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CHARLES GIDE - PRINCIPES D'ECONOMIE POLITIQUE (26E EDITION - 1931)

542 pages
Ce deuxième volume des œuvres de Charles Gide reproduit ses célèbres Principes d'économie politique, un manuel à travers lequel des générations d'étudiants français ont pris contact avec l'économie politique et qui fut en son temps un véritable phénomène éditorial. L'édition reproduite est la dernière publiée du vivant de l'auteur, en 1931.
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CHARLES GIDE

PRINCIPES D'ECONOMIE
26e édition - 1931

POLITIQUE

LES ŒUVRES DE CHARLES GIDE Collection dirigée par Marc Pénin

Charles Gide 1847-1932. L'esprit critique Volume I Ecrits 1869-1886 Volume II Principes d'économie politique (26e édition, 1931)

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9308-5

LES ŒUVRES DE CHARLES GIDE - V GLUME II

CHARLES GIDE

PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
26e édition

- 1931

Préfacé et annoté par Yves Breton

Comité pour l'édition des œuvres de Charles Gide

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

PRÉSENTATION

DU VOLUME

Par Yves Breton CNRS, Centre Auguste et Léon Walras, Université de Lyon II

Après avoir fourni quelques rapides éléments sur l'itinéraire de Charles Gide dans la période précédant la publication des Principes d'économie politique en 1884 (section I), nous soulignerons l'extraordinaire succès de librairie qu'ont constitué les rééditions et traductions successives de cet ouvrage (section II) avant d'analyser les principaux remaniements qu'il a connus au cours du temps (section III).

Section I

Itinéraire de Gide dans la période précédant la publication des Principes d'économie politique en 1884

1.1. Les années de formation Après de très bonnes études suivies d'abord à l'école protestante puis au collège communal d'Uzès, sa ville natale, Charles Gide (1847-1932)1 réussit brillamment le baccalauréat-ès-lettres. Il s'inscrit alors à la faculté de droit de 1. Charles Gide est né le 29 juin 1847à Uzès. Il meurt à Paris, le 12mars 1932.

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ParisI où son frère, Paul Gidez, enseigne le droit romain. C'est sans beaucoup d'intérêt, semble-t-il, qu'il y suit l'enseignement de l'économie politique qui est assuré depuis 1864 par Anselme Batbie, un professeur de droit constitutionnel3. Ayant des goûts artistiques très prononcés, la fréquentation des peintres et de leurs ateliers parisiens semble beaucoup plus intéresser notre jeune étudiant. Inquiet de cet état de fait, son frère, de quinze ans son aîné, lui offre les sept volumes de la dernière édition des Œuvres complètes de Bastiat4 publiée à Paris entre 1862 et 1864, animé par le secret espoir d'intéresser le jeune Charles à l'étude des questions économiques et sociales. Pendant les dernières années du Second Empire, les idées économiques libérales (liberté du travail, libre concurrence, individualisme, libre-échange) que défend avec beaucoup de zèle et de talent Frédéric Passy, l'un des plus fidèles disciples de Bastiat, trouvent un réel écho chez le jeune étudiant. À la même époque, Charles Gide se passionne tout autant pour les écrits et les prises de .position politiques de Lucien Prévost-Paradol et d'Edouard de Laboulaye, deux intellectuels qui combattent sans ménagement la politique autoritaire du Second Empire. Les idées libérales du premier lui valurent une éclatante notoriété dans l'opposition au régime napoléonien auquel il ne se rallia qu'à la veille de son effondrement en 1870. Quant au second, professeur au Collège de France et auteur d'un ouvrage célèbre sur l'État et ses limites, il « nous enseignait que le meilleur gouvernement est celui qui travaille à se rendre inutile» (Gide, 1890a, pp. 102-103)5.

1. Pour avoir plus de détail sur la vie et les multiples engagements de Charles Gide se reporter à l'ouvrage de Marc Pénin: Charles Gide 1847-1932, L'esprit critique, Paris, 1997, L'Harmattan. 2. Paul Gide, le père d'André Gide, a introduit en France la méthode historique dans les exposés encore très littéraires du droit. 3. Année où la première chaire d'économie politique est créée en France par Victor Duruy, le remarquable ministre de l'instruction publique de Napoléon III. En 1873, Batbie est remplacé par Paul Cauwès (Le Van- Lemesle, 1991, p. 362). 4. « Le premier livre d'économie politique que j'ai eu entre les mains a été les Harmonies de Bastiat et ce tableau enchanteur d'un monde économique où, malgré les dissidences, tout conspire au bien général et où l'égoïsme lui-même n'est qu'un instrument qui sert le but final, me ravissait d'aise » (Gide, 1890a, pp. 102-103). Gide se rappelait, toujours avec beaucoup d'émotion, l'importance de cet ouvrage dans l'orientation de sa vie professionnelle: « Et ce qui prouve que la malchance le [Bastiat] poursuit encore, c'est qu'il se trouve aujourd 'hui avoir pour historiographe un professeur qui depuis longtemps s'est montré infidèle à ses doctrines! Eh bien, malgré tout je parlerai de lui et de son œuvre pieusement, car je ne saurais oublier que c'est à lui que je dois d'être devenu économiste. Il n'en serait peut-être pas bien fier, mais moi j'en reste reconnaissant. J'ai encore dans ma bibliothèque, et j'ai retrouvé pour préparer cette conférence, le volume des Harmonies à la reliure fatiguée et aux pages froissées, où la première fois, jeune étudiant, j'ai eu la belle vision du monde économique. » (Gide, 1904,p.79) 5. Les références précises des textes identifiés par des années situées entre parenthèses figurent dans la bibliographie qui suit cette présentation p. 55.

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Les études de Gide sont brutalement et momentanément interrompues par la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Mobilisé, il est incorporé, à la fm de l'année 1870, dans l'armée de la Loire. Son bataillon ne prend cependant pas part aux violents combats qui se déroulent dans la Beauce, au nord-ouest d'Orléans. Trois mois plus tard, c'est la démobilisation et la reprise des études. La thèse sur le droit d'association en matière religieuse qu'il soutient en 1872 à la faculté de droit de Paris (Gide, 1872) et sa réussite, deux ans plus tard, au concours d'agrégation de droitl, viennent clore ses études juridiques réussies facilement grâce à une mémoire exceptionnelle; études juridiques dont il conservera, selon ses propres aveux, un « souvenir odieux» (Pénin, 1997, p. 30). 1.2. Ses débuts d'économiste universitaire A l'issue du concours d'agrégation de droit et malgré son peu d'intérêt pour les matières juridiques, Charles Gide choisit - toujours sur les conseils de son frère aîné2 - un poste de professeur-adjoint à la faculté de droit de Bordeaux3. Professeur réputé de la faculté de droit de Paris, Paul Gide sait, en effet, qu'il est dans l'intention des gouvernants républicains de l'époque de créer des chaires d'économie politique dans toutes les facultés de droit du pays4. De fait, trois ans plus tard, cette création est décidée par un décret de mars 1877 qui est mis en application l'année suivante. Charles Gide profite de l'opportunité qui lui est ainsi donnée pour se vouer totalement à l'enseignement de l'économie politique. Mais comme tous ses collègues qui sont chargés de ce nouvel enseignement introduit dans le cadre de la seconde année de la licence en droit, Gide se doit d'apprendre l'économie politique afm d'être en mesure de l'enseigner de façon satisfaisante. Apprentissage de son métier d'économiste dont il nous reste quelques échos. La publication, le 10 janvier 1879, dans la revue protestante Le christianisme social au XIX siècle, d'une critique d'un article du philosophe Paul Janet5 dans lequel la division du travail et l'invention des machines sont accusées de «réduire l'ouvrier à devenir,je ne dis pas même une machine, mais un rouage de machine» en est le premier écho. Si les propos de Janet sur la division du travail ne sont pas irrecevables dans la mesure où elle tend à abaisser,

1. Il faut souligner que ce concours ne comportait alors aucune épreuve d'économie politique. 2. Conseils d'un frère que l'on peut expliquer aussi par le fait que Paul Gide s'intéresse beaucoup à l'économie politique comme l'atteste son entrée en 1862 dans la très libérale Société d'économie politique de Paris. Il en sera membre jusqu'à sa mort prématurée en 1880. 3. Il ne deviendra titulaire qu'en 1879. 4. Les chaires d'économie politique sont créées par le décret du 26 mars 1877 (Le Van Lemesle, ibid., p. 367). 5. P. Janet, « De l'instruction primaire au point de vue de la psychologie », Revue des
Deux-Mondes, 1er janvier 1879, pp. 41-68.

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1 à supprimer le travail intellectuel dans la production , la critique de des machines lui paraît mal venue. Cet emploi a, en effet, des effets positifs incontestables et en particulier ceux de supprimer le travail physique de l'homme dans la production - en tant que force mécanique - et de relever sans cesse le niveau intellectuel requis dans la production (Gide, 1879a). Cette intervention économique de Gide a un très grand intérêt historique dans la mesure où c'est la première qui a été publiée. Pendant son séjour bordelais qui prend fm au mois de septembre 1880, Gide établit des contacts avec la très libérale Société d'économie politique de Paris. Il en devient membre2. Sa bonne entente avec les économistes libéraux ne sera toutefois que d'assez courte durée. Assez rapidement, en effet, il se fait remarquer par l'ardeur de ses critiques portées contre Bastiat (Pénin, 1997, p. 37) et par l'intérêt qu'il manifeste pour deux économistes qui représentent alors l'avant-garde d'une certaine hétérodoxie par rapport au courant libéral encore très largement dominant dans notre pays: Paul Cauwès3 et Léon Walras (Gide, 1879b, 1880). Intérêt qui ne signifie assurément pas que Gide adhère sans réserve aux idées, aux thèses et aux méthodes de ces deux économistes. Ainsi, Gide regrette-t-il vivement que sur les questions du salaire, de l'intérêt et tout particulièrement sur celle de la propriété foncière, Cauwès soit en fin de compte plus orthodoxe que les économistes libéraux. La plupart d'entre eux, en effet, n'allèguent guère en faveur de ce type de propriété d'autre
1. Il faut noter que les propos que Gide développera au sujet de la division du travail dans la première édition de ses Principes publiée en 1884 seront beaucoup plus positifs. Certes ses inconvénients sont réels mais « l'avantage qu'on y trouve est immense et dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer. » (Gide, Principes, 1884, p. 193) 2. 1877 est l'année d'entrée de Charles Gide qui est indiquée dans les Annales de la Société d'économie politique de Paris. Dans une conférence donnée le 24 janvier 1899 au Musée social, Gide donne une date d'entrée qui est postérieure à la précédente: «Comme j'ai I'honneur d'appartenir depuis une quinzaine d'années à la Société d'économie politique» (Gide, 1899b, p. 249). Il est l'un des invités de la réunion tenue le 5 avril 1880 et présidée par Frédéric Passy (ASEP, 1. XIII, 1880-1882, p. 60). Son éloignement de Paris, l'oblige souvent à exposer par courrier son point de vue sur les sujets qui sont débattus (ASEP, 1.XIV, 1883-1884, pp. 245-247 ; pp. 353-355). Ses prises de position de plus en plus hostiles aux libéraux l'obligèrent à espacer de plus en plus ses relations avec cette société savante libérale. Alors que le Journal des économistes le cite comme membre de cette société entre 1881 et 1886, ce n'est plus le cas en 1887. Le dernier texte qu'il publie dans le Journal des économistes date de mai 1885 (Gide, 1885). Son dernier contact avec la Société d'économie politique semble avoir eu lieu le 5 avril 1893. Pour une raison inexpliquée, il assiste, en effet, ce jour-là à la séance de la Société d'économie politique dont les débats portent sur le sujet suivant: « Y a-t-il des raisons d'ordre public suffisantes pour autoriser, à l'encontre des lois économiques, le monopole des agents de change? » Lors de son intervention qui a été très brève, Gide estime nécessaire l'abolition de ce monopole (BSEP, 1. 2, 5 avril 1893, p. 63). Notons également que dans les années 1880, Gide est membre de la Société d'économie sociale, animée par les disciples de Le Play. Il en démissionnera en 1889 (Pénin, 1997, p. 43). 3. Le premier tome de son Précis du cours d'économique politique professé à la faculté de droit de Paris qui paraît au tout début de l'année 1878 est violemment pris à partie par Jean-Gustave Courcelle-Seneuil dans le numéro de juin 1878 du Journal des économistes.

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Il

argument que celui de la nécessité ou tout .au moins de son utilité « démontrée suffisamment par la part qu'elle a prise au développement de la civilisation» (Gide, 1879b, p. 519). Or Cauwès en fait reposer la légitimité sur le travail. Ce que des libéraux tels qu'Auguste Thiers (Thiers, 1848) et Frédéric Bastiat avaient soutenu bien avant lui. Cauwès est également critiqué pour la défiance qu'il manifeste constamment à l'égard de la théorie économique ainsi que pour sa négation de l'existence de lois économiques universelles. « Si les lois économiques n'ont pas de valeur absolue, mieux les nier franchement », lui est-il sèchement rétorqué (Gide, ibid., p. 520). Par contre, Gide s'exprime nettement en faveur du libre-échangel et ne s'inquiète pas, à la différence des économistes libéraux, du protectionnisme défendu par Cauwès dans la mesure où il lui semble qu'il ne peut guère être appliqué à la France (Gide, ibid., p. 518). La première lettre qu'il adresse à Walras est également très instructive de son état d'esprit (Gide, 1880). Elle nous apprend que Gide s'intéresse beaucoup aux écrits du professeur d'économie politique de Lausanne. Certes, la lecture de ses travaux émaillés de notions et de symboles mathématiques ne lui est pas familière ni des plus faciles à comprendre mais sa façon de traiter l'économie politique lui semble préférable « à la méthode par trop didactique de nos économistes français qui se contentent toujours d'à peu près» (Gide, ibid.). En même temps, Gide' avoue ne pas bien comprendre la guerre que Walras et d'autres économistes français (Cernuschi, ...) font au billet de banque. Son utilisation, ne pouvant que déprécier la monnaie métallique, amoindrit la valeur du métal marchandise et en restreint par conséquent la production. L'emploi du billet de banque économise donc le travail et le capital employés dans les mines; travail et capital que l'on peut utiliser dans d'autres productions plus utiles (Gide, ibid.)2. En 1879 et en 1880, l'esprit critique de l'apprenti économiste qu'est Gide est donc déjà bien en éveil. 1.3. De l'arrivée à Montpellier en octobre 1880 à la première édition des Principes d'économie politique en 1884. Son esprit critique est tout aussi présent dans les écrits qu'il publie entre le mois d'octobre 1880, le moment où, à sa propre demande, il est nommé à la faculté de droit de Montpellier et le tout début de l'année 1884, période où la première édition de ses Principes3 est publiée (Gide, 1881a, 1881b, 1881c, 1882a, 1882b 1883a, 1883b). Dans la mesure où les archives personnelles de Gide et en premier lieu la quasi-totalité de sa correspondance ont été perdues4,
1. Il faut souligner, en effet, qu'en matière de commerce international, Gide demeurera toujours très proche des libéraux. 2. Eloge du billet de banque qu'il fera régulièrement par la suite (voir infra p. 23). 3. A notre connaissance, la préparation des Principes est annoncée pour la première fois dans une lettre adressée à Walras le 3 octobre 1883 (1883c). 4. Notons que les archives de la Revue d'économie politique qui auraient peut-être été utiles pour comprendre la genèse et l'évolution des Principes de Gide ont également disparu.

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ces écrits sont les seules informations dont nous disposons pour connaître la formation et l'état. de ses idées, en ce début des années 1880, relatives: 1) à la philosophie économique et sociale (1.3.1), 2) à la recherche économique et à ses méthodes (1.3.2), 3) à des concepts économiques aussi fondamentaux que la valeur, le capital, l'entrepreneur (1.3.3) et à l'institution de la propriété foncière (1.3.4). 1.3.1. Sa philosophie économique et sociale Dans les premières années qui suivent son installation à Montpellier, la philosophie économique de Gide est esquissée dans son compte rendu de la dernière partie du Précis du cours d'économie politique de Paul Cauwès (188Ic) et dans celui de l'ouvrage de l'économiste belge Charles Périn1 : Les doctrines économiques depuis un siècle; ouvrage qui paraît en 1880 (1882a). Charles Gide ne partage pas la totalité des idées défendues par Cauwès dans la dernière partie de son Précis mais seulement certaines d'entre elles. A la manière de Cauwès, Gide est ainsi très hostile au laissez-faire - synonyme à ses yeux d'anarchie. Il est plutôt favorable à l'extension des attributions de l'Étar. Le rachat des grandes compagnies ferroviaires par ce dernier - qui est prôné par Cauwès dans son cours mais qui rencontre l'hostilité systématique des
économistes libéraux et de la majeure partie de l'opinion publique

-

est présenté

favorablement par Gide. Au-delà de quelques réserves faites à l'encontre de certaines doctrines exposées dans l'ouvrage de Cauwès3, à ses yeux « c'est encore le meilleur traité d'économie politique qu'on puisse mettre entre les mains des étudiants: c'est tout au moins celui qu'ils pourront étudier avec le plus de profit et qui laissera dans leur esprit le plus de connaissances utiles et positives ». Le compte rendu de l'ouvrage de Périn publié au mois de juillet 1882 dans le Journal des économistes (Gide, 1882a) n'est pas aussi favorable ni aussi bienveillant. Gide y proteste vigoureusement contre la critique de « l'esprit
matérialiste et libéral» qui anime

-

selon Périn

-

les principes

de l'économie

politique classique. Dans l'esprit de Gide, la mission de l'économie politique n'est pas d'enseigner aux hommes la manière de se procurer des trésors dans le ciel (Gide, ibid., p. 34). Elle doit se contenter de leur indiquer les moyens d'améliorer leur existence matérielle et « c'est là, quoi qu'on en dise, une noble mission» (Gide, ibid., p. 34). Il faut donc multiplier les richesses - est-il précisé - « non pas pour augmenter les jouissances de quelques privilégiés de la
1. Charles Périn est professeur de droit public et d'économie politique à l'université catholique de Louvain et correspondant de l'Institut de France. Gide le mentionnera plus tard dans ses Principes comme l'un des représentants les plus en vue de la branche libérale de l'école catholique, anti-socialiste et anti-interventionniste (Gide, Principes, Il e édition, 1908, p. 35, note 3). 2. La question du rôle économique de l'État - c'est-à-dire de son intervention ou de son abstention dans la vie économique est un des sujets qui ont le plus préoccupé les économistes de l'époque. 3. Notamment à l'égard de ses idées sur la valeur (voir infra p. 16).

