en raison de l'opportune circonstance de notre colloque, mais aussi parce que celui-ci coïncide de surcroît avec la commémoration du centième anniversaire de la naissance du personnage qui est au coeur de ce canular, que je rœ résous donc à porter à votre connaissance privilégiée. Voici ce dont il s'agit. Durant un plein septennat entamé à l'automne 1990 quelques amis de divers milieux de l'art et de la pensée s'associèrent pour concevoir un canular que nous qualifierons de post-moderne par référence à ce qui a été dit plus tôt. Permettez-moi au passage de marteler ce que signifie l'émergence de cette nouvelle catégorie: que le premier âge du canular est bien achevé, du moins dans les nations démocratiques, où
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ONZE THÈSES SUR L'ART DU CANULAR AVEC ILLUSTRATION

règne esprit de tolérance, liberté d'expression, respect de l'individu - toutes bonnes choses qui ne garantissent pas toutefois contre diverses formes d'asservissement, des plus subtiles aux plus grotesques -. Dès lors, l'intelligence contemporaine est mise au défi de renouveler la geste canularesque et de retrouver un sens toujours plus aigu de la démystification, ce qu'en fin de compte mes amis et moi-même avons tenté de faire sans être pleinement conscients, au début de cette aventure, de l'intention souterraine qui nous animait. Rien n'empêche par ailleurs de réitérer à l'infini une pratique tranquille du canular, qui ne saura guère plus qu'ébranler les muscles zygomatiques à défaut d'ébranler aussi nos consciences forcément aliénées... Mais voici que j'anticipe sur quelques conclusions essentielles d'un récit que je vous ai promis et qu'il me faut reprendre là où je l'ai laissé. Le canular dont je vous parle et que je m'apprête à découvrir s'appuie sur l'écrivain, penseur et plasticien italien Gian Ansaldo, auteur d'une œuvre abondante, mais dispersée, éclectique et méconnue dans son propre pays: un support idéal pour manigancer notre supercherie. Car profitant de la confidentialité injuste, soit, mais miraculeuse des travaux d'Ansaldo, et exploitant le trouble que génère la pensée de ce fils spirituel de Lichtenberg, une pensée malheureusement pour elle disséminée dans de multiples opuscules édités par coquetterie et par esprit de souveraineté à compte d'auteur, une pensée à l'évidence brillante mais troublante également tant on ne saurait dire si elle est profonde ou légère, savante ou... canularesque, profitant donc d'une occasion aussi inespérée, nous, groupe de cinq gens de l'art et du livre, avons distillé avec un zèle de faussaire destiné à se laisser deviner, un canular consistant à faire croire qu'Ansaldo était un canular. TI faut convenir qu'on ne peut jamais tout à fait prendre au sérieux la pensée d'Ansaldo mais en même temps qu'on ne peut pas ne pas la prendre réellement au sérieux. Illustration de cette indétermination où elle nous
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ONZE THÈSES SUR L'ART DU CANULAR AVEC ILLUSTRATION

laisse, cet aphorisme extrait de ses Devoirs d'intelligence (1,1945): «Ce n'est pas parce qu'il ne nous manque rien qu'il ne nous manque pas quelque chose ». Ne dirait-on pas qu'il y a indistinctement du Lacan et du Pierre Dac dans un tel propos? Autre exemple de même facture, cette formule qu'il cisela tout à la fois pour tourner en dérision le trop célèbre mot d'Herriot sur la culture et pour se moquer de ces économistes qui cherchèrent, après Baumol et sa fameuse loi sur la hausse tendancielle des coûts du spectacle vivant, à mettre la culture en chiffres: « La culture, c'est ce qui reste quand on a tout dépensé! » (Cahiersdu désespoir,1972). Ce faisant, n'y a-t-il pas dans cette moquerie sans doute non exempte de facilité une ombre de vérité? De l'espèce des encyclopédants Ansaldo a pourtant vécu toute sa vie à l'écart des académies. TIse voulait à l'écoute des rumeurs du monde réel qu'il allait recueillir, par exemple, dans les cafés ouvriers des abords de l'usine FIATà Turin, la ville de ses attaches. TIs'y était forgé une réputation de « philosophe à bicyclette» dont il usait de la drôlerie: elle l'aidait à traverser sans peine les frontières symboliques qui auraient dû le contenir à distance de l'humanité quotidienne, à laquelle il consacra un petit essai inédit enfin promis à publication. Sa façon d'être se révéla aussi une stratégie de connaissance des autres et de lui-même: «Nous autres savants vivons volontiers dans nos bibliothèques et nos cabinets. Certains s'en trouvent si bien qu'ils n'en sortent jamais. Le véritable homme de culture, on le reconnaît à ce qu'il ouvre ses fenêtres au bruit tonitruant de la rue » (L'humanité quotidienne, 1935). Au sortir de la guerre et du fascisme, Ansaldo prit une part active au débat qui mobilisait alors l'essentiel de la classe intellectuelle et politique i~alienne. Mais plutôt que de se laisser piéger par la tentation de l'époque de surpolitiser une fois encore la culture, il joignit sa voix à celle de l'écrivain Elio Vittorini, pour définir une morale de la culture qui la préserve aussi bien des hold-up que des opérations de contrebande idéologiques. Néanmoins, à en 14

