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Charles Gide 1847-1932

De
352 pages
Charles Gide (1847-1932), Professeur à la Faculté de Droit de Paris et au Collège de France, dirigeant historique du mouvement coopératif français, théoricien de l'économie sociale, président du mouvement du christianisme social...écrivit les Principes d'économie politique. Héritier du socialisme français associationniste, dreyfusard, animateur des Universités Populaires, théoricien du solidarisme, propagandiste de l'association et de la coopération etc., il a porté un regard critique et étonnamment lucide sur les convulsions d'une époque basculant, comme la nôtre, dans un siècle nouveau et énigmatique.
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CHARLES GIDE 1847-1932 L'ESPRIT CRITIQUE

LES ŒUVRES;~DE CHARLES GIDE - BIOGRAPIDE

CHARLES GIDE 1847 - 1932 L'ESPRIT CRITIQUE
Marc Pénin

Comité pour l' édition des œuvres de Charles Gide Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005Paris
L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques :a.1ontréal(Qc) - CANADA' H2Y lK9

LES ŒUVRES DE CHARLES GIDE

- BIOGRAPIDE

A l'occasion du 1506me anniversaire de la naissance de Charles Gide une édition spéciale de ce volume, reliée et numérotée de 1 à 1000, a été publiée par le Comité pour l'édition des oeuvres de Charles Gide

Cet ouvrage a été publié avec le soutien de la Délégation interministérielle à l'innovation sociale et à l'économiesociale

(t') L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6072-0

SOMMAIRE

SOMMAIRE ABREVIATIONS BIOGRAPHIE
Introduction
Chapitre 1 : RACINES
Chapitre 2

7 8
9 Il
19
25

- 1847-1870FORMATION :
L'ENTRÉE DANS LA CARRIÈRE

Chapitre 3 -1870-1880:

35 41 85
137 159

Chapitre 4 -1880-1898 :CHOIX DE VIE ChapitreS
Chapitre Chapitre 6

-1898-1908:

L'ENGRENAGE

- 1908-1914CONSECRATION : 7 - 1914-1919 : TEMPS DE GUERRE
FIN DE PARCOURS

Chapitre 8 -1919-1930: Chapitre 9 -1930-1932:

LA TROISIÈME VIE DE CHARLES GIDE_189 257

ILLUSTRA TIONS SOURCES SECONDAIRES INDEX DES NOMS INDEX TREMA TIQUE L'EDITION DES OEUVRES DE CHARLES GIDE TABLE DES MATIERES

315 325 329 333 339 343

ABREVIA TIONS

ACI APEPQS

Alliance coopérative

internationale pour l'étude pratique des

Association protestante questions sociales

EHES FNCC IEEC JDE NEP PUF REC REP SDN V.P. URSS USA

Ecole des hautes études sociales

Fédération nationale des coopératives de consommation Institut international d'études coopératives Journal des économistes Nouvelle économie politique Presses universitaires de France Revue des études coopératives Revue d'économie politique Société des Nations Universités Populaires Union Soviétique Etats-Unis d'AInérique

BIOGRAPHIE

INTRODUCTION

Le 4 janvier 1933, André Gide note dans son journal qu'il a les plus grandes difficultés à publier dans Les libres propos d'Alain et ajoute: « Il me semble que le silence obstiné de cette petite revue, estimable entre toutes, est fait beaucoup d'une grande admiration pour mon oncle (de sorte que pour eux Gide, c'est Charles Gide, et qu'il ne doive point yen avoir d'autres que lui) et comme mon oncle a eu, bien plus encore que moi, à souffrir d'un silence encore bien plus injuste, ce n'est pas de ce silence même que je me plaindrai » Plus d'un demi-siècle a passé et si le silence qui menaçait l'oeuvre d'André Gide est définitivement brisé, celui qui entoure l'oeuvre de son oncle demeure. Ses titres pourtant ne sont pas minces: chef de L'Ecole de Nîmes, dirigeant des institutions coopératives françaises, animateur de l'Alliance coopérative internationale, théoricien de l'économie sociale, Professeur d'économie à la Faculté de Droit de Paris, Professeur au Collège de France, Président du mouvement du Christianisme social, Vice-président de la Ligue des droits de l' Homme etc., il s'est intéressé, au cours de sa longue vie, à d'innombrables aspects de l'évolution de la société française, de l'instauration de la République dans les années 1870 aux convulsions de l'entre-deux guerres. Il a laissé une oeuvre proprement monumentale"" près de 4 000 écrits
ont été, à ce jour, recensés

- et certains

de ses ouvrages économiques

ont connu

une diffusion qui laisse aujourd'hui songeur: ses Principes d'économie politique, par exemple, seront réédités 26 fois de son vivant en France et traduits en 19 langues. Mais à ces quelques exceptions près, cette oeuvre immense n'a guère été connue à l'époque et est largement tombée dans l'oubli par la suite. Et, en dehors des milieux coopératifs et du protestantisme social, le souvenir de Cbarles Gide s'.est progressivement estompé. Il faut dire que ses théories, comme sa pratique, étaient fort peu en adéquation avec l'esprit du xxe siècle. Peu intf.~~3sé par la politique politicienne, il se passionnait pour des questions politiques, économiques et

12

INTRODUCTION

sociales concrètes et préférait mener des actions ponctuelles « à la base» en tentant de modifier le comportement des gens par l'enseignement et la pratique associative. Il a obstinément évité toute position de pouvoir qui aurait pu lui permettre de se faire valoir et de faire connaître ses thèses. Mettant constamment en avant une forte exigence morale, il a systématiquement refusé d'enrégimenter sa pensée dans un quelconque système et a manifesté envers les grands courants intellectuels de son époque un scepticisme ironique qui le mettait nettement à l'écart. Son extrême modestie s'accommodait parfaitement de cette position effacée et il n'a jamais rien fait pour tenter d'en sortir, préférant par exemple publier ses articles dans d'innombrables petites revues plutôt que dans les grands journaux nationaux, ce qui rendait difficile, même à son époque, de saisir sa pensée. Mais les raisons mêmes qui ont conduit ce vingtième siècle- féru de grandes idéologies et de grands systèmes à négliger sa pensée, militent aujourd'hui en faveur de la redécouverte de celui dont l'un de ses contemporains disait: « Il suffit de l'avoir entendu une fois pour ne plus l'oublier. Incisif, mordant, il ne s'arrête pas devant les idées toutes faites. Illes pèse, les tourne et les retourne, démolissant les à-peu-près et les clichés. [..J. On peut ne pas le suivre en tout mais on ne peut pas ne pas réfléchir. Charles Gide est un éveilleur d'idées »1. Et c'est précisément le but que se propose l'édition des oeuvres de Charles Gide à laquelle cette biographie sert d'introduction.

-

Rien ne devrait être plus facile que d'établir la biographie de Charles Gide. La liste de ses ouvrages a été établie depuis longtemps. Plus de quatrevingt textes et témoignages ont été publiés sur le personnage et sur son oeuvre2, certains même de son vivant. Lui-même a écrit un ouvrage dont il indique dans l'avant-propos qu'il aurait pu l'appeler « Mémoires d'un vieux coopérateur »3. Même avant sa mort, plusieurs esquisses de biographies étaient disponibles. En 1947, une Thèse lui a été consacrée dont la première partie porte comme titre « La vie L'homme» et en 1953 paraissait un autre ouvrage qui lui est entièrement dédié4.De plus André Gide l'a plusieurs fois évoqué dans son oeuvre et a entretenu avec lui une correspondance dont quelques fragments sont connus. Pourtant, dès que l'on regarde de plus près, cette impression d'abondance d'informations disparaît Les soi-disant « Mémoires d'un vieux coopérateur» sont très générales et Charles Gide a plutôt tendance à y minimiser le rôle qu'il a joué dans le mouvement coopératif. Son biographe attitré et auto-proclamé, effectivement un

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1. 1. Viénot, « Les protestants au Collège de France », Bulletin de la Société de I 'histoire du protestantisme français, LXXX, 1931, p. 291. 2. On trouvera, à la fin de cette biographie, la liste de ces « sources secondaires ». 3. L ~Ecolede Nîmes - édition du centenaire, Paris:.PUF, 1947, Avant...propos. 4. A. Lavondès, Charles Gide Un apôtre de la coopération entre les hommes un
précurseur de l'Europe unie et de I 'O.N. U, La Capitelle, Uzès 1953.

