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Centres commerciaux : îles urbaines de la postmodernité

De
141 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 419
EAN13 : 9782296319165
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CENTRES COMMERCIAUX: ÎLES URBAINES
DE LA POST-MODERNITÉ

Collection NOUVELLES ETUDES ANTHROPOWGIQUES

Une libre association d'universitaireset de chercheurs entend promouvoir de «Nouvelles Etudes Anthropologiques».En privilégiant dans une perspective novatrice et transversale les objets oubliés, les choses insolites, les réalités énigmatiques,les univers parallèles, les «Nouvelles Etudes Anthropologiques» interrogeront surtout la Vie, la Mort, la SUIVie sous toutes leurs fonnes, le Temps avec ses mémoires et ses imaginaires, la Corporéité dans ses aspects fantasmatiques et ritualisés, le Surnaturel, y compris dans ses croyances et ses témoignagesles plus extraordinaires. Sans renoncer aux principes de la rationalité, les «Nouvelles Etudes Anthropologiques» chercheront à développerun nouvel esprit scientifiqueen explorant la pluralité des mondes, les états frontières, les dimensionscachées.
Patrick BAUDRY, Louis- Vincent THOMAS t

Ouvrages parus: Patrick Baudry, Le corps extrême, Approche sociologique des conduites à risque, 1991. Louis-Vincent Thomas, La mort en question, 1991. Annick Barrau, Quelle mort pour demain, 1992. Christiane Montandon-Binet, Alain Montandon (ed), Savoir mourir, 1993. Jean-Marie Brohm, Les meutes sportives, 1993. Alain Gauthier, L'impact de ['image, 1993. Louis-Vincent Thomas, Mélanges thanatiques, 1993. Françoise Duvignaud, Terre mythique, terre fantasmée, L'Arcadie, 1994. Anne Cadoret, Parenté plurielle, Anthropologie du placement familial, 1995. Didier Pingeon, Serge Heughebaert, Philippe Beuret, Mario Castiglione, .Grandir de l'échec, Des familles dans un centre d'expression créative, 1995. Jeff Kintzelé, La drague, 1995.

Ricardo Ferreira Freitas

CENTRES COMMERCIAUX: ÎLES URBAINES DE LA POST-MODERNITÉ

Éditions L'harmattan
5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4261-7

A mes parents

Un objet est poétique /orsqu 'il s'illimite, lorsqu'il franchit ses propres frontières pour éclairer le monde d'une certaine lumière.
Pierre SANSOT (Jardins publics, p. 24)

Préface

Durkheim a pu parler d'une « soif de l'infini» toujours présente dans toutes les structurations sociales. Il est possible que celle-c~ d'une manière plus ou moins consciente, par des chemins plus ou moins détournés, soit à nouveau à l'ordre du jow: En effet, nos sociétés, par trop aseptisées, sont de plus en plus taraudées par une « part d'ombre» pouvant prendre des fonnes multiples. Ce que l'on appelait la consommation est l'une d'entre elles. C'est ce que montre bien le livre de Ricardo Freitas, qui souligne bien comment celle-ci ne se résume pas à la simple fonctionnalité, mais participe de ce que j'ai pu appeler le« réencbantement du monde». Très précisément en ce que le commerce, qu'il faut ici comprendre en son acception la plus large, favorise la circulation sociale. En effet, tout ensemble social, quel qu'il soit, est fondé sur une «circulation» originelle, et ne peut perdurer que sur le rappel, périodique, ou inscrit dans des espaces particuliers, de celle-ci. Il est intéressant de remarquer que le marchand est toujours présent à l'origine de la cité. Cela mérite attention. Dans son livre sur la « Civilisation matérielle», Fernand Braudel ne manque pas de relier l'errance au flux des échanges en insistant sur le fait que cette liaison est l'élément de base de toute société. On retrouve ainsi la dialectique fondamentale entre l'instituant et l'institué. On peut dire que la circulation de l'affect, qui est l'aspect le plus voyant de l'errance, entraîne la circulation des biens. Dans un mouvement sans tin le lien, ou la stabilité, et la déstabilisation se conjuguent barmonieusement. Des historiens, analysant le développement du commerce, aux sociologues, étudiant le rôle des centres commerciaux contemporains, sans oublier les romanciers attentifs à l'aspect festif des places publiques et des marchés, il y a une constante mettant l'accent sur 1'«animation» corollaire à toute société, à tous les échanges commerciaux. «Animation» de la cité, d'un pays, d'une région, d'une cotporation, peu importe la matière, la vie, en général, est cause et effet d'une intense circulation. De ce point de vue le marché est toujours le lien par excellence de l'effervescence. L'échange des biens va de pair avec celui des symboles. Le dévergondage le plus éhonté 7

