Chroniques marquisiennes

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296341494
Nombre de pages : 224
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CHRONIQUES

MARQUISIENNES
du rivage

La philosophie

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5460-7

Florian AGUILLON

CHRONIQUES MARQUISIENNES 1978-1983 La philosophie du rivage

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique

L'Harmattan

Inc.

75005 Paris

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

Je cherche à me créer une épreuve plus dure Qu'imaginer ce monde tel qu'il pourrait être Je voudrais m'assurer du concret dans le temps Partir d'ici et de partout pour tout ailleurs Voici ma table et mon papier je pars d'ici Et je suis d'un seul bond dans la foule des hommes Mes mots sont fraternels mais je les veux mêlés Aux éléments à l'origine au souffle pur. Paul Eluard Poésie ininterrompue

II (1953)

A Tttatna A Emma

que la vie n'a d'autre refuge que les bords incertains du monde, les confins d'océans, ces régions presque irréelles où la mer folle et sage joue autour d'oasis de sable qui ne figurent sur aucune carte. A ceux qui choisissent l'errance, comme aux pirogues voyageuses des temps passés, reste toute la splendeur du Pacifique. Le long d'un rivage désert que chaque instant rend à la virginité, flotte un chant, un chœur féminin de voix polynésiennes si émouvantes et légères que l'âme des anciens dieux ne s'éteint jamais. Ce chant mao'ht sonne comme le souvenir d'un temps aimé, mais personne ne l'entend; il se mêle à la voix du récif, se perd en lui. C'est ainsi que s'installe la solitude, de l'absence du chant divin. Ce souffle de beauté, heureusement, engendre sa vertu: le rire, le bon rire des gens qui ont confiance.
IL FAIT SI MAUVAIS, PARFOIS, SUR LA TERRE
Ife

Selon une antique légende, c'est un dieu, justement, pêcheur habile et illuminé qui remonta des profondeurs les îles innombrables de la mer. Parmi elles, Tahiti, le rivage mythique du Pacifique Sud devenu île de garnison, rente du fonctionnaire, fausse Cythère prise dans le vertige de l'argent facile et des intrigues tropicales. L'aventure est ailleurs. Il faut reprendre la mer.

9

A l'est, les dernières courbes de sable de l'archipel Tuamotu s'enfoncent lentement sous la mer, annonçant le vide prochain de l'océan. Un abîme sépare ces atolls de la prochaine terre, Rapa-Nui, l'île de Pâques, minuscule nombril de la mer. Navigue au nord, cap au degré 30. A cinq jours de voile, le pays "d'en haut de la mer" dresse ses falaises austères contre le ciel, ultimes abris que recherchaient les navigateurs mao'ht avant le grand saut dans l'inconnu. De tout temps, les hommes n'ont abordé ces îles que par hasard tant elles sont petites au bout de nulle part; pas de route, dans le ciel des repères voyageurs. De ce côté du monde, la mer a formé continent de lumière, c'est le pays des rêves errants, des rêves blancs qui glissent vers le couchant en contemplant leur reflet dans le miroir des eaux. Aux courses solitaires des étoiles répondent celles des hommes, les songes prennent leur élan vers plus de certitude et de folie, les destinées fulgurent un instant avant de se dissoudre dans le néant, feux-follets anonymes. Sur la carte, la baie de Taiohae lovée au creux de l'ancien volcan de Nuku-Hiva figure l'amer protecteur que recherchent les voiliers en route pour le tour du globe. Taiohae : un quai en perpétuelle construction, une poignée d'habitants en proie à la modeste agitation des petits peuples réveillés par le train du XXèsiècle. Entre les deux sentinelles de pierre qui gardent l'entrée de la baie, apparaît à l'horizon une haute silhouette, on dirait une ruine primitive, les restes gigantesques d'un temple au péristyle brisé: Ua-Pou. Ils sont tous passés devant sans jamais s'y arrêter: Melville, Stevenson, 10

