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CHANTEURS ITINERANTS EN INDE DU NORD

De
416 pages
Dans la tradition populaire de l'Inde du Nord, les chanteurs itinérants Bhojpuri occupent une place centrale. La tournée de ces interprètes, le statut qui leur est accordé dans une société de castes et le répertoire de récits chantés qu'ils colportent font l'objet de ce livre. Sous ses formes orales et imprimées, cette littérature a donné naissance à un mouvement identitaire qui concerne 40 millions de personnes.
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Chanteurs itinérants en Inde du Nord
La tradition orale bhojpuri

Collection Recherches Asiatiques
dirigée par Alain Forest

Dernières parutions

Marie-France LATRONCHE, L'influence de Gandhi en France, 1999. Julien BERJEAUT, Chinois à Calcutta, 1999. Olivier GUILLARD, Désarmement, coopération et sécurité régionale en Asie du Sud, 1999. NGUYÊN TUNG (ED), Mông Phu, un village du delta du Fleuve Rouge (Viêt Nam), 1999. NGUYÊN THÊ ANH, YOSHIAKI ISHIZAWA (eds), Commerce et Navigation en Asie du Sud-Est (XIVe-XIXesiècles), 1999. Pierre SINGARA VÉLOU, L'École française d'Extrême-Orient ou l'institution des marges (1898-1956), 1999.

Catherine Servan Schreiber

Chanteurs itinérants en Inde du Nord
La tradition orale bhojpuri

L' Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L' Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

(Ç) L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8612-6

« Il parlait aux plus âgés en "bhojpuri'~ et faisait découvrir aux jeunes le sens perdu des mots. Il était pour eux comme un trait d'union, dans le temps et dans l~spac~ avecI1nde.» Singaravélou, Les Indiens de la Caraibe.

Remerciements

Que soient remerciés les interprètes de la tradition orale bhojpurie qui ont donné leur temps pour transmettre et expliquer leur répertoire, tantôt dans le contexte courant de leur travail, tantôt en se prêtant à une situation artificielle d'audition. Que soient remerciés aussi les imprimeurs des presses de Patna, Bénarès et Calcutta qui m'ont reçue, les vendeurs de petits livrets de colportage qui ont bien voulu répondre à mes questions, les professeurs d'université et de collège du Bihar et de l'Uttar Pradesh qui m'ont fait généreusement profiter de leur connaissance du terrain, et de leurs indications, les journalistes du Sanmarg de Calcutta, et les responsables de la « AlI India Radio» de Gorakhpur, Bénarès et Patna : Sitaram Agarwal, Rajendra Prasad Chauhan, Adya Prasad Dwivedi, William Dwyer, B.P. Dutta, BhoIa Prasad Gupta, Vijay Prasad Jaishwal, Khub LaI Jogi, Munuvar Ali Jogi, Pandey Kapil, Ashok Kumar, D.N. LaI, Anik Mastan Madari, Mohd Argoon Madari, Shiv Prasad Mahauto, Jagan Natn Mishra, Vidya Jagdish Mishra, Sheo Shankar Pandey « Bhojpuri », U.S. Pandey, Batesar Pasuan, ses chanteuses et ses musiciens, Gullu Prasad, Bhola Prasad, Kripa Shankar, Baidya Nath Sharma, Om Prakash Sharma, Nagendra Prasad Singh, Badri Narayan Tiwari, Mata Prasad Tripathi, R.K. Tripathi, Vishva Nath Trivedi, Krishna Dev Upadhyaya, Hari Shankar Upadhyaya, Vilas, Bigan Yadava, et... Lalu et Salim, partners. 5

Pour l'enquête à l'Île Maurice, je remercie Marday Appasami de son aide, et dans sa famille, Seenama Appasami et Radha Appasami. Je remercie également Vinod Raghoonandan et Richard Lesage de leurs informations. Je dis toute ma gratitude à Sarita Bhoodoo qui m'a généreusement fait bénéficier de ses connaissances et de ses archives, ainsi qu'à Nagalinguam Appasami « Dharma », qui m'a beaucoup aidée dans mes recherches. Parmi mes collègues du Centre d'études de l'Inde et de l'Asie du Sud (CNRS/EHESS), j'adresse des remerciements tout particuliers à Marc Gaborieau pour ses suggestions et ses remarques, et à Jean-Luc Chambard, pour son aide toujours généreuse et amicale.

Système de transcription

Afin de faciliter la lecture au public non indianiste, ainsi qu'à la communauté bhojpurie elle-même, non familiarisée avec l'usage des signes diacritiques, le système de transcription des termes vernaculaires a été simplifié et francisé. Ainsi, les différences entre voyelles longues et voyelles brèves, entre consonnes dentales et rétroflexes, ne seront-elles pas indiquées. Al' inverse, le choix d'ajouter le s du pluriel français a été adopté. Dans les mots indiens donnés dans le texte, u doit se prononcer ou, j doit se prononcer dj et c doit se prononcer tch. Cependant, dans la bibliographie de l'édition des livrets de colportage, dans le glossaire et dans l'index, on pourra se reporter, pour chaque titre et pour chaque terme, à la translittération savante aujourd'hui en usage pour les langues indiennes.

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Introduction

Alors que l'Europe a déjà réduit au silence les voix de ses chanteurs d'histoire, l'Inde a gardé la plus riche des traditions orales qui soit. Non seulement la menace pesant, en cette fin de siècle, sur les expressions orales d'Afrique et d'Asie, y semble plus lointaine, mais, au moment où la recrudescence des nationalismes et des régionalismes, dans le sous-continent indien, comme dans le reste du monde, se décèle, le recours aux répertoires traditionnels vient à jouer un rôle déterminant - tout à la fois cause et effet dans l'histoire de ces mouvements. Faite d'un ensemble d'unités politiques très diversifiées sur les plans historiques, linguistiques, religieux, culturels et ethniques, l'Union indienne regroupe des États dont l'une des principales caractéristiques est de fonder l'identité régionale sur le partage d'une langue commune. Au cours de la lutte pour l'Indépendance, l'affirmation d'une identité hindoue ou indienne avait émergé conjointement avec un sentiment plus marqué d'appartenance régionale. Le développement de la presse et l'essor des littératures dans les principales langues vernaculaires y avait puissamment contribué. L'élite instruite était à l'origine de cette évolution, notamment au Bengale et au Maharashtra. Dans un premier temps, la Constitution indienne avait reconnu l'hindi comme langue officielle, chaque État ayant le droit d'utiliser dans les limites de son territoire sa ou ses « langues régionales ». Puis en 1956, sous la pression de revendications très populaires, J. Nehru avait procédé à une refonte globale de l'Union indienne sur une base linguistique, engendrant la création de quatorze États membres et de huit territoires de l'Union. Mais le mouvement ainsi lancé ne semblait pas devoir s'achever. La sème annexe de la Constitution, qui

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reconnaissait pourtant quinze langues majeures en usage, ne donna pas pleine satisfaction. Les recensements qui suivirent l'Indépendance furent organisés de façon à renforcer la position de l'hindi dans l'Inde du Nord. Selon le recensement de 1981, les principales langues parlées en Inde sont l'hindi (264,2 millions de locuteurs), le telougou (54,2 millions), le bengali (51,5 millions), le marathi, (49,6 millions), le tamoul (44,7 millions), l'ourdou (35,3 millions), le gujarati (33,2 millions), le kanara (26,9 millions), le malayalam (26 millions), l'oriya (22,9 millions), le punjabi (18,6 millions), le cachemiri (3,2 millions), le sindhi (1,9 million) et l'assamais. Nombreux sont pourtant aussi les locuteurs dont la langue maternelle, non officiellement reconnue, ne figure pas dans cette liste. Aussi l'équilibre demeure-t-il fragile entre l'hindi (langue nationale), les langues régionales, les dialectes locaux, et l'anglais, qui continue de s'imposer. Ressenti comme une frustration, « l'impérialisme» de l'hindi, a été une cause fréquente d'agitation. Peu attentifs, dans les premiers temps, au fait que les recensements incorporaient divers dialectes de l'Inde du Nord sous la rubrique « hindi », les locuteurs de ces dialectes ont fini par prendre conscience de cette anomalie. Un grand courant de renouveau littéraire s'est constitué face aux tentatives centralisatrices visant les langues régionales, vers la fin des années 1970. Puis, la montée des régionalismes a pris des formes multiples. Certains mouvements ont émergé, affirmant le droit de populations qui, pour diverses raisons, s'estiment insuffisamment reconnues ou écoutées dans leurs propres États. Il s'agit là de mouvements régionalistes revendiquant par exemple de nouveaux découpages territoriaux, à partir de critères linguistiques jugés non respectés. Des mouvements autonomistes ont également vu le jour. Ceux-ci ne désirent pas détacher leur État de l'Inde, mais cherchent à obtenir plus de reconnaissance et plus de pouvoir dans le cadre de l'Union indienne. Ils souhaitent soit créer une nouvelle entité politique de toute pièce, soit donner à un territoire délimité le statut d'État. Tel fut le cas du Mouvement maithili, au nord du Gange, dans le Bihar (Brass 1974). Enfin, certains mouvements séparatistes s'expriment, qui ne se donnent plus pour objet la réorganisation interne de l'État, mais sa « partition ». Dans ces nouvelles quêtes identitaires, les forces en présence, les stratégies et les structures mises en place diffèrent. Tantôt est invoqué le droit à la différence, comme dans le Front de libération national Gorkha, tantôt un héritage culturel prestigieux, comme

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Les principales langues parlées en Inde
(Ex. de I. Milbert, L'Inde, évolution politique, économique et sociale, 1981, p. 28)

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(Ex. de U.N. Tiwari, The Origin and Development of Bhojpuri, 1960, p. 283)

