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CHASSE AU DIAMANT AU CONGO/ZAÏRE (n° 45-46)

255 pages
Les " ennemis " aussi bien que les " alliés " du Congo se livrent à un pillage systématique et organisé de ses richesses. Mais un grand nombre de Congolais sont aussi partie prenante dans l'exploitation diamantifère avant que les diamants n'aboutissent entre les mains des grands trafiquants ou négociants : de nombreux ex-salariés congolais paupérisés par l'inflation ou les retards de paiement peuvent ainsi "produire des dollars", étant entendu que les gemmocrates en contrôlent le commerce à un niveau plus élevé.
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CAHIERS AFRICAINS AFRIKA STUDIES
n° 45-46

série 2000

sous la direction de Laurent Monnier, Bogumil Jewsiewicki et Gauthier de Villers

Chasse au diamant au Congo/Zaïre

n° 45-46
série 2000

Institut africain-CEDAF Afrika Instituut-ASDOC Tervuren

Éditions

L'Harmattan

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Les auteurs

Laurent Monnier est chargé de cours à l'Institut universitaire d'études du développement (Genève, Suisse) et professeur honoraire à l'Université de Lausanne. Bogumil Jewsiewicki est professeur d'Histoire et chercheur au Centre d'études interdisciplinaires sur les langues, arts et traditions de l'Université Laval (Québec, Canada) ainsi qu'au Centre d'études africaines, CNRS/EHESS (Paris, France). Gauthier de Villers, sociologue, est directeur de l'Institut africainlCEDAF (Tervuren, Belgique). François Misser est journaliste, spécialiste de l'Afrique centrale. Oliver Vallée est économiste, expert des questions monétaires et des matières premières. Hugues Leclercq, économiste, spécialiste des problèmes monétaires et financiers de l'Afrique sub-saharienne et de l'économie populaire informelle du Congo, est professeur émérite de l'Université catholique de Louvain (Belgique). Il fut professeur à l'Université Lovanium puis à l'Université de Kinshasa (République démocratique du Congo) et directeur de l'Institut de Recherches Économiques et sociales (Kinshasa). Jean Omasombo Tshonda, historien, est directeur de l'Institut d'études politiques et professeur à l'Université de Kinshasa (République démocratique du Congo). Sabakinu Kivilu, historien, est professeur à l'Université de Kinshasa (République démocratique du Congo). Filip De Boeck est professeur d'anthropologie sociale et culturelle à l'Université Catholique de Leuven (KUL, Belgique). Il est aussi professeur à l'Université d'Anvers (Belgique). En 2002, il sera professeur associé de l'University of California San Diego (UCSD, États-Unis).
CAHIERS AFRICAINS

-

AFRIKA

STUDIES

Leuvensesteenweg 13, 3080 Tervuren Tél. : 32 2 769 57 41 Fax: 32 2 769 57 46 e-mail: africa. institute(ê-Dafricanluseunl.be http://cedaf-asdoc.afrÏcamuseull1. be Conditions d'abonnement en fin d'ouvrage
Couverture: conception graphique: Sony Van Hoecke illustration: Céline Pialot
- Association des revues scientifiques et culturelles

Revue membre de l'A.R.S.C. htto://www.arsc.be

@ Institut africain-CEDAF ISBN: 2-7475-0972-9 ISSN : 1021-9994

- Afrika Instituut-ASDOC,

2001

Sommaire
AVANT-PROPOS. ...
INTRODUCTION: CHASSE AU DIAMANT AU CONGO/ZAÏRE par Laurent MONNIER Du SCANDALE ZAÏROIS AU CONGO GEMMOCRATIQUE

7
9

par François MISSER et Olivier VALLÉE La tectonique des minerais La fraude en son royaume Mutinerie à bord du vaisseau amiral La Miba dans la guerre La Miba dans la transition démocratique Les seigneurs de la mine La guerre ou les affaires? Le retour des aventuriers Le cycle du diamant
LE RÔLE ÉCONOMIQUE DU DIAMANT DANS LE CONFLIT CONGOLAIS

27 27 29 31 33 35 36 39 41 43 47 47 58 68 71

par Hugues LECLERCQ Le diamant exploité industriellement par la Miba L'exploitation artisanale des diamants Impact de la rébellion congolaise sur la production et la commercialisation du diamant artisanal Conclusions
LES DIAMANTS DE KISANGANI: DE NOUVEAUX SEIGNEURS SE TAILLENT DES FIEFS SUR LE MODÈLE DE L'ÉTAT ZAÏROIS DE MOBUTU par Jean OMASOMBO TSHONDA

79

Kisangani:

une ville transformée

83 103

Les villages de diamantaires

À LA RECHERCHE DU PARADIS TERRESTRE: ENTRE LE DIAMANT ET LE DOLLAR par SABAKINU KIVIL U

LES BANA LUUNDA 127

Brève présentation
économiques.

du réseau et des logiques des Bana Luunda
.. ...... .... . .... ... .... ..... ...., .

128
... 130

Le diamant de production artisanale et ses enjeux politiques et
.. .......... ... ........ ...

Analyse des récits de vie des Bana Luunda Récits de vie
COMMENT DOMPTER DIAMANTS ET DOLLARS: DÉPENSE, PARTAGE ET IDENTITÉ AU SUD-OUEST DU ZAÏRE (1980-1997) par Filip DE BOECK

132 139

171

Introduction

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.... 171 174

Une brève histoire du trafic de diamant aux mabeet, 1980-1995

Argent, prospérité et chasse La capture, les dépenses et la construction de la virilité La chasse au diamant et la (re)structuration de la morale sociale Diamants, dollars et inversion de la territorialisation Conclusion
Références.

179 187 192 195 200

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 203

« DES CHIENS QUI BRISENT LEUR LAISSE» : MONDIALISATION ET INVERSION DES CATÉGORIES DE GENRE DANS LE CONTEXTE DU TRAFIC DE DIAMANT ENTRE L'ANGOLA ET LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO (1984-1997) par Filip DE B DECK

209

Fragments et fictions de la modernité dans le monde de la frontière La vie d'une femme entre Kinshasa et Lunda Norte (1984-1997) Le récit de vie de Mado dans une perspective diachronique Conclusion Références L'AFFAIRE« NGOKAS» par Gauthier de VILLERS

211 214 225 230

..

.. ...

....

231
233

AVANT-PROPOS
Les 18 et 19 décembre 1997 s'est tenu à l'Institut africain-CEDAF, dans le cadre du Musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren, un séminaire sur « L'éthique du secteur infonnel au Zaïre-Congo », organisé par le CELAT de l'université Laval au Québec (B. Jewsiewicki), avec la collaboration du Centre d'Histoire de l'Afrique de l'université catholique de Louvain (J.-L. Vellut) et de l'Institut africain-CEDAF (G. de Villers). Ce séminaire clôturait les travaux d'une action concertée soutenue par l'AUPELF-UREF. Les communications présentées par des chercheurs congolais avaient pour objectif de relater l'expérience vécue de femmes et d'hommes de leur pays engagés dans des activités informelles. Chacun de ces chercheurs avait effectué des enquêtes auprès d'un nombre restreint de personnes et devait, en vertu du protocole de la démarche de recherche, en rendre compte de manière à préserver et mettre en valeur la perception des acteurs interrogés sur leur engagement dans ce type d'activités. Le projet d'ensemble était d'examiner à la fois les transformations des activités assurant la survie de chacun au Congo-Zaïre et les pratiques qui en résultent dans le champ des relations sociales en général. Il incombait tout particulièrement aux chercheurs d'obtenir auprès des acteurs concernés une appréciation éthique des pratiques dans lesquelles ils se sont trouvés engagés. À l'issue du colloque, les organisateurs estimèrent que deux publications pouvaient être envisagées, dont la première serait consacrée spécifiquement au diamant et articulée à partir des contributions des professeurs Omasombo et Sabakinu mais enrichie d'autres textes n'ayant pas fait l'objet d'une communication lors du séminaire. La présente livraison des Cahiers africains est donc l'aboutissement de ce premier objectif. Une seconde publication est en préparation. Nous remercions pour leur soutien financier à ce projet et à la manifestation qui l'a clôturé l'AUPELF-UREF ainsi que le Commissariat général aux Relations internationales de la Communauté française de Belgique à travers la personne en particulier de Mme Christine Favart.

