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CHINE-FRANCE

De
318 pages
Des spécialistes ont été réunis pour discuter et confronter leurs points de vue sur les difficultés rencontrées au jour le jour au cours d'échanges sino-occidentaux, aussi bien dans les domaines du management du marketing ou de la négociation qu'en matière d'enseignement français. Ce moment d'échanges a permis d'apporter une dynamique fructueuse à la recherche sur l'interculturel grâce à la pluridisciplinarité des approches.
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CHINE-FRANCE
Approches interculturelles en économie, littérature, pédagogie, philosophie et sciences humaines

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Howard S. BECKER, Propos sur l'art, 1999. Jacques GUILLOU, Louis MOREAU de BELLAING, Misère et pauvreté, 1999. Sabine JARROT, Le vampire dans la littérature du XIX siècle, 1999. Claude GIRAUD, L'intelligibilité du social, 1999. C. CLAIRIS, D. COSTAOUEC, J.B. COYOS (coord.), Langues régionales de France, 1999. Bertrand MASQUELIER, Pour une anthropologie de l'interlocution, 1999. Guy TAPIE, Les architectes: mutations d'une profession, 1999. A. GIRÉ, A. BÉRAUD, P. DÉCHAMPS, Les ingénieurs. Identités en questions,2000. Philippe ALONZO, Femmes et salariat, 2000. Jean-Luc METZGER, Entre utopie et résignation: la réforme permanente d'un service public, 2000. Pierre V. ZIMA, Pour une sociologie du texte littéraire, 2000.

~ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9140-5

ACTES DU SEMINAIRE INTERCULTUREL SINO-FRANÇAIS DE CANTON

Textes réunis par ZHENG Lihua et Dominique DESJEUX

CHINE-FRANCE
Approches interculturelles en économie, littérature, pédagogie, philosophie et sciences humaines Dialogue entre les cultures

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

LE SEMINAIRE

INTERCULTUREL DE CANTON CHINE

SINO-FRANÇAIS

GUANGZHOU.

27-30 MAI 1998

est organisé par L'UNIVERSITE DES ETUDES ETRANGERES DU GUANGDONG & LE CONSULAT GENERAL DE FRANCE A CANTON
sous le haut patronage L'AMBASSADEUR de DE FRANCE EN CHINE

avec le concours de

EDF, ELECTRICITE DE FRANCE, ARGONAUTES (RECHERCHE ET CONSEIL EN SCIENCES HUMAINES), MAGlSTERE DE LA SORBONNE, UNIVERSITE PARIS-V, BEAUFOUR IPSEN INTERNATIONAL, FRANCE TELECOM MOBILES, VILLE DE LYON, JUMELEE A CELLE DE CANTON, AIR FRANCE, ALLIANCE FRANCAISE DE CANTON, SYSTRA-SOFRETU-SOFRERAIL-GUANGZHOU et l'appui DU SERVICE CULTUREL DE L'AMBASSADE DE FRANCE EN CHINE, DU SERVICE CULTUREL DU CONSULAT GENERAL DE FRANCE A SHANGHAI, DU BUREAU DE COOPERATION LINGUISTIQUE ET EDUCATIVE DE WUHAN

TABLE DES MATIERES

LETTRE AUXLECTEURS INTRODUCTION
CHAPITRE I CULTURE ET VALEURS SOCIALES

11 15

Anne CHENG: Pourquoi une histoire de la pensée chinoise en français à l'aube du troisième millénaire?

33

HU Sishe : Phénomène biculturel chez Marguerite DURAS..

42

François de SINGLY: La famille contemporaine en Occident: individualiste et relationnelle. . . . .. . .. . .. . .. . .. . .... .. ... 48 '" Joël THORA VAL : L'anthropologueet la question de la "visibilité" du confucianisme dans la société chinoise
contemporaine.. . .. . . . . . . . . . . . " . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 60

Florence PADOVANI: Les guanxi au cœur de la société chinoise HUANG Jianhua : A travers des proverbes, sentences, maximes, dictons et citations XING Kechao : Relativité et multidimensionnalité les études interculturelles

78

8S

...

:

95

LIU Wenli : Un coup d'œil sur la diversité et l'universalité des concepts des droits de l'homme. .. . .. .. .. .. ... .. .. .. ..

103

CHAPITRE II

CULTURE ET ECHANGES
. .. ., III

CHU Xiaoquan : De l'interculturalité à l'intersubjectivité..

DING Guozheng et HE Wenzhen : Un échange interculturel en théâtre: de l'Orphelin Zhao à l'Orphelin de la Chine. ... ZHU Jing: La morale confucianiste vue par le père Parennin.. CHENG Yirong : Emprunt linguistique et confrontations culturelles... .., .. ... ... . . .. .. . .. .

116
121

125

LANG Weizhong : Quelques manifestations des échanges interculturels à Guangzhou, ville cosmopolite. .. . .. . . . .... 131 Philippe BARDOL : Récits de prodiges bouddhiques et dynamiques interculturelles dans la Chine médiévale

135

CHAPITRE III CULTURE ET COMMUNICATION
ZHENG Lihua : La dimension culturelle de la distance
interpersonnelle

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .

149 155 160 163 174 179
187

ZHANG Xinmu : La sémiologie du vêtement chinois... ... . ... xu Feng : Gestes linguistiques et environnements culturels .. Daniel GOUADEC : Prise en compte des écarts culturels
dans la traduction.. ........................................

CAl Xiaohong : Le rôle de l'interprète dans les échanges
interculturels ............ ....................................

FENG Shounong : Traduction du nom de la marque commerciale: enjeu interculturel ........................... ZHANG Yihua : Informations culturelles dans un dictionnaire chinois-français pour apprenants ...

CHAPITRE IV

CULTURE ET ENSEIGNEMENT FRANÇAIS EN CHINE

DU

ZHANG Senkuan : Pour une approche comparative des cultures

dans l'enseignement des langues

'"

..........