Radiguet, Segalen, Gerbault. C'est là que nous allons. Quatorze colonnes basaltiques hérissent l'île. Je dois nommer ces héros des anciennes batailles. Dominant tous les autres, le puissant Poutetainui forme le lien minéral entre la mer et le ciel, c'est autour de lui que la vie s'est rassemblée, tandis que dans son ombre s'élève le jeune Poumaka aux deux branches, le guerrier valeureux. Aujourd'hui désertes, les vallées de Apateki, Uapo et Hikeu sont protégées par les pics pouaki, Moukapoho, Apake et Poutoko. Trois autres protègent la grande vallée de Hakatao : pouhukaei, Tohao, Heani. Tekohepou garde l'entrée de Hohoi, Punui veille sur le village de Hakamaii, Moukahevake sur celui de Hakautu. Enfin Pepehi règne sur Hakahetau. D'autres encore ont basculé dans la mer en des temps reculés, ils gisent au fond des eaux, leur nom est oublié. A la pointe ouest de l'île, le village d'Haakuti apparaît brusquement au détour de la falaise ocre et rouge veinée d'ombres mauves, accroché à la montagne où tournoient des couples blancs de paille-en-queue. Quelques toitures de tôle émergent de la végétation. Pas de lagon ni de sable blanc, une ligne brisée de rochers noirs annonce le rivage. On débarque en sautant à flanc de falaise, dans le mouvement de la vague, comme on grimperait à bord d'un bateau roulant au mouillage. Voici le Henua Enana, la Terre des Hommes, terre d'exil aux antipodes de notre entendement. Prisonniers de l'infini qui les cerne, ces fils d'un dieu déchu aux trognes d'écumeurs de mer nous dévisagent sans complaisance à l'instant d'aborder. Nous ne sommes que des étrangers, ils sont les. Hommes. De la montagne, Enana tient son air Il

farouche tandis que le ciel a mis la douceur regard et le vent la beauté dans sa voix.

dans son

- "Kaoba nut".
C'est un peu plus que bonjour.

lie

12

CHAPITRE

I

CHEZ LES TUA TAI

Un grand rectangle de ciel bleu apparaît par l'ouverture du hauvent inachevé, puis le foisonnement vert-jaune d'une nature inondée de lumière; un souffle d'air déjà chaud agite les manches de marionnettes des bananiers. Pas un bruit hUlnain, rien ne bouge. Je n'entends que les mouvements intimes de la forêt, ses frottements, ses frôlements, ses grincements, ses rires, ses frissons effrayants. Je m'éveille dans l'épaisseur de la terre. Scandant le temps primitif, la terre résonne comme la peau d'un tambour sous l'impact des noix de coco que le vent décroche. Cri d'un coq sauvage dans la brousse, chants d'oiseaux, conciliabules matinaux. Dans le lointain, une rumeur infatigable, l'océan qui enfle et mugit. A ces silences, je devine qu'on est dimanche; dimanche à peine différent d'hier et de demain. Le village somnole jusqu'à l'heure de la messe: c'est le jour tapu 1, interdiction de travailler. En semaine, les conversations naissent très tôt autour des pierres du feu, peu avant que les premiers pêcheurs lancent leur pirogue à la mer. Le jour à peine levé,

j'entends venir, derrière l'écran dentelé des met

2,

le pas

sourd et indolent de quelque cheval en route vers la cocoteraie; la voix feutrée d'un homme répond à une autre voix invisible. Au loin, le bourdonnement d'une
1 Tapu : tabou, interdiction. 2 Mei : fruit de l'arbre à pain.
I

En marquisien : u = ou; i = ï ; e = é ; les r sont roulés.