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chez les pandits du Mithila. Tantôt les media modernes (presse, ou émissions de radio en langues vernaculaires) se font l'écho de ces aspirations, tantôt l'affichage et le pamphlet. Mais il arrive aussi que la voix des bardes se trouve investie d'un pouvoir particulier. De quelle façon ces interprètes et leur répertoire peuvent-ils influer sur le sentiment d'appartenance régionale, et favoriser une dynamique de revendication identitaire venant se surimposer à la mosaïque de groupes et de communautés en présence dans la nation indienne? Telle est l'approche par laquelle sera abordée l'histoire d'un mouvement régional actuel de l'Inde du Nord: celui du terroir bhojpuri. Dans le découpage linguistique et territorial de l'Inde, où chaque Etat correspond à une langue, le bhojpuri présente un cas particulier. Aucune région politique ou administrative ne porte son nom, et de plus, il se parle dans deux États distincts: l'Uttar Pradesh et le Bihar. Si le maithili, et le magahi, ses voisines, offrent des particularités semblables, du moins ne sont-elles parlées que dans un seul État, le Bihar, et du moins le Mithila et le Magadha ont-ils formé, dans le passé, des royaumes indépendants, dont le renom était attesté. C'est ainsi que, dans une Inde pourtant coutumière de l'octroi au passage entre chaque État, aucune frontière ne vient prévenir le voyageur qu'il entre dans un territoire dont la réalité lui échappe, mais qui réunit une douzaine de districts, et quarante millions de locuteurs bhojpuris ! Très vaste en effet, ce territoire de 63 000 km carrés s'étend, au nord, du Gange jusqu'aux chaînes les plus basses de l'Himalaya. Au sud, il traverse la rivière Son, recouvre le grand plateau de Ranchi et de Chota Nagpur, et forme une frontière avec l'Orissa. À l'intérieur de ce couloir nord-sud, il réunit la partie orientale de l'Uttar Pradesh à la partie occidentale du Bihar. De l'Uttar Pradesh, il occupe les districts de Bénarès, Ghazipur, Ballia, et une grande partie des districts de Jaunpur, Mirzapur, Gorakhpur, Azamgarh et Basti. Du Bihar, il inclut les districts de Shahabad, Saran, Siwan, Gopalganj, Bhojpur, Rohtas, Champaran, Ranchi, ainsi que l'État de Jashpur, une partie des districts de Patna et de Palamau, et l'extrémité nord-ouest du district de Muzaffarpur. Outre l'espace géographique qu'il couvre à l'intérieur de l'Inde même, le bhojpuri fait partie des principales langues indo-aryennes parlées au Népal. 7,6 % de la population népalaise (soit 1.142.805 locuteurs) parle bhojpuri. C'est la langue de la communauté Tharu de Dang et de Déokhuri, ainsi que d'autres minorités

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ethniques habitant le Teraï népalais (Kraupskopff 1989 et 1996). Les chiffres indiquent une concentration de 275.000 locuteurs bhojpuris dans l'est et le centre du Teraï (Gurung 1997, 177). Répartie sur deux États distincts, la communauté bhojpurie ne forme ni une entité politique spécifique, ni une organisation sociale ayant une structure particulière, au même titre que les Marathes ou les Maithilis. Il n'existe pas d'électorat «bhojpuri » comme il peut exister un vote « musulman» ou un électorat issu des « scheduled castes ». Mais qu'il s'agisse d'habitants du Bihar ou de l'Uttar Pradesh, cette communauté, qui compte un faible pourcentage de brahmanes et un nombre très élevé de castes martiales et pastorales, se caractérise par la persistance de conflits féodaux opposant les populations dans des luttes de clans pour la possession des terres, et par la violence meurtrière avec laquelle les protagonistes s'affrontent dans ces conflits. Les castes qui possèdent la terre sont les Rajputs et les brahmanes Bhumihar (brahmanes dont la particularité est de cultiver la terre de leurs propres mains, alors qu'un brahmane ne doit pas, en principe, manier l'araire). Moins conservateurs et moins lettrés que les brahmanes du Mithila, les brahmanes bhojpuris ne sont pas aussi rigoureux que leurs voisins sur la pureté de leur statut et, après des premières manifestations de représailles, ont laissé les castes les plus audacieuses revendiquer des privilèges tels que le port du cordon sacré. Mais beaucoup de castes, qui restent soumises à la règle du travail forcé (begar), se rebellent contre les propriétaires terriens. Parmi les traits remarquables de cette société, on peut citer la place prise par la caste des Ahirs ou Yadavas (éleveurs de bétail), ainsi que celle des Kurmis (agriculteurs), dans la vie sociale et politique, et l'intensité des rivalités maintenues entre les brahmanes Bhumihars, les Rajputs et ces deux groupes pour le pouvoir et la terre. En plein essor, la caste des Telis (presseurs d'huile, à l'origine), doit sa prospérité à une vocation marchande suivie de longue date. Pendant plusieurs siècles, l'une des castes les plus représentatives de la communauté bhojpurie a sans doute été celle des Noniyas, dont le travail était lié à l'extraction du salpêtre, et qui s'est reconvertie dans les métiers de terrassement et du bâtiment. Quant au pourcentage de population musulmane (14,2 %), il est assez proche de celui de l'Inde en général. L'introduction de l'islam est plus ancienne dans la partie bhojpurie du Bihar que dans ceJle de l'Uttar Pradesh, et les ordres soufis y sont plus nombreux et 12

plus actifs. Six grandes confréries se partagent le terroir bhojpuri : la Firdausiyya, la Suhrawardiyya, la Cishtiyya, la Qadiriyya, la Shattariyya et la Madariyya, favorisant ainsi les échanges constants entre ce terroir, l'Asie centrale et le Moyen-Orient. Alors qu'elle occupe une place à part dans la société bhojpurie autant que dans la hiérarchie des castes, la minorité musulmane, dont sont issues les dynasties de chanteurs-conteurs itinérants les plus actifs pour la conservation et la transmission des répertoires, est donc, de façon paradoxale, étroitement associée à la construction de l'identité bhojpurie. Hindoue ou musulmane, la population bhojpurie demeure cependant la moins alphabétisée de l'Inde, et la paysannerie bhojpurie est perçue, de l'ensemble des concitoyens eux-mêmes, comme la plus arriérée de tout le pays. Soumis à quelques modifications, les pourcentages indiqués par H. Blair dans son étude Voting, Caste, Community, Society (1979, 5), donnent un reflet assez fidèle de la répartition des castes en présence dans la société bhojpurie : Brahmanes 4,7 % ; Bhumihars 2,9 % ; Rajputs 4,2 % ; Kayasthes 1,2 % ; Baniyas 0,6 % ; Yadavas (Ahirs) 11 % ; Koiris 4,1 %; Kurmis 3,6 %; Barhis 1 %; Dhanuks 1,8 %; Kahars 1,7 %; Kandu 1,6 %; Kumhars 1,3 %; Lohars 1,3 %; Mallahs (Kevats) 1,5 %; Nais 1,4 %; Telis 2,8 %; Noniyas 1,8 % ; Dhobis, Kalvars et autres Shudras inférieurs 15,2 % ; Intouchables (Doms, Dusadhs, Camars et Nats) 14,1 % ; Musulmans 14,2 %. De l'identité bhojpurie elle-même, on sait peu de choses, si ce n'est la réputation de violence à laquelle un dicton du XIxèmesiècle fait allusion, et que l'actualité n'a jamais cessé de confirmer: Les gens de Bhagalpur courent vite, Les gens de Kahal sont des bandits, Ceux de Patna sont des filous. Tous trois sont bien connus. Mais qu'un « Bhojpuriya » entende parler d'eux, Il leur casse la tête à tous trois. Tandis que le Magadha attire les pèlerins et les touristes par la richesse de son passé bouddhique, et le Mithila les esthètes, par la beauté de ses peintures murales et de ses villages, les parties de l'Uttar Pradesh et du Bihar où l'on parle le bhojpuri comptent parmi les régions les moins sûres de l'Inde, et dans lesquelles le 13

taux de banditisme et de criminalité atteint des chiffres surprenants1. L'image qui s'impose est celle d'un paysan gardant toujours en main le gourdin de bois, ou lathi dont il ne se sépare en aucun cas. Le proverbe ne dit-il pas: « Turban sur la tête, gourdin à la main, voilà l'élégance bhojpurie ! » Plus qu'un simple sujet à plaisanterie, le port de ce bâton est surtout une référence à la tradition martiale à laquelle se rattachent la plupart des paysans bhojpuris. Formant une «race martiale» de l'Inde comparable à celle des Sikhs ou des Pathans (selon le concept forgé par les recruteurs britanniques), ils constituèrent une riche source de recrutement pour les armées mogholes et britanniques. Leur goût du combat et de l'indépendance, qui leur valut leur réputation de rudesse, s'est manifesté tout au long de leur histoire. Encore fidèles, de nos jours, à cette tradition martiale, les Bhojpuriyas émigrent à travers l'Inde du Nord-Est pour exercer des fonctions policières ou militaires. Avec les Sikhs, les Pathans et les Gurkhas, on les trouve dans les grandes villes indiennes, où ils se louent comme caukidars (gardiens) dans les immeubles ou les hôtels. Mais d'autres motifs, d'ordre économique, sont à l'origine de l'émigration massive des Bhojpuriyas. Actuellement appauvrie, et considérée comme une des régions de l'Inde connaissant le plus faible niveau de vie, cette aire géographique fut pourtant le lieu d'une prospère activité commerciale. Parmi les produits les plus lucratifs de la région, on peut citer le coton, l'opium, l'indigo, le sel et le salpêtre, le sucre, les soies et mousselines de Bénarès, et enfin, le fer. Les districts de Champaran, Purnea, Patna et Mirzapur entretenaient des relations économiques suivies avec le Népal, grâce aux routes du TeraÏ par lesquelles arrivaient musc, safran, et queues de yack des montagnes. Beaucoup de Bhojpuriyas héritiers de cette tradition mercantile sont, aujourd'hui encore, impliqués dans des activités commerciales plus ou moins lucratives qui les obligent à gagner leur vie hors du sol natal. Au Bengale, ils deviennent employés, ouvriers des usines de jute, ou petits commerçants; en Assam, on les embauche dans les plantations de thé. Hors du pays même, certains vont tenter leur chance au Népal: colporteurs de menus
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Buxar, Bhojpur », ou « Gorakhpur crime: 129 murdered last year », Times of India, 16july 1988,Patrika 16jan 1993,et Timesof India, 30 july 1993.
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_Cf. les articles « Crime on Rise in Azamgarh », « Daylight crimes the norm in