195

GONG Yuxiu : L'aspect culturel dans l'enseignement des
langues étrangères. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . .. 199

LIANG Qiyan : L'enseignement du ftançais et la communication interculturelle FANG Renjie : L'apprentissage du français et l'assimilation des connaissances socioculturelles HUANG Xincheng : Sur la formation de la compétence en communication interculturelle ... .. . PU Zhihang : Enquête sur les savoir-apprendre de la compétence culturelle XIE Yang: Sur l'acquisition de la compétence culturelle

203

208

213

218

223

CHAPITRE V

CULTURE ET ECONOMIES

Dominique DESJEUX: La méthode des itinéraires, un moyen de comparaison interculturelle de la vie quotidienne: l'exemple de Guangzhou en Chine Bernard GANNE et SHI Lu: FACE à FACE, ou le film au service de la rencontre des cultures Benoît HEILBRUNN: Un manager est sans idée... ou l'autre du management Julia GLUESING : Comment rendre efficace des équipes de travail interculturelles (global team) : construire de nouvelles formes de communication et équilibrer les pouvoirs en présence

229

243

252

262

Dominique COLOMB: Communication publicitaire télévisuelle et consommation en Chine nouveaux discours, nouvelles valeurs... '" ." ... ... . . 269 xu Zhenhua : L'économie des connaissances et la formation des compétences interculturelles Didier AVENAL: Expérience d'Electricité de France
à Daya Bay. . . . . . . ., . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 280

276

Bernard FERNANDEZ:

De l'expérience interculturelle, les

enjeux éducatifs d'un objet de connaissance
QIU Rongqing et ZHANG Dacheng : Confrontations interculturelles sino-françaises dans les relations commerciales et économiques WANG Zhan : Marketing direct en Chine: difficultés et
faisabilité.

....... 283

290

. . . .. . . . . . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . ... . . . . . . .. .. . . . . . . . . . .. 294

CHENG Sheming : L'établissement de la confiance dans le management interculturel

... 299

BIBLIOGRAPHIE GENERALE LISTE DES AUTEURS

303 313

LETTRE AUX LECTEURS

"Le monde commence et finit sans cesse, il est à chaque instant son commencement et sa fin..." Diderot (1713/1784), Le Rêve de d'Alembert "Le ciel et la terre ont leur commencement et leur fin aujourd'hui même... Sous les Han et les Tang on ignorait le Dao qui est celui de notre époque... Par suite, très nombreux seront les Dao à venir que nous ignorons aujourd'huL" Wang Fuzhi (1619/1692), Zhouyi Waizhuan

La sensation de vitalité qui nous gagne à vivre dans la Chine de l'ouverture économique se comprend sans doute par la remarquable aptitude au changement dont témoigne l'expérience présente des villes et des hommes, et qu'éclaire celle des textes fondateurs de la pensée chinoise. Cette intelligence du changement, essentielle à la Chine, tient aussi bien à la spécificité de la langue qu'à l'histoire de la pensée, à celle des conceptions de l'espace et du temps, des mentalités, de l'art, de la stratégie et des modes d'action, ou même des pratiques originaires magico-religieuses, puisque du Livre des Mutations sont issues certaines formes éminentes de réflexions philosophiques. L'attitude de la Chine à l'égard de son passé est de fait significative : ce dernier est, pour un regard occidental, quasi absent de l'architecture des grandes métropoles de la façade maritime, bâties verticalement sur la destruction de ce qui précéda, fussent-elles capitales historiques. C'est peut-être le signe d'un rapport particulier au temps, selon lequel la culture ne s'incarne pas tant dans le monumental (auparavant provisoire, maintenant neutre et mondialisé) mais dans l'écrit et la transmission générationnelle. L'omniprésence du passé, on la ressent pourtant intensément comme le référent collectif de la vie quotidienne, jusque dans la pùblicité, les médias, la circulation des biens, le rapport à la maladie, au vêtement, à la cuisine, à l'objet de consommation de masse, dans le cinéma, la chanson populaire, les ri-

tuels de conversation et la posture des corps... La vie sociale recèle en fait autant de leurres que d'évidences sous son apparente familiarité, autant de traces anciennes que de marques nouvelles de son appartenance au dit "Village global". Précisément, l'une des motivations premières du séminaire "Dialogue entre les cultures", premier du genre à confronter l'éminence de la sinologie française, des anthropologues et universitaires chinois, français, européens et américains, ainsi que les responsables de compagnies mixtes franco-chinoises implantées en Chine du Sud, fut de porter la réflexion sur les processus en cours dans le cadre de la mondialisation, qui provoque la rencontre accélérée des cultures, qu'il s'agisse des modes de vie, de l'économie, des arts ou de l'éducation. Sous l'apparente et non moins réelle uniformisation jouent en fait les différences culturelles les plus fines, les plus anciennes, les plus vitales. Paradoxe des cultures, à la fois lieu d'obstacles et de passage entre les communautés, selon lequel nos différences font nos ressemblances. L'interculturalité est l'exploration de cette zone médiane et de cette chambre d'échos entre les cultures, sachant aussi qu'elle est un phénomène interne à chacun, puisque "je est un autre", et qu'il se construit dans l'échange. C'est ainsi que la rencontre interculturelle de Canton, mêlant les chercheurs de différents horizons, selon le principe d'une diversification des points de vue et d'une réciprocité franco-chinoise, s'organisa en triptyque suivant trois perspectives: pensée chinoise et anthropologie des valeurs sociales, communication interculturelle, sociologie de l'économie "mixte". Entre ces deux pôles de l'expérience humaine que sont la Chine et l'Occident jouent de subtils et anciens effets de miroir. L'''enchinoisement'' de l'Europe au siècle des lumières fit de la Chine un mythe culturel, politique et social, tandis que la pénétration des jésuites en Chine alla de pair avec celle de la science occidentale. Le déclin de l'influence chinoise en Europe coïncida d'ailleurs avec la suppression de l'Ordre en 1773, puis la France révolutionnaire vint éclairer la Chine contemporaine qui la fascina en retour. L'ouverture économique des vingt dernières années, qui a précipité les échanges dans tous les domaines, donnera lieu à une multiplication d'approches dont l'objet souvent échappe, comme si parlant de la Chine, une vérité déconstruisait l'autre, de sorte que la chose et son contraire coexistent, tout étant affaire de contexte et situation.