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DE LA POST-MODERNITÉ

s'accommode du profit et de l'esprit de lucre. C'est également en ces lieux que les nouvelles idées se diffusent, que l'on colporte les nouvelles, que les hérésies se diffusent. C'est tout cela que l'on peut appeler, en son sens le plus fort, « l'animation» sociale. TIs'agit là d'une banalité qu'il est bon de rappeler, tant il est vrai que l'on a tendance à réduire le commerce à sa dimension strictement utilitaire. L'errance dont nous parlent les histoires humaines, l' elTanee fondatrice dont parlent des anthropologues est plurielle, et elle nécessite une approche globale. Elle renvoie à une réalité mouvante et grouillante, celle du troc, qui, au sein même des sociétés les plus sédentaires, est toujours là à l'affût, prête à s'exprimer a1:lrisque de bousculer les certitudes établies et les divers confonnismes de pensée. D'une manière très précise Ricardo Freitas montre bien tout cela 'dans son livre. C'est peut-être ce paradoxe qui éveille l'imaginaire de tout un chacun, et le rend réceptif à l'intrusion de l'étrange et de l'étranger, le prédispose à l'aventure et à la rencontr~. fi est d'ailleurs possible que les centres colnmerciaux postmodernes aient pris le relais d'une telle tension. Ils n'exercent pas une fonction simplement utilitaire. Certes, l'on vient y faire ses achats, mais on ne manque pas, également, d'y échanger des symboles. Dans son analyse du Forum. des Hanes, à Paris, et de Rio Sul à Rio, Ricardo Freitas, fait bien ressortir cette dimension symbolique. Cela mérite d'autant plus attention que, pour ce qui concerne le Forum. des Halles, il s'agit d'un espace matriciel, souterrain, qui plus est, un refuge et un lieu d'exil pour le nomade post-modeme. Au travers des objets mis en spectacle, de l'ambiance spécifique qu'ils sécrètent, et bien sûr des rencontres, ou simplement des ftôlements qui s'y opèrent, ce nomade vit une espèce d'ivresse: celle de la perte de soi dans un ensemble quasiment cosmique. En son sens le plus fort, cet espace urbain, concentré de la ville, raccourci du monde, est bien un creuset :

lieu où l'on prend racine et à partir duquel on croît et l'on s'évade, lieu où s'exprime l'empathie avec les autres,lieu d'où l'on s'évade, imaginairement,pour atteindrel'altérité absolue.C'est une telle a~lyse qui fait du livre de RicardoFreitas,une réflexiondes plus pertinentespour comprendrela post-modernité.En tout cas il aide à penser le glissementqui est en train de s'opérer, sous nos yeux, de la
simple consommation à Wle consumation bien plus complexe. Michel Maffesoli Professeur de Sociologie Université Paris V - Sorbonne

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Chapitre I Introduction

... les

« post- », ne sont pas seulement

d'alertes opportunistes qui sentent le vent de l'époque, il faut les prendre au sérieux et y

voir des sismographes de l'~prit du temps.
Jürgen

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HABERMAS

La tin du XX. siècle est marquée par un monde qui s'autodépasse

à chaque instant. Epoque des « post-» penserait Habermas. Postmétaphysique, post-industriel, post-guerre, post-guerre froide, post-moderne... Selon Habermas, pour interpréter les idées contemporaines, il faut considérer ces périodes comme des symptômes fondamentauxde décadence ou d'ascendance des caractéristiques des temps. Dans ce livre, nous proposonsd'aborder ce moment du « post- » à travers la ville (l'espace urbain) et ses nouvelles façons de regrouper les gens. Avec la faillite du discours urbain moderne, la ville, grandie et devenue géante dans la modernité, n'arrive plus à gérer les conséquences de la super-industrialisationtelles que les embouteillages,la pollution,l'insécurité, etc. La ville post-moderne cherche donc à créer des espaces délivrés de ces problèmes; lieux semi-privés,semi-publics,semi-fermés. La post-modernité est une question polémique. Apparemment, cette polémique réside plutôt dans les expressions « post-modernel post-modernisme/post-modemité»que dans l'essence de la problématique discutée par bon nombre de théoriciens intéressés par la question. L'épujsement du règne de la raison conquérante, l'extrême spécialisation des disciplines scientifiques, la transfiguration du politique, la fin de l'histoire de la métaphysique sont quelquesuns des points communs, parmi les derniers travaux de maints
1. J. Habennas, La Pensée postmétaphysique, Armand Co~ 1993, p. 10.