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poignée d'enfants dans la cour de l'école. Peu de choses en somme. Seul le départ ou l'arrivée d'un speed-boat interroge les consciences sur l'extérieur: qui survient? Où va celui-là? Avant l'arrivée des popaa 1, dimanche n'existait pas, ni lundi, ni mardi. Aux longues périodes de calme succédaient les heures excitantes des grandes pêches sanglantes où les pirogues encerclent le poisson et les
nuits fiévreuses du koika

\

l'île repue

et enivrée

dormait

des jours entiers avant de retrouver ses esprits. voisin, le premier feu du café. Je dis le café mais la plupart des gens boivent du thé ou du Nescafé : ils dédaignent torréfier les grains parfumés qu'ils récoltent une fois l'an au fond des vallées. Après le pain-beurre et les beignets de farine frits à l'huile, toute la famille se prépare pour la messe, la grande occupation du jour, la seule, à part manger et dormir. Il convient de se présenter à l'église propre et bien habillé. Comme le fare n'est pas équipé d'une salle de bains, c'est au tuyau d'arrosage, dans le jardin, que chacun se lave, au savon de Marseille. Les enfants s'ôtent mutuellement les poux de la tête avec un peigne fin en attendant que les autres frères et sœurs aient libéré la douche. Pendant ce temps, la mère prend un soin tout particulier à sa coiffure, qu'elle porte très longue. Après avoir démêlé les pointes, elle prend plaisir à laisser filer librement le peigne dans l'épaisse toison, comme une 4 caresse, avant de s'enduire du pant parfumé qui donne

Voilà que l'on prépare le feu dans le fare

3

1 Popaa : l'homme blanc. 2 Koika : le banquet, la fête.

I

3 Fare: la maison. 4 Pani : huile de coco parfumée.

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le bel éclat brillant. Plutôt que le chignon, elle choisit aujourd'hui de se faire des tresses: de toute manière, on ne va pas à l'église les cheveux dénoués. Avec un certain ravissement, elle se glisse dans une robe de mousseline aux tons éclatants, un peu étroite, qui trahit son bel appétit, elle se tortille en riant, appelle à la rescousse sa fille pour remonter la fermeture éclair. Une paire de

souliers rouges à talons qu'un fettt

1

lui a envoyé un jour

de Papeete retient un instant son attention, mais impossible de marcher sur la route en terre avec ça, dommage. Abandonnant l'idée d'épater ses amies, elle se coiffe de son plus joli chapeau de pandanus, fruit d'un travail délicat, et achève le tableau en s'inondant d'un lourd parfum d'ilang-ilang. Une fleur d'hibiscus à l'oreille, deux ou trois ttare piqués dans les 1"cheveuxet en avant!

De son côté, son vabana

2

a sacrifié au même

cérémonial. Il s'est abondamment parfumé, a lustré ses cheveux de brillantine, a comprimé son corps musculeux dans la belle chemise blanche repassée au fer à braises. Malgré la chaleur naissante, il a enfilé sans hésiter le pantalon bleu marine et la veste sombre: aue 3! le jour du Seigneur, il faut savoir faire des sacrifices. S'il porte l'habit avec aisance, mettre des chaussures de ville constituerait un acte d'héroïsme auquel il ne se résoud pas: ces chaussures de chrétien font décidément trop mal. Il ira en savates, par respect pour le bon dieu. Les vieillards, 'plus philosophes, ont la sagesse d'aller pied-nus, les doigts de pieds libres et heureux. L'ainée des jeunes filles ose un trait de rouge vif sur ses lèvres épaisses naturellement colorées, histoire de faire comme dans les magazines. Au
1 Fetti: un membre de la famille.
2 Vahana : son mari, son homme.
1

3 Aue:

expression

de lamentation.