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fortune, mais pour assurer une meilleure part au plus grand nombre d'hommes» (Gide, ibid., p. 34). Gide proteste - tout aussi vigoureusement et avec ironie contre l'économiste belge qui accuse l'économie politique de favoriser le développement des besoins: « Oui, sans doute, nous constatons que l'homme a plus de besoins que l'huître et nous nous enfélicitons » (Gide, ibid., p. 34)1. Notons cependant que Gide n'est favorable à ce développement des besoins que dans la mesure où ils ne sont pas exclusivement « matériels» ou « animaux » pour reprendre deux qualificatifs employés dans son compte rendu. Les besoins de propreté, d'hygiène, de décence, d'instruction, de correspondance, de voyages, par exemple, répondent à ses exigences (Gide, ibid., p. 34)2. Au reproche que Périn adresse aux économistes libéraux d'avoir foi dans la liberté pour résoudre les problèmes sociaux, Gide répond de la façon suivante. Certes, ces économistes font preuve d'un optimisme un peu complaisant voire naïf sur ce point. Aussi a-t-on le droit d'éprouver quelque impatience à entendre l'un d'eux, Bastiat, « décrire les harmonies de l'ordre social avec la même extase que s'il contemplait la voûte étoilée» (Gide, ibid., p. 35). Mais en même temps, Gide ne croit pas que la confiance placée par Périn dans l'Église pour résoudre la question sociale ou que les socialistes placent dans l'État pour trouver une solution à ces problèmes soit justifiée: « Que faire donc? Entre ces deux puissances formidables qui se disputent notre personne, l'Église et l'État, mieux vaut encore tenir ferme ce que nous avons; oui, mieux vaut sans doute prendre pour guide une liberté qui se sait faillible, que de prendre pour maître une Église ou un État qui se croient infaillibles! » (Gide, ibid., pp. 35-36). La société dont rêvent Périn et les représentants de l'école catholique est non seulement une société pauvre de richesses et présentant une certaine médiocrité dans les désirs mais aussi une société pauvre d'énergie, d'activités, d'idées, de grands caractères, de fortes individualités, de force morale, de tout ce
1. Propos de Gide sur les besoins dont on trouvera l'écho dans la première édition de ses Principes (1884) : « Une école de moralistes qui remonte à une très haute Antiquité et qui compte parmi ses fondateurs Diogène avec son tonneau, considère cette multiplication progressive et indéfinie des besoins comme un grand mal que l'économie politique devrait se donner la tâche d'enrayer. Outre que cette tâche n'est nullement du ressort de l'économiste, nous ne saurons voir quant à nous, dans le développement de ces besoins, rien de plus que le développement normal de l'être humain et travailler à restreindre ceux-là serait travailler à dépouiller celui-ci. En admettant même que le contentus sua sorte puisse être la devise d'un sage, elle ne doit jamais être celle d'un peuple. Malheur aux races satisfaites à trop bon marché, qui n 'étendent pas leurs désirs au-delà du cercle étroit d'un horizon prochain et qui ne demandent qu 'une poignée de fnlits mûrs pour vivre et un coin de mur pour y dormir à l'abri du soleil! Elles ne tarderont pas à disparaître d'une terre dont elles n'ont pas su tirer parti» in Principes d'économie politique, 1reédition, 1884, p. 33. 2. Sur cette question de la nature des besoins, les idées de Gide n'évolueront pas. Dans la dernière édition des Principes (1931) publiée ci-après, son souhait de voir remplacer les besoins « inférieurs et brutaux» de I'homme par des besoins « d'ordre supérieur» demeure, en effet, toujours aussi fort qu'au début des années 1880 (Gide, Principes, 1931, I. Les besoins de l'homme, Chapitre III, Les besoins et la valeur in Notions générales).

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qui fait les peuples grands et fiers. En ce début des années 1880, Gide rêve d'une société où l'homme ne courberait pas le front sous l'autorité de l'Église mais où il serait, au contraire, animé d'un sentiment d'indépendance, d'une foi inébranlable dans la puissance du travail et de la volonté comme celle qui pousse les races anglo-saxonnes à la conquête du monde (Gide, ibid., p. 40)1. 1.3.2. Ses idées sur la recherche économique et ses méthodes Dès 1881, Charles Gide fait l'éloge des recherches spéculatives de Stanley Jevons sur les principes fondamentaux de la science économique (Gide, 1881a). Recherches qui, à sa grande déception, n'ont eu aucun écho en France: « Quelle meilleure preuve pourrait-on en donner que l'indifférence avec laquelle a été reçu chez nous le remarquable traité d'économie politique de M. Stanley Jevons? Ce livre n'est pourtant pas d'hier. Voici dix ans que la première édition a pam; une deuxième a été publiée en 1879, et pourtant cet ouvrage n'a pas été traduit en français, mais il n'a fait l'objet, à notre connaissance, d'aucun compte rendu détaillé. » (Gide, ibid., p. 179) « On ne veut plus, du moins en France, de théorie économique et on n'en fait plus. On s'occupe de statistique, de démographie, de fmances, de législation économique, de sociologie peut-être, de tout ce qui ressemble à de l'économie politique sans en être, mais quant à des discussions sur les notions d'utilité ou de valeur, sur la nature du capital et du travail, telles que celles que traite exclusivement l'ouvrage.de M. Jevons, il est entendu que ce sont là des questions scolastiques qui ne sont plus de notre temps. » (Gide, ibid., p. 180) Dans le même article publié dans le Journal des économistes, Gide conteste fortement les conceptions méthodologiques des membres de l'École historique. Ces derniers ne se bercent-ils pas de beaucoup d'illusions quand ils croient que la seule observation des faits leur permettra de fonder une nouvelle économie politique et de résoudre les problèmes sociaux? Les faits sociaux constituent, en effet, un langage si compliqué que pour le traduire, il faut une clé, et cette clé, ce n'est pas l'observation qui peut la donner mais l'hypothèse et le raisonnement a priori (Gide, ibid., pp. 180-181). Tout en n'ayant aucune prévention contre le langage mathématique, Gide demeure, en même temps, très réservé à l'égard de la méthode mathématique2, la
1. Attitude volontaire de Gide qui semble faire place, au milieu de sa vie, à une attitude de renoncement contemplatif « comme en témoigne le texte souvent cité où il commente très favorablement le fatalisme musulman» (Pénin, 1982, p. 12). Marc Pénin fait allusion à une conférence donnée par Gide en 1913 dans laquelle il cite une lettre envoyée par le Cadi de Mossoul à un sociologue anglais (Dolléans, 1932, pp. 1699-1700). Sur son explication de la supériorité de la race anglo-saxonne dans le domaine économique et dans la conquête du monde, se reporter à son compte rendu de l'ouvrage d'Edmond Demolins, A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons (1897) publié dans le n° 4 de la Revue d'économie politique, 1898, pp. 345-348. 2. Il faut rappeler cependant que l'enseignement que Gide a reçu au collège communal d'Uzès ne faisait aucune place à l'enseignement des mathématiques ni d'ailleurs aux langues étrangères vivantes. Sa formation est exclusivement littéraire.

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méthode déductive par excellence défendue par Jevons. Aussi l'affmnation de ce dernier selon laquelle la méthode mathématique est la seule méthode qui puisse être utilisée lui paraît-elle singulièrement hasardée, ou, si l'on préfère, prématurée (Gide, ibid., p. 182). Etant donné la complexité des phénomènes sociaux, le raisonnement mathématique ne peut être, à ses yeux, que stérile. Il ne faut cependant pas en conclure que les publications des économistes mathématiciens ne contiennent rien de neuf ni rien d'intéressant. Bien au contraire, on y trouve beaucoup de choses excellentes non seulement dans les écrits de Jevons, mais aussi dans ceux de Cournot et de WaIras. Gide estime toutefois que ces « choses excellentes» « ne doivent que bien peu de chose aux mathématiques et qu'elles ne perdront rien de leur prix ni même de leur originalité à être présentées sous la forme du raisonnement ordinaire» (Gide, ibid., p. 183). Il ira même jusqu'à soupçonner les économistes mathématiciens de mettre une « certaine coquetterie» à n'être compris que des seuls initiés. L'emploi des mathématiques n'est-il pas un prétexte pour présenter en langage sibyllin ce qui peut être parfaitement intelligible dans la langue de tout le monde? (Gide, ibid., p. 191). Réserves à l'égard de l'emploi des mathématiques

en économie politique que l'on retrouve deux ans plus tard dans le compte rendu
de La théorie mathématique de la richesse sociale par Léon WaIras qui paraît dans le numéro de septembre 1883 du Journal des économistes (Gide, 1883b); réserves qui ne l'empêcheront pas de louer « la rare puissance d'analyse et l'esprit essentiellement scientifique» (Gide, ibid., p. 448) du professeur de Lausanne. I. 3.3. Ses idées sur la valeur, le capital et l'entrepreneur a) La valeur Dans l'article précité sur Jevons (Gide, 1881a), Gide s'inscrit clairement, sur le problème de la valeur, dans la longue tradition française qui remonte à Condillac et que Say reprend avec beaucoup d'éclat au début du XIXe siècle dans la première édition de son Traité d'économie politique publiée en 1803. Gide ne méconnaît pas le caractère ingénieux de la théorie de l'utilité fmale ou du degré fmal d'utilité de Jevons mais n'y adhère pas encore: «A part le profit que l'on retire toujours d'une analyse bien faite, nous ne voyons pas que cette doctrine fasse fa ire un pas en avant à la science. » (Gide, ibid., p. 186) « Pourquoi ne pas employer le vieux style des traités élémentaires d'économie politique et dire tout bonnement que la valeur dépend à la fois de l'utilité et de la rareté, sauf à donner d'ailleurs à cette proposition un peu vague la précision nécessaire? » (Gide, ibid., p. 187)
Précision apportée par Léon WaIras

-

qui en poursuivant

de façon

totalement indépendante ses propres recherches sur la valeur d'échange et en prenant pour point de départ exclusivement la rareté - est arrivé à la même conclusion que l'économiste anglais 1. Leurs analyses respectives établissent, en
Il s'agit naturellement de Stanley Jevons.

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effet, que l'utilité et la rareté combinées constituent les éléments irréductibles de la notion de valeur et « au bout du compte, toutes les théories que l'on a proposées et la loi de l'offre et de la demande elle-même quand on l'examine de près, se réduisent à cela ». (Gide, ibid., p. 187) L'article de Gide sur l'économie politique de Jevons est à l'origine d'une assez vive polémique avec Adolphe Blaise - un membre important de la Société
d'économie politique de Paris

-

qui

déclare

ne

pas

être

satisfait

des

développements de Jevons sur la valeur; développements qu'il juge bien inférieurs à ceux de Bastiat (Blaise, 1881) : « En exposant brièvement, lui répond
Gide, la doctrine de M Stanley Jevons sur la valeur

-

doctrine

non pas

précisément nouvelle, mais singulièrement rajeunie par des aperçus nouveaux -, je n'ai pas prétendu qu'elle donnât la clé de toutes les difficultés... Je ne suis pas étonné que cette doctrine paraisse un peu spécieuse, mais je serais bien surpris que celle de Bastiat parût plus satisfaisante. » (Gide, 1881b, p. 454) Sur la question de la valeur, Charles Gide ne peut donc que s'opposer aux conceptions développées par Cauwès dans la seconde édition de son Précis du cours d'économie politique: « Nous avons regretté de retrouver sans modification dans la seconde édition cette doctrine que toute utilité provient du travail. Que l'on ait pu soutenir que toute valeur vient du travail, passe encore, quoique cette affirmation soit en contradiction avec les faits les plus évidents et par conséquent peu conformes aux procédés de la méthode expérimentale, mais affirmer que toute utilité est créée par le travail, voilà une doctrine que nous n'avons vu encore enseignée nulle part» (Gide, 1882b, p. 514). b) Le capital Tout autant que pour la valeur, la défmition du capital a fait naître les théories les plus confuses et les plus contradictoires. Mais alors que l'apport théorique de Jevons sur la question de la valeur lui semble être des plus modestes 1, « les chapitres qu'il consacre à l'analyse du capital nous paraissent la partie la plus intéressante et plus vraie de tout son traité» (Gide, 1881a, p. 188). Sa définition du capital est « une idée simple et lumineuse ... qui pourrait bien prendre place parmi les vérités définitivement acquises à la science» (Gide, ibid., p. 189) : « Sera capital toute subsistance employée à faire travailler un travailleur au cours d'un travail productit:.. Le langage même du vulgaire ne s'y trompe point fait remarquer M. Jevons, car on ne dit point qu'une usine ou un réseau de voies ferrées constituent un capital, mais qu'ils représentent un capital de tant, celui qui a été dépensé pour les construire. Remontez à l'origine de toute richesse que l'on distingue sous le nom capital, et vous trouverez en dernière analyse cet élément irréductible: une certaine quantité de subsistances consommées par les ouvriers au cours de la production. Voilà le capital sous sa forme simple et primitive; toute autre forme n'est que secondaire et dérivée... La défmition de M. Jevons a cet avantage qu'elle coupe court à une foule de malentendus sur l'origine et le
1. Voir intra p. 42 sq.

PRÉSENTATION

DU VOLUME

17

rôle du capital, et nous n'hésitons pas à croire que du jour où elle aurait bien pénétré les esprits, l'éternelle querelle entre le capital et le travail serait bien près de fmir. » (Gide, ibid., p. 189) Cette conception qu'il défend contre les critiques (Gide, 1881b, p. 454) semble être toujours la sienne quand, deUx ans plus tard, il présente la conception walrasienne du capital dans son compte rendu de la Théorie mathématique de la richesse sociale par Léon Walras (Gide, 1883b); conception walrasienne avec laquelle il est en total désaccord: «M Walras définit le capital par la durée. C'était la doctrine de son père, mais nous croyons qu'en cela le respect filiall 'a mal inspiré. A ce compte, en effet, il faudrait faire figurer au premier plan des capitaux la Grande Pyramide, qui n'a jamais servi à rien, et en faire disparaître au contraire la houille qui est l'âme même de l'industrie» (Gide, ibid., p. 447). Opposition sur la conception du capital qui sera à l'origine d'une correspondance entre les deux hommes au début du mois d'octobre 1883 (Walras, 1883, Gide, 1883c). c) L'entrepreneur Gide donne également une attention toute particulière à « ce personnage énigmatique» qu'est l'entrepreneur et à son revenu tels que Walras les analyse dans l'ouvrage précité. Entrepreneur « qui joue dans notre organisation économique un rôle si important et pourtant si malaisé à définir, véritable Protée que l'on a affublé tour à tour des fonctions les plus diverses et dont quelques écoles ont fini par nier l'existence, en tant que personne distincte» (Gide, 1883b, p. 446). Walras donne à l'entrepreneur sa véritable place, «c'està-dire au cœur même de l'organisation économique, comme l'araignée au centre de sa toile,. c'est vers lui que tout converge, c'est de lui que tout rayonne» (Gide, ibid., p. 446). L'analyse du profit de Walras selon laquelle le profit « ne peut être dû qu'à un jeu défectueux de la concurrence, qui lui laisserait un monopole de fait» est mentionnée par Gide mais sans commentaire particulier (Gide, ibid., p. 447). 1.3.4. Ses idées sur la propriété foncière Au milieu du XIXe siècle, la question de la propriété foncière paraissait quelque peu démodée. Elle recommence à préoccuper les esprits dans les années 1870. C'est dans le compte rendu de l'ouvrage de Cauwès (Gide, 1879b) que Gide l'aborde pour la première fois. Dans ce compte rendu, Cauwès est critiqué pour avoir voulu fonder la légitimité de la propriété foncière sur le seul travail. Mais les idées de Gide sur ce sujet ne semblaient pas alors totalement élaborées ni défmitives. Il y reviendra de façon beaucoup plus approfondie quatre ans plus tard dans un article publié en mai 1883 dans le Journal des économistes (Gide, 1883a). La fmalité de cet article n'est pas seulement d'analyser l'intérêt des
arguments pour ou contre la propriété foncière

-

utilisés par des économistes

tels

qu'Emile

de Laveleye, Léon Walras ou Paul Leroy-Beaulieu - mais de préciser, dans le cadre de la préparation de ses Principes politique, ses idées sur la question. L'ouvrage d'Henry George,

18

YVES BRETON

Progress and Poverty1, qui est le pamphlet le plus vigoureux qui ait été écrit contre la propriété foncière depuis Proudhon, est au cœur de sa nouvelle réflexion. Dans cet ouvrage qui connaît un énorme succès sur les deux rives de l'Atlantique - il est tiré à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires _ l'économiste américain centre ses critiques non pas contre l'appropriation individuelle de la terre mais contre la plus-value qui s'y attache dans toute société en développement. Selon George, la plus-value de la propriété foncière n'est pas, en effet, le produit d'un travail individuel. Elle est due à des causes purement sociales tels que développement de la richesse générale et accroissement de la population. Elle doit par conséquent être appropriée par la société. Pour Gide, le phénomène de la plus-value du sol - bien qu'il ait été analysé avec beaucoup
d'intelligence et de fmesse par Henry George

-

est beaucoup

plus général.

