CHRONIQUE DU RELIGIEUX À JÉRUSALEM 1999-2000

De
Publié par

Ne procédant ni en journaliste, ni en sociologue, l'auteur nous propose une flânerie dans Jérusalem à travers les mille et une manifestations du religieux. Et suivant ce fil conducteur, elle nous restitue les voix de son entourage, de la rue, de l'opinion publique, le vacarme des confrontations politiques et religieuses. Cette chronique, qui se déroule sur les deux années à l'issue desquelles a éclaté la deuxième Intifada, est à la fois une fourmillante source d'informations et un voyage initiatique qui permet de porter un autre regard sur la richesse et la complexité de cette ville et de ce pays.
Publié le : lundi 1 avril 2002
Lecture(s) : 209
Tags :
EAN13 : 9782296284432
Nombre de pages : 295
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Chronique du religieux à Jérusalem 1999-2000

y a-t-il un messie dans ma rue ?

Du

MEME AUTEUR

Lafolie colonisée, Paris, Maspero, 1974 Au pied du mur de Jérusalem (avec Harvey E. Goldberg), Paris, Cerf, 1989 Israéliens et palestiniens, les mille et une voix de la paix (avec Maxine Kaufman Nunn), Paris, Cerf, 1993 L'intelligentsia russe en Israël. Rassurante étrangeté, Paris, CNRS Editions, 1998 Le corps du Texte. Pour une anthropologie des textes de la tradition juive (sous sa direction et celle de Florence Heymann), Paris, CNRS Editions, 1997

Danielle STORPER PEREZ

Chronique du religieux à Jérusalem 1999-2000
y a-t-il un messie dans ma rue ?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Judaïsmes dirigée par Ariane Kalfa
La collection" Judaïsmes" souhaite revaloriser la rencontre et le dialogue entre l'Occident et la lettre hébraïque. C'est ici la conception universelle du judaïsme qui nous intéresse, universalité de ses valeurs ainsi que de son éthique. La singularité de la pensée hébraïque qui a traversé les siècles et qui ne cesse d'enrichir les différents champs du savoir occidental sera ici questionnée par des auteurs et des oeuvres issus des échanges entre culture juive et occidentale. Nous nous proposons de ressaisir par-delà les siècles ce que la lettre hébraïque a apporté et continue d'apporter à la pensée occidentale et inversement, ce en quoi l'Occident a contribué au développement des judaïsmes. Enfin, "Judaïsmes" au pluriel, parce que loin des guerres actuelles entre les différentes formes du judaïsme, nous optons pour l'ouverture et la tolérance qui respectent la diversité des particularismes juifs et leurs expressions.

Déjà parus

AYOUN Richard, Les Juifs de France. De l'émancipation à l'intégration (1787-1812),1997. GUETTA Alessandro, Philosophie et kabbale. Essai sur la pensée d'Elie Benamozegh, 1998. VIGÉE Claude, Vision et silence dans la poétique juive. Demain, ma seule demeure, 1999. PEREZ Félix, En découvrant le quotidien avec Emmanuel Levinas. Ce n'est pas moi, c'est l'être. 2000. PEREZ Felix, D'une sensibilité à l'autre dans la pensée d'Emmanuel Levinas, 2001.

À toutes celles et ceux qui, consciemment ou non, m'ont inspirée et guidée en ce long voyage yérosolymitain, entre instant et éternité

À ceux et celles dont l'intérêt et la confiance m'ont encouragée: Jean, Henri, Edgar, Francis, Delphine, Ariane, Elisabeth, Akli... et d'autres
À celles et ceux qui m'ont non seulement soutenue moralement mais m'ont aussi aidée activement: Carole Zaoui, Florence Heymann et Sébastien Tank-Storper, mon neveu et néanmoins complice À Nicky Neueberger dont la fluidité et la générosité m'ont ouvert l'accès à des bouts d'univers que j'ignorais

À Abraham Leader pour ce souffle que je reconnais À Pascal Thémanlys, toujours
À y ona et Zowie, mes filles, à Yann, mon petit fils, pour la jeunesse, l'espoir... et Tel Aviv... mon plus grand merci

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-2252-0

Année 1999

Samedi 2 janvier, 19 heures

Voilà. Je ne veux plus reculer. Déjà hier, mon nouveau projet d'écriture s'est trouvé différé, pour cause de préparation shabbatique et de «sylvester» comme nous disons ici. Mais c'est tellement effrayant de commencer. J'aurais pu, à la place, assister à la leçon sur rabbi Nahman de Braslav. Façon inspirante d'inaugurer le domaine. Mais n'est-ce pas rabbi Nahman justement qui disait que l'essentiel, l'essentiel c'est de ne pas avoir peur du tout. Il disait aussi: «Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît car tu pourrais ne pas te perdre ». Donc avec panique et courage, je me lance dans ma nouvelle aventure. Dieu seul sait où elle me mènera, puisque j'ai décidé d'écrire la chronique de l'état du religieux à Jérusalem du premier janvier 1999 au premier janvier du troisième millénaire. Et que par définition une chronique ne peut s'inventer par avance. Jeudi soir, donc, c'était sylvester. Le Nouvel An en Israël, et plus encore à Jérusalem, est célébré étrangement. Tout d'abord il a lieu un trimestre après Rosh ha shanah, la fête de l'Année, le Nouvel An juif. Ensuite il s'inscrit dans le temps des nations. Les médias en parlent comme le Nouvel An chrétien, le Nouvel An laïque ou civil. L'État d'Israël vit sous le double calendrier, celui de l'année juive et celui des nations. Celui des nations est bien sûr le plus utilisé, le plus efficace pour la conduite des affaires courantes. Mais, à l'instar de tous les autres, mon agenda commence en septembre, le 21 septembre étant en 1998 le premier jour de l'année 5759. Pour les non orthodoxes, pourtant, c'est probablement, hors du cycle des fêtes et du temps du shabbat, l'année civile qui fait repère. Repère, certes, mais plus ou moins honteux, ou à tout le moins clandestin. À