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Source: United Nations, Map N°. 4007 Rev. 6, Department of Public Information, cartographic section, April 2000.

INTRODUCTION:
CHASSE AU DIAMANT AU CONGO/ZAÏRE

par Laurent Monnier
En mars 2001, une commission d'enquête mandatée par le Conseil de sécurité de l'ONU remettait un rapport concluant que les « ennemis» aussi bien que les « alliés» du Congo se livrent à un pillage systématique et organisé des richesses de ce paysl. Commentant cette information, un journaliste remarque qu'il n'y a pas lieu d'être surpris puisque « le pillage des fabuleuses richesses minières du Congo n'était un secret pour personne» (Le Monde, 23 mars 2001). Tant en Afrique qu'en Europe, une vision très répandue fait d'un petit groupe de « gemmocrates » (pour reprendre l'expression de Vallée et Misser dans ce volume), militaires, cliques présidentielles, trafiquants... oeuvrant au profit de compagnies étrangères, les seuls pi1leurs et profiteurs des richesses minières du pays. Un «mythe» est « ancré dans la conscience collective des Congolais », celui des « richesses nationales convoitées par le monde entier »2. Ce ne sont pas la déconstruction de ce mythe et la mise à jour de son « fonds de vérité» qui nous intéressent ici (cette question a fait l'objet ailleurs d'une étude approfondie sous la plume d'Erik Kennes3). Mais plutôt de montrer que l'évidence du pillage par les gemmocrates nationaux et par des étrangers masque le fait qu'un grand nombre de Congolais sont directement partie prenante dans l'exploitation diamantifère avant que les diamants produits n'aboutissent entre les mains des grands trafiquants ou négociants. En fait, comme on va le découvrir 'dans ce Cahier, l'exploitation diamantifère au Congo, abordée sous un angle d'approche différent, essentiellement « par le bas »4, est révélatrice d'un phénomène tout à fait original témoignant du dynamisme de certaines couches de la population congolaise face au processus de « désalarisation » qu'a connu le pays depuis plus de deux décennies. Avant d'être exporté vers l'étranger, le diamant exploité de manière artisanale au Congo et en Angola a permis à de nombreux ex-salariés congolais paupérisés par l'inflation ou les retards de paiements (employés, fonctionnaires, enseignants, étudiants) de « produire des dollars », étant entendu que les « gemmocrates » en contrôlent le commerce à un niveau plus élevé. Contri1 Ce rapport ne fut rendu public que le 16 avril 2001. 2 Erik KENNES,« Le secteur minier au Congo: "Déconnexion" et "descente aux enfers", in : F. REYNTJENS S. MARYSSE et (dir.), Afrique des Grands Lacs, Annuaire 1999-2000, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 299 (Collection Afrique des Grands Lacs). 3 Ibid., p. 299-336. 4 Expression consacrée depuis le lancement de la revue Politique Africaine en janvier 1981 dont la première livraison s'intitulait: La politique en Afrique Noire: le haut et le bas.

10

Laurent Monnier

buant à la « dollarisation» de l'économie, le diamant a ainsi acquis un rôle prépondérant dans la vie quotidienne des Zaïro-Congolais, comme les recherches de terrain présentées dans ce Cahier par Omasombo, Sabakinu et De Boeck l'attestent. Les quatre articles des ces trois auteurs constituent l'ossature empirique de cette livraison. Alors que l'étude de Jean Omasombo se concentre sur Kisangani et sa région, en Province Orientale, les deux contributions de Filip De Boeck ainsi que celle de Sabakinu Kivilu sont consacrées au sud-ouest du Congo, au pays lunda, situé de part et d'autre de la frontière entre le Congo et l'Angola. Sur le plan géographique, il s'agit donc d'un modeste échantillon de l'ensemble des régions diamantifères du Congo, car ne sont traitées spécifiquement dans ce Cahier ni l'exploitation artisanale au Kasaï - région pourtant réputée pour l'importance de ses gisements (même si Gauthier de Villers en livre un aperçu dans son petit dossier consacré à L'affaire « Ngokas » et si Hugues Leclercq en situe l'évolution dans la partie de son texte consacrée à la Miba) -, ni la question du diamant en Angola, où il est un des enjeux de la guerre opposant le gouvernement au mouvement rebelle UNIT A (même si la région frontière et la province angolaise de Lunda Norte sont au cœur de la problématique de trois des contributions). Mais il convient de rappeler que le diamant en soi n'est pas l'objectifprincipal de la publication du Cahier. Son propos est surtout d'explorer au Congo/Zaïre les transformations apportées par les pratiques de survie au niveau des relations sociales et de l'appréciation éthique des formes de la vie sociale. La question de l'exploitation du diamant artisanal n'est donc abordée que dans le cadre des pratiques nouvelles qu'elle a suscitées pour une masse de Congolais obligés de s'y adonner pour survivre. En préalable à ces études qui rendent compte de recherches de terrain relatant le vécu de différents acteurs impliqués dans la « chasse aux diamants », il importait d'appréhender à l'échelle macropolitique et macro-économique la genèse d'un phénomène devenu d'une brûlante actualité comme en témoignent le rapport de la commission d'enquête, évoqué plus haut, et les nombreux articles de la presse internationale faisant état de la dimension prédatrice de la guerre au Congo. L'occupation d'importantes portions du territoire congolais riches en diamants et en autres matières précieuses, tant par les « ennemis» du gouvernement de Kinshasa (rwandais, ougandais et burundais) que par ses alliés (principalement zimbabwéens et namibiens), ne s'expliquerait pas seulement par la nécessité de financer l'effort de guerre, mais est apparue de plus en plus comme l'enjeu même de la guerre.