Il

peut, en effet, être étendu à toutes autres formes de propriété: maisons :d'habitation, objets d'art, valeurs mobilières, maisons de commerce, charges d'agent de change ou études de notaires (Gide, ibid., p. 178). Cependant, si le phénomène de la plus-value est général et commun à toutes ces fonnes de propriété, la terre présente des caractéristiques particulières dans la mesure où de toutes les propriétés citées ci-dessus, elle est la seule qui soit perpétuelle. Il ne s'agit pas seulement de la perpétuité de la terre en tant que matière mais de sa perpétuité en tant qu'utilité (Gide, ibid., p. 180). Perpétuité qui fait de la propriété du sol un droit unique de son espèce, un droit vraiment à part, un privilège (Gide, ibid., p. 181). Mais, en même temps, Gide soutient que «jamais on n'aura une récolte de blé assurée dans un pays, si celui-là qui a semé n'a pas la certitude de moissonner, c'est-à-dire s'il n'a pas au moins une année devant lui» (Gide, ibid., p. 183). Gide ne propose donc pas la nationalisation du sol comme le moyen approprié pour faire revenir à la collectivité la plus-value foncière. Deux autres procédés sont envisagés: 1) l'établissement d'un impôt sur la propriété foncière; 2) le rachat du sol par l'État qui se doit dans un second temps de le rétrocéder à des particuliers par des concessions temporaires et moyennant un prix déterminé par une mise aux enchères des terrains (Gide, ibid., p. 183). Le premier procédé2 ne lui semble pas satisfaisant. Il n'a de sens que si l'on démontre que la plus-value n'est due qu'à des causes qui sont totalement indépendantes du travail et de l'initiative du propriétaire tels que l'accroissement de la population, l'augmentation de la richesse générale, l'ouverture de nouveaux débouchés, la création de nouvelles voies de communication ou de nouveaux centres de communication. Or « dans toute plus-value du sol il y a d'ordinaire ces deux parts, l'une qui est le produit du travail individuel, l'autre qui ne l'est

1. Cet ouvrage paraît en 1879 aux États-Unis où il connaît un énorme succès. II est à l'origin~ d'un vaste mouvement initié par George en faveur de réformes foncière et fiscale. 2. Gide souligne que ce système n'est pas nouveau. Sous le nom d'impôt sur la rente, il se rattache à Ricardo et même aux physiocrates.

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point» (Gide, ibid., p. 187) ; parts qu'il est très difficile d'évaluer précisément. Autant de raisons qui lui semblent suffisantes pour rejeter le premier procédé. Le second procédé qui transformerait la classe des propriétaires fonciers en 1 simples concessionnaires lui paraît sinon plus séduisant que le premier du moins beaucoup plus ingénieux et même d'une application possible dans certaines circonstances (Gide, ibid., p. 188). Il lui semble possible de le mettre en application dans un vieux pays comme l'Angleterre où les grandes propriétés sont constituées depuis fort longtemps et sont largement dominantes et plus encore dans les « pays neufs »2 où les sols ne sont pas encore occupés (Gide, ibid., p. 195). Le système ne lui paraît cependant pas bien adapté à la France où la propriété foncière est des plus divisées3. Pour les raisons qui ont été indiquées ci-dessus, les concessions devraient être faites pour des périodes suffisamment longues. Une concession de quatre-vingt-dix-neuf ans, qui équivaudrait pour le concessionnaire à la perpétuité, serait parfaitement satisfaisante (Gide, ibid., p. 197)4. Telles sont les principales conceptions économiques de Gide pendant la période qui précède la publication de ses Principes en 1884. A l'exception de ses idées sur le capitalS, il reprendra dans cette édition dont les conditions de préparation - faut-il le rappeler - nous sont inconnues, les idées développées cidessus. Notons également que les économistes mentionnés plus haut sont parmi ceux qui se trouvent être les plus souvent cités dans cet ouvrage6.

1. Gide mentionne (Gide, 1883a, p. 189) un mémoire que Walras a lu à la Société vaudoise des sciences naturel1es pendant sa séance du, 17 novembre 1880: Théorie mathématique du prix des terres et de leur rachat par l'Etat; mémoire dans lequel il est fait al1usion à l'économiste aUemand Hermann-Heinrich Gossen qui a publié en 1854 « un des plus beaux ouvrages d'économie politique qui aient été écrits: Exposition des lois du trafic social et des règles de l'activité humaine qui s'en déduisept »; ouvrage dans lequel on trouve la première théorie de l'attribution des fermages à l'Etat. Le mémoire de Walras a été publié dans ses Œuvres économiques complètes, t. XI, Paris, 1995, Economica. 2. Tels que l'Amérique, l'Australie ou l'Algérie. 3. «En tout cas ce n'est pas à la France à faire l'essai. Elle aurait trop à perdre et trop peu à gagner. Fière. à juste titre de son armée de paysans propriétaires, elle ne touchera pas d'une main téméraire à cette solide base sur laquelle repose, plus encore qu'on ne pense peut-être, tout son édifice social et politique et lui adonné jusqu'à cejour l'assiette .nécessaire pour résister à tant de secousses. » (Gide, 1883a, p. 195) 4. Les idées de Gide sur la propriété foncière seront violemment critiquées par Paul Leroy-Beaulieu dans Le collectivisme - Examen critique du nouveau socialisme, Paris, 1884, p. 73, note 2. Voir infra p. 43. De tous les économistes mentionnés dans la première édition, l'économiste belge de Laveleye est le plus souvent cité, Stanley Jevons venant ensuite à égalité avec Herbert Spencer, Paul Leroy-Beaulieu et Charles Fourier. Dans l'ordre nombre de citations viennent ensuite: Frédéric Bastiat, Augustin Cournot, Jean-Baptiste Say, Malthus, Paul Cauwès et Léon Walras.

20

YVES

BRETON

Section Il

Un grand succès de librairie

II.1. De nombreuses éditions et traductions Tirée à 2 200 exemplaires, la première édition des Principes (1884) est épuisée dès le mois de janvier 18881. Une seconde édition - assez profondément remaniée - est publiée l'année suivante. Une troisième paraît au tout début de 1891. Dix ans plus tard, sept éditions sont parues et plus de 30 000 exemplaires ont été vendus2. Le temps ne fera que renforcer son succès en France. Les éditions succèdent aux éditions qui ne sont pas remises en question par la parution en 1909 de la première édition du Cours d'économie politique3, version approfondie et plus volumineuse des Principes. En 1926, année de parution de l'avant-dernière édition des Principes, Gide estime à plus de 100 000 le nombre d'exemplaires de langue française sortis des presses4. En tenant compte de la
dernière édition qui est publiée en 1931 - soit une année seulement avant la mort de Gide - les Principes ont été édités vingt-six fois5, ce qui constitue une réussite

inégalée, en France, dans la publication de ce type d'ouvrage. Le succès des Principes est tout aussi impressionnant et tout aussi unique à l'étranger où le nom de Gide est considéré, au tournant du siècle dernier, comme un de ceux qui font le plus d'honneur à la science française. Pendant cette période, il donne régulièrement dans les revues économiques et les ouvrages anglo-saxons des comptes rendus6 ainsi que des articles traitant non seulement de l'état et de l'évolution de la pensée économique en France? (Gide, 1890b, 1907a,
1. C'est ce qu'écrit Charles Gide à Léon Walras, le 16 juillet 1888 : « Cher Monsieur, il est vrai que cette année j'ai brillé par mon absence dans les premiers numéros de notre Revue [Gide fait allusion à la Revue d'économie politique fondée l' année précédente], il n y aura rien encore de moi dans le numéro d'août. La raison de mon abstention est que je suis occupé à un travail semblable au vôtre, quoique moins important, la réédition de mes Principes d'économie politique. Ce travail aurait dû être fait dès le mois de janvier, l'édition étant épuisée à cette époque, mais j'ai été retardé par une campagne coopérative de conférences que j'ai dû faire ce printemps à Paris et à Marseille... » (Jaffé, Lettre 835, volume 2, 1884-1897, p. 252) 2. in Avant-propos de la septième édition des Principes publiée en 1901. 3. La parution de ce Cours fait suite à une réforme des études économiques dans le cadre des facultés de droit. Pour plus de détails, voir infra p. 28. 4. in Avant-propos de la vingt-cinquième édition des Principes publiée en 1926. 5. Voir Bibliographie. 6. Il n'est pas possible de donner ici la liste complète des revues économiques et des ouvrages anglo-saxons dans lesquels Gide a publié des articles ou écrit des commentaires d'ouvrages (The Economic Journal, The Quarterly Journal of Economics, Dictionary of Political Economy d'Inglis Palgrave, London, 3 vol., 1894-1899, Appendix, 1908,...). 7. Pensée coopérative, solidarisme, etc.

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...)mais aussi de sa situation économique (Gide, 1907b, ...). Traduits en dix-neuf langues l, les Principes sont employés « comme «text-book» dans un grand nombre d'universités de pays étrangers, y compris quelques-unes des deux Amériques » (Gide, 1915, p. 13)2. Dans quelques pays, il est traduit3 et réédité4 plusieurs fois. Une édition pour aveugles est publiée en 18 volumes entre 1920 et 1922. II.2. Les raisons du succès Tout à fait exceptionnelle, la réussite des Principes d'économie politique a très bien été analysée par Charles Rist5 dans l'article qu'il a publié dans le numéro spécial que la Revue d'économie politique (Rist, 1932) dédie à Charles Gide, son ancien rédacteur en chef, décédé le 12 mars 1932. Cette réussite peut être expliquée par:

1. Il faut noter que Gide a donné une attention toute particulière à quelques-unes de ces traductions. C'est le cas de celle de l'Américain William Veditz qui écrit dans la préface: « I am also greatly indebted to Professor Gide for the keen and constant interest he has shown in the present translation» (Veditz, 1904, préface). 2. Charles Gide fait pr9bablement allusion à la seconde traduction de ses Principes d'économie politique aux Etats-Unis. Cette traduction - due à Charles Veditz et publiée à Boston en 1903 - se présente ainsi: Principles of Political Economy adapted to the use of American Students. La huitième et dernière édition de cette traduction est publiée en 1912. 3. Il Ya eu trois traductions en anglais, celle de Edward Jacobsen en 1889, de William Veditz en 1904 et d'Ernest Rowen 1924. Traductions qui portaient respectivement sur la première (1884), la huitième (1903) et la vingt-troisième (1921) éditions des Principes de Gide. La traduction anglaise publiée par Ernest Rowen 1924 sera réimprimée en 1970. 4. Dans l'ordre alphabétique des langues (entre parenthèses, le nombre d'éditions parues ainsi que les années. de la première et de la dernière éditions): allemande (2) (1904, 1928), anglaise (16) (1889, 1970), arabe (1) (1925), bulgare (1) (1928), chinoise (1) (1920), espagnole (7) (1896, 1929), finnoise (2) (1904, 1919), géorgienne (1) (1917), grecque (2) (1911, 1925), hollandaise (7) (1899, 1919), italienne (7) (1906, 1925), japonaise (1) (1916), polonaise (7) (1892, 1929), portugaise (1) (1928), roumaine (1) (1925), russe (3) (1896, 1915), suédoise (5) (1896, 1918), tchèque (3) (1894, 1931), turque (1) (1910). Notons qu'il existe également une traduction iranienne des Principes qui est parue à Téhéran en 1964. Reprenant l'édition de 1926, elle est toutefois incomplète. A notre connaissance, seuls les notions générales et le livre premier, relatif à la production, ont été traduits. S.Charles Rist écrira, avec Gide, la célèbre Histoire des doctrines économiques, depuis les physiocrates jusqu'à nos jours dont la première édition est publiée en 1909.

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YVES BRETON

11.2.1.L'état de la pensée économique libérale 1 « C'est par contraste aujourd'hui, écrit Rist dans cet article, qu'il est le plus aisé d'apprécier Gide comme économiste. Qu'on relise aujourd'hui la plupart des manuels ou des traités d'économie politique publiés en France en 1875 et 1895, et signés des représentants de l'économie libérale alors triomphante. On est frappé de la sécheresse du style comme de la pensée, du dogmatisme du ton et de l'étroitesse de l'horizon. J'excepte les beaux travaux de Levasseur et le grand traité de Paul Leroy-Beaulieu2 (si supérieur à son petit manuel3) pleins de faits intéressants et nourris d'expérience et de bon sens, en dépit de certains partis pris passionnés. Mais le manuel d'un Joseph Garnier ressemble à Un catéchisme plutôt qu'à un ouvrage scientifique [...] Qu'on se rappelle, d'autre part, l'agitation des idées, les transformations des faits qui marquent cette période de l'histoire: l'équilibre politique de l'Europe bouleversé; la démocratie parlementaire partout instaurée; la formidable expansion coloniale; les grands problèmes sociaux, commerciaux et monétaires posés par la baisse continue des prix4; la fin du rôle du métal argent et l'avènement du protectionnisme; l'extension des trusts aux États-Unis, celle du Trade Unionisme en Angleterre et du socialisme d'État en Allemagne. On se rendra compte à.quel point une littérature animée, jusque dans l'examen des plus infnnes problèmes, d'un esprit de polémique et de prosélytisme, limitant son effort scientifique à l'exposé stéréotypé de quelques vérités banales à force de généralité, sans aucun souci d'analyser les mécanismes économiques complexes surgis constamment de la vie même, devait rebuter les jeunes esprits avides de connaître la réalité économique et peu enclins à accepter les idées ou les règles toutes faites. Ni leur besoin d'une méthode scientifique positive, ni leur désir de coordination théorique, ni leur légitime aspiration vers le progrès social, n'y trouvèrent satisfaction. Au même moment, en Allemagne, le beau manuel de Schoenberg, le grand Handworterbuch des sciences sociales, appelé à une si brillante destinée; les monographies d'institutions économiques publiées par des revues comme celle
1. Pour plus avoir de détails sur l'état de la pensée économique libérale française pendant le dernier tiers du XIXe siècle, se reporter au chapitre Il : « French Economists

and Marginalism (1871-1918), Part II, III, A' new environnement: the decline of the
liberal school» que nous avons publié dans l'ouvrage collectif dirigé par Gilbert Faccarello : Studies in the History of French Political Economy, From Bodin to Walras, London, Routledge, 1998. 2. Charles Rist fait allusion au Traité théorique et pratique d'économie politique publié en 1896. Ce gros ouvrage en quatre volumes sera publié à six reprises. La dernière édition date de 1914. 3. Charles Rist fait allusion au Précis d'économie politique de Leroy-Beaulieu publié en 1888. 4. Sur la question de la baisse des prix en France pendant le dernier tiers du XIXe siècle se reporter au chapitre 3 écrit par Claude Fontaine: « L'évolution des prix pendant la longue stagnation» in La longue stagnation en France, l'autre grande dépression: 1873-1897 , direction Y. Breton, A. Broder et M. Lutfalla, Paris, 1997, Economica.

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de Schmoller (et d'ailleurs si supérieures aux ouvrages du maître lui-même) ; en Autriche, les travaux de Menger, de Bohm-Bawerk, d'Auspitz et Lieben; en Angleterre, le traité de Marshall faisant suite à l'œuvre de Jevons; en Italie, des ouvrages tels que l'Economia pura de Pantaleoni ; ou en Suisse, ceux de Walras, - et nous nous bornons à citer quelques noms essentiels - fournissaient au public et aux étudiants des éléments d'information et de réflexion incontestablement supérieurs à ceux qu'on pouvait trouver en France. Qu'on prenne maintenant en main, avec ces souvenirs présents à l'esprit, les Principes de Gide, dans leurs éditions successives (dont la première date de 18831) : on comprendra sans peine les raisons de leur exceptionnel succès. Sans doute le traité de Cauwès, publié peu de temps auparavant avait le grand mérite d'apporter une précieuse documentation sur la législation et la politique économiques. Mais le livre de Gide agitait des idées et apportait des réponses à une foule de questions que la littérature antérieure affectait d'ignorer. » (Rist, 1932, pp. 1705-1706) 11.2.2.La façon particulière que Gide a d'envisager l'économie politique et la vie économique Dans les Principes, l'économie politique n'apparaît plus comme une science
toute faite - formée d'un petit nombre d'axiomes éternels

-

ni la vie économique

figée dans des cadres qui seraient défmitifs. Ainsi, dès la première édition, le salariat est présenté comme une institution propre à un système économique particulier défendu par les économistes libéraux. Mais rien ne dit qu'il soit impossible d'imaginer et de mettre en place un autre système économique dans lequel le salariat disparaîtrait pour faire place à d'autres formes d'emploi et de rémunération du travail. Près de cinquante ans plus tard, la question de l'avenir du salariat sera touj ours au cœur de ses préoccupations2. Les autres domaines où Gide se révèle très original3 sont ceux de la monnaie métallique, de la gestion de la monnaie et de la monnaie universelle. Dès l'année 1880, la question de la monnaie métallique est soulevée. En tant qu'instrument des échanges, cette monnaie est certes très utile mais son utilisation est des plus coûteuse. Par conséquent, ce serait un très grand gain pour la collectivité que de pouvoir s'en passer. Or Gide 'ne voit aucune raison théorique pour qu'il n'en soit pas ainsi dans l'avenir. La monnaie de papier peut,

1. Comme il a déjà été noté, la première édition des Principes de Gide date de 1884. En fait, il semble qu'elle était déjà imprimée à la fin de 1883 et que pour d'évidentes raisons commerciales, l'éditeur a préféré retenir comme date d'édition l'année suivante. 2. Nous conseillons au lecteur de se reporter au texte de la dernière édition des Principes (1931) publiée ci-après (infra p. 471 sq.). Les développements sur l'abolition du salariat qu'on y trouve prolongent des idées qui n'avaient été qu'à peine esquissées dans les éditions antérieures. 3. Mais aussi très isolé dans son propre pays.