objets de pacotille, ou négociants en huile et céréales, on les remarque de plus en plus dans les petites villes du TeraÏ. Plus loin encore, vers l'Île Maurice ou à Surinam, terres sucrières où leurs ancêtres se sont expatriés en tant que « travailleurs sous contrat », ils continuent d'émigrer et installent de petites échoppes. À la réputation de « rudesse» volontiers soulignée des Bhojpuriyas, s'ajoute celle de la rudesse d'une langue qui n'aurait ni le raffinement du braj ou de l'avadhi, ni la suavité du maithili, ni la « douceur de la pente» bengalie, et qui, n'ayant pas donné naissance à une tradition « savante» reconnue2, n'a jamais tenu, dans la littérature, de place comparable à celle des autres langues indiennes3. Dans cette langue rustique s'est pourtant élaboré l'un des plus vastes répertoires de poésie épique de l'Inde du Nord. Tel qu'il a été conçu à l'origine, et tel qu'il se transmet encore sous sa forme adaptée, à l'époque contemporaine, le récit médiéval bhojpuri, comme dans la plupart des langues de l'Inde du Nord, recouvre deux genres distincts. D'une part, la gatha (du sanskrit «gatha », fern. chant, stance, chant épique, de la racine «ga », chanter, célebrer en chantant), long récit chanté versifié, exécuté par un chanteur, accompagné ou non, d'un instrument, et dit parfois aussi «panvara », «ballade ». D'autre part le kissa ou qissa, terme d'origine arabo-persane, et s'appliquant à des compositions en prose, dans un bhojpuri, mêlé d'hindi, d'avadhi, et d'ourdou. Bien que ce genre soit en prose, différant ainsi de la tradition punjabie (Matringe 1988), les interprètes de kissas intercalent nombre de passages chantés à la narration, et s'accompagnent volontiers d'un instrument, afin que l'attention soit plus soutenue, que le message porte davantage, et que la mémorisation soit plus aisée pour eux comme pour l'auditoire. Actuellement aussi bien chantées qu'éditées dans une langue archaïque et versifiée, parfois difficile à comprendre pour le public sans le commentaire en prose qui l'accompagne (au cours de la récitation publique comme dans les versions imprimées), les gathas sont l'adaptation d'un genre littéraire anonyme sur lequel on ne dispose guère de repères très précis, mais que l'on sait du moins être antérieur au XIvèmesiècle. L'une des références les plus précieuses pour la littérature bhojpurie, s'avère être la Candayan du compositeur musulman Mulla Daud: entièrement calquée sur le récit chanté de Lorik, et
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3

_ Bien qu'il existe une tradition de littérature Sant en bhojpuri. _ Malgré la contribution de G. Grierson à l'étude de cette littérature de 1880 à 1920.

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fortement inspirée par les textes populaires des Naths de la région de Gorakhpur, cette premakhyan soufie est écrite en 1379. En ce qui concerne l'ancienneté du récit de Saranga-Sadabrij, elle est attestée par Parasuram Caturvedi, qui en retrouve trace au XIème siècle à Multan. F. Pritchett, qui en a relevé les versions imprimées actuelles en hindi et en ourdou, rappelle que les formes rajasthanaises et gujaraties de ce texte datent du XIvèmesiècle (Caturvedi 1956 ; Pritchett 1985). Comme pour les autres langues de l'Inde du Nord, la tradition de poésie épique bhojpurie a donc ses origines entre les XIèmeet XIvème siècle. Certaines épopées sont toutefois d'une facture plus tardive, la dernière d'entre elles ayant été composée en 1857. Si l'on replace les chanteurs-conteurs bhojpuris dans l'ensemble des agents de transmission de la littérature orale, on peut distinguer plusieurs groupes: les ascètes shivaïtes de la secte des Naths, les chanteurs musulmans des confréries soufies, les bateliers Kevats, les bateleurs-jongleurs Netuas ou Nats, les chanteurs issus de castes pastorales et martiales, Ahirs (vachers) et Dusadhs (éleveurs de porcs) les Panvariyas (<< ceux qui chantent à la porte des gens »), les anciens fabricants de salpêtre (Noniyas), et les anciens presseurs d'huile assurant le colportage des marchandises vers le Népal et le Bengale (Telis). De bas statut (ils sont placés très bas dans la hiérarchie des castes, voire intouchables dans certains cas), de faible fortune, ils partagent donc le sort de la plupart des interprètes de l'Inde du Nord. Bien que leur statut social soit en général peu élevé, les sources historiques et littéraires de la période médiévale dont nous disposons révèlent que leurs fonctions sont multiples, leur prestige, considérable, et leurs revenus parfois très appréciables: ces groupes, presque toujours itinérants, s'avèrent fort souvent impliqués dans des activités martiales et entretiennent, du fait de leur mobilité, des liens étroits avec le pouvoir. Si ce modèle est bien connu d'autres régions indiennes - on pense par exemple aux Dhadhis anciens messagers du Rajasthan -, c'est en pays bhojpuri qu'il semble le plus largement suivi. L'époque médiévale est en effet celle où les groupes Rajputs issus (ou prétendus tels) des plus célèbres dynasties, instaurent leurs petits royaumes dans toute l'aire bhojpurie. Trois vagues importantes les amèneront d'ouest en est, aux XIIIème,XIvèmeet XVIIèmesiècles, à la suite des invasions turco-afghanes notamment. Elles sont le fait des Rathaur de Kanauj (au nord du Gange) et des Parmar d'Ujjain, dits Ujjainis 16

(au sud du Gange), eux-mêmes originaires du Malwa rajasthanais. Ceux qui se veulent les nouveaux maîtres d'un terroir font preuve d'une conception du patronage bien différente de celle des glorieuses lignées d'ancêtres auxquelles ils disent se rattacher. Dans le déplacement successif des capitales provisoires qui sont parfois secrètement établies en pleine forêt (de Bhojpur à Karur, de Karur à Bihta, de Bihta à Dawa...), aucune structure comparable à celle des demeures princières d'Ujjain ou de Gwalior, ne se prête à l'accueil de poètes ou de musiciens de cours. Au lieu de s'entourer de poètes urbains et d'auteurs écrivant dans les langues les plus prestigieuses comme le sanskrit, le braj ou l'avadhi, ces Rajputs ont préféré patronner, en raison de leur double identité d'espion ou de guerrier, les humbles chanteurs qui s'exprimaient en bhojpuri et sillonnaient le pays. Les sanads, documents faisant état de dons de terres ou de villages, montrent que les bénéficiaires en sont des Ahirs ou des Naths davantage que des brahmanes. Le brahmane seconde le roi pour prescrire le jour et l'heure favorables à une bataille, puis, pendant l'action, pour faire les pujas assurant le succès à son armée; il sert de négociateur au mariage royal, tâche qu'il partage avec le barbier; il reçoit des dons en argent, en bijoux ou en vaches lors d'une naissance royale. Mais, en échange de leurs services, ce sont des dons de terre ou de villages qui sont accordés aux Ahirs, aux Kevats ou aux Naths. Le récit chanté de Lorik lui-même met en évidence le patronage offert par les Rajputs aux bouviers pour leurs talents de chanteurs et de guerriers. Le récit chanté de Vijaymal, issu du répertoire des Telis, mentionne aussi l'aide dont les rois Malkshatriyas du fort de Rohtas bénéficient de la part des lutteurs Ahirs et des recrues intouchables Doms pour l'anéantissement des tribaux Gonds, et les dons qu'ils reçoivent en retour. Plus tardive que le Lorik, la Candayan de Mulla Daud décrit aussi en quels termes un souverain rajput accueille un obscur chanteur ambulant: « Ton poème et ton chant plein de charme, Tes histoires et les légendes, Chante-les moi, ô chanteur! Mon esprit nuit et jour sera heureux Et toi tu jouiras d'un village Et d'un grenier à grain. » (Canda shringar varnan khand, strophe 61).

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Bien qu'entourés des prêtres brahmanes qu'ils font traditionnellement venir de la ville de Kanauj, les Rajputs, comme l'attestent de nombreuses sources, sont également en liaison constante avec la puissante secte des ascètes itinérants shivaïtes Naths. Leur divinité est Gorakhnath, ce « parfait» (siddha) initiateur de l'école du Hatha Yoga; leurs sanctuaires principaux, en plein coeur du terroir, sont situés à Gorakhpur et à Chunar. Les récits chantés du répertoire Nath donnent à voir la rivalité des brahmanes et des Naths pour exercer le rôle de conseiller religieux, mais aussi politique, auprès des rois. Enfin, qu'il s'agisse des bateliers du Gange, célèbres détenteurs du répertoire de chants «kajlis» dans la plus pure tradition de Mirzapur, ou des colporteurs Telis, sur les chemins du Bengale et du Tirhut, les interprètes de la tradition orale sont tout désignés pour servir à leurs patrons royaux d'espions ou de messagers. Loin de s'interrompre avec l'arrivée de dynasties musulmanes,
cette pratique fut suivie par de nombreux sultans