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Seul le dialogue nouvellement instauré permet peut-être de réduire les fantasmatiques effets de miroir en acceptation des différences culturelles et en reconnaissance étonnée de bien des similitudes. Si la Chine déconstruit toute attente, c'est que l'objet de cette attente n'a pas lieu d'être. Un lettré de l'époque des Ming, qui nous a transmis la description du jardin Wuyou ("qui n'existe pas"), remarquant que la plupart des fameux jardins du passé avaient disparu, pour ne survivre que sur le papier, se demanda pourquoi il était en fait nécessaire à un jardin d'avoir jamais existé dans la réalité. Nombre de déceptions d'Occidentaux sinophiles proviennent du fait d'avoir confondu la chose et le nom, l'objet du désir et son expression esthétique. L'art est par excellence ce miroir de l'altérité qui nous habite: il est révélateur que Zao Wou-Ki, dont la Rétrospective s'est tenue à Canton au printemps 1999, réinvente magistralement par le biais de la peinture abstraite occidentale la tradition paysagère chinoise. Déjà le "petit paysage" de Lorenzetti que l'on peut voir à la pinacothèque de Sienne a valeur de signe: montagne bleu pâle, mer verdâtre, esquisse d'une barque cernée de noir, vastitude du paysage et point de vue panoramique. Il s'agit là d'un des premiers paysages peints en Occident, portant la trace indubitable de l'art chinois, et ce fait prendra d'autant plus d'importance que l'espace y est structuré selon cet autre regard culturel (perspective inverse) qui fascinera nombre d'artistes modernes. En fait, pour que circulent les idées et les œuvres, il a fallu que circulent les marchandises: tandis que soie, épices, parfums et céramiques empruntaient la route de la Soie, le geste des peintres du désert du Xinjiang mêlait l'influence chinoise, indienne, grecque, persane et romaine. Maintenant qu'après l'Inde de l'époque des Tang, l'Occident est le principal interlocuteur et partenaire économique de la Chine, il importait de réfléchir sur la spécificité de la communication dans les compagnies mixtes, lieu par excellence des échanges interculturels en contexte chinois depuis l'ouverture de Deng Xiaoping: à travers les affaires se croisent toujours des individus porteurs d'une Histoire, et les jeux de face donnent lieu à des négociations parfois vertigineuses. Canton, prospère capitale méridionale ouverte aux échanges, dont la région représente près de la moitié du commerce extérieur de la Chine, était prédisposée à l'accueil d'un tel séminaire: Indiens et Romains y furent présents dès le Ue siècle, Arabes et Juifs au VUe, puis vinrent les Portugais et les jésuites au XVIe siècle avant que n'éclate la Guerre de l'Opium. Premier président de la République de

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Chine, Sun ¥ at Sen naquit au sud-ouest de Canton qui, vive dans ses réactions bien que nonchalante dans ses comportements, fut une base pour les républicains et le parti communiste naissant. L'essentiel fut donc la rencontre, dans le cadre tropical privilégié de l'Université des Etudes étrangères du Guangdong, et pardelà le dialogue amical, l'ouverture peut-être à d'autres intelligibilités possibles, une réflexion sur soi par le détour de l'autre. Maintenant que le séminaire s'est tu, puisse la vivacité des échanges fructifier dans le silence qui suit, et la voix de chacun y retrouver celle de l'autre, comme lorsque les vents se résorbent dans le silence de la montagne de Baiyun, sous les auspices de laquelle se déroula la rencontre. Le poème précise: "¥an zai yi wai" ("la résonance dépasse la parole").

Christian Mérer Attaché culturel Consulat général de France à Canton

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INTRODUCTION

L'ouverture de la Chine, depuis 1978, s'est traduite par un spectaculaire décollage économique assorti d'un taux de croissance des plus importants de son histoire. Les échanges politiques, économiques et culturels entre la Chine et la France se sont beaucoup développés depuis une vingtaine d'années, mais il faut reconnaître que la présence française en Chine ne correspond pas à la place qu'elle devrait y occuper. Les différences culturelles comptent parmi les obstacles les plus difficiles à franchir, d'autant plus que, souvent, on ne prend pas ou ne veut pas prendre conscience de leur réalité. Un réel dialogue interculturel s'avère impératif si l'on veut comprendre plus en profondeur le.s problèmes qui surgissent dans la coopération entre les deux pays. La dynamique du dialogue entre les cultures nécessite préalablement la bonne volonté respective de vouloir communiquer, ce qui n'est pas toujours évident lorsque deux cultures se rencontrent. Or, c'est cette volonté qui nous a fait confluer, de près ou de loin, au campus de l'Université des Etudes Etrangères du Guangdong, en mai 1998, pour discuter ensemble des problématiques interculturel1es, car nous étions persuadés que la véritable communication n'était possible que lorsqu'il y avait un désir réciproque de partage, malgré nos différences. En effet, la rencontre entre cultures implique les différences. Mais qui dit différences dit similarités, les premières étant basées en fait sur les dernières et se définissant par rapport à celles-ci. A travers la recherche des différences, nous devrions chercher, non pas à nous distinguer l'un de l'autre, mais à comprendre l'autre de son point de vue et à rapprocher d'un schéma propre à notre culture ce qui nous paraît en premier lieu bizarre et contraire au sens humain. N'oublions pas enfin que la compréhension de l'autre nous permet de mieux nous connaître et d'aller au-delà des limites de vue imposées par notre propre culture. L'une des originalités de ce séminaire, c'est qu'il a visé un objectif double, à la fois académique et pratique. En effet, nous voulions que ce dialogue entre les cultures soit également un dialogue entre la théorie et la pratique. La première motivation du séminaire était de

susciter l'intérêt pour la recherche sur l'interculturel, discipline récente aussi bien pour la France que pour la Chine, et d'exploiter les perspectives de recherche interculturelle en contexte chinois. Le deuxième objectif consistait à renouveler les thèmes des études en sciences humaines que ce soit dans le domaine de la philosophie, de l'anthropologie, de la linguistique ou encore de la littérature en y insérant des problématiques de l'interculturel, trop souvent négligées. Un autre motif important était d'appliquer les théories aux pratiques pour discuter des problèmes interculturels rencontrés aussi bien dans l'enseignement du français en Chine que dans les activités économiques comme le commerce, le management, le marketing ou encore la négociation qui impliquent les interactions entre Chinois et Français. Nous espérions enfin créer, à l'occasion même du séminaire, un pont d'échange, qu'il soit d'ordre intellectuel entre les chercheurs et universitaires chinois et français ou d'ordre plus pragmatique entre les chercheurs, universitaires et les entrepreneurs appartenant à deux cultures (échange entre les théoriciens et les pratiquants), et établir ainsi un rapport triangulaire à double sens: entre les Chinois, les Français et le contexte chinois d'une part et entre les universités, les centres de recherche et les entreprises d'autre part. Le présent volume constitue les actes de ce séminaire. Les textes ont été classés en cinq chapitres correspondant dans les grandes lignes aux orientations proposées pour le séminaire; les trois premiers sont axés sur des problématiques plutôt théoriques, et les deux derniers sur des réflexions d'application des théories aux pratiques sociales. A l'intérieur de chaque chapitre, les articles sont regroupés par sous-thèmes. Avant d'entrer dans les détails, il nous semble utile de signaler que la contrainte de l'espace nous a obligés à raccourcir certains textes tout en respectant les idées des auteurs et que, malgré un effort d'uniformisation dans la présentation, les auteurs restent les principaux responsables du style et du contenu de leurs articles. Le premier chapitre, Culture et valeurs sociales, est constitué de trois groupes d'articles. Anne CHENG ouvre notre recueil en attirant d'emblée notre attention sur le phénomène intéressant de biculturalité ou de l'interculturel vécu. Auteur de Histoire de la pensée chinoise (I997), elle nous présente son ouvrage comme étant le produit de son expérience personnelle partagée depuis sa naissance entre deux cultures et deux langues: chinoise et française. Ce livre, que l'auteur a nourri de toute sa vie, de sa façon personnelle de percevoir et de vivre la culture chinoise, est à son image: ni "purement" chinois, ni "purement" français ou européen. Ce métissage culturel est bien plus qu'une