Jérusalem, dans les rues, rien ne signale le Nouvel An. Les cafés, les restaurants ou autres lieux d'amusement n'ont d'ailleurs pas intérêt à signaler ouvertement qu'ici on festoie, sous peine d'encourir le risque de se voir retirer leur certificat de casherout et de perdre leur clientèle. Sans doute le trafic automobile est-il plus dense qu'à l'accoutumée. Mais partout, dans l'intimité des maisons, la fête. Je n'avais été invitée nulle part. Je décide donc d'aller au théâtre voir «La vierge de Ludmir ». Une pièce tirée d'un texte du XVIIr siècle qui raconte la passion intense d'une jeune fille pour l'étude de la Torah. Une passion qui la pousse à renoncer à l'homme qu'elle aime. En dépit de l'excommunication dont elle est victime, d'autres femmes viennent étudier avec elle. Un jour cependant, elle se rend compte que sa virginité la rend incapable de comprendre réellement les problèmes de ceux qui s'adressent à elle et décide de se marier. Mais son corps se refuse à consommer les noces avec la brute qui l'a épousée et elle meurt. Je dois voir la pièce avec Carole qui n'est pas certaine de trouver un baby-sitter pour sa fille. Aucun de ses six contacts habituels n'est disponible. Tout le monde est invité, même les gamines de treize ans. J'irai avec quelqu'un d'autre. Et nous finirons la soirée avec les acteurs qui n'assument pas non plus de célébrer le réveillon. «Nous fêtons Hanoukka avec un peu de retard» dira l'un d'eux mi-rieur, mi-gêné. « Comme des marranes », ainsi que me le suggère Henri, nous célébrons le rite de passage au secret de nos intérieurs. En fait, nous appartenons aux deux temps mais notre inscription n'est pas claire. Et notre manque d'ouverture au monde comme le désir de tant d'Israéliens de retourner au nomadisme porte la marque de cette ambivalence. Et l'année à venir ne pourra qu'intensifier le drame de ce déchirement. Je viens de regarder l'émission du samedi soir «On voit le monde ». Il y est longtemps question des pèlerins chrétiens qui sont attendus pour l'an 2000. Le chercheur de Boston qui en parle avance le chiffre impressionnant de trois à six millions de 12

pèlerins dont une partie attend le retour de Jésus au mont des Oliviers, les autres, en quête d'une expérience spirituelle. Une secte chrétienne prône le suicide collectif tandis que certains fondamentalistes convaincus que le Christ ne pourra revenir que lorsque le Troisième Temple sera reconstruit risquent de tenter de faire sauter les Mosquées sur le mont où étaient situés le premier puis le second Temple. D'autres cherchent à convertir et d'ores et déjà les ultraorthodoxes juifs ont démontré leur intransigeance redoutable à l'égard de toute tentative prosélyte. Enfin, dit le chercheur bostonien, alors que l'amour pour le peuple juif atteindra son apogée au cours de cette période, la déception en cas de non advenue de Jésus risque de transformer cet amour en haine, le refus des juifs de se convertir étant alors tenu pour responsable de l'éclipse messianique. Son conseil, au seuil de cette étape dangereuse: l'acquisition d'une meilleure connaissance du christianisme. Il faut que je relise Saint-Jean puisque les plus extrémistes parmi les chrétiens s'appuient aujourd'hui sur son évangile. En tout cas les deux années à venir seront sans doute passionnantes. Comment Israël saura-t-il - pourra-t-ilaccueillir ces pèlerins et leur effervescence? Je ne crois pas que le prochain Sylvester ait la moindre chance d'être aussi clandestin que celui de cette année.
Dimanche 3 janvier

Zowie a trouvé une chambre à Tel Aviv et vient prendre quelques affaires. Elle me voit en train d'écrire. Je lui parle de mon projet. «Tu as une vie intéressante» dit-elle. C'est souvent l'image que me renvoie mon entourage. Mais je ne trouve pas. Vraiment. Ce n'est pas ma vie qui est intéressante, c'est moi qui m'intéresse aux choses, aux événements, à l'histoire des êtres. Sauf en quelques périodes de lassitude, ce qui se passe autour, dans le monde auquel j'ai accès, m'apparaît comme un récit passionnant dont j'ai envie de connaître la suite. L'important est qu'il y ait une suite, que cela bouge, que 13

cela se construise ou se déconstruise. En fait j'ai une tendance assez apocalyptique qui me conduit a contrario à essayer d'agir dans le sens de la paix. Une tendance messianique aussi que je contrôle sévèrement en raison des dégâts qu'elle peut entraîner. J'aurai je crois l'occasion d'y revenir souvent. La Jérusalem du religieux, en devenir pour cette année, je ae vois sous ses deux aspects. D'un côté l'affrontement possible
entre intégrismes chrétiens, juifs et