-

-

INTRODUCTION.

13

de ceux qui le connaissait le mieux et à qui on doit plusieurs portraits et esquisses biographiques fort intéressantes, Aa Daudé-Bancel, ne publiera jamais la grande biographie qu"il annonçait en 1932. La Thèse de 1947 ne fait que collationner les informations publiées dans les articles antérieurs. La biographie de 1953 est en fait un livre de souvenirs de seconde main.. une aimable hagiographie, écrite par sa filleule: de par son âge et sa trajectoire, elle n'eut guère l'occasion de le connaître et., pour estimable et instructif que soit son recueil de la geste gidienne., il n'en manque pas moins de précision et comporte à la fois des lacunes et des éléments faux. La vérité est que Charles Gide est un personnage très secret, qui n'aimait guère se livrer. André Gide a raconté comment ce n'est qu'à l'extrême fm de sa vie que son oncle lui a indiqué une erreur qu'il avait commise en décrivant sa famille dans Si le grain ne meurt1. Et, de toute évidence, Charles Gide n'appréciait que très modérément l'insistance de Daudé-Bancel à se présenter comme son biographe incontournable. « Celui-ci bat un peu trop monnaie avec moi», indique-t-il dans une lettre de 1927 :.« Il s'est fait une spécialité du professeur Gide et l'exploite par tous les pays, sans y mettre beaucoup de discrétion. Que sera-ce après ma mort »2. Il est peu probable qu'il lui ait. beaucoup facilité la tâche. « Que voulez-vous que je vous donne comme biographie ?», écrivait-t-il à son candidat biographe qui lui demandait des renseignements dès 1912 «Il y a plus de trente ans que nous sommes en relations continues, vous connaissez donc ma vie aussi bien que moi»3. Affirmation fausse sur un point ( ils ne se connaissent alors que depuis 19 ans ) et discutable quant au reste: Daudé, qui est une génération plus jeune, ignore tout de la vie de Gide avant l'âge de 44 ans et, s'il est certainement le mieux placé pour parler de ses activités coopératives il va le suivre de très près dans ce domaine et sera Secrétaire Général de l'Union Coopérative à partir de 1903 puis de la Fédération Nationale des Coopératives de Consommation à partir de 1913 - il ne possède sans doute pas la même compétence pour évoquer les nombreuses autres dimensions de son activité. Même au niveau de l'état civil, des erreurs se sont glissées dans les premières biographies de Charles Gide et certaines se sont transmises jusqu'à nous. Ainsi en est-il du jour de sa naissance, fIXéeparfois au 20 juin 1847 au lieu du 29 juin 18474 (à sa mort, une erreur sera même commise sur sa tombe concernant l'année de sa naissance!) ; ou du lieu de son mariage, que le grand Dictionnaire de biographie française, suivant en cela Daudé, persiste à placer à

-

1. Journal 1889-1939, Paris: Gallimard (La Pléiade), 1948, p. 1101. 2. Françoise Cotton, « Lettres de Charles Gide à Claude Gignoux» in Charles Gide et l'Ecole de Nîmes, Nîmes.: SHPNG, 1995, p. 60. 3. Lettre du 20 décembre 1912, publiée par H. Oesroche inCharles Gide (1847-/932) Trois étapes d'une créativité, Paris: ClEM, 1982" p. 196. 4. De Boyve, Emile, « Charles Gide », Almanach de la coopération française 1898, Paris: Imprimerie nouvelle, p. 37.

14

INTRODUCTION

BordeauxI alors qu'il eut lieu en réalité à Nîmes. En plus des réticences de
Charles Gide lui-même, une des grandes difficultés de toute tentative biographique le concernant est le fait qu'on sait très peu de choses sur lui jusqu'à quarante ans. De plus, la particulière longueur de sa vie 84 ans le fait survivre à tous les gens de sa génération qui auraient pu témoigner de ses années de jeunesse et de jeune adulte. Le biographe ne peut qu'utiliser les quelques éléments qui nous sont parvenus, témoignages familiaux évoqués longtemps après-coup, qui vont constituer la base de la légende gidienne et dont il est évident qu'ils sont partiels, sinon partiaux. A partir de la fm des années 1880, la vie de Charles Gide nous est beaucoup mieux connue. Devenu un personnage relativement important, il est beaucoup plus visible, et l'activité débordante dans laquelle il se lance laisse désormais d'abondantes traces. Trop abondantes, peutêtre. Après la pénurie d'information, e' est l'excès qui complique la tâche. Pouvant difficilement suivre Charles Gide dans toutes ses activités, le candidat biographe a tendance à privilégier celles relevant du domaine qui l'intéresse. L'information factuelle se concentre sur certains aspects de son activité, mais on manque d'une vue générale sur la vie de l'homme. Quant à sa personnalité, elle est encore plus difficile à cerner et elle a suffisamment intrigué ses contemporains pour que plusieurs d'entre eux s'y essayent de son vivant même. Mais il n'est pas sûr qu'ils y aient réussi et Charles Gide qui, au cours de sa longue vie, a eu ainsi le privilège de voir ses contemporains évoquer sa vie et ses oeuvres n'a jamais donné le sentiment d'être frappé par la justesse de leurs analyses2. Bien au contraire. En 1927, par exemple, il commente ainsi les messages flatteurs qu'il reçoit lors du Jubilé que la Coopération française organise à l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire: « A u reste, des nombreux compliments reçus, il n'en est pas beaucoup que je signerais et il en est d'autres qui, à mon avis, ont été omis »3. La mort de Charles Gide aurait dû libérer les vocations biographiques. Délivré du poids de son regard ironique, le biographe pouvait interroger librement ses contemporains et avait en outre à sa disposition l'ensemble de ses archives dont il semble avoir organisé avec le plus grand soin la dévolution au profit du mouvement coopératif. Mais il n'en est rien sorti, si ce n'est la publication dès 1932, d'une bibliographie de ses seuls ouvrages. La Fondation Charles Gide qui avait été envisagée au départ pour exploiter ce fonds et assurer la réédition de certaines de ses oeuvres n'aura finalement pas d'existence réelle, pas plus que la Société des amis de Charles Gide dont il fut également question.

-

-

I. Dictionnaire de Biographiefrançaise., Paris: Letouzey et Ané, 1982, Tome XV, p. 1479. 2. A l'exception d'un article de Jaurès de 1903 «( Economie sociale», La Petite République,24 février 1903)qui l'avait beaucoup i01pressionné dont il avaitdemandé et explicitement qu'il soit joint à une éventuelle réédition de l'ouvrage que cet article commentait. 3. Lettrede 1927,L'Emancipation, mars-juin 1932,p. 68~

INTRODUCTION

15

A quelques exceptions près, ses ouvrages ne seront pas réédités., pas plus que ne paraîtra la sélection d'articles qu'il avait préparés2. Et bien que son souvenir fût pieusement entretenu dans les milieux coopératifs et du protestantisme social, et régulièrement réactivé), son oeuvre glissa progressivement dans l'oubli et ses archives dormirent dans les combles de la Fédération Nationale des Coopératives de Consommation. Lors de la faillite des Coop en 1985, ces archives seront jetées à l' exception d'une petite partie sauvée in-extremiset qui sera ensuite déposée à la Bibliothèque Historique des Economies Sociales4. L'exploitation de ces archives a permis de faire ressortir de précieux éléments et notamment des copies dactylographiées des carnets où Gide notait toutes ses publications (3342 au total, d'après son décompte, de 1869 à 1931 !)5, accompagnées parfois d'un ou deux mots de commentaires et de la mention des sommes perçues à ces occasions: un récapitulatif nous apprend ainsi que de 1869 à 1919, Charles Gide a touché 2 770 ft. pour 639 articles (non compris les comptes-rendus) soit, calcule-t-il, 382 ft. par an et 4 fr. 30 par article. Malheureusement ces copies sont incomplètes nous ne disposons que des liasses correspondant aux années 1869-1894 et 1917-1931 - et leur contenu manque en fait de précision: un certain nombre de publications de Charles Gide n'y figurent pas (nous en avons relevé plus d'une centaine), d'autres qui y

-

-

I.