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donnée naturelle de son existence, elle le porte en elle et le revendique car elle est persuadée qu'il fait écho au monde pluriel dans lequel nous tous vivons. Son livre n'est donc pas seulement une "histoire de la pensée chinoise", un simple rappel du passé. Il est parti d'une interrogation sur la possibilité d'un avenir pour cette pensée et d'un dialogue entre la Chine et l'Occident. Comme pour faire écho à Anne CHENG, HU Sishe nous convie à l'examen du même phénomène biculturel, mais observé chez Marguerite Duras, femme écrivain française connue aussi bien en France qu'en Chine. L'auteur part du constat que la langue dont Duras s'est servi pour écrire est le français, emblème de la culture française, mais que dans beaucoup de ses œuvres, elle ne se lasse pas de raconter son enfance indochinoise, transportant les lecteurs dans un environnement géographiquement différent, un milieu social indochinois qui porte la couleur d'une autre culture. En suivant le parcours de la création littéraire de Duras, l'auteur nous montre jusqu'à quel point l'écrivain s'est battue dans la douleur de cette double culture traduite par une absence de culture la poussant à poursuivre la recherche, jusqu'à l'identification, des racines perdues en Indochine. Nous avons ensuite une deuxième série d'articles traitant des valeurs et représentations culturelles. FrançoÎs de SINGLY souligne dans sa communication les apparentes contradictions de la famille contemporaine en Occident, à savoir une perte de crédibilité de l'institution familiale et en même temps un regain de confiance en la nature des liens familiaux. D'après l'auteur, la famille est devenue relationnelle dans le sens où chaque membre de la famille a besoin d"'autrui significatifs", c'est-à-dire de proches qui viennent aider à la construction de son identité personnelle et valider son monde et son univers de sens. Le processus de cette individualisation affective, tout en étant universel, n'exclut en rien des différences nationales ou culturelles. Nous pouvons alors poser, avec l'auteur, la question de savoir comment, en Chine, cette montée de l'identité personnelle va se combiner avec l'importance des liens intergénérationnels. Joël THORA VAL se penche sur la "visibilité" du confucianisme dans la société chinoise contemporaine. L'auteur nous rappelle la nécessité de distinguer trois niveaux de réalité pour aborder le confucianisme: celui des penseurs, puis celui des idéologues et des politiciens et, enfin, celui des pratiques concrètes du confucianisme dans la vie sociale. La question étant de savoir en quoi le peuple chinois, en ville comme à la campagne, peut être encore qualifié de "confucéen". Afin d'éviter d'établir des liens de causalité trop rapides, l'anthropologue doit tenir compte des

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changements structurels qui affectent la société dans son ensemble afin de pouvoir articuler différents niveaux d'interprétation et comprendre les intérêts et les enjeux de chacun des différents groupes. Il insiste enfin sur cette démarche anthropologique d'auto-réflexion critique et de confrontation directe avec la population locale afin de garantir une approche du confucianisme la plus rigoureuse possible. Toujours préoccupée par la société chinoise, Florence PADOVANI aborde les guanxi (les réseaux sociaux), une notion largement popularisée aujourd'hui, que ce soit au travers des médias ou dans la vie quotidienne chinoise. Selon elle, les guanxi jouent un rôle important dans le maintien d'une cohésion sociale harmonieuse, et ne peuvent pas être abordées uniquement comme un mode de fonctionnement clientèliste. Les rapports que l'individu entretient avec le groupe étant déterminés par sa place dans la société, les guanxi apparaissent comme un outil fondamental pour asseoir son statut et sa réussite sociale. S'inspirant d'un modèle "naturel" basé sur la famille, les guanxi s'articulent autour d'un rapport verticallhorizontal et intérieur/extérieur et fonctionnent sur le principe de réciprocité et d'échange de faveurs. Selon l'auteur, les guanxi illustrent, dans la Chine actuelle, une des facettes les plus visibles de la renaissance des valeurs traditionnelles s'inscrivant dans la logique d'ouverture et de transition vers une économie de marché qui offre une plus grande marge de manœuvre aux relations interpersonnelles. Passons enfin au troisième groupe de textes qui nous proposent des comparaisons des valeurs culturelles. HUANG Jianhua constate les similitudes mais surtout les différences entre Chinois et Français dans le domaine familial et éducatif à travers l'étude comparative des proverbes, sentences, maximes, dictons et citations existant dans les deux cultures. Ces petites phrases, accumulées et transmises de génération en génération, cristallisent les valeurs culturelles ancrées dans l'esprit national et traduisent avec concision les stéréotypes populaires. L'auteur suggère l'importance de considérer les différences culturelles non pas comme des oppositions absolues, mais des tendances générales plus ou moins marquantes. Cette relativité constitue en fait un principe fondamental dans les recherches interculturelles. Cette attitude relativiste est également soulignée par XING Kechao qui travaille sur la comparaison des systèmes éducatifs depuis plus de vingt ans. Pour l'auteur, il n'y a pas, ni à travers l'espace, ni àtravers le temps, "un" système éducatif optimal toujours valable. Pour que l'analyse comparative soit relative mais complète, il faut emprunter une voie multidimensionnelle et dialectique consistant d'une part à