ONZE THÈSES SUR L'ART DU CANULAR AVEC ILLUSTRATION

juger par son ton, il mena ce combat non sans une certaine lassitude: «La culture a bon dos! En la chargeant de tous nos problèmes, on se décharge de toutes nos ignorances» (Devoirs d'intelligence II, 1947). Adepte d'un humour-limite, Ansaldo ne se départit jamais d'une sensibilité typique de l'adolescence. Témoignage extrême de cette analyse, l'un des derniers (bons ?) mots qu'il fit prendre en dictée avant de succomber à la longue maladie qui l'emporta: «Rien ne sert de souffrir, il faut mourir à point» (Désir de l'Autre, 1988). On comprend mieux maintenant que le style d'Ansaldo, sa causticité, son sarcasme, son côté pince sans rire, sa manière de ne jamais vouloir faire savant quoique - nous aida grandement dans l'usage que nous en fîmes. Et donc, selon une stratégie digne d'Agatha Christie, nous laissâmes dans des livres, des revues, des expositions, des conférences, maintes traces évoquant l'improbable Piémontais de telle sorte qu'elles étaient destinées à conduire le lecteur, le spectateur ou le témoin à se méfier d'un pareil talent et à conclure de lui-même qu'Ansaldo n'était qu'une ruse de l'imaginaire de ses gaguesques thuriféraires. C'est ainsi que nous prenions plaisir à le citer non exactement pour certifier une démonstration de sa si discrète autorité intellectuelle (avec laquelle nous entretenions d'étranges relations d'initiés jaloux d'un bien que nous voulions pourtant partager mais en toute dernière instance, à laquelle nous nous plions par ma bouche aujourd'hui) mais pour créer l'illusion que nous faisions mine de l'utiliser dans ce sens. En définitive, il s'agissait bien, à terme, de faire découvrir une œuvre, un univers, et de signifier à nos lecteurs, en inoculant un doute irrépressible en eux quant à l'existence de Gian Ansaldo, qu'ils ne le méritaient pas pour l'avoir tenu si longtemps dans l'oubli, à l'écart de leurs trop étroites bibliothèques. Je ne discute pas, ici, de la contradiction dans laquelle nous nous trouvions en jouant, quant à nous, ce jeu de la distinction avec un penseur et 15

ONZE THÈSES SUR L'ART DU CANULAR AVEC ILLUSTRATION

un artiste qui d'emblée nous inspira tendresse, admiration et dont nous aspirons, que nul n'en doute, à promouvoir le génie. Au demeurant, cette contradiction, librement, lucidement consentie est aujourd'hui résolue. Bien des preuves nous sont parvenues indiquant que le public - de seconde main - d'Ansaldo imaginait que nous l'abusions. En effet, mais il se trompait quant à la véritable nature de l'abus. Les esprits les plus futés auraient pu deviner la mystification à plusieurs étages que nous avions édifiée lorsque Jean-Olivier Majastre publia sa pièce de théâtre malicieusement intitulée «Toujours sans nouvelles de Gian Ansaldo» (Atheca, 1996 ) jouant évidemment de l'ignorance où l'on se trouvait encore d'Ansaldo. A ce moment-là nous avions atteint notre but: tout autour de nous et jusqu'à de lointains horizons, nul ne semblait douter qu'Ansaldo fût pure invention. Toutefois, la formidable réussite de notre stratagème nous embarrassait autant qu'elle nous remplissait d'aise: notre sentiment de culpabilité à l'égard d'Ansaldo était à sa mesure. Le temps de rendre hommage à notre inspirateur turinois était proche d'autant que plus nous nous escrimions à virtualiser un personnage réel, plus nous étions contraints de dessiner toujours plus précisément les contours du vrai Ansaldo, comme en surimpression par rapport à celui (qui n'était pas faux) que nous agitions. Et puis il faut bien avouer qu'après tant d'années notre canular commençait à nous canuler, entendez non pas tromper ou mystifier par un canular, mais ennuyer, importuner, fatiguer, et noter l'ambivalence du verbe. Par ailleurs et dans une étrange concomitance, la presse italienne de ces derniers mois a. publié une série articles destinés à réhabiliter Ansaldo. Dès lors il ne nous restait plusAqu'à accomplir l'acte par lequel un canular est aboutiE: sa révélation.
Pareil récit, je le conçois, suscite des réactions mélangées. Si tout le monde s'accorde à penser qu'il 16

ONZE THÈSES SUR L'ART DU CANULAR AVEC ILLUSTRATION

témoigne qu'un canular a bien eu lieu -« Sacré canular! » ai-je entendu dire de plusieurs voix autour de moi -, les avis divergent pour dire de quel canular il est question, où il commence et où il s'achève. D'aucuns, assurés d'avoir tout compris, sont même surpris d'apprendre qu'il y ait des points de vue différents sur cette affaire. Vertige hégélien, cet archétype du canular post-modeme se décline en trois propositions équivalentes. La première prétend que ce vrai-faux canular est un faux vrai-faux canular reposant toutefois sur un vrai canular. La seconde soutient la proposition à peu près inverse. La troisième reste sur quelques interrogations: Quelle est la part de canular dans cette histoire? Est-il totalement révélé? Le jeu de masques du canular post-modeme laisse son public dans un état d'incertitude et d'indécidabilité qui, somme toute, s'accorde bien avec la condition de l'individu contemporain.