Les exceptions

concernent

L'Ecole

de Nîmes

(Paris, PUF) et surtout l'Histoire des doctrines économiques, écrit en collaboration avec Charles Rist. Après la mort de Charles Gide, Rist la rééditera régulièrement en actualisant les chapitres qu'il avait écrit, et elle sera encore rééditée en 1959, après la disparition de Rist. 2. Issue principalement de L'Emancipation, la sélection avait été préparée par Jeanne Alexandre et soumise à Charles Gide. Elle figure, avec une introduction de Jeanne Alexandre, dans un dossier conservé à la bibliothèque municipale de Nîmes et qui porte la mention rédigée de la main de Charles Gide: « Miettes d'économie politique ». 3. Par exemple lors du centième anniversaire de sa naissance en 1947, puis du centième anniversaire de son enseignement au Collège de France en 1961. et enfin lors du cinquantième anniversaire de sa mort en 1982. 4. BHESS, 9 Avenue Joffre, 92250 La Garenne Colombes. 5. La première page porte comme titre Petit livre de mes publications appartenant à M Gide avec une mention ( dans ce livre figurent toutes mes publications. Celles qui ont été particulièrement remarquées pour une raison ou pour une autre, sont marquées au crayon bleu ». Il est vraisemblable que ces copies ont été faites par G. Gaussel et G. Bourgin qui notent dans leur « Contribution à la bibliographie des oeuvres de Charles Gide» (REP, 1932 p. 1823 : « sous forme de modestes petits carnets remplis au jour le jour, il a laissé lui même une véritable bibliographie de ses oeuvres» et qui précisent qu'ils ont « dû reculer, à la réflexion, devant la publication de ces carnets» faute d'avoir le temps de vérifier et de rectifier .Ies références. Gaussel et Bourgin se .limiteront, dans l'article précité, à la publication d'une bibUographie des ouvrages de Charles Gide (p. 1826-1837) Au lendemain de la seconde guerre mondiale, Igor Prieur publiera dans sa Thèse une bibliographie des articles de Charles Gide (op. ci. 1947, tome 2, p. 245-293, reproduite dans Archives de Sciences Sociales de la Coopération et du développement.. juillet-septembre 1982 p. 116-140): bien qu'il dise l'avoir collationné à partir « d'une partie de ses "Carnets" et par recoupements ) (p. 244), il est clair qu'elle reproduit fidèlement erreurs incluses -la dactylographie des « Carnets» qui nous sont parvenus.

- édition

du centenaire,

réédité en 1947

-

-

16

INTRODUCTION

figurent n'existent pas, les datations sont imprécises et les titres des articles voire des revues souvent approximatifs I. Mais telles quelles, elles ont constitué une base précieuse 'pour repérer les milliers d'articles de notre auteur disséminés dans de nombreuses petites revues. Ici encore, Charles Gide, de son vivant, semble s'être plu à brouiller les pistes. Dès 1902, il écrivait à son neveu qui avait rencontré quelqu'un prétendant avoir lu toute son oeuvre que c'était « bien extraordinaire, car ce que j'écris n'est pas facile à découvrir...»2 ; et en 1924, il remercie Jeanne Alexandre qui se propose de préparer une sélection de ses articles, tout en lui indiquant: « mais vous verrez que vous ne pourrez en retrouver qu un petit nombre » J. Les archives déposées à la BHESS nous éclairent sur plusieurs épisodes mal connus de la vie de Charles Gide pendant la Grande Guerre et l'immédiat après-gueITe. L'aimabilité des descendants de Charles Gide'" qui nous ont permis d'explorer ce qui reste de la bibliothèque de leur aïeul dans la propriété familiale des Sourcess et qui nous ont aidé à remonter le cours de I'histoire familiale, nous a donné d'autres ouvertures. Le véritable point noir des archives Gide réside toutefois dans la disparition de sa correspondance, à une très remarquable exception près. La bibliothèque de Nîmes possède en effet un fonds de plus de 200 lettres que Charles Gide a écrit à son ami Claude Gignoux d'une part, et à Jeanne et Michel Alexandre d'autre part. Une assez large sélection de ces lettres a été publiée6. C'est assez pour nous faire regretter la disparition du reste de sa correspondance. Elle devait être immense: nous savons, par une lettre de 1925, qu'il y consacrait
I

I. Gaussel et Bourgin (cf. note précédente) indiquent qu'il remplissait ces carnets tous les jours, Michel Alexandre (<< Charles Gide», Europe, 1932, p. 286) à la fin de chaque mois, les deux cas pennettant d'expliquer l'apparition d'erreurs. 2. Lettre à André Gide du 22 Sept. 1902. 3. Lettre du 5 novo 1924 (Cotton, (F.); Huard, (R.), « Lettres de Charles Gide à Michel et Jeanne Alexandre», Archives de Sciences Sociales, de la Coopération et du développement, n° 63, 1983, p. 97. 4. Deux des quatre petits-enfants de Charles Gide sont encore vivants et ont immédiatement apporté leur soutien au projet d'édition des oeuvres de leur aYeul.Nos remerciements vont tout particulièrement à Monsieur et Madame J. Espinas qui nous ont aimablement accueillis au Domaine des Sources. 5. Charles Gide ne passait aux Sources qu'un mois dans l'année. Il disposait donc à Paris, dans sa résidence habituelle, d'une bibliothèque beaucoup plus importante mais qui a malheureusement été dispersée au moment de la seconde guerre mondiale 6. Dès la mort de Charles Gide, Jeanne et Michel Alexandre avaient publié dans L'Emancipation de mars-juin 1932 (p. 61-68) des extraits de 33 lettres de Gide à Gignoux. Tout récemment, Françoise Cotton a effectué une seconde exploitation de cette correspondance Gignoux (<< Lettres de Charles Gide à Claude Gignoux» in Charles Gide et l'Ecole de Nîmes, Nîmes: SHPNG, 1995, p. 55-65). Elle avait déjà, en 1983, effectué avec Raymond Huard une édition critique de 28 lettres de Gide à Michel et Jeanne Alexandre (art. ci., 1983, p. 81-113).

INTRODUCTION

17

presque toutes ses matinéesl, et guère plus d'une lettre par mois adressée à Claude Gignoux nous est parvenue alors qu'il a indiqué avoir écrit à ce seul correspondant régulièrement deux à trois fois par mois pendant 20 ans2. A l'exception de ce fonds de la bibliothèque de Nîmes, bien peu de lettres sont connues - 150 peut-être - et la plupart d'entre elles proviennentdes archives des correspondants de Gide. A défaut d'un miracle qui ferait réapparaître les archives personnelles de Gide, c'est certainement par ce biais que l'on pourrait retrouver une partie de sa correspondance et nous espérons bien que le bruit fait autour de cette édition suscitera quelques découvertes. Elles seraient nécessaires pour éclairer les débuts de notre auteur, et d'autant plus nécessaires que la correspondance dont nous disposons et à travers laquelle nous avons évidemment tendance à percevoir Charles Gide est la correspondance d'un homme âgé - en 1920, il a déjà 73 ans - auquel la guerre a été cruelle; elle n'est sans doute pas complètement représentative de ce qu'il pensait et écrivait auparavant. Ici encore, le Charles Gide de la jeunesse et de l'âge adulte nous échappe et se laisse difficilement deviner dans l'ombre portée du vieil homme3. La préparation de cette édition des oeuvres de Charles Gide a déjà fait apparaître nombre d'éléments nouveaux, et d'autres surgiront certainement encore des travaux qui se poursuivent. Le biographe voudrait pouvoir attendre et souhaiterait n'avoir à publier le résultat de ses recherches que le plus tard possible, avec le dernier volume. Le lecteur, lui, a d'autres priorités et veut disposer dès le premier volume d'un guide lui permettant de se repérer dans une vie aussi longue et une oeuvre aussi foisonnante. Le lecteur a raison, bien sûr, et nous allons maintenant restituer pour lui ce que l'on sait et ce que l'on peut deviner de la vie de Charles Gide.

1. Cotton, F., « Les lettres de Charles Gide à Claude Gignoux», in « Charles Gide et l'Ecole de Nîmes », op. ci., 1995, p. 64. 2. L'Emancipation, mai 1931, p. 66 3. La quarantaine de lettres de la période 1880-1915 figurant dans les archives d'André Gide et non publiées pour la plupart sont pratiquement tout ce que nous avons de sa correspondance d'adulte.

