Chasseur en images, visions d'un monde

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296315877
Nombre de pages : 176
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CHASSEUR EN IMAGES, VISIONS D'UN MONDE

Collection Champs Visuels
dirigée par Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire du cinéma (acteurs, metteurs en scène, thèmes, techniques, public, etc.) et de son environnement. Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixée ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

PhilippeOrtoli, Clint Eastwood. la figure du guerrier, 1994. Philippe Ortoli, Sergio Leone, une Amérique de légendes, 1994. Georges Foveau, Merlin l'Enchanteur, scénariste et scénographe d'Excalibùr, 1995. Alain Weber, Ces films que nous ne verrons jamais, 1995. Jean-Pierre Esquenazi (e.d), La télévision et les télespectateurs, 1995. Jean-Pierre Esquenazi, Le pouvoir d'un média: TF1 et son discours, 1995. Joël Augros, L'argent d'Hollywood, 1996 Eric Schmulevitch, Réalisme socialiste et cinéma, le cinéma stalinien, 1996

Georges FOVEAU

CHASSEUR EN IMAGES, VISIONS D'UN MONDE

Editions L'Hannaatan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

OL'Harmattan,1996 ISBN: 2-7384-4062-2

Je naviguais en solitaire sur des lignes régulières mais strictement littéraires lorsque Robert, bouquiniste boucanier marseillais, me fit découvrir des îles aux trésors... cinématographiques. Mais, lorsque la vie n'est plus du cinéma, un seul havre ne me fait jamais défaut, celui de ma famille. A mes parents et à mon frère, sans lesquels ces pages ne sauraient être...

L'auteur tient particulièrement à remercier René Gardies pour son attention et ses conseils, Patrice Majolet et Martine Pigot pour leur contribution à la réalisation de cet ouvrage.

INTRODUCTION

"Frontiersman, Mountain man, Woodsman. You 've been called them all, and worse. Your manners are coarse, but you're honest and proud. You 're an expert hunter and can track a man or beast to the ends of the earth. You 've done the both and lived to tell the tale. You're not afraid of

nothin'..."
Jim Parksl

1 Jim Parks, The Yanks are coming, White Wolf Inphobia, n°54, Etats-Unis, mai 1995, pp. 50-53, citation p. 52 : "Homme de la Frontière, des montagnes ou des bois, on te donne tous ces noms et d'autres encore bien pires. Tes manières sont rudes mais tu es honnête et fier. Fin chasseur, tu peux; traquer l'homme comme la bête jusqu 'aux; confins de la terre. L'un et l'autre, tu l'as déjà fait et tu es revenu pour le raconter. Tu n'as peur de rien...". 7

Pourquoi le chasseur? Autant l'écrire tout de suite, cette étude n'a pas pour but de cautionner par le biais du cinéma une pratique aujourd'hui très controversée. D'ailleurs ces quelques lignes ne s'attachent pas à la chasse, qu'elle soit pratique sportive et contestable ou vitale et inévitable. Encore moins à la traque ou à la poursuite qui file son histoire diégétique de La Nuit du ChasseurI à Rambo2, de la filature éthérée du Monoc1e3 à la course infernale qui enflamme les rues de San Francisco sur les chapeaux de roues, en bolides carrossés, en motos plus ou moins customisées, voire en modèle réduit télécommandé comme dans La Dernière Cible4. En choisissant le chasseur, nous avons voulu nous attacher à décortiquer un personnage cinématographique qui, nous semble-t-il, émerge spécifiquement dans certains films pour dresser le portrait d'un être, sans doute mythique pour le spectateur des salles obscures, qui fleure bon la réminiscence d'un âge d'or révolu... ou presque. Car tout l'intérêt, de ce personnage si particulier que figure le chasseur, tient dans la conception du monde qu'il défend et des rapports de l' homme tant à la nature en général qu'à sa propre nature en particulier qu'il illustre. En effet, même si notre propos n'est pas celui d'un historien du cinéma, il faut tout de même souligner que ce chasseur, cet homme de la nature par excellence du moins dans l'univers filmique, se multiplie sur
1 La Nuit du chasseur (Night of the Hunter), Charles Laughton, Etats-Unis, 1955,88 mn. 2Rambo, (FirstBlood), Ted Kotcheff, Etats-Unis, 1982,93 mn. 3 Inimitable et d'ailleurs inimité, le dégingandé Paul Meurisse interprétait ce James Bond à la française, illustre pour son footing de faucheux comme pour sa façon maniérée de souffler dans le silencieux de son arme afin de la refroidir. Espion sérieux s'abstenir... Cf. la trilogie de Georges Lautner: Le Monocle noir (France, 1961), L'oeil du Monocle (France, 1962), Le Monocle rit jaune (France, 1965). 4 La Dernière Cible, (The Dead Pool), Buddy Van Hom, Etats-Unis, 1990, 94mn. 9

