CHINE : CRISES ET MUTATION

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Depuis plus de deux décennies, la Chine vit une mutation progressive d'une société rurale, frugale et autarcique à une société urbaine, consumériste et plus ouverte. Sans prétendre aborder tous les aspects de cette transformation, ces essais en retracent les contours à partir d'une analyse des interactions entre les dynamiques économiques, sociales et institutionnelles. A côté de ses indéniables succès économiques, cet ouvrage interroge aussi les éléments de la crise latente de l'Empire du Milieu.
Publié le : vendredi 1 mars 2002
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EAN13 : 9782296280106
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Chine: Crises et Mutation

Collection Recherches Asiatiques
dirigée par Alain Forest

Dernières parutions

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Guilhem Fabre

Chine: Crises et Mutation

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@ L'Harmattan,

2002 ISBN: 2-7475-2040-4

Cet ouvrage est dédié à toutes les victimes du massacre de Tian 'anmen, en 1989, et à leurs proches.

Du même auteur:

Révo. cul dans la Chine pop. : Anthologie de la presse des gardes rouges, 1966-1967, (Direction), éd.10/18, 1974.

Le nouveau conte d'hiver, de Yu Luojin, traduit du chinois en collaboration avec Huang San, Ed. Christian Bourgois, 1982. Conte de printemps, de Yu Luojin, traduit du chinois en collaboration avec Huang San, Ed. Christian Bourgois, 1984.

Genèse du pouvoir et de l'opposition en Chine: le printemps de Yan'an, 1942, Ed. L'Harmattan, 1990. Les prospérités du crime: trafic de stupéfiants, blanchiment et crises financières dans l'après-guerre froide, Unesco/Ed. de l'Aube, 1999. Edition chinoise: Fanzui zhi fu: duping zousi, xiqian yu lengzhanhou de jingrong weiji, Pékin, Shehui kexue wenxian chubanshe, 2001.

Préface

Depuis plus de deux décennies, la Chine vit une mutation progressive d'une société rurale, frugale et autarcique à une société urbaine, consumériste et plus ouverte, du socialisme d'État au capitalisme bureaucratique. Sans prétendre aborder tous les aspects de cette transformation qui la rapproche, à bien des égards, d'autres pays du Tiers-Monde ou de la trajectoire de l'ancien bloc communiste, ces essais tentent d'en saisir les contours, à partir d'une analyse des interactions entre les dynamiques économiques, sociales et institutionnelles. La Chine présentée dans les médias est souvent réduite absurdement à un marché, à une grande puissance en devenir ou à un pion dans ce qui nous est présenté comme l'ultime affrontement entre les droits de l'homme couplés à l'économie de marché, et le dernier bastion communiste. Derrière ces visions simplificatrices se profile un questionnement bien réel sur le positionnement de l'Occident vis-à-vis du nouveau géant du Tiers-Monde: fautil le pénétrer, le craindre ou le subvertir dans le cadre d'une coopération pacifique? Le moins qu'on puisse dire est que ce genre de questionnement ne laisse guère de place aux sujets.. . Il en est souvent de même dans les recherches académiques qui, à de rares exceptions près, négligent, par morgue ou par paresse, l'abondante littérature que les Chinois, a priori bien informés, consacrent à leurs propres problèmes. Ce défaut ne prêterait guère à conséquence si ne s'y ajoutait, chez certains sinologues, une propension à déserter le terrain chinois au profit des universités américaines, il est vrai plus confortables et valorisantes à tous points de vue. Quand ces deux limites sont surmontées, les

travaux sombrent souvent dans le taylorisme intellectuel inhérent aux spécialisations disciplinaires, sans déboucher sur des problématiques transversales qui favoriseraient les liens entre les champs de recherche et les approches comparatives. La réalité s'en retrouve fragmentée et travestie pour les besoins de la science. En privilégiant l'analyse des interactions, au contact des sources et, autant que faire se peut, du terrain chinois, la démarche qui est tentée dans ces pages ne néglige pas pour autant la masse des analyses étrangères effectuées sur la Chine, seule à même de traduire la diversité des situations. Mais elle les intègre sous forme d'un débat ouvert entre les diverses perspectives, indispensable à l'approfondissement des thèmes traités. Des origines socio-économiques de la