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prendre en considération la conjoncture nationale des pays concernés qui est la scène des événements éducatifs, et d'autre part à chercher la conclusion dans l'évolution et le mouvement, en analysant les relations entre les contradictions dont l'opposition, l'unité et la transformation mutuelle subissent les changements éducatifs et les orientent en retour dans une certaine mesure. S'inspirant de la même démarche comparative, l'exposé de LIU Wenli aborde un sujet délicat, les droits de l'homme, dans une tentative d'en étudier la diversité et l'universalité. L'auteur dévoile que les concepts des droits de l'homme, qu'ils soient anciens ou modernes, plutôt individuels ou collectifs, de type "occidental" ou "oriental", suggèrent, depuis leur conception jusqu'à leur plus récent développement, une diversité incontestable, bien que notre planète soit une et indivisible et que notre humanité soit unique, étant donné que chaque nation se développe dans des conditions souvent très différentes et que chaque peuple possède sa propre tradition philosophique et politique. CHU Xiaoquan débute le chapitre II, Culture et échanges, en nous proposant une réflexion sur la "troisième dimension" issue d'un contact entre deux cultures. L'auteur part d'une rencontre entre Jacques Lacan et François Cheng, deux personnages illustres et porteurs de deux cultures différentes, qui se sont vus en 1969 à Paris pour une simple lecture des textes classiques chinois. Ce qui est intéressant, c'est que les deux participants ont acquis, à la fin de leur rencontre, de nouvelles connaissances, non pas sur la culture de l'autre, mais sur leur propre culture. D'une rencontre entre deux cultures yst née ainsi une nouvelle dimension interculturelle. Cette troisième dimension peut être symbolisée par un concept taoïste, celui de Vide-médian, fondamental dans la vision cosmique chinoise et qui revêt une importante signification pour les échanges interculturels. En effet, ce terme tertiaire qui met en articulation les deux pôles constitue la base de tout échange interculturel, sans lequel toute culture, isolée et enfermée, risque de perdre sa vitalité et de rester figée. Dans une approche littéraire, DING Guozheng et HE Wenzhen nous décrivent comment la forme et le message d'une célèbre pièce de théâtre chinoise l'Orphelin Zhao, écrite par Ji Junxiang à la Dynastie des Yuan (1279-1368), ont pu changer radicalement lorsque la pièce a été adaptée en français, par Voltaire sous le nom de l'Orphelin de la Chine. Si, dans les deux drames, la lutte entre le bien et le mal constituait toujours le thème central, cette lutte était décrite comme inconciliable dans l'histoire chinoise dont la morale consistait à "louer le bien et punir le mal", alors que la pièce de Voltaire valorisait la conciliation entre les deux et propageait

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une morale visant à "développer le bien et transformer le mal". Cette transformation s'explique par le fait que l'auteur et l'adaptateur appartenaient à deux cultures dont les conceptions morales different et que les spectateurs, dans les deux contextes, n'avaient pas les mêmes critères d'appréciation. Sans quitter le problème de la morale, ZHU Jing nous invite à examiner l'influence que la culture chinoise a exercée sur le père Parennin, jésuite français arrivé en Chine en 1698 dans le cadre d'une mission évangélisatrice. Passionné par les textes classiques chinois, il a rédigé un livre intitulé Le Code de la Nature - poème de Confucius ayant pour objectif de présenter la morale confucianiste aux lecteurs français. Son interprétation de la morale de Confucius nous fournit la preuve de la dynamique d'un échange interculturel sino-français, puisque dans son livre, il ne s'agit plus du poème de Confucius, mais celui du père Parennin-Confucius, cherchant à fusionner le bonheur céleste christianiste et la morale confucianiste pour aboutir à un idéal du bonheur universel. CHENG Yirong, quant à lui, approche les échanges interculturels d'un autre point de vue, celui de la sociolinguistique, en portant son regard sur les emprunts linguistiques et leurs implications socioculturelles. Selon l'auteur, les emprunts linguistiques s'accompagnent toujours d'emprunts culturels, car les mots sont dotés d'un contenu culturel. En empruntant des mots à une autre langue, on importe de nouvelles idées et de nouveaux modes de vie d'une autre culture. La question reste de savoir quel rôle peuvent jouer les emprunts linguistiques dans l'évolution du changement socioculturel de la nation qui emprunte et si les emprunts constituent une menace pour la culture de l'autre pays. S'appuyant sur des documents historiques, LANG Weizhong nous amène à la recherche des traces des échanges interculturels ayant eu lieu à Canton. Son témoignage fait écho à la remarque d'Anne CHENG selon laquelle ce séminaire interculturel revêt une signification particulière, à savoir qu'il se tient dans un lieu stratégique. En effet, Canton, située au nord du delta de la rivière des Perles, près de la Mer de Chine méridionale, a été par tradi. tion un port de commerce et d'échange, "un lieu privilégié d'où la Chine communique avec le monde" (p. 35), et a vu depuis des siècles se mélanger influences occidentale et chinoise. La communication de Philippe BARDOL, quant à elle, se déplace du pôle sino-occidental vers le pôle sino-indien. A partir des récits de prodiges bouddhiques datant des dynasties du Nord et du Sud (420-589), l'auteur nous décrit la propagation en Chine du bouddhisme venu d'Asie centrale et d'Inde comme une rencontre entre deux cultures. En effet, ces contes mobili. sent les deux sources d'inspiration, indienne et chinoise, et font

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émerger l'adaptation progressive du bouddhisme indien en Chine. On y trouve une réinterprétation des thèmes bouddhistes en fonction des préoccupations et des conceptions chinoises, comme par exemple le passage d'une religion de salut individuel en Inde à celle d'une religion de salut universel où priment la famille et la société en Chine. Le chapitre III s'intitule Culture et communication et réunit deux séries de réflexions. La première nous conduit dans des interactions de face à face interculturel à une échelle micro-sociale et microindividuelle. S'appuyant sur les travaux de E.T. Hall, ZHENG Lihua essaie d'explorer, dans son texte, la dimension culturelle de la distance interpersonnelle qui, manipulable dans une interaction immédiate, constitue une ressource de communication et un outil de gestion relationnelle. Selon l'auteur, les relations sociales et les distances interpersonnelles agissent les unes sur les autres, les premières déterminant, comme conditions préalables, les dernières qui, en retour, reflètent l'état des premières et peuvent même en modifier les paramètres. Ce qui est important dans une perspective interculturelle, c'est que les façons dont les êtres gèrent leurs distances interpersonnelles en fonction de leurs relations sociales divergent d'une culture à l'autre et qu'une même distance n'a pas, selon les cultures, la même signification touchant les relations interpersonnelles. Selon une approche sémiotique, ZHANG Xinmu étudie un autre support de la communication interpersonnelle, toujours non verbal, celui du vêtement. Après avoir mis en évidence les principales caractéristiques des signes vestimentaires et leurs fonctions sociales, l'auteur souligne que le vêtement et la manière de s'habiller constituent des marqueurs de l'identité individuelle et sociale et des indicateurs du type de relations interpersonnelles. Les signes vestimentaires sont nécessairement culturels, car un même style de vêtement peut véhiculer des significations différentes selon les sociétés et les façons de s'habiller varient d'une culture à l'autre. Pour sa part, XU Feng s'attaque aux significations culturelles des gestes humains, reconnus aujourd'hui comme importants supports de la communication interpersonnelle, mais longtemps négligés par la linguistique traditionnelle. Comme tous les signes linguistiques, les gestes comprennent deux aspects: un signifiant et un signifié. Les difficultés pour les individus issus de cultures différentes qui se rencontrent, c'est qu'un même signifié peut avoir d'innombrables signifiants gestuels et que les mêmes gestes reçoivent souvent des significations différentes d'un contexte culturel à l'autre, ce qui ne manque pas de provoquer des malentendus, voire même des conflits.