- si

par malheur quelque

insensé chrétien touchait aux mosquées du mont du Templeentre chrétiens, juifs et musulmans. De l'autre cette ville folle recèle peut-être la richesse de toutes les inspirations. La semaine dernière, un ami m'entraîne à l'Institut Van Leer qui se consacre à la recherche de modalités de dialogue entre juifs et Arabes, Israéliens et Palestiniens, haut lieu d'une laïcité éclairée. Le Sheikh Itzhak Idriss Sekouti du Conseil mondial de l'islam y donne une conférence sur l'islam et la paix. J'hésite à m'y rendre, fatiguée des langues de bois en quelque idiome que ce soit. Puis je me laisse entraîner. Nous sommes en période de Ramadan et la conférence sous l'égide de l'Institut et de la ligue anti-diffamation a été suscitée par l'Institut Yakar. Yakar, quant à lui, est un lieu orthodoxe d'étude du judaïsme ouvert aux hommes et aux femmes. Ouvert en général à tous les courants. Si au début du XIXe siècle rabbi Nahman de Braslav pouvait mettre ses disciples fermement en garde contre l'apport d'éléments extérieurs au judaïsme tout en cultivant des liens d'amitié très forts avec des juifs laïques éclairés, l'époque actuelle, le dévoilement de tous les ésotérismes, l'accélération de la propagation de toutes les formes de connaissance, la cohabitation libre ou vécue comme un mal nécessaire ou non entre les uni vers laïques et religieux, entre le religieux et toutes les manifestations de ce que certains chercheurs ont nommé la nébuleuse mystico-ésotérique, contraignent les religions à prendre fermement position quant à leurs relations avec le reste du monde. Yakar accueille non seulement des leaders religieux ou spirituels de divers horizons, mais accepte de surcroît de se laisser inspirer dans son souffle par des techniques de méditation issues d'un Orient plus profond. Cette fois, le

14

directeur de Yakar a invité le Sheikh qui est, semble-t-il, un grand leader spirituel dont le siège est à La Mecque. Il vit au Caire et est issu, nous expliquera-t-il, d'une grande famille soudanaise. Il est noir, très grand, très beau, impressionnant avec sa robe, son turban blanc et sa cape qu'il porte avec une aristocratique élégance. Peut-être l'habit fait-il le moine, peutêtre mon impression tient-elle à plus de profondeur mais dès qu'il a commencé à parler, ou plutôt à prier, j'ai eu le sentiment d'avoir en face de moi un être réalisé, ou à tout le moins sur la voie de l'éveil. Ici, en Israël, seul le Dalaï Lama, lors de sa visite au cours de laquelle il cherchait, affirmait-il, à percer le secret de la survie juive, m'avait jusqu'à présent produit le même effet. Le Sheikh ne parle pas, en tout cas pendant un long moment. En plein Ramadan, au cœur de la Jérusalem juive, dans cet institut laïque, il prie. Nous avons des écouteurs et ses propos sont traduits instantanément de l'arabe à l'hébreu par un interprète qui est très probablement religieux car il nous transmet avec une fluidité extraordinaire la teneur des termes utilisés par le Sheikh. Puis viennent les commentaires. Pour le Sheikh, aujourd'hui, tous les leaders spirituels, quelle que soit leur appartenance, devraient avoir pour mission de guider à travers la foi leurs fidèles vers la tolérance et la patience. Il a une voix très forte et dans l'espace entre ses propos et ceux de l'interprète ma tête explose un peu. Je résiste aussi, comme si j'avais craint qu'il ne m'attire vers son lieu. Pourtant, je ne crois pas avoir senti la moindre trace de prosélytisme. Quand mon attention se relâche, je rêve, je prie pour un monde où l'on aspirerait si large, si haut, que chacun aurait sa place. Mais dans son discours, je ne vois pas la place des laïques. C'est aussi la réaction de Menahem, le juif orthodoxe bouddhiste tibétain qui à la sortie me dira que le Sheikh appartient, contrairement au Dalaï Lama, à des siècles passés, qu'il ne voit pas la réalité des univers laïques et fondamentalistes. Tout de même, cet espoir. Le Sheikh rendra visite au président de l'État et aussi au rabbin d'une yeshivah de kabbalistes près de Mahane Yehouda, le grand marché de

15

Jérusalem. Le rabbin lui demandera d'intercéder auprès des musulmans pour qu'ils cessent de tuer des juifs. Il promet de le faire et l'invite à venir lui rendre visite au Caire. Le rabbin décline son invitation car il a fait le vœu de ne jamais quitter la terre d'Israël. Le Sheikh lui demande une bénédiction pour son fils malade et promet de revenir quand celui-ci sera guéri. Cet univers mystico-religieux, un tel lieu possible du désir! On a volé la camionnette d'Amnon le jardinier. Sa confiance en est ébranlée et me trouvant en train d'écrire, il m'exprime toute sa tristesse dans le sentiment très fort de l'imminence d'une «mini apocalypse ». Le journaliste qui doit m'interviewer au sujet de mon dernier bouquin me met en garde: je prends des risques en inaugurant cette chronique le premier janvier. J'y avais déjà pensé en me lançant dans cette entreprise. Peut-être couré-je le risque, qui me plaît bien a priori, de devenir la Salman Rushdie en jupons.
Lundi 4 janvier

