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Caraibales, études sur la littérature antillaise

De
176 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 171
EAN13 : 9782296283480
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REMERCIEMENTS

Entre tous ceux qu'il faut associer d la conception de ce livre, étudiants ou amis, ma gratitude va tout particulièrement à Jean Laplaine qui a bien voulu relire l'ensemble du manuscrit.

Illustrations d'Anne Buzet.

Jacques ANDRE

caraibales
Etudes sur la littérature antillaise

Collection: A rc et littérature Editions CARIBEENNES 5, rue Lallier - 75009 Paris Tél. : 285-32-34

A paraître dans la même collection: Arc et littérature: ANTILlA RETROUVEE Trois poètes noirs antillais: Claude McKay, Luis Palés Matos, Aimé Césaire (Voir information en fin de volume)

C Editions CARIBEENNES,

1981

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays ISBN 2 903033 22-6

I - LITTERATURE

ET SOCIETE ANTILLAISES

«... la région des Caraïbes s'est formée au Mésozoïque grâce à des phénomènes de distension, entre l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud, en dérive divergente d'orientation générale E. W, compliquée par des phénomènes defail/age de décrochement horizontal, liés à une vitesse de
dérive différente des deux continents
JI.

Conférence géologique des Caraïbes Guadeloupe. Saint-François. 1974. « Indes! ce fut ainsi, par votre nom cloué sur la folie, que commença la mer...» E. Glissant

Le Plessis-Nogent. De part et d'autre d'une route instable, quelques cases ondulées et des perspectives d'aubergines. La mer n'est pas loin, roulant allégrement le sable, écumant les récifs. A une lieue de là, sous le même ciel, le Comté de Lohéac: quelques tiges de canne, les hauteurs de Solitude et l'igname familier. Comme les noms ne l'indiquent pas, nous sommes en Guadeloupe, bien loin des bords de la Marne et des manoirs bretons, quelque part aux confins de l'Océan et de la mer des Caraïbes. Ces appellations qui font référence à un autre terroir mesurent la dérision de ces îles déplacées, comme à côté d'elles-mêmes, et que torture la géographie (<<impurs cadastres »). Tout a commencé par

un malentendu:
« Et si les Indes ne sont pas de ce côté où tu te couches, que m'importe! Inde je te dirai. Inde de l'Ouest: afin que je regagne mon rêve» (1). Les grands découvreurs en poursuivant. les Indes convoitaient pour leur bonheur futur un paradis perdu, terre d'abondance et nature toute de générosité: espace édénique et maternel où l'homme

.

.

1. E. Glissant « Poèmes ». Seuil, Paris. 1965, p. 128.

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aspire à se fondre. Aux antipodes des Indes réelles ils ont effectivement (re-)trouvé ces Indes de rêve, balayant d'un simple geste l'objection d'une (autre) réalité. Ces îles, comme émergées par le cri de la vigie (ce ne sont pas les indigènes Caraibes, vite massacrés, qui viendront dire le contraire), hallucinées par le désir impatient de l'explorateur, ne se sont jamais tout à fait remises de ce mirage qui leur a donné naissance. Mirage entretenu (comme on le dit. d'une femme). L'industrie du tourisme y puise les arguments de sa publicité. Soleil, cocotiers, petits punchs et «doudous» à volonté. Le grand hôtel, pour un moment hors du temps, donne quelque consistànce aux déréalités du fantasme. Aux yeux du monde (et d'elles-mêmes), les Antilles françaises restent ce lieu délicieux où l'homme renoue pour une « semaine tout compris» avec une chaleur gravide qu'il craignait à jamais perdue. Ce «peu de réalité» qui informe la réalité antillaise n'épargne aucun des domaines de l'activité sociale. L'économie y demeure marquée par l'espace des plantations et les contraintes de la monoculture (canne à sucre ou banane) : produire ce que l'on ne consomme pas et consommer ce que l'on ne produit pas. La vie est ailleurs. Cette situation de dépendance aujourd'hui, en Martinique et Guadeloupe, est nettement aggravée par la lente consomption de cette production traditionnelle sans que d'autres activités primaires ou secondaires ne viennent prendre le relais. L'hypertrophie du secteur tertiaire, le dépeuplement des campagnes sont autant de signes devenus classiques de la désaffection de l'activité productive. La politique coloniale de hauts salaires pratiquée dans la fonction publique et le secteur privé a rendu possible un accroissement considérable de la consommation (encore celle-ci n'est-elle pas le