crise de Tian'anmen, en 1989, avec l'inflation et la
corruption, on passe à l'analyse des stratégies de reconversion de la bureaucratie, qui préfigure les développements de l'ex-bloc communiste, puis à la formation du projet politique et économique néo-conservateur, et aux problèmes de succession qu'il a engendrés. Les aspects dynamiques de l'ouverture chinoise sont reliés au creusement des disparités sociales et spatiales, dont les mécanismes de production sont détaillés, à l'émergence d'une nouvelle «nouvelle classe» d'entrepreneurs liés à la nomenklatura, et au renforcement paradoxal du nationalisme, qui permet au régime de dépasser les différenciations sociales issues de la mondialisation des échanges. Les régions pénalisées dans la course aux rendements et aux profits, qui dessine un nouveau darwinisme social à l'échelle planétaire, sont décrites avec l'exemple du Guizhou. Celles qui sont avantagées, comme Hongkong, par lequel transite une grande partie des échanges avec la Chine, connaissent aussi des problèmes d'identité dus au rattachement avec un continent dont elles ne partagent pas les valeurs, ces fameuses « valeurs 12

asiatiques» qui sont mortes brutalement le 1er juillet 1997 à
Bangkok avec la dévaluation du baht et le déclenchement de la crise financière régionale. Même si leur acte de décès n'a pas encore été enregistré par ceux qui prenaient la peine de gloser sur ces balivernes, l'ampleur de la crise asiatique, dépassant rapidement le niveau régional pour devenir une crise de la mondialisation, a révélé l'étendue des dégâts dus à la financiarisation des économies et aux relations incestueuses entre la politique et les affaires, y compris celles du crime organisé. En découvrant soudain la corruption avec la fausse ingénuité d'un comédien qui tomberait des nues devant une table de jeux dans un casino, les bailleurs de fonds internationaux sont donc en retard d'un train, la vraie question à l'ordre du jour, en arrière-fond de la nouvelle architecture financière internationale, étant celle des dysfonctionnements et des déstabilisations économiques dues à la "kleptocratie" et au crime organisé, qui se développent sur le terreau d'une corruption systémique. Mais à force de distribuer de l'argent à des voleurs, sous prétexte qu'ils sont au pouvoir, de s'étonner par la suite qu'ils soient désavoués par leurs peuples et que les plans de stabilisation réussissent uniquement dans le cadre d'un renouvellement politique, la "communauté internationale", qui est aussi celle des contribuables mobilisés au secours des grands investisseurs, réalisera sans doute un jour à quel point la sphère économique ne peut être envisagée indépendamment des institutions et des sociétés, sous peine de retomber dans les même pièges. Telle est la principale leçon de la crise asiatique, aussi bien que du développement de la Chine ces dernières années. À ceux qui s' émerveilient devant les indéniables résultats de deux décennies d'ouverture et de réformes économiques, il est important de rappeler quelques faits têtus, qui façonneront 13

l'avenir de l'Empire du Milieu. Si l'économie n'est pas conçue comme une fin en soi mais comme un instrument visant à étendre les libertés de choix des hommes, absentes dans un contexte de pénurie, les résultats chinois apparaissent beaucoup moins spectaculaires que ne le laissent croire les données officielles. Dans le dernier indice de développement humain publié par l'ONU, qui prend en compte l'espérance de vie, le niveau d'éducation et le revenu par habitant, la Chine est classée au 9Se rang sur 174 pays, loin derrière le Mexique, la Russie ou la Turquie. La crise asiatique a précisément révélé les faiblesses structurelles de la transition chinoise. L'extraversion d'une économie très dépendante des investissements étrangers et des exportations, les politiques de privatisation spontanée, envahissant même les services publics d'éducation et de santé, ont creusé considérablement les inégalités sociales, au point de compromettre la demande interne, moteur de la croissance, tandis qu'une nouvelle économie criminelle se développait dans le contexte d'une corruption systémique. L'ensemble de ces tendances, qu'on retrouve dans certains pays de l'ex-bloc communiste, forme un héritage plutôt empoisonné, qui contraste avec l'imàge très médiatique d'une Chine où les possibilités d'enrichissement seraient ouvertes à tous, dans un eldorado où se joueraient les nouvelles aventures du capitalisme à l'heure de la cybernétique. Sans nier les développements de ces vingt dernières années, il importe donc de les replacer dans leur contexte, en insistant sur les blocages, les fragilités et les failles d'un système qui n'a que l'apparence de la solidité. Il en va de même sur la scène internationale où le poids géopolitique de la Chine, tout à fait important en Asie, ne doit pas faire oublier qu'elle restera longtemps encore une «puissance pauvre », au sens où Georges Sokolov l'entend pour la Russie, et que les États-Unis resteront les arbitres 14

