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CHARLES GIDE ECRITS 1869-1886

380 pages
Ce premier volume des œuvres de Charles Gide reproduit des textes publiés entre 1869 et 1886. La première partie révèle un jeune homme qui n'a pas encore trouvé sa voie mais qui manifeste déjà une vive curiosité pour des événements marquants. La seconde partie présente de larges extraits de sa thèse de doctorat, soutenue en 1872, du droit d'association en matière religieuse. La troisième partie regroupe les écrits économiques qu'il commence à faire paraître à partir de 1880.
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CHARLES GIDE
ÉCRITS 1869 - 1886

Les œuvres de Charles Gide Collection dirigée par Marc Pénin

Charles Gide 1847-1932. L'esprit critique.
Les œuvres de Charles Gide

- Volume

I (Charles

Gide. Écrits 1869-1886.)

@L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7833-6

LES ŒUVRES DE CHARLES GIDE - VOLUME I

CHARLES GIDE
ÉCRITS 1869

- 1886

Avant-propos

de Madeleine

Rebérioux

Introduction de Maurice Parodi Textes choisis et présentés par Marc Pénin

Comité pour l'édition des œuvres de Charles Gide
Editions L'Harmattan 5-7, rue de I'Ecole-Polytechnique 75005 Paris L'Harmattan Inc. 55, rùc Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

AVANT-PROPOS

par Madeleine Rebérioux Professeur émérite d'histoire à l'université de Paris VIII

Charles Gide a ignoré, superbement, le Parlement, ce temple de la parole. Il n'a pas davantage tenté sa chance à une échelle plus modeste: ni maire ni conseiller municipal. Les voies ouvertes, depuis la Révolution, par le suffrage et le régime représentatif ne l'ont pas tenté alors même que le Midi, sa terre natale, s'affirmait comme une pépinière de talents. Il n'a jamais non plus été appelé comme médiateur, encore bien moins comme conseiller, sur le champ des grèves. Son œuvre immense, largement diffusée pour une part - faut-il rappeler que Les Principes d'économie politique connurent vingt-six éditions de son vivant et furent traduits en une douzaine de langues? - largement méconnue aussi, voire inconnue, c'est ailleurs qu'il faut chercher les sources de sa diversité et, pour une part, de son rayonnement. Dans l'Université, assurément: destinés à des étudiants en droit pour qui il défriche une matière largement nouvelle, ses manuels sont un modèle d'information équitable et de clarté. Mais aussi, très au-delà de ce monde encore étriqué des facultés dont il s'efforce d'élargir I'horizon, dans la mise en correspondance de son écriture avec ce que les Allemands désignent comme le Zeitgeist, l'esprit du temps, au fil de ce long tournant du siècle où se forme pour

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une part ce qu'on appelle aujourd'hui l'exception française. Et enfin dans sa capacité à se confronter, parfois ouvertement, parfois de biais, avec un monstre sacré, le marxisme; une institution dans la République, la Ligue des droits de l'homme; et, pour finir, son plus glorieux contemporain Jean Jaurès. J'aurais pu, je l'avoue volontiers, faire d'autres choix. Ceux-ci me semblent dignes de Gide dès lors que, sur l'essentiel, l'économie politique, tout est dit plus loin par Maurice Parodi, orfèvre en la matière. *
* * Homme de son temps, donc, et sans complexe. En terre politique d'abord.

Marianne est au pouvoir et Charles Gide s'assoit volontiers

-

c'est une image!

-

au pied des fraîches fontaines qui lui sont consacrées. Quoique victorieuse à tous les scrutins depuis 1879, la République sait bien qu'il lui reste à conquérir, au-delà des suffrages, les cœurs et les intelligences. Et ses militants s'en occupent activement sans, pour autant, que le pouvoir rende obligatoire la présence de ses effigiesl. Je ne sais si la «république coopérative» dont Gide passait pour «le rossignol» a bénéficié d'une représentation figurée originale: « la Semeuse », si vite populaire, a suffi peut-être. Mais en faisant à Lyon son entrée en coopération, notre grand homme savait bien qu'il s'agissait d'un terroir disputé. Ce n'était pas un hasard si c'est dans la capitale des Gaules que s'était tenu en 1883 le premier congrès national des sociétés de secours mutuels2. Habilement orchestré par Hyppolite Maze, un député de Seine-et-Oise qui venait officiellement y présenter un projet de loi dont il était l'auteur - ce projet, confronté à d'autres, aboutira en 1898 à la « Charte de la mutualité» -, le congrès marqua une étape importante dans la républicanisation des sociétés de secours mutuels; elles en avaient bien besoin tant la politique notabiliaire du second Empire y avait, depuis la loi de 1852, exercé ses ravages, et si forte y restait la prégnance de l'Église. L'entraide à fondement religieux, incarnée dans la puissante « Émulation chrétienne» de Henri Vermont, fut battue à plate couture par le mutuellisme laïque. L'idéologie républicaine et le désir de s'organiser librement, cher entre tous à Gide, se mirent en ménage au sommet. Un signe important pour celui qui allait devenir un des chantres de l'économie sociale. On peut penser qu'il fut sensible aussi à la ferveur républicaine antiboulangiste qui s'empara à Paris de la jeunesse des écoles en 1888-1889, même si les étudiants - après tout, ils avaient bien raison! - saisirent cette occasion pour protester auprès du président du Conseil, Charles Floquet, contre le matraquage de

1. Cf. M. Agulhon, Marianne au pouvoir. L'imagerie et la symbolique républicaines de 1880 à 1914, Paris, Flammarion, 1989. 2. Cf le numéro spécial de Prévenir consacré en 1984 au colloque qui, un an plus tôt, avait marqué le centenaire de ce « premier congrès» [sous la direction de M. Rebérioux].

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leurs manifestationsl. Le souvenir du 2 décembre restait présent: « Plus jamais ça ! » Les jeunes protestants ont joué un rôle actif dans cette mobilisation de longue haleine: le président du Comité, Léon Marillier, jeune agrégé de philosophie, enseignait à la faculté de théologie protestante. Et il est probable que tous les collègues de Gide, en droit, ne manifestaient pas autant d'ardeur militante. La République donc s'acclimate, même si rien n'est jamais joué. Surtout, en s'acclimatant, sa représentation œcuménique, toujours contestée, s'ef:&ite. Ou, en tout cas, se problématise. Quand on crie «Vive la Sociale », faut-il entendre « Vive la République qui sera sociale» ou « À bas la République sur laquelle les bourgeois ont mis la main» ? Rude question. Aucun doute en tout cas sur un point essentiel: la victoire de Marianne étant acquise ou en voie de l'être, c'est autour de la question sociale qui se dessinent, et pour longtemps, les lignes de rupture de la République numéro trois, la bonne. Faut-il parler de « découverte du social », comme on dit aujourd'hui, voire d'invention du sociaf ? De toute façon les années 1848, là aussi, sont dépassées. Ce n'est ni autour de la misère, ni autour de la charité et du socialisme religieux cher à Lamennais et à Buchez que se déploient les nouveaux discours. Et les espérances placées dans les AOP, les associations ouvrières de production, ne sont plus de mise. La modernité, la centralité du social se situent ailleurs. Elles viennent désormais de la montée en puissance du mouvement ouvrier et des conflits sociaux: « Jeunesse de la grève », tel est le titre donné par Michelle Perrot, pour ces années, à la réédition partielle de sa grande

thèse3, naissance du 1er Mai, fête et manifestation ouvrière4 face au 14 Juillet républicain - ce qui marque une différence plus qu'une opposition -, révélation
des instances ouvrières de lutte toutes neuves: le syndicat, le parti. Tels sont ceux qui troublent la fête. Et pas seulement dans la rue où les « manifestations-pétitions »5 se multiplient, ou dans la presse; pas seulement à Paris, mais en province. Pas seulement devant les tribunaux mieux disposés à condamner les ouvriers qui ont commis quelque acte qualifié de violent que les patrons. L'État républicain luimême est interpellé: le libéralisme officiel peut-il tenir la barre en période de gros 1. Ch. Charle, « Le souvenir du deux décembre, les étudiants et le boulangisme », dans La France démocratique, mélanges offerts à Maurice Agulhon, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998,pp.277-286. 2. Le concept d'invention est fort à la mode. Il sert surtout à évoquer une genèse. Au reste, les deux derniers grands livres sur ce thème l'évitent, opportunément: R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995 ; et L. Mucchielli, La découverte du social, Naissance de la sociologie en France, Paris, La Découverte, 1998. 3. M. Perrot, Les ouvriers en grève, France 1871-1890, Paris-La Haye, Mouton, 1974,
tel est le titre primitif.

4. Cf Fourmies I'Atelier, 1994.

et les premier

mai, sous la direction de M. Rebérioux,

Paris, Ed. de

5.

C'est l'expression employée pour désigner plus particulièrementle 1er Mai par

D. Tartakowsky, Les manifestations de rue en France, 1918-1968, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, et Le pouvoir est dans la rue, Crises politiques et manifestations de rue en France, Paris, Aubier, 1998.

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temps? Plus que réticente devant les enquêtes quand le rôle de l'armée est mis en cause, - la Chambre refuse en 1891 l'enquête parlementaire demandée sur le massacre de Fourmies par les représentants du « quatrième état» - la République éprouve le besoin d'être mieux renseignée sur la dimension ouvrière du social.

L'Office du travail vient au monde en 1891 - et l'économie sociale, un concept à
la polysémie foisonnante, fait à partir de 1889 son entrée dans les Expositions universelles 1, ces lieux voués à la culture des masses. Charles Gide, dans son célèbre rapport, rendra compte, à sa façon, de quelques-unes de ces facettes, après l'expo de 1900. La question du rôle de l'État devient centrale: statisticien avec l'Office du travail, pédagogue à travers les expos, l'État doit-il se faire législateur, en d'autres termes intervenir directement dans l'organisation du travail? On sait qu'Alexandre Millerand, premier ministre socialiste entre juin 1899 et mai 1902, ne parviendra pas à résoudre ce problème: l'État social n'est pas encore pour aujourd'hui. Du moins sa vocation arbitrale, en cas de conflit, a-t-elle émergé - la paix sociale ne peut être maintenue par la seule répression en République2 - et les signaux législatifs se sont-ils multipliés: la loi sur les accidents du travail de 1898 a valeur inaugurale3. La pensée de Gide sur l'État a de quoi se nourrir. Peut-on, dans ces conditions, se satisfaire des limites et du découpage traditionnel des connaissances? L'idée d'une « science sociale» s'avance, ouvertement, au tournant d'un siècle. Science au singulier ou sciences au pluriel? Et qui les assumera? Et comment les faire pénétrer dans l'Université? Autant de questions longuement déclinées depuis quelques décennies. Il n'est pas question ici de les reprendre. Mais de noter que l'observation prioritaire accordée aux faits sociaux conduit au recul non seulement de la confiance exclusive dans l'économie libérale mais de l'extension du déterminisme biologique aux êtres humains. Voici Darwin et Spencer mis en cause. C'est la médiation sociale qui est reine. La religion elle-même n'apparaît que comme l'expression sacralisée de l'être ensemble. Les «mauvais pauvres », les faux pauvres n'ont certes pas disparu de la conscience commune et l'évergétisme continue d'être marqué par les traditions caritatives. Mais l'idée progresse de l'autonomie, du poids des faits sociaux, et d'une certaine manière de la responsabilité de la société. Telle est la matrice de la sociologie durkheimienne, princesse des sciences sociales, à supposer, disent perfidement les durkheimiens, qu'il y en ait d'autres. Et il y en a d'autres, l'histoire est en pleine évolution: prière de ne pas se laisser prendre aux déclamations

1. Cf: le numéro spécial de la Revue d'économie sociale, en juillet-septembre 1984 et L. Godineau, «L'économie sociale à l'Exposition universelle de 1889 », Le mouvement social, octobre-décembre 1989, numéro consacré à «Mise en scène et vulgarisation: l'Exposition universelle de 1889 », dirigé par M. Rebérioux. 2. Cf. R. Trempé, « Les origines des conventions collectives» dans le numéro spécial de la Revue du Nord, (1994, n° 8) consacré au colloque «Cent ans de conventions collectives», sous la direction de O. Kourchid et R. Trempé. Rolande Trempé fait remonter ces choix à la senteQ-cearbitrale de Carmaux en m,ars 1892 et à la loi sur l'arbitrage (27 décembre 1892). A l'arrière-plan, l'inspection du travail surveille. 3. F. Ewald, L'Etat providence, Paris, Grasset, 1986.