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moment de partir, chacun se dispute l'honneur de porter le dernier-né emmailloté de linges blancs comme un petit prince. Ainsi fagotée à la mode des îles, la famille marquisienne se dirige fièrement vers l'église, dans une aura d'effluves capiteux. Avec nonchalance et bonhomie. Haakuti est l'une des rares vallées des Marquises à majorité protestante, résultat du travail opiniâtre d'un missionnaire hawaïen qui résidait au siècle dernier sur cette côte. Tandis que les protestants rejoignent le temple situé en bas du village, les catholiques se réunissent plus

haut, à l'orée de la cocoteraie, sur le pae-pae de la petite
église en bois bleu. Assis sur les longues dalles verticales de tuf rouge, les fidèles fument le Bison, en brodant, laconiques, sur les derniers potins, ainsi qu'on le fait sur tous les parvis d'église. Ce pae-pae, malgré ses angles élevés, sa ligne élancée et les pierres noires colossales de sa façade, est d'une facture relativement récente. Il a été édifié avec les pierres d'un antique meae, enceinte sacrée du culte païen, détruit au début du siècle par les missionnaires. Ainsi, la nouvelle religion a pris naissance sur les bases de l'ancienne, en se superposant à elle. Quand tout le monde est là, on désigne un enfant pour sonner la cloche, on éteint les cigarettes et on entre dans l'église d'un air pénétré. La communauté catholique est trop peu nombreuse pour avoir le privilège de recevoir la visite d'un prêtre, la messe se fait sans lui. Le gros curé de Ua-Pou s'éloigne rarement de son fief de Haakahau, le village principal. Làbas, ses paroissiens lui ont construit bénévolement une église toute neuve dont la chaire, sculptée dans un majestueux tronc d'arbre, lui donne une tribune à la
1

1

Pae-pae : terrasse en pierres volcaniques.

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mesure de son verbe et de sa bedaine. Parmi quelques faiblesses bien humaines, le père Hippolyte - que ses paroissiens ont surnommé Hippo - avoue une passion pour le miel d'abeilles. Il entretient quelques ruches dans son jardin. Quelquefois, à l'issue de son office à Hakahetau, il pousse sur la route de Haakuti à la recherche d'un essaim, toujours entouré d'un aréopage de jeunes filles. Mais il ne vient jamais dire la messe. Dans l'église, les sexes ne se mélangent pas, les hommes se placent d'un côté de la travée centrale, les femmes de l'autre. Pareil au temple où la nombreuse marmaille est parquée au premier rang sous l 'œil faussement sévère d'un aîné armé d'une badine. Si deux confessions séparent le village, le chant réunit tout le monde quand montent vers le ciel les htmene portés par un même élan de communion simple et fervente. Unis par la grâce qui protège les peuples anciens, ils chantent avec passion car si la prière est souvent une antienne ânonnée, le chant vient du fond de l'être. Quelques temps après mon arrivée ici, ne voulant pas passer pour un sauvage, et bien que catholique par le baptême, je me suis rendu au temple puisque ma vahtne est protestante. On avait apprécié que je consente aux rites du clan familial. Je paraissais bien éduqué. Du coup, mon amie espérait m'y trainer chaque dimanche. Il y avait maldonne. J'ai essayé de lui expliquer que je n'avais pas besoin d'aller à l'église pour prier, et qu'à tout prendre, le temple de la nature me paraissait plus empreint de spiritualité que son église en ciment. Peine perdue. Je me suis fait traiter de païen: " Eténé "1Et puis je dérogeais à la loi grégaire, au mot d'ordre, au qu'en dira-t-on qui régit la communauté: tous ensemble, personne en dehors du