Je m'inquiétais déjà. Qu'allais-je écrire aujourd'hui? Et voilà, la première scène du premier acte du grand drame millénariste a déjà eu lieu. Depuis quelque temps, les médias nous parlaient de la secte des chrétiens concernés qui se préparaient à perpétrer un suicide collectif le 31 décembre 1999 pour susciter le retour de Jésus. Hier, 14 d'entre eux, hommes, femmes et enfants ont été arrêtés par la police israélienne à quelques kilomètres du centre de Jérusalem. La secte a son siège à Denver et a déjà 10 ans d'âge. Le leader Monte Kim Miller, dont la vision s'inspire de la révélation du Nouveau Testament - il va vraiment falloir que je commence à m'informer se prendrait pour la réincarnation d'un contemporain de Jésus, élu pour être un des derniers témoins de la destruction imminente de la planète. Il aurait confié à ses disciples qu'il s'attendait à mourir de mort violente dans les rues de Jérusalem et à ressusciter trois jours plus tard. Leur intention, selon la police, serait de commettre des actes extrêmes de violence dans les rues de Jérusalem pour amorcer 16

le processus de la seconde venue de Jésus, puis de mettre fin à leurs jours. Parmi les personnes arrêtées ne figure pas le leader. Les autres membres de la secte, qui auraient tous quitté Denver en direction de Jérusalem, n'ont pas été retrouvés. Il existerait au moins une dizaine de sectes de ce type aujourd'hui à Jérusalem. Ce n'est que le début. Le ministère du Tourisme a mis sur pied un comité ministériel pour le millenium. J'aime bien ce terme de millenium. Il a, je trouve, des connotations bien plus mystérieuses que millénaire. Tout cela va être une très grosse affaire. Selon les officiels, 4 millions de pèlerins se rendraient à Jérusalem autour de l'an 2000. Et la ville ne compte que 625 000 habitants. 400 policiers seront chargés de protéger le mont du Temple. Comment éviter, dans cette ville de toutes les folies où en des temps plus ordinaires le syndrome de Jérusalem est déjà un phénomène bien connu, que la brûlante et délirante ferveur de quelques-uns ne dégénère en incendie incontrôlable? Et comment contrôler dès à présent sans susciter l' hostilité des pèlerins, touristes potentiels qui pourraient être une mine d'or pour le pays? Quand l'idée de ce journal m'est venue, il y a un peu plus d'un mois, je pensais plus, en fait, à l'envahissement progressif mais ô combien rapide des fondamentalistes juifs à Jérusalem. Et quand j'ai commencé à écrire, j'ignorais encore que se préparaient officiellement les conditions de la rencontre possible, impossible? - entre Edom le chrétien, Ishmaël le musulman et Israël le juif. La jouissance d'être en ce lieu où circulent tant d'énergies, en prise directe certes, mais aussi protégée, par ma maison, mon regard et mon écriture. De l'intérieur, l'hystérie préélectorale étouffe d'autres bruits. En temps ordinaire - mais existe-t-il vraiment des temps ordinaires ici? - la proposition - ou la décision je ne suis pas sûre - de considérer comme juifs à part entière les convertis par les courants réformistes et conservateurs, les libéraux de France, et de les inscrire en tant que tels sur la carte d'identité aurait suscité des orages inouïs. Désormais pourtant, 17

le Grand Rabbinat conserverait le monopole des conversions mais les futurs convertis pourront étudier dans un institut où ils seront exposés à toutes les tendances.
Mardi 5 janvier

Tout comme moi, les gens et institutions concernés commencent à prendre vraiment conscience des implications de ce millenium. Trois des membres de la secte sont encore sous arrêt mais il semblerait que tous doivent être expulsés dans les trois jours. Haaretz publie plusieurs articles à ce sujet. Le ministère de l'Éducation et le psychiatre Yair Bar El, «l'inventeur» du syndrome de Jérusalem sont d'ores et déjà inquiets. Comment veiller à la santé psychique de la masse de pèlerins attendus - il est ici question de 4 millions et demi. Et comment prendre en charge les manifestations psychotiques auxquelles les aspirations apocalyptiques serviront de révélateur? Bar El prévoit que 40 000 pèlerins auront besoin d'un soutien psychiatrique et que 800 au moins devront être hospitalisés. Toute cette effervescence, le déluge pèlerin, les sectes suicidaires et/ou assassines, risque de durer pendant deux ans. D'après le ministère du Tourisme qui depuis deux mois commence à s'inquiéter de la question. 4 millions et demi de pèlerins sont déjà attendus entre Pâques 1999 et la fin de l'année. La commission ministérielle chargée de s'occuper des problèmes liés à ce débordement spirituel et messianique compte neuf ministres mais nul jusqu'à présent n'est informé, le grand chercheur étant Richard Landes de Boston, qui parlait l'autre soir à la télévision. Peut-être faudrait-il que je propose mes services. Mais je m'étais promis, cette fois, de tout voir de mon lieu. Sur le front intérieur, la lutte des orthodoxes pour le maintien de leur hégémonie religieuse se perpétue. Le jugement favorable à l'octroi de la nationalité juive aux convertis réformés et conservateurs est remis en question, la discussion 18

devant être reportée après les élections et les autorités rabbiniques locales ont décidé de refuser de siéger dans toute commission qui inclurait réformistes et conservateurs. Il s'agit déjà d'un vieux débat mais le refus de considérer les conversions réformistes risque de consommer la rupture avec la plus grande partie du judaïsme américain. La menace est si grande que le New York Time consacre une page entière à appeler les rabbins du Mouvement Réformiste à se mobiliser. À part cela, l'hiver n'arrive encore toujours pas. Rivi vient me rendre visite. Je savais théoriquement que nous étions dans la période du Ramadan mais de fait je n'y pensais pas. Je lui offre à boire. Il décline mon offre et nous reprenons une déjà vieille discussion. Il prétend qu'il ne respecte le jeûne du Ramadan que pour des raisons sociales - et aussi pour perdre quelques kilos. J'essaie de le pousser dans ses retranchements. Même à Rome, loin des siens, il a jeûné. Mais il ne peut dire pourquoI. Je l'accompagne jusqu'au taxi collectif pour Ramallah. Le temps est extraordinairement doux et à la Porte de Damas la foule est considérable. Je décide de profiter de l'occasion et de me rendre au kotel pour prier. Il y a vraiment beaucoup de monde et des monceaux de nourritures aux étals, certaines que je connais, d'autres, sortes de petites crêpes que je n'ai vues que là, à Gaza ou à Hebron. J'aurais bien envie d'y goûter mais trop de choses font obstacle. Allant vers le kotel, je marche à contre-courant. J'ai un petit moment de peur, ce qui n'est pas mon habitude. J'imagine le genre de douleur causée par un poignard fixé entre mes épaules. Arrivée à l'entrée du tunnel qui donne sur l'esplanade du kotel, les policiers interdisent l'entrée à un Palestinien mal rasé. Je demande pourquoi. «Ramadan, ce sont les ordres ». J'ai envie de ne pas rentrer non plus, par solidarité. Mais aussi j'ai envie de me rendre au Mur pour prier. Quand j'ai terminé, je repars pour la ville avec l'autobus numéro 1. Il est déjà presque plein, mais là où les sièges se font face un Baredi plutôt jeune est assis tout seul, dans le sens de la marche. J'hésite à m'installer car je sais qu'il lui est interdit 19