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en effet, parfaitement remplacer le numéraire comme instrument des échanges 1. Les lignes qu'il consacre à la décadence des métaux précieux dans la première édition des Principes et que l'on retrouvera dans les éditions ultérieures semblent présager jusqu'à un certain point les idées monétaires de Keynes2. Dans ses développements sur la gestion de la monnaie, Gide « reproduit également l'idée de Cournot et de Jevons que le législateur pouvait (u.) régler le mouvement des

prix en agissant sur la monnaie .u Sije pensais que les États civilisés sont assez
instruits pour déterminer les variations du pouvoir d'achat de la monnaie et assez intègres pour faire varier sa quantité dans les proportions voulues, je ne vois pas pourquoi on ne remplacerait pas la monnaie métallique par une monnaie purement conventionnelle et que les États émettraient en telle quantité qu'il le faudrait pour maintenir la stabilité des prix: ça ne serait pas plus difficile et ce serait plus économique. Et il me semble en effet qu'on pourra en arriver là un jour. C'est une idée à laquelle j'ai touché très timidement p. 23rJ. » (Gide, 1886c) Gide est très novateur quand il écrit « qu'avec un petit nombre de grandes banques nationales, on pourrait peut-être arriver à un billet de banque international ayant cours dans tous les pays, ce qui serait la réalisation d'un idéal depuis longtemps poursuivi, celui d'une monnaie universelle »4. Projet que Léon Walras trouvait, au contraire, un peu hasardeux: « J'ai lu attentivement l'année dernière tout ce qui dans votre ouvrage5 se rapporte de près ou de loin au sujet de la monnaie et je sais que sur bien des points vous rompez comme moi avec les préjugés et pat;tis pris de l'école. Mais il me semble, lui écrit-il le 5 juin 1886, que votre combinaison de papier-international est tout de même un peu hardie; je ne vous suivrai pas, quant à moi, jusque-là ». (Walras, 1886) L'autre particularité de la pensée de Gide qui lui a certainement attiré bien des suffrages et beaucoup de lecteurs6 est sa façon particulière d'introduire et de mettre en avant des considérations morales dans les questions économiques. Ainsi, à ses yeux, la production des richesses ne peut pas être considérée comme le but principal ni surtout comme le but le plus élevé de l'activité humaine (Gide, Principes, 1884, p. 136). De plus, la multiplication des richesses qui lui semble être la plus importante après celle des aliments, est celle des maisons d'habitation car « rien ne contribue plus à la santé, au bonheur, à la moralité même,

1. C. Gide, Principes d'économie politique, 1re édition, 1884, p. 226. Rappelons que sur la question du papier-monnaie, Gide était en profond désaccord avec la plupart des économistes 1ibéraux français. 2. C'est en tout cas le sentiment de Charles Rist (Rist, 1932, p. 1707). Cette question a été récemment « revisitée » par Marc Pénin (Pénin, 1997). 3. Il s'agit de la page 230 de la première édition de ses Principes (1884). 4. C. Gide, Principes d'économie politique, 1reédition, 1884, p. 338. 5. Il s'agit encore de la première édition des Principes de Gide. 6. Mais inversement éloigné les « esprits plus positifs » (Rist, ibid., p. 1708).

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25

pourrait-on dire, qu'un logement confortable» (Gide, ibid., p. 383). C'est dans ce lieu de vie que les membres d'une même famille peuvent le mieux s'épanouir. La critique serrée qu'il fait du phalanstère de Fourier prend alors tout son sens: « La nature humaine a toujours répugné à la vie de la gamelle ou même de la table d 'hôte. Ce serait donc perdre de vue le but même de la richesse, qui est en définitive, de nous procurer une jouissance, que de sacrifier ainsi au désir de réaliser quelques économies, toutes les conditions du bonheur intime et un des éléments les plus moralisateurs de l'existence humaine. » (Gide, ibid., p. 383) Dans un autre extrait de la première édition du même ouvrage, Gide souligne comment une simple innovation technique pourrait bien mettre fm aux concentrations des populations ouvrières dans les usines et contribuer de la sorte à l'amélioration de leur santé, de leur moralité et de leur vie familiale: « Si un jour la force motrice pouvait être distribuée à domicile, comme l'eau et le gaz, et s'il suffisait de tourner un robinet pour se la procurer, on ne verrait plus ces immenses ateliers qui constituent pour les populations ouvrières des milieux malsains, aussi bien au point de vue hygiénique qu'au point de vue moral, et qui, entre autres inconvénients, ont celui de rendre la vie de famille impossible. » (Gide, ibid., pp. 116-117) La grande production n'a pas que des avantages. En autres inconvénients, elle a celui d'absorber toutes les petites industries et par conséquent de faire «passer tous les petits entrepreneurs du rang de patrons au rang de salariés, de commis et d'introduire par là, dans leur situation, une modification fâcheuse, fâcheuse au point de vue moral, en ce qu'elle n'est pas propre à relever le sentiment de la dignité et de la responsabilité humaine... » (Gide, ibid., pp. 187188). Ces quelques exemples relevés dans la première édition des Principes montrent toute la place que tiennent les considérations morales dans ce qui peut être considéré comme la première ébauche de l'économie politique de Gide. Les éditions ultérieures ne feront que renforcer la pénétration de l'économie politique par la morale1 : « Nous ne sommes même pas de ceux, peut-on lire dans l'avantpropos de l'avant-dernière édition publiée en 1926, qui dénient à l'Économie politique le droit de se constituer à l'état d'économie pure, en tant que science mathématique de l'échange ou science psychologique de l'utilité: nous avons toujours réclamé pour elle une place dans l'enseignement, mais nous réclamons aussi le droit à l'existence et à l'autonomie d'une Économie politique où la
.

1. L'évolution de la morale gidienne entre la parution de la première édition de ses Principes en 1884 et la dernière publiée en 1931 mériterait une étude approfondie. Signalons simplement ici qu'au fil des éditions, la morale de la solidarité devient la morale à laquelle Gide se réfère de plus en plus souvent pour juger une institution juridique (société par actions, Principes, 1898, p. 189), un nouveau produit (bateaux à vapeur, Principes, 1898, p. 140), une innovation juridique (convention collective, voir l'édition de 1931, infra p. 456).Nous pourrions très facilement multiplier les exemples. L'édition de 1931 est à cet égard exemplaire. Pour les lecteurs intéressés par des développements approfondis sur la morale de Gide, se reporter à l'article de Marc Pénin (M. Pénin, 1982, pp. 12-16).

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justice aura sa place à côté et au-dessus de l'utilité,. ce ne sera plus alors, diton, la vraie économie politique. Soit! qu'on lui donne, si l'on veut, un nom différent. Toujours est-il que la pénétration de la morale dans la science économique a marqué ce que j'ai appelé, dans la préface d'une précédente édition, un grand dégel. La science économique y a perdu ses belles formes cristallines et même il en est résulté quelque débâcle, mais c'est celle du printemps: elle a été vivifiante. »1 Point de vue qui est défendu avec autant de conviction dans la dernière édition comme le lecteur pourra le constater. Ces considérations morales vont conduire bon nombre d'économistes à dire que plus qu'un économiste, Gide est avant tout un moraliste2. Point de vue qui doit toutefois être nuancé comme l'a bien montré Marc Pénin (Pénin, 1997, p. 297 sq.). 11.2.3. Les qualités des Principes Commentant la première édition des Principes (1884) que Gide lui envoie3, Léon WaIras la trouve remarquable « par l'érudition et l'originalité qui s'y montrent au même degré et par la discussion très approfondie de certaines questions extrêmement complexes »4.Une partie de leur succès n'est-elle pas due

1. Voir comment se termine l'avant-propos de la dernière édition des Principes (1931) qui est rééditée ci-après (infra p. 62). L'insistance avec laquelle Gide revient sur cette question n'est pas étrangère 1) à la parution dans les années 1920 de traités d'économie politique où les relations. entre l'économie politique et la morale sont clairement posées (ex: Le Précis d'économie politique de Paul Reboud) ; 2) à la multiplication des critiques et notamment à celle de Gaetan Pirou qui lui est directement adressée: « On peut craindre que la réintroduction des jugements de valeur au cœur même de la science économique ne présente plus d'inconvénients que d'avantage [...] N'en peut-on pas conclure que la science économique, dont l'objectif est précisément de découvrir ces principes, n'a pas en tant que science, à se préoccuper de savoir si les satisfactions recherchées par les individus sont ou non conformes à l'hygiène et à la morale» in « La méthode et l'ordonnancement de la science économique chez les économistes français contemporains», Revue d'économie politique, 1928, n° 2, novembre-décembre, p. 1499. 2. C'est notamment le cas de Charles Rist (Rist, 1932, p. 1711), de Bernard Lavergne (Lavergne, 1933, p. 266) et d'Adolphe Landry. Ce dernier écrit: « La morale est partout chez Gide et l'on peut aller jusqu'à dire que celui-ci a été avant tout un moraliste» (Landry, 1932, p. 1802). On peut citer également Gaëtan Pirou qui soulignait que Gide possédait« une âme pure de moraliste» (pirou, 1937, p. 37). 3. Charles Gide lui enverra également la cinquième édition publiée en 1896 (Gide, 1896). 4. Voici les premières lignes d'une lettre de Léon Walras envoyée le 28 juillet 1888 à Charles Gide: « Cher Monsieur, Les circonstances que vous m'apprenez et dont je vous fais mon sincère compliment de la réédition de vos Principes me fait doublement regretter de ne pouvoir compter sur votre visite. Je trouvais cet ouvrage remarquable par l'érudition et l'originalité qui s y montrent au même degré et par la discussion très approfondie de certaines questions extrêmement complexes; mais cependant, j'aurais eu des observations à vous soumettre sur quelques points importants et, à tort ou à raison, je me figure que j'aurais réussi à modifier ou du moins à fIXer vos idées sur ces points [...] » in W. Jaffé (ed), Correspondence of Léon Walras and related papers, vol. 2, 18841897, p. 253. Etant donné la psychologie de Léon Walras et la volonté constante qui

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également au fait que Gide possédait d'éminentes qualités d'écrivain et de pédagogue auxquelles se sont plu à rendre hommage non seulement ceux qui 1 partageaient ses convictions, ses engagements et ses combats mais aussi les économistes libéraux avec lesquels il entretenait des relations de plus en plus conflictuelles? C'est le cas de l'ultra-libéral Jean-Gustave Courcelle-Seneuil qui n'hésite pas à parler du «véritable talent d'écrivain» de Gide et de son «habilité d'exposition remarquable» (Courcelle-Seneuil, 1888, p. 447)2. II.2.4. Le public auquel les Principes sont destinés Avant même la parution de la première édition de ses Principes en 1884, le public auquel Gide destine son ouvrage est principalement celui des étudiants en droit. C'est ce qu'on peut lire dans la lettre envoyée à Léon Walras le 3 octobre 1883 (Gide, 1883c). Public d'étudiants en droit qui grossira sensiblement du fait de la réforme des études mise en place en 1905 dans les facultés de droit. Cette réforme renforce sensiblement, en effet, le poids de l'économie politique dans l'enseignement3 de tous les jeunes gens qui se préparent aux carrières judiciaires, administratives ou politiques et dont le nombre est relativement important. Le public auquel Gide destine ses Principes s'élargit assez rapidement comme nous le révèle la réponse qu'il fait, en 1891, à ceux qui l'accusent de présenter tour à tour dans chacune des questions développées dans son ouvrage les différents systèmes sans se prononcer d'une façon suffisamment catégorique, de laisser ainsi l'esprit des étudiants dans une fâcheuse incertitude et de inanquer même par là, dans une certaine mesure, aux devoirs d'un professeur qui a charge d'âmes: «A cela nous répondrons que ce livre ne s'adresse pas aux élèves de l'école primaire, ni de l'enseignement secondaire, ni même exclusivement aux étudiants de nos Facultés, mais aussi aux gens du monde qui désirent se faire une opinion sur les questions économiques et sociales »4.

l'anime de trouver des appuis dans son pays d'origine, le contenu de sa lettre ne représente pas nécessairement le fond de sa pensée. 1. C'est le cas de Jeanne Alexandre qui écrit dans un article qui paraît en mai 1927 dans la revue coopérative nimoise L'Emancipation: « On rougit d'avoir à dire que les écrits de Charles Gide ne sont jamais ennuyeux. C'est pourtant là, lorsqu'il s'agit d'économie politique et sociale, un signe presque miraculeux [...] » cité par Marc Pénin (Pénin, 1997, p. 285). Ce dernier parle aussi des « talents littéraires de Gide qui ne sont pas minces; ses ouvrages sont remarquables par leur clarté, leur simplicité et l'élégance du style» (Pénin, ibid., p. 285). 2. Mentionnons également les économistes libéraux Gustave du Puynode et Maurice Zablet. Le premier parle du « très rare et très grand talent d'écrivain» de Gide (Puynode, 1896, p. 428). Quant au second, il écrit que la lecture des Principes « est attrayante de la première à la dernière ligne» (Zablet, 1899, p. 132). 3. Désormais, les étudiants des facultés de droit doivent obligatoirement suivre deux cours d'économie politique pendant leurs études, l'un en première année et l'autre en seconde année. 4. C. Gide, Principes d'économie politique, 3e édition, 1891, p. VI ; voir également C. Gide, Principes d'économie politique, 4c édition, 1894, p. VI.

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À la réforme des études économiques de 1905, Gide répond en publiant quatre ans plus tard son Cours d'économie politique dont la [malité est précisément de permettre aux étudiants des facultés de droit de mieux préparer leurs examens que les Principes. Ces derniers lui paraissent désormais mieux convenir à ces « gens du monde », à ces « lecteurs qui, n'étant pas des étudiants, ne se soucient pas de se perdre dans une exposition trop touffue, et cherchant dans un traité d'économie politique moins une documentation sur toutes les questions actuelles qu'un tableau d'ensemble du vaste monde économique et des problèmes qui le travaillent» 1. Incontestablement, les Principes ont été un merveilleux petit livre d'initiation et ont certainement contribué à répandre~ en France, le goût et la curiosité des questions économiques auprès des profanes. Malgré leur énorme succès qui sera sans doute jamais égalé, les sévères critiques des économistes
libéraux2 - dont l'influence, il est vrai, était alors sur le déclin

manqué.

-

n'ont pas

il.3. Les critiques libérales Les économistes libéraux reprochent aux Principes de Gide: a) de critiquer les fondements mêmes du libéralisme et notamment la liberté du travail, la libre concurrence et l'institution du salariat. « C'est le jeu de la libre concurrence, peut-on lire dans la seconde édition de cet ouvrage publiée en 1889, en d'autres termes c'est la liberté pour chacun de choisir le genre de travail qu'il juge le plus avantageux, qui suffit à maintenir tant bien que mal entre les différents corps de métiers ou professions les proportions nécessaires... <<Je tant bien que mal»: en effet, on ne saurait dire que cette dis distribution du travail dans nos sociétés modernes, telle qu'elle résulte de la liberté du travail, soit bien merveilleuse, et nous ne saurions partager à cet égard l'admiration complaisante d'un trop grand nombre d'économistes. Quand on y regarde sans idée préconçue, on est effrayé au contraire, du développement vraiment extraordinaire des industries parasites ou même funestes, tels que les débitants d'eau-de-vie qui représentent un effectif à peu près égal à celui de notre armée [...] C'est qu'en effet l'intérêt personnel qui pousse les travailleurs dans telle ou telle voie est loin d'être toujours d'accord avec l'intérêt social [...]
1. C. Gide, Principes d'économie politique, 16eédition, 1916, pp. V-VI. 2. La première édition des Principes (1884) fait l'objet d'un compte rendu de Mathieu Rouxel (IDE, mars 1884, pp. 477-479) ; Jean-Gustave Courcel1e-Seneuil écrit le compte rendu de la seconde. édition, celle de 1889 (JOE, décembre 1888, pp. 447-457); la troisième édition (1891) n'a pas fait l'objet de commentaires dans la revue libérale; les comptes rendus relatifs à la quatrième (1894) et à la cinquième (1896) éditions ont été écrits par Gustave du Puynode (JDE, janvier 1894, pp. 119-123, septembre 1896, pp. 425-428); la dernière édition des Principes qui est commentée dans le Journal des économistes est la sixième édition, celle de 1898. Maurice Zablet est l'auteur du commentaire (IDE, janvier 1899, pp. 131-132). De tous ces commentaires critiques de l'ouvrage de Gide, celui de Courcelle-Seneuil est incontestablement le plus approfondi et le plus intelligent.

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Malgré les imperfections que présentent la liberté du travail et la concurrence en tant que régulateur de la production sociale, ajoute-t-il, on ne saurait cependant imaginer par quels autres moyens les remplacer, sinon par la contrainte, ce qui serait pire. » « Nous ne trouvons rien à objecter au fond de la doctrine lui répond Courcelle-Seneuil qui donne in extenso l'extrait précité. Mais cette exposition faite à regret, avec réserves, en disant qu'on ne trouve pas d'autre moyen d'échapper à la liberté que la contrainte, en laissant supposer qu'on pourrait en trouver une autre, est-elle bien propre à porter la conviction dans l'esprit de l'étudiant? » (Courcelle-Seneuil, 1888, pp. 450-451). Le salariat qui est perçu comme une institution naturelle par les libéraux n'a-t-il pas pour effet de mettre au prise deux intérêts rivaux, celui du patron et celui de l'ouvrier, mais aussi de désintéresser absolument ce dernier du produit de son travail ?1 Il ne saurait donc être considéré - soutient Gide - comme une forme de contrat bienfaisante, légitime et défmitive2. Ce que contestent les économistes libéraux et notamment Gustave du Puynode dans son compte rendu de la quatrième édition des Principes (1894) qui paraît en janvier 1894 dans le Journal des économistes (Puynode, 1894, p. 122). b) de faire trop de concessions aux protectionnistes et aux partisans de l'intervention de l'État. Sur la question du libre-échange fait remarquer Courcelle-Seneuil le point de vue de Gide est des plus ambigus. D'un côté, il est plutôt favorable au libreéchange et les déclarations des protectionnistes ne l'illusionnent guère. Mais de l'autre côté, le libre-échange présente, à ses yeux, trois inconvénients: 1) il diminue la demande de travail, comme d'ailleurs tous les progrès; 2) il déplace le travail et anéantit des capitaux; 3) enfm un pays peut craindre de voir succomber sous la concurrence étrangère une industrie indispensable à sa sécurité, ou « qu 'i!juge utile au bon fonctionnement de sa constitution sociale ». Si les deux premières objections ne sont pas bien graves selon Courcelle-Seneuil, il n'en est pas de même de la troisième. Qui décidera, en effet, qu'une industrie doit être conservée, quoique coûteuse, parce qu'elle est « utile au bon fonctionnement de la constitution sociale» d'un pays? La réponse est évidente, c'est le législateur qui décidera ainsi ce qui lui plaira (Courcelle-Seneuil, ibid., p. 452). Dans l'esprit des libéraux, les propos de Gide sur l'intervention de l'État sont tout aussi. inacceptables: « En ce qui touche la question si délicate de l'intervention de l'État, écrit Gide, nous sommes bien d'accord avec l'école nouvelle pour reconnaître dans le développement incessant des attributions de l'État un fait historique et peut-être même justement une de ces lois naturelles dont elle conteste l'existence; nous croyons aussi, avec elle, que l'État a le droit etle devoir, en tant que représentant de l'intérêt collecti~ de limiter les droits individuels et d'intervenir par voie d'autorité dans les rapports sociaux. Il faut
C.Gide, Principes d'économie politique, 1reédition, 1884, p. 549. C.Gide, Principes d'économie politique, 2e édition, 1889, p. 526.

2.