privilège du riche: le Il découvertbancaire» est une institutionaux
. Antilles). L'import (-export) est maintenant ce vea,u d'or auquel le Capital consacre l'essentiel de ses investissements au détriment de la production, voire contre elle (en Ilcassant» le marché des produits locaux), conjuguant cette terrible logique: moins un pays produit, plus il est obligé d'importer ce qu'il consomme. Ainsi que l'écrit E. Glissant, les Antilles françaises sont aujourd'hui un monde «comptabilisé en containers ». Parler de situation inflationniste serait une rationalisation économiste bien faible pour qualifier cette déréalité de la vie. De la monoculture à la boulimie de l'import (-export), l'assujettis-

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sement des îles à leur métropole (que l'un de nos amis appelle mè(re)tropole (2), s'accroît chaque jour un peu plus jusqu'à piper les dés des jeux syndical et politique. De la dépendance à l'assistance, il n'y a qu'un' pas: toute exigence formulée à l'encontre des pouvoirs se transforme simultanément en demande de prise en charge; don reçu sans retour possible:

«Les DOM des Antilles-Guyane sont probablement les plus avancés de la région CaratDe, et de loin, sur le chapitre des avantages sociaux, mais probablement aussi les pays de cette région où la démission collective, le recours exclusif à l'Autre et la permanence de la mendicité officielle (c'est-à-dire non-visible dans la rue mais installée aux guillhets et dans les anti-chambres des administrations) sont le plus taraudants et frustrants. » E. Glissant (3)
L'actuel débat autour de l'éventuelle extension aux «départements d'Outre-mer» de l'allocation chômage se fait l'écho de cette impossibilité de la revendication. On explique communément l'importance de l'émigration des Antillais vers la France par le manque d'emplois sur place; explication qui, pour être pertinente, demeure partielle: terre de

bivouac, terre de passage

(<<Passage

des fonds, passage des

touristes, passage des Martiniquais eux-mêmes »), ces migrations ininterrompues entre la Martinique, la Guadeloupe et la France sont autant de façons de dire la perte du territoire. A la différence du Noir américain qui est américain, l'Antillais est à la fois français sans l'être et antillais sous tutelle. Homme de nulle part, sinon perdu dans l'espace du voyage. Le « peu de réalité» de l'économie, l'incertitude du sol, l'identité improbable: en ces pays déraillés, le fonctionnement de chaque institution laisse l'impression d'un propos déplacé. 'C'est peut-être lors d'une audience de justice (le rituel, la langue, les références à la Loi, au discernement, à la faute, au remords... Dramaturgie où prend place 1'«inculpé» antillais comme un contresens dans une mauvaise version) que se manifeste le plus évidemment cette fiction de la réalité.
2. F. Gracchus. « Les lieux de la mère dans les sociétés afroaméricaines ». Thèse de
3e cycle. Université Paris VII. 1978. Publié aux Editions Caribéennes/CARE, 1980, Paris. . 3. Le Monde diplomatique. Juin 1977.