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tardives de Lucien Febvre contre Charles Seignobos] ; celui-ci ne s'est pas limité à une analyse technique des modes de détection des «faux », particulièrement bienvenue à I'heure de l'affaire Dreyfus; au reste il n'est pas seul, et de loin2 : il n'est pas jusqu'à la géographie humaine qui ne déborde le cadre régional où elle semblait se cantonner avec Vidal de la Blanche. Et le socialisme? Ne se veut-il pas « scientifique », une vraie science du social et de son inscription en politique? On comprend mieux dès lors la situation de Charles Gide quand il est sollicité par Millerand pour rédiger le Rapport sur l'économie sociale à l'Exposition universelle de 1900 dont un grand ingénieur, par ailleurs président de chambre au Conseil d'État, Alfred Picard, assume le commissariat général. Des quelque cinquante volumes qui constituent le Rapport global, c'est le seul qui est édité, puis réédité à part: signe évident du succès. En le rédigeant, Gide ne prend pas seulement appui sur son propre enseignement, ni même sur la Revue d'économie politique ouverte à tant de courants3. Sa démarche est étayée, sur le théâtre de la science, et non seulement sur celui du militantisme, par les formes que revêt en France, au tournant du siècle, la montée du « social». Bref: il respire l'air du temps. Et il le respire, nous le verrons, à sa façon. L'économie sociale, telle qu'elle s'exprime à travers le Rapport, se veut descriptive, et non normative. Le Rapport entend dresser, c'est sa dernière phrase, « l'inventaire des institutions de progrès social au début du XX siècle ». Un pivot commun: la liquidation de «l'initiative individuelle» que Léon Say, en 1889, mettait au premier rang. Le temps des institutions est venu. Certes, l'énergie individuelle n'est pas morte. Mais, pour devenir efficace, il lui faut s'éloigner du « patronage» des grands, des «patrons sociaux », spécialistes ès contrôle social, de Frédéric Le Play à Emile Cheysson ; de plus en plus sa place se trouve dans l'association et l'activité législative4. Le mot miracle, solidarité, n'est encore constitué ni politiquement ni même socialement. Scientifiquement pourtant, il domine le premier grand livre de Durkheim, De la division du travail social paru en 1893 : c'est le père de la sociologie nouvelle qui a le premier analysé l'État moderne, fondé sur la solidarité organique de segments différenciés produits par la

1. Problèmes abordés par M. Rebérioux, «Le débat de 1903: historiens et sociologues », dans Au berceau des Annales, sous la direction de C.O. Carbonell et O. Livet, Toulouse, Presses de l'lEP, 1983; voir aussi la préface de M. Rebérioux à la réédition de l'Introduction aux études historiques de Ch. Seignobos et Ch. V. Langlois, Paris, éd. Kimé, 1992. 2. Cf: Henri Berr et la culture du XX siècle sous la direction de A. Biard, etc., Paris, Albin Michel, 1997. En particulier les contributions de Ch. Prochasson et de J. Revel. 3. Cf: M. Pénin, cinquième chapitre de Les revues d'économie en France (1751-1994) sous la direction de L. Marco, Paris, l'Harmattan, 1996. 4. A. Gueslin dans L'invention de l'économie sociale, Paris, Economica, 1987, évoque lui aussi le recul des solutions fondées sur la hiérarchie sociale du nouveau monde industriel.

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division du travail social, par la société elle-même.

Les hommes politiques,

de

tendance radicale

-

tel Léon Bourgeois -, vont s'en emparerl, face aux socialistes.
* * *

Son époque, Charles Gide, ne s'y est pas seulement inséré, il n'en a pas seulement épousé les lames de fond à l'intérieur de la vaste nébuleuse réformatrice qui mijote dans le chaudron républicain. Il ne s'est pas borné à analyser des modes d'organisation économique, des systèmes discursifs et langagiers, à décrire des relations sociales en s'inscrivant dans le socialisme d'éducation dont les universités populaires lui ont facilité l'accès. Toujours désireux de s'instruire pour instruire autrui, comme l'attestent les longues notes, voire les pages qu'il lui arrive d'ajouter à un livre réédité, ce professeur est aussi un militant. On dira qu'il s'agit là d'une ancienne tradition de l'économie politique. En effet: diffusons les saines doctrines et la société sera protégée des mauvaises, socialisme en tête. Mais le militantisme de Gide est d'une autre nature. Non seulement en raison de son attachement intellectuel à l'économie sociale, mais parce qu'il pratique l'engagement direct, hors du champ immédiat de son enseignement universitaire: il a donné beaucoup de son temps au christianisme social et au mouvement coopératif. Sans renoncer jamais à affirmer ses distances, à délimiter son pré carré. Par méthode? Par scepticisme profond? Il se rattache par là au courant critique inscrit dans l'affaire Dreyfus. D'où l'intérêt d'examiner, même très brièvement, ses postures de rejet ou d'adhésion. Certaines d'entre elles en tout cas.

Le marxisme
Ainsi, face au marxisme. Marc Pénin rappelle, vigoureusement, que s'il a récusé pêle-mêle marxisme, collectivisme et faut-il dire bolchevisme, il admirait Marx. Il n'y a rien là de très extraordinaire. On a montré récemment la précoce réception de l'auteur du Capital dans la sphère savante2, dans celle des économistes, justement. Pas de tous, certes. Les libéraux pur sang, les Jourdan, les Leroy-Beaulieu le prennent pour un faiseur. Mais, après Maurice Block, le premier à s'être intéressé à Marx dans le Journal des économistes, c'est dès le début des années 1880 que Paul Cauwès, Emile de Laveleye aussi, lui rendent hommage: il a puisé chez Ricardo et dans l'école anglaise les fondements scientifiques de sa dangereuse doctrine. Et de souligner sa « logique d'acier ». Tant et si bien que, 1. Dans La Solidarité, son maître-livre paru en 1896, Léon Bourgeois annonce le renouvellement de la pensée politique par l'accord de «la pensée scientifique» et de « l'idée morale ». Malgré le soutien explicite de C. Bouglé dans Le Solidarisme en 1907, il ne semble pas que ces thèses aient irrigué en profondeur le parti radical né en 1901. 2. Ct: Jacqueline Cohen, « La réception de l'œuvre de Karl Marx par les économistes français (1871-1883), Mil neuf cent, 1994, n° 12, 1. Cohen prépare une thèse qui s'annonce décisive sur ces problèmes. Je lui dois beaucoup.

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Il

lorsque Gide entre en lice, la stature de Karl Marx n'est plus à découvrir dans le monde des facultés de droit. Et les éloges qu'il lui décerne - {(puissant esprit [...], rude jouteur» - peuvent être admises. On est en 1898 et Gide écrit pour le lectorat assez étroit de la Revue du christianisme socialI. Mais le regard qu'il porte sur Marx et sur le marxisme ne diffère pas fondamentalement de celui qui, une dizaine d'années plus tard, dominera le fort chapitre - une quarantainede pages - de
l' Histoire des doctrines économiques, et Marx est présent à maintes reprises dans les Principes d'économie politique, qu'il s'agisse des {(notions générales» ou de l'exposé plus systématique consacré à {(la répartition ». Cette dernière classification laisse un peu rêveur tout lecteur du Capital. Elle est commune à tous les économistes: ils ont tôt rangé l'ouvrage dans les casiers tout faits de leurs boîtes idéologiques, dans le casier de la répartition. On doit certes créditer Gide d'une écriture plus ample, d'une interrogation plus poussée: {(c'est tout le système de la production et de l'échange qu'ils [les collectivistes] veulent transformer [...]. Karl Marx ne voit dans les modes de répartition présents ou passés que des conséquences nécessaires du mode de production existant2». N'empêche, Gide enchaîne aussitôt: «Cependant c'est dans le livre de la répartition qu'un examen rapide des divers systèmes socialistes parait le mieux à sa place parce que en fin de compte tous se ramènent à l'éternelle guerre des pauvres contre les riches. » Donc Marx, vêtu en roi de I'humanitaire... Exemple quasi parfait de rédaction pédagogique à l'usage de jeunes étudiants, d'insertion dans un cadre qu'on ne veut pas bouleverser devant des adolescents sans défense intellectuelle? Peut-être. Mais on a le droit d'en douter. Il est certain que, lorsqu'il démarre en 1898 sur la théorie de la plus-value, Gide fait appel au concept dont les militants socialistes déploient les fastes. Mais son exposé, sans référence aux présupposés majeurs énoncés par Marx, revient bien vite, sur les pas de ses prédécesseurs, à la «théorie de la valeur-travail». Sa rédaction est certes plus intelligente que celles de beaucoup d'autres, mais la théorie de la valeur, ainsi placée sur le trône de la marchandise, ne tient pas la route: Gide la démolit au nom de la valeur-utilité, repeinte de fraîches couleurs par son ami Walras. Il reprendra sans fin cet exposé très « prof de fac ». Alors, quoi de nouveau dans son rapport au marxisme, en dehors de la chaleur de l'exposition, que n'oblitère pas complètement une prompte dénégation? Les textes de 1898, il les rédige au moment où le débat sur Marx devient historique et philosophique - en d'autres termes, sort du champ de l'économie -, de Paul Lafargue à Georges Sorel, du Devenir social et bientôt du Mouvement socialiste3 aux abbés qui se réclament du catholicisme social. La réalité des luttes, l'évolution de la sociologie ont mis au premier plan le social. La 1. Sur ce milieu, cf. les travaux de Jean Baubérot, notamment Un christianisme profane, Paris, PUF, 1978. 2. Principes d'économie politique, éd. de 1908, p. 431. 3. Ce milieu de débat a été étudié par Shlomo Sanol, L'illusion du politique, Georges Sorel et le débat intellectuel, Paris, La Découverte, 1985.

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thèse de Gide - ne séparons pas l'économique et le social - prend acte de cette évolution. Voici introduite, en effet la lutte des classes et son inscription dans le temps. Voici l'histoire, à vrai dire très sommaire, de ce « ressort caché» qui détermine le passage d'une phase à une autre, le changement. Voici la nécessité des expropriations futures, mais, avant d'en venir là, la manière dont est né et a grandi le capital « suant la boue et le sang ». Dix ans plus tard, dans l'Histoire des doctrines, le Manifeste du parti communiste, ignoré en 1898, est pris au pied de sa lettre fataliste, en même temps que l'exposé, plus vif, fonctionne davantage à l'interpellation. À l'interprétation aussi. L' Histoire des doctrines a le mérite de ne pas limiter à Marx le, ou plutôt les, marxisme( s). Il y a une « école marxiste» en France, avec Jaurès et Sorel- Andler n'est pas nommé - et en Italie avec Labriola. Si le marxisme allemand et autrichien qui domine la deuxième Internationale ne semble pas l'intéresser, il présente les positions de Bernstein, « l'hérétique », et celles du syndicalisme révolutionnaire; ces dernières sortiront seules intactes de la démolition du marxisme qui occupe l'essentiel de la scène à mesure que Gide avance en âge. Car une présentation empathique n'interdit pas les récusations les plus vives. Les marginalistes, juge-t-il en 1920, ont définitivement triomphé. Surtout, il consacre dès lors de nombreuses pages à descendre en flamme la thèse de la concentration du capital et d'en conclure que les bases du collectivisme s'effTitent au même rythme que se diffuse une petite propriété, sortie, selon lui, triomphante de la Grande Guerre. C'est Marx par K.O. L'arrivée au pouvoir des bolcheviks, ces bakouniniens selon lui, renforce cette interprétation, différente de celle qui prévalait vingt ans plut tôt: voilà donc à quoi peut conduire le col1ectivisme ? Il n'est pas le seul à penser ainsi, et de loin... Son originalité s'est perdue. La Ligue des droits de I'homme Le rapport de Gide à la Ligue des droits de I'homme est d'un tout autre ordre. Il relève du sens de la justice et du plaisir lié à un lieu de sociabilité et de libre discussion. Il n'en pose pas moins quelques problèmes qui ne lui sont d'ailleurs pas propres. Le centenaire de la Ligue, née en juin 1898, le développement de l'histoire des intellectuels et les débuts d'une étude systématique des associations vont permettre de mettre à jour à la fois des logiques comportementales collectives et quelques paradoxes existentielsI. Qu'en fut-il de Gide? Son adhésion publique au dreyfusisme sur la lancée de « J'accuse» ne fait pas de doute. Marc Pénin a retrouvé son nom sur la deuxième pétition en faveur de Zola publiée dans l'Aurore, en février 98 : son ton, plus légaliste que celui de la première pétition, entraîne la signature de gens plus mûrs. Dès le 5 février, il s'élève, dans le Siècle que dirige Yves Guyot, contre les 1. Trois numéros de revue ouvrent la voie sur des bases solides à cette meilleure

connaissancede la Ligue: Hommes et liberté, n° 97/98 ; Après-demain,n° 403/404,. Le
mouvement social. n° 183.