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avouer cependant que jusqu'à ce jour l'incapacité lamentable dont l'État a fait preuve, même dans les pays les plus policés, toutes les fois qu'il a voulu toucher aux questions économiques, semble bien faite pour donner raison à l'école du laisser-faire, et malheureusement il ne semble pas que cette incapacité tende à s'atténuer: tout au contraire. Aussi longtemps que des assemblées élues et les masses populaires, auxquelles l'évolution politique moderne transfère de plus en plus la direction des affaires publiques, n'auront pas acquis plus d'expérience et plus d'intelligence des lois économiques, on ne pourra, sans ftémir, les voir porter leurs mains maladroites dans les rouages si délicats de la production et de la répartition. Toutefois, ajoute-t-il, rien ne prouve qu'il doive en être toujours ainsi et il est permis de croire que le jour où l'État sera constitué sur des bases vraiment scientifiques, c'est-à-dire lorsqu'il sera la représentation fidèle de toutes les forces vives d'un pays, il pourra exercer dans le domaine économique une action plus rationnelle et plus efficace que celle qu'il a exercée jusqu'à présent. » 1 c) d'exagérer l'ampleur de la question sociale et les difficultés pour la résoudre. d) de distinguer - dans la seconde édition des Principes (1889) - quatre écoles économiques: l'école libérale ou classique, l'école socialiste, l'école historique, l'école catholique. Or, selon Courcelle-Seneuil, il ne peut y avoir d'écoles que dans les arts et notamment dans la peinture. La science véritable n'en connaît pas. Elle est une ou elle n'est pas. Il ne peut donc y avoir plusieurs écoles en économie politique comme le laisse entendre Gide. Il existe une science économique et une seule. C'est celle qui est cultivée par les économistes libéraux (Courcelle-Seneuil, ibid., p. 449). En résumé, les libéraux accusent Gide de faire trop de concessions aux socialistes2 et de ne pas présenter les doctrines économiques avec suffisamment de fermeté. Sa manière de les exposer - qui tient peut-être à l'habitude de discuter ce qu'on appelle dans nos écoles de droit les « systèmes juridiques»
(Courcelle-Seneuil, 1888, p. 447 ; Puynode, 1894, p. 119)

-

ne peut apporter que

le trouble et un fond de scepticisme dans l'esprit des étudiants. Elle n'est pas propre à leur donner de profondes et solides convictions. Gide n'est donc pas surpris de constater que les libéraux ne recommandent jamais la lecture de ses Principes ni celle de la Revue d'économie politique (Gide, 1898, p. 971). De façon surprenante, les relations difficiles que Gide entretient avec les libéraux ne l'empêchent pas de poser à trois reprises, avant la Première Guerre mondiale, sa candidature à la très libérale Académie des sciences morales et politiques: une première fois le 17 février 1912, une seconde fois le 14 décembre
1. C. Gide, Principes d'économie politique, 2c édition, 1889, p. 30. Point de vue qui est présenté dès la première édition des Principes (Gide, Principes d'économie politique,
1re édition, 1884, p. 24).

2. « Si j'avais à donner mon opinion sur cette partie du livre de M Gide [partie relative à la répartition],je dirais qu'il fait beaucoup trop de concessions aux socialistes» (Rouxel, 1884, p. 479).

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de la même année et, enfin, le 13 décembre 1913. Candidatures qui sont motivées par les décès respectifs d'Emile Levasseur, de Frédéric Passy et d'Alfred de Foville. Pour des raisons qu'il est facile d'imaginer - comme il l'écrit à son ami Achille Daudé-Bancel (Desroche, 1982, p. 196) - ce sera l'échec dans les trois cas (Séances et travaux de l'ASMP, 1912, janvier-juin, pp. 508-509; 1913, janvier-juin, pp. 237-238 ; 1914, janvier-juin, pp. 230-231).

Section III Un ouvrage constamment remanié
Des vingt-cinq éditions des Principes qui paraissent entre 1889 et 19311, certaines ont été profondément modifiées d'autres l'ont été beaucoup moins. Parmi les éditions qui ont subi le plus de modifications, il faut mentionner celles de 1889 (2Céd.) qui « a été écrite à nouveau d'un bout à l'autre, sauf quelques pages éparses çà et là »2, de 1891 (3 e éd.)3, de 1894 (4 e éd.)4, de 1896 (SCéd.)5, de 1898 (6e éd.)6, de 1901 (7e éd.)7, de 1903 (8e éd.)8, de 1905 (9Céd.)9, de 1910 (12 e éd.)I0, de 1921 (23Céd.)l1 et, enfm la dernière édition (26 e) publiée en 1931. C'est ce que conftrme la lecture des avant-propos de ces éditions. Les quatorze
1. Voir la bibliographie de Gide. 2. C. Gide, Principes d'économie politique, 2c édition, 1889, p. VI. 3. Voir infra p. 41. 4. Quelques chapitres concernant notamment l'histoire des doctrines économiques et J'histoire du protectionnisme sont rajoutés. L'addition d'un chapitre sur l'histoire des doctrines économiques n'est pas étrangère au fait qu'elle fait l'objet d'un enseignement spécial dans les facultés de droit à partir de 1895. 5. « De toutes les éditions de ce volume - sauf la seconde peut-être - c'est celle-ci qui a été la plus modifiée» in Avant-propos des Principes d'économie politique, 5c édition, 1896. 6. La révision de cette édition a été faite alors qu'il séjournait à Lausanne pendant l'hiver 1897-1898 (Pénin, 1997., p. 81). 7.Voir infra p. 43. 8. Voir infra p. 39. 9. « Je suis presque honteux d'avouer, après tant de révisions déjà faites sur les éditions françaises et les traductions étrangères, que j'ai trouvé encore plus à changer ge édition, dans cette édition que dans les précédentes », Principes d'économie politique, 1905, p. VI. 10.« La présente édition diffère assez sensiblement de la précédente » in Avant-propos des Principes d'économie politique, 12e édition, 1910. 11.(( .Pour la présente édition, le texte a été composé à nouveau, ce qui a causé un grand retard mais nous a permis de remettre lesfaits et les chiffres à jour» in Avant-

propos des Principes d'économiepolitique, 23e édition, 1921.

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autres éditions n'ont été de fait qu'assez .peu modifiées. De la quatorzième édition des Principes (1913) à la vingt-deuxième qui paraît en 1920, les éditions
ont été tirées sur cliché. « Ce qui ne permettait pas d y faire les modifications

que les grands événements de ces dernières années auraient rendues nécessaires, sinon en courtes notes en appendice à la fin du volume» (Gide, Principes, 1921, Avant-propos). Dans le même ordre d'idées, les éditions de 1924 et de 1926 sont des clichés de l'édition de 1921. Avant de présenter les principaux changements qui ont affecté les Principes pendant leur longue histoire, arrêtons-nous un instant sur les principales raisons qui ont conduit Gide à les réaliser. ill.l. Les principales sources des changements 111.1.1.Les contraintes de volume Les révisions successives des Principes vont très rapidement poser le problème de leur volume dans la mesure où Gide ne voulait pas que son ouvrage prît des proportions excessives. lIne résolut ce problème qu'en compensant de façon plus ou moins équivalente en volume les nouveautés par des suppressions. C'est ce qui est fait dans la plupart des éditions1 et en particulier dans la dernière. Dans cette édition, les nouveaux développements sur l'organisation du travail et le système de Taylor sont compensés par la suppression du chapitre sur la population. Suppression inattendue quand on connaît l'intérêt considérable que Gide n'a jamais cessé de porter aux questions démographiques depuis la première édition de ses Principes de 1884 dans laquelle il s'inquiétait déjà de la faible natalité française et des risques de dépopulation qui menaçaient notre pays3 jusqu'à sa mort en 1932. Intérêt considérable pour la question de population que confIrme la lecture des remarquables chroniques économiques qu'il publie régulièrement dans la Revue d'économie politique. On peut lire dans l'avantdernière édition des Principes publiée en 1926 : « Les questions relatives à la population constituent une science distincte de l'Économie politique et qui s'appelle la Démographie. Néanmoins elle touche à l'Économie politique par un si grand nombre de points, et toutes les.grandes lois de l'Économie politique,
I. 1894, 1896, 1898 et 1905 notamment. Dans l'avant-propos de la quatrième édition des Principes, Gide écrit: «Pour la quatrième fois j'ai remis ce petit livre sur le métier, ajoutant de ci et défaisant de là pour ne pas dépasser les proportions que comporte ce genre d'ouvrage », Principes d'économie politique, 4e édition, 1894, p. V. De la même manière, on peut lire dans l'avant-propos de la neuvième édition: « Pour faire la place nécessaire à ces additions sans grossir le volume, j'ai dû sacrifier l'appendice sur les finances. Au reste cette nlatière a cessé d'être une annexe de la science économique et fait aujourd 'hui l'objet d'un cours spécial dans toutes les universités », Principes d'économie politique, ge édition, 1905, p. V. Gide avait introduit pour la première fois l'appendice sur les finances publiques dans le seconde édition de ses Principes (1889). 2. Voir infra. p. 52. 3. C. Gide, Principes d'économie politique, 1re édition, 1884, p. 428. Pour avoir des informations approfondies sur les idées de Gide sur la population se reporter à l'ouvrage de Marc Pénin cité en bibliographie (Pénin, 1997 pp. 143-154).

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telles que celles de la rente foncière ou des salaires, se trouvent dans des relations si étroites avec les lois de la population qu'on ne peut refuser à cellesci une place dans un cours d'Économie politique, place qui peut se trouver, dans n'importe quelle partie de l'économie politique, aussi bien dans la production que dans la répartition ou dans la consommation. ») Le fait que Gide n'ait jamais cessé d'être préoccupé par la question démographique et plus encore par celle de la dépopulation française nous a conduit à reprendre le chapitre sur la population tel qu'il est paru dans l'avantdernière édition des Principes (1926). Charles Gide avait déjà été confronté à la question du volume des Principes lors de l'extension donnée à l'enseignement de l'économie politique dans les facultés de droit françaises par le décret du 1er août 1905. Ce décret portait à deux années au lieu d'une l'enseignement obligatoire de l'économie politique dans le cadre de la licence de droit. On peut lire dans l'avant-propos de la dixième édition de ses Principes qui paraît un an après cette réforme: « L'extension qui vient d'être donnée à l'enseignement de l'économie politique dans nos facultés de droit, deux années au lieu d'une, comporterait un agrandissement de ce livre, lequel d'ailleurs, de révision en révision, commence à étouffer dans son modeste format. Cependant, pour cette fois encore, je me suis borné à ajouter quelques petits chapitres pour combler certaines lacunes, et à en modifier bon nombre d'autres, notamment dans les parties relatives à la répartition et à la consommation. »2 Il faut attendre l'édition suivante des Principes, celle de 1908, pour qu'une solution à la question du volume de cet ouvrage soit trouvée: «L'extension récemment donnée à l'enseignement de l'Économie politique dans les facultés de droit, qui embrasse maintenant un cycle de deux années, semblait exiger un élargissement proportionnel de ce traité: et en effet il nous a été réclamé par les étudiants. D'autre part nous ressentions quelque scrupule à faire subir à ce livre, après une heureuse et déjà longue existence, une opération qui risquait de le défigurer. D'autant plus que, tel quel, il a paru suffisant à tous ceux qui se contentent d'une vue d'ensemble de la science économique et de la discussion des questions de premier plan, sans désirer entrer dans les détails d'application lesquels, à vrai dire, sont plutôt du ressort de l'économie industrielle, agricole, ou financière. donner satisfaction à ces desiderata contradictoires, nous n'avons pas d'autre moyen que de publier ce livre en une double édition qui laissera
'

choix au public: l'une (c'est la présente) qui ne fera que reproduire les antérieures en les corrigeant et les remettant à jour; l'autre, dans un

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-

qui sera la même mais développera, en plus, les matières ajoutées de l'économie politique dans les cours de 1reet de 2e année de ainsi mieux servir aux étudiants des facultés de droit pour la
2Se édition, 1926, pp. 680-681. 1Deédition, 1906, p. VI.

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préparation de leurs examens. Cette édition agrandie devrait paraître en même temps que celle-ci: pour cette fois elle sera un peu en retard mais ne tardera guère. »1 En fait, comme il a déjà été noté, la première édition du Cours d'économie politique à laquelle cet extrait fait allusion ne paraîtra que l'année suivante, soit en 1909. Comme les Principes, le Cours connaîtra un grand succès. Il sera édité à dix reprises et sera traduit en plusieurs langues étrangères. 111.1.2.La demande des lecteurs et la critique des traducteurs C'est à la demande pressante des étudiants qu'un appendice relatif aux fmances publiques est ajouté à la seconde édition des Principes (1889) et cela, en dépit du fait que cette matière ne paraissait guère rentrer dans la science économique2. Appendice qui ne sera supprimé que dans la neuvième édition publiée en 1905 pour les raisons suivantes. D'abord à cause des contraintes de volume qui ont déjà été évoquées. Ensuite, parce que les fmances publiques ne sont plus considérées, en ce début du vingtième siècle, comme une simple annexe de la science économique. Désormais, elles font l'objet d'un cours spécial dans toutes les facultés de droit françaises3. D'autres suggestions et critiques bienveillantes émaneront d'autres cercles que celui des étudiants au cours de la période 1889-1906 pendant laquelle neuf éditions des Principes sont publiées. Elles proviennent notamment de certains traducteurs de cet ouvrage; suggestions et critiques auxquelles Gide n'est pas demeuré indifférent comme l'attestent ses avant-propos aux éditions des Principes qui paraissent entre 1894 et 1906 dont voici les extraits les plus significatifs: «Depuis la dernière édition4, peut-on lire dans l'avant-propos de la quatrième édition, deux traductions publiées en langue étrangère m'ont permis
de bénéficier d'un cercle de lecteurs

-

et aussi de critiques

- plus

vaste.

J'ai fait droit à la plupart de ces critiques qui n'étaient, hélas! que trop fondées. Je dois remercier ici M. James Bonar pour les notes dont il a enrichi l'édition anglaise, MM. W. Smart et Julius Léo pour quelques modifications qu'ils m'ont suggérées, et M. Schwiedland5 qui a bien voulu revoir une partie des épreuves. »6 Dans l'avant-propos de l'édition de 1898, on lit: « Pour le premier livre, j'ai pu mettre à profit quelques très utiles modifications apportées par M. Schauman ... dans une édition suédoise en cours de publication. Pour le livre III, j'ai fait droit aux critiques de quelques-uns de mes collègues des États-Unis 1. C. Gide,Principes d'économie politique, Il e édition, 1908,pp. VII-VIII.

2. C. Gide, Principes d'économie politique, 2e édition, 1889, p. VI. 3. C. Gide, Principes d'économie politique, ge édition, 1905, p. V. 4. Celle de 1891. 5. L'Autrichien Eugen Schwiedland a été pendant de longues années membre du comité de rédaction de la Revue d'économie politique.

6.

C. Gide,Principes d'économie politique, 4e édition, 1894,pp. V-VI.

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en abandonnant ma classification par types de copartageants pour revenir à celle, moins pittoresque, mais plus scientifique, par catégories de revenus. Et j'ai été amené par là à refaire presque toute la partie relative à la répartition, surtout le profit et l'intérêe. Il est d'autres reproches aussi dont j'ai tenu grand compte. Je remercie tous ces critiques, même ceux qui n'avaient pas pour dessein de m'être agréables, pour leur collaboration et j'ose espérer que ce traité gagnera en valeur au fur et à mesure que cette coopération internationale ira grandissant et que la part personnelle de l'auteur ira diminuant. »2 « Si pour la précédente édition3, est-il souligné dans l'édition de 1901, j'ai pu bénéficier de certaines modifications apportées par M. Schauman dans la traduction suédoise, demê~e pour celle-ci j'ai pu mettre à profit une partie des critiques et corrections faites par M. le docteur Herkenrath dans la traduction hollandaise. Je les ai indiquées en note. »4 « La même bonne fortune dont avaient bénéficié les éditions antérieures, je veux dire la coopération de critiques ou traducteurs, tels que MM. Schwiedland, Schauman, Herkenrath, Veditz qui avaient bien voulu compléter ce livre par leurs suggestions ou corrections bienveillantes, ne m'a pas fait défaut cette fois encore. J'ai à remercier M. Chatelain, poursuit Gide dans l'avant-propos de l'édition de 1906 de ses Principes, le traducteur et le disciple de Rodbertus, pour de nombreuses et justes observations. Grâce à elles, j'ai pu rectifier ou éclairer, j'espère, les explications sur le capital, le contrat de travail, la propriété individuelle [...]»5 Dans les éditions postérieures, il ne sera plus question de l'influence des traducteurs. Quant aux critiques venues des rangs des économistes libéraux français qui trouvaient les Principes vacillants sur les bons principes et par conséquent dangereux6, Gide n'y a pas donné suite, non pas parce que le caractère de son ouvrage aurait été complètement dénaturé, mais surtout parce qu'il ne pensait pas que leurs critiques eussent un quelconque fondement7. Pour les mêmes raisons, il n'a pas tenu compte des critiques émanant des défenseurs de l'économie abstraite et théorique ou des représentants de l'école historique. Les premiers lui reprochaient de ne pas avoir donné suffisamment de place à la théorie pure et
1. Voir intra. p. 40. 2. C. Gide, Principes d'économie politique, 6e édition, 1898, pp. V-VI. 3. Celle de 1898. 4. C. Gide, Principes d'économie politique, 7e édition, 1901, p. VII. Dans le cadre de cette préface, il n'est pas possible de mentionner les sept notes relatives à l'économiste hollandais dans cette édition des Principes. Limitons-nous à la première. Dans sa traduction, Herkenrath critique Gide pour avoir soutenu la thèse selon laquelle la dépréciation des métaux précieux serait toujours un bien (Gide, Principes d'économie politique, 1901, 7c édition, p. 106, note 1). 5. C. Gide, Principes d'économie politique, 10eédition, 1910, p. VI. 6. Voir ci-dessus les critiques libérales. 7. C. Gide, Principes d'économie politique, 6ème édition, 1898, p. VII.