Post-scriptum: une ultime hypothèse s'insinue dans mon esprit au terme de ce récit: et si Ansaldo avait conçu son œuvre comme un vaste canular? Et s'il avait passé sa vie à peaufiner une pensée chic et toc pour se payer une partie de fou rire pour l'éternité en imaginant l'usage inspiré qu'en feraient immanquablement quelques zozos distingués? Cela voudrait dire que là où Duchamp se lamentait sincèrement que l'on puisse« faire avaler n'importe quoi aux gens », Ansaldo, lui, l'aurait envisagé comme une réjouissance? L'éventualité que nous soyons dans cette affaire les canuleurs canulés ne me paraît pas envisageable. Et après tout, le génie d'Ansaldo lui a nécessairement échappé. Mais quel brillant médiateur il en fut!

17

JEAN-OLIVIER MAJASTRE

LE CANULAR, LE DÉSIR

« Compagnons pathétiques qui murmurez à peine, allez I a lampe éteinte et rendez les bijoux. Un mystère nouveau chan te dans vos os. Développez votre étrangeté légitime ». René Char

Qu'est ce qu'un patronyme? Un nom propre, un nom qui nous appartient en propre, qui est notre propriété, qui nous définit, qui nous représente, sans lequel on ne serait personne, ou presque!. Dans la culture occidentale où tout se réalise encore largement au nom du père, le nom est un legs masculin que le père transmet à ses enfants, ou que l'époux donne à sa femme. Par là est signifié très exactement que dans la sphère de la reconnaissance sociale la transmission symbolique par l'homme se substitue à la procréation chamelle par.la femme. Au gré de ce tour de passe-passe où la nature le cède à la culture, la vie sociale peut se réaliser .alors comme comédie des apparences. C'est cette comédie que dénonce, et confirme dans le même temps, le canular. Là est son efficacité, dans l'ambiguïté qui le porte, en faisant passer pour vrai le fictif, pour authentique l'artifice, à révéler la facticité de la réalité et à s'y conformer pour s'accomplir. Dans
t

Mauss M. Sociologie et anthropologie, PUF, Paris, 1968, p. 331-362.

19

LE CANULAR,

LE DÉSIR

l'entreprise canularesque tout commence donc, naturellement, par le nom, nom fictif qui dote un personnage imaginaire d'un semblant d'existence, ou qui nous fait prendre un personnage réel pour quelqu'un d'autre. Hetéronymie et homonymie sont les deux ressorts essentiels d'un jeu sur l'identité et l'altérité, jeu vertigineux où se prennent les formes d'un désir et d'une jouissance mêlée d'angoisse, que je voudrais démêler ici, à partir d'un exemple forcément personnel, et à travers les tribulations de noms plus ou moins fictifs. Commençons par celui que je connais le mieux, celui que je porte, dont je dis qu'il est le mien pour ne pas Ire souvenir qu'il est aussi celui de beaucoup d'autres. TIIre fut accordé par mon père, qui le tenait du sien, et qui l'offrit également à ma mère. Ce nom de personne, Majastre, se trouve être aussi un nom de lieu, le nom d'une commune des Basses Alpes, rebaptisées Alpes de Haute Provence, commune fort étendue mais de faible densité puisqu'elle compte beaucoup plus de sangliers que d'habitants. De passage au Musée des Arts et Traditions Populaires à Paris, en 1996, je découvris par hasard (!) un dictionnaire étymologique des communes françaises. Mon nom y était répertorié. Peut-être sa ou ses significations me délivreraient-elles de l'arbitraire de sa résonance phonétique? Las! Si «Maj» renvoyait vraisemblablement à une racine signifiant «montagne», le phonème « astre» se révélait n'être qu'un « résidu obscur» dont le sens restait inconnu; obscure clarté décidément qui choit des astres. Désastre donc pour moi, qui me rêvait de haute provenance, de ne me retrouver que de Haute Provence. Mais bon, un nom de lieu pour un nom de personne, le Pirée que l'on prend pour un homme, je devais m'y résoudre. Deux hameaux, joliment nommés Soleil-Boeuf et Le Poil, dépendent de Majastre. Or ce Poil de Majastre avait parti lié, comme me l'apprit l'article d'une revue2, avec l'un des premiers et des plus célèbres
2

Alpinisme et randonnée,

février 1979, p. 49.