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conseils de guerre, cette survivance des «juridictions médiévales », des « tribunaux ecclésiastiques» que, protestant et laïque, il ne porte pas dans son cœur. De Molinari a signé avant lui: le dreyfusisme transcende les oppositions entre les libéraux intégraux et les amants de l'économie sociale. Mais adhérer à une organisation pose de tout autres problèmes: «s'inscrire », comme on dit à l'époque, c'est s'engager durablement. De nombreux dreyfusards n'ont jamais franchi ce pas. Gide, si, et de bonne heure. Sa connaissance de Montpellier, dont il est en train de quitter l'université pour Paris, l'y a sans doute incité: les antidreyfusards, catholiques, royalistes, antisémites, y tenaient le haut du pavé et il fallut du courage au jeune Célestin Bouglé, un disciple de Durkheim, pour se saisir du flambeau; il y avait force coups à recevoir. Les premiers protestants ligueurs, Mathias Morhardt en particulier, d'origine suisse, ont dû aussi l'encourager: premier secrétaire général, ce fut un grand recruteur. Mais le nom de Gide n'apparaît dans le Bulletin officiel de la Ligue des droits de I 'homme qu'à partir de 1915-1916 et sa signature ne deviendra fréquente qu'après la guerre dans les Cahiers, un nouveau mensuel. Plus que le dreyfusisme ou que les batailles sociales et anticolonialistes conduites sous la présidence de Pressensé, c'est la guerre qui a donc conduit Charles Gide à se mêler activement à la vie de la LDH. Comment cela? et pourquoi? Grand seigneur, ou, si l'on préfère, vieux sage, il ne paraît jamais dans les congrès annuels de l'organisation. Son élection au comité central acquise en 1919, lorsque celui-ci, après des années de fonctionnement opaque, est renouvelé en bloc, n'est pas aussi triomphale qu'il s'en est vanté: mais après tout figurer au neuvième rang, sans passé ligueur militant, ce n'est pas si mal. Et en 1921, comme en 1931, dès lors que le renouvellement traditionnel par tiers réapparaît, passer en tête, voilà qui signe une carrière ligueuse tardive, mais plus qu'honorable. Les choix, jusqu'en 1932, du secrétaire général Henri Guemut y sont pour quelque chose. Inquiet de l'évolution rapide vers un pôle pacifiste de la Société d'études documentaires et critiques sur la guerre née en décembre 1915 dans un milieu où s'activent des ligueurs de marque\ Guemut, aussi ardent partisan de l'union sacrée que le président Buisson, mais plus habile à veiller au grain, s'efforce de limiter les dégâts. Il ne peut rien sur Morhardt, son prédécesseur au secrétariat général lors des temps héroïques et pas grand-chose sur Séverine, l'imprévisible, ou sur le jeune et brillant Michel Alexandre. Mais il se réjouit du retrait de Victor Basch, de Charles Seignobos. Surtout, il guette Charles Gide qui a accepté la présidence d'honneur de la Société. Comment obtenir qu'il use de son autorité pour freiner, en 1917 - quelle année! - toute dérive pacifiste, défaitiste peut-être? Réponse: en intégrant son œuvre, ses analyses, raisonnables, dans les productions couvertes par le comité central et diffusées à 50 000 ligueurs, bientôt à 100 000, et, dix ans après la guerre, à 180 000.

1. Cf Emmanuel Naquet, «La société d'études documentaires et critiques sur la guerre. Ou la naissance d'une minorité pacifiste, au sein de la Ligue des droits de l'homme », Matériaux pour l 'histoire de notre temps, janvier-mars 1993, n° 30.

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Et ça marche. On voit fonctionner, concrètement, la conftontation entre une position de principe, hésitante dès lors qu'il s'agit de lui donner une dimension militante et une volonté qu'il faut bien appeler politique. Gide n'abandonne pas la Société: c'est le devoir des intellectuels d'empêcher la haine de s'ériger en guide. Il ne renonce pas à soutenir tel pacifiste, ainsi Gouttenoire de Toury, une gueule cassée, un ligueur respecté lors même que celui-ci s'en prend à la direction de la Ligue et lui reproche de ne pas avoir dénoncé les articles 228 et 231 du traité de Versailles. Mais sa préface au livre de Gouttenoire de Toury, en 1921, se veut équilibrée: «je ne crois pas que, dans l'histoire, ce traité (Versailles) reste marqué d'une croix noire ». Surtout, depuis 1916, sous diverses figures, il accepte de siéger, officieusement, au comité central et d'y jouer un rôle d'expert, qui rend difficile, sinon impossible, la bataille politique, mais qui va dans le sens d'une critique du bellicisme le plus imbécile. Ainsi, dès 1917, au fil d'un long rapport sur « la politique commerciale future »1 il ne se prive pas d'ironiser sur les sottises de certaines propositions. Boycotter nos « ennemis» ? ridicule: « on peut haïr un peuple et apprécier ses produits ». Unir les alliés? mais avec quel tarif douanier, sur la base de quelle politique coloniale? Rejeter les neutres au second rang? mais, économiquement, ce sont les vainqueurs de demain. Une fois la guerre finie, les textes de Gide continuent, jusqu'à sa mort, de faire bonne figure dans les nouveaux Cahiers. En 1920 c'est la gloire: il commente avec enthousiasme le projet cégétiste de «nationalisation industrialisée» et l'insère - c'est passionnant à relire aujourd'hui - à côté du « régime capitaliste et étatiste », des associations ouvrières de production chères à son cœur, de la gestion par les consommateurs - coopérative de consommation oblige - et au cœur de la théorie, qu'il soutient pour finir, des conseils paritaires. La même année, très professoral, il présente le livre de Keynes: un bon élève! Les articles s'espacent ensuite. Le voilà qui plaisante en 1924 sur la politique déflationniste: la richesse ne tient pas au papier monnaie. Bref, de quoi donner raison à Guemut qui a toujours loué son « indépendance courageuse et spirituelle» : Gide est capable de donner des coups de pied dans les fourmilières qui rongent le capitalisme traditionnel. En économie donc, la voie est libre, les propos de l'oncle Charles séduisent en raison peut-être de leur anticonformisme. Mais en termes philosophiques, sur ce terrain où athées et croyants continuent de chasser différemment et où les différences ne s'expriment guère dans la Ligue, née sous le signe de l'anticléricalisme? Gide un beau jour, deux ans avant de mourir, abat ses cartes, face à Victor Basch, le président qui a succédé à Buisson, au «vénéré Buisson », en 1926. Ils ont raison, écrit-il dans les Cahiers, le 3 juillet 1930, ces «jeunes pasteurs, très bons ligueurs », qu'un mot de Basch a émus. «La précellence de la raison sur la foi », ainsi Basch définissait-il «le principe de laïcité en matière d'enseignement» pour le projet de résolution sur l'École laïque qu'il voulait soumettre au congrès. Et Gide de s'expliquer: ils ont raison car « la 1. Il est publié dans le Bulletin le 1er février 1917.

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raison et la foi ne peuvent être opposées l'une à l'autre,. elles se situent sur deux plans différents ». Et Basch de répliquer: en matière d'enseignement, de

pédagogie - mais est-ce la même chose? - « la raison doit être substituée à la foi ». Au congrès, c'est un vieux ligueur de Pau, protestant sans aucun doute, Cordier, qui portera à Basch la seule contradiction qui vaille. Distinguant la «foi sentiment» de la «foi dogmatique », il récusera la précellence proclamée de la raison en invoquant l'idéalisme de « notre grand Jaurès ». Basch tiendra bon et sa motion sera votée à l'unanimité; les porte-parole du protestantisme gidien se sont finalement ralliés: laïcité d'abord. Mais la thèse de l'hétérogénéité des postures, énoncée en 1919 par Max Weber, n'a disparu pour autant ni du débat philosophique, ni même des discussion ligueuses.
Jaurès Jaurès, enfin. La confrontation, toute modeste qu'elle soit, vaut la peine d'être esquissée. Et la tentant on ne dévalorise ni l'un ni l'autre des protagonistes. Au reste chacun prend parfois la peine de lire ce que l'autre a écrit et d'écouter ce qu'il a dit. Jaurès analyse, dans un long article, souvent cité dans les milieux coopérateurs, le Rapport sur l'économie sociale1. Cinq ans plus tard, dans ses Principes d'économie politique, Gide, pour faire comprendre les modalités possibles de l'expropriation collective, renvoie à l'exposé doctrinal, en forme de discours parlementaire - un genre redoutable, une joute dont il n'est pas sorti vainqueur - présenté devant la Chambre par Jaurès, en juin 1906. Les deux hommes se sont croisés, rarement il est vrai, lors des congrès coopératifs. Ils se sont estimés: « Voici la première et la plus noble victime de cette guerre qu'il

avait détestée », écrit Gide le 1er août 19142. En réponse peut-être, en miroir en
tout cas du jugement que Jaurès avait en 1903 porté sur « cet esprit d'ailleurs si libre ». Faut-il ajouter que, à la différence d'un Léopold Mabilleau - et donc des mutualistes - ou d'un Léon Bourgeois - et donc des solidaristes - qu'il ne se priva pas d'étriller, Jaurès ne s'en prit jamais de façon véhémente à la pensée de son ancien. Universitaires tous deux et tous deux dreyfusards, ils avaient tous deux été saisis par la question sociale, à peu près au même moment, sinon au même âge et celle-ci s'était installée au cœur de leurs vies militantes, si différentes cependant. Car, au-delà des marques mutuelles d'estime et des points de convergence aisés à détecter, ce sont les divergences qui nous éclairent et nous aident à mieux comprendre la pensée de Gide. Leurs visions du monde ont finalement quelque 1. Jean Jaurès, «Economie sociale », La Petite République, 24 février 1903. Jaurès dirige, avec Gérault-Richard, ce quotidien qui se réclame du socialisme, depuis 1898. Il va bientôt le quitter pour fonder l 'Humanité. Cet article est longuement commenté par Jean Gaumont, dans une brochure substantielle publiée en 1959 pour le centenaire de la naissance de Jaurès: Au confluent de deux grandes idées. Jaurès coopérateur, Fédération nationale des coopératives de consommation. Gaumont tire fortement Jaurès du côté de l'idéologie coopérative, mais il apporte beaucoup d'éléments. 2. Manuscrit inédit, révélé par Marc Pénin dans Charles Gide (1847-1932). L'esprit critique, Paris, I'Harmattan, 1998, p. 161.

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chose d'inconciliable: c'est à cette porte-là qu'il faut trapper. On le percevra mieux en lisant de près, comme l'a fait Marc Pénin, les quelques milliers d'écrits de Gide et, en même temps, les dix-huit volumes d'œuvres de Jaurès dont la publication va commencer en 19991. Mais, même si la mise en forme d'une appréciation critique reste problématique, il suffit de repérer quelques propos des années 1889-1892 pour être saisi par la distance qui sépare cet économiste en rupture de libéralisme et ce jeune philosophe dont la pensée économique et sociale se forme à I'heure où il achève sa thèse de philosophie sur La réalité du monde sensible. Soucieux de clarté, Gide repère alors quatre variantes de l'économie sociale: chrétienne-sociale, libérale, solidariste, socialiste. Cette lecture, professorale, introduit le divers, mais elle est inaudible pour l'avant-garde ouvrière en prise sur les grèves, pour un socialiste comme Jaurès qui n'est pas encore lié aux forces nouvelles du syndicalisme et pour ceux dont il rejoint et contribue à éclairer la quête tâtonnante. Les socialistes en effet - et c'est leur force - ne se perçoivent pas comme un courant d'opinion, parmi d'autres, s'exprimant sur l'économie sociale: ce concept ne fait d'ailleurs partie ni de leur vocabulaire, ni de leur champ explicite d'intervention, malgré Benoit Malon, qui se meurt. C'est à leurs yeux le vieux monde. La vocation qu'ils s'attribuent fonde leur espérance: les ultimes controntations couvrent les années 1891-1892: Jaurès y assoit ses certitudes, à Toulouse en particulier2. Dès lors les socialistes jouent la carte de l'avenir à la fois dans l'arène politique et sur la scène de l'Idée. Illusion sans doute: la crise fait croire à la chute imminente du capitalisme, à l'urgence de l'ordre nouveau. Ne s'agit-il que d'une vision politicienne de plus, à ranger au magasin des détroques dès que s'évanouira le bel instant? Il n'en est rien. Car la réponse socialiste est fondatrice non seulement d'une pratique politique, mais d'une analyse sociale. Au cœur de la souffrance des pauvres il y a celle des opprimés, et d'abord des prolétaires, principales victimes d'un « ordre abominable ». Victimes? quel vilain mot! C'est leur dignité que Jaurès va s'employer à exalter. Leur dignité de travailleurs, d'être humains tout entiers engagés dans des contrats de travail qui les livrent aux détenteurs du capital. Et si le travail fait défaut, c'est l'homme qui se défait. Bref, le travail c'est le dieu de l'histoire. Et son organisation en est le moteur. Cette forme d'emportement social, longuement raisonné, librement marqué par ce que l'on sait alors du marxisme et par une

1. L'éditeur qui a pris en charge ce projet est Fayard. Ces œuvres ne seront pas « complètes»: il eût fallu plus de soixante volumes. Mais chaque volume

les textes de Jaurès pendant le champ couvert, discours et correspondance compris. C'est la Société d'études jaurésiennes qui est responsable du projet, et de sa mise en œuvre. 2. Il va écouter en 1892, dans la Ville rose il enseigne à l'université et est adjoint au maire - aussi bien Albert de Mun que Jules Guesde. Ses choix fondamentaux inscrits dès juillet 1891 dans un long manuscrit, encore inédit aux deux tiers, vont se mettre en acte à l'appel des mineurs de Carmaux.

