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CHARGEZ BOURRIQUES !

De
116 pages
Il y a de cela quelques mois, un promeneur égaré, outré de l'état du trottoir et de ceux qui l'empruntaient, m'apostropha : " Ce monde est improbable et…pourtant il existe ". La phrase à peine terminée, l'homme virevolta et, avant que ses derniers mots ne retombent sur l'asphalte, je le vis s'éloigner. La phrase est restée…
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Chargez

bourriques!
Roman

IllllitratioŒ:

Berjoan

@ L'Harmattan,

1999

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN: 2-7384-8532-4

Daniel Bartoli

Chargez

bourriques!
Roman

L'Harmattan

Du même auteur

Cyrano, le retour, Maisonneuve

et Larose, 1994.

Marie..., la belle Marie, avait imaginé d'affrioler le gnace. C'était le jour assurément: le beau jour sombre, à cols relevés sur écharpes laineuses, chapeaux, capuches... bourrasques! Clap... le jour était de pluie: ah ! le beau temps de Paris! Les pépins libérés d'éborgneurs patentés, fendaient la houle des trottoirs... des éclabousseurs innocents s'acharnaient aux pires adresses. Et les poulardes, chapons depuis mille ans, étaient encalminées dans les rades brûlants, pas décidées du tout à racler l'encoignure, encourir encore les refroidissements! Tous les postes de guet désastrés... c'était le vrai guignol pour les filles du vent. Un oeil brais eux au miroir... retouche pas utile, cérémonial urgent, vite! La veste rousse et la jupe ballante qui laisse voir les mollets... presse... C'est vaguement son heure, il va sûrement descendre et comme chaque jour, tremper ses lèvres sèches dans le café sonore. Il est déjà là, négligeant l'abri de l'auvent surmonté d'une tête d'équidé unique dans le genre: carton pâte peint en jaune avec des yeux rouges exorbités. - 7-

Cette figure d'orage surplombe une inscription fluorescente : BOUCHERIE HIPPOPHAGIQUE HEURTEPIN & Fils Produits régionaux Il est là, devant le chevalin, immobile, inondé, qui fixe étrangement les viandes! Compterait les saucisses? Supputerait des poids? Prendrait quelques mesures? Attendrait les grands écoulements? Ce type, c'est simple, il culmine... sans hésitation, naturel. Ce matin justement, le voilà passionné d'étalages sanglants, de crocs ou de frigorifiques... qui sait? Rue Blanche, le temps est suspendu. L'homme est seul dans le halo gelé de l'officine. Son regard confondant, sa posture, son indifférence à tout ce qui n'est pas l'étal, le disent: il est seul. Un ample imperméable noir entrouvert laisse voir un costume de velours sombre au col cheminée, jamais démodable, comme le chapeau tête de nègre aux larges bords. Une telle sobriété dans ce quartier ça ne passe pas plus inaperçu que l'enseigne d'Heurtepin... au point que cet austère on croirait qu'il provoque les êtres mal définis qui déambulent sur des talons échasses, vêtus d'affiches genre Bouglione, peints jusqu'aux cheveux, flammèches égarées sous l'averse... Élégant et massif, l'enraciné ne gêne personne... à l'envers de l'espace, il est en équilibre. De son côté de la vitrine, le boucher sourit béatement d'apercevoir

- 8-

Juste pris en gelée dans l'aquarium. Il lui adresse un salut imprécis, crainte manifeste de faire le mauvais geste... d'autant que cet oeil-caméra, pas humain d'apparence, robot, ça peut déformer dans tout ce déluge... Monsieur Heurtepin au seuil de sa louche vitrine, décarre de sa caisse pour apostropher la colonelle, sorte de grande haridelle, sans fard le matin... C'est Juste madame Diane... Juste ?! s'exclame la dame interloquée qui vérifie sa monnaie... Oui c'est Juste qui examine la devanture, les arrangements quoi! Ah bon, je croyais... Faut pas. Faut jamais croire ma p' tite dame... vraiment pas! Voyez on croit que c'est Juste, et paf! C'est la faute... l'erreur de conduite, et ça s'enchaîne, que ça n'a plus de fin... on sait plus où ça va... Oh oui, oh oui... rouge cerise de plaisir sous le regard du tant finement perspicace, elle se sent flattée lorsque l'ensanglanté tapote les flancs de son Klaxon, gros chien racé aux poils longs qui l'aveuglent. Salut toi... hein Klaxon, hein... tu l'aimes le cheval hein! Forcément avec un maître si cavalier! Au revoir madame Diane. Mais dites pas tout au général, bien des choses seulement... Klaxon lui, y dira rien.

- 9-

Marie a froid. Elle monte, descend, attend... réflexe. Faudrait pas qu'un arquebusier s'avise d'une proie facile entre deux marcs. On la voit forcément dans son erre. C'est pourtant pas l'heure de son manège, devraient bien le savoir les futures victimes du deVOIr. Vingt minutes... Voilà qu'il bouge l'énigmatique, d'un bloc. Et v Ian dans le café, déjà accoudé. À l'intention du serveur, le seul d'ailleurs à pouvoir entendre ce signe convenu, il mime un salut de rapace. Ses doigts joints figurent un bec, le cône ainsi obtenu s'incline deux fois puis la main gauche s'ouvre en éventail. Le garçon essoufflé, crie en riant vers le passe-plats:
«

Urgent, urgent!

C'est l'urgence:

le bouillon de

Juste! ». L'homme a produit soudain d'une poche profonde, un flacon verseur. On lui sert un bouillon fulmineux, rouge et vaporeux. En un tour de main, appliquée la manoeuvre, il y verse... une goutte! Une! Il boit le tout brûlant, d'un trait. Marie a bien vu : une goutte 1... Elle le considère fascinée, éperdue d'admiration et doucement fait vers l'étrange un geste timide, qui n'en finit pas. Rougissante palpitation... elle bredouille vaguement un salut... Le solitaire néglige le geste, se tourne lentement vers la porte... ilIa regarde avec une fixité de gel, occupé ailleurs, comme s'il entendait quelque chose de très lointain et sort en disant, à peine audible, cette - 10-

phrase curieusement scandée: «C'est mon intime perversIOn... ». Marie le voit descendre la Rue Blanche, une larme coule sur sa joue droite, lentement, pour rejoindre un sounre... Juste chemine pesamment, les bras loin du corps, prêt... Les passants l'évitent avec soin, mus par un automatisme de sauvegarde. Sans manifester de crainte sensible, ils font le détour plutôt que de s'affronter à cet homme en perpétuelle attitude de combat. Madame Diane, munie d'un sac plastifié jaune et rouge à l'enseigne d'Heurtepin & Fils, sort du chenil où Klaxon vient d'être toiletté. Ça n'empêche pas sa rage dès qu'il aperçoit Juste. Hurlant, il s'affaisse brusquement sur ses pattes antérieures et tout en quêtant la protection de sa maîtresse, se groupe dans une posture d'attaque. Rien ne le calme: ni les exhortations, ni les menaces de la dame. C'est seulement lorsque l'homme qu'il guette, encore terrorisé, sera à bonne distance, qu'il reprendra son souffle et son obséquiosité canine. Incompréhensible... ce chien il est gentil avec tout le monde... dressé par les maîtres chiens de la police montée. Y a qu'celui là qu'il supporte pas. C'est sûrement pas un bien honnête. Du style, mais lequel ?... rien de révélateur... pas d'âge... on ne sait même pas bien qui c'est, d'où il vient... ni ce qu'il fait, ou s'il fait quelque chose... c'est du propre! C'est surtout ce qu'il va faire
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