Introduction:

Chasse au diamant

au Congo/Zaïre

11

François Misser et Olivier Vallée, auteurs de l'ouvrage Les gemmocraties L'économie politique du diamant africain5, étaient les essayistes tout indiqués pour rédiger le texte d'ouverture du Cahier. Intitulée Du scandale zaïrois au Congo gemmocratique, leur chronique propose un rapide historique de l'importance croissante du diamant dans la politique congolaise, en situant cette évolution en parallèle avec celle des autres ressources minières du pays, mais aussi avec les différentes pratiques frauduleuses mises en oeuvre par les gemmocrates. Deux facteurs sont mentionnés par les auteurs pour expliquer le rôle prépondérant joué aujourd'hui par le diamant dans l'économie congolaise: d'une part, la libéralisation de l'exploitation du diamant, décrétée en 1982, qui marque le début de l'essor de l'exploitation artisanale en dehors des concessions octroyées par l'État; et d'autre part, l'effondrement de la production de la Gécamines (cuivre, cobalt et zinc), l'ancienne UMHK, fleuron de I'héritage belge au Katanga, à la suite de sa « cannibalisation » par la clique au pouvoir sous Mobutu et par les pillages de 1991 et 1993. Comme le soulignent ces deux auteurs, la Gécamines a perdu sa position stratégique en tant que producteur de devises, et nombreux furent les employés de ce parastatal - et des entreprises qui en dépendaient - qui se trouvèrent ainsi, formellement ou de facto, privés d'emploi et qui se reconvertirent «dans l'aventure de l'exploitation artisanale, comme ultime recours pour assurer leur subsistance» (Misser et Vallée dans ce Cahier). L'intérêt de l'approche est donc de permettre au lecteur de s'y retrouver entre les acteurs « du bas» et les acteurs politiques « du haut », cette caste des gemmocrates, dont le pouvoir est lié au contrôle de la richesse diamantifère, caste « dans laquelle figurent aussi bien les opérateurs (Mukamba6), que les bénéficiaires (le clan Mobutu et les prétoriens) et les intermédiaires (libanais, sud-africains) » (ibid.). Si les rackets systématiques qu'essaie de mettre en place tout détenteur de pouvoir à l'égard des acteurs situés au bas de la chaîne d'exploitation artisanale semblent sérieusement hypothéquer les chances de ces derniers de réaliser un profit substantiel, comme le suggèrent Misser et Vallée, les recherches empiriques présentées dans ce Cahier montrent néanmoins d'autres facettes de cette réalité, et en tout cas que les acteurs « du bas» ne sont nullement passifs à l'égard de la prédation organisée par les acteurs « du haut». Misser et Vallée consacrent quelques pages de leur étude à la guerre de libération de 1997 en relevant le rôle du diamant dans les tractations nouées par le nouveau pouvoir avec différentes compagnies étrangères dans sa longue
5 François MISSERet Olivier VALLÉE,Les gemmocraties - L'économie politique du diamant africain, Paris, Desclée de Brouwer, 1997. 6 Jonas Mukamba Kadiata Nzemba, dernier président-administrateur délégué de la Miba (Société minière de Bakwanga) avant l'arrivée de Kabila en1997. Misser et Vallée lui consacrent quelques pages: «À la cour du roi Jonas », dans leur ouvrage Les gemmocraties, (op. cit., p. 72 et suiv.). Voir aussi le chapitre de Leclercq sur la Miba dans ce Cahier.

12

Laurent Monnier

marche de conquête du pays. Passant par Mbuji Mayi avant de gagner la capitale, les troupes de l' AFDL - et ses alliés du moment - entendaient contrôler les diamants du Kasaï, et en particulier la Miba. Mais le « gouvernement de salut public» qui sera mis en place à Kinshasa après la fuite de Mobutu ne parviendra guère à réaliser un tel contrôle, du moins pas dans l'intérêt d'un État mythique, la prédation s'étant généralisée au profit d'une caste de gemmocrates, partiellement renouvelée par l'arrivée à des positions de pouvoir d'« hommes forts» du nouveau régime. Il est intéressant de s'arrêter sur les quelques lignes que consacrent Misser et Vallée à la présence ougandaise et rwandaise en Province Orientale. Lues à la lumière des recherches de Jean Omasombo, elles permettent de comprendre comment l'exploitation artisanale du bas, obéissant à une structure relativement stable peut en pratique se réadapter très rapidement à des changements de personnes au sein de la caste gemmocratique. Évaluant la prédation organisée tant par les ennemis que par les alliés du gouvernement de Kinshasa, Misser et Vallée la situent à sa juste dimension lorsqu'ils affirment: «Si les richesses du Congo servaient entièrement à financer l'effort de guerre, les bénéfices qui découlent de cette exploitation se, raient insuffisants» (ibid). Ils concluent donc: « En réalité la guerre apparaît financée par les contribuables des États alliés ou "agresseurs" et elle est subie par les Congolais qui se voient dépouillés de leurs gemmes sans contreparties. Les gemmocrates s'accaparent une prime personnelle qui leur assure une plus grande autonomie vis-à-vis de leurs concitoyens comme de la communauté internationale» (ibid.). Ce dernier constat mériterait d'être nuancé à la lumière des informations empiriques recueillies dans ce Cahier et des relations que tout gemmocrate se doit d'entretenir avec sa clientèle, impliquant d'incontournables pratiques de redistribution. Par ailleurs, les Congolais du bas ayant acquis une capacité d'adaptation étonnante face à une conjoncture essentiellement fluide liée à la crise que traverse le pays depuis la fin des années soixante-dix, il semble évident que cette capacité ne s'est pas soudainement émoussée face aux nouveaux gemmocrates ougandais, rwandais ou zimbabwéens. Les changements qu'observent Misser et Vallée avec l'avènement du nouveau régime n'auraient d'effet que sur la répartition du butin au sein de la caste du haut. Si les incohérences du système Kabila-père ont contribué à favoriser de nouvelles contrebandes et de nouveaux rackets, il n'est pas certain que les Congolais du bas se soient trouvés plus impuissants face à la mise en place de ceux-ci que par rapport aux formes antérieures de trafic et de prédation. Dans cette optique, l'analyse proposée par Hughes Leclercq dans son texte intitulé Le rôle économique du diamant dans le conflit congolais est capitale. Elle fournit une estimation de la dimension informelle de l'exploitation diamantifère, tant au niveau des acteurs du bas, celui de l'artisanat, dont elle éva-

Introduction:

Chasse au diamant

au Congo/Zaïre

13

lue les pratiques de façon positive, qu'au niveau du fonctionnement de la caste des gemmocrates dans son imbrication au système de pouvoir congolais. Leclercq apparaît fasciné par le fonctionnement de l'économie du diamant dans le secteur de la production artisanale. « Un impressionnant dispositif de règles non écrites et de coutumes traditionnelles, élaborées de manière diffuse par l'ensemble du réseau minier artisanal est sanctionné par une multitude d'autorités civiles informelles plus ou moins hiérarchisées. Ces autorités s'appuient sur des milices policières. L'ensemble du système assure dans ce monde très dur et très violent une certaine stabilité et un minimum d'ordre et de sécurité (souligné par nous) en dehors duquel aucune exploitation de matières précieuses n'est possible» (Leclercq dans ce Cahier). Leclercq estime aussi que ce cadre informel n'est nullement contradictoire avec le fonctionnement d'une « concurrence véritable» car ces opérateurs du marché artisanal ont une connaissance de la qualité et de la valeur des pierres en dollars, « au prix du jour et au taux de change courant, avec une référence permanente aux prix en dollars pratiqués sur le marché du diamant à Anvers» (ibid ). En quelques pages, il décrit le marché du diamant artisanal tant au niveau de la production (<< dizaines et des dizaines de milliers de creuseurs redes groupés en petites équipes autonomes aux formes diverses, très mobiles et en définitive remarquablement fonctionnelles »), qu'à celui de la commercialisation (<< réseau touffu de commissionnaires, d'acheteurs et de compun toirs », dégageant une valeur annuelle qu'il estime entre 600 et 650 millions de dollars) (ibid.). Pour Leclercq, cette production serait aujourd'hui la source principale du financement des exportations.