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-

Chapitre premier

RACINES

« Mais partout on voit que l'individu est, dans une large mesure, le produit
de ses prédécesseurs »1

Selon la légende, au premier siècle de l'ère chrétienne, un ermite nommé Egidius vivait dans une grotte aux environs d'Uzès et, raconte Charles Gide, « bien qu'i! paraisse bizarre qu'un ermite eût une postérité, certains ont prétendu que c'était de lui que venait les Gide »2. Ceci en plaisantant, bien sûr, car Charles et André Gide avaient fait dès les années 1890 des recherches sur l'origine de leur famille et ils savaient que son origine était italienne et pouvait être retracée seulement jusqu'au XVlème siècle. C'est en effet dans un document de 1598 que l'on voit mentionner pour la première fois, dans le petit village de Lussan, situé entre Alès et Uzès, un Jean Gido, minuscule propriétaire qui possède une maison etmoms de deux hectares de terre. Cette superficie ne suffit pas à nourrir une famille et il est vraisemblable que les Gido aient eu une activité dans le commerce et le travail de la laine, cardeurs probablement, comme

beaucoup de ces descendantsd'immigrés italiens - parmi lesquels le patronyme
Guido était courant - que le Roi René d'Anjou .avait fait venir au XVème siècle du Piémont pour repeupler ses terres de Provence, et qui avaient progressivement fait mouvement vers l'ouesr. Les Gido - do!)t le nom sera bientôt francisé en Gide et qui sont prénommés à chaque génération Etienne ou Théophile quand ce n'est pas Etienne-Théophile - arrondissent progressivement leur bien tout en gardant une activité qui toumeautour du commerce de la laine

1. Charles Gide, La Solidarité, Paris: PlJF, 1932, p. 94. 2. Lettre du 9 mai 1927, L'Emancipation, mars-juin 1932, p. 68. 3. Nous tentons ici une synthèse de différentes généalogies qui ont été écrites sur la famille Gide, et qui ne sont pas parfaitement cohérentes.

20

CHAPITRE I

puis, plus tard, de la soie et on les trouve plusieurs fois mentionnés dans les registres comme négociants...facturiers* Au XVIèmeo siècle, avec tout le pays lussanais, ils adhèrent à la Réforme et vont désormais jouer un rôle notable dans la communauté protestante. Ils lui fournissent des diacres, des donateurs et des trésoriers dans les temps de tolérance. Ils vont lui fournir des résistants opiniâtres dans les temps de persécution. La révocation de l'Edit de Nantes provoque la guerre des Camisards et une ancienne bible de la famille Gide consigne sur sa page de garde l'histoire de cet ancêtre qui alla aux galères prendre la place de son père, surpris par les Dragons du Roi une bible à la main. La révolte des Camisards écrasée, les protestants cévenols n'ont qu'une alternative: se soumettre - au moins en apparence - ou émigrer. Théophile Gide II émigre: il quitte la maison avec sa femme et son fils Théophile III âgé de dix ans, s'installe d'abord à Magdebourg où il crée un commerce de tissus. Son fils y épousera une uzétienne, émigrée comme lui. Puis toute la famille part à Berlin où le roi de Prusse lui accorde privilège; elle y fera fortune dans le négoce de la soie, rétablissant alors officiellement le contact avec Etienne II, le cadet, resté à Uzèsl. Celui-ci s'est soumis - en apparence: il a épousé en 1715 devant le curé, Marie Rey, fille d'un personnage important de Lussan, le propriétaire de l'aubergerelais. Ils vont avoir sept enfants, dont la plupart vont se montrer bien mauvais catholiques. Etienne III, un des aînés, part en 1742 à Berlin rejoindre son oncle et son cousin. IY1ais ne supportera pas le pays et rentrera en France, à Paris, où il il deviendra une sorte d'intendant dans la maison d'un de ses oncles maternels favorable aux réformés. L'oncle de Berlin presse alors son frère d'envoyer un autre de ses enfants. Celui qui est pressenti, Jean, n'a pas vraiment envie de partir. Ce sera finalement sa soeur Anne qui partira, contre l'avis de son père: elle veut pouvoir se marier mais ne veut pas d'un mariage catholique; son père, de son côté, ne veut pas d'un mariage « au désert »2. Elle partira seule et atteindra Berlin à l'issue d'un voyage aventureux. Bien que les destinations véritables de tous ces départs aient été soigneusement dissimulées, Etienne Gide II est dénoncé comme protestant, convoqué par l'Intendant du Roi, menacé et, malgré de puissantes interventions à la cour (l'ambassadeur de Prusse fera une démarche en sa faveur à Versailles) condamné à une amende et à loger dans sa maison les cavaliers de la sénéchaussée royale - version à peine plus douce des dragonnades des années précédentes. Les Gide ne céderont point et, les temps changeant, la persécution s'arrêtera. Anne, cédant aux remontrances de son père, reviendra à Uzès mais pour finalement repartir avec son autorisation en Suisse où elle pourra se marier
1. Théophile Gide (II) n'aura pas d'autre enfant et son fils Théophile (III) n'en aura pas non plus: cette branche de la famille s'éteindra donc. 2. Seul le mariage catholique était autorisé. Les. protestants pouvaient être mariés clandestinement (<< désert») par un pasteur mais ces unions n'avaient aucun effet civil au et les enfants, étant illégitimes, ne pouvaient hériter.

-

RACINES

21

et où elle fera souche. Un autre des ses frères, Théophile (IV), graveur, va

également émigrer en Suisse et sera reçu citoyen de Genève en 1731 Etienne
s

(III) reviendra également à Uzès au moment de la Régence mais repartira lui aussi s'établir à Genève où on le trouvera ingénieur horloger en 1773. Xavier, le quatrième frère, ira se marier à Toumay, dans les Hautes-Pyrénées, et sera à l'origine d'une branche lorraine de la famille Gide qui essaimera plus tard également en Normandie. La révocation de l'Edit de Nantes a ainsi dispersé les Gide sur un vaste territoire. La branche méridionale va continuer pour sa part son ascension sociale. Jean, l'aîné, qui avait refusé de partir à Berlin, épousera en 1749 à Lussan une dénommée Marie Guiraud appartenant à une famille de notaires locaux. Enregistré comme marchand, Jean aura deux fils, Joseph Etienne Théophile (V) né en 1750 et Jean-Pierre, né en 1754. Joseph Etienne Théophile (V) sera envoyé à Montpellier faire des études de droit.. nouvelle marque d'ascension sociale et occasion de s'initier aux Lumières. En 1773, son père lui achète une charge de notaire royal. La famille Gide s'installe alors à Uzès. Théophile (V) devient Procureur du Sénéchal, avocat et notaire. Il épouse en 1776 Marie Verdier, fille d'un tanneur. Le mariage est un mariage protestant officiel, que la loi tolère depuis peu: les époux reconnaissent cependant à cette occasion un fils âgé de six mois, Jean Joseph Etienne Théophile (V), ce qui signifie vraisemblablement qu'ils s'étaient préalablement mariés « au désert». L'époque est désormais à la tolérance. Les Gide font maintenant partie de cette bourgeoisie éclairée qui peut aspirer à la noblesse de robe et qui anime les salons de province par où s'infiltrent les idées nouvelles. La Révolution y est accueillie très favorablement. Théophile (IV), le père, rédige les cahiers de doléances de Lussan et Théophile (V), le fils, participe à la rédaction de ceux d'Uzès. Il est ensuite délégué à Nîmes, avec sept de ses concitoyens, pour les y présenter. L'assemblée de Nîmes charge le fils d'un pasteur longtemps proscrit, Rabaut Saint Etienne, d'effectuer la synthèse des cahiers de doléances de toutes les communes environnantes, et désigne Gide comme secrétaire. Dans un premier temps, la radicalisation de la révolution n'est pas pour déplaire à celui-ci et lorsque la Constituante met en place la nouvelle organisation territoriale, il est nommé Secrétaire du Directoire du district d'Uzès. A ce poste, il prend de nombreuses initiatives, s'occupant des victimes du terrible hiver 1788-1789, organisant des ateliers de charité, donnant du travail aux chômeurs, s'efforçant de prévenir les troubles, d'empêcher ies agissements des contre-révolutionnaires et l'action des groupes armés royalistes. La situation dans la région est délicate et les guerres de religion tendent à reprendre: les villages protestants sont spontanément révolutionnaires et républicains, les villages catholiques - heurtés par la constitution civile du clergé... deviennent rapidement contre-révolutionnaires et royalistes. A plusieurs reprises, Gide doit payer de sa personne, notamment dans la période difficile du 12 au 22 tëvrier