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d'avoir confondu d'une façon désastreuse la science et l'art. Quant aux seconds, les Principes leur semblaient structurés selon la classification très contestable établie par J.-B. Say au début du XIXe siècle mais aussi trop faiblement documentés. 111.1.3.Des faits nouveaux et des doctrines nouvelles Dans l'esprit de Gide, l'économie politique est une science essentiellement évolutive. Les Principes ne peuvent donc jamais parvenir à une forme définitive. C'est ce qui ressort régulièrement de cet ouvrage et notamment des avant-propos de la cinquième et de la septième éditions qui paraissent en 1896 et en 190 Il. Il semble nécessaire, en effet, de tenir le plus grand compte « des faits nouveaux et des doctrines nouvelles »2. Pour des raisons d'espace, il n'est pas possible de mentionner la multitude
des faits politiques, économiques ou sociaux qui ont marqué la longue période

-

près d'un demi-siècle - pendant laquelle les vingt-six éditions des Principes ont été publiées3 et qui ont été à l'origine de modifications. Contentons-nous pour le moment de mentionner la Première Guerre mondiale et ses multiples conséquences notamment d'ordre monétaire4, la révolution bolchevique de 1917 et la montée du fascisme en Italie dans les années 1920. Au sujet de la Grande Guerre, Gide écrit dans l'avant-propos de la seizième édition des Principes: « Au moment où nous corrigeons la présente édition, l'Europe et le monde presque tout entier se trouvent bouleversés par la plus vaste des guerres. Ce cataclysme sans précédent aura sans nul doute sa répercussion sur la science économique, non seulement en lui apportant des faits nouveaux, mais en jetant un jour nouveau sur la plupart des faits déjà étudiés et sur les théories reçues. Mais il eût été prématuré d'essayer d'introduire ici ces enseignements de la guerre, et nous nous sommes bornés à rectifier les quelques faits et chiffres qui se trouvaient périmés par suite des événements ». Pour des raisons qui ont été exposées plus haut, il faudra attendre la vingttroisième édition des Principes publiée en 1921 pour que les enseignements non seulement de la guerre mais aussi de la révolution russe soient tirés: «La Grande Guerre et la Révolution russe qu'elle a engendrée n'ont nullement, quoi qu'on

1. « J' ainterais bien pouvoir me dire que cette révision est définitive: malheureusement je ne puis nourrir aucun espoir de ce genre. » (Gide, Principes, 5e édition, 1896, p. VI); « Non certes que je la considère comme parvenue à une forme définitive. » (Gide, Principes, 7e édition, 1901, p. VI) 2. C. Gide, Principes d'économie politique, 9c édition, 1905, p. VI. 3. Ils seront présentés en note dans l'édition publiée ci-après (infra p. 61 sq.). 4. Notamment la substitution de la monnaie de papier à la monnaie métallique qui a été totale pendant la Grande Guerre et que Gide perçoit comme une révolution monétaire. Disparition de la monnaie métalIique qui n'est peut-être que temporaire (Gide, Principes, 23e édition, 1921, pp. 281-285). Mentionnons également la loi du 25 mai 1928 qui stabilise le franc au cinquième de la valeur qu'il avait en 1914 (Gide, Principes, 26e édition, 1931, p. 163).

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en dise, déclaré la faillite de la science économique. Elles ont au contraire généralement, par l'expérimentation la plus colossale qui ait jamais eu lieu, confirmé, complété, parfois rectifié les principes essentiels de l'Économie politique tels qu'ils avaient été enseignés jusqu'alors. »1 Nous laissons au lecteur le soin de voir dans les détails comment ce conflit majeur et ses conséquences monétaires, la Révolution russe de 1917 et le régime fasciste italien sont pris en considération dans la dernière édition des Principes 2. Quant à l'impact des idées nouvelles sur les Principes, de multiples exemples en sont donnés dans les développements qui suivent. llI.2. Les principaux changements3 111.2.1.Changements relatifs aux épigraphes Il y a eu trois changements. Une phrase de Shakespeare extraite de sa pièce de théâtre Henry V sert d'épigraphe4 aux éditions qui paraissent entre 1889 et 1898. Dans les éditions de 1901 et 1903, la célèbre phrase de Tolstoï: « Tout le mal vient de ce que l'on croit qu'il peut y avoir certaines relations entre humains où l'on peut agir sans amour. Or de telles relations n'existent pas» lui est substituée. Cette phrase est tirée du chapitre X de l'ouvrage Résurrection de l'écrivain russe. Nouveau changement dans la neuvième édition qui paraît en 1905. Désormais, c'est une phrase des Harmonies économiques de Bastiat qui sert d'épigraphe: « La société tout entière n'est qu'un ensemble de solidarités qui se croisent. » De la vingt-troisième édition des Principes qui paraît en 1921 jusqu'à la dernière qui est publiée en 1931, il n'y a plus d'épigraphe. Comment interpréter ces différents changements? Comme il a été noté plus haut, les premières éditions des Principes ont été l'objet de très vives critiques de la part des économistes libéraux français. Ils reprochent à leur auteur de présenter dans chacune des questions traitées les
différentes doctrines

-

y compris les doctrines

qui sont « proscrites

». Dès la

seconde édition de ses Principes (1889), Gide leur répond que l'une des missions de l'enseignement supérieur n'est pas « d'inculquer dans l'esprit des jeunes gens telle ou telle vérité soi-disant démontrée et indiquée à l'avance dans un programme officiel, mais bien de leur apprendre à chercher la vérité par euxmêmes, et pour cela de leur montrer, avec l'impartialité souveraine de la vraie
1. C. Gide, Principes d'économie politique, 23e édition, 1921, Avant-propos. 2. Les chapitres des Principes publiés après le premier conflit mondial qui ont été les plus modifiés du fait de la guerre et de l'après-guerre sont ceux relatifs à la politique commerciale, au système monétaire français, à la législation internationale résultant de la création par le traité de Versailles de 1919 du Bureau international du travail. Si les modifications sont à peine esquissées dans les éditions de 1921 à 1926 compris, elles apparaissent dans toute leur clarté dans la dernière édition comme on peut facilement le voir dans le texte qui suit. 3.. ...Lesautres changements seront indiqués dans le texte de la dernière édition, reproduîtci..après p. 61 sq.

4.

Voirinfra.

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méthode scientifique, ce qu'il peut y avoir de vérité aussi dans les erreurs généralement condamnées. Shakespeare a dit: «Il y a une âme de vérité dans les choses mauvaises, pour qui sait se donner la peine de ly découvrir.»1 Et Herbert Spencer, rappelant cette parabole admirable en tête de ses Premiers principes, ajoute: <<.Et oublie trop souvent aussi qu'il y a une âme de vérité l'on dans les choses fausses.» S'il avait valu la peine de choisir une épigraphe pour ce petit livre, nous n'en aurions point voulu d'autre que celle-là. »2 Au début du XXe siècle, le succès des Principes est tel que leur auteur n'a plus besoin de défendre ni de justifier sa méthode d'exposition. Désormais, ce qui lui importe c'est de trouver un véritable fondement aux relations entre les hommes. La phrase précitée de Tolstoï prend alors tout son sens. De même, l'emploi d'un extrait des Harmonies économiques de Bastiat comme épigraphe des Principes qui sont publiés entre 1905 et 1920 ne peut-il pas s'expliquer par la redécouverte de ce livre de Bastiat à l'occasion de la préparation d'une conférence sur sa morale que Gide donne le 10 mars 1903 à l'École des hautes études sociales dans le cadre d'un cycle de conférences sur les « moralistes du XIXe siècle»? Conférence qui est publiée en avril 1903 dans la Revue du christianisme social et repris l'année suivante dans l'ouvrage collectif Etudes sur la philosophie morale au xzxe siècle. « Et si j'ai accepté de vous parler de Bastiat ce soir, dit-il à son auditoire, sans pensée de trahison, c'est que je crois qu'il suffirait de changer assez peu de chose à la doctrine de Bastiat pour la rendre vraie» (Gide, 1903, p. 159). Au-delà des critiques adressées à Bastiat, Gide reconnaît très volontiers que l'économiste libéral « est un des précurseurs du solidarisme et par conséquent un des fondateurs de l'école à laquelle nous appartenons. Quand il dit que la «société n'est qu'un ensemble de solidarités qui se croisent», qu'elle n'est, sous la forme apparente du chacun pour soi, que la
réalisation du chacun pour tous, «qu'il n y a pas un homme sur terre dont la

condition n'ait été déterminée par des milliards de faits auxquels ses déterminations sont étrangères», quand il compare la Société à une société de secours mutuels, il ne tient pas un autre langage que celui du solidariste actuel, ou, pour mieux dire, ceux-ci n'ont fait que répéter le sien» (Gide, ibid., p. 169). Bastiat n'est-il pas le premier économiste à donner une place d'honneur à la « loi de solidarité» dans l'économie politique ?3 Certes ses Harmonies économiques se sont trouvées justement discréditées par leurs tendances fmalistes et apologétiques, mais « elles n'en contiennent pas moins des idées neuves et belles auxquelles on revient aujourd'hui, notamment celle de la solidarité des intérêts. » (Gide, 1915, p. 9)

1. « There is some soul of goodness in things evil, Would men observingly distil it out » (Henry V, acte IV, scène 1). 2. C. Gide, Principes d'économie politique, 2c édition, 1889, pp. VII-VIII. 3. C. Gide et C. Rist, Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu'à nos jours, 2eédition, 1913, p. 402.

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111.2.2.Changements relatifs au plan Les changements relatifs au plan des Principes concernent principalement le plan général et le chapitre sur la répartition. a) Le plan général Dans la première édition des Principes (1884), la question du plan est abordée de la façon suivante: « La division1 n'est pas celle qui est généralement reçue. Il est d'usage de diviser l'économie politique en quatre parties, production, circulation, répartition et consommation. Mais nous faisons rentrer la circulation dans la production, suivant du reste en cela l'exemple de Jean-Baptiste Say. Si en effet la production, la répartition et la consommation des richesses sont des faits qui ont leur raison d'être en eux-mêmes, il n'en est pas de même pour la circulation. La circulation n'est pas autre chose que le transfert d'une chose d'une main dans une autre, c'est-à-dire l'échange. Or un semblable fait ne peut avoir quelque utilité et quelque importance qu'autant qu'il concourt à la production et par conséquent il doit être étudié en même temps. L'échange se rattache intimement à la division du travail, ou plutôt c'est le même fait sous un aspect différent. Si nous faisons rentrer dans la production la théorie de la circulation, par contre nous croyons indispensable d'en détacher la théorie de la richesse et de la valeur. On en fait d'ordinaire un simple chapitre de l'échange sous ce prétexte que la valeur n'existe que dans l'échange et par l'échange. Sans discuter pour le moment cette opinion que nous ne saurions partager (voyez livre I, De la valeur dans l'échange), nous nous bornerons à faire remarquer que la notion de la valeur est la plus générale qui existe dans toute l'économie politique et la domine dans toutes ses parties. Elle ne saurait donc être traitée pour ainsi dire entre parenthèses et comme un simple accident de l'échange. »2 Le plan de la première édition des Principes se présente donc ainsi: Notions générales Premier livre: La richesse et la valeur Deuxième livre: La production Troisième livre: La consommation Quatrième livre: La répartition. Plan qui restera inchangé jusqu'à la quatrième édition publiée en 1894. La cinquième édition des Principes publiée en 1896 apporte un changement notable au plan puisque désormais la répartition est - fort logiquement - étudiée avant la consommation. Il faudra attendre la huitième édition des Principes (1903) pour que le plan soit, à nouveau, modifié de façon importante. Sans aucune explication, Gide rompt défmitivement avec des idées qu'il avait

1. C'est-à-dire le plan de cette première édition. 2. C. Gide, Principes d'économie politique, 1re édition, 1884, note 1, p. 4. Ces propos seront repris dans les six éditions suivantes, c'est-à-dire celles de 1889, de 1891, de 1894, de 1896,de 1898 et de 1901.

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défendues jusqu'alors 1. La circulation est séparée de la production. Ce qui le conduit au plan suivant: Livre premier: Notions générales2 Livre deuxième: La production Livre troisième: La circulation Livre quatrième: La répartition Livre cinquième: La consonnnation. Plan - qui « est encore celui qui forme, à notre avis, le cadre le plus commode pour la distribution des matières, et qui est généralement adopté dans l'enseignement en France »3 -et qui demeurera inchangé jusqu'à la dernière édition des Principes (1931) publiée ci-après. b)La partie sur la répartition La classification par types de copartageants (le producteur autonome, le patron, le salarié, le rentier et l'indigent) est utilisée dans le chapitre sur la répartition jusqu'à la cinquième édition des Principes (1896)4. C'est sur les conseils de collègues américains comme il a été souligné plus haut que Gide met en place une nouvelle classification « moins pittoresque mais plus scientifique» par catégories de revenus (le salaire, l'intérêt, la rente foncière, le profit) dans l'édition suivante de 1898; classification qui sera reprise jusqu'à la onzième édition des Principes (1908). Dans l'édition suivante, publiée en 1910, Gide reviendra à une classification par types de copartageants (les propriétaires fonciers, les capitalistes rentiers, les salariés, les entrepreneurs) qui sont précisément les titulaires des revenus considérés dans la classification précédente. Ce changement qui sera conservé jusqu'à la dernière édition des Principes n'affecte pas notablement les contenus mais correspond probablement mieux à la conception gidienne de l'économie politique. 111.2.3.Changements relatifs aux concepts fondamentaux a) La richesse Dans les deux premières éditions des Principes, celles de 1884 et de 1889, Gide limite la richesse aux seuls biens matériels: « C'est une question souvent discutée que celle de savoir si la défmition de la richesse ne doit comprendre que les objets corporels. Bien des auteurs estiment que cette restriction n'est pas nécessaire. Est richesse pour eux tout ce qui peut satisfaire un besoin quelconque de l'homme: or les objets matériels n'ont pas seuls ce privilège. Certains actes

1+ Voir supra. 2. C'est dans ce livre premier que sont présentées ses définitions de la valeur et de la richesse. 3. C. Gide, Principes d'économie politique, ge édition, 1905, pp. V-VI. 4. Dans les deux premières éditions des Principes (1884, 1889), seules trois catégories de copartageants étaient retenues: 1) les travailleurs, qui comprennent non seulement les salariés mais aussi les entrepreneurs et les producteurs isolés; 2) les rentiers; 3) les indigents.

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de nos semblables le possèdent au même degré, et pour cette raison on les désigne sous le nom de services. L'ordonnance du médecin, la consultation de l'avocat, [...] On en conclut que tous ces services doivent être confondus avec les objets utiles, sous la dénomination commune de richesse. Nous pensons qu'il y a là une confusion [...] » 1 Son point de vue n'est plus le même dans la troisième édition des Principes (1891): « Première question: la défmition de la richesse implique-t-elle nécessairement l'idée de matérialité? Tous les économistes autrefois et bon nombre encore aujourd'hui considèrent cette condition comme également indispensable... Cependant nous pensons, non sans quelque hésitation que cette condition n'est point indispensable [...] Dans les éditions précédentes, nous avions, en effet, soutenu que l'idée et le mot de richesse ne pouvaient s'appliquer qu'aux objets matériels, res. Nous avions été déterminé surtout par cette considération que ces objets matériels peuvent seuls faire l'objet des lois de la production, de la circulation et surtout de la répartition telles qu'elles sont exposées dans nos traités classiques. Nous n'avions pas assez réfléchi peut-être que cela prouve simplement que le cadre ordinaire de la science économique est trop étroit et aurait besoin d'être élargi. Nous n'avions pas non plus prêté une attention suffisante à ce fait capital que nous verrons tout à l'heure, c'est que puisque la notion de la richesse et de la valeur est exclusivement subjective, psychologique, elle doit être nécessairement indépendante de l'idée de matérialité. Il faut rendre cette justice à l'école française qu'elle a été l'une des premières avec J.-B. Say, Dunoyer et Bastiat, à enseigner la théorie des

«richessesimmatérielles»»2.

'

b) La valeur Comme le laisse supposer les quelques lignes qui précèdent, les idées de Gide sur la valeur ne sont pas restées figées. Elles ont évolué en trois temps: - 1884-1889 Pendant le premier temps3, Gide ne fait que reprendre des arguments qu'il avait présentés trois ans auparavant dans son remarquable article sur l'économie politique de Stanley Jevons (1881a)4. La théorie de la valeur faisant intervenir la rareté d'un bien après son utilité et à côté d'elle semble alors le satisfaire pleinement5. Il ne fait aucune allusion à la théorie de l'utilité fmale. - 1891-1898 Il faut, en effet, attendre, la troisième édition des Principes (1891) pour que cette théorie «devenue célèbre dans ces derniers temps [...] et propagée sous des
1. C. Gide, Principes d'économie politique, 1re édition, 1884, pp. 27-29; voir également la deuxième édition des Principes d'économie politique, 1889, pp. 41-46. 2. C. Gide, Principes d'économie politique, 3e édition, 1891, pp. 43-44. 3. Qui commence par l'année de la publication de la première édition des Principes et qui se termine par celte de la deuxième édition. 4. Voir supra p. 15. S. C. Gide, Principes d'économie politique, 1Te édition, 1884, p. 4S; Principes d'économie politique, 2e édition, 1889, pp. 58-59.

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formes un peu différentes par Jevons, Walras et Menger [...] »1 soit mentionnée pour la première fois. Mais alors qu'elle n'est présentée que dans une note de bas de page, elle sera développée dans l'édition suivante, publiée en 1894, de manière beaucoup plus explicite et approfondie dans le corps même du texte: « Pourtant cette théorie [de l'utilité et de la rareté] satisfait mal l'esprit, car elle manque d'unité et on ne s'explique pas bien le dualisme de ces deux éléments en apparence tout à fait hétérogènes: l'utilité et la rareté. Il était réservé à une école plus récente de découvrir le lien logique qui unit ces deux idées, ou plutôt de montrer qu'elles ne font qu'une, en les réconciliant dans la théorie de l'utilité finale. »2 Indiquée pour la première fois en 1844 par l'ingénieur des mines français Jules Dupuit et en 1854 par l'Allemand Heinrich Gossen, la théorie de l'utilité fmale a été redécouverte quelques années plus tard par Jevons en Angleterre, Walras en Suisse, Menger et Bohm-Bawerk en Autriche, Clark aux États-Unis. «.Le fait que, sans se connaître, ces auteurs sont arrivés simultanément à peu près aux mêmes conclusions, constitue évidemment, une présomption de
vérité» 3

.