En étudiant le fonctionnementdes comptoirs d'achat agréés,

«

interfaces

particulièrement adaptées... (à un) marché international le moins formellement régulé du monde: celui du diamant brut» (ibid.), Leclercq rejoint

l'analyse de De Boeck qui évalue ce marché (<< acquérir des diamants et dépenser des dollars ») au niveau local comme l'instrument d'« une appropriation discursive et (d')une transformation du capitalisme moderne en tant que figure dominante du pouvoir hégémonique dans le système mondial actuel» (De Boeck I dans ce Cahier).

Cette prétendue « économie informelle» serait en réalité l'expression de
l'insertion des diamantaires congolais dans l'économie mondiale, et donc un symptôme de leur modernité. À ce propos, Leclercq montre que les relations entre négociants congolais et acheteurs étrangers ne se situent pas uniquement dans le cadre strictement professionnel. Il convient de prendre en compte le contexte social de la négociation, impliquant pour la partie congolaise une connaissance subtile du milieu, de la conjoncture et de la dimension interculturelle de son « management». Bien souvent, ce sont des femmes qui assument ce rôle de

14
«

Laurent

Monnier

trait d'union» dans la négociation, où leur savoir-faire peut se révéler dé-

terminant (voir à ce propos De Boeck II dans ce Cahier). Enfin, Leclercq relève que, contrairement à l'or, « l'exploitation artisanale du diamant a été relativement peu perturbée par la guerre civile..., (car) le réseau d'exploitation et de commercialisation du diamant artisanal s'est rapidement réadapté aux nouvelles configurations militaires, politiques et administratives» (ibid). Ces constats lui permettent de formuler une sorte de règle concernant les
tentatives de contrôle par les autorités publiques du diamant artisanal: « .. .la

plupart des gouvernements qui se sont succédé depuis 1990 jusqu'à la chute du régime zaïrois ont tenté... d'exercer un contrôle étroit sur la commercialisation du diamant artisanal (avec presque toujours la complicité d'un diamantaire étranger et chaque fois différent...) dans l'espoir non dénué d'arrières pensées prédatrices de mettre la main sur tout ou partie des importantes recettes en devises générées par l'exportation de pierres précieuses. Les efforts entrepris dans ce sens ont toujours été, sans exception, voués à l'échec. Devenues largement contre-productives, les mesures prises ont toujours été rapidement abandonnées ou rapportées» (ibid.). Vérifiée au temps de Mobutu, cette règle s'est trouvée confirmée sous Kabila-père (comme en témoigne d'ailleurs l'affaire Ngokas ; voir de Villers dans ce Cahier). On pourrait même ajouter que cette règle - valable pour tout « gouvernement» à l'échelle du pays -le serait a fortiori pour n'importe quel seigneur de mine ou autre aventurier désireux de mettre en place un racket durable. Pour faire comprendre dans quel cadre fonctionne cette économie du diamant, Leclercq s'efforce de mettre en lumière certains traits spécifiques du système de décisions politiques en matière économique et financière au Congo. Avec la désagrégation des institutions fonnelles de l'État, déjà largement amorcée dans les années 1980 et leur écroulement en 1993, «sous les coups de boutoir simultanés des pillages de l'armée, de l'effondrement du système monétaire et de l'anarchie politique », « l'Administration publique a complètement disparu. Aujourd'hui, il ne subsiste plus qu'un amoncellement de décors institutionnels enrobés d'un habillage juridique et réglementaire, toujours formellement en vigueur. Sur les débris de cette administration fragmentée et à partir de ce dispositif juridique muté en trompe l' œil, ont proliféré des entités publiques plus ou moins autonomes les unes des autres d'où émergent la Présidence, les cabinets ministériels, les services de sécurité, les offices et autres établissements publics, les entreprises d'État ». Pour expliciter la fluidité du pouvoir congolais, Leclercq introduit la notion de «filières». Selon lui, la vie politique congolaise est activée «en haut» par une élite politico-commerciale divisée en un certain nombre de filières dont une dominante (celle contrôlée par le Président). Ces filières ne sont pas des « ensembles rigides et homogènes» ; au sein de chacune d'entre elles, il y a toujours des « factions rivales ». La fluidité de la politique congo-

Introduction:

Chasse

au diamant

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laise résulterait d'un jeu d'alliances et de ruptures - jamais définitives - entre filières, étant entendu que lorsqu'elles ne peuvent s'imposer aux autres, celles-ci « cherchent presque toujours à composer entre elles et avec la filière dominante» . Ce mécanisme explique, d'une part, la «rotation fréquente du personnel dirigeant des entités publiques », mais aussi d'autre part les «modifications dans l'étendue des pouvoirs de fait liés au mêmes fonctions officielles, selon la place qu'occupe le nouveau titulaire dans la hiérarchie du réseau auquel il appartient» (ibid.). De plus, tout nouveau titulaire d'une charge officielle est susceptible de réinterpréter les règles formelles, légales ou réglementaires qui en déterminent l'exercice, « en fonction de ses allégeances, de ses intérêts particuliers et de ceux de son réseau» (ibid.). Cette analyse permet à Leclercq de faire comprendre que l'État au Congo n'est plus le « Boula matari» du temps colonial -le feuilleton « Ngokas », rappelons-le, en est une parfaite illustration - et que toute restructuration du secteur minier par cet « État» apparaît illusoire. Cette conclusion conduit à des interrogations fondamentales sur l'avenir de l'industrie minière au Congo, et incite à porter le regard sur les réalités du bas, celles de l'exploitation artisanale. « Près de trois cents carrières de diamant et d'or sont exploitées dans la région de Kisangani en 1996 », affirme Jean Omasombo en ouverture de son article Les diamants de Kisangani: de nouveaux seigneurs se taillent des fiefs sur le modèle de l'État zaïrois de Mobutu, (dans ce Cahier). Rendant compte de recherches empiriques menées à Kisangani au début des années quatrevingt-dix, puis en 1996-97, Omasombo introduit ainsi le lecteur de plain-pied dans la réalité minière de la région, permettant de comprendre la guerre à laquelle se sont livrés par la suite les occupants rwandais et ougandais et aussi les réticences actuelles de ces mêmes occupants à quitter la région. Sa relation est particulièrement captivante par la qualité des séquences d'histoires de vie qui l'illustrent. Elle se divise en deux parties: la première est consacrée à la ville de Kisangani et aux transformations qu'elle a connues à la suite de la « désalarisation » et du rush qui s'en est suivi vers les nombreuses carrières dispersées dans l'arrière-pays. La seconde traite de ces carrières et des villages de diamantaires qui s'y sont implantés. En introduction, l'auteur relève que les entreprises ne s'étaient pas intéressées aux mines de la région, car elles ne les estimaient pas rentables. Le gouvernement Kengo avait envoyé une mission de prospection en 1989 mais dont les conclusions n'avaient nullement attiré les investisseurs. Dès lors, « l'autorité politique décida de laisser à l'exploitation artisanale une production que l'on pensait devoir s'estomper rapidement» (ibid.). Par ailleurs, l'histoire de la région de Kisangani depuis 1974 est marquée par une lente dégradation économique: plantations de café délaissées à la suite de la zaïriani-