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et par Sher

Shah, tout particulièrement. Plutôt que de favoriser les belleslettres savantes en persan, ils se sont fait les protecteurs des traditions orales locales, considérant que « c'est une qualité de l'islam de faire valoir la richesse culturelle de l'Inde» (Azij 1976, 488). Selon le témoignage de son oncle Nazim Khan, «Sher Shah voulait tout indianiser, la langue comme la littérature. Il voulait prouver qu'un vrai musulman, un vrai croyant de l'islam, était disposé à adorer et à enrichir tout ce qui avait trait au lieu où il vivait» (Azij 1976, 488). Mais en s'appuyant sur les ordres de chanteurs-conteurs mendiants itinérants, ces sultans renforçaient aussi leur pouvoir et exerçaient leur contrôle sur les régions les plus reculées. Sachant qu'en matière de patronage, on distinguait l'in'ami, don aux poètes et artistes attachés à une cour royale, et le wajh '-i-ma 'ash, don de terre aux saints, poètes régionaux, et gens méritants (Siddiqi 1972) plusieurs indices montrent que les wajh'i-ma 'ash étaient plus importants, en pays bhojpuri, que les in 'ami. Deux exemples en témoignent: - une anecdote extraite des Maktubat-i-sadi (les Cent lettres) de Sharaf-ud-din Yahia Maneri (1290-1381) relate qu'au moment de l'inauguration de l'hospice soufi construit sur ordre de Muhammad bin Tughluq (1325-1351) à Bihar Sharif, c'est un fakir itinérant qui a été convié à la place d'honneur, et c'est lui qui a finalement reçu le tapis de prière de Bulgarie apporté à grand frais par

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Muhammad bin Tughluq, et destiné au très vénérable saint Sharafud-din Yahia Maneri ; - dans ses maktubat (recueil de correspondance), le neveu de Sharaf-ud-din Yahia Maneri rapporte comment un fakir itinérant qui, jouant sur son ektara « des mélodies hindoues enchanteresses comme l'adultère », émouvait le grand saint jusqu'aux larmes, venait chaque année recevoir les honneurs et toucher des donations lors de son passage à Bihar Sharif, la capitale musulmane. Une dynamique des relations entre les Rajputs, les castes pastorales et martiales, et la secte des Naths, qui sont des communautés nomades, met ainsi l'accent, pour la période médiévale, sur les partenaires itinérants, et non sédentaires, du pouvoir. Avec l'effondrement du pouvoir féodal, le lien qui existait entre pouvoir, nomadisme et oralité s'est brisé. Au premier abord, la période de domination britannique ne paraît guère fournir de cadre favorable au mécénat. Le déclin de certains genres - toute la tradition d'accompagnement au sarangi notamment (Bor 1986-87, 106) s'amorce incontestablement avec leur arrivée, du fait que le pouvoir princier traditionnel, menacé, parfois exilé, n'est plus en mesure de patronner les artistes comme il le faisait. Avec l'émergence du Fort William College, ce sont surtout des compositions en prose de lettrés qui furent commanditées. Ni amateurs de gatha ni de kissa, comme s'étaient révélés les agents administratifs, politiques et religieux du pouvoir musulman, les Anglais, ainsi que le font apparaître les travaux de Mildred Archer, et tout particulièrement Indian Paintings for the British 1770-1880, orientent surtout leur mécénat privé vers les commandes de paysage ou de scènes pittoresques auprès des peintres et dessinateurs indiens. Cependant, même si les Anglais n'ont nullement suivi et adopté la politique de générosité qui était celle de l'aristocratie musulmane et de l'élite hindoue envers les spécialistes de la tradition orale, et s'ils ont déstabilisé les structures favorisant la cohésion de toute une culture indo-persane, que les interprètes anonymes - et surtout les itinérants -, avaient si fortement contribué à cimenter, leur présence ne compromet pas de façon décisive les réseaux de transmission existant. Les moyens techniques tels que l'imprimerie introduite dans le nord de l'Inde au XVIIIèmesiècle, permettant de fixer et de diffuser des textes transmis jusqu'alors par la tradition orale, et de concrétiser les diverses variétés de parlers régionaux, n'apparaissent que progressivement. Les relations de voyage de Francis Buchanan, dans les années 1810, au Bihar, témoignent du

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fait qu'à cette date les classes aisées continuent d'entretenir et de solliciter un grand nombre de castes de spécialistes en l'absence desquels aucune fête ou divertissement ne serait complet, et rendent compte d'une tradition en plein essor. Non seulement aucune étape marquante ne se décèle par la suite, mais, comme il s'avère parfois dans le contexte d'un schéma colonial - celui de l'Indonésie, par exemple -, le mouvement pour l'Indépendance a redonné à certains agents de transmission de la littérature orale le rôle qu'ils avaient perdu avec l'abandon du système féodal. Ces gens mobiles, anonymes, porteurs de message, devinrent les auxiliaires tout désignés des élites nationalistes, et reprirent leurs anciennes fonctions d'intermédiaires ou d'espions. Leur répertoire - cette langue poétique, archaïque et versifiée, plus accessible que le sanskrit, mais moins familière que le langage de tous les jours -, fut perçu comme un facteur d'identification, un patrimoine secret auquel les étrangers n'avaient pas accès. Étroitement impliqués, pendant des siècles, à la vie politique, religieuse, culturelle et sociale d'un terroir, y compris jusque sous le Raj, les interprètes et leur répertoire semblent par contre plus vulnérables à partir des années suivant l'Indépendance, au fur et à mesure que le mécénat disparaît ou se transforme, et que les modes de transmission se diversifient, du fait de la modernité. Habitués, de par leur profession, à devoir défendre leur place dans un marché déjà fort encombré, ils sont, là, confrontés à de nouvelles concurrences. Il est certain qu'au cours de ces vingt dernières années, le nombre de spécialistes capables de reproduire le répertoire traditionnel issu de l'Inde médiévale, tend à diminuer. Du fait de grands changements relatifs aux conditions de circulation sur le Gange ou sur la Son, l'avenir de la profession de batelier est menacé. La possibilité d'entendre les kajlis de Mirzapur et de Bénarès se fait plus rare que par le passé. De même, en vertu de changements économiques, ou de politique de simplification du rituel, certains chants traditionnels, tels les chants de la meule ou les chants de la prise du cordon sacré sont abandonnés. Cependant, tous les interprètes ne connaissent pas un sort adverse; certains semblent même s'adapter aux nouveautés de la modernité. Mais surtout, la mise en place d'un nouveau système se substituant au patronage des mécènes change les alliances traditionnelles. Elle relie désormais les artistes itinérants de bas statut, non plus aux esthètes rajputs, mais aux lettrés, brahmanes pour la plupart: chanteurs classiques, imprimeurs, professeurs de collège ou d'uni-

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versité. Beaucoup d'entre eux connaissent le sanskrit et l'hindi; certains même, l'ourdou et le persan, mais tous aspirent à une reconnaissance littéraire du bhojpuri. La transmission de la tradition orale repose aussi beaucoup sur l'effort de ces lettrés pour transcrire, collecter, ou faire imprimer les répertoires. Depuis longtemps, les textes dont la matière appartenait à la tradition orale étaient disponibles, sous forme de copies manuscrites portant divers noms d'auteurs dans les villages de l'Inde. Les chanteurs les écrivaient ou les faisaient écrire pour ne pas être à la merci d'une défaillance de mémoire. Ces copies, puthis, ont pu être publiées telles quelles. Comme le rappelle Frances W. Pritchett dans son chapitre «Qissa and mass printing» (1985, 20-36), l'édition de livrets en hindi et en ourdou commence aux alentours des années 1800, et doit beaucoup, à ses débuts, aux activités littéraires du Fort William College de Calcutta. Mais en ce qui concerne l'édition de livrets bhojpuris eux-mêmes, il n'a pas été trouvé trace d'exemplaires antérieurs aux années 1940, leur apparition, comme celle de la production littéraire en bhojpuri, restant étroitement liée à l'émergence des identités régionales coïncidant avec l'avènement de l'Inde indépendante. Les tirages varient de 1000 à 5000 en moyenne, les réimpressions étant régulièrement effectuées tous les deux ou trois ans. Certaines presses, la Jamb Press de Bénarès, la
Jaya Durga Press de Naya Tola à Patna ou l'Amarnath Press à

Calcutta, utilisent encore la typographie; il faut alors un mois pour l'impression d'un livret. Actuellement, beaucoup fonctionnent en offset. De l'avis même des éditeurs, le livret, de dimension réduite (11,5 cm sur 17,5 cm), est prévu pour tenir dans la poche de la clientèle, et doit, pour lui plaire, contenir un texte versifié, fait pour être chanté. Facile à transporter, il est expédié par train ou camion dans toutes les petites villes, et bourgades. De là, des colporteurs l'apporteront jusqu'aux villages, tantôt à pied, dans leur besace, tantôt par ballots, sur une planche de bois, à l'arrière de leur vélo. Certains colporteurs chantent, livrets à la main, tout en parcourant les rues. En dehors des petites échoppes qui représentent les maisons d'édition elles-mêmes, de nombreux points de vente permettent aux habitués de s'en approvisionner, soit, comme bien souvent en Inde, par terre, à même le trottoir, soit aux étalages des bazars, soit dans ce que nous appelons les voitures des quatre saisons. Comme en Inde, aussi, où sont groupées les marchandises par quartier, on trouvera les vendeurs de livrets les