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La vie intellectuelle n'est pas à l'abri de la chimère. Les problèmes qu'agite la réflexion sont le plus souvent importés, rarement débattus en des termes posés par les formations sociales antillaises (on parlera ainsi d'émancipation de la femme là où n'existe que des mères). Un sol économique, social... qui se dérobe. Si tel est le statut de la réalité aux Antilles, on pourra légitimement s'inquiéter des possibilités actuelles et futures d'une production culturelle originale. « Bien qu'en fait, écrivait Michel Leiris, on ne connaisse aucune grande civilisation qui se soit constituée autrement qu'à partir d'une multiplicité d'éléments culturels apportés par des peuples divers et qu'on puisse regarder, par exemple, la Grèce antique comme devant sa fortune à ce qu'elle fut un carrefour où se sont trouvés en présence les hommes et les courants de pensée les plus variés, le caractère très composite de la société antillaise est denature à inquiéter celui qui s'interroge sur la capacité que peuvent avoir les Antilles de fournir un apport spécifique à la culture en général» (4). Si l'inquiétude de Leiris est fondée, elle repose cependant sur des termes erronés et une comparaison malencontreuse. Les Antilles n'ont jamais été un carrefour (la baie de Pointe-à-Pitre s'appelle« le petit cul-de-sac») où se seraient sédimentés les apports de civilisations successives. La Grèce a accueilli et intégré sur son sol des éléments venus d'ailleurs. Les Antilles sont nées d'une illusion et d'un exode, de l'imagination débordante du colon et de cette déterritorialisation radicale que fut la traite. Et s'il est vrai que toute colonisation travaille à déciviliser le colonisé (Césaire), nulle part plus qu'aux Antilles cette désintégration des éléments allogènes à la culture dominante n'a été poussée aussi loin. A la rupture avec la terre africaine se sont ajoutés la disparition des langues naturelles, la destruction de l'organisation tribale, familiale, l'effacement des rituels... Si la société antillaise est «composite», la culture dominante ne compose pas, procédant au contraire à un redoutable nivellement des quelques bribes (musique, danse, contes, pratiques animistes...) échappées à cette tabula rasa que fut le système esclavagiste. «Antilles échouées I), pays de fuite et d'esquive, «pays sans
4. « Contacts de civilisation en Martinique et en Guadeloupe ». Unesco/Gallimard. Paris, 1955.

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stèle ». En ces terres de dérive, l'Antillais, libre de tout passé, dégagé des contraintes de la production et dénué du pouvoir de décision, manque de repères et de garde-fous. Le hasard du Nom mesure la fragilité des attaches. Selon le jour de la naissance et le mystère des abréviations, on s'appellera Fetnat ou Apocal. Selon l'humeur d'un greffier à l'Etat-Civil un jour d'abolition, on héritera d'un paysan breton (Le Borgne) ou d'un philosophe latin (Cicéron) ; quand le Nom ne vient pas cruellement re-marquer la défaillance de la filiation: Untel ou Personne, mais cette fois c'est Polyphème, cyclope éponyme, qui tire les ficelles (5). Entre une réalité improbable et labile, et l'impossibilité de « s'embusquer» dans un « arrière-pays culturel» par trop désert, là où le sol se dérobe, peut-on entreprendre d'écrire? Quand l'illusion préside aux destinées de ces « paradis peu sérieux », quand la fiction

semble la « réalité », une littérature est-elle possible? Quand
. l'imaginaire occupe la place du réel, quelle peut être la position de l'œuvre? Que l'on exige d'elle qu'elle s'enracine dans une tradition et puise sa matière dans une réalité sociale concrète ou qu'à l'inverse sa finalité subversive soit de défaire les beaux arrangements régIes de la réalité, l'éventualité d'une littérature antillaise semble compromise. Toute une littérature est née de l'évitement de cette question en même temps que du désaveu de la « réalité» antillaise. Pour le discours politique, historien, littéraire... qui se donne le plus à entendre, le réel antillais est une erreur. L'adhésion de Césaire au surréalisme s'alimentait déjà à ce déni: récuser un réel désobligeant, l'abolir, le refaire autrement (6). D'un seul mot transformer le monde: « l'imaginaire d'aujourd'hui. sera la réalité de demain» (7). Mais récuser ne suffit pas, encore faut-il inverser le maléfice et faire de l'ancien désarroi une chance inespérée: « Je crois profondément aux pays déchirés (...) Parce qu'elle est déchéance partielle ou parfois intégrale, dépersonnalisation partielle ou parfois complète, dépossession de soi à des degrés divers, la position de l'homme qui a passé par la colonisation et la situation de
5. Hasard du patronyme (?) que l'attribution du prénom, aujourd'hui aux Antilles, répercute: tout est possible, de Arsène à Hégésippe jusqu'à Mignonette. L'EtatcCivil laisse tout passer, liaison malencontreuse ou variation dialectale, Rémilien ou JorelIe. 6. cf. J.-B. Pontalis. «Entre le rêve et la douleur J. Gallimard. Paris, 1977. 7. A. Césaire«Sociétéet littératuredans les AntillesJ in Etudes littéraires. Les
Presses de l'Université de Laval. Québec, avril 1973. p. 19.