de s'asseoir auprès d'une femme. Mais zut! Il n'y a pas de raison qu'il colonise tout cet espace. J'ose, en le regardant, lui demander s'il ne veut pas se mettre sur le siège en face. Il me regarde étonné et furieux et se lève, libérant quatre places aussitôt utilisées par d'autres voyageurs de retour du kotel.
Mercredi 6 janvier

D'un côté, depuis que j'ai entrepris ce journal, je me sens emportée par tous les courants d'un océan où couve la tempête. De l'autre, par le petit bout de la lorgnette, tout m'arrive avec une acuité renouvelée. Il continue à faire un temps merveilleux. Dans le quartier haredi de Shaare Hessed, sur le chemin de mon physiothérapeute, des gosses d'un jardin d'enfants s'amusent sur une terrasse. En face, des ouvriers palestiniens réparent ou construisent une maison. La petite fille qui mène la bande s'essaie avec obstination à entraîner les autres gosses à dire avec elle shalom aravim, «salut les Arabes ». Je ne crois pas que je projette en sentant, déjà à son âge, les tonalités de dérision, de légère crainte aussi, de sa voix. Je voudrais intervenir. Mais comment? Une fois de plus je passe mon chemin. Hier soir, une émission sur les dernières élections municipales à Jérusalem. Quelqu'un donne les résultats d'un sondage. Parmi la population adulte non orthodoxe personne ne se sentirait certain d'habiter encore la ville dans dix ans. Les jeunes laïques y étouffent déjà et vont se chercher dans des ailleurs plus ou moins lointains. Les plus âgés craignent l'envahissement haredi. Des images quasi terrifiantes de hordes d'hommes en noir manifestant dans les rues de Jérusalem. Les propos pleins de menace et de mépris de ce candidat ultraorthodoxe qui taxe de haine de soi toute position plus libérale et déclare à peu près qu'il n'y a pas de place dans la cité pour ceux qui pensent et vivent autrement que lui. Redoublement du conflit. Séfarades contre Ashkénazes via l'affrontement des partis religieux. Et le 13 janvier les haredim et autres tenants de l'orthodoxie vont essayer de remettre en 20

question, au Parlement, le jugement en faveur de l'égalité de représentation des mouvements réformistes, conservateurs et orthodoxes. Dans le quotidien de gauche Haaretz, sur une page, un appel à défendre la liberté religieuse. Je ne sais si cela est lié au début de l'année nouvelle ou à l'attention que j'y prête, mais tout le monde a l'air assez excité par la fin de ce millenium. Dans le journal Yediot, on recommande aux couples qui désirent mettre au monde leur enfant dans la nuit du 1er janvier 2000 de faire l'amour les 17, 18, 19 mars... Carole, que sa fin de grossesse rend hyper-sensible, fantasme des choses terribles pour les deux années à venir. Elle parle en termes d'éventuels sacrifices humains. La cruelle horreur de ces termes s'applique bien, tout compte fait, aux meurtres et suicides de masse que prônent les « chrétiens concernés ». Elle dit aussi «inquisition» et voit déjà déferler non plus quatre, mais sept millions de pèlerins, tous en même temps je suppose, au sein de notre petite ville! Les vieilles peurs ressurgiraientelles? Moi aussi j'ai déjà pensé que ces pèlerins pourraient, si un mauvais vent les poussait, se transformer brusquement en Croisés. Hier, je réalise l'Euro. Et la potentielle puissance du Parlement européen. Pas pour les chômeurs, les sans-papiers, les sans-abris, mais pour les autres, façon plus douce et plus réelle de se souder un être-ensemble que les délires millénaristes.
Jeudi 7 janvier

Ehud Barak, le député travailliste, prend le temps d'aller rendre visite à l'Institut Meir, la yeshivah dirigée par son ami d'enfance le rabbin Dov Begun. L'Institut Meir s'inscrit dans la droite ligne de l'héritage de la pensée du premier grand-rabbin d'Israël reprise par son neveu et support du nationalisme sioniste religieux des tenants du grand Israël. La campagne électorale est déjà bien en train. Barak rappelle à cette occasion que ses parents sont les descendants de cours hassidiques. 21