réels de la situation dans la mesure où les différents pays d'Asie ont plus confiance en eux qu'ils ne l'ont entre eux. Les formes nouvelles de domination, qui ne passent plus par les conquêtes territoriales mais par celles des marchés et des esprits ont dès lors toute latitude pour se développer. De ce point de vue, la culture au sens large reste la grande absente de ces analyses, mais rien ne dépasse en ce domaine la voix directe des intéressés dont l'abondante production, notamment littéraire, traduit bien une nouvelle quête de sens, un refus de réduire le monde au national-consumérisme ambiant. Mais qu'adviendra-t-il de toutes ces voix, si souvent bâillonnées, embastillées ou contraintes à l'exil? La stérilisation forcée des forces vives qui renouvellent une tradition millénaire pourra-t-elle se poursuivre sous le regard silencieux d'autres puissances obnubilées par le « marché du siècle », véritable miroir aux alouettes? Et si oui, au prix de quel déni de ceux pour qui le développement de l'économie de marché était la voie royale vers la démocratie? La montée en puissance de la Chine soulève, on le voit, de nombreuses questions qui méritent d'être débattues en connaissance de cause, au-delà des cercles de spécialistes ou d'experts, dans la mesure où elle intéresse de près les valeurs fondatrices de nos sociétés. En ce sens, ces pages ne seront peut-être pas inutiles si, comme l'écrit Wang Yangming « la connaissance est le début de l'action et l'action, l'accomplissement de la connaissance ». Guilhem Fabre Juin 2000

Je tiens à remercier Madame Martine Lefèvre, de l'Institut des Langues et Civilisations Orientales de l'Université du Havre, qui a réalisé la mise en page de cet ouvrage.

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D'OÙ SOUFFLE LE VENT DE

L'INFLATION?

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Cet article achevé en janvier 1989 a été publié dans le Monde

diplomatique de mai 1989, sous le titre « La Chine en proie au mal de l'inflation », choisi par la rédaction.

LE DÉRAPAGE DE L'INVESTISSEMENT Shanghaï, septembre 1988 : «Impossible de s'en tirer sans un travail annexe », nous dit M. Wang, 35 ans, dans la chambre qu'il partage avec sa femme et sa fille. Comptable administratif, il collabore dans ses moments de liberté à un petit commerce privé. Combien sont-ils dans le même cas? On parle de 30 % des actifs à Canton, qui préfigure par bien des traits l'avenir des autres grandes villes. La Chine vit depuis 1987 au rythme d'une inflation qui s'est brusquement accélérée l'été dernier, érodant les bénéfices de dix années de réforme. Les chiffres officiels font état d'une augmentation de 18 % de l'indice général des prix en 1988, mais l'inflation réelle est estimée officieusement à 47 % dans les métropoles côtières 1. Le Bureau des statistiques d'État attribue ce dérapage à la croissance accélérée de l'économie qui s'accompagne d'une hausse générale des rémunérations gonflant excessivement la demande: le revenu national croît en moyenne de 9,3 % par an de 1978 à 1987. La part de l'épargne nette dans le revenu national, qui s'était tassée au début des réformes, rejoint à partir de 1985 son niveau élevé des années 70, avec des taux d'accumulation voisins de 35 %. Mais contrairement à la période maoïste, où le surinvestissement coexistait avec de fortes pressions sur les revenus et la consommation, les ventes au détail ont été multipliées par 3,7 entre 1978 et 1987, ce qui correspond à une progression annuelle de 15,9 % 2. S'il existe un lien évident entre l'accélération de la croissance et les tensions inflationnistes, le problème du 19