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uns à côté des autres. Ainsi à Bénarès, deux vendeurs se font face dans la Kachauri Gali, et quatre se succèdent après le Durga Mandir, sur le Sankat Machan Marg. À Patna, quatre vendeurs se suivent dans la Station Road, quatre se jouxtent autour du Hanuman Mandir, quatre se sont placés dans la sphère nord du maidan, deux à l'intérieur et deux à l'extérieur. Gorakhpur, Sonepur, Vaishali et Ballia sont des lieux de diffusion très importants. Avec les gathas et kissas, voisinent quelques cartes et images, quelques livres de chants saisonniers, quelques chansonnettes de film à succès, de nombreuses recettes de magie pour ensorceler l'être aimé ou anéantir ses ennemis, quelques traités de médecine ayurvédique, un soupçon de chants dévotionnels, bhajans et kirtans, trois ou quatre calendriers, et parfois, pudiquement placés sur le côté, quelques ouvrages un peu plus osés. Le prix varie, selon la taille, de cinq à quinze roupies. De même que seul un public masculin se groupe autour des chanteurs des rues, seul un public masculin fréquente les étals de livrets. L'édition des petits livrets de colportage permet de fixer par écrit les célèbres passages des récits chantés, et sert de référence, en cas de défaillance. Loin de mépriser ces produits imprimés de la tradition orale, sous le prétexte qu'ils sont, le cas échéant, l'objet d'éventuels remaniements de la part des brahmanes, ou qu'ils figent des textes qui n'ont pas de forme fixe, il faut voir, dans le mouvement de relais dont ils témoignent, l'un des facteurs les plus favorables à l'émergence de l'identité régionale. Dans cette entreprise, les deux capitales linguistiques du bhojpuri, que sont Patna et Bénarès, rivalisent d'adresse. Situées à deux pôles stratégiques l'une au Bihar, l'autre en Uttar Pradesh -, elles sont les reines de l'impression des petits livrets. Célèbre pour être un haut lieu de culture sanskrite et de musique indienne classique, visitée pour ses lieux sacrés, Bénarès n'en est pas moins un centre très actif de transmission et de diffusion de la littérature bhojpurie. Le siège de la maison d'édition de Thakur Prasad, qui fait aussi office de boutique, dans la Kachauri Gali, en plein coeur du bazar, signale la richesse et la vitalité de l'une des activités les plus intenses de cette ville, bien que moins connue que les pèlerinages au Gange ou le tissage de la soie. Dans la politique de publication de cette maison, 1/3 de la production est consacrée à la littérature bhojpurie4, qu'il s'agisse des grandes
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_Le reste étant consacré

à la littérature religieuse populaire: éditions simpli-

fiées du Ramayana et du Mahabharata,histoires édifiantes, vrata kathas, guides
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gathas versifiées, des kissas et kahanis en prose, des pièces de théâtre ou des dernières chansons à succès. Thakur Prasad fait partie des imprimeurs de livrets ayant édité un catalogue de leurs titres, et proposant une vente par correspondance aux lecteurs. Il dispose de deux presses: l'une à Bombay, l'autre à Bénarès. Une cinquantaine de titres de livrets en bhojpuri sont édités. Le tirage est de 1000 exemplaires par titre, renouvelable tous les deux ou trois ans. En dehors de la région même de Bénarès, il dessert principalement la province du Bihar et la ville de Calcutta. On doit noter aussi la contribution épisodique de la Jamb Press de Bénarès, dont l'essentiel des activités concerne la littérature hindie, mais qui maintient un petit programme d'édition de gathas bhojpuries. Une petite maison d'édition de Gorakhpur, dans la Gita Press Road, Chauhan and Co., s'est également imposée pour la clientèle du nord-est de l'Uttar Pradesh. Plus commercial dans ses choix, l'imprimeur Narayan and Co, du quartier Salimpur, officie depuis une vingtaine d'années à Patna. Spécialisé dans l'édition de petits feuillets de chanson du répertoire traditionnel, il joue aussi un rôle très important dans l'édition des gathas. Le tirage est de 1000 à 5000 exemplaires par titres. Il vend environ 10 000 exemplaires de gathas par an, et 50 000 exemplaires de livrets de chansons. Sa clientèle vient surtout des castes de service, des caukidars, des rikshawvalas. Il fait expédier des livrets en Assam (à Gauhati), au Népal, à Delhi et à Bombay. Avec les effets de la diaspora, et les concentrations de population biharie en dehors de l'aire bhojpurie elle-même, on remarque l'importance croissante de la contribution de pôles culturels bhojpuris extérieurs. Tandis qu'Allahabad se spécialise dans l'édition des textes médiévaux « savants» - notamment les écrits des Sants bhojpuris -, Calcutta s'avère jouer un rôle exceptionnel pour les livrets. Dans la ville, où le maidan rassemble, chaque dimanche, le public bhojpuri des chanteurs-conteurs, la demande est importante. Plusieurs imprimeurs se chargent de la satisfaire. Il faut rappeler qu'au moment de la création des usines de jute, une forte proportion de la population masculine bhojpurie avait trouvé à s'y employer, et qu'encore actuellement, 90 % de la main d'oeuvre des porteurs, ouvriers et rikshawvalas de cette ville sont d'origine bhojpurie. Nulle autre ville ne mène une politique aussi
de pèlerinage (mahatmyas), aux traités de magie, et aux sciences traditionnelles comme la médecine ayurvédique et l'astrologie. 23

intense d'édition et de vente du livret bhojpuri que la capitale du Bengale! Non seulement Thakur Prasad possède, depuis une quarantaine d'années, une succursale de sa branche de Bénarès, dans la Mahatma Gandhi Road, l'une des artères commerciales les plus vivantes et les plus populaires de Calcutta, mais trois autres éditeurs de livrets y règnent, qui se partagent un marché en pleine vitalité. Loknath Pustakalay est celui dont les tirages (10 à 15 000) sont les plus élevés, et la présence la plus ancienne (une cinquantaine d'années). Il a une collection spéciale pour les répertoires bhojpuris, dans laquelle il édite exactement les mêmes titres que Thakur Prasad à Bénarès! Il reçoit et traite dans son arrière-boutique un courrier quotidien d'une centaine de commandes de livrets. Quelques mètres plus loin, Bholanath Pustakalay lui fait une aimable concurrence. Plus modeste par la taille de ses locaux, cette maison d'édition se défend par une politique plus soignée et des couleurs plus attrayantes pour la couverture des livrets. Il faut remarquer que ni l'une ni l'autre de ces dynasties d'éditeurs n'est d'origine bengalie ou bhojpurie, les Trivedi (Loknath Pustakalay) venant de Rae Bareilly, et les Pandey (Bholanath Pustakalay), d'Allahabad ! Les buts poursuivis semblent différents. Visvanath Trivedi reconnaît, avec humour, chercher le succès commercial avant tout. Plus littéraire, U.S. Pandey se veut au service de la langue la plus douce et la plus poétique de l'Inde, et des esthètes qui en réclament la saveur. Toujours dans la même rue, la récente implantation de Sachdev Prakashan confirme la popularité de la vente des livrets. En dehors de ces trois pôles, certains éditeurs indiens voués à l'impression d'ouvrages en hindi maintiennent un secteur bhojpuri qui, bien que restreint, bénéficie d'une excellente diffusion, comme Ratan and Co., à New Delhi, ou Durga Prasad Pustak Bhandar à Allahabad. Enfin, au Népal, où 7,6 % de la population parle bhojpuri, et où de nombreux Biharis émigrent, on retrouve, diffusée sous les deux formes, orale et imprimée, la trace constante du répertoire des livrets. Cardeurs de coton, vendeurs de peignes et miroirs, vendeurs de bougies ou de mouchoirs, commerçants en grains, en huiles, petits restaurateurs et camionneurs de la vallée de Kathmandu et du Teraï sont en majorité originaires des régions de Bhojpur ou de Gorakhpur. Les points de vente les plus importants des livrets sont les villes de l'est du Teraï, très proches de la frontière bhojpurophone. Bien que considéré comme faisant partie du Mithila, et célèbre pour comme lieu de dévotion vishnuïte, la ville

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de Janakpur est peuplée aussi de locuteurs bhojpuris, et aux abords des deux grands temples, le Ram Mandir et le Janaki Mandir, les trottoirs regorgent de livrets bhojpuris autant que de «Mithila Mahatmya ». Les nombreux libraires de la ville vendent aussi les textes bhojpuris shivaïtes issus du répertoire des Naths. À Biratnagar, la seconde ville industrielle du Népal, la floraison d'usines de jute ayant attiré une forte main d'oeuvre bhojpurie, la vente des livrets s'est maintenue, moins manifeste, sans doute, qu'à Janakpur, mais constante. Elle doit beaucoup à la présence, dans la ville d'une famille cumulant les fonctions de médecins ayurvédiques et de libraires propriétaires de la Morang Pustakalay, directement originaires de Bhojpur, celle des Mishra. La forte diminution des fabriques de jute ne semble, pas plus qu'à Calcutta, freiner la vague d'immigrants bhojpuris, et n'a pas d'incidence sur le succès des ventes. À Kathmandu même, où la vente de livrets sur les trottoirs ou à l'étalage, est déjà beaucoup moins développée que dans le TeraÏ oriental, c'est par le seul biais des colporteurs ambulants que le livret bhojpuri s'introduit dans la capitale du Népal. On ne peut parler du livret de colportage bhojpuri sans évoquer la personnalité des auteurs qui ont contribué à restituer, par écrit, la tradition du récit chanté. Celui qui est à l'origine du nombre le plus élevé de versions imprimées, Mahadev Prasad Singh dit « Ghanshyam », demeurait au village de Nachap, à proximité de la ville de Hardiya, dans le district de Shahabad. Il est mort il y a une

dizaine d'années. Poète, auteur de deux pièces de théatre

(<<La

guerre des Frères» et « Jalim Singh »), et compositeur de barahmasas (chants des douze mois), il a transcrit et Iou recomposé l'essentiel du répertoire oral. D'après le témoignage du père de Vishvanath Trivedi, propriétaire du Loknath Pustakalay, qui l'a bien connu, pour avoir édité ses oeuvres, il a procédé en recueillant par écrit l'intégralité du répertoire des chanteurs itinérants qui venaient régulièrement s'installer au bord de l'étang appelé «Manik Talab », dans son village natal. Parmi les « Matma », du village de Manohar Basant (district de Saran, au Bihar), Shriyut Ramdev Pandeya dit « Pichaura », de Pratapgarh (Uttar Pradesh), Ram Ayodhya Raya «Patel », du village de Bishunpura, près de Baruraj, dans le district de Muzaffarpur (Bihar), et Sarvdev Tivari Rakesh, ancien professeur au collège d'Ara (district Bhojpur, Bihar). Deux d'entre eux, Paramahamsa Prasad et Ram Pravesh Prasad, furent pendant de nombreuses années employés d'une usine de jute à Calcutta, avant de retourner

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prendre retraite dans leur terroir d'origine. Il faut donc distinguer ces personnalités de collecteurs, lettrés ou semi-lettrés, d'origine souvent modeste, des brahmanes folkloristes de Patna ou de Bénarès qui ont oeuvré pour l'édition des mêmes textes dans des publications d'esprit plus académique. Pour apprécier la part de leur interprétation personnelle, par rapport à la transmission orale, les versions des bardes et les leurs doivent être comparées. On ne saurait pas non plus connaître les récits chantés bhojpuris, sans mettre en regard ces textes avec les illustrations des dessinateurs dans les diverses versions colportées par l'édition, afin de comprendre comment l'imagerie populaire des héros régionaux circule et se transforme. Comment, en l'absence de frontière politique et administrative, la tradition orale bhojpurie, mobile patrimoine langagier colporté à travers deux Etats distincts, a-t-elle contribué à la représentation d'un territoire commun, et à la reconnaissance d'une identité partagée? Pour répondre à cette question, liée au renouveau des mouvements régionaux, il faut suivre la transmission des trois gestes, épique, marchande et mystique, autour desquelles le répertoire médiéval s'est élaboré, puis reconstituer l'histoire du mouvement bhojpuri, en Inde même, et dans les pays de la diaspora où il s'est développé.