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sous-développement qui en résulte sont peut-être la position, je ne dis pas unique, mais privilégiée pour concevoir dans toutes ses dimensions la restructuration et l'accomplissement total de l'homme ; autrement dit, pour concevoir la révolution intégrale» (8). Le confort sans risque de la dialectique: si l'homme se perd, c'est pour mieux se retrouver. La colonisation n'est plus que cette scission provisoire précédant comme le négatif, la plénitude de la présence de soi à soi. Faut-il dire à quel point cet itinéraire philosophique d'un sujet se débarrassant des scories de la période coloniale, ôtant les masques blancs mm de (re)trouver la peau noire et pure «( dépouiller le vêtement de l'illusoire ressemblance »), à quel point un tel itinéraire qui se veut celui du colonisé révolté, emprunte à la mythologie de l'Occident chrétien? On comprend l'enthousiasme de Sartre dans son « Orphée noir» (9) pour cette poésie « évangélique» qui, au-delà du nègre réhabilité, annonce la réconciliation de tout l'Homme:
«

Qu'il me soit permis de découvrir et de vouloir l'homme, où qu'il

se trouve. Le nègre n'est pas. Pas plus que le Blanc. Tous deux ont à s'écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une authentique communication» Fanon (10). Le discours de la Négritude est doublement redevable à l'Occident, lui empruntant sa démarche et guettant sa reconnaissance.
« Je

crois... », écrit Césaire: un énoncé qui n'est pas l'écho du

doute mais de la foi. Redoutable croyance, s'évitant d'une part le détour par la réalité (le réel métaphorisé, arm qu'il ne soit pas le

vrai), s'édictant d'autre part en interdiction de penser: « L'appareil
de croyance, écrit J-B. Pontalis, est une réponse (à tout), tranquille ou violente, qui anticipe toute question. « La question n'a pas à être posée»: telle est la règle de son fonctionnement. Elle qui se constitue et se maintient sur le démenti de la réalité (la Verleugnung freudienne) ne saurait recevoir de démenti. fi lui faut obéir à la loi du tout ou rien, qui lui fait produire en masse de l'hallucination
8. ibid, p. 16-17. 9. Situations, III. Gallimard, Paris, 1949. 10. «Peau noire et masques blancs.. Points. Paris, 1971, p. 189.

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négative» (11). La ligne est tracée que la curiosité ne doit pas franchir. Que l'actuel des sociétés antillaises fasse surgir une question téméraire, échappant pour un temps à l'œil inquisiteur du pasteur (politique ou écrivain), la réponse fuse: «l'esclavage », véritabl8 deus ex machina, contenant plus de réponses que l'on ne pourra jamais poser de questions, barrant tout accès à la réflexion. A la limite, pour tout un courant de pensée, il n'y a aucune pertinence de l'actuel, tout juste fait de quelques archaïsmes et survivances d'un passé d'oppression et d'assimilation (l'esclavage, le colonialisme, l'aliénation culturelle...) en attendant un futur d'authenticité et de réconciliation. Pensée figée qui se répète sans lassitude tout au long des textes théoriques et n'épargne pas les productions artistiques (théâtre, peinture). A la littérature non plus, il n'est permis de déroger au credo majoritaire: «La littérature antillaise, écrit Césaire, pour être valable, que dis-je, pour être justifiée, ne peut être qu'une démarche de prospection et de récupération de l'être» (12). Langage de l'intimidation dont le double effet est de stériliser l'écriture et de paralyser les lectures. Les premiers romans (Roumain, Zobel), fidèles au schéma aliénation-prise de conscience, sont érigés en modèles indépassables: on les plagie, on les rabâche, avec un respect tout liturgique. Ecriture, lecture, critique sont en mal de (ré)assurance : pour être lu, le texte doit permettre au lecteur de se retrouver, de reconnaître les sentiers de la dialectique salvatrice si souvent battus. Nous sommçs loin de la subversion permanente à laquelle le texte littéraire est aujourd'hui soumis, loin de cette littérature qui, de Joyce à Guyotat (en passant par bien d'autres) pousse le langage vers ses limites, loin de cette essence que définissait Blanchot: « L'essence de la littérature, c'est d'échapper à toute détermination essentielle, à toute affirmation qui la stabilise ou même la réalise : elle n'est jamais déjà là, elle est toujours à retrouver ou à réinventer» (13). Contre une «réalité» effilochée et blessante, la littérature antillaise opère un mouvement de reterritorialisation, un retour à une terre-mère mythique et bienfaisante, au pays natal, à « l'abondant corps maternel ». 9.
11. 111 Nouvelle Revue de Psychanalyse. n° 18. Gallimard. Paris, automne 1978, p.