pellicules dans les années soixante-dix (Jeremiah Johnson en 1972, Délivrance en 1972, Dersou Ouzala en 1975, Voyage au Bout de l'Enfer en 1978)1, au moment où le public apprend que notre terre est peut-être en danger de mort, bref à l'éveil d'une conscience écologique générale2. En effet, à y regarder de plus près, lorsque le chasseur est proprement le personnage principal de ces films puis d'autres plus récents (La Forêt d'Emeraude, 1985, Agaguk, 1992), il initie une philosophie de vie où l'humain s'inscrit à une juste place dans la nature: elle ne l'écrase pas de sa puissance démesurée, il ne la détruit pas pour assouvir une quelconque soif pathologique, celle du pouvoir ou de la cupidité. La chasse n'est plus alors une fin mais elle devient un moyen de trouver cette juste place. D'ailleurs, la chasse comme fin s'associe souvent au cinéma à des êtres psychologiquement malades, bien loin de la nature, qui ne peuvent pas être assimilés au chasseur comme nous le décrirons plus loin3. Entéléchie presque exclusivement cinématographique, nous avons surtout traqué ce fameux chasseur dans le fond plus que dans la forme. La diégèse est notre principal support, tant au travers des dialogues que de la mise en scène, car ce sont ces
1Références complètes de ces oeuvres au ~.Quelquesfilms... 2 Pour certains réalisateurs, comme Sidney Pollack ou John Boorman, cet attachement à sensibiliser le spectateur aux problèmes de notre environnement ne se limite pas à un seul film... John Boorman déclarait récemment: "Ça me fascinait de confronter ces citadins à la nature. Je me suis toujours senti concerné par les rapports entre l'homme et la nature..." (à propos de Délivrance) ou encore "...j'avais quelque chose d'important à dire sur laforêt tropicale. Sur le plan personnel, c'est là que je me suis pris de passion pour les arbres. Depuis j'en ai plantés plus de quinze mille dans ma propriété en Irlande. Les arbres me fascinent. Sans arbres, cette planète ne peut pas exister..." (à propos de La Forêt d'Emeraude), cf. p. 124 de John Boorman et Alan Parker sont-ils cousins? Non. Jean-Yves Katelan, in Première, n° 219, Paris,juin 1995, pp. 122-125. Cf. John Boorman, Rêves prometteurs, coups durs, journal (1991), Arles, 1993, Actes Sud, collection: Institut Lumière. Plus particulièrement pp. 25-26, 38,91-92... 3 Cf. les ~: - III. Chasser,le savoir et le respect;

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IV. 3.2. L'aveuglement,

tare mortelle;

- VI.2.2. Le viol, sombre apanage du mauvais chasseur; - VIII.4.3. Le centaure de Zaroff; etc.

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éléments bien plus que les techniques iconiques qui fonnent le personnage du chas~eur. Il est d'ailleurs étonnant de voir qu'au travers d'un tel personnage, a priori si simple à concevoir et à décrire, le cinéma se retrouve maintes fois confronté à ses propres limites. Le Septième Art nous offre un personnage qui paraît lui appartenir en propre, un personnage qui nous donne à penser, à rêver, à voir mais qui, par sa spécificité, rend parfois obsolète l'image elle-même1. Sans doute parce qu'il réveille en écho des images enfouies au plus profond de nos rêves d'absolu... et de simplicité. Partons donc, dans une forêt d'images, sur les traces de ce chasseur diégétique par nature.

lCf.les~: - 1.5.3. Une solitude bien filmique; - IV.1.2. L'absence de trace filmique; - IV.1.3. Insignifiance d'une trace; entre autres...

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CHAPITRE I

LA NATURE DU CHASSEUR

"Vivre de l'agriculture est le fait du genre humain; vivre de la chasse est le fait du genre animal... "

Beckenbridge 1

"Ça me rappelle lorsque j'ai dit à mon père et à ma mère que j'allais dans les montagnes pour être trappeur et homme des montagnes... Ça leur a fait un drôle de choc. Ils ont dit: la montagne, c'est pour les animaux et les sauvages /" Del Gue, Jeremiah Johnson.

1 Formule extraite de Indian Atrocities (1782), manifeste raciste anti-indien rédigé par le sieur Beckenbridge, citée par Elise Marienstras dans Les Mythes Fondateurs de la Nation Américaine, Paris, 1976, François Maspéro, p. 168. 13

La diégèse se tisse autant d'images que de dialogues. Ces images campent immédiatement les personnages et l'apparence d'un personnage n'est jamais négligeable au royaume de l'image. Qu'il soit le chantre d'une vision du monde ou un dangereux névrosé, le chasseur affiche au cinéma une apparence qui trahit sa fonction. Le physique du chasseur n'est jamais indifférent. Il ressort souvent d'une image typée, pour ne pas écrire "toujours stéréotypée". Il se présente le plus souvent comme en adéquation avec son milieu naturel au travers d'un mimétisme fort utile. Certains chasseurs finissent même par ressembler à leurs proies. D'autres aux prédateurs dont ils s'inspirent. Tous se reconnaissent par delà la simple humanité, troublée ou amoindrie d'avoir trop oublié la voie de nature.

i. UN PHYSiQUE

D'ECO-SYSTEME

Pàr delà la simple apparence, les propriétés physiques des personnages sont aussi celles que dicte le milieu dans lequel ils vivent. Ainsi Dersou est l'hôte humain idéal des forêts septentrionales. Petit, trapu, endurant, sa stature lui permet d'arpenter forêts et montagnes avec le minimum de gêne. Il paraît étonnamment petit au côté de ces gaillards des plaines d'Ukraine qui investissent la forêt.