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Le deuxième groupe de textes traite de la traduction, que nous considérons ici comme une forme particulière de la communication interculturelle, étant donné que le traducteur, à l'écrit comme à l'oral, se trouve toujours confronté à des différences culturelles et que la traduction est une sorte de médiation entre deux systèmes de perception et d'interprétation de l'univers. L'article de Daniel GOUADEC évoque la nécessité pour les traducteurs de tenir compte des écarts culturels, c'est-à-dire de la distance ou du déséquilibre qui existe entre la culture originaire et la culture destinataire dès lors que des éléments, des modalités de traitement ou encore des formes de présentation divergent ou sont absents dans les pratiques, dans les systèmes de valeurs et/ou encore dans les structures de discours des deux cultures. Le rôle du traducteur est alors de rendre compréhensible des modes de représentation différents et donc de repérer tout écart culturel susceptible de créer des malentendus. Pour cela, le traducteur doit non seulement être biculturel, c'est-à-dire connaître les deux systèmes culturels et en comprendre les différences, mais aussi jouer le rôle du "médiateur" qui sait adapter linguistiquement et culturellement le contenu et la forme du message d'une langue pour le rendre crédible dans une autre langue. Ce rôle de médiateur est également souligné par CAl Xiaohong dont la réflexion porte sur l'interprétation. L'interprète, situé entre deux personnes de cultures différentes et étant à la fois récepteur et émetteur du message, doit savoir gérer la communication en mettant en valeur sa position stratégique. Sa réelle mission est de transmettre le message de la langue de départ dans la langue d'arrivée en passant par une sorte de "recréation" de sa part, ce qui exige de lui une habilité à gérer des différences culturelles tant sur le plan linguistique que sur le plan relationnel. Cette "recréation" du traducteur est encore plus évidente lorsqu'il s'agit de traduire le nom de marque d'un produit pour l'importer dans un nouveau pays. Ainsi, FENG Shounong, à partir d'exemples de traduction de noms de marques, présente cette dernière comme une sorte de passeport permettant à un produit de s'introduire dans un nouveau pays. Aussi, la traduction doit viser à surmonter les obstacles culturels et à amortir les chocs que l'appellation d'origine risque de provoquer dans le pays destinataire. Dans ce sens, elle diffère de la traduction littéraire, qui insiste sur la fidélité ou l'équivalent formel et sémantique. Il s'agit plutôt d'une adaptation à l'autre culture et d'une réinterprétation du nom à l'échelle locale en fonction des traits culturels du pays concerné. ZHANG Yihua tourne son regard sur un domaine particulier de la traduction, toujours liée à la pratique, celle des dictionnaires bilingues. Il part du

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constat que les dictionnaires bilingues traditionnels se contentent souvent de donner aux mots-sources une ou plusieurs traductions "équivalentes" sémantiquement en laissant dans l'ombre leurs implications culturelles, pourtant indispensables tant pour la compréhension que pour l'utilisation des mots. L'auteur nous présente une nouvelle conception d'un dictionnaire chinois-français qu'il est en train de rédiger et propose quelques améliorations destinées à compléter la traduction littérale d'un mot par des éléments et indices culturels sur le contexte de son usage afin d'optimiser le maniement de la langue. Le chapitre IV, sous l'entête Culture et enseignement du français en Chine, réunit sept communications axées sur l'aspect culturel de cet enseignement et proposant de nouvelles voies d'exploration, tant au niveau conceptuel que méthodologique. ZHANG Senkuan, à partir d'une étude de cas menée auprès de ses étudiants en classe, nous prouve que la difficulté qui surgit dans l'apprentissage des langues étrangères est double: aux lacunes concernant la connaissance de sa propre culture se superpose la méconnaissance de la culture de la langue que l'on apprend. Il nous propose donc une approche comparative visant non seulement à acquérir une connaissance restreinte sur les différences apparentes entre les cultures, mais aussi une connaissance rationnelle de sa propre culture et de la culture de l'autre ainsi qu'une sensibilité aux nuances culturelles. Pour GONG Yuxiu, il faudrait distinguer dans la notion de culture générale une culture informative et une culture communicative, toutes deux indispensables à l'enseignement d'une langue étrangère. Si la première, relative aux connaissances concernant l'histoire, la philosophie, la civilisation, le mode de vie, etc. s'avère facile à apprendre, la seconde, relevant de l'ordre plutôt comportemental touchant aux formules de politesse, aux tabous, aux codes gestuels, etc, peut nous poser beaucoup plus de problèmes étant donné son caractère implicite. LIANG Qiyan insiste aussi sur l'importance et la spécificité de cette culture communicative lorsqu'il parle de la culture populaire par opposition à la culture savante. D'après lui, si l'on peut apprendre la culture savante dans les livres, sur les bancs de l'école, la culture populaire s'acquiert dès l'enfance dans les relations familiales, au contact des autres par la voie d'imprégnation. Elle comprend les attitudes, comportements, représentations et coutumes dont les étrangers saisissent mal les mécanismes s'ils ne se réfèrentqu'à leur propre culture. La référence à son propre système culturel constitue, en effet, selon FANG Renjie, un obstacle naturel mais difficile à surmonter dans l'apprentissage du français car, par manque de connaissances socioculturelles françaises,