12. op. cit. p. 18. 13. in «Le livre à venir ». Idées. Gallirnard, p. 293-94.

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Il

Caraibales Que la littérature soit comme une nouvelle. naissance! le

premier

cri d'un Sujet nouveau-né

(le « peuple ») et bien enraciné

dans un sol re-découvert: Il la littérature antillaise sera approfondissement, recherche, l'approfondissement d'une communion et le rétablissement de l'homme dans ses appartenances et ses relations fondamentales avec sa terre, avec son pays et avec son peuple» (14). Littérature qui se conjugue au fusionnel et rêve d'une adéquation originelle perdue (même si le refoulé fait retour: l'exil, l'errance, l'exode menacent souvent la chaleur des retrouvailles). Le modèle est donné: une conscience qui se perd, s'aliène, travaille comme le négatif avant de se reprendre et de se faire face. Une odyssée qui tient à la fois du chemin de croix et du chemin de clôture et dont le

roman de Jacques Roumain, « Gouverneurs de la rosée »,est comme
l'épure. Le discours historien apporte à cette démarche sa caution théorique. De l'Histoire on attend les leçons et le profil d'une Vérité à-venir. Mais ce retour aux sources n'est pas sans péril: l'esclavage et la colonisation ne sont pas des avatars de l'Histoire antillaise, avatars qu'il suffirait d'élaguer pour apercevoir l'inéluctable avènement d'une liberté populaire, mais sont toute cette Histoire. Il n'y a rien avant la traite (15). A faire revivre le passé on exhausse sans doute quelques révoltés prestigieux: Toussaint-Louverture, Delgrès, lemarronnage... mais on ne peut manquer de rappeler en même temps l'espace de l'Habitation et ses complicités serviles. Le roman d'Edouard Glissant, « Le quatrième siècle» se construit autour de cette insupportable contradiction: d'un côté le Marron inexpugnable (mais introuvable), de l'autre l'asservissement accepté. Le retour à la terre, le recours à l'Histoire: l'œuvre littéraire entreprend contre un réel désobligeant une démarche régressive, une
14. A. Césaire. op. cit. p. 19. 15. C'est, on le sait, la chance de la littérature latino-américaine
s'appuyer sur un

. avant» de la colonisation.. . avant» qui dans ces sociétés, Un

que de pouvoir

aujourd'hui, est un ailleurs: l'indien est comme à côté du fonctionnement général de la formation sociale, errant entre sa masure en torchis et le marché de la ville. Un ailleurs qui interroge les sociétés qu'il hante et leur prétention à vivre dans une société universelle. A la différence de la Martinique et de la Guadeloupe, Haïti peut aussi témoigner d'un temps de lutte entre l'envahisseur et l'autochtone. Les très beaux romans de 1acques-Stephen Alexis (. Compère général Soleil », . Les arbres musiciens », . Romancero» aux étoiles ». Ed. Gallimard. A quand leur réédition 1) y puisent leur écriture profuse où le mythe et sa démesure dérangent la mise en place des nouveaux dispositifs de production et de pouvoir.