22

CHAPITRE I

1791 où le Directoire de Nîmes doit contrer une offensive de troupes royalistes et, après la dissolution de celles-ci, faire face aux émeutes paysannes et aux pillages des troupes débandées 1.La situation nouvelle n'a d'ailleurs pas que des inconvénients: la vente des biens nationaux permet aussi à Gide de réaliser quelques bonnes affaires. La proclamation de la République amène le Directoire de Nîmes à se dissoudre. Celui d'Uzès fait allégeance à la République et envoie à la Convention un texte de soutien rédigé par Gide dans un style si grandiloquent et si ampoulé que l'intention satirique est plus que vraisemblable. D'ailleurs, l'exécution du Roi et le règne de la Montagne vont bientôt faire basculer Gide dans l'opposition ouverte. La ville de Nîmes se dote d'un Comité de salut public départemental, dont Gide est nommé secrétaire, et qui prend position avec les fédéralistes contre la Convention désormais sous la coupe de Robespierre. De janvier à juillet 1793, le Comité tient bon malgré de profondes divisions internes - contre-révolutionnaireset royalistes reviennent en force et développent un mouvement anti-protestant - mais la victoire de Robespierre à Paris et l'annonce de l'arrivée d'un représentant en mission, Borie, venu installer le régime de la terreur, amènent l'assemblée à se dissoudre. Après avoir participé à la dernière réunion du Comité le 15 juillet, Théophile Gide quitte subrepticement Nîmes et disparaît: un mandat d'arrêt sera lancé contre lui et, le 18 janvier 1794, il sera officiellement inscrit sur la liste des émigrés. En fait, retrouvant les réflexes de ses ancêtres camisards, il est allé se cacher avec son frère Jean-Pierre dans une grotte des Concluses, près de Lussan. Durant quatorze mois, il restera là, ravitaillé de loin en loin par sa famille et des amis, protégé par le silence des paysans et échappant à des recherches menées sans grande conviction. Ses biens seront saisis, sa femme et son fils envoyés, sur dénonciation, en prison. La chute de Robespierre va éviter le pire, mais il lui faudra encore attendre septembre 1794 que ses amis fassent reconnaître qu'il n'a jamais quitté la France et le fassent rayer de la liste des émigrés, pour qu'il puisse réapparaître. Il reprend alors ses activités, est nommé en 1796 président du Directoire du département du Gard et achète cette même année un bien d'émigré, le château de Fan, dans son village natal, Lussan. Une brillante carrière s'ouvre devant lui. Le Consulat va le nommer Président du tribunal civil d'Uzès puis, en 1812, il sera nommé Conseiller à la Cour d'appel de Nîmes, où il mourra en 18322. La vie de son frère Jean-Pierre Gide sera moins exaltante. Resté auprès de son père pour s'occuper du commerce et des terres, il se mariera une première fois en 1778 puis épousera en 1791, Anne Pagès à Uzès. De cette union naîtra, le 8 avril 1800, Paul Tancrède Gide le père de Charles et le grand-père d'André.

-

1. Gide rédigera un récit de ces événements, imprimé à Nîmes et publié par le Directoire du District d'Uzès, dont un exemplaire existe au Musée d'Uzès. 2. Son fils Jean-Joseph Théophile sera aussi notaire et prendra sa succession à Uzès et son petit-fils Pierre Jean Théophile Edouard sera également notaire.

RACINES

23

Jean-Pierre Gide traversera la révolution sans trop de problèmes, sinon sans quelques émotions. Officier d'état-civil, il est élu en janvier 1793 Conseiller général. Sa parenté avec Théophile suffisant à le situer dans la mouvance fédéraliste, il craint d'être traité comme suspect par le représentant Borie et choisit donc de se cacher quelque temps avec son frère dans la grotte des Concluses. Tancrède Gide, son fils, sera également notaire et passera toute sa vie à Uzès. Juge de paix de 1830 à 1867, il présidera le Tribunal civil d'Uzès pendant 29 ans, jusqu'à sa mort en 1869. «...Huguenot austère, entier, très grand, très fort, anguleux, scrupuleux à l'extrême, inflexible et poussant la confiance en Dieu jusqu'au sublime» selon)'image qu'en transmet la mère d'André Gide à celui-ci 1.Image toutefois peut-être un peu excessive, si l'on en croit les rapports rédigés par ses supérieurs que Charles Gide exhumera et où il lui est fait reproche « de sa lenteur, d'une faiblesse qui tient à l'extrême douceur de son caractère» et où il est indiqué en conclusion qu'il «serait beaucoup mieux placé comme conseiller à la Cour où il apporterait l'exemple d'une vie grave et austère et la considération qui s'attache aux intentions droites et à l'amour du bien »2.

1. Gide (A), Si le grain ne meurt, Paris: Gallimard, 1995, p. 40. 2. Note manuscrite de Charles Gide non datée.

Chapitre deux

1847-1870:

FORMATION

Tancrède Gide avait épousé en 1831 Clémence Granier (1802-1894) issue, elle aussi, d'une famille protestante fort rigide comptant de nombreux pasteurs dans ses rangs. Le protestantisme français se divise alors entre libéraux et orthodoxes et la famille Gide est fermement orthodoxe, avec ce que cela implique d'austérité et d'étroitesse d'esprit supplémentaire mais aussi, et comme il est fréquent, , avec une sensibilité « sociale» plus marquée que chez les libéraux. Le couple aura cinq enfants, aussitôt placés en nourrice dans la campagne environnante, selon une pratique courante à l'époque. Ils ne bénéficieront peut-être pas de tous les soins souhaitables - d'autant plus que, aux dires d'André, le Président Gide avait plus confiance dans la Bible que dans la médecine et les médecins: trois enfants mourront en bas âge, deux seulement survivront, (Jean Guillaume) Paul, l'aîné, et (Paul Henri) Charles, le cadet, né le 29juin 1847.

ENFANCE Charles passa donc éloigné de ses parents les trois premières années de sa vie et eut comme languematemelle la version locale du provençal. Lorsqu' il réintégra le domicile familial, ses parents «franchissaient tous les deux le cap de la cinquantaine et, comme il arrive souvent à cet âge, étaient disposés à voir les

côtés graves de la vie », élégante périphrasede Mlle LavondèsI qui suggère que
l'ambiance devait singulièrement manquer de gaieté.
Paul, le frère aîné - et futur père d' André Gide

- était

de quinze

ans plus

âgé et ne pouvait donc servir de compagnon. Il travaillait d'ailleurs dans ces années à domicile, et avec la seule aide de son père, à des études de Droit pour lesquelles il était inscrit à la Faculté d' Aix en Provence et qu'il réussit très
1. « Charles Gide », op. ci. 1953, p. 25.

26

CI-IAPITRE II : 1847 -1870

brillamment malgré cette préparation peu conventionnelle. Surmontant les réticences de son père, il obtient ensuite l'autorisation d'aller présenter, à Paris, le concours d'agrégation des Facultés de Droit que l'on venait juste de créer. Il fut, à la surprise générale, immédiatement admissible et très bien classé à l'écrit, mais son absence à peu près totale de formation oratoire le fit échouer à l'oral. Il rentra donc à Uzès où son père organisa, trois fois par semaine, des leçons d'agrégation en famine auxquelles assistait, stupéfait, le petitCharles~Deux ans plus tard, il repassa le concours et fut reçu premier, commençant ainsi une brillante carrière de Professeur de Droit qui le conduisit rapidement à Paris. Surnommé par ses collègues « Vir probus », très apprécié des ses étudiants, il fut l'un des premiers à introduire la démarche historique et comparatiste dans l'étude du Droit et commença la publication d'une oeuvre importante qu'une mort prématurée, à la suite d'une tuberculose intestinale, devait interrompre en 1880. Le départ de Paul dut encore ralentir la vie de la maison. Il semble que l'événement le plus passionnant qu'elle connaissait était constitué par les visites d'un ami de son père, J. Auzébit, juge au tribunal d'lJzès. Celui-ci venait souvent le soir après le dîner et, doué paraît-il d'une jolie voix, faisait, au salon, lecture de quelque article du journal Les Débats que les deux hommes commentaient ensuite gravement. Témoin muet de la scène, longtemps trop jeune pour y comprendre quoi que ce soit, le jeune Charles écoutait, ravi 1.
L'empreinte de son père