surinvestissement résulte d'une série de facteurs au premier rang desquels la décentralisation des décisions au profit des provinces, des collectivités locales, des entreprises et des particuliers. Alors qu'en 1975, le budget national contrôlait environ 80 % de l'investissement global, il en supervise moins de 20 % en 1987 3. L'expansion des investissements extra-budgétaires, parallèle au rétrécissement des pouvoirs de l'État central et à l'émergence d'une société civile multiforme, s'est effectuée en l'absence d'un système d'encadrement du crédit. Les banques, dépourvues d'autorité et d'outils d'évaluation des projets, ont vécu sous la coupe des autorités locales avides d'investissements somptuaires ou générateurs de devises: hôtels, théâtres ou centres de conférences ont proliféré aux dépens des infrastructures ou des services urbains. Dans l'industrie, le surinvestissement a été facilité par la dilution des responsabilités des décideurs au sein des multiples chaînes hiérarchiques, par des taux d'intérêt inférieurs à l'inflation à partir de 1984 et par la primauté de la politique sociale sur la logique économique au sein du secteur public, qu'il s'agisse d'emploi ou de logement. De 1978 à 1987, l'État a créé directement 24,6 millions de nouveaux emplois en absorbant notamment le retour en ville des anciens gardes rouges envoyés à la campagne. L'alourdissement de sa charge salariale n'a pas été compensé par des profits correspondants: à dater de 1984, la courbe ascendante de l'emploi développe même un rapport inverse à celle de la productivité du travail dans les entreprises d'État qui représentent 70 % de la production industrielle 4. L'exemple du logement illustre bien les relations entre surinvestissement, hausse des revenus et de la demande et baisse de la productivité, dans le cadre d'une politique sociale privilégiant les citadins du secteur public. De 1980 à 1986, les entreprises d'État consacrent en moyenne 20 % de la 20

formation brute de leur capital fixe au logement urbain, selon des procédures encouragées par le gouvernement central. Cette charge, à laquelle il convient d'ajouter les fonds de maintenance du parc immobilier, représente grosso modo un quart de la masse salariale annuelle. Dans la mesure où les loyers, qui correspondent à 2 % des revenus des ménages urbains, ne permettent en rien de recouvrer des investissements, on peut à juste titre les considérer comme des salaires en nature ou des charges sociales qui subventionnent indirectement la consommation. Le choix d'une priorité sociale réservée à une certaine catégorie de la population retarde ainsi la refonte technique des entreprises et leurs gains de productivité, tout en stimulant la demande des citadins qui adoptent des habitudes alimentaires supérieures à celles du Japon de 1968 ou de la Corée de 1978, selon une étude de l'Académie des Sciences Sociales 5.

DES PRIX DISTORDUS La crise du logement urbain, qui persiste malgré cet important effort d'investissement, reflète une tendance générale de l'économie planifiée: les pénuries se concentrent dans les secteurs administrés où les prix sont les plus bas. Ceci est aussi vrai pour les ressources financières accessibles à bas taux d'intérêt que pour les produits de base. Dans les campagnes, l'agriculture sera sous-évaluée par rapport aux activités non agricoles, les revenus tirés de la culture des grains seront trois fois inférieurs à ceux du transport ou des industries manufacturières en 1985. Dans l'industrie, l'écart des prix sera manifeste entre les secteurs de base au sens large (industries extractives, matières premières, produits semi-finis, énergie et transports) et les activités de transformation: le taux de profit des mines de charbon est de 21

en 1983, alors que celui des raffineries de pétrole se situe à 38 % 6. Les réformes lancées depuis 1979 se traduisent par des tentatives de rééquilibrage de la structure des prix relatifs qui visent à relancer l'offre dans les secteurs de base, devenus les goulets d'étranglement de la croissance économique. Elles s'étendent d'abord à la sphère agricole avec le réajustement du prix des céréales (+ 50 % de 1978 à 1985) et la décollectivisation des terres. La récolte record de 1984 démontre l'effet de levier de la régulation par les prix. Encouragé par ces premiers succès, l'État étend la réforme à l'économie urbaine à l'automne 1984, en limitant le champ de planification impérative, en laissant au "marché" le soin de réguler une part croissante de l'allocation des matières premières industrielles, et en étendant considérablement les pouvoirs économiques des provinces, des collectivités locales et accessoirement des entreprises. Les nouvelles règles du jeu se définissent par un système de prix à deux vitesses régissant l'allocation des ressources. L'État conserve un contrôle direct sur l'allocation de vingt produits considérés comme stratégiques, dont l'énergie, l'acier fini et le ciment, tout en autorisant certaines unités à vendre les surplus de leur production planifiée au prix du marché, qui représentent souvent le double des prix planifiés. Ce nouveau régime des prix bouleverse en quelques années l'allocation des ressources, si l'on s'en tient aux seules données fiables sur son extension, qui sont de nature locale: à Tianjin, en 1988, les entreprises se procurent seulement 30 % de leurs matières premières aux prix planifiés. A Shanghai, en 1986, la part des matières premières allouées centralement est tombée de 70 à 20 % dans les entreprises du secteur public alors que 70 % de leurs produits finis restent écoulés à prix fixes 7. L'augmentation sensible des coûts de production des industries d'État n'est donc 22