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PARTIE I

AU CROISEMENT DES MYSTIQUES

NATH ET SOUFIE

:

CHANTEURS-CONTEURS MUSULMANS AMBULANTS

Si l'on aborde l'étude de la tradition orale bhojpurie par la contribution des chanteurs-conteurs ambulants musulmans, c'est qu'elle est apparue comme essentielle. Toutefois, les formes de l'islamisation du Bihar et du nord-est de l'Uttar Pradesh étant fort différentes, et prenant leur origine à des périodes historiques distinctes, deux orientations nettement opposées caractérisent cette contribution: celle des Bhartrihari j agis et celle des fakirs Madaris. Alors que l'islamisation s'introduit dès le Xllèmesiècle au Bihar, avec l'arrivée, à Maner, de l'Imam Taj Faqih, de Jérusalem, et de Mu'min 'Arif, saint venu du Yémen, le nord-est de l'Uttar Pradesh est longtemps resté à l'écart de l'islam. A travers le monastère de Gorakhnath à Gorakhpur, c'est surtout comme fief de la secte shivaïte des Naths que la région s'impose. Cet ordre ascétique, également connu sous le nom de Kanphata yogis, ou yogis à l'oreille percée, est celui qui a le mieux contribué à la propagation du yoga à la période médiévale, sous l'inspiration de son maître divinisé, le siddha Gorakhnath, dont les écrits philosophiques se situent entre le Ixèmeet le Xlèmesiècle. Bien que l'influence des branches naths du Punjab, du Rajasthan et du Bengale soit indéniable, le monastère de Gorakhpur demeure le plus important des monastères naths de l'Inde du Nord. Dans cette région, où la présence notoire des musulmans se signale à partir du XVlème siècle, on remarque des conversions en masse d'anciens hindous ou bouddhistes, venus des castes d'artisans ou de service. Parmi ceux -ci, les tisserands (julahas) sont les plus célèbres et les plus nombreux. Et c'est de cette caste, notamment, que sont issus les Gorakhnathi yogis appelés « Bhartrihari jogis ». Quant au second groupe d'agents de transmission musulmans du répertoire bhojpuri, son origine est à la fois plus mystérieuse, et plus sujette à controverse. Pour certains, les Madaris, qui se réclament de Shah Madar (originaire d'Alep), font partie des musulmans issus de contrées telles que le Yémen, la Palestine, la Syrie, l'Iran ou l'Afghanistan. Pour d'autres, qui rapprochent leur démarche mystique de celle des yogis hindous, ils sont des hindous anciennement convertis, à l'instar des Bhartrihari jogis. Mais si les lieux de halte et les trajets de ces itinérants se croisent et se recoupent bien souvent, leurs répertoires n'ont rien de commun, les uns, « islamisant» un cycle de légendes shivaïte d'origine indienne; les autres « hindouisant » une tradition de récits hagiographiques introduite avec l'islam.

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Chapitre 1
La transmission du cycle des récits-chantés de Gorakhnath par les Bhartrihari Jogis

S'il arrive au voyageur de s'aventurer dans les districts de Gonda, de Basti, de Gorakhpur, d'Azamgarh et de Deoria, il pourra voir, sur les routes, seuls ou en groupes, des chanteurs-musiciens vêtus du costume couleur ocre du yogi hindou, portant la besace (jholi), les pincettes (cimta), le bâton du pèlerin (bairaga), le turban, la couverture (gudri) et surtout, s'accompagnant du sarangi. Mais ces chanteurs sont musulmans. On les appelle les Bhartrihari jogis. Leur nom même ne laisse pas supposer que l'on est, avec leur communauté, en présence de plusieurs rattachements qui se croisent: l'un au monde héréditaire de la caste; l'autre à la secte shivaïte des Naths ; le troisième, aux confréries soufies de l'islam. En effet, comme dans le cas de castes sectaires du Népal (Bouillier 1979 et 1993), ces «yogis» sont renonçants, non par l'effet d'un choix, mais héréditairement. Ils ne sont pas des renonçants célibataires, mais se marient, et ont des enfants. À ce double statut de renonçant et de maître de maison, s'ajoute en eux la double appartenance, shivaïte et islamique. Étant musulmans, ces yogis observent les cinq obligations de la loi islamique, suivent les fêtes calendaires musulmanes, et se font enterrer. Étant des Gorakhnathi jogis, ils sont supposés dépendre de l'autorité du monastère de Gorakhnath à Gorakhpur. Les Bhartrihari jogis forment en effet le quatrième des douze panths (voies, chemins) originels du Nathpanth (dont la liste varie passablement), et doivent leur nom au siddha qu'ils révèrent, Bhartrihari. Ce princerenonçant, qui avait abdiqué le trône d'Ujjain pour devenir un yogi, s'était fait initier par Gorakhnath lui-même et par Jalandharipa. Les Bhartrihari jogis se disent aussi bien appartenir au Raval Panth, au Kanipa Panth, ou à l'Aipanth. Il semble que, de tous les 29

Représentation de Gorakhnath au temple de Gorakhpur

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panths des Naths, celui des Bhartrihari jogis soit le plus islamisé. Selon une tradition, il remonte à Mainath, un orphelin adopté par les Méos musulmans, et qui devint plus tard disciple de Gorakhnath (Briggs 1982, 66). Ibbetson décèle également un lien, au Punjab, entre les Méos musulmans de Solasbari et les Bhartriharijogis (1911, vol. II, 405). Dans les districts qui ont été nommés, environ trente-cinq villages abritent les communautés de Bhartrihari jogis. Les plus importants sont ceux de Balrampur, Sammaythan Bhiti, et Maheshpur. On compte de vingt à vingt-cinq familles de ces yogis par village. Pendant les trois-quarts de l'année, ils habitent au village, dans lequel ils exercent une profession. Ils sont principalement cultivateurs (possédant ou non la terre) ou tisserands. Certains s'emploient aussi comme domestiques. Outre leur métier, ils ont des fonctions bien particulières dans le village. En tant que musiciens professionnels et disciples de Gorakhnath, ils sont appelés à jouer du sarangi et à chanter, à de multiples occasions, en l'honneur de cette divinité: soit lors des grandes fêtes shivaïtes, soit lors des cérémonies du cycle de vie. Pour la fête de Mahashivaratri, des chants en l'honneur de Gorakhnath sont chantés au moment où les pieds de Gorakhnath et de Matsyendranath sont lavés. Pendant les mariages, les yogis interprètent un type de chant à plaisanterie dit « chant du mariage de Shiva» dont la particularité est de faire état du caractère non-conforme (ulat), voire ridicule et grotesque de la divinité. Au cours des veillées funéraires, on fait appel aux yogis pour chanter les nirguns, chants mystiques rappelant la vanité du monde, et exortant au renoncement1. En tant que fakirs musulmans, ils exercent des fonctions « semi-sacerdotales» et « semi-religieuses » de nature diverse: ils sont gardiens de cimetière ou de petits sanctuaires; ils reçoivent les dons d'argent, de literie et de vêtements de la fin du deuil et de la fête de rupture du jeûne; ils consacrent les nouvelles maisons; ils purifient les maisons polluées. En échange de ces services, le village leur accorde des lopins de terre à cultiver. Cependant, tous les ans, lorsque les travaux des champs ne les requièrent plus, ces maîtres de maison quittent leur domicile villageois et prennent la voie (marg) du renonçant itinérant.