- qu'il

va perdre alors qu'il n'a que 22 ans

-

sera profonde. Et s'il demeura envers sa mère, qui vécut beaucoup plus longtemps, un fils dévoué et attentionné, il n'eut manifestement pas avec elle les rapports qu'il eut avec son père. En 1894, il prévient son neveu André du décès de sa grand-mère et lui écrit: «fflême pour ses deux fils, on ne peut pas dire qu'elle leur ait beaucoup servi ni au point de vue intellectuel, ni au point de vue moral, ni même au point de vue physique,. aux deux premiers points de vue c'est ton grand-père seul qui nous a fait ce que nous sommes, et quant au dernier c'est la providence qui s'en est chargé. Mais pourtant elle n'a pas eu dans toute cette vie une autre pensée que pour nous - pour moi peut-être plus encore parce que j'ai été l'enfant de sa vieillesse - et en somme je ne peux pas en dire autant de moi pour elle - et à ce dernier moment c'est une pensée bien amère. Mon Dieu! que de petites joies j'aurais pu lui procurer et que je Il 'ai pas fait! »

1. Charnisay (Baronne. de), art. ci. 1932, p. 64.

FORMATION

27

EDUCATION
L'ECOLE

Dans ces conditions, l'école ne pouvait que constituer une ouverture appréciée. Charles Gide a écrit vers la fm de sa vie des très vivants « Souvenirs d'école et de Collège», qui laissent toutefois songeur sur ce que pouvait être l'enseignement à cette époque en province. L'école primaire était appelée « enseignement mutuel» car le principe était de faire appel aux plus doués parmi les grands élèves pour apprendre aux plus petits à lire, réciter et former les lettres. La Bible était souvent utilisée dans cette école peuplée principalement de protestants, et Charles Gide signale que lorsqu'il fut à son tour élevé à la dignité de « moniteur», il choisissait ses textes de préférence dans l'Apocalypse, séduit par le caractère mystérieux du texte et par l'étrangeté des mots qu'on y trouvait Si cette école ne semble pas lui avoir laissé de trop mauvais souvenirs, il n'en va pas de même du Collège d'Uzès. «Qu'apprenions nous dans ce collège? Uniquement le latin, le français et le grec; en outre un peu d'histoire et moins encore de géographie. f...] Comme méthode d'éducation, nous ne connaissions que la récitation et les devoirs écrits; f...] et j'en étais arrivé à pouvoir réciter pendant des heures de suite des dizaines et des dizaines de pages sans que le professeur pût me marquer d'autres fautes que quelques demi-fautes pour hésitations» Bien qu'il s'y soit bien adapté il était parmi les meilleurs Charles Gide ne semble guère avoir apprécié ce système « qui paraîtrait aux collégiens d'aujourd'hui la plus stupide des corvées». Et s'il reconnaît lui devoir l'acquis d'une prodigieuse capacité de mémorisation, il souligne également qu'il lui a laissé d' «énormes lacunes» ; «J'ai toujours déploré de n'avoir appris les mathématiques et je n 'ai pu réparer que très tardivement et bien insuffisamment mon ignorance des langues étrangères ». Cette dernière affIrmation est d'ailleurs assez caractéristique de sa tendance à sous-évaluer ses capacités car il sut rapidement lire l'anglais, l'espagnol, l'italien bien qu'il ne les parlât pas. Il avait par exemple appris l'espagnol dans sa jeunesse en lisant le Quichotte, un ouvrage qu'il connaissait presque par coeur et dont il dira à la fin de sa vie qu'il le relisait pratiquement chaque année1. Ce qui semble aussi l'avoir profondément marqué, en lui laissant un « souvenir horrifiant», c'est la violence qui sévissait dans ce collège d'Uzès, bagarres des enfants entre eux, corrections qu'administraient les professeurs aux élèves sans compter les coups que les élèves rendaient aux professeurs et la sortie du collège où « généralement f...], j'étais reconduit chez moi à coups de

-

-

1. L'Emancipation, mars...juin 1932, p. 77.

28

CHAPITREII : 1847.1870

pieds ou à coups de pierre par des camarades turbulents qui profitaient de ma timidité nature/le dont je n'ai jamais pu me délivrer, même à l'âge le plus avancé». Il n'est pas interdit de voir là une des origines du refus qu'il marquera toute sa vie envers toute forme de violence. Le tableau ne doit toutefois pas être noirci à l'excès. Charles Gide ne s'est jamais plaint et a toujours au contraire manifesté de la nostalgie pour sa jeunesse uzétienne. Il faut dire que sa vie, hors du collège et de la maison familiale, avait heureusement des aspects plus aimables.

« J'AI PASSIONNEMENT

AIME CETTE PETITE VILLE »1

Dans la petite ville d'Uzès, la famille Gide faisait partie des notabilités et le fils du Président Gide était souvent invité dans des familles alliées ou amies. Là, il pouvait enfin trouver des jeunes gens de son âge et mener une vie Inoins recluse. Sa biographe, Mlle Lavondès, évoque d'homériques parties de boules et surtout d'innombrables ballades. Aussi souvent qu'il le pouvait, en effet, il s'efforçait d'entraîner amis, cousins et cousines dans des promenades, et l'un de ses plus grands plaisirs consistait à effectuer de longues randonnées dans la campagne environnante. Le goût de la nature lui est ainsi venu très jeune et ne l'a plus quitté. Un de ses plus chers souvenirs d'enfance se rapporte aux sorties lors desquelles sa mère l'emmenait dans un jardin en dehors de la ville: là, il se promenait, s'imaginant perdu en un pays désert2. Plus tard, il prit l'habitude de parcourir le pays uzétien. Il a laissé de belles descriptions et d'intéressants croquis de ces paysages méditerranéens qui évoquaient pour lui la Grèce classique et qu'il s'étonnera plus tard de trouver si semblables à ceux de la Palestine biblique3. Toute sa vie, il sera un grand marcheur et amateur de montagne. Membre fondateur et vice-président à Bordeaux de la Section du Sud-Ouest du Club Alpin Français en 1876, il tente à cette époque, sans succès, d'organiser des
randonnées

CAF, décrit dans son Bulletin les gorges du Tarn et de l' Ardèche5 - regrettant au
des routes

pour les jeunes

dans les Pyrénées4

- fait

des conférences

pour le

passage que l'on veuille y construire systématiquement

-et, peu après

son arrivée à Montpellier, sera désigné président de la section du Midi du CAF qui y avait été créée en 1879. Ses nombreux voyages en Suisse sont autant
1. Charles Gide, « Souvenir d'un uzétien », Cigale uzégeoise, mars 1926, p. 28. 2. Charnisay (Barone de), «Charles Gide Souvenirs», Cigale uzégeoise, 1932, p. 64. 3 « Une promenade à Béthanie », Christ et France, 1er juin 1925. 4. « Projets de caravane scolaire », Bulletin du C.A.F. du Sud-Ouest, n° 1, 1878, p. 17. 5. «Une journée sur l'Ardèche », Bulletin du CAF du Sud-Ouelll, nOI, 1878~p. 54-56; « Une excursion dans les gorges du Tarn », Bulletin du CAF du Sud-Ouest, n° 3, 1878, p. 6~IO.