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répercutée que marginalement sur les consommateurs. Elle ne se traduit pas par une révision du comportement des entreprises, mais sous la forme de déficits d'exploitation couverts par un alourdissement des subventions budgétaires. De la même façon, l'augmentation continue des prix alimentaires consentis aux paysans (+ 99 % pour l'ensemble des produits et + 139 % pour les céréales de 1978 à 1987), a été en partie compensée pour les citadins sous forme de subventions budgétaires aux prix alimentaires. L'ensemble des subventions aux entreprises déficitaires et aux prix passe ainsi de 8 à 30 % des revenus de l'État entre 1978 et 1987 8.

LE RENDEZ VOUS MANQUÉ DE LA RÉFORME Ces chiffres illustrent une tendance générale perceptible dès la fin de 1986 : la réforme des prix visait à régénérer l'agriculture et les secteurs de base en opérant un transfert de ressources qui allait grosso modo des villes vers les campagnes, des biens de consommation vers les biens de production. Mais le corps social et surtout le monde urbain n'ont pas réagi selon cette logique. En l'absence d'un transfert réel de ressources, l'État a dû payer les augmentations de prix sous forme de subventions inflationnistes. Ce rendez-vous manqué s'explique en fait par l'émergence d'une nouvelle logique d'investissement dans le contexte de décentralisation de l'allocation de ressources et d'expansion laxiste du crédit. Les opérateurs se sont orientés en priorité vers les secteurs à faible intensité capitalistique et à forte valeur ajoutée, accentuant en quelques années les déséquilibres inter- et intra-sectoriels entre l'agriculture et l'industrie, les activités agricoles et non agricoles. Alors que de 1978 à 1984, les rythmes de croissance de l'agriculture et 23

de l'industrie restaient voisins (respectivement 7,7 % et 9 % en moyenne annuelle), à dater de 1985, leur rapport de croissance devient du simple au quadruple (moins de 4,5 % pour l'agriculture et plus de 17 % pour l'industrie en moyennes annuelles). Le déséquilibre entre l'offre et la demande de produits agricoles, qui constituent 30 % des matières premières industrielles, a tendance à s'accentuer 9. L'augmentation des coûts de production de l'industrie se répercute sur les intrants agricoles (engrais, pesticides, gasoil) et sur les biens de consommation industriels des ménages ruraux, au point d'annihiler les effets du rattrapage des prix agricoles. L'écart de niveau de consommation entre citadins et ruraux, qui s'était réduit de 1978 à 1984 d'un rapport de 2,7 - 2,3 à 1, se ra~proche en 1988 de son seuil d'avant les réformes (2,6 à 1) 1 .

SURCHAUFFE ET DÉSÉQUILIBRES Les prix relatifs, les taux de profit et en définitive la croissance des autres secteurs de base dénotent une évolution similaire. Exception faite de Daqing, l'ensemble des champs pétrolifères chinois deviennent déficitaires en 1987, alors que le secteur aval du raffinage et de la pétrochimie réalise d'importants profits. En 1988, l'énergie électrique et les transports ferroviaires accentuent leur retard de croissance face à l'industrie Il. Pareille pression sur les secteurs de base ne peut s'expliquer sans la croissance spectaculaire des entreprises rurales qui sont passées de 28 à 88 millions de salariés de 1978 à 1987, talonnant ainsi les effectifs des entreprises d'État. En 1987, ces petites entreprises représentent plus de la moitié du revenu des campagnes et 27,4 % de la production industrielle nationale. 24

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