« chronologique»- quelques-unssont thématiques- comporterala liste intégralede tous

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vision « collectiviste» de I'histoire à laquelle Jaurès a toujours dit avoir adhéré dès 1886, définit le clivage qui le sépare de Gide. Il ne s'agit à vrai dire ni du débat entre « réforme» et « révolution », ni de la nécessité de discuter avec tels ou tels réformateurs sociaux, dont Charles Gide maîtrise fort bien la nébuleuse. Il s'agit d'une autre analyse de la société que chacun entend transformer. Tous citoyens, d'accord! Voilà la République. Mais, explique Gide, tous consommateurs aussi. Cette adéquation entre la citoyenneté, qui appartient à la catégorie du politique, qui la définit même, depuis la Révolution française, et la consommation qui relève du règne de l'économie sociale, est au centre du concept de République coopérative. Ne sous-estimons pas cet énoncé: il se situe au cœur de la pensée gidienne, il propose une vision harmonieuse du rapport entre la politique et l'économie, il réconcilie les acteurs et les victimes: tous électeurs, tous consommateurs. Du coup, conséquent avec lui-même, Gide récuse tout statut privilégié qui serait reconnu aux organisations de travailleurs, aux syndicats. «La profession, écrit-il dans le Rapport, n'est pas et ne doit pas devenir le centre de la vie individuelle et de la vie sociale}. » À tout le moins fautil, face aux associations de producteurs, constituer celles qui regroupent les consommateurs, face au socialisme de la production soutenir les coopératives de consommation. Telle est, à mon sens, la racine d'une divergence fondamentale qu'aucun propos lénifiant sur le collectivisme larvé de Gide ne peut occulter2. Et il est vrai que la position d'un Jaurès n'est pas aussi facile à tenir que la générosité de son verbe le donne à penser. Sa force cependant lui vient de son rapport à la réalité. Les coopératives de production, les AOP, dépérissent depuis 1848, malgré les efforts de la Bourse des coopératives socialistes créée en 18953, malgré de spectaculaires tentatives - la plus célèbre est celle de la Verrerie ouvrière d' Albi4. La coopérative de consommation, elle, peine à trouver un rythme de croisière en milieu ouvrier. Alors que le syndicalisme a le vent en poupe dans la société: un syndicalisme minoritaire certes, ô combien!; mais porteur de flambeaux au point que postiers et instituteurs, des professions inscrites au cœur de l'ascension sociale, aspirent, au début du XXe siècle, à se retrouver dans la CGT. Puis, lors même que le syndicalisme, fier de camper sur le pouvoir du producteur, interpelle le suffrage universel comme un outil de dispersion de l'énergie sociale et de dissolution du monde du travail dans la culture républicaine, la réponse j aurésienne est sans appel. Elle vise Charles Gide autant que Hubert Lagardelle, son contradicteur sur ce point lors du congrès tenu à Toulouse par la SFIO en 1908: le syndicalisme français ne saurait se réduire à la somme d'intérêts

1. Citation extraite d'une longue note que Gide ajoute à son Rapport lors de l'édition de 1905 (p. 373). y compris par ceux de Jaurès dans l'article, cité plus haut, de 1903. 2. 3. Roger Verdier, La longue marche de la coopération, de la Verrerie ouvrière (1895) au Pacte d'unité 1912, thèse multigraphiée, EHESS, 1981. 4. Marie-France Brive, Roger Loubet, La verrerie ouvrière d'Albi, Paris, Scandéditions, 1993.

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corporatifs professionnels; c'est à l'affranchissement de tous que, comme le socialisme, et même quand il semble s'y opposer, il travaille. Revenons à Gide: ce sont ses œuvres que nous préfaçons. Son adhésion à la République coopérative, la défiance que lui inspire le mouvement syndical, ne relèvent pas seulement du privilège qu'il accorde au citoyen consommateur sur le prolétaire producteur. Il ne s'agit pas seulement de choix sociaux, voire politiques. Il s'en explique clairement dans une longue note, inspirée pour une part par la critique de Jaurès, qu'il a introduite dans l'édition de 1905 du Rapport sur l'économie sociale: les syndicats peuvent certes beaucoup pour améliorer la condition des salariés, surtout lorsque l'État légifère dans le sens qu'ils souhaitent. Mais quoi! c'est l'indépendance de chacun qui en sort aliénée: pas plus de dix heures de travail par jour - c'est la loi Millerand de 1900 -, pas de travail le dimanche! Est-ce ce comportement de gendarme que souhaitent les salariés? Que non! ils aspirent à être leur propres maîtres. Et, sans chanter l'Internationale, c'est aux « producteurs, sauvons-nous nous-mêmes» que Gide à la limite se rallierait. Les consommateurs, eux, n'ont pas de péché autoritaire sur la conscience. L'essentiel reste la liberté. Jaurès le sait bien qui empoigne à pleines mains, depuis 1895, cette difficulté majeure du collectivisme1. Et nous le savons aussi, nous tous qui avons vécu l'échec du parti-État et l'étouffement des libertés dans un grand pays où les massacres absurdes de la «très grande guerre» avaient donné naissance à une vaste espérance. La pensée de Charles Gide n'est cependant pas celle d'un vulgaire adorateur de la petite propriété. Sa vision de l'économie sociale ne se limite pas à celle d'un Léon Bourgeois: il suffit pour s'en convaincre de lire les pages chaleureuses qu'il a consacrées en 1920 à la «nationalisation industrialisée ». Je me demande, infine, s'il n'y a pas, à l'origine de sa conception de la liberté, son rejet protestataire et protestant à la fois, de toute Église, et d'abord de l'Église catholique, productrice de normes et d'obligations2. Lire librement non seulement la Bible de Dieu, mais celle du monde. Si loin que Charles Gide se soit avancé en christianisme social, il s'est employé à refuser tout ce qui évoquait une autorité collective; et notamment lors de la Déclaration de principe des chrétiens sociaux en 1910, « l'appropriation collective des richesses ayant un caractère d'utilité publique », défendue à cette date par le

La Revue de Paris, le 1er décembre1898.Elle a été récemmentrééditéedans l'anthologie
constituée par Gilles Candar, Jean Jaurès, Libertés, Paris, Ligue des droits de l'hommeIEDI, 1987. 2. Cf. le rapport présenté par Gide en 1906, au congrès de l'APEQS.

1.

Cf notamment la grande étude «Socialisme

et liberté»

qu'il publie dans

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pasteur Gounelle. Déni d'autorité, objection de conscience à ce qui serait ou sera imposé: Gide ou le refus... L'individu ne doit en aucun cas être sacrifié. Cette ligne de conduite signe la continuité du protestantisme au dreyfusisme. Elle pose des bornes et marque des limites. Elle a de la grandeur. Peut-on admettre que s'achève ainsi cet avant-propos?

PRÉFACE

Par Maurice Parodi
Professeur émérite de l'université de la Méditerranée

Seul Henri Desroche eût été en mesure et en posture légitime d'écrire une préface à l'œuvre monumentale et foisonnante de Charles Gide. Puisqu'il n'est plus parmi nous, qu'il m'aide donc à tenir ma plume et à la tremper dans la même «encre sympathique» que celle dont il s'est servie pour commémorer le cinquantenaire de la mort de Charles Gide, à l'occasion de la semaine de l'Université coopérative internationale (U.C.I.) de printemps au mois de mai 19821. Le titre de l'ouvrage publié à cette occasion soulignait les trois étapes d'une créativité coopérative, sociale et universitaire. Mais il prévenait lui-même le lecteur: «Pour autant qu'il s'agit d' "étapes ", le terme est à prendre au sens large. Ce sont plutôt, comme le suggèrent les chronologies, des moments emboîtés, en quelque sorte "tuilés ", d'une créativité interférente et tout compte fait d'un seul tenant. Quelque chose comme trois facettes d'un même projet gidien qui ne fut pas seulement un "projet coopératif" ou qui, s'il le fut, le fut par une double extension d'un coopératisme élargi: d'une part à une stratégie économique, d'autre part à une axiologie culturelle. Dans cette approche, le 1. Desroche Henri, Charles Gide (1847-1832), trois étapes d'une créativité coopérative, sociale, universitaire, Coopérative d'information et d'édition mutualiste, Paris, 1982.

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spectaculaire "plan des trois étapes" prophétisé en J889 puis revisité, non sans palinodie, dans un cours au Collège de France, n'est lui-même qu'un sousensemble d'un sous-ensemble. » On retiendra ici, cependant, ce découpage en trois facettes qui n'épuisent pas les étapes ou facettes de la créativité gidienne, comme le dit encore Desroche dans la conclusion du même ouvrage, où il évoque notamment sa créativité religieuse et éthique ou sa créativité pacifiste et politique. De ces dernières il ne sera pas question dans cette préface, sinon indirectement, bien qu'elles soient probablement consubstantielles de la vie et de la pensée de Charles Gide. Je me bornerai ici à justifier en quelque sorte cette réédition des œuvres de Charles Gide. Au fond, pourquoi le comité pour l'édition des œuvres de Charles Gide, entraîné par son président Jacques Moreau, soutenu par un comité scientifique composé d'une douzaine d'universitaires court-il cette aventure? En quoi cette publication présente-t-elle une utilité au seuil d'un XXle siècle chargé de défis et d'interrogations majeures. La pensée d'un Charles Gide est-elle d'actualité? Je m'efforcerai de donner quelques éléments de réponse à ces questions en chaussant les lunettes d'un économiste qui a encore fait ses classes en économie politique, dans le cadre d'une faculté de droit, au tout début des années 1950. L'expression même de sciences économiques, en usage quasi exclusif aujourd'hui dans les UFR (Unités de formation et de recherche) du même nom, ne faisait alors qu'une timide apparition en deuxième année de formation doctorale. Les économistes en herbe de ma génération étaient donc à la charnière de l'ancienne et alors dominante économie politique, telle que l'avaient conçue et développée les grands anciens de l'école libérale la plus orthodoxe, si constamment combattus par Charles Gide sur leur propre terrain, et d'une science économique encore balbutiante en France que Gide lui-même avait contribué à faire naître, en accueillant des auteurs comme Léon Walras ou d'autres auteurs néo-classiques et « marginalistes » dans sa Revue d'économie politique. On s'autorisera donc à inverser l'ordre des étapes de la créativité gidienne établi par Henri Desroche qui était, rappelons: coopérative, sociale, universitaire. Il nous semble, en effet, que c'est à partir de sa posture universitaire que la vie et l' œuvre de Charles Gide allaient avoir un si grand retentissement de son temps. Mais il n'est pas sûr que ce soit à ce titre qu'il faille revisiter ses œuvres aujourd'hui. Pour le dire autrement et plus directement, la portée du projet social de Gide, dans l'acception la plus large de cette expression, nous paraît aujourd 'hui d'un intérêt très supérieur à la gloire universitaire qui fut la sienne au début de ce siècle. Et cependant sans ce rayonnement d'universitaire de son temps, publierions-nous aujourd'hui une réédition de ses œuvres?