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les étudiants chinois ne peuvent s'empêcher de prendre leur propre culture comme critère de référence tant dans leur compréhension du français que dans leurs comportements vis-à-vis des Français. L'assimilation des connaissances socioculturelles liées au français s'avère donc importante dès le début de l'apprentissage de cette langue. Le monde change et l'enseignement du français doit s'adapter. La rencontre avec les entreprises nous prouve qu'il existe un écart entre la compétence de nos étudiants chinois et les besoins des entreprises. Beaucoup d'entrepreneurs français en Chine, par exemple, se plaignent du manque de diplômés répondant réellement à leurs besoins. C'est à partir de ce constat que HUANG Xincheng propose un réajustement de l'objectif de l'enseignement du français en Chine et une révision du programme de la formation trop centré sur la compétence linguistique et négligeant la compétence culturelle. PU Zhihong concrétise ces idées en réaffirmant que l'essentiel dans cette compétence culturelle, ce ne sont pas les savoirs, mais les "savoir-apprendre" consistant en l'aptitude à interpréter des significations, des croyances et des pratiques sociales liées à une langue et à une culture. L'enquête que l'auteur a menée auprès des étudiants chinois apprenant le français nous montre que ceux-ci se situent actuellement dans une étape de transition entre la valorisation de la seule compétence linguistique et celle de la combinaison de la compétence linguistique et de la compétence culturelle. Ils tournent encore autour de la "baguette" des professeurs qui mettent toujours l'accent sur le lexique, la grammaire, la syntaxe et la traduction. Tous semblent unanimes pour valoriser la formation de la compétence culturelle dans l'enseignement du français. Mais la réflexion de XIE Yong, qui termine le chapitre, nous met en garde contre la tentation utopiste de vouloir façonner un élève capable de maîtriser la culture du pays étranger aussi bien qu'un natif en posant une question pertinente concernant la capacité de l'apprenant étranger à obtenir la même compétence culturelle que celle de l'autochtone qui vit dans la société cible. La réponse semble négative, étant donné que l'acquisition de la culture maternelle et l'apprentissage de la culture étrangère constituent deux processus radicalement différents, qui ne peuvent pas entraîner les mêmes conséquences. II serait donc illusoire pour l'élève étranger d'acquérir une compétence culturelle qui rejoigne celle des membres de la culture cible. Il s'agit plutôt de façonner une compétence permettant d'interpréter les phénomènes culturels, ce qui rejoint l'idée de PU. Les deux auteurs mettent en fait en exergue ici un principe important quant aux études interculturelles dont l'objectif ne consiste pas à apprendre à agir comme l'autre, mais à comprendre

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l'autre et à aller vers l'autre univers sans perdre sa propre spécificité culturelle. Le dernier chapitre de ce volume, sous le thème Culture et économies, nous conduit enfin dans le champ de l'action. Nous y trouvons trois groupes de textes. Le premier réunit des réflexions centrées sur les possibilités d'application de l'anthropologie à la vie économique. A la lumière des résultats d'une enquête menée sur la vie domestique à Canton, Dominique DESJEUX montre comment la consommation via les objets du quotidien, est un analyseur des rapports sociaux et de leur évolution. La méthode des itinéraires qu'il a utilisée dans cette enquête constitue une technique utile pour connaître les pratiques et les représentations liées à un produit parce qu'elle permet de rendre apparentes, par observation des usages dans l'univers do.: mestique et familial, les "évidences invisibles" du quotidien. Cette méthode revêt une grande importance dans les recherches interculturelles tant sur le plan théorique que sur le plan méthodologique: au lieu de se centrer sur les valeurs culturelles en soi et de postuler qu'elles influencent les comportements de façon assez immédiate, l'auteur part des usages, des pratiques et des modèles de résolution des problèmes et de leurs variations pour remonter au fonctionnement des mécanismes sociaux qui, eux, sont de l'ordre de l'universel. Une autre méthode originale, celle mise en pratique par Bernard GANNE et SHI Lu, consiste à filmer les interactions entre les techniciens français et chinois (les malentendus, chassés-croisés mais aussi les accords et connivences entre les acteurs) dans le cadre de la mise en place d'un atelier de transformation d'une entreprise française s'implantant en Chine. Il ne s'agit pas seulement d'enregistrer d'un point de vue extérieur les images des événements, mais aussi de revenir avec les différents acteurs sur les situations qu'ils ont vécues afin qu'ils explicitent leur propre perception de la situation, éclairent leur comportement et aident ainsi à mesurer les écarts en jeu. Cette démarche contribue alors à élucider les logiques et les principes de comportements à l'œuvre dans les deux cultures. Dans cette perspective, l'image n'est plus seulement un outil d'observation: elle devient au sens fort un outil actif d'investigation, se greffant au cœur même de la dynamique de la rencontre interculturelle. En s'inspirant des travaux de F. Jullien, Benoît HEILBRUNN tente de déterminer en quoi les apports de la pensée chinoise de l'action peuvent bénéficier aux pratiques et conceptions occidentales du management. En Occident, les préceptes managériaux se sont érigés sur le modèle de pensée hérité de la philosophie grecque, c'est-à-dire sur une mise en exergue de la motivation

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du sujet, sur la distinction entre la théorie et la pratique, sur un chaînage moyens/fin et sur la valorisation des résultats et de l'effet. La Chine offre la possibilité de décaler notre regard, en raisonnant non pas à partir du principe de causalité mais du "cours des choses", c'està-dire à partir d'une approche tendancielle de la réalité qui s'appuie sur le potentiel inscrit dans la situation au lieu de dresser un modèle qui serve de norme à l'action. Cette vision de l'action implique d'exploiter les phénomènes tels qu'ils s'offrent à nous, la situation étant porteuse de l'effet lui-même sans que tout découle de l'initiative personnelle. En s'appuyant sur une enquête de trois années dans une société fabriquant des produits de haute technologie, Julia GLUESING propose une réflexion sur les relations de travail au sein d'une équipe internationale, ce que l'auteur appelle global teaming, c'est-à-dire entre collaborateurs de cultures différentes et donc porteurs d'un système de valeurs et de pratiques professionnelles variant selon la nationalité ou l'origine culturelle de chacun. En effet, que ce soit en termes de prise de décision ou de pouvoir, pour que l'équipe internationale fonctionne, il devient nécessaire de dépasser les limites de la culture nationale dont est issu chacun des salariés afin de créer une identité nouvelle qui fédère les individus sur la base de pratiques et méthodes de travail communes. L'auteur estime ainsi que le succès d'une équipe internationale est entier lorsque plus personne ne discute des méthodes de travail et quand les membres de l'équipe peuvent envisager les solutions qu'auraient apportées leurs collègues à un problème spécifique. A ce stade émerge alors une "culture composée" qui génère une nouvelle façon de travailler et qui constitue l'identité commune de ces individus, participant de leur sentiment d'appartenance à leur entreprise. L'exposé de Dominique COLOMB traite de la communication publicitaire en Chine et notamment du rôle qu'elle joue dans l'émergence d'une société de consommation sur fond d'économie de marché. A partir d'un matériel récolté auprès des agences et des instances administratives de publicité de 1985 à 1994, l'auteur démontre que la marchandisation de la télévision et la commercialisation des chaînes d'Etat ont ouvert la porte à une forte concurrence conduisant à une inflation des recettes publicitaires et des volumes de publicités diffusées quotidiennement. Cette transformation a engendré une réorganisation sociale et participé à la construction de nouvelles normes comportementales qui font écho aux discours publicitaires convergeant vers un même objectif, celui de valider l'économie socialiste de marché en promouvant les valeurs d'entreprise et de réussite.