-

FORMA TI ON

29

d'occasions de randonnées et de courses; à plus de cinquante ans, il entraîne sa fille, son fils Paul et son neveu André dans des courses de glacier et, à près de 80 ans, il recommande encore à un de ses correspondants de passage en Suisse « l'admirable course de Sixt à Chamonix par le col d'Anterne et du Brévent - a faire à mulet car à pied elle est longue »1. On le verra également, au début du siècle, protester contre les constructions qui défigurent (déjà !) les côtes bretonnes ou la perspective des remparts d'Aigues-Mortes, et demander une loi de protection efficace des sites2. Puis il y a la ville d'Uzès, dont il se souviendra avec émotionJ, et ce « tour de ville» que, jeune homme, il parcourait inlassablement avec des amis, discutant et refaisant le monde4 avant de terminer au Café. C'est là qu'il se lieraau grand déplaisir de sa famille - avec un étrange personnage, Auguste Fabre, fils d'un pasteur acquis aux idées de Fourier, devenu lui-même fouriériste, libre penseur, républicain et socialisant. Alors patron d'une petite filature de soie à Uzès, plus âgé que Charles Gide, c'est lui qui va l'initier aux doctrines de Charles Fouriers, « ce fou génial», « mon premier maître» dira-t-il. Auguste Fabre, prévoyant l'avenir des filatures cévenoles, liquidera sa petite entreprise en 1872 et créera à Nîmes un petit atelier de mécanisme agricole. Nous le retrouverons plus tard, dans les années 1885, parmi les fondateurs de L'Ecole de Nîmes lorsque Charles Gide reviendra également dans cette ville après un long détour qui le mènera d'abord à Paris, puis à Bordeaux et enfin à Montpellier. « Le collège d'Uzès m'a permis de passer du premier coup mon baccalauréat ès lettres Il est vrai que je fus refusé ignominieusement au baccalauréat ès sciences, mais ce fut en toute justice »6 Afin d'être mieux préparés pour le baccalauréat, la plupart des jeunes uzètiens abandonnaient, après quelques années, le collège d'Uzès pour le lycée de Nîmes. Charles Gide y resta jusqu'au bout, ses parents répugnant manifestement - pour le cadet comme pour l'aîné - à voir leurs enfants s'éloigner pour leurs études. Il fut reçu facilement à son baccalauréat es lettres, ce dont il crédite l'enseignement classique de son collège, mais échoua au baccalauréat ès sciences qu'il tint pourtant à passer, contre l'avis, semble-t-il, de son père. Compte tenu de l'absence complète d'enseignement scientifique dans le collège,
1. Daudé-Bancel (A.), « Les derniers jours de Charles Gide », Le coopérateur suisse, 23 mars 1932. 2. « Certains aspects haïssables de la propriété », L'Emancipation, sept. 1908, p. 129131; « Le scandale d'Aigues*l\1ortes », L'Emanci!Jation, sept. 1913, p. 141-143. 3 Charles Gide, « Souvenir d'un uzétien », art. ci. 1926, p. 27-28. 4. « Souvenirs du tour de ville », Cigale uzégeoise, sept. 1931, p. 178-179. 5. « L'ami Fabre», L 'Enlancipation,janvier 1923, p. 3. Auguste Fabre est né en 1833. 6 « Souvenirs d'école et de Collège », Cigale uzégeoise, novembre 1926, p. 41.

30

CHAPITREII: 1847.]870

ce résultat n'est guère surprenant mais il interdit à Charles Gide d'envisager une carrière autre que littéraire, qui aurait sans doute eu sa préférence. Le dessin le tentait et les sciences naturelles le passionnaient. André Gide se rappellera avoir entendu dire que ses premiers désirs l'avaient porté vers l'astronomie et se souviendra des mystérieuses cultures de cristaux auxquelles il se livrait, et que devenu professeur d'économie, il continuera longtemps à pratiquer1.
«DE MES ETUDES A LA FACULTE DE DROIT
CONSERVE UN SOUVENIR ODIEUX »2

[.u] JE

DOIS AVOUER QUE J'AI

Quels qu'aient été ses goûts, il n'eut certainement guère le choix. La tradition familiale, l'exemple de son père et de son frère pointaient vers le droit et il fut donc décidé qu'il irait faire son droit à la Faculté de Paris, où précisément enseignait Paul Gide. On aurait pu penser que celui-ci suffirait pour faciliter son installation et l'aider dans son travail, mais ses parents décidèrent de ne pas le laisser partir seul et sa mère. déjà âgée. l'accompagna à Paris et s'y installa avec lui à partir de 1866 - fait qui parut assez extravagant à la société uzètienne. En plus du désir d'aider son fils, il y avait certainement le souci de surveiller ses études et de s'assurer qu'il ne s'égarerait pas dans des voies de traverse. Soucis qui n'étaient peut-être pas complètement dénués de fondement quand on sait le peu de goût de Charles Gide pour les études de Droit et si l'on en croit Daudé-Bancel pour qui il « passa plus de temps à la Sorbonne ou au Collège de France et plus encore dans les ateliers de dessin d'Allongé et de Lolanne qu'à l'Ecole de Droit »3. Les conférences dont il se souviendra d'ailleurs plus tard ne seront pas celles de la Faculté de Droit, mais celles des libéraux républicains, comme Laboulaye, Saint Marc Girardin, Prévost-Paradol, qui égratignaient l'Empire finissant4. Et il dira avoir pris connaissance pour la première fois de I'histoire des « équitables prionniers de Rochdale» vers 1867, dans un article d'Elie Reclus publié «dans un vieil almanach ou annuaire, socialiste ou anarchiste »5. L'extrême fm des années 1860 voit aussi notre auteur signer son premier article sur « la fête romaine d'Orange »6. Bombardé « correspondant parisien» du Journal d'Uzès, il y publie l'année suivante trois autres articles, le premier étant une critique d'une pièce de Labiche Jouée a.u
1. Gide (A.), Si le grain ne meurt, op. ci. 1995, p. 39-40. Quinze ans plus tard, DaudéBancel sera lui aussi frappé par cette passion pour les cristaux. 2. Libres Entretiens, 1907, 7ème Entretien, p. 362. 3. Daudé-Bancel (A.), « Charles Gide », Le coopérateur suisse, 1923, p. 28. 4. «Le dernier cours de M. Charles Gide au Collège de France », L'Emancipation, mai 1930 p. 74. 5. Il s'agit sans doute de la revue L'Association. 6. Journal d' Uzès, 29 août 1869.

FORMA TI ON

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Palais Royal et les deux autres un compte rendu du Salon de 1867. Ces articles révèlent un esprit curieux mais complètement étranger à toute préoccupation économique ou sociale. Le premier article est une description de la première soirée lyrique organisée à l'époque moderne dans le théâtre romain d'Orange en 1869 : et si le programme ne J'enthousiasme manifestement guère, il s'émerveille du « spectacle indescriptible» que prend cette représentation nocturne dès que l'on cesse de s'intéresser à la scène et que l'on prend de la hauteur pour voir l'ensemble du théatre, et il rend parfaitement la magie de l'instant et du lieu, concluant que « ni les enfers de Dante ou de Milton, ni la nuit de Walpurgis de Goethe, ni aucune description d'assemblée du sabbat, ne peuvent donner une idée de l'aspect grandiose et surnaturel que présentait le vieux théâtre d'Orange, vu du haut de la montagne dans la nuit du 21 août ». De la pièce de Labiche (<< plus heureux des trois ») qu'il voit l'année suivante à Le Paris, il dit qu'elle inverse le schéma traditionnel de la comédie française depuis Molière qui fait rire des maris au profit des amants et qu'il y a là une idée neuve et de plus morale1. Et ses deux articles sur le Salon de 1870 révèlent finalement moins ses goûts picturaux qu'une certaine alacrité dans la critique. Dans ces articles il se propose en effet de commenter les oeuvres qu'exposent au Salon les artistes méridionaux et la vision du Midi qui ressort des oeuvres des autres peintres. Le jugement est sans concession: les premiers, d'ailleurs très peu nombreux, n'ont exposé que des oeuvres médiocres, pour les meilleures d'entre elles: et il en est d'autres dont il dit qu'il a eu beaucoup de mal à les trouver mais qu'il préfère finalement faire comme s'il ne les avait pas vues; et les seconds présentent une image parfaitement stéréotypée du MidF. Ces diverses activités n'empêchent d'ailleurs pas Charles Gide de suivre avec succès, sinon avec enthousiasme, la voie familiale. Servi par sa prodigieuse mémoire, il passe sans difficulté ses examens de Droit mais dès que la période des cours est terminée, revient avec sa mère à Uzès où il renoue avec ses amis, reprend le «tour de ville» et les longues prolnenades pour lesquelles il ne manque jamais d'emmener ses carnets de croquis. Sa famille a conservé un certain nombre de ses dessins d'alors, paysages au fusain plutôt sombres, sans personnages, mais d'une belle facture et qui dénotent d'indiscutables dons artistiques3. Un document manuscrit conservé dans la famille mentionne 44 dessins donnés de 1870 à 1879. Cette production artistique semble s'arrêter dans

-

1. «Le plus heureux des trois (pièce nouvelle au Palais-Royal)), Journal d'Uzès, 6 février 1870. 2. « Salon de 1870», Journal d '[!zè:,',5 juin et 10 juillet 1870. Dans les carnets de publication de Charles Gide, ces deux articles sont qualifiés de « mauvais» et le premier d'entre eux porte en outre la mention « désagréments», sans doute à cause des remous provoqués dans la petite société uzégeoise par les jugements tranchés de l'auteur. 3. Trois de ces fusains sont reproduits à latin de ce volume dans la partie iconographique

32

CHAPITRE

II : 1847 ...1870

les années 1880,mais un ravissant petit paysage en encre de chine ombrée, daté de 1924, nous est parven.u, qui témoigne que Charles Gide, quarante-cinq ans plus tard, n'avait pas perdu la main et avait là un petit jardin secret qu'il continuait à cultiver épisodiquement et dans la plus grande discrétionl. La guerre de 1870 va interrompre cette vie sans histoire. Bien que nous ayons peu d'informations sur cette partie de sa vie, le déroulement de cette guerre et les sanglants événements de la Comtnune ne vont pas le laisser indifférent.