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prospection inquiète à la recherche de fondations rassurantes. A
l'œuvre, il est demandé de réparer, de combler, de refaire l'unité d'un Sujet dangeureusement morcellé, d'assurer une fonctionvicariante : réaliser pour un temps les déréalités du fantasme (16), créer l'illusion, l'intervalle d'une lecture, d'une « réalité» triomphante. Dans l'expression « littérature antillaise », que prétend l'épithète? Référer à l'appartenance ethnique de l'auteur, au lieu géographique servant de toile de fond au récit.. Sans doute, mais il y a plus: la désignation d'une écriture, l'espoir d'une co-naturalité des productions littéraires entre elles. Ecrire en sorte que le lecteur, au-delà de la reconnaissance des lieux et des êtres, en humant le texte en respire l'origine. Littérature des .limbes dont la plénitude vient compenser la perte du territoire. Le gonflement symbolique de la langue française dans l'œuvre de Césaire (et dont le roman de V. Placoly, « La vie et la mort de Marcel Gonstran », est encore l'écho) est à la mesure du manque à combler. Plus récemment le livre de Simone Schwartz-Bart, « Pluie et vent sur Télumée Miracle» (17), donne sans doute l'exemple le plus remarquable d'une langue littéraire maternelle. Le dicton, le proverbe, le comme-disait-ma-grand-mère, constituent l'ossature de chaque phrase. Non comme un texte rapporté mais comme modèle de l'écriture romanesque. Langue pleine, heureuse, grosse d'un ancien temps, et qui contraste singulièrement avec l'accablement misérable des personnages mais recoupe cette donnée essentielle du récit: l'absolu courage et la toute bonté des mères. Sur ce même registre du réconfort et de la réconciliation, le créole

,

QCcupe place récente. La littérature,parce qu'elle s'écrit, et une
qu'elle le fait dans la langue du colon, demeure suspecte d'introduire un élément d'extériorité dans ce long périple qui mène de la conscience prise dans le discours, la pratique et l'image de l'Autre à la conscience maîtresse de soi. Cette dissociation radicale des langues vernaculaire et véhiculaire interroge l'écrivain: la quête d'une identité, la naissance d'une subjectivité supposent la restitution de l'oralité native. A ce problème, des réponses différentes: depuis les incises de « Diab'là », le roman de J. Zobel, jusqu'à l'écrit tout en créole (tel « Dezafi » de Franketienne). Problème vite redécouvert par le langage de l'intimidation: pour être antillais, un ro16. cf. J-F. LYQtard, «Freud selon Cézanne », in «Des dispositifs pulsionnels », 10/18, p. 75. Egalement: «Par-delà la représentation », préface au livre de A. Ehrenzweig, «L'ordre caché de l'art ». Ed. Gallimard, Paris, 1974. 17. Ed. d\l Seuil, Paris, 1972.

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man se devra de porter trace de la langue créole: de langue vernaculaire, elle devient langue mythique, langue maternelle qui fleure bon la chaleur des premiers temps et qu'il importera de retrouver en l'état d'authenticité qui fut le sien. Identité, prise de conscience, subjectivité... La littérature antillaise est. longtemps restée à la remorque d'une philosophie du Sujet, empruntant le plus à l'Autre là où elle prétendait avec véhémence se dégager de son impérialisme culturel. Loin d'être une autre littérature, l'antillaise continuait à s'écrire dans l'espace proscrit. A cette promiscuité à la fois insupportable et inévitable, on doit toute une littérature du ressentiment, littérature absolument sans humour surtout quand elle prête à «rire» (Bozambo» de J. Juminer), littérature qui n'en finit pas de régler des comptes (R. Tardon, M. Lacrosil, B. Juminer, S. Etchart...). Oter un masque, il en surgit toujours un autre I A la harangue et à l'espoir, ont succédé le deuil et la mélancolie, le deuil d'un Sujet décidément introuvable mais dont la perte est inconsolable. Que l'on regarde les titres des romans postérieurs à la Négritude, la mort