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POST-MoDERNITÉ

sociologues, anthropologues et philosophes dans le monde, qui illustrent cette « polémique ». n est difficile aux recherches actuelles en sciel1ceshumaines de ne pas passer par la discussion, au moins la localisation, de certains aspects de cette possible « post-modemité» où toUt devient objet de communication. Comme chemins de compréhensio~ on peut faire appel aux notions de « chaos », « simulacres », « tribus », « décomposition», « hyperréalité», « post-métaphysique» opérées par des théoriciens contemporains comme Vattimo, Baudrillard, Maffesoli, Touraine, Eco et Habermas. Quoi qu'on mette sous ces diverses formules,

on voit se succéder des travaux qui, en fait, montrent clairement l'impossibilitéde saisirpar la raisonla totalitédu monde. Même si certains toutefois s'entêtent, les sciences humaines ne semblentplus désireusesde mettre de l'ordre dans tout le « matériel pensable» de l'homme ou d'édifier des systèmes qui engloberaient et ordonneraient,d'un seul regard, les facettesde la connaissanceet de l'action. D'où des discussionstous azimuts sur l'actualité et sur les caractéristiquesJes plus fortes de ce changementde millénaire, et le développementde nouvelles sensibilitésméthodologiques,où la pensée linéairedu début de la modernitéest absente. Urgence. Une société à plusieurs vitesses. La ville contemporaine -vitavec cette notion en créant des situations, des moyens et des espaces qui facilitent le trafic par de l'urgence urbaine mais qui, dans le même temps, facilitent le renouvellement et la multiplication de cette urgence par elle-même. Les recherches et réflexions théoriques des dernières années semblent aussi être d'accord sur ce point: la rapidité, l'éphémérité, l'urgence, dans l'imaginaire du quotidien urbain. Pour aborder la complexité de l'imaginaire quotidien,nous nous
sommes inspirés des travaux: de Gilbert Durand, spécialement de sa

recherchesur les structuresanthropologiquesde l'imaginaire, quand il interprètel'imaginaire comme le capitalpensé de l'homme. Cette analyse considère à la fois et l'affectivité et l'émotion dans les régimes d'images constmits par l'homme et la société, ce qui impliquel'impossibilitéde dichotomiserraison et imagination. Les structures d'imaginaire, les considérations sur la réflexologie et les régimes d'images proposés par Durand 1 nous ont servi
1. G. Durand, Les Structures anthropologiques 1992, p. 38. de l'imaginaire, Dunod,