LA GUERRE DE 1870 ET LA COMMUNE Charles Gide ne fera pas partie de la pretnière vague de mobilisés d'Uzès, qui seront intégrés à l'Armée du Nord et feront réellement campagne, sans jamais d'ailleurs à avoir à se battre. Il sera mobilisé, pour sa 'part, trois mois plus tard, dans le premier bataillon des mobiles de la 3èmelégion, et la guerre commencera pour lui plutôt joyeusement. Au début janvier 1871, la seconde vague de mobilisés est sur le départ et, au milieu d'abondantes libations de punch, il reçoit en leur nom, sur le perron de la Mairie d'Uzès, un drapeau tricolore en soie, brodé par les demoiselles d'Uzès. Il prononce à cette occasion un vibrant discours, concluant que «les plis du drapeau français sont assez grands pour abriter tous les partis »2. Ce fut, dira-t-il plus tard « mon premier discours patriotique et le dernier car ce n'est pas mon genre d'haranguer les foules ». Incorporé à l'armée de la Loire, le premier bataillon de la 3èmelégion arrivera près du front mais ne sera jamais engagé; il sera finalement démobilisé trois mois plus tard, à Bessines dans les Deux-Sèvres. De cette campagne, Charles Gide tirera la matière de six courts articles qu'il enverra au Journal d'Uzès]. Il s'agit beaucoup plus de récits de voyage que de journal de guelTe et souvent l'ironie affleure, par exemple lorsqu'il évoque « la sollicitude touchante de l'autorité supérieure à les mettre en sûreté dès que la situation devient critique,. la modestie et même l'enthousiasme avec lesquels ils acceptent ce rôle un peu effacé» ou qu'il évoque les «goûts belliqueux» de ses compagnons d'armes qui se réveillent juste au tnotnent où la paix est signée et qui les amènent alors à chanter à tue-tête ces « refrains guerriers qui font l'admiration
I. Ce dessin est reproduit dans la partie iconographique. Le petit livre de Miyajima,

Souvenirs sur Charles.Gide {Paris : Sirey~1934) contient également la reproduction de
plusieurs autres encres de Chine réalisées dans les années vingt. 2 « Discours de réception du drapeau », Journal d'Uzès, 8 janvier 1871. 3. «Lettres sur la campagne des mobilisés», Journal dJUzès, 22 et 29 janvier; 5, 12 et 26 février; 5 mars. Reproduits partiellement dans Le (1ourrier du Gard. Notés dans les Carnets « grand succès»,

FORMATION

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des populations ». Le long combat de Charles Gide contre les matamores et les va-t-en guerre commence sans doute là et, l'année suivante, il exprimera dans un article une véritable exaspération envers l'inflation des récits guerriers, recommandant à tous la modestie, « à ceux qui ne se sont jamais battus comme à ceux qui ont toujours été battus». « Or, voici déjà longtemps que les mobiles nous enchantent et s'enchantent eux-mêmes au récit de leurs exploits,. les colonnes du Journal d'Uzès ne suffisent plus à les contenir,. sitôt que l'un afini, l'autre recommence, et chaque jour qui s'écoule est pour eux un glorieux anniversaire. C'est bien le cas de leur appliquer le proverbe: « Battus mais contents» I. Ses sentiments républicains ne font, dès cette époque, aucun doute. En juillet 1871, il publie une « Lettre au Comte de Chambord» affirmant l'impossibilité du rétablissement de la monarchie: « Ce qui est passé est passé. Les peuples ne sauraient remonter la pente des âges. Ils marchent droit devant eux comme un fleuve rapide et puissant dont nulle main ne peut ralentir ni suspendre le cours »2. Mais son attitude envers la Commune, ce « dernier et sinistre tableau» de la guerre de 1870, est moins claire. Nous ne pouvons que la deviner à partir de ce qu'il laisse transparaître dans la lettre qu'il écrit pour le Gard Républicain à propos de l'exécution de Rossel, un jeune communard, nîmois et protestant. Sans aucun doute est-il coupable, écrit-il, mais pour comprendre qu'il avait toutes les circonstances atténuantes et qu'il aurait dû être gracié, il suffit de se reporter « d'un an en arrière, à cette époque trouble et sombre de notre histoire où les défaillances étaient à l'ordre du jour, où la lâcheté des uns provoquait la révolte des autres, où les fautes de tous s'enchaînaient dans une solidarité fatale »3. Charles Gide tirera manifestement des leçons de cette sombre période de notre histoire: dans une lettre à un de ses fils, au début de la grande guerre, il le mettra en garde contre les rumeurs, le bourrage de crâne et la tendance à croire les nouvelles qui vous arrangent, disant qu'il avait bien connu tout cela en 1870, et vu où cela menait.

1. « Lettre », Journal d'Uzès, 14 janvier 1872. Cet article lui vaudra une réplique ironique de celui qui était implicitetuent visé (rnême journal, 21 janvier 1872), et il n'est guère étonnant qu'il soit annoté dans ses carnets de publication « désagréments» 2. Le Gard Républicain, I3 juillet 187I. 3. « L'exécution de Rossel», Le Gard Républicain" 1er déc. 1871. L'interprétation de cet article est d'ailleurs d'autant plus délicate qu'il est noté dans les Carnets « mauvais article »~sans autre précision.

Chapitre trois

1870-1880: L'ENTRÉE DANS LA CARRIÈRE

THESE
La parenthèse de la guerre de 1870 refermée, Charles Gide reprit ses études de Droit, toujours sans conviction mais non sans succès. En 1872, il soutint sa Thèse de Doctorat. Cet ouvrage, « Du droit d'association en matière religieuse» 1, titre où l'on voit poindre déjà un Gide plus familier, présente un historique du statut juridique des associations depuis l'antiquité et rappelle la situation du droit français de l'époque, totalement opposé à reconnaître la personnalité juridique à autre chose qu'aux individus2. Mais il constitue surtout une intéressante contribution au débat sur les relations entre les Eglises et l'Etat, débat qui ne sera tranché qu'avec la loi de séparation en 1905. La position de Charles Gide à ce moment est la suivante: les Eglises sont naturellement et nécessairement des associations et doivent être reconnues comme telles, avec les capacités juridiques nécessaires à leurs activités. D'un autre côté, l'Etat ne peut accepter qu'elles dérogent à la loi commune. D'où le problème principal: «Mais quelle est la limite où finissent les droits du pouvoir civil et où commencent ceux de la religion? Elle est difficile à tracer, et cependant, il importe de la déterminer d'unefaçon exacte car l'expérience a prouvé qu'on ne saurait aller au delà sans violer la liberté religieuse ni rester en deçà sans mettre en péril les intérêts de l'Etat »3.La principale conclusion à laquelle il aboutit vaut d'ailleurs d'être notée, car elle concerne toutes les associations: le
1 Faculté de droit de Paris, Thèse pour le doctorat, Paris: Imp. de E. Donnand, 1872. 2. Ce n'est qu'en 1880 que la majorité parlementaire républicaine fera passer une série de lois sur la liberté de réunion, la liberté de la presse etc. autorisant de facto le développement des associations pour les gens « ordinaires» (en dehors des religieux), associations qui ne trouveront leur statut juridique définitif que plus tard, avec la célèbre loi de 1901 (Cf. Maurice Agulhon, « L'histoire sociale et les associ.ations», La revue de I 'économie sociale, avril ) 988, p. 40). 3. Du droit d'association , op. ci. 1872, p. 5.