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Les deux réflexions suivantes portent sur les relations entre universités et entreprises, entre l'univers de la connaissance d'un côté et celui de l'économie de l'autre. Nous assistons, au seuil d'un nouveau siècle, à l'accroissement de la valeur commerciale des connaissances et à l'émergence d'une nouvelle forme de développement économique fondé sur le capital intellectuel. C'est dans ce contexte que XU Zhenhua essaie de mettre en lumière combien la relation universitéentreprise est devenue aujourd'hui un enjeu prioritaire pour les deux parties, l'une visant la recherche de la nouvelle technologie et l'application de ses découvertes dans les entreprises, et l'autre cherchant à développer la formation de compétences culturelles et interculturelles lui permettant de faire face à la concurrence internationale. L'expérience d'EDF à Guangzhou relatée par Didier AVENAL illustre un cas réussi de cette relation université-entreprise. Electricité de France' (EDF) à Daya Bay et l'Université des Etudes Etrangères du Guangdong ont lancé de concert un stage de formation interculturelle afin de sensibiliser les nouveaux expatriés français à l'environnement socioculturel chinois. Grâce à une immersion de quinze jours à l'université, ils ont eu accès aux rudiments du mandarin, à une initiation aux codes culturels chinois et à la découverte des modes de vie des Cantonais. Les professeurs et les étudiants du département se sont chargés, en toute simplicité, de faire pénétrer ces nouveaux venus dans leur univers et de leur en faire saisir le fonctionnement. Selon l'auteur, cette expérience, riche en enseignements, se révèle maintenant indispensable au moment où les connaissances culturelles pour les entreprises françaises implantées en Chine vont devenir un atout majeur de leur succès. La dernière série de réflexions met l'accent sur l'expérience interculturelle. Grâce à une enquête réalisée auprès d'une population d'expatriés ayant vécu ou vivant en Asie, Bernard FERNANDEZ a pu dégager quelques pistes de réflexion sur la notion d'expérience interculturelle au travers des représentations qu'elle génère chez des individus confrontés à gérer ces différences au quotidien. Pour l'auteur, l'expérience interculturelle s'intègre d'abord dans un processus fastidieux mêlant abandon des préjugés et maîtrise de l'étrangeté de l'autre pour comprendre les logiques de son fonctionnement. Puis, l'expérience interculturelle va nécessiter un état d'esprit ouvert et flexible, dirigé par le principe du "tout est bon". Enfin, la multiplication des expériences interculturelles va conduire la personne à nouer avec l'autre des formes variées de communication interculturelle qui peuvent se structurer selon deux axes: l'implication/distanciation ou la

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méfiance/confiance. Ces dimensions relationnelles peuvent relever de plusieurs logiques, qui vont de l'altérité empathique où l'on confère une identité à l'autre sans la dévaluer à l'altérité de rejet où l'autre n'existe que dans et par la soumission. Après cette discussion plutôt théorique, QIU Rongqing et ZHANG Dacheng illustrent cette notion d'expérience interculturelle grâce à l'étude de confrontations interculturelles sino-françaises dans le domaine des relations commerciales et économiques. En s'appuyant sur la réussite de Carrefour à Tianjin et l'échec des Français concernant l'appel d'offre pour la construction du métro à Shanghai, les auteurs démontrent à quel point les facteurs d'ordre culturel exercent une influence décisive sur les activités économiques, influence positive quand les relations interculturelles se trouvent dans l'état d'intégration, ou qui prend la forme d'un obstacle quand ces relations sont en conflit. WANG Zhan, lui, part de l'exemple d'une tentative d'implantation d'un réseau de vente par correspondance en Chine pour analyser les difficultés rencontrées dans la mise en application du marketing direct sur le marché chinois, difficultés liées étroitement au contexte socioculturel du pays mais qui n'éliminent pas sa faisabilité si les acteurs tiennent bien compte de la particularité du marché local et de la psychologie des consommateurs chinois. Enfin, se référant à sa propre expérience dans le management interculturel, CHENG Sheming nous montre combien est importante la notion de confiance dans les relations entre collègues et partenaires appartenant à des cultures différentes et insiste sur le fait que cette confiance ne peut s'établir que lorsque nous arrivons à accepter nos différences. Nous revenons, comme pour y faire écho, au terme de biculturalité mentionné au début de ce volume avec la personne de CHENG Sheming qui nous semble symbolique pour clore notre livre: c'est un Chinois qui a reçu une formation doctorale en France et qui dirigeait en 1998 la filiale d'une entreprise française (Beaufour-Ipsen) à Tianjin. L'interculturel n'est-il pas alors une clé de la réussite? Comme on peut le constater, à partir de cette présentation sommaire des différentes communications, les textes réunis ici représentent un éventail étendu et diversifié de la recherche sur la Chine, qui témoigne de la richesse du séminaire et du caractère interdisciplinaire des échanges. L'occasion du séminaire a été vécue d'une part comme un contact réel entre deux cultures, où les uns ont pu entrer dans la réalité des autres et où la convivialité n'a pas totalement exclu la confrontation des identités culturelles; d'autre part comme un moment agréable d'enrichissement pour tous, car chacun a pu profiter d'une ouverture vers l'autre. De même, ce livre pourra être lu comme

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une rencontre interculturelle car les lecteurs y trouveront non seulement un échange de réflexions culturellement marquées, mais aussi une confrontation des manières différentes de voir, d'interpréter et d'analyser le monde. Nous aimerions, en terminant, exprimer notre gratitude aux divers responsables de l'organisation de ce séminaire et à tous les participants qui ont su, par leur présence et leurs interventions, non seulement créer une atmosphère favorable aux échanges interculturels sino-français, mais aussi apporter une dynamique aux recherches interculturelles. Nos remerciements vont également aux entreprises et organismes qui ont apporté leur soutien généreux au séminaire. Nous tenons, par la même occasion, à remercier Séverine Enjolras, doctorante à Paris V-Sorbonne, et Nathalie Robin, éditrice indépendante à L'Harmattan, pour le travail patient et efficace qu'eUes ont accompli afin de rendre possible la publication de ce livre.

ZHENG Lihua Dominique DESJEUX

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CHAPITRE

I

CULTURE ET VALEURS SOCIALES