Une créativité universitaire peut en cacher une autre L'universitaire est sans doute indissociable de l'économiste que fut Charles Gide. Pourtant les économistes apprentis de notre génération ne connaissaient de lui que la très estimable Histoire des doctrines économiques

M. PARODI:

PRÉFACE

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écrite en collaboration avec Charles Rist, dont le premier tome retraçait la période des Physiocrates à Stuart Mill et le second celle allant de l'école historique à John Maynard Keynes. Ses Principes d'économie politique ou son Cours d'économie politique, soigneusement rangés et archivés sur les rayonnages de nos bibliothèques universitaires n'étaient pratiquement plus consultés par les étudiants, qu'ils fussent en deuxième et troisième années de licence en droit ou en doctorat. Quant à ses écrits sur les sociétés coopératives de consommation ou sur le coopératisme, nous en ignorions jusqu'à l'existence puisque ces questions ne figuraient pas dans nos programmes ou dans les plans de cours de nos professeurs. L'expression d'« économie sociale», quant à elle, n'était utilisée vers le milieu des années 1950, que pour désigner les premiers enseignements spécialisés d'économie du travail et des relations sociales. Le «Gide et Rist» sur les doctrines économiques, comme nous l'appelions familièrement à l'époque, manifestait bien l'attachement encore très

dominant des économistes universitaires de l'après-guerre

l

pour

I'histoire des

doctrines précisément, qui le disputait cependant à l'expression «histoire de la pensée économique»2 qui l'emportera peu à peu, avant de concéder une place importante aux histoires de l'analyse économique ou des théories économiques3. Charles Gide précisément s'est constamment positionné du haut de sa chaire universitaire comme un doctrinaire et non comme un théoricien, non pas qu'il contestât la nécessité d'une démarche théorique pour la science économique mais sans doute parce que lui-même ne voulait pas jouer d'autre rôle et que selon I'hypothèse avancée par Marc Pénin, dans son excellente biographie, il ne se sentait pas en capacité de contribuer à cette élaboration théorique de la science économique « pure» après son long compagnonnage avec Léon Walras qui lui en avait montré du moins toutes les exigences. Henri Desroche d'ailleurs a bien relevé cette position de Gide mais aussi sa dénonciation de I'hypocrisie de ses adversaires de l'école libérale orthodoxe campés sur les certitudes de leurs « lois naturelles» : « Je ne suis pas de ceux qui contestent à la science économique le droit de se constituer à l'état de science pure (...). Je ne suis même point de ceux qui ont raillé cette méthode abstraite qui réduit l'homme à l'état d'homo economicus (...). C'est une hypothèse parfaitement scientifique et elle peut très bien servir de

1. Par exemple avec René Gonnard, Histoire des doctrines économiques, L.G.D.l, Paris, 1947 ; ou avec Daniel Villey et sa Petite histoire des grandes doctrines économiques, éditions Génin, 1944. 2. G. H. Bousquet, Essai sur l'évolution de la pensée, Marcel Rivière, Paris, 1927 ; ou ~ndré Marchai, La pensée économique en France depuis 1945, P.D.F., Paris, 1953 ; ou Emile James, Histoire de la pensée économique au ~ siècle, P.D.F., Paris, 1955; ou encore Henri Denis, Histoire de la pensée économique, P.D.F., Paris, 1966. 3. Ceci dans le sillage de la célèbre History of economic analysis, de Joseph A. Schumpeter, publiée aux éditions George Allen & Unwick. LID, 1954 (traduite chez Gallimard en 1983 sous le titre Histoire de l'analyse économique, en trois volumes).

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base à une économie mathématiquel. » Mais alors qu'on ne rechigne pas à cette « économie mathématique». D'une part. Et d'autre part qu'on ne donne pas le change: « L'économie politique (...) est au contraire toute farcie de morale (...), les économistes ont une morale individualiste, tandis que nous représentons la morale solidariste. Mais c'est toujours une affaire de morale. »2 On reviendra plus loin sur cette « affaire de morale» qui est l'affaire de sa vie. Pour l'instant revenons au Gide économiste. Il est établi qu'il n'a pas été un de ces « grands économistes», c'est-à-dire un de ceux qui, pour reprendre une expression de Michel F oucau1t3, ait fait franchir au langage économique un nouveau « seuil de positivité », comme un F. Quesnay ou un L. Walras4 ou, plus près de nous, un J.-M. Keynes. « L'école nouvelle» qu'il entendait opposer à l'école libérale orthodoxe ancienne, à travers la Revue d'économie politique fondée en 1887, ne pourra jamais se distinguer en tant que telle. La raison en est simple: la R.E.P., grâce d'ailleurs au libéralisme intellectuel de Charles Gide, accueillait des courants de pensée fort divers qui représentaient autant d'écoles et de «paradigmes» à la limite peu conciliables puisqu'ils allaient, selon la biographie de Marc Pénin, des tenants de l'économie pure aux historicistes, aux coopératistes et jusqu'aux socialistes de la Chaire. Ce n'est donc pas l'école nouvelle qui a gagné la bataille à partir des années 1890 contre une orthodoxie libérale ultra-conservatrice, mais la conjugaison de ces nouveaux courants de pensée qui s'exprimaient dans la R.E.P. ou ailleurs. De même il serait vain aujourd'hui et tout à fait paradoxal d'opposer à une certaine « pensée unique» une autre forme de pensée ou de « parole unique» comme l'ont clairement manifesté des centaines de signataires de l'appel des économistes pour sortir de la pensée . 5 unIque. Un des mérites majeurs du Gide économiste réside précisément dans cette volonté, qui ne s'est jamais démentie jusqu'à la fin de sa vie, de faire leur juste place au sein de l'enseignement de la science économique à d'autres formes de pensée et d'autres modes de production (comme auraient sans doute dit les auteurs marxistes).

1. La Solidarité (cours au Collège de France) 1927-1928, P.D.F., Paris 1932, p. 159160. 2. Ibid. p. 161. 3 Michel Foucault, L'Archéologie du savoir, Gallimard, Paris, 1969. 4. Pour Yves Barel, en effet, les premiers seuils de scientificité ont été franchis par la pensée du physiocrate François Queynay, puis plus d'un siècle après par Léon Walras. 5. « L'appel des économistes pour sortir de la pensée unique» publié en octobre 1996 a recueilli mi-1997 près de trois cents signatures. Signeraient-ils aujourd'hui le manifeste coopératif des intellectuels universitaires français? Un de leurs porte-parole, Hong-Ngog Liêm, a participé au séminaire organisé par le CJDES et d'autres organisations européennes de jeunes dirigeants de l'économie sociale, la J;ondation Charles-Meyer et la DG XXIII de la Commission européenne, sur le thème: « L'Economie sociale européenne: penser et agir autrement dans l'Europe libérale », en mars 1997.

M. PARODI : PRÉFACE

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Ainsi, dans sa leçon inaugurale du cours d'économie sociale comparée au Collège de France, en 1921, Charles Gide plaide-t-il encore pour la place que réclame la coopération dans l'enseignement économique. «Remarquez que je n'ai pas la prétention d'apporter ici une science nouvelle, ni moins encore de la dresser contre l'économie politique dans une attitude hostile. Ce n'est pas ma pensée. Je ne viens pas ici dans ce Collège où l'économie politique a été enseignée depuis un siècle par quatre grands économistes qui représentent toute une dynastie: Jean-Baptiste Say, Rossi, Michel Chevalier, Paul Leroy-Beaulieu - présenter la coopération comme une ennemie, ni moins encore comme un parent pauvre admis par charité, mais comme ayant le droit de réclamer sa place dans l'enseignement, voire dans l'enseignement classique, de la science économique. » Mais la même année, qui est aussi l'année de la création de la Revue des études coopératives, il publie le «Manifeste coopératif des intellectuels universitaires français» qui n'a recueilli que peu de signatures d'économistes. Charles Gide explique donc dans un autre article de la jeune R.E. C. « Pourquoi les économistes n'aiment pas le coopératisme» : « En un mot, les économistes veulent bien des sociétés coopératives,mais ils ne veulentpas du coopératisme,au sens du programme de transformation sociale telle que cette revue a précisément pour but de l'enseigner et de la propager. » On retrouve donc là le Gide doctrinaire du « coopératisme », terme dont il avait justifié l'adoption dès 1904 dans son ouvrage sur les sociétés coopératives de consommation: « le nom en isme exprime mieux la pensée générale qui [est] d'exprimer les traits caractéristiques d'un système social qui se distingue à la fois de l'individualisme et du collectivisme ». Et Gide en 1911 avait fait adopter par le comité central de l'Union coopérative une déclaration de principe destinée à rendre possible l'union coopérative avec les coopératives de la Bourse socialiste et dans laquelle il s'efforçait de mettre en relief (peut-être pour favoriser l'union) les origines socialistes de la coopération: «La coopération est donc socialiste par définition même... La coopération est née du peuple et non du cerveau des intellectuels et l'expérience montre qu'elle n'a pu se développer que là où la classe ouvrière lui a apporté un concours conscient et fervent. Elle est donc nécessairement démocratique et inséparable du développement de la classe ouvrière. Elle réclame donc le droit à l'autonomie, c'est-à-dire le droit à viser à son développement et de chercher ses fins en elle-même sans se subordonner au socialisme et au syndicalisme et sans prétendre non plus les exclure de l'œuvre de la reconstitution sociale, droit à l'autonomie qui, d'ailleurs, lui a été reconnu par le congrès socialiste international de Copenhague. » Oui, mais alors Charles Gide ne pouvait pas trop s'étonner de la réticence fondamentale de la plupart des économistes de son temps, pétris d'individualisme, à signer son manifeste. Ainsi, cette « école nouvelle» que Gide avait tenté de définir d'un seul mot, l'école de la solidarité, lors d'une conférence à Genève en 1889 où il l'opposait à trois autres écoles d'économie sociale, entendait-elle manifester cette volonté gidienne d'« articuler la science économique avec sa philosophie sociale

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d'une part et ses implications en matière de politique économique d'autre part », comme le souligne Marc Pénin. On retrouvera plus loin « l'idée de solidarité en tant que programme économique », selon le titre même d'une conférence de Gide. Nous voudrions simplement noter ici une autre spécificité méritoire du Gide économiste qui est déjà en ce dernier quart du XIXe siècle en faveur de l'intervention de l'État dans les questions économiques. Ceci est tout à fait en cohérence avec la place qu'il accordera aux formes de solidarité organique (selon l'expression de Durkheim) à côté des formes de solidarité coopérative et volontaire. Mais ce parti pris en faveur du rôle économique de l'État devait constituer évidemment le point de rupture majeur avec l'école libérale. Charles Gide est également très attentif aux problèmes économiques de son temps et il prouve à mainte reprises la perspicacité de ses analyses, aussi bien dans la détermination des causes que dans la formulation des solutions proposées. Les grands défis économiques et financiers nés de la Première Guerre mondiale lui en donneront souvent l'occasion. Nous en retiendrons ici quelques exemples significatifs, relevés principalement dans la biographie de Gide publiée récemment dans cette collectionI, et qui montrent combien notre auteur s'inscrit dans la tradition d'une économie politique impliquée dans la vie économique, sociale et politique de la France et de l'Europe. Le premier conflit mondial va mobiliser non seulement les hommes sur les champs de bataille et en partie les femmes dans les usines d'armement, mais encore l'ensemble des capacités productives des pays belligérants. Du même coup il va déstabiliser le système même d'économie libérale (ses marchés internes de biens, ses échanges internationaux et son système monétaire) et il va bouleverser les fonctions de l'État et ses relations avec le monde de l'économie. Trois questions majeures en découlent: comment organiser une économie de guerre? comment en financer les dépenses extraordinaires? comment traiter la question de la hausse des prix générale qui va affecter tous les pays belligérants pendant et surtout après la guerre? Sur ces trois questions Gide va prendre des positions originales et novatrices qui le distinguent de la plupart des économistes de son époque. À propos du financement des dépenses de guerre tout d'abord, Charles Gide se montre très favorable à la création laborieuse d'un nouvel impôt général sur le revenu défendu obstinément par Joseph Caillaux et finalement voté le 15 juillet 1914. Cet impôt moderne va se substituer aux fameuses « quatre vieilles» contributions désormais réduites au rang de fiscalité directe locale. Marc Pénin mentionne une lettre du 28 avril 1916 dans laquelle Gide écrit à son neveu André: «j'ai porté l'autre jour ma déclaration de revenu: c'est un acte assez émouvant, moins en lui-même que dans ses suites ». Or il faut rappeler les violentes polémiques provoquées par le projet d'un impôt général progressif sur le revenu au tout début du siècle. Ainsi, en 1908, Paul Leroy-Beaulieu, l'adversaire numéro 1. Marc Pénin, Charles Gide 1847-1932

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188 et 209-213.