Quant au rabbi, il justifie la visite en expliquant que c'est l'occasion pour ses étudiants d'acquérir quelques rudiments d'une culture du dialogue - qui fait si cruellement défaut à Israël- et de s'exercer à écouter, sans hurler et injurier, des idées différentes des leurs. La lutte des orthodoxes contre les réformés et les conservateurs continue. Les députés des partis religieux s'unissent pour dénoncer la décision du juge qui considérait que 23 personnes qui avaient été converties hors orthodoxie devaient être inscrites comme juives par le ministère de l'Intérieur. Pour eux, il s'agit d'un abus de pouvoir du juridique. Les «chrétiens concernés» demandent à être déportés en Grèce pour retrouver les autres membres de la secte, mais aussi pour trouver un abri, les États-Unis devant être anéantis sous peu... L'historien et politicien Meron Benvenisti commente dans Haaretz la faillite du millenium. Selon lui, le refus d'accorder à l'avènement du prochain millénaire l'attention qu'il mérite, qui fait d'Israël le seul pays au monde à ne pas le célébrer de façon importante, est lié à une fermeture volontaire qui trouve support dans la méfiance et le ressentiment des juifs à l'égard du monde chrétien ainsi que dans la volonté frénétique des orthodoxes de maintenir leur hégémonie sous toutes ses formes. Benvenisti écrit: « S'il subsistait encore des doutes quant à qui est le patron, il suffit de revenir à la proclamation du directeur général du rabbinat. "S'ils [les pèlerins chrétiens] viennent ici et font toutes sortes de choses contraires aux intérêts vitaux du rabbinat en chef, nous ne tolérerons tout simplement pas de tels comportements." Les agences gouvernementales reprennent en écho leurs propos et stipulent que tous les pèlerins visitant Israël devront respecter les règles alimentaires de la casherout. » Benvenisti continue en écrivant que beaucoup d'Israéliens craignent qu'Arafat ne déclare l'État palestinien indépendant le premier janvier 2000 sur la grande place de Bethlehem, ce qui requiert de ce fait une attention spéciale à l'égard des pèlerins afin qu'ils ne donnent pas plus d'ampleur à l'événement éventuel. C'est sans doute la

22

raison pour laquelle un des rares projets destinés à être réalisés avant la fin du millenium est un très grand poste de contrôle sur la route de Bethlehem. L'importance médiatique donnée à l'arrestation des «chrétiens concernés» aurait essentiellement pour fonction de décourager les pèlerins chrétiens de se rendre en Israël. Benvenisti conclut en affirmant que l'échec à marquer de façon adéquate le début du millénaire n'est pas l'expression d'une volonté de contrôle bureaucratique, mais l'évidence claire d'une haine profondément enracinée à l'égard des non-juifs. C'est, pour lui, un signe de provincialisme, d'esprit étroit, du désir de régler les comptes écrits dans le sang par le christianisme et de la présence de peurs existentielles dignes d'Albert Camus.
8, 9 ou 10 janvier

L'ennui du messianisme vu en hébreu par des historiens durant de longues heures dans l'amphithéâtre sans fenêtres de l'Institut van Leer. Pas de commune mesure avec le souffle du Sheikh, quelques jours auparavant, dans le même lieu. Mais quand même, je m'instruis un peu. Sur le messianisme et la cité savante. Aviezer Ravitzky, qui est historien je crois et orthodoxe de gauche, est le plus inspirant. Il nous commente quelques extraits de textes de rabbins qui traitent de l'ambivalence des Lieux saints, à la fois pôles d'attraction de la sainteté et de l'impureté, nous cite ce rabbin, du Talmud il me semble, qui tout en aspirant à la venue du Messie souhaite tout aussi profondément ne pas être témoin du temps de convulsion qui précédera sa venue. Ravitzky conclut en priant pour que le mont du Temple ne soit pas touché par toutes ces ferveurs exacerbées. Les autres ne prient pas. Certains se cachent derrière le texte qu'ils lisent. Ils maintiennent dignement - à juste titre ou non? - la distanciation nécessaire à l'élaboration d'une pensée rigoureuse. Rigoureuse et stérile. À force de ne pas vouloir se laisser emporter, ils n'apportent rien de nouveau. 23

L'un d'entre eux, en guise de boutade, terminera son exposé en mettant en doute la possibilité d'une émergence messianique à la fin du millenium : «Les historiens des siècles à venir qui se pencheront sur cette époque ne trouveront comme indice des préoccupations messianiques que la multiplication des
colloques sur ce terme.
»

Qu'il s'agisse de messianisme juif ou chrétien, le lieu de cristallisation est commun. Il s'agit de Jérusalem, du mont des Oliviers plus précisément pour les chrétiens. Quant à l'attente de la seconde venue de Jésus, elle est le fait de mouvements évangélistes chrétiens, protestants, et non catholiques. En cherchant dans ma bibliothèque, je m'aperçois que je n'y trouve plus le Nouveau Testament. L'idée de mon départ pour Paris, dans une dizaine de jours, me serre le cœur. L'écriture de ce journal est une telle aventure. C'est comme si je devais m'absenter juste après avoir rencontré un nouvel amour. Mais j'en profiterai au moins pour m'instruire sur le christianisme. En fait, pour nous habitants juifs de Jérusalem, c'est vraiment une période étrange. Nous n'attendons pas, pour la plupart d'entre nous en tout cas, le Messie pour la fin du millenium, mais nous nous attendons à être confrontés, interpellés, débordés, éventuellement mis en danger par les aspirations messianiques chrétiennes. Et juifs et chrétiens face au Messie, c'est une si longue, douloureuse et si sanglante histoire. . .
Lundi 11 janvier