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sation, détérioration des routes freinant les échanges commerciaux, abandon de la commercialisation de l'ivoire, fermeture de l'Unibra (brasserie). Avec l'ouverture de carrières de diamant, la ville va connaître « un mouvement saisonnier massif de va-et-vient vers les carrières », l'émigration se produisant surtout en saison sèche et le retour à Kisangani au moment des fêtes de fin d'année (ibid). L'attrait pour les carrières semble toucher tous les milieux: fonctionnaires, agents d'entreprises, petits indépendants, infirmiers, pasteurs, soldats, athlètes, etc. Tous se précipitent vers les diverses activités liées à la carrière: creuseurs, marchands, commerçants, porteurs, trafiquants, commissionnaires, gardes. C'est le capital initial en argent qui, à première vue, détermine la manière dont chaque individu s'insère dans la carrière. Mais en pratique cette insertion semble largement ouverte et dépendra du jeu de ressources et d'aptitudes de chacun. Et on peut, en cours d'année, passer d'une carrière à une autre, comme d'une activité à une autre: les acteurs l'affirment eux-mêmes, « chacun doit tenter sa chance partout» (ibid.). Omasombo consacre une partie importante de son étude aux pratiques spécifiques des creuseurs impliquant le recours à la magie: Visiter les féticheurs pour trouver du diamant. Avec la ruée sur le diamant, de nombreux féticheurs ont acquis pignon sur rue à Kisangani et font leur publicité à la radio locale. Devant leurs habitations, ils ont construit des paillotes qui font office de salles d'attente. Ils reçoivent aussi des malades qui n'ont pas les moyens de se payer un médecin. Ces féticheurs sont organisés au sein d'une Association des Guérisseurs de la Province Orientale. Omasombo en fait un inventaire et les localise dans la topographie de la ville. De nombreux féticheurs sont étrangers: parmi ceux-ci, les Dingari, marabouts ouest-africains ou musulmans, ont la réputation d'exiger « de leurs clients des sacrifices humains en plus des factures à régler en argent» (ibid.). En relatant des séquences d'histoires de vie de creuseurs dans leurs rapports avec des féticheurs, Omasombo fournit une quantité de détails saisissants sur ce genre de pratiques et les différentes règles qu'elles impliquent. La ville a perdu sa centralité au profit de la carrière, qui « donne du travail et (u.) procure de l'argent» (ibid.). Ce changement a suscité l'apparition d'une nouvelle éthique, celle de l'argent vite gagné, le plus souvent dans des conditions dangereuses et pénibles, au détriment des anciennes valeurs de travail et de persévérance, associées à la réussite scolaire et universitaire, à l'agriculture, et, d'une manière générale, aux activités qui impliquent un investissement dans la durée ou un processus d'apprentissage. Faisant le point sur les diverses activités développées en ville à la suite de la « chasse au diamant », l'auteur relève que « l'appauvrissement de la classe moyenne locale ... n'a pas été compensé par les revenus provenant des comptoirs d'achat de diamant et d'or: les activités associées à l'exploitation du diamant seraient plus proches "de l'économie de cueillette de l'époque de

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l'État Indépendant du Congo" que d'une réelle mise en valeur produisant de la richesse pour la région» (ibid.). «En conséquence, l'économie du diamant suscite plutôt une situation d'anarchie où chacun veut avoir sa part. À chaque décision des autorités, une stratégie d'accaparement et de détournement se met en place» (ibid). Mais ce commentaire d'Omasombo ne se réfère-t-il pas implicitement à un modèle étatique mythique, alors que la puissance publique est elle-même infiltrée par des «filières», pour reprendre l'expression de Leclercq? D'ailleurs, comme il le reconnaît, c'est au niveau des autorités mêmes de l'État, en l'occurrence les agents de l'administration territoriale ou les cadres de l'armée, que la stratégie d'accaparement se met en place. Dès lors, la situation d'anarchie exprimerait tout d'abord l'incapacité des autorités publiques à mettre en place durablement et solidement leur système de racket, leur incapacité à empêcher que «chacun (puisse) avoir sa part» du butin. Ensuite, c'est le concept d'« anarchie», conçu péjorativement qui pourrait être repensé. L'anarchie exprimerait alors l'indocilité des acteurs du bas à l'égard de toute forme d'exploitation durable envisagée par les acteurs du haut. Il s'agirait alors d'une stratégie d'esquive de ceux-ci à l'égard de toute tentative hégémonique de ceux-là. Dans une deuxième partie, Omasombo étudie les villages de diamantaires de la région de Kisangani, dont la particularité s'expliquerait par le milieu naturel, une région de forêt peu habitée, où les pouvoirs coutumiers sont faibles. Toute carrière est constituée de deux sections: le chantier de la mine exploitée, d'une part, et le village peuplé par tous ceux qui travaillent à la mine, d'autre part. Les règles instaurées par le propriétaire de la carrière organisent la vie dans le camp, et une administration hiérarchisée en assure le respect. La carrière ressemblerait ainsi à un petit État dont le fonctionnement, pour Omasombo, serait à l'image du Zaïre de Mobutu. « Les gens qui y vivent exercent des métiers divers et tous sont des sujets soumis à l'autorité absolue du propriétaire de la carrière. Ils sont identifiés et portent même sur eux une carte appelée ici "jeton"; ils paraissent ne plus avoir le droit de se référer à un quelconque autre pouvoir en dehors du camp» (ibid.). Omasombo décrit minutieusement la configuration de ces « petits États », leur topographie, leurs règles de fonctionnement, les différents agents qui en assurent l'administration - fortement policière et centralisée - et la justice, ainsi que les différentes catégories de leurs sujets. Il fait également le portrait de quelques propriétaires de carrière. Ce sont souvent d'anciens braconniers. Ils peuvent être liés, d'une manière ou d'une autre, aux ayants droit de la terre où a été découverte la mine, mais pas nécessairement. Personnages singuliers, capables de théâtraliser leur pouvoir dans un style qui leur est propre, ils ont su nouer des relations de clientèle ou d'échange afin d'asseoir leur autorité de « seigneurs ». En ce sens, le modèle Mobutu est assez pertinent, tant pour expliquer le succès de tel ou tel personnage à se maintenir au sommet de la hiérarchie, que pour comprendre la forme de gestion qu'il met en oeuvre. La

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chute d'un propriétaire de carrière obéit sans doute au même modèle: lorsque la conjoncture change, le « seigneur» n'apparaît plus comme un « chef», mais comme un usurpateur; ses pouvoirs l'ont abandonné. À suivre l'analyse d'Omasombo, le lecteur saisit pourquoi, « malgré les avantages que (ces propriétaires de carrière) paraissent accumuler », « on ne voit pas naître une nouvelle classe bourgeoise dont ils constitueraient par exemple le noyau... » (ibid.). À partir de cette présentation, on peut aisément comprendre que l'arrivée de l'AFDL en 1997, comme celle du RCD en 1998, entraînant l'occupation ougandaise et rwandaise, n'allaient pas fondamentalement modifier le système d'exploitation artisanale du diamant au niveau du bas. Seuls les acteurs du haut - les gemmocrates y compris le plus souvent les propriétaires de carrière - ou les « filières politico-commerciales dominantes », pour reprendre l'expression de Leclercq, ont connu des changements avec successivement la mise en place des filières « Kabila », puis de filières RCD, rwandaise et ougandaise. Mais ce changement de personnes ne semble guère avoir entraîné un changement de structure. Tout au plus peut-on dire peut-être que le contexte de guerre, en perturbant la mise en place de rackets juteux par les têtes de réseaux, a pu être profitable à certains acteurs « du bas ». Kinshasa a connu une évolution évoquant celle de Kisangani avec le phénomène Bana Lunda, « les enfants de Lunda », ces jeunes gens quittant le milieu urbain pour aller tenter leur chance dans la région diamantifère lunda, qui s'étend des territoires de Kahemba et de Kasongo-Lunda, au Congo, à la province de Lunda Norte en Angola. En intitulant son étude À la recherche du paradis terrestre: les Bana Luunda entre le diamant et le dollar, Sabakinu Kivilu entend mettre l'accent à la fois sur la réalité socio-économique, l'espace imaginaire et l'enjeu existentiel de l'aventure de ces migrants qui partent, en masse, vers cette région pour y chercher du diamant ou y faire du commerce. Pour cet auteur, qui est historien, le diamant de production artisanale serait à l'origine « de la constitution d'un capitalisme local, qui progressivement pénètre quelques circuits financiers internationaux et permet à des Congolais d'effectuer des transactions en Asie, en Europe et en Amérique» (Sabakinu dans ce Cahier). Conformément aux propositions des organisateurs du séminaire « L'éthique du secteur informel au Zaïre-Congo» de décembre 1997, il analyse cinq récits de vie de Bana Lunda qu'il a récoltés. Par-delà la singularité des itinéraires individuels, Sabakinu identifie une commune aspiration à devenir rapidement riche, qu'il rapporte aux évolutions de la vie kinoise, et au développement d'une nouvelle éthique, où les rêves et les illusions stimulent l'audace de tous ceux qui s'engagent dans des stratégies de « débrouille ». En historien, Sabakinu situe ces récits dans le contexte des années 19851996, marqué par la généralisation des violences sociales avec les pillages de 1991 et 1993. Pour les familles, la solidarité a perdu son efficacité d'antan et