1

_ Sur ces chants, cf. Champion 1983, 395-422, et O'Henry, 1995. 31

La tournée des Bhartrihari Jogis : Les lieux mixtes de l'oralité La tournée dure environ deux mois pour ceux qui exercent un métier parallèle. Pour certains, qui sont sans terre et. sans profession, le chant et la mendicité se pratiquent tout au long de l'année. En ce cas, ils partent de quatre à dix jours de suite, reviennent au village quelque temps, puis reprennent la route. Les « renonçants » commencent à rendre hommage au maître spirituel de Bhartrihari, Jalandharipa, dans son sanctuaire de Barhal Ganj. Puis, de maison en maison, de ville en bourgade, ils perpétuent la coutume des « chants de l'aube », ou sérénades matinales pour « éveiller» les dévots de Shiva et les inciter à pratiquer le yoga. Leur itinéraire comporte trois types de sanctuaires: les lieux sacrés des Naths (comme le monastère de Gorakhpur, le Gorakh ka Tila de Bénarès, ou la grotte de Bhartrihari dite « Candi sthana » à Monghyr), les tombeaux des saints musulmans, et les sanctuaires mixtes comme ceux de Chunar ou de Bihar Sharif. Situé à proximité de Mirzapur, en plein coeur du pays bhojpuri, le fort de Chunar joue un rôle particulier. En effet, selon la légende de fondation du panth, le prince-renonçant Bhartrihari, aurait aménagé une grotte sous le fort de Chunar pour en faire son lieu de retraite et de méditation. Son frère, le roi Vikramaditya, ayant quitté Ujjain pour découvrir sa retraite, lui y aurait fait bâtir un temple. La grotte, actuellement desservie par un pujari Kanphata jogi, est l'un des sanctuaires principaux des Bhartrihari jogis. Mais ce lieu est aussi un symbole de la présence de l'islam, car placé de façon stratégique comme l'était ce fort, et investi par la puissante secte nath, il ne pouvait manquer d'attirer l'attention des mystiques soufis. Plusieurs célébrités de la confrérie Shattari, représentée, dans l'Inde médiévale, par Qadin 'Ala', Shaikh Phul et Shaikh Muhammad Ghaus avaient coutume de venir se retirer dans les forêts de Chunar, comme les yogis hindous, pour pratiquer leurs austérités. Non loin de la grotte de Bhartrihari se remarque un monument de proportion imposante. Il s'agit de la tombe (dargah) de Kasim Sulaimani, un saint musulman très influent, d'origine afghane, mort à Chunar en 1607. On vénère aussi dans ce sanctuaire une relique prestigieuse: le couvre-chef conique du célèbre pir du XIvème siècle, Jalalud-din Bukhari. C'est à Chunar que ce saint-voyageur, fondateur de l'ordre soufi hétérodoxe des Jalalis, 32

avait séjourné au cours de sa tournée de pèlerinage en Inde du Nord, et c'est de ce lieu qu'il avait diffusé sa doctrine dans l'aire bhojpurie. Après Chunar, la ville de Jaunpur, qui fut surnommée «la Shiraz de l'Inde », à la frontière de l'aire bhojpurie, représente une étape importante. Fondée en 1379 par Firuz Tughluq, puis capitale de la puissante dynastie des Sharqui, Jaunpur héberge un temple dédié à Gorakhnath, le Bari Nath Mandir, dont le premier voisinage est une série de sanctuaires Madaris. Situé en plein quartier musulman (Muhallah urdu bazar), ce Bari Nath Mandir est desservi par des pujaris venant du Karnataka et de Nasik (au Maharashtra). Très marquante dans l'histoire du terroir bhojpuri, la longue rivalité entre les Sharqui de Jaunpur et les Rajputs Ujjaini de Bhojpur n'a donc pas empêché les réseaux et les alliances entre le nathisme et le soufisme de se constituer. Pour ceux des yogis qui vont jusqu'au Bihar, la ville de Bihar Sharif, ancienne capitale musulmane de la province, à l'époque médiévale, continue d'incarner la rencontre des deux traditions. C'est là où le plus grand et le plus érudit des saints du Bihar, Sharaf -ud-din Yahia Maneri, est enterré. Ce saint du XIvèmesiècle, qui appartenait à la confrérie Firdausiyya avait cultivé des liens étroits avec les Naths de son époque. Fait remarquable: auprès de lui sont enterrés deux Gorakhnathi jogis ! Enfin, la tournée des Bhartrihari jogis peut les amener jusqu'à Calcutta, et jusque dans le TeraÏ népalais, où ils sont assurés d'avoir l'audience des Bhojpuriyas immigrés. Chaque étape est l'occasion de faire entendre, aux dévots visitant les sanctuaires, le cycle de légendes consacré à Gorakhnath et à ses disciples, dans un bhojpuri mêlé d'hindi, d'ourdou et d'avadhi. Le rôle que joue leurs récits est double: tantôt ils sont émis comme un texte édifiant; tantôt ils servent à provoquer la transe des médiums possédés. Après leur narration, ils mendient au nom de Bhairav, divinité incarnant Shiva sous sa forme terrible, et reçoivent des offrandes en argent, en grains, en tissus ou en vêtements, qu'ils enfouissent dans leur besace. Les auditeurs demandent de menus objets à garder en talisman et leur touchent les pieds. Le contact des Bhartrihari jogis a la vertu de guérir les maladies. Mais on craint aussi ces personnages: comme les satis indiennes à la veille de s'immoler, comme les saints soufis, ils ont le pouvoir de jeter des sorts.

33

Échanges ou influences? Cette situation paradoxale d'interprètes musulmans contribuant à la diffusion du culte d'une divinité hindoue, Gorakhnath, n'a pas manqué d'être relevée dans la littérature anthropologique. L'existence de «yogis» musulmans spécialisés dans la récitation de textes shivaïtes naths est attestée au Punjab par D. lbbetson et G.W. Briggs, au Bengale par S. Das Gupta, et en Assam par P. Goswami. Les liens historiques entre la secte des Naths et l'islam soufi ont d'ailleurs bien été perçus (Askari 1981 ; Digby 1975 ; Gaborieau 1989 ; Mac Gregor 1984 ; Matringe 1992 ; Rizvi 1978 ; Yaudeville 1962a). Briggs mentionne que la légende de Gorakhnath voit en lui le père adoptif et le guru du prophète Muhammad. On dit aussi qu'il a enseigné à son disciple Guga les fondements de la loi islamique. Au monastère de Gorakhpur, une des nombreuses fresques est consacrée à Ratan Nath, un musulman initié par Gorakhnath et honoré comme Nath au NépaL On y décrit les miracles qu'il a accomplis et on fait état de ses voyages en Afghanistan et à La Mecque2. En ce qui concerne les soufis de l'Inde du Nord-Est médiévale, leurs rapports avec les yogis, et notamment avec les Naths, sont certains. On peut certes convenir que les traces de véritables échanges théologiques sont fort peu nombreuses, mais les contacts individuels étaient fréquents. Ils étaient favorisés par la structure d'accueil que représentaient les khanqahs. Ces lieux attiraient aussi bien les voyageurs de Turquie, d'Arabie ou de Perse, que les artisans et paysans locaux, en même temps que toutes sortes de renonçants. On y engageait des débats sur les principes et les buts de la vie mystique à partir de différents thèmes tels que «jusqu'à quel point les musulmans doivent-ils imiter les hindous ? >~ « qu'est-ce que suivre la loi ou la transou gresser ?» Les relations entre. yogis et soufis sont complexes. Elles oscillent entre la rivalité non déguisée, le mépris, la tolérance ou la complicité. Beaucoup de malfuzat et de maktubat font part de l'admiration que les musulmans éprouvent envers la foi absolue des hindous et la maîtrise de leur corps, même s'ils restent persuadés, et leurs efforts de conversion en témoignent, que les hindous sont dans l'erreur. Husain Mu'izz Balkhi rend compte, dans Ganj-ila-Yakhfa (Xye siècle) de son observation attentive des pratiques
2

- Sur les miracles accomplis par Ratan Nath et le culte qu'on lui rend au Népal, cf Bouillier 1997, 68-88. 34

des yogis. Ses propos sont le reflet de l'extrême libéralité des soufis établis en territoire bhojpuri : «orthodoxie et hérésie sont des affaires purement techniques, des termes bien relatifs, et n'entravent en rien les liens d'amitié entre ascètes ». La question de l'influence réciproque reste posée. Certains optent pour cette hypothèse (Askari 1984, 15-33 ; Ashraf 1983 ; Haq 1975) ; d'autres, plus réservés, voient plutôt des analogies, soit dans la pensée religieuse elle-même (Mazumdar 1968), soit dans un parallélisme à établir entre les rôles respectifs tenus par les yogis et les soufis dans les sociétés dont ils sont issus (Gaborieau 1989, 233). À l'inverse d'autres castes shivaïtes sectaires, ce n'est ni par l'initiation qu'ils reçoivent (elle est extrêmement rudimentaire, et liée tout autant à célébrer la maîtrise de leur art), ni par leurs rites funéraires que les Bhartriharis relèvent de la tradition des Naths : ils sont enterrés, certes, comme tout renonçant hindou, mais aussi comme tous les musulmans de leur village. Ils n'ont pas les oreilles percées, et ne pratiquent guère le yoga, même s'ils incitent les autres à le faire. C'est donc davantage et surtout par la transmission de leur répertoire qu'ils s'inscrivent dans cette filiation. Leur exemple suggère qu'il existe un domaine dans lequel la richesse des échanges est trop grande, la fréquentation de « lieux mixtes» trop assidue, et la fusion des genres trop marquée, pour que la probabilité des influences réciproques soit niée.

Des gathas des Naths aux premakhyans des Soufis

Centré sur l'itinérance et le renoncement, le répertoire des Bhartrihari jogis incarne une tradition de littérature orale particulière, puisqu'il intègre des éléments aussi contradictoires que peuvent être les principes philosophiques des Naths, les concepts issus de la bhakti, et le symbolisme soufi. La gatha de Bhartrihari Célèbre dans toute l'Inde du Nord, la légende du renoncement de Bhartrihari, prince d'Ujjain se chante dans plusieurs provinces 35

et plusieurs langues. Célèbre aussi, en tant que siddha de la secte des Naths, Bhartrihari est présent par les sanctuaires (des grottes, le plus souvent) qui lui sont dédiés, du Bengale au Pakistan. Mais en pays bhojpuri cette légende jouit d'une grande popularité du fait que les chanteurs-conteurs yogis musulmans ont adopté ce siddha pour patron, et qu'on lui attribue, après son départ du royaume d'Ujjain et sa retraite dans la grotte de Chunar, un règne sur la ville de Gorakhpur et la région alentour. En voici le contenu, tel que le jogi Khub LaI, de Sammaythan Bhiti l'a chanté, en janvier 1988, accompagné de son sarangi. Sa version comprend trois épisodes: la malédiction révélée, la partie de chasse et la partie de caupar : La malédiction révélée Il y avait en ce monde un roi immortel, le roi Bhartrihari: dans sa main, le renoncement était écrit. On vient sur terre en clamant « c'est à moi! », « c'est à moi! »3 Mais dire « c'est à moi» n'est qu'un des tours de la maya. Au moment où le roi allait prendre la route, vêtu du froc rapiécé du mendiant, la reine se mit sur son passage, le retenant par son vêtement: - Écoute-moi, seigneur, ne te souviens-tu ni du jour où notre mariage a été célébré, ni du jour de mon gauna ?4 Tu portais un bracelet au poignet, une couronne de marié sur la tête, et une guirlande autour du cou. Tu as recouvert la raie de mes cheveux du vermillon indélébile. Depuis que j'ai reçu ce vermillon, seigneur, tu m'es devenu plus cher que la vie, et j'ai vu en toi le soutien de mes jours. Le pagne que tu portais le jour du gauna n'est pas
- Formule équivalente du main hun, « moi je », expression du moi que les Sants condamnent et à laquelle ils font souvent allusion.
3