L'esprit critique, L'Harmattan 1997, p. 175-

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un de Charles Gide et le plus éminent représentant de l'école libérale orthodoxe, face aux aspirations socialistes et radicales en faveur d'un impôt progressif sur le revenu qui «pourra enfin ouvrir la porte sur l' horizon indéfini des réformes sociales », en perd carrément son sang-froid et pousse un véritable cri d'indignation dans L'Économiste français: « C'est abominable, c'est scandaleux. C'est du vol, de la piraterie. » Et d'ajouter: «c'est le germe effroyable de la révolution sociale: le virus qui chemine dans l'organisme et finit par le détruire» I. Charles Gide, lui, porte fièrement sa déclaration de revenu à l'Inspection des contributions directes. Au fond il a dû faire sienne la très belle définition du contribuable citoyen formulée par Sieyès 125 ans plus tôt: «Il faut considérer les citoyens contribuables comme les actionnaires de la grande entreprise sociale2. » La biographie de Gide souligne également l'attention qu'il a porté pendant la guerre au système d'organisation économique allemand et plus généralement aux systèmes d'économie administrée qui se mettent en place dans les nations belligérantes. Plusieurs articles publiés dans L'Émancipation montrent qu'il a donc bien perçu les conséquences irréversibles que la guerre allait entraîner dans les modes d'intervention de l'État et dans ses rapport avec le monde de l'économie. Il en a sans doute perçu les risques (<< disait: le collectivisme est On

impossible,. la société ne serait plus qu'une caserne

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perçu aussi les avantages à travers le modèle allemand. Ainsi la guerre a « mis en lumière (...) la puissance de l'organisation. Après la guerre, tout sera à l'organisation scientifique, dût-on même pour cela se mettre à l'école allemande ». Un peu plus tard, il se référera plus directement à l'école américaine et à la révolution taylorienne de l'Organisation scientifique du travail (OST) qui commençait à produire ses effets en ce début de siècle aux États-Unis d'Amérique. Il prédisait d'ailleurs dès 1917 que « la grande puissance de demain» serait les États-Unis. « Ce siècle sera son siècle », écrit-il dans L'Émancipation. De même comment ne pas relever la remarquable lucidité que Gide manifeste dès 1916, dans le rapport qu'il écrit pour la Ligue des droit de I'homme sur « la politique commerciale après la guerre », à propos de l'attitude à avoir visà-vis de l'Allemagne. Il prend en effet le contre-pied des positions vengeresses très largement dominantes qui se proposaient de ruiner définitivement l'Allemagne. On sait auj ourd 'hui où ces politiques aberrantes qui se sont bien traduites dans et après le traité de Versailles nous ont conduits. Gide est, là encore, un des rares intellectuels à voir immédiatement que le traité de Versailles constitue une bombe

elle l'est! »), mais il en a

1. Cité par Jean-Noël Jeanneney, « La droite, la gauche et l'impôt» in « Concordances des temps. Chronique sur l'actualité du passé », Le Monde, 5 août 1987. 2. Citation extraite d'un article de Jean-Philippe Domercq, «Fiscalité et démocratie », Esprit, janvier 1989. L'article XIII de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 avait posé le principe de l'égalité devant l'impôt, conséquence de l'égalité civile: «Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable: elle doit être également répartie entre tous les citoyens en raison de leurs facultés. »

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à retardement placée au cœur de l'Europe et à soutenir que l'on ne saurait à la fois demander une énorme indemnité de guerre à l'Allemagne et lui appliquer un isolement commercial «qui aurait précisément pour résultat de la rendre irrécouvrable ». Et d'ajouter dans cet article de la R.E.P. (1917) : « Puisque nous cherchons à établir les conditions d'une paix durable, écartons toute préoccupation de guerre économique, même présentée sous forme défensive mais cherchons à négocier un traité de commerce qui soit le plus avantageux à nos intérêts et à ceux de nos alliés. » Il reviendra à la charge plus tard en janvier 1920 dans un compte rendu du livre de John Maynard Keynes sur Les conséquences économiques de la paix en dénonçant de nouveau la folie d'une politique « qui se donne pour but à la fois de ruiner l'Allemagne et de lui imposer une dette colossale» et en affirmant que les réparations demandées n'ont aucune chance d'être payées. Malheureusement de tels propos, pas plus que ceux que rapporte encore la biographie à propos de l'établissement d'une paix juste «qui puisse un jour être ratifiée par les vaincus », ne pouvaient être entendus dans le contexte de cette guerre ni des années de l' entre-deux-guerres. « Les conditions d'une paix durable », notamment ses conditions économiques, ne seront réalisées qu'après la Deuxième Guerre mondiale par un plan Marshall ou une OECE, et encore plus par les premiers éléments de la construction européenne (du traité de la CECA au traité de Rome). On relèvera encore, toujours dans la biographie de Charles Gide, un autre exemple très remarquable de la créativité économique de ce dernier et qui concerne le phénomène de hausse générale des prix qui se manifeste en ce début de siècle et qui va être considérablement amplifié par la guerre. Cette créativité se manifeste moins dans l'explication quantativiste qu'il donne du phénomène que dans sa récusation de la solution de la déflation pourtant soutenue par la plupart des économistes et des monétaristes de l'époque contre la politique de dévaluation que Poincaré réalisera finalement en 1927 malgré l'avis négatif du gouverneur de la Banque de France lui-même, mais avec l'appui du patron de la CGT Léon Jouhaud. Ici Charles Gide est déjà tout simplement keynésien. Il souligne, et depuis longtemps, les effets positifs de la hausse des prix 1. Il a affirmé dès 1898 que la déflation verrait « une dépression constante des prix peser sur l'industrie et décourager l'esprit d'entreprise, les États accablés sous le poids d'une dette grossissante et acculés à la banqueroute, et les rentiers s'enrichissant plus sûrement par l'oisiveté que les autres classes de la population par le travail »2. Dès lors l'objectif doit être «de stabiliser les prix en rendant la monnaie invariable en valeur », ce qui passait alors par une dévaluation officielle pour 1. En 1920, par exemple, il indique: « J'ai écrit il y a longtemps et à maintes reprises, et je ne m'en dédis pas, que la hausse des prix était une condition favorable à la production. »(L 'Emancipation, juin 1920 p. 71) 2. Principes d'économie politique, 6e édition, Paris: Larose, 1898, p. 238, cité par M. Pénin «Charles Gide et John Maynard Keynes », communication au colloque de l'ACGEPE, « La tradition économique française 1848-1939 », Lyon, 2 et 3 octobre 1997.

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prendre en compte la dépréciation du franc subie depuis la guerre. C'est l'objectif que Keynes recommandera en Grande-Bretagne mais ce n'est pas la voie que choisira le chancelier de l'Échiquier, Churchill, en 1925. Il rétablira la convertibilité de la livre sterling à la parité d'avant-guerre, surévaluant ainsi fortement la monnaie anglaise, ruinant du même coup le commerce extérieur britannique et précipitant son pays dans la crise bien avant 1929. Poincaré aura été plus avisé et Gide au moins l'aura totalement approuvé dans sa politique monétaire. Il est permis de se demander, avec quelque malice, quelle serait aujourd'hui sa lecture des critères de Maastricht au moment du passage à la monnaIe unIque. Une dernière qualité de Gide économiste mérite d'être relevée. C'est son intérêt constant pour la démographie française à une époque où la démographie n'avait pas vraiment accédé au statut de science et oÙ les économistes bien en chaire n'y accordaient que peu d'importance. Marc Pénin y consacre à juste titre une dizaine de pages de sa biographie en liant, comme Gide, la question démographique à la question de l'immigrationl. L'inquiétude de Gide à propos de la faible croissance de la population se manifeste dès les années 1880 et ne pouvait qu'empirer par la suite. D'où la multiplication de ses articles et interventions diverses sur les aspects dynamiques de la décroissance d'une population, ses causes et surtout ses conséquences. Ainsi, propose-t-il une explication économique du ralentissement de la natalité dans les pays riches et qui est elle-même étroitement liée aux « décisions volontaires prises par les individus à la suite d'un calcul économique de type privé », autrement dit du calcul rationnel de 1'« homo economicus », aurait dit V. Paréto. En un mot plus le revenu s'élève et «plus l'élevage des enfants est une mauvaise affaire », on dirait aujourd'hui plus la balance avantages/coûts devient défavorable en l'absence d'allocations familiales incitatives qui ne viendront que plus tard. Mais alors, comme le dit si bien Gide lui-même, «si désormais la génération cesse d'être un acte spontané pour devenir délibérée, ou comme disent les néo-malthusiens consciente, si dorénavant nul enfant ne vient au monde qu'à la suite d'une délibération où tous les arguments pour ou contre auront été minutieusement pesés, il est à craindre que dans la balance les arguments contre ne l'emportent,. ou, s'il ne l'emportent pas la première fois, du moins, comme la force des arguments croît à la naissance de chaque nouvel enfant, il est à craindre que le vote négatif ne s'impose à la seconde ou à la troisième récidive ». Ce processus inexorable devrait alors toucher non seulement la France mais aussi l'ensemble des pays européens en voie d'enrichissement. L'analyse des conséquences d'une baisse de la natalité est aussi d'une étonnante modernité et Alfred Sauvy en développera plus tard divers aspects: les relations entre courbe de la prospérité et courbe de la population (l 'homme étant lui-même un facteur de production) ; le rétrécissement de la demande et l'absence de perspectives qu'il engendre; les conséquences néfastes pour le commerce et le budget de l'État. En 1. Op. cit. 1997, p. 143-152.

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revanche l'argument de Jean- Baptiste Say selon lequel « il faut faire de l'épargne plutôt que des enfants» lui paraît erroné, car les enfants, dit-il, sont le meilleur investissement. L'abondance de l'épargne en France, de ce fait, ne lui paraît pas spécialement réjouissant, car si la France peut ainsi prêter largement ses capitaux au reste du monde, c'est «parce qu'elle n'a pas la population pour les mettre en valeur ». Et en relevant ainsi les inconvénients et d'une population trop peu nombreuse et d'une population trop nombreuse, il en arrive à évoquer cette idée d'optimum de la population qu'Alfred Sauvy développera dans sa Théorie générale de la population. Il résulte enfin de cette analyse démographique que l'immigration est « un fait inéluctable et, somme toute, un bien ou tout au moins un moindre mal que le suicide ». En effet dit Gide, un «pays qui s'obstine à nourrir une population trop faible pour sa superficie et ses ressources... encourt un jugement d'expropriation pour cause d'utilité publique, comme ceux d'ailleurs que nous ne nous faisons pas de scrupule d'édicter nous-mêmes contre les peuples dits barbares ». Coopération et coopératisme au cœur de la créativité gidienne

Marc Pénin date précisément « l'entrée en coopération» de Charles Gide au 18 avril 1886, le jour où il présente une conférence sur Fourier et la coopération au théâtre de Nîmes. Dès lors son engagement dans la « coopération [qui est] un mouvement... non une charte» ne va cesser de se développer sous des formes multiples et de fertiliser l'ensemble de ses œuvres. On vient de l'évoquer à propos de sa créativité universitaire et on ne pourra manquer de le retrouver de nouveau ci-après au sujet de sa créativité sociale qui est en quelque sorte le point d'aboutissement de son proj et, du « coopératisme» précisément. Le « coopératisme» c'est, selon les propos mêmes de Gide, «un programme de transformation sociale» ou encore un véritable « système social ». Il repose sur un fondement ou une hypothèse forte et il débouche sur un proj et de société: celui de la République coopérative. Pour l'instant demeurons sur les fondements, c'est-àdire les coopératives ou «sociétés de consommation ». Elles constituent les fondations de son « système social» car les coopératives de consommation, selon une formule qu'il répète constamment, «représentent les intérêts de tous ». La leçon inaugurale qu'il propose au Collège de France en décembre 1921 a le mérite de formuler avec une grande clarté l'hypothèse fondatrice de son modèle social. Après avoir rappelé les quatre points cardinaux de la table (d'orientation) économique: production-circulation-répartition-consommation, Gide s'arrête longuement sur le dernier point: «La consommation! Ah ! c'est par là que j'aurais dû commencer. La consommation pour nos sociétés de consommation, c'est notre point de repère, c'est notre étoile polaire! C'est de ce côté que nous cherchons notre orientation,. nous nous demandons quel est l'intérêt du consommateur et par quelles mesures l'intérêt du consommateur sera-t-il le mieux

satisfait? »