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groupe. A moins d'être grabataire, il faut aller à l'église. Aujourd'hui, on a compris le caractère définitif de mon refus. En affichant ainsi ma différence, je montre que je s~is bien un haoe, un étranger à l'esprit indépendant, qui ne s'intégrera jamais entièrement au groupe. Les Marquisiens s'étonrient d'être plus assidus au culte chrétien que les popaa eux-mêmes, pourtant importateurs de la religion chrétienne. Dans le village, les seules personnes à ne jamais mettre les pieds à l'église sont les deux blancs, Jeannot l'instituteur et moi-même. Je crois que notre attitude les déconcertent. En vérité, aussi étrange que cela paraisse, le dimanche matin est un de mes rares moments de solitude. Pendant que ma vahtne mêle sa' voix d'adjudant au chœur protestant, j'en profite pour lire" ou écrire, occupations qu'elle juge totalement inutiles: un tic de popaa. Tahia s'irrite de me voir, le matin, si souvent retequ par les livres et les cahiers, alors qu'il est plus urgent d'aller à la pêche. Ou bien je vais me promener dans l~ montagne. Occupation tout aussi étrange. personne, le dimanche, ne retourne sur le lieu du travail quotidien. Tahia se demande ce que je peux bien faire tout seul dans la brousse pleine de moustiques. Certains me croient occupé à planter du pakalolo 1, l'herbe qui fait rire. C'est que nous nous croisons, eux et moi. Leurs regards convergent vers l'horizon que sillonent les cargos des blancs toujours chargés de nouveaux trésors, ces goélettes qui les emportent un jour vers la ville de lumière longtemps rêvée, Papeete, leur monde d'aventure. Tandis que je retourne dans la forêt, vers le lieu déserté de la
_

1

Pakalolo

:

nom hawaïen du cannabis.

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naissance, vers l'origine. J'ai abandonné avec une facilité déconcertante mon ancien mode de vie, comme on se défait. d'un habit trop grand. Si je me tiens dans l'ombre de la terre, dans cette vallée qui est comme un œil ouvert sur l'infini, c'est pour mieux prendre la distance de la nuit, mesurer ce qui me sépare de l'étoile du jour. Il me faut descendre au centre de la vie, c'est là que tout commence: je refais à mon tour le chemin qui mène au néant, au Divin, à soi-même. Dans la montagne enchevêtrée, le hasard me mène vers des places abandonnées au silence des ombres, lieux de vie jadis bruyants de la rumeur des hommes, terrasses éclatées, empreintes sur les pierres tièdes, pétroglyphes enfouis, tikis décapités, traces de tragédies, plaintes que le végétal étouffe. Le plus lointain passé néolithique piétiné par le Progrès en marche se décompose lentement dans l'humus odorant des Tropiques. Géant culbuté, l'île entière gît sur le marbre des eaux, et tout un peuple se tait. Et si au village, l'après-midi, le radio-cassette hurle les rythmes nouveaux, c'est pour couvrir le silence inssuportable qui s'est abattu sur l'île depuis que les voix anciennes se sont tues.
*

Depuis le bord de mer jusqu'aux premières marches de la cocoteraie, j'ai compté 21 maisons, 17 hommes adultes et 20 femmes. Enfants et adolescents composent la majorité 'de la population. Rares, les vieillards sont recherchés. Deux vieilles femmes vivent seules, ayant enterré leur mari respectif, leurs enfants partis à Tahiti. Le seul célibataire du village, Temoho, est attaché à la famille 19

de son frère. Celui qui, d'aventure, ne trouve pas femme vit souvent ainsi dans une famille d'accueil, ou chez les fettt, les parents. L'électricité n'a pas encore atteint le rivage d'Haakuti. La nuit, on s'éclaire à la lueur des lampes à pétrole ou du Morigaz. Certains ont installé derrière leur fare un groupe électrogène dont le bruit infernal abasourdit la nuit et interdit toute conversation à la ronde, à moins de crier très fort. Mais les voisins ne semblent jamais incommodés par ce qu'ils considèrent comme une marque d'évolution; mieux, ils l'envient. Mon désir d'inconnu ne trouve pas dans l'architecture matière à émerveillement: il n'est plus question d'habiter 1 les fare ntau des ancêtres, pourtant adaptés au climat. Construit en pinex et tôles ondulées importés de Tahiti, le fare d'aujourd'hui exibe une modernité de pays pauvre, mais dans le décor extraordinairement riche de la nature, ça ne se voit pas; il n'y a pas de bidonville aux Marquises. Le vrai luxe consiste à se bâtir une maison "en dur", en parpaing. Parfois, ce projet prend des années, il dépend des rentrées toujours épisodiques d'argent; un jour, on coule la dalle en béton, plus tard on élève les murs, puis le temps passe et l'on s'accomode du présent car ça n'a pas franchement d'importance. Hormis l'école, le temple et le logement de l'instituteur français, pas de construction en dur. Pas une seule tqiture en ntau non plus, sauf quelques 2 fare-tutu et l'abri à pirogue sur la plage. Haakuti compte trois "magasins", plutôt des cabanons dans la pénombre desquels, sur une vague étagère, trônent quelques boîtes aux étiquettes multicolores: le
1