4

_Le mariage

en Inde a lieu en deux temps:

la célébration

elle-même,

puis le

gauna, ou départ de la mariée qui s'installe chez ses beaux-parents. 36

encore terni, la teinture jaune de mon sari est encore vive. » - Le jour de ma naissance, le roi mon père a fait quérir de la bouse venant de la vache Surbhi, et il en a fait enduire la cour. On a tracé les carrés rituels avec des perles, On a installé des jarres auspicieuses en or. On a mandé les pandits de Bénarès, pour révéler la destinée. À la première page, apparut un nom de Dieu. À la deuxième page, apparut un nom de roi. À la troisième page apparut le nom de « Jogi Bhartrihari ». Quand la reine, ma mère, entendit ces mots, elle tomba inerte sur le sol. « Petit père, je te donnerai une paire de chevaux, je te donnerai cinq tuniques, petit père, efface ce nom de jogi. » Alors le pandit prit la parole: « Écoute-moi, reine, s'il ne s'agissait que de papier, reine, je l'effacerai; mais le destin ne s'efface pass. Il est écrit dans son karma qu'il régnera douze années, et qu'à la treizième, il deviendra un jogi. » Après ce discours la reine Samdev Comprit que l'heure était arrivée. - Le jour de mongauna, ô roi, lorsque tu voulus t'approcher du lit nuptial, il se

brisa. »6
Le roi demanda la raison de ce mystère. - Je ne sais pourquoi il s'est brisé, mais ma jeune soeur Pingala7, elle, le sait. »
5

_Cette

notion est centrale dans toutes les gathas bhojpuries.

On remarque

ainsi

une divergence avec les conclusionsauxquellesaboutissent,pour le sud de l'Inde,
A.K. Ramanujan et O. Herrendschmidt à propos de la conception indienne du destin (Ramanujan 1986 ; Herrendschmidt 1987).
6

_Un lit qui se brise ou qui se retourne est considérécomme un présage funeste

et perçu comme l'un des moyens favoris d'une divinité ou d'un saint, de manifester son courroux. 7 - Ici, Pingala est le nom de la soeur de l'épouse du roi Bhartrihari, Samdei, alors que dans certaines versions, notamment au Punjab, Pingala est le nom de la femme de Bhartrihari. 37

Alors le roi demanda dans quelle ville habitait cette soeur, puis il envoya une lettre au fort de Delhi. IlIa fit transmettre à Pingala par un barbier. Après avoir lu la lettre, elle se rendit au palais du roi et là, il lui reposa la question du lit brisé: - Reine, quel est ce secret? Je jure de ne pas approcher le lit nuptial tant que je ne l'aurai pas percé. » Alors la reine lui révéla que Samdev son épouse, avait été sa mère dans une vie antérieure. À ces mots, le roi fut saisi de tristesse, Hélas, le roi Bhartrihari. La partie de chasse Revêtu d'une tunique de circonstance, le roi partit chasser le cerf noir, en forêt. Les biches, qui lui jetaient des regards furtifs, le saluèrent: - Où vas-tu, roi? Dis-nous le secret de ton coeur. » Le roi les reçut par des menaces: - Écoutez-moi, femelles, je suis venu à Singhal Dvip pour chasser, et j'ai décidé de tuer le cerf noir aujourd'hui, pour que la gloire en rejaillisse sur mon guru. » Alors les biches se firent suppliantes: - Écoute-nous, roi, si c'est pour chasser que tu es venu, tu n'as qu'à tuer deux ou trois femelles d'entre nous, mais ne tue pas le cerf, notre roi, car tu ferais de nous toutes des veuves. » Mais le roi Bhartrihari rétorqua: - Jamais je ne porterai de coup à des femelles, mon nom en serait déshonoré. » Alors les sept mille femelles tinrent conseil; la moitié d'entre elles resta auprès du roi; l'autre partit en éclaireur. Le cerf noir paissait en pleine forêt. Les biches éplorées lui transmirent le message: - Quitte la forêt dès ce jour, la mort rôde autour de toi; 38

la bannière toute déployée, Bhartrihari vient te chasser. » Le cerf les reçut avec mépris: - Écoutez-moi, femelles, vous êtes issues de la gent féminine, par conséquent, vous êtes peureuses. Je n'ai fait nulle offense à ce roi; je n'ai commis aucune faute. Comment me tuerait-il sans la moindre faute de ma part? » Alors les femelles répétèrent leur message: - Quitte la forêt dès ce jour, Sinon nous serons toutes veuves. » Lorsque le cerf noir les eut entendues, Il s'envola jusqu'au ciel. Mais il n'y trouva pas de place. Alors il s'envola chez le roi du Népal, mais il n'y trouva pas de refuge. Alors il se dit que fuir ainsi ne lui sauverait pas la vie, et il s'en retourna dans la forêt de Kedarpur, droit vers le roi, qu'il salua. Il s'inclina respectueusement devant lui, Aussitôt, le roi lui décocha sa flèche. À la première flèche tirée, Dieu lui-même protégea le cerf. À la deuxième flèche tirée, c'est la Ganga qui le protégea. À la troisième flèche tirée, Bansatti8 le couvrit. Il essaya quatre et cinq fois. À la sixième, c'est Gorakhnath qui l'épargna. Mais à la septième, il fut touché et s'affaissa. Au moment de tomber à terre, le cerf s'adressa à lui droit dans les yeux: - Tu m'as tué sans que j'ai commis de faute, roi; j'irai directement au paradis. Arrache-moi les yeux et donne-les à ta reine, elle s'en fera une parure. Enlève-moi les cornes, et offre-les à un raja, qu'il en décore la porte de son palais.
8

_Bansatti

ou Banaspati

: divinité de la forêt.

39

Dépèce-moi la peau, et fais-en don à un sadhu, pour ses postures et ses méditations. Fais frire ma chair, et mange-la, roi, afin d'acquérir l'immortalité que confère le yoga. » Disant ces mots, il rendit l'âme. Alors les biches prononcèrent ces paroles: - De même que les sept mille femelles du cerf se lamentent, ainsi se lamentera ta reine. » Alors Bhartrihari ressentit comme un poids d'avoir mis fin aux jours du cerf, et de s'être attiré la malédiction des sept mille biches. Sautant sur son cheval, il enfourcha sa monture, et se rendit auprès de Gorakhnath. Une fois près de lui, il le salua avec respect. Gorakhnath lui adressa des reproches: - Écoute, mon enfant, en privant ce cerf de vie, tu as commis un grand péché. » Alors Bhartrihari l'implora: « Ô baba, ressuscite ce cerf noir, sinon je me jetterai dans le feu. » Alors Gorakhnath rendit la vie au cerf qu'il avait tué. L'animal prit son envol pour retourner en forêt. Débordant de joie, les femelles du cerf commentèrent: - D'un côté un pécheur, le roi Bhartrihari, qui fait sept mille veuves; De l'autre, un saint homme, Baba Gorakhnath, qui leur rend leur bonne fortune. » C'est alors que l'on entendit Bhartrihari: - Ô baba, prends-moi pour disciple, Sinon je me jetterai dans les flammes. » Mais Gorakhnath lui dit sa pensée: - Écoute-moi, mon enfant, toi, tu es fils de roi, tu ne pourras endurer le yoga, ni supporter l'adversité, ni mendier à la porte des gens que tu méprises. Si quelqu'un d'arrogant te parle, tu n'iras pas lui quémander l'aumône. Si tu aperçois une belle femme en sa demeure, toute ton ascèse sera compromise. » 40

Mais Bhartrihari répondit: - Écoute-moi, baba: Si je mendie à la porte de gens vils, je me boucherai les oreilles. Si je dois dormir sur de l'herbe, baba, J'y dormirai en tenant ma posture. Si j'aperçois quelque beauté chez elle, je saurai fermer les yeux. » Alors Gorakhnath l'accepta comme disciple. Mais il lui dit: «Enfant, cette voie du yoga ne sera pas accomplie tant que tu n'auras pas demandé l'aumône à ta femme. En te reconnaissant comme son fils, elle te donnera l'aumône, Alors seulement, le yoga fera de toi un homme immortel. » La partie de caupar Le roi retourna dans sa propre demeure, et il joua du sarangi à sa porte. - Fais-moi l'aumône dans ma besace, mère. » Alors la reine Samdev sortit de son palais et dit: « Écoute-moi, ô mon époux. Aujourd'hui, tu es parti chasser à Singhal Dvip, et sous quelle allure reviens-tu? Je ne te laisserai pas te faire jogi : Nous n'avons pas passé un seul des trois stades de la vie qui nous restent. Nous ne sommes ni jeunes ni vieux. Je n'ai pas de fils sur mon giron. Si je l'avais, ce fils, je prendrais en charge le royaume, et je ne chercherais pas à te retenir. » Alors le roi Bhartrihari dit: « Écoute-moi un peu, si tu as un si grand désir d'enfant, rappelle-toi que nous avons un neveu, Gopicand. Considère-le comme ton fils, et occupe-toi de lui. Il te secourra dans les mauvais jours. » Alors la reine dit: « Ô seigneur, que me proposes-tu là ? Je ne peux le souffrir. 41