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Et il va camper le consommateur (les libéraux diraient « la souveraineté du consommateur ») face à « la prétention au pouvoir» du producteur (qu'il soit manuel ou intellectuel). Cette prétention exprimée notamment par la CGT française, comme par le « Guild socialism» anglais, ne lui paraît pas légitime non seulement parce que les producteurs, à la différence des consommateurs, ne représentent pas «les intérêts de tout le monde », mais surtout parce que les producteurs ne créent pas la valeur. Ici Gide rejette donc explicitement la théorie de la valeur travail des économistes classiques anglais (Ricardo notamment) qui fut reprise par Karl Marx, et il adhère complètement à la théorie de la valeur utilité des auteurs néo-classiques. Écoutons-le: «Ce qui semblait justifier l'orgueil du producteur et sa prétention au pouvoir, c'est la thèse que le travail seul crée la richesse. Mais pas plus qu'il ne crée la matière première, il ne crée ce qu'on appelle la valeur. Accumulez tout le travail que vous voudrez, pétrissez le fer ou l'argile, et vous n'aurez jamais qu'une chose invendable, inutile, par conséquent, jusqu'au jour où le désir du consommateur aura vivifié cette matière inerte en lui insufflant cette âme qui s'appelle la valeur. . C'est donc le consommateur qui, par sa demande, crée non pas l'objet lui-même, non pas l'utilité intrinsèque, en entendant par là ses propriétés physiques ou chimiques, mais la valeur,. or le travail ne peut créer la richesse que dans la mesure où il sait suivre, ou parfois devancer, le désir du consommateur. Voilà donc pourquoi les sociétés coopératives de consommation s'efforceront de maintenir le contrôle du consommateur, à l'encontre des organisations de travailleurs et de producteurs.» J.-K. Galbraith dénoncera, cinquante ans plus tard, dans Le Nouvel État industriel, «la filière inversée », c'est-à-dire la manipulation du consommateur par le système planificateur des grandes sociétés ou des technostructures américaines. Gide pressent ce risque et met en garde contre le risque d'un gouvernement de la société par les producteurs, et ce sont les coopératives de consommation qui sont investies de cette mission de contrôle ou d'endiguement du pouvoir des producteurs. Comment? D'abord par la situation de concurrence qu'elles créent (ou qu'elles devraient créer) pour le commerce et pour les producteurs eux-mêmes et qui doit permettre d'imposer « le juste prix ». Ce juste prix qu'il définit par ailleurs comme devant « être à la fois le prix nécessaire et le juste prix - prix nécessaire, c'est-à-dire qu'il constitue le minimum nécessaire pour que la production puisse continuer - juste prix, c'est-à-dire qu'il est purgé de tout élément parasitaire, de toute majoration factice extorquée au consommateur ». Et partout où existent des coopératives, la concurrence, mieux que la taxation, contraint le commerce privé à fixer ses prix à un niveau voisin. Gide évoque ici la première coopérative de consommation, Le commerce véridique et social du Lyonnais Michel Demon, fondée en 1835, pour illustrer son propos et le rôle qu'il assigne aux coopératives de consommation: «Ce n'est pas seulement la justice que la coopération introduit dans le commerce: c'est la vérité », notamment sur la qualité du produit.

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Ensuite, parce que «les organisations de consommateurs» remplissent une fonction majeure « d'éducation économique des consommateurs». À ce point, le système de défense que Gide présente contre un argument d'un «grand chef de l'école libérale, M Vilfredo Paréto» mérite un temps d'arrêt: selon Paréto « (...) la réalisation du programme coopératiste serait le règne de l'incompétence. Le consommateur n'aurait, en effet, aucune des capacités requises pour contrôler la production. En détrônant le producteur du gouvernement économique on n'inaugureraitque le règne de l'anarchie ou de la léthargie.(...) Eh bien! nous ne contesterons pas non plus cette critique. Personne n'a parlé du consommateur en termes plus sévères que nous-mêmes. Oui, incapable de ressentir d'autres besoins que ceux qu'il a toujours connus, il se nourrirait encore de glands ou, tout au moins, de pain noir, si les producteurs, les vendeurs ne s'étaient évertués à lui inculquer des besoins nouveaux. (...) Mais si nous reconnaissons l'incommensurable bêtise du consommateur, nous n'en concluons pas qu'elle soit incurable, mais que c'est une raison de plus de faire son éducation économique. Or c'est précisément là le rôle des organisations de consommateurs: non pas seulement des sociétés de consommation proprement dites, mais aussi des Hligues ligues sociales d'acheteurs ", qui ont des objets un peu de consommateurs" ou H différents mais toutes ceci de commun: enseigner au consommateur quels sont ses droits et ses devoirs, lui faire comprendre quels sont ses véritables intérêts. » Voilà pourquoi le projet gidien de «République coopérative» ou du « coopératisme» était fondé sur les coopératives ou « sociétés de consommation» et visait l'instauration du règne du consommateur. Mais, bien que Gide s'en défendit (« Nous ne laisserons pas croire que le coopératisme n'est qu'un système utopique»), on peut penser que son «programme de transformations sociales» doit prendre sa place aujourd'hui au Musée social, une institution à la création de laquelle il ad' ailleurs participé. En effet, 75 ans après sa mort on serait tenté d'établir un constat d'échec sur la capacité de la société coopérative de consommation à transformer l'ordre capitaliste. Le «Plan de campagne» que proposait Charles Gide au congrès coopératif français de 1889 ne s'est pas déroulé selon les trois étapes prévues: faire en premier lieu « la conquête de l'industrie commerciale, dans une seconde étape faire la conquête de l'industrie, dans une troisième enfin celle de l'industrie agricole». Pour filer encore un peu ia métaphore militaire, des opérations victorieuses ont bien eu lieu sur les trois champs de bataille, du commerce, de l'industrie et de l'agriculture, mais l'objectif final « d'exproprier pacifiquement les capitalistes actuels» l, à l'évidence, n'a pas été atteint. Ainsi, l'offensive à cet égard a échoué: il n'a pas été possible «de reprendre en sous œuvre l'ordre économique actuel pour y substituer un ordre nouveau »2. Non seulement la « République coopérative» ne s'est pas substituée à l'ordre capitaliste mais encore 1. Charles Gide, L'École de Nîmes, édition du centenaire, P.D.F., Paris, 1947, p. 203. 2. Charles Gide, Les sociétés coopératives de consommation, préface de la deuxième édition, Librairie Armand Colin, Paris, 1910, p. VIII.

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ce dernier, après l'effondrement complet et brutal des régimes socialistes de l'Est qui ont également entraîné dans leur chute celle d'un système coopératif étatiste discrédité, paraît régner aujourd'hui sans partage. Le constat pourrait être particulièrement sévère pour les coopératives de consommation qui étaient au cœur même de la République coopérative de Gide. En effet, en France comme dans les autres pays de capitalisme évolué1 les coopératives de consommation de modèle rochdalien, c'est-à-dire les coopératives de consommation populaire, ont pratiquement vécu. Celles qui subsistent dans le secteur du commerce non spécialisé ont été obligées de s'aligner sur les méthodes d'organisation et les stratégies des groupes de la grande distribution (chaînes de supermarchés) après la liquidation spectaculaire du groupe Scoop en 19852. En outre elles sont amenées à s'ouvrir de plus en plus aux non-sociétaires3. Il est clair que ces coopératives ont d'abord été victimes des mutations macro-économiques et sociales des « trente glorieuses»: généralisation du modèle fordiste de consommation de masse dans les classes populaires liée à la progression du pouvoir d'achat et ajustement rapide de l'appareil de distribution aux nouvelles exigences de ce modèle (développement accéléré des grandes surfaces dans la foulée de Leclerc). Le phénomène d'exclusion massive qui se développe dans les années 1980 et qui s'accélère aujourd'hui n'est pas susceptible de renverser cette tendance et de donner une nouvelle chance aux formes coopératives de distribution car les « exclus» ne représentent pas un groupe social homogène ni une classe sociale en mesure de réinventer un système d'accès aux biens de consommation courants spécifique et plus efficace que celui de la grande distribution « capitaliste ». Bien au contraire, les coopératives de consommateurs se renforceront sans doute dans les groupes sociaux privilégiés à forte identité sociale et corporatiste4. Le secteur capitaliste semble donc s'être substitué efficacement à « l'ordre coopératif»5 pour réaliser la tâche que Gide assignait aux coopérateurs: « Les coopérateurs, écrivait-il, se donnent pour tâche de ramener le prix courant au niveau du juste prix, entendu au sens du prix de revient, c'est-à-dire en somme, de jouer exactement le rôle que les économistes veulent faire jouer à la concurrence6. » Ce à quoi P. Lambert répliquait: « S'il est vrai que le prix de la 1. Voir Claude Marenco, «Les coopératives de consommation en question », RECMA n° 19, 3e trimestre 1986. L'auteur met en parallèle la régression de ces coopératives en France et au Québec. ' 2. Le nombre de sociétés coopératives de consommation est tombé de 242 en 1978 à 125 en 1990 et leur effectif salarié de 43 000 à 18 500. Mais le groupe coopératif suisse Migros vient de s'implanter en France. 3. Dès 1982, le pourcentage des ventes aux non-sociétaires était de 44 % (contre 15 % seulement en 1970). 4. Dont l'exemple éclatant de santé est donné par la CAMIF, ou certaines coopératives d'entreprise. 5. Pour reprendre ici l'expression de B. Lavergne, L'ordre coopératif Étude générale de la coopération de consommation, Librairie Félix Alcan, Paris, 1926. 6. Charles Gide, Le juste prix, P.U.F., Paris, 1941, p.51-55.

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concurrence est le seul juste prix, il n y a aucune raison d'être coopérateur] . » La position de B. Lavergne, selon laquelle s'il existe réellement un état de concurrence, le prix courant qui résulte de la confrontation de l'offre et de la demande ne peut être considéré comme abusif, nous paraît acceptable. À cet égard, il faut donc reconnaître que ce prix « non abusif» résulte essentiellement aujourd'hui de la concurrence créée par les formes modernes de la distribution capitaliste en cohérence avec le régime « fordien ». Cependant si l'utopie de Gide semble avoir été récupérée par le secteur capitaliste, il faut bien voir que l'éducation du consommateur qui est l'une des finalités de « l'école de Nîmes» est bien le fait d'une autre composante de l'économie sociale, sa composante associative, notamment à travers l'action impressionnante des associations de consommateurs, des grands mouvements d'éducation populaire et des syndicats, en France sans doute, mais bien plus encore dans les autres grands pays de capitalisme évolué. L'associationnisme de Gide, tel qu'il l'a exposé dans le volet central du triptyque de son rapport sur le pavillon de l'économie sociale à l'Exposition universelle de 1900, a donc bien porté ses fruits dans le contexte du nouveau mode de régulation économique et sociale de l'après-guerre. Un autre trait de l'évolution des mouvements coopératifs au cours de ces vingt dernières années, aussi bien en France que dans d'autres pays européens, pourrait faire douter de l'avènement de la révolution coopérative pacifique gidienne. En effet, les coopératives les plus puissantes, celles qui paraissent avoir le mieux réussi, notamment les plus grosses coopératives agricoles (céréales, viandes, produits laitiers) mais aussi certaines coopératives de crédit... se sont habilement infiltrées ou coulées au sein du capitalisme international en créant des sociétés filiales en forme de S.A. de droit commun, sans doute au bénéfice des sociétés coopératives mères, mais certainement au risque d'y perdre leur spécificité et peut-être l'éthique coopérative elle-même. À cet égard, le « lobbying» exercé auprès de la Commission de la C.E.E. par les puissantes fédérations coopératives européennes, au même titre que les grandes fédérations patronales professionnelles du secteur capitaliste ou que le groupement des entreprises publiques, s'il est de bonne guerre, ne peut qu'aligner les stratégies de développement du mouvement coopératif sur celles des grands groupes capitalistes internationaux. La cause peut donc paraître entendue: la révolution pacifiste de « l'ordre coopératif» ne s'est pas (encore) produite et on ne voit pas aujourd'hui ce qui pourrait créer une rupture dans les tendances lourdes de cette évolution et en infléchir le cours dans le sens de l'utopie gidienne. Pourtant rester sur ce constat d'impuissance et d'échec du mouvement coopératif serait à la fois erroné sur le plan historique et injuste à l'égard des

1. Cité par M. Nègre, «Une continuation de l'école de Nîmes, Bernard Lavergne (18841975) », Revue des Etudes coopératives, 4° trimestre 1982, n° 209-6 p. 46-58.