Au contraire, la théorie de la valeur-travail, l'autre grande théorie de la valeur - quoique renfermant sa part de vérité4 - est inexacte. L'observation des faits les plus vulgaires ne la dément-elle pas à chaque instant? Malgré les réserves de Gide à l'égard de cette dernière théorie, ses idées vont évoluer. Il ira même jusqu'à souhaiter de plus en plus que la théorie de la valeur-travail soit l'expression de la réalité dans la mesure où à la différence de la théorie de l'utilité fmale qui fait reposer la valeur sur un fait simplement naturel, l'utilité ou la rareté, celle-ci la fait reposer sur le travail, fait moral par excellence. Cette seconde théorie satisfait donc beaucoup mieux l'idée de justice dans la mesure où elle donne pour fondement à la valeur un élément moral. C'est certainement ce qui explique que la théorie de la valeur-travail ait pu séduire tant d'esprits généreux. Aussi, au fur et à mesure que les éditions de ses Principes se succèdent, Gide insiste-t-il de plus en plus fortement sur le fait qu'en dépit de toutes ses insuffisances que l'on peut difficilement contester, la théorie de la valeur-travail est « nécessaire indirectement pour compléter la première, en ce sens que si l'utilité finale, comme nous l'avons vu, est liée nécessairement à la limitation dans la quantité, la limitation de la quantité est liée à son tour à l'idée du travail» 5. Malgré l'évolution de sa. pensée, l'utilité continue à conserver sa
C. Gide, Principes d'économie politique, 3e édition, 1891, p. 58, note 1. C. Gide, Principes d'économie politique, 4e édition, 1894, p. 62. C. Gide, Ibid., p. 62, note 1. « La part de vérité est celle-ci: suivant qu'une chose exigera plus ou moins de travail pour sa production, nous trouverons en général, et à raison de ce fait que le travail est le principal agent de la production, plus ou moins de facilité à la multiplier, ce qui exercera, comme nous le savons, une influence sur sa valeur. » (Gide, Principes, 1re édition, 1884, p. 52) 5. C. Gide, Ibid., p. 70. 1. 2. 3. 4.

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prééminence sur le travail dans l'explication de la valeur chez Gide. Il faut

attendre la septième édition des Principes publiée en 1901 pour constater un vrai
changement de tonalité. - 1901-1931 Dans l'édition des Principes de 1901, si Gide présente, comme dans les éditions antérieures, d'abord la théorie de la valeur fondée sur l'utilité puis celle basée sur le travail, sa conclusion est nouvelle: « Voilà les deux grandes explications de la valeur entre lesquelles il faut opter - à moins de les adopter cumulativement. Et je crois, en effet, que c'est à cette solution qu'il faut s'arrêter, non par éclectisme mais parce qu'elle est la plus rapprochée de la vérité. L'esprit humain épris de l'unité cherche en tout une cause unique, mais pourquoi la valeur n'aurait-elle pas deux pôles, deux faces? l'utilité et le travail, le plaisir et la peine? » 1 Or, souligne Gide, c'est précisément la conclusion à laquelle Alfred Marshall avait abouti dans la première édition de ses Principles of Economics publiée à Londres en 18902. Une nouvelle inflexion de la pensée de Gide est décelable dans la vingttroisième édition de ses Principes (1921). Certes, la théorie de la valeur-utilité et celle de la valeur-travail sont toujours considérées « comme inséparables et complémentaires [u.] Cependant de ces deux pôles de la valeur, c'est celui de l'utilité qui nous paraît prédominant, et cela pour cette simple raison que la consommation c'est le but, la production n'étant que le moyen. Logiquement, aussi bien que pratiquement, c'est le consommateur «qui fait les commandes» »3. Idées qui sont reprises dans la dernière édition des Principes (1931) mais formulées d'une manière qui n'est pas sans traduire un certain flottement de sa pensée. Flottement que Gide aimait à maintenir dans la discussion des problèmes de pure théorie4 comme Charles Rist l'a très justement souligné (Rist, 1932, p. 1713). c) Le capital Parmi les problèmes théoriques qui ont retenu l'attention de Charles Gide dans les premières années qui ont suivi sa nomination à Montpellier en septembre 1880, celui du capital tient une place toute particulière. C'est dans son article sur Stanley Jevons (Gide, 1881a) que Gide a abordé pour la première fois, de manière écrite, le problème de la nature et de la défmition du capital. Le point de vue de l'économiste britannique réservant le nom de capital aux approvisionnements (vivres, vêtements, abris, ...) destinés à
1. C. Gide, Principes d'économie politique, 7e édition, 1901, p. 72. 2. « Le professeur Marshall dit que la valeur est déterminée à la fois par l'utilité finale et par les frais de production et se maintient en équilibre entre ces deux forces
.

.

opposées conlme la clé de voûte d'une arche» in C. Gide, Principes d'économie

politique, 7e édition, 1901, p. 73, note 1. 3. C. Gide, Principes d'économie politique, 23 e édition, 1921, pp. 68-69. 4.. Voir dans la présente édition des Principes le chapitre III intitulé « Les besoins et la valeur», infrap. 86 sq.

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entretenir les ouvriers pendant le temps où ils fabriquent des instruments de travaill le satisfait alors pleinemenr. Contrairement à ce qu'écrit Charles Rist (Rist, ibid.), ce n'est pas dans la troisième édition des Principes (1891) qu'une profonde rupture des idées de Gide sur le capital apparaît mais dans la première3. C'est, en effet, dans l'édition de 1884 que la défmition du capital de Jevons4 est rejetée pour la première fois, Gide revenant alors à une définition plus ancienne qui voit dans le capital essentiellement un instrument de production. Cette dernière défmition ne le satisfait cependant pas complètement. Gide fait d'abord remarquer que des produits dont le nombre pourrait être multiplié à l'infmi (vin, œuf, charbo~ ...) peuvent figurer soit dans la catégorie des biens qui sont destinés à produire de nouvelles richesses, soit dans la catégorie des biens de consommation destinés à nous procurer directement quelque jouissance ou quelque satisfaction. A ceux-là seulement qui rentrent dans la première catégorie doit être réservé le nom de capital. Mais ce n'est pas tout. Gide fait aussi remarquer que n'importe quel bien, pouvant faire l'objet d'un commerce quelconque ou être loué à prix d'argent
(costumes de théâtre ou de carnaval,

...) présente

pour son détenteur le caractère

d'un capital. Néanmoins, nous ne pouvons nous en contenter: c'est là un point de vue individuel, tout subjectif. Pour qu'une richesse mérite le nom de capital, il ne suffit pas qu'elle puisse procurer un revenu à son propriétaire, il faut qu'elle serve à accroître la quantité de richesses existantes dans le pays. Gide est ainsi conduit à distinguer deux catégories de capitaux: - ceux qui par leur nature ne peuvent servir qu'à la production de richesses nouvelles et n'ont été faits que pour cela. Gide les appelle les capitaux productifs. « Ce sont les seuls auxquels il convient, dans un langage scientifique, de réserver le nom de capital. »5 - ceux qui par leur nature ne peuvent servir qu'à la consommation, mais qui, par la destination que leur donne leur propriétaire en les vendant, en les louant ou

1. Stanley Jevons écrit dans la seconde édition de sa Theory of Political Economy: « The single and all important Junction oj capital is to enable the laborer to await the result oj any long-lasting-work, to put an interval between the beginning and the end oj an entreprise. » (Jevons, 1879, p. 243) 2. Voir supra p. 16. 3. Charles Rist écrit: « Gide, après avoir accepté d'abord la définition de Jevons, l'a abandonnée dès la troisième édition de ses Principes, pour revenir à l'ancienne notion de capital essentiellement instrument de production. » (Rist, 1932, p. 1711) 4. Au sujet des « approvisionnements », Gide écrit: « Il n y a donc pas de richesse qui soit plus indispensable à toute production que les approvisionnements, et dès lors comment pourrait-on leur reJuser le titre de capital? [...] Au point de vue objectif auquel nous nous plaçons, une telle doctrine doit être absolument écartée» in Principes d'économie politique, 1reédition, 1884, p. 151. L'opposition de Gide à la conception du capital de Jevons sera encore plus nettement affirmée dans les cinq éditions suivantes de ses Principes, celles de 1889, de 1891, de 1894, de 1896 et de 1898. 5. C. Gide, Principes d'économie politique, 1reédition, 1884, p. 148.

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en les prêtant, peuvent procurer un revenu. Afm de les distinguer des premiers, ils sont appelés les capitaux lucratifs. Distinction ingénieuse que la plupart des grands économistes ont adoptée 1 et que Gide, lui-même, n'a jamais abandonnée. On la retrouve, en effet, dans toutes les éditions de ses Principes et notamment dans la dernière publiée ciaprès. ITI.2.4. Changements relatifs à la coopération La période au cours de laquelle Charles Gide entre dans le mouvement coopératif est très précisément connue2. C'est à la fm de l'année 1885 qu'il noue ses premiers contacts avec le coopératiste nîmois Edouard de Boyve afm de lui proposer ses services3. Très intéressé par l'offre qui lui est faite, ce demier4 invite Charles Gide à donner, le 6 avril 1886, une conférence sur Charles Fourier et la co'Opération (Gide, 1886a). Cette conférence faite au théâtre de Nîmes connaît un énorme succès. Aussi Gide est-il chargé de préparer le discours d'ouverture du deuxième congrès des Sociétés coopératives de consommation qui se tient le 19 septembre 1886, au Théâtre des Variétés de Lyon; discours (Gide, 1886b) dans lequel les principes, les perspectives de la coopération et l'idée d'une possible abolition du salariat sont.développéss. Comme l'écrit Marc Pénin, la coopération vient de trouver son héraut et Gide va très rapidement devenir une «figure de proue du mouvement coopératiffrançais »6. Les réflexions de Gide sur la coopération sont cependant bien antérieures à ses premières rencontres avec Edouard de Boyve. Dès la fm des années 1860, il s'intéresse déjà à Fourier. En 1867, il découvre au travers d'un article d'Elisée Reclus, la « société des équitables pionniers de Rochdale» qui est à l'origine du mouvement coopératif anglais au début des années 1840. En 1880, il donne une
1. C'est le cas de l'économiste autrichien,> Bôhm-Bawerk, qui la présente dans un ouvrage publié à Innsbrück en 1889 et traduit deux ans plus tard, en anglais sous le titre The Positive Theory of Capital. Ouvrage dont il donne un résumé dans la Revue d'économie politique (Bôhm-Bawerk, 1889). On retrouve plus ou moins cette distinction entre capital lucratif et capital productif dans la première édition des Principles of Economics (1890) d'Alfred Marshall sans qu'il soit possible d'établir une quelconque influence de Gide. 2. Voir « L'entrée en coopération» in M. Pénin, op. cit., pp. 42-46. 3. Charles Gide n'a donc pas participé au premier congrès des sociétés coopératives de France que de Boyve et quelques coopérateurs de Nîmes ont organisé à Paris en juillet de la même année; congrès qui a été à l'origine de la constitution de la première organisation de ces sociétés. 4. Fondateur en 1883 de la coopérative de consommation, L'Abeille nîmoise. 5. Bien que dans le même rapport, Gide reprochait au collectivisme de prétendre remplacer la propriété individuelle par la propriété collective alors que « tous les instincts et toutes les énergies de notre peuple tendent vers / 'acquisition de la propriété illdividue//e », il n'en souleva pas moins contre lui un tollé général, dans les milieux des écon~mistes libéraux, dont le ton fut donné par les, articles que Paul Leroy-Beaulieu a pubhés les9 et 26 octobre 1886 dans son journal, L'Economiste français. 6. M. Pénin, op. cit., p. 43.

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conférence à son sujet. Autre témoignage de ,l'intérêt de Gide pour la coopération avant son engagement dans le mouvement coopératif, les dernières lignes d'un extrait de la première édition de ses Principes qui paraît quatre ans plus tard: «Les avantages de la grande production sont donc immenses. Mais elle a bien aussi quelques inconvénients. En concentrant la production entre quelques mains, elle tend à établir le monopole et à aboutir à la cherté par une autre voie, l'exagération des profits. A cela la concurrence étrangère, de jour en jour plus efficace, paraît un remède suffisant [...] En absorbant toutes les petites industries, elle} fait passer tous les petits entrepreneurs du rang de patrons au rang de salariés, de commis, et introduit par là dans leur situation une modification fâcheuse - fâcheuse au point de vue moral, en ce qu'elle n'est pas propre à relever le sentiment de la dignité et de la responsabilité humaines, - fâcheuse au point de vue économique en ce qu'elle enlève à l' activité- productrice le principal stimulant du travail, en ne laissant plus au travailleur la propriété de son produit. Ce fâcheux résultat peut être atténué dans une certaine mesure en donnant à l'entreprise, comme nous le verrons plus tard, la forme de l'association proprement dite, ou de la participation aux bénéfices, ou mieux encore de la société coopérative, c'est-à-dire en intéressant directement tous les travailleurs aux résultats de la production. »2 Gide prend le soin d'ajouter: « Il se peut que ce système3 amène un jour une révolution dans la répartition des richesses, mais ce jour paraît être encore éloigné. »4 Son implication dans le mouvement coopératif - à partir de 1886 - se traduit par l'espoir que la coopération - en tant que système - s'imposera dans l'organisation industrielle à venir: « Espérons don'c - écrit-il dans la seconde édition des Principes (1889) - que cette évolution [vers la grande production] que certains déclarent définitive, n'est que transitoire, et s'il est permis de faire quelques hypothèses sur l'organisation industrielle à venir, mieux vaut nous la représenter sous la forme d'associations coopératives proprement dites, dans lesquelles les travailleurs propriétaires de leurs instruments de production, seront vraiment associés dans le sens complet de ce mot, c'est-à-dire associés dans la répartition aussi bien que dans la production, et dans lesquelles aussi sera résolu, mieux que nous ne pouvons l'imaginer ce difficile problème qui consiste à développer la vie collective sans affaiblir les énergies individuelles. »5 Malgré son militantisme actif dans le mouvement coopératif et son désir de le voir triompher, il n'est fait aucune mention d'une quelconque école coopérative dans la seconde édition de ses Principes (1889) ; édition qui paraît
I. 2. 3. 4. 5. Toujours la grande production. C. Gide, Principes d'économie politique, 1884, 1re édition, p. 188. de sociétés coopératives de production. C. Gide; Ibid., p. 549. C.Gide, Principes d'économie politique, 1889, 2e édition, p. 167.

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en réalité à la fm de l'année 18881. Se:t.des les écoles libérale, socialiste, historique et catholique ont droit à des développements approfondis. Gide n'en souligne pas moins dans la même édition: « Nous ne prétendons nullement par cette division en quatre écoles avoir embrasser toutes les écoles qui peuvent exister en économie politique, mais seulement faire un classement des principales tendances qui se manifestent de notre temps [...] »2 Les années 1889 et 1890 vont être, pour lui, des années d'intenses réflexions sur la coopération. Le 8 septembre 1889, il prononce le discours d'ouverture du mouvement coopératif français qui se tient au palais du Trocadéro à l'occasion de l'Exposition universelle de Paris. Il y parle des transfonnations que la coopération est appelée à réaliser dans l'ordre économique (1889a, 1889b). Dans l'importante conférence qu'il donne le 28 mars 1890 à l'aula de l'université de Genève sous les auspices de la Société chrétienne suisse d'économie sociale (Gide, 1890a), Gide s'efforce de définir les contours de « l'école nouvelle ». Si les lignes de rupture et de ressemblance de cette école avec les écoles existantes sont assez bien précisées, Gide ne parvient pas encore à en défmir clairement le contenu positif étant donné la très grande hétérogénéité des _ que dans la troisième édition de ses Principes (1891). C'est, en effet, la première édition dans laquelle Gide annonce clairement - dans un extrait qui est cité in extenso étant donné son importance - son appartenance à l'école coopérative: « Comme on nous a reproché d'avoir exposé les doctrines de ces différentes écoles d'une façon purement objective et sans indiquer celle à laquelle nous nous rallions, nous croyons devoir, dans cette édition, donner satisfaction à cette critique. L'école à laquelle nous appartenons et que nous appellerons, faute d'un terme mieux approprié, l'école coopérative, n'a pas encore un programme assez défmi, des maîtres assez autorisés et des adhérents assez nombreux pour que dans un livre d'enseignement, un text-book comme celui-ci, nous puissions la ranger à côté des grandes écoles. Cependant voici quels sont les traits auxquels on la reconnaîtra. Cette école attache une importance tout à fait prépondérante au fait de la solidarité. Par là - poursuit-il - elle se distingue assez nettement des autres écoles. De l'école libérale d'abord, parce qu'elle ne voit dans la liberté qu'une solution purement négative; parce qu'elle n'a que peu de confiance dans la concurrence et la lutte pour la vie pour résoudre la question sociale. Elle n'est pas systématiquement hostile à l'intervention de l'État qui lui apparaît au contraire comme la plus haute expression de la solidarité sociale. L'idée de
courants qu'il entend alors fédérer. Il n'y parviendra

-

dans une certaine mesure

1. Jean-Gustave Courcelle-Seneuil publie, en effet, son compte rendu de la seconde édition des Principes de Gide au mois de décembre 1888 dans le Journal des économistes. 2.C. Gide, Ibid., note 1, p. 32.