20

LE CANULAR,

LE DÉSIR

canulars journalistiques3, monté par Paul Birault, rédacteur à l'Eclair, inventeur de toutes pièces du personnage

d'Hegesippe Simon,dit aussi « Le précurseur», qui avait
pour lui, outre d'être né à Poil, d'avoir écrit cette maxime inoubliable
«

Les ténèbres s'évanouissent

Quand le soleil se lève».

Cette pensée méritait bien qu'on élève à son auteur un monument, pour l'inauguration duquel Paul Birault convia les parlementaires des deux chambres à venir prononcer un discours. Neuf députés, quinze sénateurs, ainsi que trois conseillers municipaux de la ville de Paris donnèrent leur accord. Quand la ruse fut éventée, Birault mit les rieurs de son côté en publiant les réponses qu'il avait obtenues en première page de l'Eclair, «Journal de Paris, Quotidien, Politique, Littéraire, absolument indépendant »4. L'effet de scandale fut grandS,mais bien vite éclipsé par des événements qui allaient mettre l'Europe à feu et à sang pendant plus de quatre ans. Paul Birault appartient également à l'histoire littéraire pour avoir édité et imprimë, à cent quatre exemplaires, le premier livre de Guillaume Apollinaire
«

L'enchanteur

pourrissant».

Voilà qui le rendait familier

avec les stratégies de changements de nom puisqu'Apollinaire, sans aucune certitude sur son ascendance
3

Pas tout à fait le premier cependant car il semble, selon J.F. Jeandillou, L'Eclair, les 22, 23,25 et 26 janvier 1914. Ccrr1Ireen témoigne, plus de soixante années plus tard, l'article

4

gue dès 1884, le journal Lutèce s'essayait à ce type de divertissement.

5

d'Alpinisme et Randonnée auquel je Ire réfère et qui s'inspire d'un témoignage oral. Mais s'agit-il bien du rrâre canular? Paul Birault se mue en Paul Biraud. Il est qualifié de jeune journaliste, quand un rapport de police commandité par un parlementaire méfiant l'estime âgé de 40 à 45 ans. Les parutions ae l'Eclair sont dâtées des 22, 23, 24 et 2'6 janvier, et diffèrent aonc, légèrement il est vrai, des exmplaires consultés par nous à la biliothèque de la Chambre des députés (cote D 89). Surtout la devise s'est transformée. «Quand le soleil se lève» a été remplacé par « Lorsque le jour se lève ». Reste le nom d'Hegesippe Simon, incnangé.
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Le 22/11/1909, dans son atelier de la rue ae Douai, à Paris. 21

LE CANULAR, LE OtSIR

paternelle, troqua le nom que lui avait donné sa mère, Wilhelm Kostrowitsky, contre le prénom de son grandpère maternel, Apollinaire, qu'il fit passer à la postérité. Invention de nom donc, redoublé et agrémenté d'un changement de sexe quand le 15 janvier 1909 dans le numéro 13 de la revue Marges, Guillaume Apollinaire ouvre une chronique nouvelle consacrée à la littérature féminine signée Louise Lalanne7. Tous les changements sont permis à l'occasion du changement de nom; qu'on pense à la transformation de Duchamp en Rrose Szelavy8. Guillaume Apollinaire dut également changer de nationalité. Si le statut d'étranger lui fut officiellement reconnu le 11 octobre 1899, la nationalité française ne lui fut accordée que le 9 mars 1916, alors qu'il était au front depuis déjà plusieurs mois. On avait toutes les raisons en effet de se méfier de quelqu'un qui changeait si aisément de masque, au point ~u'on le soupçonnât d'être complice du vol de La Joconde. On retrouve cette méfiance présente encore chez Bourdieu qui l'accuse d'avoir inventé avec son compère Picasso au cours d'une mémorable réception du Bateau Lavoir la gloire du Douanier Rousseau, canular artistique aux yeux de l'éminent sociologuelO.TI est vrai
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En mars 1909, la revue Marges fait paraître trois poèmes signés

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Louise Lalanne. En janvier 1910, elle revèle que ces poèmes sont de Guillaume Apollinaire, ce que tout le monde se nate de croire,tant l'aveu fait prendre pour vérité la dénonciation d'une mystification. Mais là encore un faux peut en cacher un autre puisque, si Louise Lalanne n'existe pas, si Guillaume Apollinaire est bien rinsti~ateur du canular et l'auteur d'un des poèmes, le plus parodique des trOIs, les deux autres ne sont pas de lui mais de Mane Laurencin.
«

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de prendre un nom juif. J'étais catholique et c'était déjà un changement que de passer d'une religion à une autre. Je n'ai pas trouvé de nom juif qui me plaise ou qui me tente, et tout à coup j'ai eu une idée: pourquOI ne pas changer de sexe!», Duchamp M., DUchamp du signe, Flammarion, Paris, 1975, p. 151.
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J'ai voulu changer d'identité et la première idée qui m'est venue c'est

Il fut incarceré à cette occasion à la Santé du 7 au 13 septembre 1911. Les arguments sont péremptoires; à charge, Rousseau ne savait pas

dessiner les mains de ses personnages, comment aurait-il pu réaliser des chef-d'œuvres. Une note posthume nous apprendra peut-être que cette démonstration impeccable de l'analyse sociologique de l'œuvre d'art selon Bourdieu était elle même un canular.