Le temps s'obstine à être magnifique. Et cette bénédiction maudite inquiète non seulement les paysans, mais tous ceux qui de près ou de loin acceptent l'idée que la pluie dépend de nos prières et de nos bonnes conduites. Joyce, à qui je demande ce que sera l'année d'après elle, me répond qu'elle sera mauvaise car la pluie ne tombe pas. Et que cette sécheresse est le signe de notre malignité collective. Elle que je connais si gentille et encourageante avec les mères arabes et leur entourage à la maternité où elle travaille dit sa peur. Face à cette malignité, 24

face aussi aux Arabes qui nous entourent, à leur machisme et à leur chauvinisme. Selon elle, tant qu'ils continueront à traiter leurs femmes avec tant de mépris, celles-ci n'auront d'autre choix que de soutenir leurs attitudes et aucun pas ne sera fait en direction de la paix. Presque rien ne m'angoisse autant que de voir ceux que j'aime se mettre à englober un peuple entier dans leur suspicion ou leur hostilité. C'est très profond, enraciné dans des douleurs d'enfance. Elle a changé ma Joyce, en vingt ans d'Israël. Pourtant nous sommes si proches, d'être arrivées en même temps, d'y avoir élevé nos filles et plus encore d'y avoir chacune à notre manière une si intense relation à ces jeux primordiaux de la vie et la mort. Mais elle soigne et je me contente de témoigner. Je suis là, en ce coin du monde, pour en relater l' histoire au présent. C'est évident pour moi aujourd'hui, la question étant d'acquérir le degré d'ouverture nécessaire pour la narrer au plus profond, la possibilité d'accueil du souffle prophétique. Il y a plus de vingt ans, à Paris, cette voyante qui s'écriait, après m'avoir annoncé que je traverserai plusieurs fois les grandes eaux: «V ous écrivez, pourquoi vous êtes vous arrêtée? Il faut continuer ». Puis avec effroi: «Il y aura une guerre et vous en écrirez l'histoire ». Et en 1995, à SaintPétersbourg, la poétesse-medium, l'étrange sorcière maladive qui m'annoncera que je rencontrerai un être réalisé et transcrirai sa sagesse et ses dires. Cette fois mes écrits concernent tout mon entourage. Ce journal où, par jeu, mes amis demandent à figurer. Et surtout ce millenium où tout peut se projeter. Vendredi soir, le repas de shabbat chez Edgar et Nicky. Nous ouvrons la Bible en hébreu, en français, en anglais. Nous relisons d'abord l'histoire du viol de Tamar par Amnon, fils du roi David, parce que Tamar, ma petite filleule, dort au coin du feu et que Carole, sa maman, nous reparle de son nom. Puis parce que la traduction d'André Chouraqui couvre aussi les Évangiles, nous commençons à lire l'Apocalypse de Saint-Jean. Nous sommes à Ein Kerem. Le Jean des Évangiles est-il le même Jean-Baptiste qui est censé y 25

être né ? Comment combler tant d'ignorance? Et aussi cette étrange histoire du 7e livre scellé. Les 144 000 noms de ceux qui doivent être sauvés appartiennent tous aux tribus d'Israël. Je ne saisis pas pour l'instant. Qu'ai-je glané encore au cours de ces trois jours? Une émission sur le judaïsme où, 55 minutes durant, on ne voit aucune femme. Ou plutôt si, une seule à la fin, au cours d'une reconstitution du repas shabbatique qui, s'il est orthodoxe, ne peut être filmé ce jour-là. Mais elle n'est là que pour acquiescer à je ne sais quel propos de son époux. La division du travail social et religieux dans le monde juif, difficile à accepter pour les hommes et bien plus pour les femmes modernes d'aujourd'hui. Mais le gommage total des présences féminines en dit long sur la division public-privé et la dévalorisation du second et plus encore sur le machisme du réalisateur du film. Il va donc chercher le soutien d'une vedette et s'adresse à Elie Wiesel. Comme d'habitude, j'ai du mal à accepter sa crispation passéiste qui est pour moi le contraire de l'espérance judaïque. Mais, comme toujours aussi, je me laisse prendre par ses récits. Ici c'est l' histoire de ces deux rabbins talmudistes qu'il a connus dans un des camps de la mort. Un jour ils décidèrent, à grand renfort de textes qu'ils connaissaient par cœur, de faire le procès de Dieu. À l'issue de ce procès qui dura très longtemps, Dieu fut déclaré coupable. «Et maintenant prions» dirent les rabbins.. . À la sortie du shabbat, à la télé, une heure de chants hassidiques en vigueur chez les juifs du Habad, le mouvement du rabbin de Loubavitch. Chants de joie, mais les chanteurs, les hazanim, gardent néanmoins une certaine réserve, ainsi que les hommes en noir assis derrière eux près d'une table chargée d'alcool et de douceurs destinés à faciliter la sortie du shabbat. Se joint à eux un jeune chanteur yéménite, tout maigrichon, pas très beau. Je ne suis même pas certaine de la qualité de sa voix. Mais il émane de lui une telle joie, un tel bonheur, une telle gaieté aussi, ses yeux brillent d'un éclat à la fois si pur, si innocent, si amusé, que la noble assemblée à l'écran commence