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ambitions de Gide et de « l'école de Nîmes» ; historiquement erroné parce que le mouvement coopératif pris dans le sens le plus large d'économie sociale « émergée» ou « immergée» 1 n'a cessé de se développer et de se diversifier non seulement dans les pays de capitalisme évolué de l'D.C.D.E. mais un peu partout dans les pays en voie de développement; injuste car Gide et « l'école de Nîmes» ont bien su dégager les fondements théoriques et doctrinaux d'un modèle de développement plus que jamais nécessaire pour répondre aux droits fondamentaux et aux aspirations vitales d'une bonne partie de l'humanité - dont celle qui relève à un titre ou à un autre du monde des exclus. Au cours de sa conférence inaugurale au Collège de France, Gide qui, nous l'avons vu, se défendait de professer une nouvelle utopie, plaidait en quelque sorte pour que l'on veuille bien reconnaître qu'il existait un mode de produire, d'échanger, de répartir et de consommer autre que le mode capitaliste. Et c'est la coopération qui par son exemple montrait la voie de cette autre mode de production et de développement: «Les sociétés coopératives nous enseignent d'abord qu'une entreprise peut vivre et prospérer en dehors des conditions que l'économie politique posait comme inéluctables, à savoir sans l'appât du profit ni la pression de la concurrence. Les entreprises coopératives travaillent en effet sans le stimulant du profit, puisqu'elles ont pour règle de le restituer à ceux à qui il a été pris et, quant à la concurrence, partout où elles le peuvent, elles s'efforcent d'y substituer la fédération ou même la fusion. La compétition pour le profit n'ayant plus d'objet le jour où l'objet même aurait disparu, il ne resterait plus que la concurrence sous forme d'émulation. Les sociétés coopératives nous montrent aussi qu'il n'est pas indispensable au succès d'une entreprise que le capital y soit le maître et en recueille les fruit. Elles n'excluent pas le capital, elles l'appellent même, en attendant qu'elles aient constitué leurs propres capitaux, et sont disposées à payer ses services par un intérêt fixe, mais elles se refusent de lui reconnaître le droit de commander et de s'attribuer les profits de l'entreprise sous prétexte qu'il les aurait créés. Elles luttent, dans la faible mesure où leur développement le permet, contre le nationalisme économique sous la forme protectionniste comme aussi contre le soit-disant internationalisme du capitalisme qui n'est qu'une forme d'impérialisme. En créant, il y a trente ans, l'Alliance coopérative internationale, elles ont devancé la Société des Nations et elles visent à ramener le commerce international de sa forme actuelle qui est la lutte pour le profit à sa forme vraie qui est la coopération des peuples résolus à utiliser leurs ressources au mieux des intérêts de tous. » Aujourd'hui, au niveau de l'Union européenne, ne se pose-t-il pas à nouveau la question essentielle de la reconnaissance des sociétés de personnes

1. Selon la distinction établie par Henri Desroche, Pour un traité d'économie sociale, C.LE.L, 1983, p. 232.

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(coopératives, mutuelles, associations) et de leur droit à produire, répartir et commercer au même titre que les sociétés de capitaux?

échanger,

La créativité coopérative de Gide revêt bien d'autres facettes, notamment celle de son action inlassable en faveur de l'union et de la réunification des mouvements coopératifs, tant au niveau national qu'au niveau international. C'est pourquoi on la retrouvera aux principales étapes de la biographie établie par Marc Pénin. Ce qui nous a particulièrement frappé dans cette grande transversale de la vie de Gide, c'est le fait que son action au service de la fondation et du développement de l'Alliance coopérative internationale soit inextricablement liée à son action en faveur de la paix puis de la réconciliation entre les ennemis d'hier. Ce qui lui vaudra parfois de si injustes accusations de trahison! Il est assez remarquable qu'il évoque dès 1890 la perspective de «cette République européenne que l'on entrevoit dans la brume» 1. De même qu'il plaide dès 1919 pour l'admission des délégations allemande et autrichienne avec le même argument que celui qui sera au cœur de la démarche des fondateurs de la Communauté européenne et qu'il a si bien su relever: «Pour la reconstitution de l'Europe économique, on ne pouvait se passer du concours des cent millions d'hommes de l'Europe centrale, pas plus qu'ils ne peuvent se passer de nous2. » Mais la créativité coopérative de Gide rejoint inéluctablement sa créativité sociale et ne prend toute sa dimension qu'au sein de son projet social. La créativité économique" sociale ou "l'idée de solidarité en tant que programme

Madeleine Rebérioux a bien noté, dans son avant-propos, la distance qui sépare l'approche réformiste de Gide de celle du socialisme marxiste. Il resterait à voir les liens entre le programme social et économique de Gide et celui des socialistes « utopiques» ou « associationnistes »3 parmi lesquels il lui est arrivé de se ranger. On ne s'avancera pas sur ce terrain: les textes de Charles Gide parleront pour lui. Mais qu'il nous soit permis cependant, toujours avec notre regard d'économiste, de nous poser en quelques points remarquables du chemin de Gide balisé par Henri Desroche ou Marc Pénin. Tout d'abord il faut partir de cette définition du «problème social qui consiste à concilier la justice avec la liberté» que Gide donne en 1889, c'est-àdire au moment de la célébration du centenaire de la Révolution française dont il faut poursuivre la tâche: « Elle a réalisé la démocratie dans l'ordre politique: il reste à réaliser la démocratie dans l'ordre économique» 4. La coopération sera pour Gide une des voies privilégiées pour réaliser «la substitution de la 1. 2. 3. 4. «Chroniques », Revue d'économie politique, 1890, p. 517. Ct: Charles Gide, 1847-1932 -L'esprit critique, op. cil. 1997, p. 198. Voir, par exemple, Domique Desanti, Les socialistes de ['utopie, Payot, Paris 1970. Ibid. p. 50.

M. PARODI:

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démocratie industrielle au patronat» car, comme il le proclame dans son «plan en trois étapes» dévoilé en 1889, « la coopération, c'est la conquête de l'industrie par les classes populaires ». Or on sait que c'est à partir des coopératives de consommation que cette conquête devait se réaliser. Gide entendait donc, dès son entrée en coopération, indiquer la direction générale de son projet. Même s'il dut, tout au long de sa vie, rabattre beaucoup de ses espérances et relativiser le rôle qu'il faisait jouer, dans son «plan de bataille », aux coopératives de consommation dans l'avènement du coopératisme, Charles Gide ne renonça jamais à « l'idée de solidarité comme programme économique ». En d'autres termes, pour lui, la solidarité n'était pas seulement une philosophie, une intention généreuse. Dans l'un de ses derniers cours, professé au Collège de France dans les années 19271928, c'est encore une économie sociale alternative qu'entendait présenter Charles Gide sous l'appellation de « solidarisme » : « On attendait donc quelque chose qui ne fût ni l'économie libérale ni le socialisme marxiste. Et voici justement qu'entre les deux une route plus aimable s'ouvrait: c'est le solidarisme », alias « l'école de la solidarité ». Ce solidarisme « suppose une morale ». Et parfois en dépit des moralistes pour qui la solidarité ne serait guère que la forme « d'un égoïsme honteux ». Une morale se proposant et proposant, selon le mot d'Helvetius, le « chef-d'œuvre» que serait « l'union de l'intérêt personnel et de l'intérêt général ». Morale, d'ailleurs, qui n'est pas celle du « sacrifice ni même celle du désintéressement» mais qui tiendrait «le milieu entre l'échangisme et le caritatisme, si je puis employer ce laid néologisme» et, si tant est que la « charité [n'a] aucune espèce de rapport avec l'aumône ou avec la bienfaisance », une économie du gain enchevêtrée à une économie de don: « Celui qui donne par solidarité, tel le syndicaliste, le mutualiste, le coopérateur attend quelque chose en retour: il donne [...] de son argent [...] de sa peine [...] de ses soirées [...] du temps qu'il devait à sa femme et à ses enfants, non pas précisément pour en recevoir l'équivalent, mais dans l'attente d'un régime économique supérieur [...] il sacrifie un peu de son Moi individuel afin d'agrandir son Moi social. » Et la coopération construit la solidarité parce qu'elle associe ceux qui s'opposent d'ordinaire: « L'association entre le vendeur et l'acheteur, c'est précisément ce qu'on appelle la coopérative de consommation,. celle entre le prêteur et l'emprunteur s'appelle la coopération de crédit, celle entre le patron et l'ouvrier, entre le capital et le travail s'appelle la coopérative de production [...], etc. »1 Cependant, à la fin de sa vie, Charles Gide a eu le temps de faire les comptes de la coopération. Il sait qu'à elle seule, elle ne peut venir à bout du programme économique de la solidarité. Dans ces mêmes leçons terminales, il avait fait une concession de taille à l'école libérale. « Les solidaristes ne nient pas les solidarités naturelles, mais ils voudraient les compléter ou les corriger par des solidarités voulues, réfléchies, conscientes. » Il avait même placé en exergue de la 16e édition de ses Principes d'économie politique une citation des Harmonies de 1. Les citations précédentes de Gide, extraites de son cours sur la solidarité de 19271928 sont relevées par Henri Desroche, op. cité 1982, p. 93, 96, 97.

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Bastiat: «La société toute entière n'est qu'un ensemble de solidarités qui se croisent. » L'actualité sociale et politique de la fin des années 1920 et du tout début des années 1930 va lui donner l'occasion d'approuver formellement le concours I d'une forme de solidarité que Durkheim avait nommée « solidarité organique» . La clairvoyance qu'il manifeste à l'égard de la loi d'Assurance sociale, dans le numéro de janvier 1930 de L'Émancipation est tout à fait caractéristique de sa reconnaissance de cette nouvelle forme de solidarité organique qui prendra toute sa dimension dans les États-Providence de l'après-guerre. Il y affirme en effet sans la moindre ambiguïté que « la loi d'Assurance sociale n'est qu'une application et la plus directe de la loi de Solidarité que nous reconnaissons et enseignons tous ici ». Il entérine donc une situation qui va se généraliser après la guerre: la complémentarité de la solidarité légale et obligatoire et de « la solidarité libre ». Dans ce même article, il préconise une mission fondamentale du système coopératif et mutualiste que la Mutualité serait bien avisée de prendre prioritairement en charge aujourd'hui, dans la situation de crise financière grave des régimes de protection sociale que nous connaissons: «La question d'Assurance sociale, comme toute question sociale d'ailleurs, est une question morale. Il serait mieux sans doute qu'elle puisse être précédée par une éducation sociale, mais cette éducation se fera peu à peu, par la pratique même et par la réaction contre les abus. » Éducation... Maître mot qui traverse aussi la vie de l'auteur, de l'acteur, de l'animateur et par là même les créativités de Charles Gide. De son entrée en coopération, en 1886, où il affirme déjà que la fonction des coopératives de consommation est éducatrice, en passant par les innombrables articles publiés dans des bulletins, des journaux ou des revues non savantes, c'està-dire destinées au public le plus large (et dont on trouvera un bon nombre dans les tomes qui suivent), sans omettre sa contribution à la brève expérience des Universités populaires et jusqu'à ses dernières leçons au Collège de France, le projet éducateur est présent. «Jamais il ne renoncera à cette foi dans l'éducation populaire» ainsi que le note si justement Marc Pénin. En cela Charles Gide s'inscrit non seulement dans la lignée des équitables pionniers de Rochedale, mais aussi dans la tradition du socialisme associationniste français que Charles Péguy qualifiait de « socialisme d'enseignement ». Personnage charnière décidément que ce Charles Gide, charnière entre les acteurs et les auteurs des mondes du politique, de l'économique, du social de son époque; mais charnière aussi entre les générations. Celles qui se présentent à 1. Durkheim avait en effet distingué deux grands types de solidarité: la « solidarité mécanique» tout d'abord, caractéristique des sociétés archaïques où la division du travail est peu développée et qui s'impose donc comme un principe d'assurance mutuelle dans les cercles de la sociabilité primitive. La « solidarité organique» ensuite, caractéristique de nos sociétés modernes à forte division sociale du travail, et dont les systèmes de protection sociale légale sont aujourd'hui la traduction la plus manifeste.