réclame son dû

(<<La

vie et la mort de Marcel GonstranIt,

«L'eau-de-mort guildive It, «Mère de la mort It, «Malemort It). Si l'essai principal de ce livre est consacré à E. Glissant, c'est que, nous semble-t-il, se dessine dans son œuvre un autre agencement du texte, la trace d'une :écriture originale. Peut-être ne sommes-nous pas loin aux Antilles, par la proximité du créole et du français, de ce que Deleuze et Guattari définissent comme étant les «conditions géniales pour une littérature mineure» (18). Non pas une «petite» littérature mais une littérature qui interroge l'universalité proclamée .

des discours et de l'ordre dominants.

Le débat linguistique, ses interférences littéraires, se traduisaient jusqu'à ce jour par une exclusive: ou le français de France, ou le créole. .Avec quelques solutions moyennes: le propos créole rapporté ou transcrit en un français patoisé. A l'écart de ces positions, l'écriture de Glissant se situe en quelque sorte dans l'espace de frottement des deux langues. Francophiles et créolophiles tendent d'un (commun) accord à creuser l'écart entre les deux langues. Glissant, au contraire, abuse de cette essentielle promiscuité si fortement désavouée par le créolologue. Le créole n'est pas absolument une autre langue que la langue française Oes efforts du
18. In «Kafka ». Ed. de Minuit, Paris, 1975.

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linguiste antillais pour maximaliser la différence graphique avec la langue du Maître témoignent à rebours de cette tenace complicité). Non seulement par la base lexicale qu'il lui emprunte. Mais parce qu'il ne nous fait pas remonter à un passé antérieur à la colonisation, et ne nous renvoie pas à un ailleurs vierge des méfaits de la langue du Maître. La quasi totalité des propos tenus sur l'ancienne habitation esclavagiste, à tous les niveaux de l'institution, l'était en créole.

Langue de l'esclave, du géreuret du Maître. « Le quatrième siècle»
en particulier, manifeste quelque méfiance à l'égard de cet espace social et linguistique qui recoupe celui des compromissions. Lorsque le Marron irréductible rencontre le Maître prestigieux, chacun s'exprime dans sa langue (africaine ou française), tous deux évitent le créole comme on se garde d'une entente illusoire (19). C'est encore une démarche régressive de ré-assurance qui affirme le créole comme langue territoriale (langue du « peuple ») contre le français, langue du dehors, du pouvoir, de la Loi. A cette dichotomie confortante, figée et improductive, l'écriture de Glissant préfère une technique de variation, tirant la langue française « vers .ses extrêmes ou ses limites» (20). Des deux Côtés: par excès, empruntant aux « somptuosités baroques des lettrés de l'ère coloniale» (lesquels échappent ainsi, pour un temps, au ridicule emphatique où l'interprétation en terme d'aliénation les avait confinés); par défaut, en se livrant à quelques détournements mineurs: le créole, le temps d'une préposition déplacée, d'une forme verbale modifiée, ou d'un décalage sémantique, venant troubler la belle ordonnance de la langue référentiaire. Au lieu de réaliser dans l'espace imaginaire du texte les déréalités du fantasme (encore celles-ci engendrent-elles cet ultime personmlge, le Marron, avant que « Malemort » ne l'abandonne), au lieu de panser, de guérir et pallier les défaillances, au lieu de réconcilier, l'œuvre romanesque d'Edouard Glissant ~ rénumère » et le défaut de la langue, et le débridé de la réalité.

19. Aujourd'hui, aux Antilles, le créole est le lieu de bien des illusions. A ceux qui espèrent de son nouveau statut de langue véhiculaire la transformation de l'ordre colonial, on ne saurait trop conseiller la lecture de cette première tentative à mettre au compte des « bons Pères» :« Catéchisme en langue créole, précédé d'un essai de grammaire sur l'idiome usité dans les colonies françaises », de M. Goux, Paris, 1842; ou les vertus théogonales mises à la portée du peuple. 20. Deleuze et Guattari, op. cit. p. 42.