26

à perdre sa réserve. Et moi, seule face à l'écran, je me mets à rire de sa joie. Longue conversation avec Raym. Ce qui l'intéresse dans le texte biblique, c'est son côté document historique, le contexte, la façon dont il s'est construit. Pour lui, les commentaires ont moins de force, ils sont surtout des ajouts apologétiques. Raym pense aussi que c'est grâce au christianisme que nous avons survécu. Le christianisme était la tendance juive à l'ouverture. Ce qui se serait maintenu du judaïsme quand le christianisme a pris son essor, serait une forme sectaire qui défendait le repli. L'histoire se répéterait-elle? Y aura-t-il bientôt deux judaïsmes? L'un lié à Israël et l'autre à nouveau en exil? Aujourd'hui, les réformés et les conservateurs manifestent contre l'hégémonie orthodoxe sur les conversions. Un décret du Tribunal rabbinique à l'issue des plaintes déposées par une femme de mon quartier qui ne supportait pas la présence dans son voisinage de travailleurs thaïlandais et roumains stipule, au nom d'une interdiction talmudique de louer un appartement à des non-juifs au sein d'un quartier juif, qu'il est interdit de louer aux travailleurs étrangers à l'intérieur de Jérusalem. Hier, à Tel Aviv, avec Johanan, balade dans le quartier des travailleurs étrangers autour de l'ancienne station centrale des autobus. Voyage dans un ailleurs triste et glauque. Il fait doux, partout des bistrots et des chaises à 1' extérieur, dans les rues piétonnières. La pesanteur des solitudes brouillées peut-être par la bière et la vodka et l'appel hypnotique des films sur les écrans installés à l'extérieur. Des salles de jeux et des peepshows dont l'aspect extérieur laisse entrevoir la misère. Quelques décorations de Noël et, sur les murs, des affiches déjà dépassées invitent à des célébrations de Noël et de Jour de l'An. Un monde d'hommes solitaires, gris, en tourments de femmes, séparés. Les services secrets israéliens travaillent de concert avec le FBI pour traquer les sectes suicidaires. Le journal américain Time mentionne une autre de ces sectes dont les membres seraient installés dans des monastères aux alentours de Jérusalem. 27

C'est vrai que je suis pleine de mon nouveau projet. Mais étonnée quand même de l'intérêt qu'il suscite. Comme s'il était agréablement adéquat à la situation. Comme si autour de moi les gens étaient vraiment contents d'avoir leur chroniqueuse. J'ai la télé par câble. C'est très agréable de pouvoir recevoir à domicile une partie du monde, la France surtout. Quand je rentre de Tel Aviv, hier dans la nuit, aux nouvelles de la deuxième chaîne, Charles Enderlin, un journaliste israélien de langue française, parle de la secte des Chrétiens concernés - ou inquiets? Puis il donne presque immédiatement la parole à un psychiatre qui sort une panoplie de concepts éculés. Il dit en gros que tant que ces « illuminés» se montrent inoffensifs, il ne faut pas intervenir. Si la psychiatrie avait existé aux temps bibliques, il ne fait pas grand doute que les prophètes se seraient retrouvés internés et Jésus bourré de neuroleptiques aurait eu peu de chance de se manifester trois jours après son hospitalisation frais, dispos et en éveil. . .
Mercredi 13 janvier

J'ai beau me raconter les mots de ces pages en marchant, au coucher, au lever, le mouvement de renoncement quand je dois vraiment me mettre à écrire est toujours aussi difficile. Hier, concert de musique orthodoxe chrétienne russe dans l'église de Jésus qu'Éléonore, sur le programme, nomme «l'église du Messie ». Heureusement qu'en général les habitants de Jérusalem ne sont pas constamment branchés sur la longueur d'onde de l'intensité symbolique des lieux. En marchant bien, il m'a fallu vingt minutes pour aller de Mahane Yehuda, le marché, le shouk, le ventre de Jérusalem, jusqu'à la Porte de Jaffa où se trouve l'église, à cinq ou six minutes du mont du Temple, l'Haram al Sharif des musulmans et de l'église du Saint-Sépulcre. La pièce maîtresse de la chorale est cette fois «Les Vêpres» de Rachmaninoff. C'est très beau, bien que ma culture musicale classique laisse un peu à désirer. L'église est pleine. À part quelques immigrants russes que je connais, je me demande quel est le public qui apprécie 28

cette musique religieuse de grande qualité mais qui a ici un petit goût de transgression. Ilya Plotkine, le mari de mon amie et naguère assistante Éléonore, a, avec sa chorale, créé une œuvre de grande qualité. Curieux destin de ces juifs russes que leur identité pousse vers Israël et qui y trouvent leur bonheur en y faisant connaître ces grandes réalisations d'une orthodoxie chrétienne bien connue pour son antisémitisme... Ce n'est pas la moindre folie de ce temps et du lieu. Avant hier, Henri, mettant pour s'amuser sa casquette de psychanalyste, me dit que quand je parle de la réalité, j'ai l'air de vraiment délirer. C'est vrai que la moisson de ce jour était la controverse autour de ce qui est exposé dans un kibboutz près

du lac de Tibériade sous le titre de « la barque de Jésus ». Le
bateau a deux mille ans d'âge et a été découvert en 1986. Le Vatican souhaiterait l'acquérir pour son exposition de la fin du millénaire mais le ministère de l'Éducation et celui du Tourisme font pression sur le Département des Antiquités pour que le bateau reste en Israël. Selon le Département des Antiquités, le bateau pourrait être transporté sans dommages. Mais il attire déjà plus de 70 000 pèlerins chaque année. La deuxième nouvelle, beaucoup plus impressionnante, est que la science a encore franchi un cap. Désormais, deux femmes, sans apport de semences masculines, pourront concevoir des enfants de sexe féminin. Le clonage, le contrôle génétique, l'allongement indéterminé de l'existence... toutes ces choses qui se fantasmaient, se rêvaient naguère sont passées de l'ordre de l'imaginable à celui du possible voire du réalisable. Je repense à ces prophéties des deux kabbalistes qui devaient avoir en tête le millenium et qui -l'un d'entre eux au moins - prévoyaient qu'en 5760, l'année juive correspondant à l'an 2000, finirait la transmigration des âmes. Cela voudrait-il dire que ce temps où d'ores et déjà le fait d'assumer la différence sexuelle s'inscrit potentiellement dans le registre du choix, va donner naissance à une humanité - si l'on peut encore la qualifier en ces termes - radicalement autre?

29

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.