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la vie est devenue un cauchemar permanent. Le financement de l'éducation des enfants est désormais un luxe. Trouver la nourriture quotidienne est la préoccupation de tous les instants. Ayant récolté ses récits principalement dans le milieu des enseignants, Sabakinu montre comment la carrière enseignante est aujourd'hui complètement dévalorisée, alors qu'au temps de la colonie elle conférait un statut social privilégié. L'intérêt de l'approche par le récit de vie est qu'elle permet de comprendre très concrètement comment la crise déstructure les familles: elle entraîne la dégradation du rôle et de l'image du chef de famille, désormais incapable de subvenir à l'entretien des siens. Impuissant à gérer son propre ménage, celui-ci perd la considération des siens, et donc aussi l'estime de soimême. Tenter l'aventure de la quête du diamant apparaît comme la seule issue possible. Mais celui qui s'y lance n'a en général aucune conscience des risques qu'il encourt. Sabakinu évoque les longues marches à pied sur des centaines de kilomètres, la nécessité de passer d'une activité à une autre selon la conjoncture du lieu et du moment. À la différence de ce que l'on observe (à l'époque de l'enquête du moins) dans les carrières de Kisangani, les militaires (tant zaïrois qu'angolais des forces gouvernementales ou du mouvement rebelle UNITA) sont omniprésents dans cette zone frontalière avec un Angola en guerre. Le risque est permanent d'être rançonné sinon tué. Il faut ruser pour écarter intrigues et convoitises. Le travail dans la carrière est pénible, les conditions de vie précaires et les épidémies fréquentes. De retour à Kin, les Bana Lunda qui ont réussi leur aventure « deviennent pour leurs familles et leurs amis des "petits princes" ou des "Moïse" » (ibid.). Grâce au diamant, ils peuvent acheter une voiture ou une maison, aider leurs proches. L'organisation de réjouissances est un rite auquel tout Mwana Lunda chanceux doit se conformer. Certains d'entre eux se lancent dans les affaires, réussissant au moins pour un temps, envoient alors leurs enfants étudier à l'étranger. Mais d'autres échouent, et souvent c'est la mort, l'endettement ou la déchéance qu'ils rencontrent plutôt que le paradis terrestre. Combien d'aventures réussies en regard des échecs? L'auteur ne nous le dit pas. Sabakinu publie les paroles de la chanson que l'orchestre Wenge Musica de J.B. Mpiana a consacrée aux Bana Lunda, à leur aventure et à leurs avatars. On y relève que « Les Bana Luunda en appellent à Vieux Golf Gwemani et Saddam Hussein, surnoms d'enfants de Mobutu» (ibid). Alors qu'Omasombo prend le modèle Mobutu pour camper le pouvoir des propriétaires de carrières dans la région de Kisangani, c'est ici l'identification aux enfants de Mobutu qui prévaut pour particulariser les Bana Lunda. Cette référence, typiquement kinoise, évoque l'argent facile, les combines et le style flambeur qu'Omasombo observe aussi dans le milieu des creuseurs à Kisangani. En témoignent des dictons qui y circulent: «La pauvreté est un vice

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qu'il faut combattre à tout prix»; «Le travail n'anoblit pas l'homme...» (Omasombo dans ce Cahier). Mais la nouvelle éthique de l'argent facile est sans doute plus ambivalente qu'il n' y paraît. De la lecture des récits de vie se dégage en effet une autre impression: celle d'un apprentissage à l'endurance, du courage et de la maîtrise de soi qu'implique ce type d'expérience. Face aux difficultés rencontrées, aux risques encourus, chacun est obligé de se surpasser. Cela rend chaque récit positif, nullement misérabiliste. La grande fête donnée par le Mwana Lunda à son retour, au cours de laquelle une partie de l'argent gagné est dépensé, ponctue la réussite comme l'aboutissement d'un rite de passage. « J'avais échappé à la mort; il faut fêter le retour à la vie» (récit de Mbo, ibid.). Le voyage à Lunda est vécu a posteriori comme une épreuve d'initiation qui permet à ceux qui l'ont surmontée d'être transformés même si l'aventure s'est soldée par un échec sur le plan financier. « Avec le recul du temps, je peux affirmer aujourd'hui que toutes ces expériences à la fois heureuses et malheureuses constituent sans nul doute de véritables leçons pour l'avenir. Comme vous pouvez le remarquer, chaque métier ou profession a ses avantages et ses inconvénients. Celui de diamantaire a aussi les siens (récit de vie de Jean-Bosco K., ibid.) ». « J'ai donc tout perdu: l'argent, l'énergie, le temps. Je suis sans résidence personnelle alors que les autres trafiquants de diamant se sont enrichis. Néanmoins, mon échec n'est pas la fin de tout. La vie est le plus important. Beaucoup de jeunes gens sont soit morts dans la savane ou les forêts de Lunda Norte, soit revenus malades pour mourir à Kinshasa. D'autres sont devenus des handicapés à cause des mines ou des bombardements militaires. Moi, je reste encore en vie. C'est l'essentiel» (récit de vie de Mampuya S., ibid.). C'est précisément à l'approfondissement de cette «éthique» des Bana Lunda que se consacre Filip De Boeck dans son étude intitulée Comment dompter diamants et dollars: dépense, partage et identité au sud-ouest du Zaïre (1980-1997). Avec le regard de l'anthropologue de terrain, il donne une interprétation originale du phénomène. Son propos est aussi d'aborder les modifications de la vie quotidienne des villageois de la région à la suite de cette irruption de jeunes urbains dans l'espace rural frontalier avec la « dollarisation » qui l'accompagne. Conduisant des recherches en 1994 et 1995 dans la région lunda frontalière et à Kikwit, De Boeck s'est intéressé à la manière dont ces jeunes gens dépensaient un argent gagné dans des conditions très pénibles et rendues très dangereuses par la guerre civile angolaise. Il est frappé par la rapidité avec laquelle ils consomment cet argent « pour des femmes, de la bière, des biens de prestige tels que chaînettes en or, vêtements et radio-transistors» (De Boeck 1 dans ce Cahier).