2 Fare tutu:

Fare niau : maison en palmes de cocos tressés.
la cuisine.

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punu pua toro, le corned-beef tahitien, le pata apt, un infâme beurre en boîte Néo-zélandais, des piles de paquets de gâteaux, les biscuits Sao vendus dans tout le Pacifique, des allumettes, du thé, du Nescafé, des bouteilles d'huile et bien sûr l'indispensable mat-mat, le Bison hollandais à rouler. C'est à peu près tout. Bien qu'une ou deux familles portent un nom à consonnance asiatique, aucun chinois n'a jamais été tenté de s'installer au village, les perspectives de commerce y étant quasi nulles. Les familles qui ont accepté de "faire le magasin" se ravitaillent, comme la population, à bord de la goélette tahitienne qui touche les îles une fois par mois. Ce navire de commerce de petit tonnage destiné au transport des passagers et des marchandises achemine dans les vallées les plus reculées le produit de la société industrielle, depuis la paire de tongues jusqu'au 4 X 4 japonais dernier modèle en passant par le congélateur, le ciment, les hameçons, la batterie de cuisine, la chaine hi-fi, la bière et le paréo fabriqué à Taïwan. C'est d'abord par la goélette que l'enfant des îles prend connaissance du monde extérieur, ou plutôt par ce qu'elle déverse régulièrement sur la plage. Pour pouvoir s'offrir quelques-unes de ces clinquantes merveilles, le fier Mao'hi est bien obligé de rentrer dans le système économique, de produire quelque chose qu'il puisse négocier au subrécargue tahitien de la goélette; ce quelque chose, c'est la miraculeuse noix de coco qu'il casse à longueur d'année avec autant d'obstination que de lassitude.

. 21

Les habitants d'Haakuti sont les descendants de la tribu des Tuatai. Personne n'a su me traduire exactement la signification de ce mot, littéralement: loin la mer; ceux qui vont loin sur l'eau? Un clan ayant fui la guerre, la famine? Une tribu venue d'ailleurs? Les vieux, rapportent que cette tribu n'avait plus de chef. Leur nom complet, Tuatai kat Parara, signifie ceux qui mangent l'oiseau Parara. Cette sterne noire a fondé une colonie dans la vallée voisine, sombre vallée qu'envahit l'arbre pukatea aux blanches tentacules. Dans les hauteurs de la cathédrale de verdure, le peuple bruyant des Parara semble engager dans une lutte mortelle avec un ennemi invisible. Leurs cris emplissent le vallon. En effet, la mort rode dans ses parages sous la forme d'un fruit, une grappe gluante qui se colle aux plumes des oiseaux. Ils tombent comme des pierres avec des froissements d'ailes effrayants, se débattent dans le tapis végétal au milieu de carcasses décomposées, parmi les racines gonflées du Pukatea qui étouffent les rochers, étreignent la terre avant de s'enfoncer profondément dans son ventre. Une froideur inhabituelle plane â la surface de ce marais. Malgré moi, je sursaute d'effroi. quand, passant par là, le sol mou se soulève sous mes pas dans des battements d'ailes désespérés. Impossible de venir en aide aux oiseaux, leurs plumes ne résistent pas à la sève. Pourquoi nichent-ils dans ces arbres qui les tuent?
=le