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INTRODUCTION

pour interpréter les mondes symboliques de la post-modernité, de la consommation et surtout des shopping centers. Comme nous allons côtoyer la notion d'imaginaire de Durand tout au long de cet ouvrage, notre approche se doit d'en présenter les grandes lignes - en en adaptant la richesse et la complexité à notre propos. Grosso modo, on visualise chez Durand trois structures d'imaginaire composant les langages symboliques: schizomorphes, mystiques et synthétiques..La structure d'imaginaire schizomorphe ou héroïque est celle de l'opposition, situations où l'on distingue, exclut, sépare - elle appartient au régime diurne des images; la structure d'imaginaire mystique est celle de la fusion, de la communion où l'on fond, inclut,adhère; la structure d'imaginaire synthétique est celle de la copulation,de l'alliance où l'on lie, négocie, concilie - un imaginaireoù l'on peut trouver les deux autres structures antérieures. Les structures mystiques et synthétiques appartiennent au régime nocturne des images. Tout au long de cet ouvrage, nous essayerons de montrer que l'imaginaire intérieur du shopping center transnational est par excellence celui de la fusion: la mort est laissée dehors. Mais, si l'on considère la mort dehors, il y a déjà une relation héroïque, ce qui nous amène à l'imaginaire général de la post-modemité- imaginaire synthétique- les oppositions du quotidien urbain obligent l'homme à chercher des alliances, des endroits où il soit en sécurité. Il négocie sa liberté en choisissant des situations où celui qui meurt, c'est l'objet et pas lui. Il préfère le régime nocturne des images-la cyclicité. Les trois structures se conjuguentavec le culte de la contemplation et de la fascination de l'objet, mais c'est dans les deux .structures du régime nocturne (mystique et synthétique) que l'on peut comprendre la croissance des « ambiances» commerciales dans la post-modemité comme les shopping centers. Cela ne veut pas dire que nous pensonsà une prédominance« post-modeme» dans toutes lés'situationsde la société de nos jours. En fait, nous assistons à un grand système symboJogique contemporain qui comprend, entre autres, l'imaginaire post-modernedont le centre commercialest un des éléments. Pour mieux comprendre ce point, on peut se reporter à la notion d'« atmosphère ambiante» travaillé.epar Michel Maffesoli, qui prolonge la pensée de Georg Simmel sur l'inflation du sentiment II

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dans les espaces collectifs 1. Ambiances, lieux, atmosphères qui nous introduisent dans une autre temporalité: le temps se contracte à l'objet. L'éphémérité des images dans le quotidien urbain fait triompher un besoin de participation plus passionnelle dans les relations anonymes au jour le jour. En analysant ce besoin, on est poussé à admettre qu'il y a un nouveau genre de tribalisme dans la post-modernité comme le démontre bien Michel Maffesoli tout au long de ses derniers travaux. « ... on peut dire que l'autonomie qui n'est plus du ressort individuel va se déplacer vers la "tribu", le

petit groupe communautaire.» 2 On ne peut plus penser à une vraie autonomie dans une vie quotidienne envahie par toutes sortes de services, produits et communications.Les réseauxqui entourentl'homme contemporainmélangent les appels à la consommationet la vitesse des informationsà une « maîtrise» de la machine, ce qui nous pousse à remplacer l'idée d'autonomie par son contraire,l'hétéronomie. Mais il ne faut pas interpréter cela comme la perte totale de la liberté; le chemin de la post-modernitésemble amener l'homme à une liberté relative ou, plutôt, circulaire, où l'anonymat et l'hétéronomie opérationnelle lui donnent la possibilité de ne pas être dérangé.Edgar Morin voit une sorte de possession relative de la liberté: «.Nous sommes un mélange d'autonomie, de liberté, d'hétéronomie et je dirais même de possessionpar des forces occultesqui ne sont pas simple-

mentcellesde l'inconscientmisesau jour par la psychanalyse. 3 »
Cela signifierait-il des simulacres de liberté? Parler de simulacres n'est pas exactementl'intention de Morin, mais ils intègrent sans doute l'imaginaire général de la post-modernité.Nous ne voulons pas nous acharner ici sur les concepts d'une. société de signifiants sans signifiés, mais plutôt mettre J'accent sur le changement des références sociales cartésiennes de la modernité par des nouvelles valeurs (beaucoup plus abstraites) qui se mélangent paradoxalement dans le quotidien. Un monde d'apparences où des nouveaux mouvements nationalistes s'accouplent à une certaine

1. M.
.

Maffesoli, La Transfiguration du politique. La tribalisation du
dans

monde, Grasset, 1992, p. 147. 2. M. Maffesoli, Le Temps des tribus. Le déclin de l'individualisme les sociétés de masse, Méridiens Klincksieck, 1988, p. 147.

p. 91.