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LE CANULAR,

LE DÉSIR

que Picasso s'y connaissait en blagues. Sa peinture n'estelle pas une immense fumisterie? A la mort de son ami Guillaume Apollinaire, il réalisa de celui-ci un buste destiné à figurer sur sa tombe, mais que la famille refusa, le jugeant grotesque. «Apollinaire serait d'ailleurs enchanté s'il pouvait le voir. D'avoir cela sur sa tombe, ça l'amuserait», plaida Picasso sans grande conviction. L'enchanteur enchanté en quelque sorte, et pourrissant, comme l'avait si bien chanté Guillaume (voir plus haut). Dans cette valse de noms, réels, empruntés, ou inventés, qui de Hegesippe Simon à Majastre mène à Apollinaire en passant par Paul Birau1t, il manque une liaison qui permettrait de clore le cycle canularesque reliant l'auteur d'Alcools à mon patronyme. Cette liaison doit beaucoup aux femmes. Par la capacité que la société leur octroie de changer légitimement de nom par le mariage elles assurent le passage d'un nom à l'autre et autorisent toutes les transitions. Une liaison donc, illégitime et tourmentée et transmise à la postérité par la grace du poèmell, entre Guillaume et Lou, de son vrai nom Geneviève-MargueriteMarie-Louise de Pillot de Coligny-Chatillon. Une deuxième liaison, légitime celle-ci, qui, par le sacrement du mariage, autorise une Majastre, sœur de l'auteur du présent article, à porter le nom de Pillot de Coligny et nous assure d'un dernier chaînon pour faire tourner ensemble des personnages réels ou fictifs, morts ou vivants, accordés par des rapprochements hasardeux et des rencontres de fortune, dans un manège trop exactement ajusté, en références, noms, dates et lieux, pour ne pas avoir l'air d'un canular. Mais le propre d'un canular n'est-il pas justement de ne pas le paraître. Tournent les noms, changent les identités, s'échangent les rôles, dans un baroque jeu d'artifices.
Tous les jeux de mots sont permis au poète. Rappelons-nous, dans Calligrammes, le poème intitulé: « C'est Lou qu'on la nommait» : « Il est
des loups de toute sorte, je connaîs le plus inhumain» entendu, est aussi un masque. Un de plus. Un loup, bien
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LE DÉSIR

Si je me suis autorisé à faire graviter plus ou moins arbitrairement les figures mises en scène par le canular de Paul Birault autour de mon patronyme, c'est parce que j'ai pris le parti d'envisager la portée du canular d'un point de vue subjectif, donc personnel, à partir des significations qu'il prend pour celui qui en est l'initiateur, comme «criminel» en quelque sorte, en considérant la jouissance prise à l'imaginer, le monter précisément, précautionneusement, à le peaufiner, le complexifier, le risquer à la limite de l'invraisemblable, à tester les limites de la crédulité, à résister à la tentation d'en dévoiler l'imposture, dans une satisfaction rentrée et différée comme celle d'un espion empêché de se vanter publiquement de ses exploits sans pouvoir pour autant résister à la tentation d'en laisser échapper quelques aperçus. Car

cette «saveur du canular d'initié

»12

pour parler comme

Lacan, ne se goûte pas tant au moment de la révélation, et du triomphe, qui est celui d'un retour à la réalité, que dans le partage d'un secret et la fabrication d'une illusion. C'est dans le partage d'un même «crime» que se réalise la communauté des initiés, dans le complot fraternel contre les figures investies d'autorité que Freud a si bien décrit dans Totem et tabou et dont un magnifique exemple nous est donné par la création d'un canular de sociologues qui, lassés d'être exclus du discours satisfait de "quelques ténors de la sociologie française participant à un colloque de l'A.I.S.L.F.sur le thème de l'imaginaire social, firent naître la figure de Dufour, correspondant de Durkheim, dont ils perpétuèrent entre eux pendant plusieurs années, le personnage, la pensée et les citations, chacun s'engageant à le citer toujours au moins une fois
dans ses interventions
12

publiques1

. Cette

communauté

res-

13

Lacan J. Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p. 240. «A leur plus grand étomement, ce qui n'est au départ qu'une farce

sans réelle ambition, dépasse toutes leurs espérances, se révele au fil des ans, un code souterrain de reliance qui im~ sa loi, rrêre au éminents collègues les plus réticents... Le groupe Initial d'initiés s'enrichit de nouveaux acfeptes de l'imaginaire en action sociologique et de compétents spécialistes de l' œuvre de Dufour. Celui-ci est âe plus en