Si l'allure extérieure du fare marquisien ne renseigne guère sur ses occupants, l'atmosphère de l'intérieur parle

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pour eux. La cuisine semble la pièce la plus fréquentée. Autour de la vieille table en bois fabriquée par le père, des bancs de guingois attendent visiblement une meute de mangeurs affamés. Ici un garde-manger, là une cuisinière à gaz, parfois un vieux frigo à pétrole qui peine à fabriquer du froid. Ailleurs, peu de meubles, peu d'objets. Les autres pièces ne servent qu'à dormir: de grosses toiles à matelas gonflées de kapoc débordent de lits en planches. Là1 dessus, un beau tt/aifai richement travaillé et quelques coussins brodés font la fierté de la maîtresse de maison. 2 Partout sur le sol, de grands peue de pandanus sur lesquels on préfère dormir par les nuits de grande chaleur. Les lits n'accueillent souvent que l'étranger de passage. Dans une vieille armoire de style européen s'empile le linge usé par le lavage à la main: tee-shirts, shorts, pareu, serviettes. Au mur, un crucifix solitaire côtoie, dans leur cadre au verre brisé, une Sainte Vierge décolorée, un Jésus bon marché, ornés de colliers de coquillages. L'ensemble a peut-être été posé là le jour de l'inauguration de la maison et semble ne plus devoir en bouger. Sur un autre mur, une couronne de fleurs séchées, souvenir d'une bringue à Papeete, et quelque lot de kermesse. Dans une vitrine, des coquillages, joyaux désincarnés de la mer, voisinent avec la photo d'un fils parti au service militaire. Et puis là, surgie de nulle part sur une petite étagère, un livre à couverture noire, toujours le même: la Bible en langue tahitienne. Malgré sa présence, on ressent à traverser ces pièces sans histoire, sans signature, un étrange sentiment
)

1 Tifaifai : couverture constituée d'un patchwork de motifs brodés. 2 Peue : natte de pandanus.

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d'abandon; c'est une sensation de provisoire qui s'éternise, comme si les habitants n'occupaient pas vraiment les lieux, ou plutôt comme si le décor ne correspondait pas réellement à ses occupants. Aucun objet particulier de la culture marquisienne ne vient frapper le regard. Pas même

un rouleau de tapa 1, ce tissu végétal qui habillait autrefois
Enana. Mais il est vrai aussi que toute la vie se passe audehors; la vraie maison du Marquisien, le lieu ou il s'exprime, c'est le théâtre de la nature, la montagne, la brousse, la mer, le rivage. Le fare, qu'il soit en ntau, en pinex ou en dur, n'est qu'une halte entre deux activités pour accueillir la fatigue, un abri contre la pluie et les fantômes, une coque fragile qui ploie sous les vents violents. Abattue par le cyclone, elle est aussitôt reconstruite avec les mêmes matériaux légers, car la vie elle-même est fragile et l'on est seulement de passage.
ale

Barqlle d'ombte ancrée à la lisière de la cocoteraie, ma maison est bien vivante, même si ses murs déjà ont fané. Elle vibre sous la caresse de l'alizé, murmure, faseye quand la brise la traverse, amenant avec elle les senteurs de la montagne, odeurs d'humus et de fleurs tropicales. Une cabane enfin, une vraie cabane d'enfance pour une vraie vie! La plus petite, la plus fragile, la plus incertaine, la plus invraisemblable. Point de porte, point de clé, un lit en pleine nature sur un carré de terre battue qu'explorent les poules, voilà le château que je me suis offert. Des graines ont germé au pied du lit de rondins près duquel
1 Tapa: le tissu végétal traditionnel.

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