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1.1. Endurance physique... La diégèse met nettement en valeur son endurance. Petit mais costaud, Dersou prend toujours la tête de la troupe. Il s'active encore lorsque les soldats s'arrêtent pour se reposer ou chahuter: il s'attèle à la réfection du toit d'une cabane, il part chasser... Lorsque Dersou et le Capitainel se retrouvent pris au piège dans la nuit glacée de la toundra, c'est le petit homme, malgré son âge, qui sera l'artisan de leur sauvegarde. Bien qu'il soit plus jeune, le Capitaine Arseniev peine pour couper les herbes qui serviront à construire un abri. Il finit par s'effondrer tandis que Dersou continue de faucher sans tenir compte de la fatigue. Après cet épisode dramatique, le Capitaine narrateur se laisse aller à une constatation qui est le parfait lieu commun du citadin: "L'homme est trop faible devant la grandeur de la nature". Or toute la mise en image du film accentue un trait particulier de Dersou : sa petite taille par rapport aux autres hommes du groupe, comme la séquence des "Photos souvenirs", prises par le Capitaine, permet au mieux de le percevoir. Debout auprès du soldat Olentiev ou du Capitaine Arseniev, Dersou pourrait passer pour un adolescent. En selle, il semble un enfant. Puis, dans toutes les images d'étendues gelées où plus rien n'accroche la vue que les frêles silhouettes humaines, Dersou paraît encore plus minuscule... Pourtant sa vie en osmose avec cette nature qu'Arseniev trouve démesurée gratifie Dersou de sa grandeur et de sa force. Il est celui qui survit même dans les conditions extrêmes parce qu'il vit dans la nature et que son physique s'en bonifie. De même, dans Voyage au Bout de l'Enfer, la silhouette de Michael peut paraître bien fluette à se découper seule sur les crêtes tandis que ses amis font du raffut près de la cabane. Mais, aguerri par de nombreuses chasses, Michael court après le daim pour pouvoir l'abattre avec le meilleur angle possible. Dans cette séquence, les chants russes qui soutiennent l'effort de Michael ne font que renforcer cette idée que l'homme est fragile
1 Dans le présent ouvrage, lorsque Capitaine se trouve écrit avec C majuscule, c'est qu'il s'agit du Capitaine Arseniev de Dersou Ouzala. 16

mais que celui qui s'ouvre au souffle de la nature sera gratifié d'une partie de sa puissance tout à la fois bienfaisante et terrible. Dans Jeremiah Johnson, les chasseurs n'en finissent jamais de voyager et de chasser. Quelle vitalité! Regardez-donc comme le vieux Griffe d'Ours court devant le grizzly qu'il vient de réveiller et qu'il entraîne droit dans un piège grâce à sa véloce déroute simulée... Et lorsque plus tard il se fait trop vieux pour chasser l'ours, il continue d'arpenter la forêt, emmitouflé dans ses fourrures. Même dans les cas les plus extrêmes, ces enfants de la forêt font preuve de ressources physiques quasiment surhumaines. Grièvement blessé par un de ses pièges, le héros de L'Aventure Sauvage continue de se battre contre les loups en avançant vers sa cabane. Blessé par ses ennemis indiens, Jeremiah Johnson poursuit son chemin et sès combats... 1.2. ...et endurance psychique Ces capacités à endurer sont tout aussi physiques que psychologiques comme le montrent très nettement les épreuves que subissent les héros de Voyage au Bout de ['Enfer. Le seul à endurer les horribles épreuves du camp de concentration vietnamien sans en garder de séquelles physiques ou morales, c'est Michael, chasseur invétéré mais respectueux de l'art de la chasse. Son corps résiste aux traitements criminels des tortionnaires viet-congs. Son psychisme ne cède pas devant l'ignoble épreuve répétitive de la roulette russe. 1.3. Un physique fondu dans sa nature Cette adaptation physique et psychique du chasseur à son milieu de vie devient quasi mimétique. Ainsi, malgré l'immaculé de la sylve hivernale, le néophyte Jeremiah ne distingue pas le vieux Griffe d'Ours qui le menace, caché derrière un arbre et surtout soigneusement calfeutré dans des fourrures neigeuses. Cette faculté digne du caméléon est diégétiquement poussée à son paroxysme dans La Forêt d'Emeraude de John Boorman. Non seulement les autochtones vivent comme en paradis dans cette jungle qui ne se révèle comme un enfer pour n'importe quel nouveau venu. Mais une tribu tout entière est appelée 17

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