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LE CANULAR,

LE DÉSIR

treinte des initiés, liés ou non par serment, cette solidarité des exclus, se réalise toujours au prix d'une autre exclusion, les rieurs d'un côté, les dupes de l'autre. On peut légitimement penser que ce processus d'exclusion ne fait que reproduire, en tant que sujet, une exclusion première dont les auteurs du canular ont d'abord été l'objet. Qu'on mette l'accent sur la révolte contre le père, le canular, dans son entreprise de création ex-nihilo d'un être fictif, peut alors être interprété comme la conjuration de l'exclusion de sa propre création, ou de la scène primitive où père et mère se figurent comme créateurs. Par là prend corps le fantasme d'être le fils de soi- même, en présidant à la naissance de toutes pièces d'un rien que le canular fait exister comme effet de croyance. Si l'on relève plutôt que le canular soude d'abord une communauté masculine, on peut remarquer que l'eros communautaire, en donnant naissance, entre hommes, à une créature de fiction, affirme, à travers le mime de la procréation féminine, une virilité redoublée par le fantasme de la procréation masculine. Mais bien entendu le mode du «comme si»» permet à la transgression de se réaliser en jubilation sans charge culpabilisante. La tromperie ne fonctionne qu'entre parenthèse, à condition de détromper, et surtout de ne s'y

point tromper soi-même, avec le risque toujours suspendu
d'être à son tour la victime d'un autre canular. Le canular n'est pas la mystification. André Breton peut composer, aidé par Aragon, Eluard, Noll, Vitrac, et Morise un pseudo poème de Moreas à une actrice qui vient de mourir, il s'agit d'un canular car ces stances forment un acrostiche: « un triste sire », et le pastiche est donc reconnaissable. Cela n'empêche pas Breton de s'élever véhémentement contre la mystification de «La chasse spirituelle» attribuée à Rimbaud par des compères intéressés à récupérer le poète maudit. Le mensonge est le garant de la vérité, la mystification ne dérange pas l'ordre
plus fréquemment cité, sans que personne n'ose contester les références qui y sont faites, ou avouer son ignorance des écrits d'un tel savant méconnu ", bulletin de l'AISLF, 1985, p. 90.

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LE DÉSIR

du monde, elle le fait servir à son profit. Le canular au contraire met en scène le soupçon que toute réalité est tremblante, rattachée aux croyances qui lui donnent vraisemblance. TI trouble la transparence du monde en subvertissant l'ordre apparent des choses: ce n'est pas la réalité qui fonde la croyance, mais la croyance la réalité. Mais en prenant le pari de révéler les procédés de fabrication de l'illusion, il permet au jeu du réel et de l'imaginaire de se perpétuer de manière toujours indécise. Comme le disait si fermement Gian Ansaldo, avec la maîtrise assurée de la rime et les subtilités de la métrique qu'on lui connaît: « Loin que la vérité mette donc à nu l'art,
C'est la réalité qui semble un canular, Quand elle n'est enchantée par la littérature, Qui, ô vile vie, tes banalités rature»

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CLAUDETIE ORIOL-BOYER

PEREC L'AMITIÉ

ET L'ÉCRITURE CANULARESQUE : DU SCIENTIFIQUE ET DU LITIÉRAIRE

En tant qu'enseignante de littérature, intéressée par la pratique, la théorie et la didactique de l'écriture, j'ai été amenée à lire les textes de Perec et en particulier ses romans. Cette écriture à contraintes, toujours changeante, me fascinait parce qu'elle supposait des lecteurs capables d'adopter une manière de lire spécifique pour chaque texte. Comme toutes les écritures à contraintes, elle permettait également un accès au processus de production du texte et préparait un possible passage à l'écriture pour mes étudiants. Depuis longtemps, en effet, pour moi, la didactique de la littérature repose sur la liaison lectureécriture, la compréhension d'un texte n'étant vraiment acquise que par le passage à la production qui implique l'articulation étroite des savoirs linguistiques et textuels. Mon intervention portera sur l'ouvrage de Georges

Perec intitulé Cantatrix
tifiques,

sopranica 1. et autres ecrits scienpublié aux éditions du Seuil, dans la collection la

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PEREC ET L'ÉCRITURE CANULARESQUE

librairiedu xxe siècle,en 1991. Cette collection accueille d'autres ouvrages scientifiques comme par exemple Mozart, sociologied'un génie de Norbert Elias ou Mythe et religion en Grèceanciennede Jean-Pierre Vernant. La table des matières montre que c'est un recueil de cinq textes courts produits par Perec en diverses occasions, entre 1977 et 1982. Mais la préface de Marcel Bénabou dénonce d'emblée le côté pseudo-scientifique de l'ouvrage:
« Par goût autant que par obligation, Georges Perec fut amené à fréquenter les disciplines les plus diverses, et le fit toujours en connaisseur bien plus qu'en amateur. Aussi, lui qui avait formé le projet ambitieux de s'essayer à tous les genres littéraires, fut-il très tôt attiré par cette forme particulièrement délectable d'écriture qu'est l'imitation de textes scientifiques: là, le piment du jeu, du trompe-l'oeil, du faire-semblant, vient redoubler le plaisir que donne la maîtrise d'un savoir encyclopédique.(...) Il se fera tour à tour neurophysiologiste pour rendre compte d'une expérience relative aux effets du jet de tomates sur les cantatrices, entomologiste pour étudier I 'hybridation des papillons dans l'île d'Iputupi, hagiographe pour chanter l'amitié de deux grands hommes, historien pour présenter la cathédrale de Chartres. On le verra enfin, en collaboration avec son ami Harry Mathews, se livrer, en philologue averti, à l'impeccable exégèse d'un inédit mystérieux autant que précieux, de Raymond Roussel.(...) Mais le lecteur ne tardera guère à découvrir ce qui fait l'unité de l'ensemble: derrière l'accumulation des signes extérieurs de la scientificité (cartes, figures, diagrammes, références, bibliographie, usage abondant de langues comme l'anglais ou le latin), le miroitement sans fin des jeux verbaux.»