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S'interrogeant sur ces pratiques collectives de dépenses ostentatoires, De Boeck propose une interprétation qui fait référence à des « notions locales de l'identité masculine », et « à des attitudes distributives...mettant l'accent sur l'éthique de partage» (ibid.). Mais le propos de De Boeck est bien plus ambitieux, car il entend sortir du schème consacré des sciences sociales opposant tradition à modernité. « Contrairement à cette interprétation qui érige une opposition binaire exagérément simpliste entre une économie de marché "rationnelle" et une économie de l'affection "irrationnelle", je ne considère pas le comportement de consommation ostentatoire des trafiquants de diamants comme une incapacité de s'acculturer à l'idéologie capitaliste et à la pratique d'accumulation et de profit. En même temps, je m'oppose à l'interprétation monolithique qui soutient que le trafic de diamants ne ferait que détruire les formes et les logiques locales de solidarité et de réciprocité» (ibid.). C'est donc la configuration de cette nouvelle morale, identifiée dans le comportement des Bana Lunda que De Boeck se propose de discuter, après avoir esquissé un rapide historique du trafic de diamant dans la région depuis 1980. Les activités marchandes qu'il a suscitées ont réactualisé des routes commerciales qui existaient avant la colonisation, lorsque les Lunda et les peuples voisins étaient engagés dans le commerce régional à longue distance. Comme Omasombo le signale pour la région de Kisangani (qui avait perdu sa position économique avec l'arrivée des agents de l'État indépendant du Congo, mettant un terme au commerce swahili), De Boeck souligne que la colonisation a mis fin dans le Haut-Kwango aux anciennes voies d'échanges avec l'Angola, sans pour autant proposer des activités autres que l'agriculture de subsistance. L'administration coloniale a fait de la région un réservoir de main d'œuvre pour les plantations du Kwilu et du Bas-Congo. Avant le commerce de diamant, seule la cueillette de la cire d'abeille et des chenilles comestibles (très prisées à Kinshasa), pennettait des rentrées d'argent. Aussi lorsque le commerce du diamant se développa dans la région, nombreux furent les jeunes villageois à s'adonner à la contrebande et à y jouer un rôle déterminant. De Boeck décrit le processus en deux phases. Durant une première décennie (1980-90), les acteurs locaux profitèrent de leur connaissance de la région des deux côtés de la frontière pour s'assurer des emplois de transporteurs, de guides ou d'éclaireurs, les autres activités étant monopolisées par les gens venus d'ailleurs. La frontière était alors fermée et les mines sur le Kwango (dont la principale à Cafunfo) étaient contrôlées par les FAPLA angolaises (l'armée gouvernementale) alors que du côté zaïrois les militaires étaient à l'affût des trafiquants pour les piller. Au début des années quatre-vingt-dix, ce fut au tour de l'UNIT A de s'en prendre aux trafiquants. Ceux-ci en effet passaient pour des sympathisants de l'UDPS, donc pour opposés à Mobutu, qui entretenait des liens d'amitié et de connivence particulièrement étroits avec Savimbi, le chef de l'UNITA. À la fin 1992, l'UNITA après son échec aux élections re-

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prend la guerre. Le contrôle des mines du Kwango est à nouveau l'enjeu de l'affrontement entre les deux belligérants. La deuxième phase a commencé avec la main mise de l'UNIT A sur les mines de la région. « Lors de l'occupation de Cafunfo par l'UNIT A, le recours au troc a virtuellement cessé. Dès la fin 1992, le commerce du diamant a été "dollarisé" : tous les diamants sont achetés en dollars américains, ce qui a créé une économie monétaire qui fonctionne indépendamment des marchés "officiels" zaïrois ou angolais, ou les a même remplacés» (ibid). C'est dans ce contexte qu'une nouvelle vague de jeunes Bana Lunda (vingt à trente mille au premier semestre de 1994) en provenance de Kinshasa et d'ailleurs, sont venus s'installer comme creuseurs à Cafunfo et dans les mines avoisinantes pour y extraire du diamant sous le contrôle de l'UNITA. Il s'en est suivi une « rapide "dollarisarisation" des économies locales» (ibid.). Cette dollarisation a gagné des villes comme Kikwit et Kinshasa. De Boeck observe l'existence d'un cercle vicieux qui touche tout le sud-ouest du pays: « plus le trafic de diamant injecte de dollars dans le système économique local, plus ces dollars remplacent les monnaies nationales zaïroise et angolaise; et plus le besoin de dollars se fait sentir, plus les gens sont engagés dans le trafic de diamant, devenu pour beaucoup de Zaïrois la seule source de dollars» (ibid.). Après avoir planté le décor, De Boeck développe sa thèse qui peut se résumer ainsi: 1. La dollarisation de la région lunda ne peut être isolée du contexte de mondialisation dont la monnaie américaine est devenue à la fois l'étalon et le symbole; 2. Cette dollarisation va de pair avec des pratiques urbaines, porteuses d'une forme de « morale sociale» ; 3. Ces pratiques urbaines ne sont nullement antagoniques de valeurs et pratiques rurales locales dont l'origine se situe dans « les conceptions morales, les attitudes, les pratiques et les croyances (pré)coloniales, en particulier en ce qui concerne le rituel de la chasse et les réalités historiques du commerce de l'ivoire, du caoutchouc et des esclaves» (ibid.). Pour sa démonstration, De Boeck va recourir aux données de terrain recueillies auprès des Lunda, après avoir énoncé les deux considérations préalables suivantes. D'une part, la catégorie bana Lunda (qu'il orthographie avec un b minuscule) désigne tous les individus engagés d'une manière ou d'une autre dans les activités liées au diamant et recouvre par conséquent une réalité multi ethni que, dans laquelle les Lunda sont minoritaires. D'autre part, « la plupart des peuples de la ceinture de la savane du sud du Zaïre doivent une grande partie de leurs rituels et de leurs institutions politiques à la sphère d'influence lunda» (ibid.). Notre propos n'est pas de reprendre ici tous les éléments de la démonstration de De Boeck, abondamment illustrée par des informations obtenues sur le terrain et par sa connaissance de l'histoire et des cultures de l'ouest du Congo.