3. E. Morit\ Introduction à la pelpée complexe, ESF éditeur, 1990,
12

INTRODUCTION

transnationalitédans la consommation,en créant ainsi un des paradoxes de la post-modernité: en même temps que le monde s'unit à travers un même quotidien opérationne~ le monde se tribalise en accord avec les besoins passionnelsou affectifs locaux. Cette consommation transnationale a tout à voir avec la croissance des centres commerciaux dans le monde. Les «malls», l'expression la plus répandue pour les centres commerciaux ou shopping centers, sont des «ambiances» qui s'intègrent très bien à l'imaginaire de la post-modernitéen confirmant un genre d'architecture du « secourS» qui se banalise de nos jours; secours contre l'incendie, contre la violence urbaine, contre les intempéries.L'architecture post-industriellehéberge bien l'urgence des relations en simulantune idée de sécurité et tranquillitéinternes: les immeubles intelligents, les shopping centers, les aéroports. Nouvelles formes d'habitation, de lieux de travail, d'endroits de promenades. La conception de « mall» qui s'affume dans plusieurspays nous rappelle l'idée d'une cité idéale, conçue de façon que les caractéristiques et services principaux d'une ville soient présents dans l'établissement: places, rues de promenade, banque, cinéma, restauration, etc. Le shopping center essaye de simuler cet idéal que la ville moderne n'a pas réussi alors qu'elle offre de nombreux désagréments: pollution, embouteillage, vols, problèmes de parking, etc. Pour mieux souligner cela, nous pouvons rappeler la notion de

simulacreque RogerCailloisI développequandil parle de l'emploi de masques dans les sociétésprimitives,spécialementlorsqu'il s'agit des phénomènesde possession. Caillois conjugue vertige, mimique, extase et simulacre comme un ensemble des quelques moments religieux de sociétés primitives ou de sociétés influencées par les cultes de possession: des espèces de jeux auxquels s'adonnent les hommes. Même si cette analyse de Caillois porte plutôt sur les sociétés primitives, il est important de considérer le plaisir du simulacre que les hommes rencontrent dans les jeux et dans d'autres aspects de la vie quotidienne. En nous transportant de 1958, date de la première édition de Les jeux et les hommes, à la fin du siècle, nous pouvons essayer un transbordement assez audacieux.de la notion de simulacre en mélangeant les discours de Caillois, Deleuze et Baudrillard.
1. R. Caillois, Les Jeux et les hommes, Gallimard, 1967, p. 184.

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Si pour Caillois le simulacre fait partie des jeux (donc, des relations humaines) dans un imaginaire qui le mélange à la mimicry, l'extase, et le vertige, pour Deleuze, il faut, d'abord, comprendrela différenceet l'intersection entre copie et simulacre,pour discuter le sens et le non-sens des relations: le simulacre en tant que contestation du modèle. C'est dans cette question que réside un des points les plus intéressants d'une étude sur les centres commerciaux: ils contestent le modèle (la ville, la cité idéale) en le présentantsous la ferme de simulacre, en nous offiant une série de jeux simulés typiques de la ville. Mais voyons cela plus tranquillemenl D'abord, en prenant les notions de Deleuze de copie (par rapport à l'original) et de simulacre (par rapport au modèle), l'on peut dire que le « mall» est à la fois et copie et simulacre.Copie en tant que formule transnationale qui respecte une structure architectonique de base: place centrale, place de restauration, parking, etc. Simulacre en tant que proposition de lieu « safe » (dans presque tous les cas) - simulation de la sécurité (de la ville,idéale) où l'on retrouve plusieurs aspects typiques de la convivialité urbaine. Voyons ce que Deleuze dit en analysant l'idée platonicienne de simulacre: « Les copies sont possesseurs ~n second, prétendants bien fondés, garantis par la ressemblance; les simulacres sont comme les faux prétendants, construits sur une dissimilitude,

impliquant neperversion, ndétoumement ssentiels. 1 u u e »
En même temps que les shopping centers se ressemblent (ce qui rend possible un genre de convivialitéinternationale),ils ont aussi une socialité locale et tribale qui amène comme un goût nouveau à la fonnule urbaine. Copie en tant que reproduction d'un genre d'espace de consommationtransnationale,et simulacre en tant que contradiction avec J'imaginaire de la vie urbaine extérieure: violente, où la promenade n'est plus tout à fait tranquille. Selon Deleuze, il y a dans le simulacre un devenirfou, un devenir illimité en tant qu'il conteste le modèle (la vraie cité, dans le cas du « mall»). Déjà chez Baudrillard,« la simulationn'est plus celle d'un territoire, d'un être référentiel, d'une substance. Elle est la génération par les modèles d'un réel sans origine ni réalité: hyperréel» 2.
1. G. Deleuze, Logique du sens, Les Editions de Minuit, 1969, p. 295 et 296.
2. J. Baudrill~ Simulacres et simulation, Galilée, 1981, p. 10.

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