Ainsi averti, le lecteur de Cantatrix Sopranica L. aborde les textes comme des pastiches. Il peut cependant percevoir le côté canularesque de certains dans leurs contextes d'origine: l'indication précise de leurs premiers lieux de parution montre en effet
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PEREC

ET L'ÉCRITURE CANULARESQUE

qu'ils figuraient au milieu d'autres textes incontestablement scientifiques. Chacun d'eux crée ainsi d'abord un effet de leurre scientifique vite dévoilé cependant par la dimension ludique de l'écriture.
LES RAISONS D'UNE LECTURE

C'est pour un projet d'écriture que j'ai été amenée à lire de près Cantatrix Sopranica L.. En effet en 1992, un collègue enseignant-chercheur en mathématiques appliquées à l'université de Grenoble, me contactait à propos d'une conférence canularesque qu'il voulait créer lors d'un colloque international devant se tenir en Chartreuse. n avait déjà trouvé le sujet: «Sur les indices d'homotopies
opérant dans des espaces à poids et applications aux espèces animales ». En fait il s'agissait d'une étude sur les rayures des zèbres et la répartition des taches sur la robe des vaches. TI avait l'arsenal conceptuel et lexical assurant l'aspect scientifique, il fallait travailler l'écriture dans sa dimension ludique démystificatrice, c'est-à-dire que le texte à écrire était en fait un texte littéraire contenant un effet de leurre scientifique. TI fallait donc conjuguer nos compétences scientifiques et littéraires pour le produire. Nous sommes allés chercher le modèle chez Perec. Bernard Magné, spécialiste de Perec, consulté, me fit parvenir deux articles consacrés à deux des textes pseudo-scientifiques de Perecl. C'est donc une leçon d'écriture que je suis allée prendre chez Perec. Le mécanisme didactique utilisé pour assurer le passage de la lecture à l'écriture est le suivant: 1 Magné 8., « La cantatrice et le papillon. A propos de deux pastiches
d'article scientifique chez Georges Perec », in Perecollages 1981-88, Les cahiers de Littératures, Presses Universitaires du Mirail- Toulouse, 1989, p. 193-206. Jeandillou J.-F., «Parade en jargon: l'anglais scientifique de Georges Perec », in revue Humoresques, Humour, SCience et Langage, n03, 1990, p. 140-154.

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PEREC ET L'ÉCRITURE CANULARESQUE

déduire du texte lu son processus de production, c'est-àdire imaginer ce que l'auteur s'est donné comme consignes d'écriture pour écrire ce texte, ou plutôt déduire du texte une fiction de processus de production, c'est-à-dire imaginer ce que l'auteur aurait pu se donner comme contraintes afin que cette fiction s'actualise ensuite quand le lecteur prendra la plume pour écrire à partir de ces mêmes contraintes. Cela définit l'acte de «lire pour écrire». Le texte lu devient une machine à produire. Perec lui-même mentionne sa réputation «être une sorte d'ordinateur, une machine à produire des textes »2. Ainsi ai-je été amenée à comprendre que l'écriture canularesque pseudo-scientifique implique 1/ la transformation du texte scientifique en texte littéraire car il en adopte les mécanismes, 2/ la production de savoir sur l'écriture scientifique dont les mécanismes caricaturés, grossis, exhibés, accèdent à la conscience et à l'explicitation, 3/ la production de savoir sur l'écriture littéraire du texte canularesque sans lequel la canular manquerait sa nécessaire composante démystifiante.

A ce que Perec écrit dans la revue L'Arc: « Le texte
n'est pas producteur de savoir, mais producteur de fiction, de fiction de savoir, de savoir-fiction », il faut ajouter que le texte est producteur de savoir-écrire.
A partir d'« Une amitié scientifique et littéraire: Léon Burp et Marcel Gotlib suivi de Considérations nouvelles sur la vie et l'oeuvre de Romuald Saint-Sohaint », l'un des textes

peu étudiés composant Cantatrix Sopranica1., nous allons maintenant mettre en évidence certain mécanismes de l'écriture canularesque chez Perec. Lorsqu'on aborde ce texte dans Cantatrix Sopranica 1., il se présente comme un discours à la gloire de Marcel Gotlib, récent prix Nobel de botanique, et du professeur
2 Perec G., Penser, classer, Hachette, 1985, p. 9.