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Elle se trouve développée dans les deux rubriques centrales de son texte: Argent, prospérité et chasse et La capture, les dépenses et la construction de la virilité. Diamants et dollars, comme autrefois le gibier chez les Lunda, permettent aux individus qui les pourchassent de se recomposer une identité dans un processus de promotion sociale et d'auto-accomplissement. Il s'agit de capturer la part instable de son propre être et de la fixer. L'être ainsi recomposé peut pleinement assumer son identité d'homme mâle à part entière. « Je crois que la construction de la masculinité et de l'identité mâle exprimée par les bana Lunda est modelée par toute une conception de la virilité et de l'aînesse profondément enracinée dans des pratiques et des matrices morales très anciennes et illustrée aussi par la figure du chasseur. Autrement dit, le passé est sédimenté (quoique de façon transformée) dans les corps et la praxis des actuels chasseurs de diamants» (ibid). Dans la partie qu'il intitule La chasse au diamant et la restructuration de la morale sociale, De Boeck discerne une dimension éthique ou une morale sociale, dans un processus parallèle ou complémentaire à celui de l'accomplissement de la virilité: « un sens croissant (...) de la responsabilité à l'égard des autres membres de son groupe familial» (ibid.). Ainsi, l'écurie, cette équipe de personnes engagées ensemble dans la chasse aux diamants, constitue, selon lui, une unité constituée sur la base « de liens de parenté existants ou nouvellement inventés, d'affiliations ethniques ou d'origines locales communes, dans lesquelles s'appliquent des règles redéfinies de solidarité, réciprocité mutuelle et redistribution de la richesse» (ibid.). Cette éthique réactualise également le modèle du chasseur, suffisamment sage pour réellement posséder sa proie en évitant de se faire piéger par elle, cette nuance capitale distinguant « I'honnête chasseur de diamants (du) sorcier» (ibid). Sans occulter les effets néfastes du trafic de diamants, De Boek récuse la thèse nostalgique selon laquelle la modernité, véhiculée par le diamant et les dollars, aurait détruit une certaine authenticité culturelle africaine. En fait, c'est l'opposition binaire entre ville et campagne, entre monde moderne et société traditionnelle, entre niveau mondial et niveau local que De Boeck remet en question. Aujourd'hui, c'est à la campagne qu'on va faire des dollars, alors qu'une ville comme Kinshasa est en voie de «villagisation ». En ce sens, « l'univers de la "frontière" zaïroise du diamant comme réalité spatiale et comme mentalité - réinvente, (re)présente et reproduit certains aspects de la société africaine "traditionnelle" dans le contexte post-colonial, introduisant des valeurs morales, de façon innovatrice, sur la scène translocale et mondiale» (ibid.). Ainsi, les trajectoires des Bana Lunda ne peuvent être réduites à des modalités de résistance à la pénétration du capitalisme, mais au contraire comme des pratiques révélatrices d'une volonté de se l'approprier. Dans cette optique, l'éthique du mwana lunda s'inscrit dans le prolongement de celle des

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«sapeurs de Brazza et de Kinshasa qui se sont approprié l'Occident au début des années quatre-vingt par l'adoption de la mode des couturiers français dans une sorte d'économie politique de l'élégance» (ibid.), ou du bilisme, mouvement de jeunes Kinois, qui est apparu peu avant l'indépendance, et qui visait à s'approprier la culture américaine, exprimée par le western (Buffalo Bill) et la conquête de l'Ouest, en la transposant dans leur univers, celui des quartiers africains de la capitale congolaise. Revenant dans sa conclusion sur « le modèle masculin du chasseur» pour observer que celui-ci « est lui-même recapturé et donc libéré du champ d'un imaginaire aliénant, illustré dans la sorcellerie, pour être ramené à la maison' (tout à fait littéralement) par d'autres forces» (ibid.), De Boeck insiste sur la nature féminine des ces forces, agissant dans le sens d'une médiation active: « les domaines féminins du ménage et, plus spécialement, la cuisine, le foyer et le chaudron. ...Là, les significations et les rythmes de réciprocité, de commensalité, de conjugalité et de relations de genre sont plus pleinement explorés et mieux définis» (ibid.). L'investigation des relations de genre est poursuivie dans le deuxième texte de Filip De Boeck, «Des chiens qui brisent leur laisse» : Mondialisation et inversion des catégories de genre dans le contexte du trafic de diamant entre l'Angola et la RDC (1984-1997). Elle va lui permettre de reprendre sa critique de « la conceptualisation polarisée du monde» (De Boeck 2 dans ce Cahier), qui distingue et oppose modernité et tradition, urbain et rural, etc. en lui ajoutant celle de genre opposant masculin et féminin. «Dans l'espace postcolonial (...), écrit cet auteur, des catégories comme celles de centre et de périphérie, ou de ville et de village, ainsi que l'ensemble de traits liés à ces catégories (masculin et féminin, par exemple) sont davantage devenues des états d'esprit plutôt que des espaces, au sens territorial du terme ». En abordant le thème de «l'inversion des catégories de genre dans le contexte du trafic de diamants », De Boeck entend attester par la présentation d'un récit de vie d'une femme mwana lunda « de quelle manière les femmes qui participent activement au trafic construisent des scénarios postcoloniaux, alternatifs et apparemment nouveaux, de relations entre le masculin et le féminin, scénarios qui semblent abolir des notions de genre régionales historiquement très enracinées» (ibid.). Cependant, cette nouveauté ne serait qu'apparente, car cet auteur analyse ce phénomène non pas comme rupture avec le passé, mais en montrant plutôt, dans une perspective historique, les «capacités internes de flexibilité et de transformation» des rôles sociaux masculin et féminin. Alors qu'il a mis en évidence dans son texte précédent le « machisme extrême» de l'univers des chasseurs de diamant, De Boeck signale le nombre important de femmes impliquées dans les multiples activités liées au trafic, et entre autres dans la « prostitution ». Mais comme le lecteur peut le constater

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avec le récit de vie de Mado, cette catégorisation péjorative ne rend pas compte de « la complexité des relations qui existent sur la frontière. De telles femmes sont plus exactement considérées comme des "chiens qui ont brisé leur laisse" (en lingala : bambwa bakata singa) » (ibid.). Et De Boeck observe l'attitude particulière à l'égard de ces femmes des hommes de la famille (maris, frères, oncles), qui ne peuvent « refuser l'argent qu'elles rapportent à leur retour »(ibid). Le récit de Mado, que le lecteur découvre tel que De Boeck l'a consigné, illustre de l'intérieur ce type de trajectoire et l'usage impropre que recouvre dans son cas le terme «prostitution ». Il permet aussi de bien saisir l'interprétation qu'en propose cet auteur, et également pourquoi et comment il procède à une reconceptualisation des relations de genre. Le discours de Mado (et sans doute d'autres discours ou témoignages obtenus auprès d'autres femmes bana Lunda au cours de ses enquêtes) l'amène à récuser les concepts de fragmentation et de crise pour leur préférer celui de flexibilité. Analysant les rapports sociaux à la lumière des « trajectoires historiques », - démarche pour laquelle la technique du récit de vie se révèle particulièrement adéquate - De Boeck se distancie de 1'« erreur de perception» qui consiste à victimiser les femmes, erreur qui fait système avec le « machisme» dans la mesure où la passivité féminine est tenue pour acquise dans le discours hégémonique des hommes. Les femmes, relève De Boeck, « cherchent (. ..) à se construire une identité pour elles-mêmes, celle de "chasseresses" » (ibid.). Dans cette optique, le récit de Mado est particulièrement lumineux. Il met en évidence en particulier les stratégies d'alliance qu'elle s'est montrée capable de mettre en oeuvre pour arriver à ses fins, en l'occurrence l'entretien de sa propre famille. À ce propos, De Boeck fait à nouveau référence à un phénomène du passé, 1'« association» Lemba, telle qu'elle s'était développée dès le 17ème siècle au Manianga, région située au nord des cataractes du fleuve Congo entre Kinshasa et Matadi, dans une zone d'intenses échanges commerciaux entre le littoral et le Pool. Cette association a fait l'objet d'une étude fouillée sous la plume de l'anthropologue John Janzen7. Celui-ci a mis en évidence les stratégies matrimoniales réalisées au moyen des mariages exogames lemba en vue de « construire des réseaux de relations rendant possible la participation au commerce transocéanique... » (ibid.). Ce type de mariage servait non seulement à entretenir des réseaux sociaux, mais aussi à constituer des «unités économiques et commerciales temporaires» dans le cadre d'alliances non territoriales entre clans locaux, alliances avantageuses pour des objectifs mercantiles.

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John M. JANZEN, Lemba 1650-1930. A Drum of Ajjliction y ork/London, Garland Pub. Inc., 1982.

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