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solidarité n'implique pas celle de liberté. Toutefois, elle croit que le progrès se manifeste par la transformation progressive de la solidarité fatale et inconsciente en solidarité voulue et cherchée; De l'école socialiste, parce qu'elle ne considère pas l'égalité comme un but désirable. L'idée de solidarité n'implique pas celle d'égalité, mais suppose au contraire la diversité des parties qu'elle réunit dans une fin commune (Comparez la solidarité qui existe entre les grains d'un tas de sable, tous égaux, tous semblables, et celle qui existe entre les organes d'un être vivant, tous inégaux, tous divers). Toutefois, nous considérons les inégalités extrêmes comme fâcheuses en tant qu'elles peuvent avoir pour résultat (par l'extrême richesse comme par l'extrême pauvreté) d'affranchir certains individus de la communauté de biens ou de maux avec leurs semblables; De l'école catholique, par une tournure d'esprit différente et qui lui a fait donner quelquefois le nom de socialisme protestant ou évangélique, par son peu de confiance dans le patronage des classes dirigeantes ou professionnelles, redoutant de voir celles-ci ressusciter l'égoïsme corporatif sous des formes encore plus féroces que le régime individualiste. De l'école historique, enfm, avec laquelle elle a le plus de rapports, elle se distingue pourtant par la question de méthode, par la foi qu'elle attache à certains principes généraux et par un caractère très idéaliste qui fait contraste avec le caractère réaliste de l'école allemande. Comme voies et moyens, elle compte sur le développement de l'association coopérative sous ses différentes formes, sans exclure d'ailleurs certains cas d'association générale imposés par la loi, tels que: assurances obligatoires, assistance légale, caisse nationale de retraite, etc. Elle vise à remplacer le salariat par l'association et, sans vouloir supprimer la propriété individuelle, elle tend à la transformer en propriété associée. Elle est favorable au libre-échange et, d'une façon générale, se réjouit de tout progrès ayant pour conséquence de resserrer entre individus ou entre nations les liens de la solidarité, et cela dans le mal comme dans le bien. Elle se réjouit, par exemple, qu'on ait découvert que les microbes des quartiers pauvres infectaient les quartiers riches, car sans cela on ne prendrait probablement pas la peine d'édicter des règlements de salubrité publique ou de construire des logements ouvriers. »1 Malgré sa participation grandissante au mouvement coopératif dans les années 1890 (Gide, 1893a, 1894) et l'effort accompli pour en préciser le programme économique (1893b), il faut attendre la sixième édition des Principes

-

celle de 1898

-

pour que Gide se décide enfin à mettre l'école

coopérative

_

qu'il appelle encore l'école de la solidarité ou le solidarisme

-

sur le même plan

que les autres écoles. A partir de cette édition et ce jusqu'à la vingt-cinquième

1.

C. Gide, Principes d'économie politique, 1891, 3e édition, pp. 40-41.

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publiée en 1926, cinq écoles seront présentées: l'école libérale, l'école 1 socialiste, le socialisme d'État, le christianisme social et le solidarisme . Afm que le lecteur prenne conscience de l'un des mystères de la création intellectuelle chez Gide2, nous le laissons découvrir la classification des écoles qui est retenue dans la dernière édition des Principes. Gide y utilise pour la première fois un nouveau concept, celui de « régie coopérative »3. Ce concept sera développé par Bernard Lavergne4 - son principal disciple français dans le domaine de la coopération - dans L'ordre coopératif- Etude générale de la coopération de consommation, un ouvrage publié en 1926. La « régie coopérative» est une société par actions dont le capital vient, au moins en partie, des concessionnaires (État ou municipalité) et dont la gestion est assurée conjointement par les représentants a) de l'État (ou de la municipalité), b) des travailleurs, c) des consommateurs ou des usagers. Au crépuscule d'une longue existence consacrée au travail intellectuel et au militantisme, Charles Gide voit dans cette nouvelle institution et dans la gestion tripartite non seulement une réponse à tous ceux qui critiquent la mauvaise gestion des entreprises d'État ou des entreprises municipales mais également un commencement de transformation de l'économie capitaliste en économie coopérative. 111.2.5.Changements quant à la place de l'économie sociale Dès la première édition de ses Principes (1884), Gide est pleinement conscient de la distinction qu'il faut établir en économie politique entre la science et l'art: «Quand l'homme, au lieu d'étudier simplement les lois qui régissent les phénomènes, s'efforce d'agir sur eux pour les modifier, il cesse de faire de la science à proprement parler et fait de l'art. C'est un domaine distinct et qui suppose des aptitudes différentes, car autre chose est raisonner, autre chose est agir, quoique le second suppose le premier... Ce n'est donc pas sans raison que divers auteurs séparent ces deux ordres d'étudeS et expliquent à part, sous le nom d'économie appliquée, les systèmes employés pour modifier les faits économiques et en particulier la législation économique. Toutefois, comme notre intention est de laisser de côté les applicati6ns ou de n'en dire que ce qu'il faudra pour l'intelligence des principes, nous n'avons pas à entrer dans cette distinction. »6
1. A partir de l'édition de 1921 des frincipes, la vingt-troisième, les trois dernières écoles sont regroupées sous la rubrique: Ecoles réformistes. 2. Soulignons que ce dernier va assurer un cours sur, la coopération au Collège de cr France entre le 1er décembre 1921 et le 1 avril 1930. 3. Voir infra p. 199. 4. En 1921, Charles Gide fonde avec Bernard Lavergne qui est professeur d'économie politique à la faculté de droit de Lille, la Revue des études coopératives. 5. Gide mentionne Jean-Gustave Courcelle-Seneuil et son Traité théorique et pratique Léon Walras et ses Eléments d'économie politique pure (1874-1877). 6. C. Gide, Principes d'économie politique, 1reédition, 1884, p. 21, note 1.

d'économie politique (3e édition, 1891),Charles Secrétan et son Utopiesociale ainsi que

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Alors que Gide reprendra et développera le même thème dans les six éditions ultérieures l, il n'en donnera pas moins en partie raison à ces « divers auteurs» en présentant - non seulement dans les éditions précitées des Principes mais aussi dans celles qui suivront - une partie préliminaire purement théorique relative aux questions des besoins, de la richesse et de la valeur. A la distinction entre la science et l'art qui est reprise jusqu'à l'édition de 1901, Gide substituera - à partir de l'édition suivante de cet ouvrage, celle de 1903 - la division de la science économique en deux disciplines ou en deux ordres d'études: d'une part l'économie politique pure (appelée parfois l'Économique) et d'autre part l'économie sociale. Si le vocabulaire change donc quelque peu2, ses idées sur l'utilité de la séparation de l'économie politique dans un ouvrage comme le sien demeurent inchangées: « Cette séparation s'impose aux spécialistes, mais elle nuit beaucoup à l'intérêt de l'exposition. Aussi, écrit-il daps l'édition de 1908, nous ne la suivrons pas dans un traité comme celui-ci qui sera autant d'économie sociale que d'économie politique »3. «L'économie sociale - peut-on lire dans la même édition - étudie plutôt les relations volontaires que les hommes créent entre eux - sous formes d'associations, de lois écrites ou d'institutions quelconques - en vue d'améliorer leur condition. Elle se propose de rechercher et d'apprécier les meilleurs moyens pour atteindre cette fm. Par là, elle participe plutôt aux caractéristiques des sciences morales en recherchant ce qui doit être, et même aux caractères des arts en recherchant ce qu'il faut faire. Aussi est-elle désignée quelquefois, par les économistes étrangers, sous le nom de Politique sociale. »4 Il poursuit dans une note présentée au bas de la même page: « Il ne faut pas confondre tout à fait l'Économie sociale avec l'Économie politique appliquée.
1. C'est-à-dire celles de 1889, 1891, 1894, 1896, 1898 et 1901. 2. L'intérêt de Gide pour l'économie sociale n'est pas nouveau. Il transparaît dans les passionnantes chroniques économiques qu'il publie régulièrement dans une revue qu'il a contribué à créer en 1887 : la Revue d'économie politique; chroniques économiques qui deviennent assez rapidement des chroniques d'économie sociale comme le souligne justement Marc Pénin (Pénin, 1997, p. 59). L'intérêt de Gide pour l'économie sociale ne fera que grandir avec le temps. Après quelque hésitation, Gide finit par accepter, à partir du mois de septembre 1898, d'assurer un enseignement d'économie sociale comparée à la faculté de droit de Paris dont le cours inaugural - publié dans la Revue d'économie
politique

-

retrace le « rapide

développement

qu'a pris dans la seconde

moitié de ce

siècle cette science nouvelle qu'on appelle «l'économie sociale» » (Gide, 1899a, p. 3). Cet enseignement est un cours facultatif de doctorat dispensé grâce à un financement du comte de Chambrun qui a fondé, à la fin du mois d'août 1894 à Paris, Je Musée social. A partir de 1900, Gide assure également un cours d'économie sociale à l'Ecole nationale des ponts et chaussées. Notons également qu'à l'exposition universelle qui se tient à Paris en 1900,Gide est nommé rapporteur général de l'exposition d'économie sociale et membre du jury. Son rapport est publié en 1902 par l'Imprimerie nationale (Gide, 1902). Demeuré d'un accès peu facile, étant donné son faible tirage et son prix élevé, ce rapport sera publié sous forme d'ouvrage deux ans plus tard (Gide, 1905). Notons enfin qu'en 1903, Gide est devenu membre du Conseil supérieur du travail.

3. 4.

C. Gide,Principes d'économie politique, Il e édition, 1908,p. 4. C.Gide, Ibid., p. 4.

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51

L'Économie politique appliquée] indique les meilleurs moyens pratiques d'accroître la richesse d'un pays, tels que banques, chemins de fer, systèmes monétaires ou commerciaux, etc., - tandis que l'Économie sociale cherche surtout à rendre les hommes plus heureux. » Dans l'esprit de Gide, rendre les hommes plus heureux signifie leur donner plus d'aisance, plus de sécurité, plus d'indépendance et de loisirs. Sa volonté d'intéresser ses lecteurs aux questions sociales grandira avec le temps: «En ce qui concerne l'esprit général de ce livre, écrit-il dans l'avant-propos de la seizième édition des Principes, je ne puis répéter ce que j'ai déjà dit dans toutes les introductions antérieures. Je ne me suis pas proposé de défendre des thèses: j'ai voulu donner moins la solution que la curiosité et la ferveur des problèmes sociaux. »2 Dans le même temps, la place donnée aux questions d'économie appliquée ne cesse d'être réduite surtout à partir de l'édition des Principes qui paraît en 1910. Désormais, Gide a, en effet, la possibilité de les traiter de manière plus approfondie dans le nouveau support qu'est son Cours d'économie politique qui paraît pour la première fois en 19093 : « Nous rappelons, écrit-il dans l'avantpropos de la vingt-troisième édition de ses Principes, que ce qui est statistique, références bibliographiques et même économie politique appliquée, est à peu près éliminé de ce traité: c'est dans les deux volumes du Cours que ceux qui désireraient être renseignés sur ces matières pourront se reporter »4. La première édition du Cours ainsi que les suivantes5 sont de fait beaucoup plus volumineuses que les Principes. L'espace ainsi libéré dans ce dernier
1. Division de l'économie politique qui n'est pas sans rappeler celle retenue par Léon Walras. Les trois grands textes de cet économiste correspondent, en effet, à cette division: Eléments d'économie politique pure (1874-1877), Etudes d'économie sociale Théorie de la répartition de la richesse sociale (1896) et Etudes d'économie appliquée (1898). Ce dernier ouvrage dans lequel Walras traite de la monnaie, des monopoles, de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, du crédit, de la banque, de la Bourse a été présenté, par Gide lui-même dans la Revue d'économie politique, vol. XIII, n° 1, janvier 1899, pp. 102-103. C'est dans une lettre envoyée le 23 décembre 1862 à l'économiste Jules Du Mesnil-Marigny - lettre dans laquelle Walras lui présente son plan d'un projet de Traité complet d'économie politique. et sociale - que ce dernier expose pour la première fois la division de l'économie en économie politique pure, économie appliquée, économie sociale (Jaffé, vol. 1,1857-1883, pp. 117-124). 2. C. Gide, Principes d'économie politique, 16cédition, 1916, p.VI. 3. «Il passe sous silence beaucoup de questions, surtout celles d'économie appliquée» in Principes d'économie politique, 12c édition, 1910, p. VI. « Ces questions d'économie appliquée ne sont pas traitées dans ses Principes,. on les trouvera dans notre Cours d'économie politique» in Principes d'économie politique, 12c édition, 1910, p. 4, note 1 ; « Les questions d'économie appliquée ne tiennent qu'un très petite place dans ce volume. On les trouvera dans le Cours» in Principes d'économie politique, 23c édition, 1921, p. 3, note 1.

4.

C. Gide, Principesd'économie politique, 23c édition, 1921,p. 1.

5. Le Cours aura, en tout, dix éditions dont la dernière est publiée en 1929-1930. Les trois premières éditions seront publiées en un volume. Les autres paraîtront en deux volumes. Le Cours donnera lieu à dix-neuf traductions.

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ouvrage permet donc à Gide d'y traiter de manière de plus en plus approfondie les questions d'économie sociale. L'infléchissement de plus en plus net vers une économie politique qui est de plus en plus sociale est très clairement affmné avec cependant une incontestable exagération - dans l'avant-propos de la dernière édition des Principes (1931) : « C'est cette Économie politique, disons, si l'on veut, sociale, qui fait plus spécialement l'objet de ce traité. »1 Le fait que la place donnée à l'économie sociale n'ait jamais cessé de grandir au fil des éditions des Principes n'est pas étranger à l'extrême compassion de Gide pour les pauvres et les opprimés (Pénin, 1982, p. 18); extrême compassion qui est attestée par: a) ses enseignements d'économie sociale donnés depuis 1898 à la faculté de droit de Paris2 puis à partir de 1900 à l'École nationale des ponts et chaussées ; b) ses responsabilités de rapporteur général pour l'économie sociale qui lui ont été confiées à l'occasion de l'Exposition universelle qui a eu lieu à Paris en 19003 ; c) la multiplication des comptes rendus d'ouvrage traitant d'économie ou de législation sociales qu'il publie dans la Revue d'économie politique. La place croissante donnée à l'économie sociale dans les Principes peut également être expliquée par le fait que la législation sociale qui, de balbutiante qu'elle était e'ncore en France à l'époque où Gide écrivait la première édition de cet ouvrage, fût devenue luxuriante à.la fm de sa vie comme on peut aisément s'en rendre compte en lisant la dernière édition 4. L'évolution du contenu des Principes telle qu'elle vient d'être décrite n'est pas contestable globalement. Il.y a toutefois un aspect de la pensée de Gide qui va à l'encontre de cette évolution et qui mérite par conséquent d'être présenté. Cet aspect traite précisément d'un sujet d'économie appliquée: le système de Taylor. 111.2.6.Changements relatifs à la place du système de Taylor L'intérêt de Gide pour les Principles of Scientific Management de l'ingénieur américain Frederick Winslow TaylorS est antérieur à la Première Guerre mondiale. Il leur consacre, en effet, une note approfondie dans la

1. Dans cette dernière édition des Principes, la place donnée à ce que Gide appelle les « revendications ouvrières» est sensiblement plus importante que dans les éditions précédentes. 2. Il fera ce cours jusqu'à son départ à la retraite en novembre 1919. 3. Ce n'est que dans l'édition des Principes de 1905 que Gide annonce pour la première fois « avoir donné un peu plus de place à l'économie sociale, j'entends par là aux questions de réformes sociale$» in Principes d'économie politique, 9c édition, 1905, p. VI. 4. Voir dans l'édition des Principes publiée ci-après la place qui est faite aux « revendications ouvrières» dans le chapitre III, infra p. 438. 5. Ses Principles ofScientific Management qui paraissent en 1911 aux États-Unis sont traduits en français dès l'année suivante sous le titre Principes d'organisation scientifique des usines avec une belle préface du chimiste Henry Le Chatelier (Taylor, 1912).

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troisième édition de son Cours d'économie politique qui paraît en 19131. Alors que tant d'hommes comptant parmi les plus robustes et les plus énergiques meurent dans la tourmente guerrière de 1914-1918 ou reviennent du front parfois lourdement handicapés, les pays belligérants sont rapidement confrontés à une manque de main-d'œuvre masculine. Dès lors, il devient urgent et vital pour ces pays d'utiliser leur main-d'œuvre restante de la façon la plus rationnelle. De là, le
très grand intérêt que suscitent les différents systèmes

-

en premier

lieu le

taylorisme - qui permettent de mieux utiliser et de rendre plus efficace le travail
disponible. Un décret datant du 10 juin 1918 - soit cinq mois avant la fin du premier conflit mondial - crée une commission pennanente de standardisation en

France2. Décret auquel Gide n'est pas étranger. L'engouement pour l'organisation scientifique du travail est donc bien réel pendant la guerre en France non seulement chez les responsables des grandes administrations publiques et des grandes entreprises industrielles3 mais aussi chez les économistes au premier rang desquels se trouve Gide4. Cet engouement ne fera que grandir après l'armistice du Il novembre 1918 dans la mesure où l'organisation scientifique du travail est perçue comme un des principaux facteurs qui permettra d'augmenter sensiblement la productivité du travail, condition nécessaire à un relèvement économique rapide de la France. En étant présent dans les jurys de thèses traitant de ce sujetS et en lui donnant une place de plus en plus importante dans les éditions de son Cours qui paraissent après la guerre6, Gide participe incontestablement à cette vogue. Alors que le système de Taylor n'est qu'à peine mentionné dans les trois éditions des Principes qui sont publiées entre 1921 et 1926, un chapitre entier est consacré à l'organisation rationnelle de la production dans l'édition de 19317.

e 1. C. Gide, Cours d'économie politique, 3 édition, 1913, p. 117, note 1. 2. ln Rapport général sur l'industrie française, 1918, t. III, p. 220. 3. Il faut toutefois noter que l'organisation scientifique du travail n'avait été accueillie qu'avec une extrême méfiance par les ouvriers français qui n'y voyaient qu'un moyen d'accroître l'intensité de leur travail. 4. Il écrit dans un numéro de L'Émancipation qui paraît en novembre 1917 : « Après la guerre, tout sera à l'organisation scientifique, dut-on pour cela se mettre à l'école allemande. » Phrase qui est reprise dans la préface de la quatrième édition de son Cours qui paraît en 1917. 5. Charles Gide est présent en tant que suffragant ou en tant que président dans le jury des deux thèses suivantes qui sont soutenues à la Faculté de droit de Paris en 1918 et en 1919 respectivement; thèses où la question du taylorisme est explicitement abordée: d'abord la thèse de Jean Desplanque, Le problème de la réduction de la durée du travail devant le parlement français et ensuite celle d'un ingénieur de formation, G'eorges Mangin, Les idées modernes d'organisation leur influence sociale - la question des salaires. 6. VoiT le paragraphe intitulé'« Le travail scientifique, dit méthode de Taylor» dans le premier volume de la cinquième édition du Cours d'économie politique, 1919, t. 1, pp. 162-167. 7. Voir infra p. 173 sq.

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Mais au-delà de tous les changements qui ont pu affecter, à des degrés très divers, les différentes éditions des Principes, leur esprit est demeuré largement inchangé. C'est ce que Gide n'a jamais cessé de souligner dans ses Principes et notamment dans les avant-propos de ceux qui paraissent en 1894, 1898, 1905 et en 1931.

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