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ET L'ÉCRITURE CANULARESQUE

Burp, dans le laboratoire duquel Gotlib a réalisé sa prodigieuse .série d'expériences. Lorsqu'on aborde ce texte dans son premier contexte éditorial, il a le statut d'une préface au volume n de l'édition complète hors-commerce de Gotlib: Rubriqueà-brac (Neuilly-sur-Seine, Dargaud puis Rombaldi, 1980). On le conçoit, sa lecture en est modifiée. Le lecteur qui a en mains l'oeuvre de Gotlib, dessinateur de bandes dessinées, ne peut prendre au sérieux un discours qui fait de Gotlib un prix Nobel de botanique! Nous étudierons l'articulation des trois composantes principales de l'écriture canularesque: le discours scientifique, le travail littéraire du burlesque démystificateur, l'inter-textualité à valeur méta textuelle. Nous traiterons seulement la première partie concernant la collaboration entre Léon Burp et Marcel Gotlib.
PRESENCE DU DISCOURS SCIENTIFIQUE

Lisons les deux premières phrases du texte: «La récente attribution du prix Nobel de botanique expérimentale à Marcel Gotlib, son élection triomphale à l'Académie des sciences de Lille- Roubaix- Trourcoing et sa nomination comme conseiller plénipotentiaire pour les affaires sociales scientifiques et culturelles auprès de l'Assemblée européenne, sont venues concrétiser l'estime unanime dans laquelle était tenue, depuis plusieurs années, l'oeuvre de ce chercheur infatigable dont la carrière fulgurante a fait éclater avec un égal génie les problématiques majeures de la Science contemporaine dans la plupart de ses disciplines de pointe, de la dynamique des groupes à la théorie des quanta, de la sociologie rurale à la musicologie préhistorique et de l' anthropologie cellulaire à la physiologie combinatoire. En le recevant vendredi dernier à la Coupole, Leprince-Ringuet a pu dire avec justesse: « Vous avez su donner une impulsion décisive à des recherches qui avant vous, pataugeaient dans l'erreur la et 31

PEREC ET L'ÉCRITURE CANULARESQUE

médiocrité; vous avez su résoudre, avec une élégance et une virtuosité sans égales, la plupart de ces énigmes douloureuses où continuaient de s'enliser des générations de chercheurs; vous

avez su libérer les routes qui, bientôt, nous conduiront au royaume du Savoir, à la connaissance du Grand Tout, à la domination décisive de l'Homme sur l'Univers opaque et ténébreux. A l'instar d'un Démocrite, d'un Newton, d'un Pasteur, d'un Valéry, d'un Radot, vous avez fait accomplir à la science ce grand Bond en Avant qui la fera sortir de l'abîme

au bord duquel elle vacillait (1).

»

(1) Leprince-Ringuet (L.). Les Rayons comiques, Paris, P.U.F., 1979.»

Dès le début ce texte présente tous les ingrédients d'une préface pour un ouvrage scientifique: -louanges - renseignements biographiques à propos du chercheur - rapports avec d'autres chercheurs - références bibliographiques -lexique scientifique spécialisé Toutes ces caractéristiques se retrouvent dans la suite du texte. Mais nous allons voir que la caricature du discours scientifique se met en place avec de plus en plus d'insistance et que le comique burlesque s'installe grâce au contraste entre l'apparence de sérieux et les jeux de langage canularesques. C'est ainsi, que le texte se dévoile comme pseudo-scientifique et littéraire.

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PEREC ET L'ÉCRITURE CANULARESQUE

LA CARICATURE

DU DISCOURS

SCIENTIFIQUE

Dans le genre imitation du discours scientifique, Perec en rajoute tellement que son texte vire très vite à la caricature et dénonce en la connotant l'imitation en train de se faire. Les louanges sont stéréotypées, inscrites dans un jargon ronflant et vide de tout contenu précis. L'usage de la période rhétorique est exagérément amplifié et le ton épique est disproportionné. Les renseignements biographiques à propos du chercheur sont piégés. Un lecteur un peu informé (ou qui s'informe) peut découvrir les mensonges référentiels qui détruisent l'illusion réaliste et donc l'effet de scientificité: - il n'existe pas de prix Nobel de botanique (encore moins expérimentale !).Il existe seulement cinq prix Nobel (de chimie, de physiologie ou médecine, de littérature, de la paix, d'économie depuis 1969); - une Académie des sciences qui fait l'objet d'une élection triomphale s'accomode mal du régionalisme de Lille-Roubaix-Tourcoing! - un conseiller ne peut être plénipotentiaire; -l'énumération des chercheurs n'est pas homogène: Valéry n'est pas à sa place à côté de Démocrite et de Newton !3 -les références bibliographiques sont fantaisistes: Leprince-Ringuet n'a jamais écrit d'ouvrage intitulé Les
rayons comiques.

-le lexique scientifique spécialisé est partiellement faux: il n'existe pas de domaine se nommant physiologie combinatoire: Chacun des termes existe mais leur association n'a aucun sens. L'anthropologie cellulaire est une pure alliance de mots.

3 parfaitement à sa place par contre entre Pasteur et Radot pour évoquer le pasteur Valéry-Radot. 33